HISTOIRE UT
core d'autres crimes plus honteux, que saint Pierre ne nous délivre point de nos péchés, que nous soyons chargés d'anathèrae et mis à la gauche au dernier jour ! Si vous ne nous croyez pas, croyez au moins votre armée, qui l'a vu, il y a cinq jours, l'épée au côté, portant le bouclier, le casque et la cuirasse. Il n'y avait que le Tibre entre deux, qui empêcha qu'il ne fût pris en cet équipage. » Le saint empereur dit : « Il y en a autant de témoins que de soldats dans notre armée. » Le saint concile ajouta : « S'il plaît au saint empereur, on enverra des lettres au seigneur Pape pour qu'il vienne et qu'il se purge de tout cela. » On lui écrivit donc une lettre en ces termes :
« Au souverain Pontife et Pape universel le seigneur Jean, Othon, par la clémence divine empereur auguste, avec les archevêques de Ligurie, de Toscane, de Saxe, de France, salut dans le Seigneur. Étant venus à Rome pour le service de Dieu, comme nous demandions à vos fils de Rome, savoir, les évêques, les cardinaux, les prêtres, les diacres et tout le peuple, la cause de votré absence et pourquoi vous ne vouliez pas nous voir, nous les défenseurs de votre personne et de votre Église, ils ont avancé contre vous des choses si honteuses qu'elles vous feraient rougir si on vous les racontait d'un histrion. Afin que Votre Grandeur ne les ignore pas toutes, nous vous en marquons quelques-unes en peu de mots ; car, si nous voulions les exprimer toutes nommément, un jour entier ne suffirait point. Sachez donc que vous êtes accusé, non par un petit nombre, mais par tous les clercs et les laïques, d'homicide, de parjure, de sacrilège, d'inceste avec vos parentes et deux sœurs, d'avoir bu du vin pour l'amour du diable, et d'avoir invoqué, dans le jeu, Jupiter, Vénus et les autres démons. Nous prions donc instamment Voire Paternité de venir vous justifier sur tous ees chefs. Si vous craignez l'insolence du peuple, nous vous promettons avec serment qu'il ne se fera rien que selon les saints canons »
Dans cette lettre, qui est datée du 6 novembre, on dissimule la cause réelle de toute
IVERSELLE (De 962 à 991
cette affairé, la cause politique, savoir, que le Pape Jean XII, justement alarmé de la manière dont l'empereur Othon violait ses promesses et même le droit des gens, s'était réconcilié avec Adalbert. Une autre observation, c'est que, dans cette môme lettre, et l'empereur et ses évêques reconnaissaient Jean XII pour souverain Pontife et Pape universel, et par là même encore endroit d'useï de son autorité à leur égard ; ce qu'il ne manqua pas de faire; car, ayant lu celte lettre, il y répondit en ces termes : « Jean, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à tous les évêques. Nous avons entendu dire que vous voulez faire un autre Pape. Si vous le faites je vous excommunie de la part du Dieu tout-puissant, en sorte que vous n'ayez le pouvoir d'ordonner personne ni de célébrer la messe. » Telle fut la réponse de Jean XII Comme, de l'aveu même des quarante évêques, il était souverain Pontife et Papeuniversel ; comme ces quarante évêques n'avaient certainement pas une autorité supérieure à la sienne ; comme ils avaient réellement le dessein de faire un autre Pape, ainsi que la suite le fit voir, il s'ensuit qu'ils étaient tous les quarante bien canoniquement excommuniés, et par là môme canoniquement incapables d'être ni témoins ni juges.
Cette réponse fut lue dans la seconde session de l'assemblée tenue plus de quinze jours après la précédente, savoir le 22 novembre, où se trouvèrent Henri, archevêque de Trêves et les évêques de Modène, de Tortone et de Plaisance, qui n'avaient pas été à la première session. De leur avis on écrivit au Pape une seconde lettre en ces termes : « Au souverain Pontife et Pape universel le seigneur Jean, Othon, par la clémence divine empereur auguste, et avec lui le saint synode assemblé à Rome pour le service de Dieu, salut dans le Seigneur. Dans le synode qui a été célébré le 6 novembre nous vous avons adressé des lettres où étaient contenus les paroles de vos accusateurs et les chefs d'accusation. Nous y avons prié Voire Grandeurdela manière qu'il convenait. Nousavons reçu de vous des lettres, non telles que les
> Luil|)r.,l. u, c. 8, 'J et 10.
I ]d., et Labbe, t. 9, p. G50.
de l'ère clir.J
demandaient les circonstances du temps, mais telles qu'on peut les attendre d'hommes vains et inconsidérés. Il fallait donner une excuse raisonnable de ne pas venir au synode. Les députés de Votre Grandeur devaient s'y trouver pour dire que, si vous n'êtes pas venu au saint concile, c'est par maladie ou par quelque autre difficulté. Il y a dans vos lettres une autre chose, qu'il siérait, non pasàunévêque, mais à un jeune étourdi d'écrire ; car vous nous avez excommuniés fous, en sorte que nous n'ayons plus le pouvoir de chanter la messe ni de faire des ordinations ecclésiastiques, si nous établissons à Rome un autre évêque. En effet il y est écrit : Que vous n'ayez le pouvoir d'ordonner personne. Nous autres nous avons pensé jusqu'à présent, nous croyons même encore que deux négations (ne et personne) valent une affirmation, à moins pourtant que votre autorité n'ait infirmé les règles des anciens auteurs. Mais répondons à ce que vous avez voulu dire, non à ce que vous avez dit. Si vous venez au concile pourvous justifiernousobéironssans aucun doute à votre autorité ; mais, si vous méprisez de venir et de vous justifier, d'autant plus que rien ne vous empêche de venir, ni la navigation, ni la maladie, ni la longueur du chemin, nous mépriserons votre excommunication, nous la retournerons plutôt contre vous-même, parce que nous pouvous le faire justement. Judas, le traître ou plutôt le vendeur de Notre-Seigneur Jésus- Christ, avait reçu avec les autres le pouvoir de lier et de délier. Tant qu'il fut bon il put lier et délier comme les autres disciples; mais après que, devenu homicide par le venin de la cupidité, il voulut tuer la vie, que put-il encore, sinon se lier lui-même en s'étranglant par un lien funeste * ? »
Telle fut la seconde missive de l'empereur Othon et de ses quarante ou quarante-quatre évêques au Pape Jean XII, qu'ils reconnaissaient encore pour souverain Pontife et Pape universel. Cette missive, datée du 22 décembre, n'est pas peu curieuse, et sous le rapport grammatical, et sous le rapport doctrinal. Le Pape avait dit dans sa réponse : « Je
» Luiipr., 1. 9, c. 8, 9 et 10. Labbe, p. C51.
vous excommunie, en sorte que vous n'ayez le pouvoir d'ordonner personne, ut non hubeatis licentiam ullum ordinare: » Sur cette phrase, dont la construction est la môme en latin et en fiançais, les quarante évêques de l'empereur germanique jugèrent à propos de donner au Pape une leçon de grammaire. Ils font donc observer que, à moins que le Pape n'ait réformé les anciennes règles de la syntaxe, les deux négations ne et personne, non ullum, valaient une affirmation. Nous ' laissons au lecteur à juger combien cette remarque était juste et spirituelle. Ces quarante censeurs du Pape se montrent aussi forts sur la doctrine chréfienne que sur la grammaire latine. Pour prouver que le Pape n'avait pas le pouvoir de les excommunier ils enseignent que Judas eut le pouvoir de lier et de délier tant qu'il demeura bon, mais qu'il le perdit dès qu'il devint mauvais; autrement que la puissance se perd dès qu'on pèche ; ce qui est une erreur manifeste et condamnée par l'Église. En un mot, tant sur la grammaire que sur la doctrine, ces quarante évêques, qui voulaient en remontrer au Pape, méritaient eux-mêmes de sentir la férule.
Adrien, cardinal-prêtre, et Benoît, cardinal-diacre, furent chargés de cette seconde missive ; mais, arrivés au Tibre, ils ne trouvèrent pi us le Pape Jean, qui, du moins Luitprand le dit, s'en était allé dans la plaine, portant un carquois, et personne ne put leur dire où il était. Ils rapportèrent donc la lettre au concile assemblé pour la troisième fois. Aussitôt l'empereur, prenant la parole, dit : « Nous avons attendu son arrivée pour proposer nos plaintes contre lui en sa présence ; mais, comme nous savons certainement qu'il ne viendra point, nous vous prions instamment de bien considérer sa perfidie. Étant opprimé par Bérenger et Adalbert, révoltés contre nous, il nous a envoyé des députés en Saxe, nous priant, pour l'amour de Dieu, de venir en Italie et de le délivrer de leurs mains, lui et l'église de Saint-P'erre. Sans que nous ayons besoin de le dire, vous voyez ce que nous avons fait avec l'aide de Dieu. Cependant, publiant la fidélité qu'il m'avait I jurée sur le corps de saint Pierre, il a fait
[De âS2 à 9»!
venir à Rome le même Adalbert ; il l'a soutenu contre moi, a fait des séditions, et, à la vue de nos troupes, il est devenu chef de guerre et s'est revêtu d'une cuirasse et d'un casque. Que le saint concile déclare ce qu'il en ordonne'.»
Dans cette allocution de l'empereur on voit la véritable cause de toute l'affaire, la cause politique. On n'en avait point parlé dans les deux lettres ou citations, mais seulement des accusations sur les mœurs. De celte manière on espérait peut-être attirer le Pape sous la main de l'empereur, qui l'eût traité alors comme un sujet rebelle.
Enfin, l'empereur ayant dit : « Que le saint concile déclare ce qu'il en ordonne, » les évêques romains, le reste du clergé et tout le peuple dirent, suivant le récit de Luitprand : « A un mal inouï il faut un remède inouï. Si, par des mœurs corrompues, il ne nuisait qu'à lui-même, on devrait le tolérer; mais combien son exemple en a-t-il perverti d'autres ! Nous prions donc Votre Grandeur de chasser ce monstre de la sainte Église romaine et de mettre à sa place un homme qui nous donne bon exemple. — Ce que vous dites nous plaît, répondit l'empereur, et rien ne nous sera plus agréable que de pouvoir trouver un sujet digne d'être élevé sur ce Siège saint et universel. » Ils dirent tous d'une voix et par trois fois : « Nous choisissonsle vénérable Léon, prostocriniaire, pour souverain pasteur et Pape universel, à la place de l'a postât Jean, rejeté pour ses mauvaises mœurs. » L'empereur y ayant consenti, ils menèrent Léon au palais de Latran, selon la coutume. Il fut sacré souverain Pontife au mois de décembre, en un jour convenable, dans l'église de Saint-Pierre, et ils lui jurèrent fidélilé. » Tel est le récit de Luitprand, un des principaux acteurs dans cette affaire *.
Charlemagne et les évêques de France, dans une conjoncture semblable, se conduisirent d'une manière différente. Un concile aussi était assemblé pour juger les accusations portées contre le Pape Léon III; mais, aussitôt que l'affaire eut été proposée, tous
1 Liibljc, p. C5l. — * Luitpr., 1 G.
les archevêques, évêques et abbés s'écrièrent d'une voix unanime : « Nous n'osons juger le Siège apostolique, qui est le chef de toutes les Églises de Dieu. C'est à ce siège et au Pontife qui le remplit à nous juger tous, sans qu'il puisse être jugé par personne, suivant l'ancienne coutume. Nous obéirons canoniquement à tout ce qu'il plaira au souverain Pontife d'ordonner »
Lorsqu'en 800 les évêques de France disaient que telle était l'ancienne règle ils disaient vrai. Trois siècles auparavant, sous le règne du Goth Théodoric, cent quinze évêques étaient convoqués à Rome pour juger des accusations semblables contre le Pape Symmaque. Les évêques remontrèrent au roi que c'était à Symmaque, encore qu'il fût l'accusé, à convoquer le concile, et que le successeur de saint Pierre ne pouvait être soumis au jugement de ses inférieurs. Théodoric, qui toutefois était arien, montra aux évêquesque le Pape lui-même avait demandé ce concile par ses lettres. « C'est une chose inouïe et sans exemple, ajoutaient les évêques, que le Pontife romain soit mis en jugement par-devant nous. » Enfin, quoique le Pape eût donné à ces évêques le pouvoir déjuger son affaire, quoique ces évêques eussent fini par remettre le tout au jugement de Dieu, toutefois leur entreprise parut une témérité et répandit l'alarme parmi tous les évêques des Gaules, et saint Avit de Vienne leur écrivit, au nom de tous ses collègues, ces paroles entre autres : « Comme Dieu nous ordonne d'obéir aux puissances de la terre, il n'est pas aisé de comprendre comment le supérieur peut être jugé par ses inférieurs, et principalement le chef de l'Église universelle. Dans les autres pontifes, si quelque chose chancelle on peut le réformer; mais, si le Pape de Rome est révoqué en doute, ce n'est plus un évôque, c'est l'épiscopat même qui semble vaciller *. »
Voilà comment les évêques, notamment ceux des Gaules, pensaient, parlaient, agissaient, et à la fin du cinquième siècle et au commencement du neuvième. Les quarante évêques de l'empereur Othon auraient du
< AnMt., in Lcon. Ul. — * Labbe, t. é, p. 1363.
les prendre pour modèles en 963; ils n'auraient pas violé toutes les règles pour faire un antipape. En effet, que voit-on dans leur conciliabule ? Des inférieurs qui s'arrogent le droit de juger leur supérieur; car, sans contestation aucune, tout concile particulier est inférieur au Pape. Quant au concile œcuménique, le huitième venait de décréter, dans son vingt-unième canon, l'an 870 : « Si quelqu'un, fort de la puissance du siècle, cherche à expulser de son siège, soit le Pape, soit un des patriarches, qu'il soit anathème! Que si, dans un concile universel, il s'élève quelque ambiguïté ou quelque controverse touchant l'Église romaine, il faut respectueusement demander des explications et les recevoir de même, mais non porter audacieusement une sentence contre les souverains Pontifes de l'ancienne Rome » Ainsi les quarante évêques qui, forts de la puissance séculière de l'empereur Othon, cherchaient à expulser de son siège le Pape Jean XII, se trouvaient directement sous l'analhème du huitième concile général, et l'excommunication que le Pape prononce contre eux n'en est qu'une application trèsjuste. Ce sont quarante évêques excommuniés, et par là incapables, non-seulement d'être juges dans une cause ecclésiastique, mais encore d'y servir de témoins, qui entreprennent de juger et de déposer leur supérieur, le chef de l'Église universelle.
Maintenant, leur procédure fût-elle pour le reste parfaitement régulière, jamais elle ne pourrait remédier à ce vice radical ; mais il s'en faut de tout qu'ils aient observé les formes essentielles de la jurisprudence canonique. Les mêmes personnes, à savoir l'empereur et plusieurs des évêques, y sont à la fois accusateurs, témoins et juges. Au lieu de faire trois citations on décide brusquement l'affaire après la seconde. C'est un laïque qui préside un tribunal d'évêques; c'est un laïque qui prononce la sentence ; ou plutôt il n'en prononce point, il déclare simplement qu'il a pour agréable qu'on chasse le Pape accusé et qu'on en mette un autre à sa place. Et ce laïque venait de recevoir de
■ Labbe, t. 8, p. 1140 VU,
ce même Pape la dignité impériale; et ce laïque venait de lui promettre avec serment que, de sa volonté, de son conseil ou de son consentement, il ne perdrait ni la vie ni la dignité qu'il avait! En vérité, dans tout ceci, l'empereur Otiion reste bien au-dessous nonseulement de Charlemagne, mais encore de l'arien Théodoric.
Tout cela est vrai quoi que l'on pense des accusations portées contre Jean XII. Quant à ces accusations en elles-mêmes, comme le tribunal est incompétent et qu'il n'a point observé les formes canoniques, ce ne sont encore aujourd'hui que des accusations, et non pas des preuves juridiques et péremptoires. Voici ce qu'en pensait, dans le douzième siècle, Othon de Frisingue, un des auteurs les plus judicieux de l'Allemagne : «J'ai trouvé dans quelques chroniques, mais composées par des Teutons, que le Pape Jean vécut d'une manière répréhensible, et qu'il fut souvent averti à cet égard par des évêques et d'autres de ses sujets. A quoi il nous paraît difficile d'ajouter créance, parce que l'Église romaine revendique pour ses Pontifes le privilège spécial que, par les mérites de saint Pierre, aucune porte de l'enfer ni aucune tempête ne les entraîne dans une ruine finale*. »
Pour résumer notre jugement sur toute cette affaire, nous regardons comme une chose hors de doute, avec Baronius, Muratori , Mansi, Becchetli, de Marca, Noël Alexandre, Kerz et autres, que l'assemblée des quarante évêques présidés par l'empereur Othon est un conciliabule schismatique et Léon VIII un antipape. Nous jugeons l'autorité de Luitprand trop peu grave pour regarder comme certain que Jean XII ait précisément commis les excès qu'il lui reproche; mais il nous paraît souverainement probable que ce Pontife adonné lieu par sa conduite à une aussi mauvaise renommée. Prince temporel de Rome avantl'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, où il en devint encore le chef spirituel, il est bien à croire que le jeune Pape se conduisit en jeune prince, sans penser que ce que le monde excuse dans celui-ci comme des fre-
* Otlion de Fibiug., 1. G, c. 23.
(De 962 à 991
daines de jeune homme devient dans l'aulre un éuorine scandale qui retentit à travers les siècles et les peuples, comme un long blasphème qui attriste les cieux et réjouit les enfers. Qu'ils y pensent devant Dieu et devant les hommes, ceux qui montent sur le trône de saint Pierre et ceux qui les y font monter .
Après avoir ainsi expulsé le Pape légitime et fait un antipape, l'empereur Othon célébra à Rome la fête de Noël (963). Pour ne point trop charger la ville il renvoya une partie de son armée. Aussitôt les citoyens de Rome et les seigneurs du voisinage forment le projet de le chasser lui-même, et même de le tuer, disent les auteurs teutoniques. Cela montre du moins ce que les Romains pensaient par devers eux de tout ce qui venait de se faire. L'empereur Othon, ayant découvert leur dessein, les prévint, et, le 3 janvier 964, il en tua une multitude considérable, suivant le continuateur de Réginon ; une multitude infinie, suivant Othon de Fi isingue. Le mass icre fut tel, au dire de Luitprand, que, si l'empereur n'y avait mis fin, pas un Romain n'eilt échappé au glaive de ses soldats. Le lendemain 3 janvier les Romains livrent cent otages et jurent fidélité à l'empereur et à son antipape Léon. Huit jours après, l'empereur part pour Spolète et leur rend leurs otages à la prière de l'antipape. Aussitôt les Romains font rentrer le Pape Jean; l'antipape Léon se sauve avec peine auprès de l'empereur, dans le duché de Camérino, où il célébra avec lui la Pàque. Les écrivains teutoniques ajoutent que le Pape Jean fit couper la main droite à Jean, cardinal-diacre ; la langue, le nez et deux doigts à Azon, protoscriniaire, et fustiger l'évèque de Spire, que toutefois il renvoya peu après à l'empereur. Voilà ce que disent les chroniqueurs germaniques; mais ce qu'ils ne di-sent pas, c'est que le Pape Jean tint un concile pour condamner tout ce qu'on avait fait en son absence. Nous en avons les actes, dont voici le résumé.
L'an du Seigneur 964, troisième de l'empereur Othon, le 26 février, a été tenu un concile dans l'église de Saint-Pierre, les saints Évangiles étaat placés au milieu, e» le très pieux et coangélique Pape Jean XII prési-
dant, avec seize évêques et douze prêtrescardinaux. Ces seize évêques étaient tous d'Italie et des terres de l'Église, ce qui se conçoit facilement, l'empereur empêchant les autres de venir. Parmi ces seize évêques plusieurs sontnommés parLuitprand comme ayant assisté au conciliabule de l'empereur Othon.
Le Pape Jean ouvrit la première session du concile en disant : « Vous savez, bien-aimés frères, que j'ai été chassé de mon siège pendant deux mois par la violence de l'empereur. C'est pourquoi je vous demande si, selon les règles, on peut appeler concile celui qui a été tenu dans mon église, en mon absence, le 4 décembre, par l'empereur, avec ses archevêques et ses évêques. » Le saint concile répondit : « C'est une prostitution en faveur d'un adultère, d'un usurpateur de l'épouse d'autrui, savoir l'intrus Léon. — Nous devons donc le condamner?» dit le Pape. « Nous le devons, dit le concile, par l'autorité des Pères. » Le Pape le condamna. Puis il dit : « Les évêques ordonnés par nous ont-ils pu faire une ordination dans notre palais patriarcal ? — Nullement, » répondit le concile. Le Pape reprit : «Que jugez- vous de Sicon, que nous avons sacré évêque il y a longtemps, et qui, dans notre palais, a ordonné Léon, officier de cour, néophyte et parjure envers nous, le faisant portier, lecteur, acolyte, sous-diacre, diacre, et tout d'un coup prêtre? Enfin il a osé le consacrer dans notre Siégeapostolique,sansaucune épreuve, contre toutes les ordonnances des Pères. » Le concile dit : « Il faut déposer et l'ordinateur et celui qu'il a ordonné. » Le Pape dit : « On ne sait où il est caché. — Qu'on le cherche soigneusement, dit le concile, jusqu'à la troisième séance ; si on ne le trouve pas, qu'il soit condamné selon les canons. »
Le Pape ajouta : «Que jugez-vous donc de ces deux évêques que nous avons ordonnés, Benoît de Porto et Grégoire d'Albane, qui ont prononcé des oraisons sur ledit officier de cour, le néophyte et le parjure? » Le concile répondit : « Qu'ils soient punis de même; cependant nous les laissons à votre discrétion jusciu'à la troisième séance. — Qu'ordonnozvous donc, ditle l'ape, de cet officier de cour,
de l'ère chr.l DE L'ÉGLiSE
de ce néophyte, de ce parjure, l'usurpaleiir de notre siège?» Le concile répondit : «Qu'il soit absolument condamné, afin que désormais aucun des officiers de cour, des néophytes, des juges ou des pénitents publics, ne soit assez hardi pour aspirer au desré suprême de l'Église. » Alors le Pape Jean, par l'autoi ilé de Dieu et des apôtres saint Pierre et saint Paul, ainsi que de tous les saints et de tous les conciles œcuméniques, prononça la sentence contre Léon, le déclarant déposé de tout honneur sacerdotal et de toute fonction cléricale, avec menace d'anathème perpétuel s'il continuait d'en faire aucune ou s'efforçait de rentrer dans le Saint-Siège, et pareille menace contre ceux qui lui donneraient aide et conseil. Le Pape ajouta: <t Que jugez-vous de ceux qu'il a ordonnés ? » Le concile répondit : « Qu'ils soient déposés I » Alors le Pape ordonna qu'ils entrassent dans le concile, revêtus de chasubles et d'étoles, et fit écrire par chacun d'eux, dans un papier : « Mon père n'avait rien à lui, il ne m'a rien donné. » Ainsi il les remit au rang qu'ils tenaient auparavant.
A la seconde session du concile, tenue le lendemain, le Pape dit que l'on avait cherché avec soin l'évêque Sicon sans le trouver, et le concile ordonna que sa condamnation serait différée jusqu'à la troisième session. Alors le Pape appela les deux évèques Benoît de Porto et Grégoire d'Albane, qui avaient dit les oraisons sur le néophyte, et leur fit lire à chacun dans un papier : « Moi, un tel, du vivant de mon père j'ai consacré à sa place Léon, officier de cour, néophyte et parjure, contre les ordonnances des Pères. » Puis leur jugement fut remis à la troisième session. Le Pape ajouta : « Que jugez-vous de ceux qui ont prêté de l'argent au néophyte pour acheter la grâce de Dieu, qui ne peut se vendre ?» Le concile dit : « Si c'est un évêque, un prêtre ou un diacre, qu'il perde son rang ; si c'est un moine ou un laïque, qu'il soit anathématisé. » Quant aux abbés dépendants du Pape, qui avaient assisté au conciliabule impérial, on les laissa à son jugement. Puis il dit : « Ordonnez aussi que jamais l'inférieur n'ôtera le rang à son supérieur, sous peine d'excommunication^ et
que les moines, sous la môme peine, demeurent dans les lieux où ils ont renoncé au siècle. » Le concile l'ordonna.
A la troisième session le Pape prononça, par contumace, une sentence de déposition, sans espérance de restitution, contre Sicon, évêque d'Ostie, l'un des ordinateurs de l'antipape, et remit en leur premier rang ceux que l'antipape avait ordonnés, cpar la raison que celui-ci, n'ayant rien, ne pouvait rien leur donner, suivant la sentence que notre prédécesseur de sainte mémoire, le 'Pape Etienne III, a portée touchant ceux qui avaient été ordonnés par le néophyte Constantin, usurpateur du Siège apostolique. » Ceux d'entre eux qu'il en jugea dignes il les consacra prêtres et diacres, défendant que jamais ceux que l'usurpateur avait ordonnés fussent promus à un ordre supérieurniàl'épiscopat, de peur que cette erreur ne se propageât dans l'Église. Enfin, dans cette troisième et dernière session, on défendit à aucun laïque de se tenir pendant la messe autour de l'autel ou dans le sanctuaire'.
Après avoir tenu ce concile le 26 février 964 le Pape Jean XII mourut le 14 mai suivant. C'est tout ce que dit de sa mort le continuateur de Réginon, qui vivaitdansce tempslà ; mais Luiiprand adeplus une histoi ielte. Pour montrer donc à tous les siècles combien le clergé etle peuple de Rome avaient d'abord eu raison de chasser le Pape Jean, etcombiea ils eurent tort ensuite de le recevoir, il raconte que, comme il était une nuit hors de la ville à s'amuser avec une femme mariée, le diable le frappa si rudement sur les tempes qu'il en mourut huit jours après sansrecevoir le Viatique. Voilà ce que Luitprand donne comme une preuve divine que l'entreprise de l'empereur Othon et de ses quarante évèques contre le Pape était juste. Pour mieux apprécier le témoignage et le jugement de Luitprand il est bon de se rappeler qu'il était un de ces quarante *.
L'empereur Othon, abusant de la terreur de ses armes, avait forcé les Romains à jurer fidélité à l'antipape Léon ; mais ce serment injuste ne les obhgeait point. Il leur avait fait
> Labbe, t. 9, p. C53. Mansi, t. 18. — «Luitpr., 1. 6, c. 11.
jurer, de plus, qu'ils ne feraient point de Pape sans son consentement ; naais, comme il avait fait et soutenait un antipape, il n'avait aucun droit à cette promesse forcée. Après la mort de Jean XII les Romains procédèrent donc, et avec grande raison, à l'élection d'un Pape légitime. Ils élurent et firent ordonner Benoît, cardinal-diacre de l'Église romaine, lui prometlantavec serment de ne jamais l'abandonner et de le défendre contre l'erapereui". On le nomme Benoît V. D'après les chroniqueurs d'Allemagne eux-mêmes c'était un saint et savant homme, et digne du Siège apostolique, si, suivant eux, il n'avait été élu tumultuairement, c'est-à-dire malgrél'empereur et au préjudice de celui que l'empereur avait fait ordonner, c'est-à-dire au préjudice de l'antipape. C'est ce que dit Adam de Brème Après cette élection les Romains envoyèrent des députés à l'empereur pour adoucir son esprit ; mais, doublement irrité et de l'expulsion de l'antipape Léon et de l'élection du Pape Benoît, il reçut les députés avec mépris, vint assiéger Rome avec toute son armée, lui fit souffrir une incroyable famine et la réduisit enfin à se rendre aux conditions suivantes : de le recevoir lui-même avec honneur, de lui livrer Benoît, le Pape légitime. Après quoi il rétablit l'antipape Léon ». C'était le 23 juin 964.
Alors, suivant le récit de Luitprand, qui traite le Pape légitime de sacrilège, de paijure et d'usurpateur, on tint, dans l'église de Latran, un concile, c'est-à-dire un conciliabule, où se trouvait l'antipape Léon, avec l'empereur et les évôques qui avaient assisté au premier. Le Pape Benoît, revêtu des ornements pontificaux, fut amené par les mains de ceux qui l'avaient élu, et Benoît, cardinalarchidiacre, lui dit : « De quelle autorité, de quel droit, 6 usurpateur, t'es-tu attrihué ces ornements pontificaux pendant la vie du vénérable Pape Léon, que nous voyons ici, et que tu as choisi avec nous après avoir rejeté Jean ? Peux-tu nier que tu n'aies promis avec sormeni à l'empereur ici présent que jamais ni toi ni les autresRomains n'éliriez ou n'ordonneriez de Pape sans son consentement ou
< Adam, 1. 2, c 6. — >Othon de Fris., 1. 6, c. 24. Liiitpr., I. 6, c. 11.
[Oe 962 à 99t
celui d u roi Olhon, son fils ? » Benoît répondit : «Si j'ai failli ayez pitié de moi. » L'empereur, fondant en larmes, pria le concile qu'on ne portât aucun préjugé contre Benoît, et qu'il répondît, s'il pouvait, aux questions qu'on lui avait faites, et, s'il se reconnaissait coupable, qu'on lui fît grâce pour la crainte de Dieu. Benoît se jeta aux pieds de Léon et del'empereur, criant qu'il avait péché et qu'il était usurpateur du Saint-Siège. Ensuite il ôta son palliumetle rendit à Léon,avecla férule ou le bâton pastoral qu'il avait à la main L'antipape Léon rompit la férule en plusieurs pièces, qu'il montra au peuple. Il fit asseoir à terre Benoît, lui ôta la chasuble et l'étole, et dit aux évêques : «Nous privonsdetouthonneur du pontificat et de la prêtrise Benoit, usurpateur du Siège apostolique ; mais, en considération de l'empereur, qui nous a rétabli, nous lui permettons de garder l'ordre de diacre, à la charge qu'il ne demeure plus à Rome, mais qu'il ira en exil » C'est ainsi que, suivant le récit de Luitprand, se passa le nouveau conciliabule de l'empereur et de son antipape, le lendemain de la prise de Rome.
On trouve un décret de ce conciliabule par lequel l'antipape Léon, avec tout le clergé et le peuple de Rome, accorde et confirme à Othon et à ses successeurs la faculté de se choisir un successeur pour le royaume d'Italie, d'établir le Pape et de donner l'investiture aux évêques, en sorte qu'on ne puisse élire ni patrice, ni évôque, ni Pape, sans son consentement, le tout sous peine d'excommunication, d'exil perpétuel et de mort.
Fleury cite cette pièce comme authentique et valable a. D'abord, fût-elle de Léon VIII, comme c'était un antipape, elle n'aurait encore aucune valeur; mais, dans le fait, c'est une pièce fausse, fahriquée dans les siècles postérieurs ; aucun écrivain contemporain n'en parle. On s'y appuie d'une pièce également fausse, fabriquée vers la fin du dixième siècle, dans laquelle le Pape Adrien I" est supposé faire à Charlcmagne les mêmes exorbitantes concessions, de quoi il n'y a nulle trace dans l'histoire. Ainsi en ont jugé, et avec raison, Baronius, Pagi, Muratori,
» Luitpr., l. G, c. 11. — «Fleury, I. 56, n. 10.
de i'fcre clir.l DE L'ÉGLISE
Mansi et plusieurs autres, même d'entre les protestants.
Après que l'empereur Othon eut passé à Rome la fête de Saint-Jean et celle de Saint- Pierre et de Saint-Paul, il en sortit, mais avec des accidents bien déplorables; car une peste et une mortalité violentes fondirent sur son armée. De cette contagion moururent Henri, archevêque de Trêves; Gerric, abbé de Wurzbourg ; Godefroi, duc de Lorraine, et une multitude innombrable d'autres, tant de la noblesse que du peuple. L'un d'eux, Ditmar, évêque deMersebourg, attribue cette calamité à l'injuste déposition dn Pape Benoît, laquelle il juge ainsi : «L'empereur Othon consentit à la déposition du seigneur apostolique, nommé Benoît, supérieur à lui dans le Christ, que nul que Dieu ne pouvait juger, et qui, j'en suis persuadé, était accusé injustement. Ensuite, plût à Dieu qu'il ne l'eût pas fait ! il ordonna de l'exiler à Hambourg*. »
Adaldague, archevêque de Ram bourg, qui cependant avait contribué à l'élection de l'antipape Léon et à l'expulsion du vrai Pape Benoît, traita celui-ci avec beaucoup de respect et d'honneur durant tout son exil. Au reste le Pape Benoît se faisait admirer par sa sainteté et sa science ; il édifia les Saxons par son bon exemple et ses instructions, il convertit un grand nombre de pécheurs et de païens. Peu après son arrivée à Hambourg il fit cette prédiction : «Je dois mourir en ce pays; ensuite il sera tout entier désolé par les armes des païens et deviendra l'habitation des bêtes sauvages. Les habitants n'auront point de paix solide avant ma translation ; mais, quand je serai retourné chez moi, j'espère que, par l'intercession des saints apôtres, les païens demeureront en repos. » Tout cela s'accomplit de point en point. Benoît V mourut dès l'année suivante (96o), le 5 juillet, trois mois après que l'antipape Léon eut comparu luimême au tribunal de Dieu. Le corps de Benoît fut enterré à Hambourg; mais bientôt après commencèrent les incursions des Slaves. Des églises, entre autres celle de Hambourg, furent ruinées, des contrées entières réduites en solitude, et la désolation ne
> Ditmar, 1. 3.
cessa que lorsqu'en l'an 1000, sous le règne d'Othon III, se ressouvenant de la prédiction de Benoît, on exhuma ses reliques et on les transporta à Rome, où elles reçurent une sépulture digne d'un Pape On a donné quelquefois à Benoît V le titre de martyr, attendu qu'il est mort en exil comroe le Pape saint Martin. Son tombeau se trouve encore dans une église de Hambourg.
L'antipape Léon étant donc mort dès le commencement du mois d'avril 965, le clergé et le peuple de Rome ne procédèrent point à une nouvelle élection ; mais, persuadés que le Pape Benoît était le Pape légitime, ils envoyèrent le redemander à l'empereur Othon par deux députés, Azon, proloscriniaire, et Marin, évêque de Sutri. L'empereur les reçut honorablement, et il était prêt à leur rendre le Pape Benoît lorsqu'il mourut, le 5 juillet, comme il a été dit. Alors l'empereur renvoya avec les députés romains Oger, évêque de Spire, et Luitprand, évêque de Crémone, lesquels étant arrivés à Rome, on élut d'un commun consentement Jean, évêque de Narni, Romain de naissance, et on l'intronisa dans le Siège apostolique, qu'il tint près de sept ans, sous le nom de Jean XIII.
Au milieu de ces fâcheux démêlés le plus coupable n'était pas l'empereur Othon, mais les quarante évêques qui l'entouraient. Olhon avait du zèle, mais il n'était pas selon la science; les évêques auraient dû l'éclairer parleurs conseils aulieu de l'égarer par leurs flatteries. Ce reproche s'adresse surtout à Luitprand, qui avait sa confiance, et qui n'en parle jamais qu'avec une adulation dégoûtante, tandis qu'il cherche à déverser le mépris sur tous ses adversaires par ses contes satiriques.
Quand le roi Othon passa en Italie pour recevoir la couronne impériale, illaissa, comme il a été dit, l'Allemagne et lejeune Olhon, son fils, sousIaconduitedesonfrèresaintBrunon, arche vêquedeCologneetducde Lorraine, c'està-dire gouverneur du royaume de Lothaire; mais les occupations temporelles n'empêchèrent jamais Brunoa de s'appliquer aux exercices de religion et à la lecture, qu'il aimait
i ' Id., 1. 3.
[De 9GÎ à 991
passionnément et à laquelle il excitait tous ceux qui étaient auprès de lui, de telle sorte qu'il avait moins de confiance en ceux qui n'avaient point d'affection pour l'étude. Il haïssait le luxe et les divertissements dont les grands s'occupent, et, s'il y donnait quelque peu par complaisance, il lui en coûtait ensuite beaucoup de larmes. Dégoûté de la vie présente et de tout ce qu'elle a de pins flatteur, il n'aspirait qu'au bonheur de la vie future, pour laquelle on l'entendait souvent soupirer dans son lit. Souvent il ne mangeait pas dans les repas oîi il paraissait plus gai que les autres. Au raiheu de ses officiers, de ses vassaux, ornés de pourpre et d'or, il portait un habit simple et des fourrures communes.
Il eut grand soin de chercher des reliques pour en enrichir son diocèse ; il bâtit ou répara un grand nombre d'églises ou de monastères ; il eut un soin particulier des reclus qu'il attacha à certaines églises et pourvut à leur subsistance; il prêchait la parole de Dieu et expliquait les Écritures avec beaucoup d'étendue et de subtilité. Dans la partie occidentale du royaume de Lorraine, le clergé, envieux, indocile et incapable de conduire les peuples, était tombé dans un grand désordre. Brunon s'appliqua à y étabhr des évèques habiles et vertueux. Il pacifia le royaume de Lorraine et y adoucit les esprits ; il soutint le roi de France Lo- Ihaire, son neveu, contre les entreprises des seigneurs.
L'empereur Othon, après son retour d'Italie, la trentième année de son règne, c'est-àdire l'an 965, célébra la fête de la Pentecôte à Cologneavec le saint archevêque, son frère, avecleur mère, sainte Mathilde, et leursœm- Gerberge, reine de France; ce fut la plus grande assemblée et la plus solennelle qu'on eût vue depuis longtemps. En se séparant les deux frères s'embrassèrent avec beaucoup de larmes, et l'archevêque vint à Compiègne pour remettre la paix entre ses neveux, le roi Lothaire et les enfants de Hugues le Grand. Tandis qu'il y travaillait il tomba maladeetse tit porter àReims, s'occupant do la lecture pendant tout le chemin. Odalric, archevêque de Reims, le reçut avec grand
honneur et lui donna tous les soulagements possibles. Interrogé de quelle maladie il souffrait, le saint répondit que ce n'était pas une maladie, mais la dissolution de son corps. Il appela deux évêques qui l'avaientsuivi, Théodoric de Metz, son neveu, qui avait succédé à Adalbéron, mort l'année précédente, et Vigfrid de Verdun. Il les pria de l'aider à faire son testament; eux s'en excusèrent avec larmes, lui promettant que sa santé se rétabliraitbienlôt; mais, plein de couragecomme toujours, le saint répondit : « Il faut le faire tandis que nous en avons le temps ; nous aurons encore beaucoup de choses à faire après. D II les prit donc pour témoins, appela un notaire, dicta lui-même le testament par lequel il disposa de tous ses biens, marquant dans un état séparé ce qu'il laissait pour les bâtiments des églises. Ensuite il se confessa avec beaucoup de larmes aux mêmesévêques, et, ayant demandé le sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur, il se prosterna de tout son corps pour le recevoir.
Le 10 octobre, fête solennelle, à Cologne, de saint Géréon et ses compagnons, martyrs, son esprit ayant été ravi en extase, les évêques, les ducs, les comtes et tous les autres assistants poussèrent des cris lamentables, persuadés que c'était son dernier moment. Revenu à lui il apaisa le tumulte de sa rnain, calma les gémissements et les pleurs, et, appelant une dernière fois par leur nom les plus distingués de l'assistance : « Mes frères, leur dit-il, ne vous affligez pas du sort que vous me voyez. La justice de Dieu impose la même condition à tous les mortels. Il n'est pas permis de ne pas vouloir ce que le Tout- Puissant a rendu inévitable. A ces tristes moments en succèdent bientôt de joyeux; la vie n'y est point anéantie, mais changée en mieux. Je vais où je verrai des hommes en plus grand nombre et plus illustres que je n'en ai jamais vu. » Ayant ainsi parlé il se reposa quelque peu; ensuite il dit vêpres avec les assistants, et, quand la nuit fut bien avancée, il dit compiles, se recommanda plus instamment à Dieu et à ses saints, et consacra son prochain passage par le signe de la Rédemption, qu'il fitsur lui-même, sur les évê(pics et sur tous les assistants. Après
de l'ère chr.]
minuit il se tourna vers l'évôque Théodoric et Jui dit : « Priez, seigneur ! » Un instant après, pendant que les assistants priaient et pleuraient, il expira, âgé seulement de quarante ans, le douzième de son pontificat. Ce fut un deuil universel, surtout parmi les provinces qu'il avait gouvernées. Le long de la route de Reimsà Cologne, où son corps fut reporté, tout le monde accourait, tout le monde le louait comme un homme digne de Dieu, tout le monde relevait les services qu'il avait rendus à l'empire, à l'empereur, aux rois, aux princes, à tout le peuple. Il fut enterré, suivant ses ordres, au monastère de Saint- Pantaléon, qu'il avait fondé dans un faubourg de Cologne. Son successeur futFolcmar, diacre et économe de la même Église, qui fit écrire sa vie lorsque la mémoire en était encore récente *.
On rapporte à cette année (96S) la conversion de Micislas, duc de Pologne. Il avait épousé la sœur de l'ancien Boleslas, duc de Bohême ; car ces deux peuples, Bohèmes et Polonais, étaient Slaves. Cette princesse, nommée Dobrave, c'est-à-dire Bonne, était chrétienne, et, voyant le duc son époux encore païen, elle songea comment elle pourrait le convertir. Le premier carême qui suivit son mariage elle céda à ses prières et mangea de la viande ; mais elle le gagna si bien par sa complaisance etpar ses exhortations continuelles qu'il reçut le baptême. Plusieurs de ses sujets se convertirent, et leur premier évêque, nommé Jourdain, que leur envoya le Pape Jean XIII avec d'autres missionnaires, travailla beaucoup avec le duc et la duchesse pour l'établissement de la religion. Ils eurent un fils, nommé Boleslas, qui succéda à son père ; mais ce prince, après la mort de Dobrave, épousa une religieuse allemande nommée Oda, fille du margrave Diétrich. Cette action déplut fort à tous les évêques, et principalement à Hillibart d'Halberstadt, dans le diocèse duquel elle était religieuse : toutefois il n'en fit point d'éclat, de peur de rompre lapaixetde nuire au pays. Oda répara en quelque façon sa faute en procurant l'accroissement de la re-
1 Acta SS., 11 oct.
ligion et en délivrant une multitude de captifs. Elle eut trois fils du duc, son mari, qui mourut l'an 992*.
Les premiers qui travaillèrent à la conversion des Slaves furent des moines de la nouvelle Corbie, qui, ayant parcouru plusieurs de leurs provinces, passèrent jusqu'à l'île de Rugen, qu'ils convertirent tout entière, et où ils fondèrent une église en l'honneur de saint Vitus, leur patron. C'était du temps de l'empereur Louis de Germanie. Mais le plus fameux apôtre desSlaves fut saint Adalbert, premier archevêque de Magdebourg, qui prêcha aussi aux Russes. Olga, reine de cette nation, étant allée à Constantinople du temps del'empereur Constantin Porphyrogénète, y reçut le baptême et le nom d'Hélène. Elle envoya des ambassadeurs, en 959, auroiOlhon, pour lui demander des évêques et des prêtres, ce qu'il accorda avec plaisir ; il choisit pour leur évêque Libutius, moine de Saint-Alban de Mayence, qui, ranr)ée suivante (960), fut sacré par Adaldague, archevêque de Brème, pour être évêque des Rugiens ou Russiens ; car on leur donne l'un et l'autre nom. Le voyage de Libutius fut retardé jusqu'à l'année suivante, et il mourut, sans être parti, le 15 février 961.
On choisit à sa place Adalbert, moine de Saint-Maximin de Trêves ; car ce monastère, ayant été rétabli sous le roi Henri l'Oiseleur, fut pendant longtemps une école célèbre pour les lettres et pour la piété, et il en sortit en ce siècle plusieurs grands évêques. Adalbert en fut tiré par le conseil de Guillaume, archevêque de Trêves, qui voulait l'éloigner, étant peut-être jaloux de son mérite. Le roi Othon lui donna libéralement tout ce qui était nécessaire pour son voyage; il fut ordonné évêque des Rugiens et partit pour exécuter sa mission ; mais, voyant qu'elle était sans fruit et qu'il se fatiguait inutilement, il revint dès l'an 962. Il y eut de ses gens tués au retour ; il écliappa lui-même à grand'peine, et il parut ainsi que les Russes n'avaient pas demandé sincèrement une mission. Adalbert, à son retour, fut reçu avec beaucoup d'amitié par le roi Othon et par
' 1 Ditmar, 1. 4. Baron. , ann. 905.
tDe9C2à 991
l'archevêque Guillaume, son fils, qui le traita comme un frère, pour réparer le mal qu'il lui avait fait en lui attirant ce fâcheux voyage.
Trois ans après, c'est-à-dire en 966, mourut Ercarabert, abbé de Wissembourg, au diocèse de Spire, et par le choix des moines Otlîon leur donna pour abbé l'évêque Adalberl; mais il ue gouverna ce monastère que deux ans ; car l'empereur, voulant exécuter l'érection de la métropole de Magdebourg, choisit pour ce siège Adalbert et l'envoya à Rome demander le pallium . Le Pape Jean XIII le lui accorda aussitôt, l'an 968, le jour de Saint-Luc, 18 octobre, lui permettant de garder son abbaye de Wissembourg.
Il accorda en même temps plusieurs privilèges au nouvel archevêque de Magdebourg, le déclarant le premier des archevêques de Germanie et l'égalant à ceux des Gaules, c'està-dire de Cologne, de Mayence et de Trêves. Il luidonna rangenlrelesèvêques-cardinaux de Rome|et pouvoir d'ordonner douze prêtres, sept diacres et vingt- quatre cardinaux, suivant l'usage de l'Église romaine. Il l'établit métropolitain de toute la nation des Slaves au delà des fleuves d'Elbe et de Saale, et ordonna que l'on fonderait des évêchés dans les villes où la superstition des Barbares avait été le plus en vigueur, savoir : Zeitz, Meissen, Mersebourg, Brandebourg, Havelberg, Poznan , dont les évêques seraient suffragants du nouvel archevêque. Tout cela fut ordonné par le Pape en concile ; ensuite il renvoya l'archevêque Adalbert, accompagné de deux légats, Gui, évêque de Sainte-Rufine et bibliothécaire de l'Église romaine, et Benoît cardinal, afin de l'introniser avec Hillibart, évêque d'Halherstadt. L'empereur Othon les reçut avec grande joie et les envoya, avec ses lettres de recommandation, à Magdebourg, où tous les évêques, les margraves et les seigneurs de Saxe s'assemblèrent par ordre de l'empereur.
Ils élurent de nouveau l'archevêque par leurs acclamations et en élevant les mains ; il y eut un grand concours de peuple, et la joie fut universelle. Les évêques et les seigneurs y céiéhrèrciil la fête de Noël, avec l'archevêque Adalbeit, qui, en leur pré-
sence, ordonna trois nouveaux évêques, Boson à Mersebourg, Burkard à Meissen et Hugues à Zeilz, dont le siège fut depuis transféré à Naûmbourg. De plus, deux anciens évêques, Dudon de Havelberg et Dudelin de Brandebourg, auparavant suffragants de l'archevêque de Mayence, passèrent, de son consentement et à la prière de l'empereur, sous la dépendance de l'archevêque de Magdebourg, qui eut ainsi cinq suffragants.
Quelques-uns y ajoutent Jourdain, évêque de Poznanie, qui ferait le sixième. Les moines de Magdebourg furent transférés près d'une église de Saint-Jean, hors de la ville .
Boson, premier évêque de Mersebourg, avait été moine deSaint-Emméran de Ratisbonne, d'où il fut appelé au service du roi. Pour récompense le roi lui donna l'église de Zeitz, près de laquelle il fonda un monastère, et comme, par ses prédications continuelles à l'orient de la Saxe, il avait converti et baptisé grand nombre d'infidèles, l'empereur lui donna le choix de trois nouveaux évêchés. 11 choisit celui de Mersebourg, mais il ne le garda qu'un an et mourut le l" novembre 970. Son successeur fut Gisiler, nommé par l'empereur à la recommandation d'Annon, évêque de Worms*.
L'évêché de Prague fut érigé vers le même temps. Boleslas le Cruel, duc de Bohême, qui avait tué son frère saint Wenceslas, mourut en 967, laissant pour successeur son fils, nommé aussi Boleslas, mais que sa vertu fit surnommer le Bon. Il était sincèrement chrétien, d'une foi pure et d'une grande charité, protecteur des veuves et des orphelins, des clercs et des étrangers; il fonda jusqu'à vingt églises et leur donna tout ce qui leur était nécessaire. II avait une sœur nommée MIada, vierge consacrée à Dieu et savante, qui alla en pèlerinage à Rome, et fut favorablement reçue par le Pape Jean XllI. Elle y apprit la discipline monastique ; puis le Pape, en faveur de la nouvelle Église de Bohême, du conseil des cardinaux, lui donna la bénédiction d'abbesse, changeant son nom en celui de Marie et lui mettant en main la règle de saint Be-
• Ada SS. Ord. S. tiened., eect. 5. Acla SS., 20 jum. — » Acla SS. Ord. S, Uened., lect. 6, p. 112.
de l'ère chr.]
noît et le bâton pastoral. Il lui donna aussi une lettre pour le duc Boleslas, son frère, où il dit : « Noire fille, votre sœur, nous a demandé, entre autres choses agréables de votre part, notreconsenlenient pour l'érection d'un évfiché dans votre principauté. Nous en avons rendu grâces à Dieu, qui étend et glorifie son Église chez toutes les nations. C'est pourquoi, par l'autorité apostolique et la puissance de saint Pierre, dont nous tenons la place, quoique indigne, nous accordons et autorisons qu'à l'église des martyrs Saint- Vitus et Saint-Venceslas on fasse un siège épiscopal, et à l'église de Saint-Georges un monastère de religieuses, sous la règle de saint Benoît et la conduite de notre fille Marie, votre sœur. Toutefois vous ne suivrez pas le rite des Bulgares et des Russes, et vous n'y userez pas de la langue slavonne; mais vous prendrez pour évêque un clerc bien instruit des lettres latines et capable de cultiver ce nouveau champ de l'Église. » C'est que le Pape ne voulait pas que les Bohèmes Suivissent le rite grec, comme les Bulgares et les Russes, mais le rite latin, qu'ils ont suivi en effet. Parla ils se sont préservés plus facilement du schisme et de l'hérésie.
En exécution de cette bulle on choisit pour premier évêque de Prague un moine de Saxe, nommé Ditmar, qui était prêtre, savant et éloquent, et qui, étant venu à Prague par dévotion, avait gagné l'amitié du duc, et on le choisit principalement parce qu'il savait en perfection la langue slavonne. Le duc Boleslas envoya des députés pour l'amener; puis, ayant assemblé le clergé et les grands du pays, il fit en sorte, par ses prières et ses exhortations, qu'ils l'élurent pour évêque. Alors il envoya à l'empereur Olhon, avec des lettres par lesquelles il priait de le faire ordonner; ce que l'empereur accorda en faveur de la nouvelle Église, par le conseil des seigneurs et des évêques. Ditmar fut donc consacré par l'archevêque de Mayence, et ensuite reçu à Prague aux acclamations du clergé et du peuple. 11 dédia plusieurs églises bâties en divers lieux par les fidèles et baptisa un grand nombre de païens *.
^ÂetaSS. Ord. S. Bened., sect. â, p. 833.
La même année (9C8) mourut la reine sainte Mathilde, mère de l'empereur Ollion. L'année précédente elle eut à Nordhausen, où elle avait fondé un monastère de trois mille religieuses, une dernière entrevue avec tous ses enfants et petits-enfants. L'empereur Othon s'y trouvait avec sa sœur Gerberge, reine de France. Ils passèrent ensemble sept jours. Sainte Mathilde leur recommandait, surtout à Tempereur, son fils, le nouveau monastère qu'elle avait fondé pour le >alut de toute sa famille. Elle rappela à son fils que dans ce lieu étaient nés Henri, son frère, et sa sœur Gerberge; le seul nom de ce monastère devait aussi lui rappeler le souvenir affectueux d'un père, d'une mère, d'un frère, d'une sœur. Le jour où l'empereur devait partir, après qu'ils eurent entendu ensemble la sainte messe, elle lui renouvela ces souvenirs avec une tendresse plus vive que jamais et lui annonça qu'il voyait sa mère pour la dernière fois. Ils se firent les derniers adieux et s'embrassèrent en pleurant; tous les assistants pleuraient. L'empereur étant monté à cheval, elle rentra dans l'église, s'approcha de l'endroit où il avait entendu la messe, se mit à genoux et baisa en pleurant les traces de son fils qui partait. L'empereur, en ayant été averti, sauta de cheval et vint se jeter à ses pieds, disant : « 0 vénérable dame, par quel service pourrons-nous jamais payer ces larmes ? » Après un court entretien la pieuse reine dit : « Que sert-il de rester plus longtemps ensemble ? Bon gré, mal gré, il faudra bien nous séparer; en vous voyant je ne diminuerai point ma douleur, je l'augmenterai au çontraire. Allez dans la paix du Christ ; vous ne verrez plus notre face dans cette chair mortelle, du moins nous le pensons. »
En effet, revenue de Nordhausen à Quedlimbourg, elle y tomba malade, et, voyant que sa mort était proche, elle fit appeler Richeburge, alors abbesse de Nordhausen, aiiii qu'elle l'assistât jusqu'à la fin. Elle distribua aux évêques et aux prêtres ce qui lui restait de biens et qu'elle n'avait pas achevé de distribuer aux pauvres et aux monastères. Une foule de personnes vinrent la visiter pendant cette maladie, entre autres son petit-fils
PO
[De 963 à 991
(aiillaiime, archevêque de Mayence. Elle le reçut avec une grande joie et lui dit : « Je ne doute pas que Dieu ne vous envoie ici ; car personne ne m'est plus intime ni plus agréable pour ce qu'il s'agit de faire, surtout depuis que j'ai perdu l'espoir de voir mon cher fils Brunon me survivre, pour voir mes derniers moments et confier mon corps à la terre. Maintenant donc entendez d'abord ma confession, et donnez-moi l'absolution par la puissance que vous avez reçue de Dieu et de saint Pierre; ensuite entrez dans l'église, chantez la messe pour mes péchés et mes négligences, pour l'âme de mon seigneur le roi Henri et pour tous les fidèles chrétiens, vivants et défunts. »
Après que l'archevêque, son petit-fîis, eut dit la messe, il revint la trouver, lui donna une seconde absolution, puis l'onction de l'huile sainte et le Viatique. Il demeura encore trois jours auprès d'elle; mais, voyant qu'elle n'était pas si près de sa fin, il lui demanda la permission de s'en retourner. La reine demanda à l'abbesse Richeburge s'il lui restait encore quelque chose qu'elle pût donner à l'évèque. « Bien-aimée de Dieu, répondit l'abbesse, que peut-il vous rester encore, puisque vous avez tout distribué aux pauvres? — Alors, reprit la pieuse reine, apportez-moi les draps mortuaires réservés pour ma sépulture, afin que j'en donne un à mon petit-fils comme un gage de mon amour; car il en aura plus tôt besoin que moi, pour le très-difficile voyage qu'il va entreprendre. » L'évêque le reçut de sa main avec action de grâces, lui donna une dernière bénédiction et dit tout bas aux assistants : « Nous allons à Radelvrolh; je laisse ici un de mes clercs, afin que, si la reine meurt, il vienne m'en avertir aussitôt et que nous revenions pour donner au corps la sépulture convenable. » La reine, levant la tête, dit tout haut : « Il n'est pas nécessaire qu'il reste ici ; il fera bien de partir avec vous ; vous en aurez plus besoin dans ce voyage. Allez dans la paix du Christ, quelque part que sa volonté vous appelle. » L'évêque, étant arrivé à Radelvroth, prit une potion médicinale et mourut subitement. Quand la nouvelle en fut venue à Quedlimbour^ on ne savait com-
ment l'annoncer à la reine pour ne pas accroître son mal; mais la servante du Christ, souriant avec larmes, leur dit: « Que chuchotez-vous ensemble ? Pourquoi vouloir nous cacher cette triste nouvelle ? Car nous savons que l'évêque Guillaume est sorti de ce monde, et c'est le comble de nos souffrances. Allez, faites sonner les cloches, assemblez les pauvres, distribuez-leur des aumônes oui intercèdent pour son âme. »
La pieuse reine survécut douze jours à son petit-fils Guillaume. Enfin, le samedi de la première semaine de carême, dès le point du jour, elle fit appeler les prêtres et les religieuses, et, comme une grande multitude de l'un et de l'autre sexe était accourue pour la voir, elle ordonna de laisser entrer tout le monde; elle leur donna plusieurs avis salutaires,et particulièrementàMathilde.abbesse de Quedlimbourg,fillede l'empereur, son fils. Ensuite elle fit approcher les prêtres et les religieuses pour entendre sa confession et demander à Dieu la rémission de ses péchés. Elle ordonna que l'on célébrât la messe et qu'on lui apportât le corps de Notre-Seigneur. Vers la neuvième heure elle se fit coucher à terre sur un cilice, se mit de la cendre sur la tête de ses propres mains, disant : « Il ne sied à un chrétien de mourir que sur le cilice et la cendre. » Ensuite, ayant fait sur son corps le signe de la croix, elle s'endormit tranquillement dans le Seigneur, le même jour, 14 mars 968, joUr auquel l'Église honore sa mémoire. Elle fut enterrée au monastère de Quedlim bourg, dans l'église de Saint-Servais, à côté du tombeau du roi Henri, son époux, où elle avait résolu d'attendre le jour de la résurrection et du jugement. Sa vie fut écrite par ordre de l'empereur saint Henri, son arrière-petit-fils *.
L'empereur Olhon, par sa piété etson zèle, n'était pas indigne d'une aussi sainte mère. Ayant reçu quelques plaintes du monastère de Saint-Gall, où l'on prétendait que le relâchement s'était glissé parce que les abbés, ne pouvant toujours fournir du poisson à la communauté, avaient quelquefois permis l'usage de la viande, il y envoya, l'an 968.
• Actd SS., l i mars.
CATHOLFOUE.
Imit évoques et autant d*abbéspoury faire la visile et informer des abus qui se seraient introduits contre la règle. Après une information exacte ces seize commissaires rapportèrent à l'empereur qu'ils avaient été fort édifiés des moines de Saint-Gall, qu'il n'avait pas de religieux plus réguliers dans ses États, que personne parmi eux ne possédait rien en propre et que toute leur richesse était la cliarité et l'humanité.
Othon ne fut pas encore satisfait de ce rapport, et il craignit que les commissaires n'eussent été trompés ou n'eussent voulu le tromper. Il renvoyadonc à Saint-Gall Kebon, abbé de Lauresheim, avec un saint moine de Cologne, nommé Sandrate, pour y faire pratiquer la règle de saint Benoît à la lettre. Sandrate ne trouva rien à reprendre, sinon qu'on célébrait le dimanche à l'église par un chant trop haut, et le vendredi au réfectoire par un jeûne trop rigoureux et par l'abstinence du vin. L'empereur rendit alors justice aux moines de Saint-Gall, et, pour les consoler des peines qu'il leur avait faites, il voulut lui-même leur rendre visile. Il admira la régularité qui régnait parmi eux et surtout la modestie avec laquelle ils célébraient l'office. Étant au chœur au milieu d'eux, il laissa exprès tomber le bâton qu'il tenait à la main, et il fut extrêmement édifié de voir que ce bruit n'eût fait ni lever les yeux ni tourner la tôte à aucun des moines'.
Dès le commencement de son pontificat, suivant une chronique anonyme, le Pape Jean XIII traita les grands de Rome avec tant de hauteur qu'il s'attira leur inimitié ; Rotl'rède, comte de Campanie, et le préfet Pierre, aidés des chefs du peuple, l'arrêtèrent et l'enfermèrentau château Saint-Ange; puis ils l'envoyèrent en Campanie, où il demeura onze mois ; mais, le comte Rolfrède ayant été tué avec son fils, les Romains rappelèrent le Pape et lui demandèrent pardon de ce qui s'était passé. Une autre cause encore les déterminait à cette démarche. Pendant l'automne de l'année 966 l'empereur Othon vint en Italie pour punir certains seigneurs italiens qui, l'année précédente, s'é-
' Elckecard, de Cnsib. won. Gai. Hepidan., apud Pucliesne, t. i, p. 476.
talent déclarés contre lui pour Adalbert. Los Romainseurent donc peur; etde faitl'empereur, étant à Rome et apprenant ce qui s'était passé, fit pendre douze des premiers de la ville, qui avaient été les auteurs de l'expulsion du Pape. Quant à leur chef, Pierre, préfet de Rome, il l'abandonna au Pape. Celui-ci ne le condamna point à mort, mais lui fit couper la barbe et le fit suspendre parles cheveux au cheval de bronze de Constantin, pour l'exposer en spectacle et apprendre aux autres à ne pas suivre son exemple. Ensuite on le dépouilla et on le mit à rebours sur un âne qui avait une clochette au cou ; le patient lui-même portait sur sa tête une outre avec des ailes et deux autres à ses cuisses. On le promena ainsi par toute la ville de Rome, le fustigeant et le bafouant. Il fut ensuite mis en prison, où il demeura longtemps ; enfin il fut remis à l'empereur, qui l'envoya au delà des monts. L'empereur fit môme déterrer et jeter à la voirie les os du comte Rotfrède, qui avait fait arrêter le Pape*.
Après avoir ainsi exercé la justice à Rome, où il passa la fête de Noël 966, l'empereur Othon alla à Ravenne et y célébra, avec le Pape, la fêle de Pâques de l'an 967, qui était le 31 mars. Pour l'utilité de l'empire il fit tenir dans l'église de Saint-Sévère un concile auquel se trouvèrent plusieurs évêques d'Italie, de Germanie et de Gaule, et on y régla aussi plusieurs choses pour l'utilité de l'Église. L'empereur rendit au Pape la ville et le territoire de Ravenne, qui lui avaient été ôtés, ou plutôt il en confirma la restitution. Il reste deux actes de ce concile de Ravenne : le premier est la déposition d'Hérolde, archevêque de Salzbourg. On lui avait fait perdre la vue en punition de ses crimes pour avoir dépouillé les églises et donné leurs trésors aux païens, avoir conspiré avec eux pour tuer et piller les chrétiens et s'être révolté contre l'empereur. Les Papes précédents l'avaient déposé etavaientfait ordonner à sa place Frédéric, d'après le choix de tous les nobles de Bavière, clercs et laïques. Cependant Hérolde, aveugle et déposé, continuait de célébrer la messe et de porter le
' Baron., ann. 966. Papebr., injoann. Xlll.
IVERSELLE
[De 962 à 991
pallium ; c'est pourquoi le Pape Jean, dans ce concile, confirmasa déposition etl'ordination deFrédétic.excommunianttouslesadliérents d'Hérolae. Cet acte est daté du 25 avril 967 et souscrit par cinquante-sept évêques, le Pape compris. L'empereur souscrit après le Pape; puis Rodoalde, palriai'che d'Aquilée ; Pierre, archevêque de Ravenne ; Valpert, de Milan ; Landward, évêque de Minden ; Otker, de Spire ; les autres sont d'Italie. L'autre acte de ce concile est l'érection de la métropole de Magdebourg, ou plutôt la confirmation de ce qui avait été fait à Rome pour cet effet en 962, et qui fut alors exécuté, comme nous l'avons vu ' .
L'an 966 mourut le roi Rérenger II dans son exil, à Bamberg, en Allemagne, où il reçut une sépulture royale. Sa veuve, Villa, prit aussitôt le voile de religieuse, même avant les funérailles de son époux. Leur fils Adalbert, dont l'empereur Olhon dompta les partisans italiens la même année, ayant élé forcé de quitter l'Italie, erra trois ans sur mer, fut fait captif et mourut à Autun sans être reconnu *. L'année suivante (967), le jour de Noël, d'après les instances de l'empereur Othon, le Pape Jean XIII donna la couronne impériale à Othon II, fils du premier. Le Pape et le vieil empereur l'avaient fait venir pour cela d'Allemagne, ainsi que le raconte le continuateur de Réginon*. La Chronique de Hildesheim, après avoir Jit qn'Othon le Grand envoya aux princes d'Allemagne pour qu'ils amenassent en Italie, avec une royale magnificence, son fils, de même nom que lui, ajoute que, ce prince étant venu, son père le conduisit à Rome, le recommanda au Pontife Jean, afin que, recevant de lui la bénédiction auguslale, il fût appelé auguste et empereur comme son père *. Olhon le Grand lui-même, dans une lettre écrite aux Germains, leur mande que, le jour de la Nativité du Seigneur, son tils avait reçu du seigneur apostolique la dignité de l'empire De ces témoignages il résulte clairement qu'Othon II fut associé à l'empire, créé auguste et empereur, non par
» Labbe, t. 9, p. C74. — * Baron., ann. OGCi, iSdit. et notes de Mausi. — 'Cout. Kégiii., ann. 'JG7. — * Chron. lliUkih,, uiin. «G». — » Baron., ann. 9G8, n. 7.
un droit héréditaire, ni parce qu'il était roi d'Italie, mais parla concession du Siège apostolique, sur la demande de son père, après lequel il tint l'empire seul bien des années.
Othon I" avait en vue de soumettre toute l'Italie et d'expulser les Sarrasins et les Grecs de la partie méridionale. Sur ce dernier point il comptait pouvoir réussir par des voies pacifiques, en mariant son fils à une princesse grecque. Par ce mariage il espérait encore atteindre un autre but. Jusqu'alors les empereurs de Constantinople n'avaient pas voulu reconnaître à ceux d'Occident le titre d'empereur, mais uniquement celui de roi ; Othon espérait lever cette difficulté politique par une alliance de famille. Il résolut donc de demander pour son fils la princesse Théophano, fille de Romain le Jeune et de même nom que sa mère, épouse en secondes noces de l'empereur Nicéphore. C'était une négociation délicate et difficile, d'autant plus que les princes de Bénévent et de Capoue, regardés jusque-là comme vassaux de l'empire grec, venaient de faire hommage à l'empereurOthon, qui séjournaitavec une armée puissante dans la partie méridionale de l'Italie.
Pour cette importante ambassade Olhon choisit Luitprand, qui lui était entièrement dévoué. L'évêque de Crémone avait beaucoup d'esprit et de connaissances, avec tin certain usage des affaires; il possédait fort bien la langue grecque, avait déjà été à Constantinople comme envoyé de Bérenger, et en était revenu fort content des Grecs et de luimême. Sous ce rapport l'empereur Othon ne pouvait, ce semble, faire un meilleur choix ; mais ce même Luitprand avait une dose peu commune de vanité et d'amour-propre, jointe à une vivacité de caractère qui, pour peu qu'elle fût irritée, ne connaissait plus de mesure et se répandait non rarement en des torrents de paroles offensantes. Souple devant son maître seul, d'autant plus lier et plus arrogant partout ailleurs, il n'était aucunement propre à négocier une alTaire de famille qui demandait les plus grands ménagements et que venaient compliquer des intérêts politiques (|ui n'étaient pas moins difficiles à concilier.
de l'ère chr.J
Aussi sa mission eut-elle le résultat qu'on pouvait en attendre ; Nlcéphore refusa la princesse demandée, et, si ensuite il voulut l'accorder à des conditions qu'Othon ne pouvait accepter, ce n'était point sérieusement, mais uniquement pour se moquer de l'ambassadeur, qui lui devenait toujours plus odieux. « Si Othon, disaient Nicéphore et ses ministres, souhaite obtenir une princesse, il doit auparavant nous céder Ravenne, tout l'exarchat avec la Pentapole, enfin la ville de Rome avec tout son territoire et tous les autres pays jusqu'aux frontières des États grecs en Apulie et en Calabre. Que si Olhon voulait simplement avoir l'amitié de l'empereur, sans plus parler de mariage, il doit avant tout renoncer au titre d'empereur romain, ainsi qu'à tous les droits et prétentions, comme souverain protecteur de Rome et de son Siège. » Bref, après un séjour de quatre mois à Constantinople, qu'on ne lui rendit rien moins que trèsagréable, après qu'il eut dit à l'empereur et aux Grecs plus d'une grossièreté et reçu d'eux autant d'impolitesses, Luitprand s'en retourna vers son maître en Italie, sans avoir rien fait et presque malade de chagrin. Pour se consoler du mauvais succès de son ambassade il en écrivit lui-même une relation, où il épuise toutes les formules de la flatterie envers l'empereur Othon et l'impératrice Adélaïde, tandis que, comme nous l'avons déjà fait observer, il prodigue aux Grecs et à l'empereur Nicéphore les injures même les plus grossières. Comme il avait réussi dans sa première ambassade, rien n'était admirable comme les Grecs et Constantinople; comme il n'avait pas réussi dans sa seconde ambassade, rien n'est détestable comme les Grecs et Constantinople *. Tel était Luitprand. Saint Jean de Vandières se montra plus capable et plus habile dans son ambassade auprès du calife de Cordoue.
Dans le même temps que Luitprand allait partir de Constantinople, où il avait empiré 'étal des esprits et des choses, bien loin de l'améliorer, y arrivèrent des nonces du Pape Jean XIII, avec des lettres par lesquelles il
*Litpr , Lugat,
priait l'empereur Nicéphore de faire avec l'empereur Othon le traité d'alliance et de mariage proposé. Les Grecs furent extrêmement irrités de ce que le Pape, dans ses lettres, donnait à Othon le titre d'empereur des Romains et ne qualifiait Nicéphore qu'empereur des Grecs. Ils s'emportèrent à des paroles outrageantes et mirent les nonces en prison jusqu'au retour de l'empereur, qui était absent. Luitprand disait aux Grecs : « Mais le Pape, bien loin de vouloir offenser votre empereur, a cru lui faire plaisir. Comme vous avez changé la langue, les mœurs et l'habit des Romains, il a cru que le nom de Romain vous déplairait aussi ; mais il changera à l'avenir la suscription de ses lettres. » Luitprand apaisa les Grecs par cette réponse, et ils lui donnèrent deux lettres, une de l'empereur Nicéphore à l'empereur Othon, une autre du frère de l'empereur au Pape, en disant : « Nous ne jugeons pas votre Pape digne de recevoir des lettres de l'empereur ; le curopalate lui écrit une lettre qui lui convient, et l'envoie, non par ses pauvres nonces, mais par vous. S'il ne se corrige, il doit savoir qu'il est perdu sans ressource. » Tel était, d'après Luitprand, le langage des Grecs.
L'empereur Othon, n'ayant rien obtenu d'eux par la voie des négociations, voulut leur faire sentir la puissance de ses armes. Il poussa la guerre avec vigueur contre eux dans l'Italie méridionale. 11 trouva plus de résistance qu'il ne s'y attendait ; il y eut des sièges et des combats meurtriers. Le pays était ravagé par l'un et par l'autre parti. L'empereur Othon avait souvent l'avantage, mais pas toujours. Ce qui lui manquait, c'était une flotte pour empêcher l'arrivée des nouveaux renforts aux Grecs. Vers la fin de l'an 970 il se trouvait dans une position assez critique, lorsqu'il en fut tiré par un événement inattendu, qui changeait complètement l'état des affaires. Au mois de décembre 970 l'empereur Nicéphore fut assassiné, à l'instigation de sa femme, l'impératrice Théophano, née fille d'un cabaretier.
L'empereur Nicéphore était homme de guerre et remporta des avantages considérables sur les musulmans, par lui-même et
[De 962 à SOI
Par ses capitaines. Avant que d'être empereur, et sous le règne de Romain le Jeune, il reprit l'île de Crète et la ville de Candie, que les infidèles en avaient faite la capitale La seconde année de son règne, au mois de juillet 964, il passa en Cilicie et prit Anazarbe, Rosse et Adane, puis Mopsueste et Tarse, et apporta à Constantinople les portes de l'une et de l'autre. Il rapporta aussi de Tarse des croix autrefois prises sur les Romains, et il les mit à Sainte-Sophie. La même année (964), les Romains, c'est-à-dire les Grecs, reprirent l'île de Chypre et en jhassèrent les Sarrasins, sous la conduite du patrice Nicélas. L'année suivante (96S), troisième de son règne, l'emper'^ur Nicéphore passa en personne en Syrie. Il eût pu prendre Antioche ; mais il ne le voulut pas, à cause d'une opinion répandue dans le peuple que, sitôt qu'elle serait prise, l'empereur mourrait ; car tous ces Grecs étaient étrangement frappés des prédictions, et, sous ce rapport, bien plus superstitieux que les peuples de l'Occident. Il ne laissa pas de faire de grands progrès en Syrie et en Phénicie ; il
lia jusqu'au mont Uban, prit Laodicée et Alep, et mit Tripoli et Damas à contribution. Il laissa au mont Taurus une garnison commandée par le pairice Michel Rurzès, avec ordre de tenir Antioche bloquée, sans l'attaquer ; mais le patrice ne put se résoudre à perdre une si belle occasion et se rendit maître d'Antioche. Les Sarrasins furen tellement irrités de ces conquêtes qu'ils firent mourir Christophe, patriarche d'Antioche, et brûlèrent Jean, patriarche de Jérusalem, croyant que Nicéphore avait marché contreeux àsa persuasion. Ils brûlèrent aussi
abelle église du Saint-Sépulcre.
La conquête si importante d'Antioche, qui même ne coûta pas une goutte de sang, semblait mériter les plus glorieuses récompenses ; l'empereur, au contraire, irrité qu'on n'eût pas suivi ses ordres, fait revenir se patrice Burzès, lui reproche sa désobéissance, lui ôle le commandement et lui dotuio la maison pour prison. Cette sévérité intempestive fut attribuée à la jalousie et excita des murmures universels. Nicéphore, malgré SCS xcploils. se rcndaitde plus en plus otljeux
à ses sujets. De particulier généreux devenu empereur avare, on ne lui pardonnait point la misère publique. Plus propre à commander une armée qu'à gouverner un empire, il permettait tout aux gens de guerre, qui, abusant de cette licence, vivaientà discrétion aux dépens de leurs compatriotes. Les plaintes qu'on lui portait de leurs pilleries n'étaient pas écoutées ; il se divertissait môme de leur insolence. A ces mécontentements se joignaient la surcharge des impôts de toute espèce et le retranchement des pensions, sous prétexte des besoins de la guerre. Il s'emparait des rentesconstituées au profitdes églises et des monastères par la piété de ses prédécesseurs. Il fit une loi qui défendait de léguer des immeubles aux églises, apportant pour raison que ces biens, destinés au soulagement des pauvres, ne servaient qu'à entretenir le luxe des évôques, tandis que ceux qui versaient leur sang pour le salut de ^'État manquaient du nécessaire. Cequ'il y eut de pis fut une loi à laquelle souscrivirent quelques évêques de cour, qu'aucun évêque ne serait élu ni ordonné sans un ordre de l'empereur. Ceux qui refusèrent de souscrire à ces nouveaux règlements furent exilés. Son but était de mettre en sa main tous les revenus ecclésiastiques. A la mort d'un évêque il envoyait à sa place un économe, auquel il assignait une pension, se réservant tout le reste des revenus de l'évêché. Ne connaissant de vertu que le mérite militaire, il lui vint en pensée, comme autrefois à Phocas, de faire mettre au nombre des martyrs ceux qui mourraient à la guerre. Plusieurs prélats, soutenus du patriarche Polyeucte, s'y opposèrent avec force, lui mettant sous les yeux le canon de saint Basile qui, loin de canoniser les armées, conseille à ceux qui, môme en guerre, auront tué un ennemi, de s'abstenir pendant trois ans de la participation aux saints mystères.
Pour achever de ruiner ses sujets il fit battre de la monnaie où il n'entrait qu'un quart de fin or. Il se faisait payer les impositions en pièces de bon aloi et ne payait lui-même qu'en fausse monnaie. Depuis le commencement de l'empire la monnaie frappée au coin des empereurs ne cessait d'avoir cours sous
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
les princes suivants, sans diminution de valeur, pourvu qu'elle n'eût rien perdu de son poids. Il décria toutes les monnaies de ses prédécesseurs pour donner cours à la sienne, ce qui tîl hausser les marchandises à un prix excessif.
Des accidents fâcheux, auxquels il n'eut aucunepart, contribuèrent encore à augmenter la haine qu'il avait d'ailleurs méritée. Un jour de Pâques il s'éleva une querelle sanglante entre les soldats de la flotte et la garde arménienne; il y eut de part et d'autre un grand carnage. Le bruit se répandit que l'empereur s'en prenait à toute la ville et qu'il avait dessein de la punir tout entière. Quelques jours après il donna des jeux dans le cirque, et, pour divertir le peuple, il voulut lui faire voir l'imaged'un combat de cavalerie. Dès que les cavaliers, partagés en deux corps, eurent tiré l'épée, les spectateurs, qui n'étaient pas prévenus, s'imaginant que c'était le moment de la vengeance et qu'on allait fondre sur eux, prennent l'épouvante et se sauvent en confusion; hommes, femmes, enfants, tous se pressent, tous s'écrasent les uns les autres dans les passages étroits ; il en tomba un grand nombrequi furent foulés aux pieds, et il en aurait péri davantage si la contenance pacifique et les cris de l'empereur, qui tâchait de calmer cette alarme, n'en eussent retenu une partie. Cependant les parents de ceux qui avaient perdu la vie en cette rencontre ne purent être désabusés ; ils continuèrent d'imputer à l'empereur la perte de leurs proches, et, le jour de l'Assomption, comme il accompagnait une procession solennelle, ils l'accablèrent d'injures, l'appelant un cruelhomicide, un monstre altéré du sang de ses sujets; ils le suivirent ainsi à coups de pierre jusqu'à la place de Constantin, et c'en était fait de sa vie si les principaux citoyens, s'attroupant autour de lui, n'eussent écarté cette multitude insolente et ne l'eussent reconduit à son palais.
Une insulte si audacieuse lui fit sentir à quels excès se pouvait porter la haine de ses sujets. Onlui avaitpréditqu'ilseraitassassiné dansson palais; pourse préparer une retraite plus assurée en cas de révolte il fit abattre tous les édifices voisins, entre lesquels il y
en avait de magnifiques, qui faisaient un des plus grands ornements de Constantinople. Il fitconstruireà leur place unecitadelledontia vue seule annonçait la tyrannie. C'était une place de défense qui commandait toute la ville; elle fut abondamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour s'y maintenir. Il employa trois ans à la bâtir
En968 Constantinople fut affligée de divers fléaux. Au mois de mai des vents brûlants et pestilentiels corrompirent et desséchèrentles fruits de la terre, et une multitude de rats dévoralesuperflu.d'oùs'ensuivitunegrandedisette. L'empereur profita de la misère de ses sujets pour accroître ses trésors. Il envoya de Mésopotamie, où il faisait la guerre, du blé acheté à bas prix, qu'il fit vendre le double du prix ordinaire. On l'avait déjà vu, en une autre occasion, lui et son frère Léon leCuropalate, affamer la ville par un indigne trafic sur ses subsistances, en se réservantle monopole de tous les blés de l'empire. Loin de rougir de cette sordide et cruelle avarice il en tirait vanité comme d'un admirable secret de po- Utique
L'année suivante (969), au moment où on achevait la forteresse auprès du palais, l'empereur se disposait à marcher en Bulgarie contre les Russes, lorsqu'il fut arrêté par un incident extraordinaire. Un inconnu, sous l'habit d'ermite, vint lui présenter une lettre par laquelle il était averti qu'il mourrait au mois de décembre. Le porteur de la lettre s'éclipsa aussitôt, sans qu'il fût possible de le découvrir. Frappé de cet avertissement il tomba dans une profonde mélancolie; il renonça à toute la pompe impériale et ne voulut plus coucher que sur la terre, en habit de moine.
Nicéphore avait épousé en secondes noces l'impératrice Théophano, veuve de Romain le Jeune, qu'elle est accusée d'avoir empoisonné. Théophano, née fille d'un cabaretier, s'était lassée de son premier mari ; elle se lassa du second et entretint un commerce criminel avec Jean Zimiscès, grand capitaine et bien fait de sa personne. Il avait été disgracié pour un moment et exilé dans ses ter-
» Hist. du Bas-Empire, 1. 76. — * Luiipr., Leyat Léon, diacre, 64, oy.
l es. A la prière de l'impératrice il obtint la permission de venir à Chalcédoine, mais avec défense de rentrer à Constantinople. Zimiscès passait le Bosphore pendant la nuit et s'introduisait chezrimpératrice par des voies secrètes qu'elle lui avait ménagées. Enfin, lasse de cette contrainte, elle le pressa de se faire lui-même empereur et s'offrit à le servir de tout son pouvoir. Zimiscès accepte la proposition. Il fait passer chez l'impératrice les plus hardis de ses soldats, qu'elle cache dans une chambre obscure. C'était le 10 décembre; la forteresse du palais venait d'être terminée ; on venait de remettre les clefs à l'empereur. Le soir du même jour un clerc du palais vint mettre entre les mains de l'empereur un écrit qui portait que l'empereur devait être assassiné la nuit prochaine, et que, s'il faisait fouiller l'appartement de l'impératrice, on y trouverait les assassins. Nicéphore donna ordre au premier chambellan de faire la visite; celui-ci, soit trahison, soit négligence, visita tout, excepté la chambre qui recélait les conjurés.
La nuit suivante Zimiscès aborde au pied de la muraille du palais. Il amenait avec lui Burzès, qui avait pris Antioche et qui en avait été si mal récompensé par l'empereur, et quatre officiers, dont l'un se nommait Léon, unautre Théodore leNoir. Les femmes de l'impératrice, qui les attendaient, leur descendent des corbeilles et les tirent sur le mur. Ils vont sans bruit à l'appartement de l'empereur. Ceux qu'on avait retenus cachés dans la chambre obscure se joignent à eux. L'impératrice avait pris toutes les mesures nécessaires pour leur faciliter l'accès sans être aperçus. Ne le trouvant pas dans son ht ils se croient découverts ; ils allaient prendre la fuile et se précipiter du haut des murs si un petit eunuque, sortant de l'appartement des femmes, ne les eût conduits au lieu où reposait Nicéphore. Il s'était retiré dans la nouvelle forteresse, qui venait d'ôtreachevce ce jour-là même. Ils le trouvèrent couché par terre sur une peau d'ours. Il venait de s'endormir et ne les entendit pas entrer. Zimiscès le réveille d'un coup de pied, et, comme il relevait la tête en s'appuyant sur ton cuudc, Léuii lui Iciid le crâne d'un coup
(De 962 à 99t
d'épée. On le traîne aux pieds de Zimiscès, qui l'accable d'injures et de reproches, lui arrache la barbe et lui fait briser les mâchoires avec le pommeau des épées. Nicéphore endurait ces horribles traitements sans dire autre chose sinon : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Enfin Théodore l'acheva d'un coup de lance au travers du corps. Comme les gardes, avertis par le bruit, accouraient au secours, et qu'une foule de peuple s'assemblait au dehors, on coupe la tête au prince expirant et on la montre par une fenêtre, à la lueur des flambeaux. A cette vue tous prennent la fuite, et Zimiscès demeure maître du palais. Ainsi mourut l'empereur Nicéphore Phocas, âgé de cinquante-sept ans, après en avoir régné six, quatre mois et cinq jours
Jean Zimiscès fut aussitôt reconnu empereur, avec les deux jeunes princes Basile et Constantin, fils de Romain le Jeune, encore enfants. Zimiscès rappela ceux que Nicéphore avait exilés, et premièrement les évêques qui n'avaient pas voulu souscrire à la loi qu'il avait faite au mépris de l'Église. La nuit même où Nicéphore fut assassiné Jean Zimiscès alla avec peu de suite à la grande église, voulant recevoirle diadème des mains du patriarche Polyeucte ; mais le patriarche dit qu'il était indigne d'entrer dans le temple de Dieu, ayant les mains encore dégouttantes du sang de son parent et de son empereur, qu'il fît pénitence, et qu'ensuite il pourrait être reçu dans la maison du Seigneur. Zimiscès reçut modestement laréprimande et promit de faire avec soumission tout ce qui lui serait ordonné; mais il représenta qu'il n'avait pas mis la main sur Nicéphore et que tels et tels l'avaient tué par ordre de l'impératrice. Le patriarche ordonna qu'elle fût chassée du palais et reléguée dans une île, que les meurtriers de Nicéphore fussent bannis, et que la loi qu'il avait dressée au préjudice de l'Église fut cassée. Tout cela fut exécuté, et Zimiscès promit encore de donner aux pauvres, pour l'expiation de ses péchés, tous les biens qu'il avait comme particulier. Il fut alors couronné le jour de Noël.
Le patriarche Polyeucte ne survécut que
' //(■</. du Bas-Empire, 1. 7.1. Cùdr. Zon. Uanasi. Glycas. JoOI. Léon, diacre.
M rere chr.]
trente-cinq jours, et eut pour successeur BasileScamandrin, moine, qui était en réputation d'une -vertu parfaite. Pour reniplir le siège d'Antioclie, qui était aussi vacant, l'empereur Zimiscès nomma un moine de grande vertu, nommé Théodore, qui lui avait prédit l'empire, et l'avait prié de transporter en Occident les manichéens qui infectaient tout l'Orient et de les mettre dans des lieux déserts; ce que l'empereur exécuta depuis, et les mit en Thrace, près de Philippopolis, au grand malheur de l'Occident
La conquête de l'île de Crète sur les Sarrasins donna lieu d'y rétablir la religion chrétienne, et ce fut principalement par les travaux de saint Nicon, surnommé Métanoite, parce qu'il avait toujours à la bouche ce mot, qui signifie, en grec : « Faites pénitence. » 11 était né dans le Pont, de parents considérables ; mais dès qu'il fut un peu grand il s'enfuit à leur insu au monastère de la Pierred'Or, sur les confins du Pont et de la Paphlagonie. L'observance y était exacte ; Nicon y demeura douze ans, pratiquant parfaitement la vie monastique. Ensuite son abbé, ayant eu révélation qu'il était appelé à la conversion de plusieurs peuples, le fit sortir du monastère et l'envoya en Orient, où il fit de grands fruits, particulièrement parmiles Arméniens, qu'il délivra de plusieurs erreurs.
Depuis il fut inspiré de passer dans l'île de Crète. Bien que délivrée de la domination des Sarrasins, cette île était encore pleine de leurs superstitions, qui avaient pris racine pendant les cent trente ans qu'ils en avaient été les maîtres. Saint Nicon commença par y crier à son ordinaire : « Faites pénitence I » Mais les insulaires, étonnés et choqués de cette nouvelle manière de prêcher, s'irritèrent furieusement contre lui et étaient près de le maltraiter.il changeadoncde méthode, et, prenant en particuher les plus sensés et les plus dociles, il les apaisa d'abord par des paroles douces, puis il les toucha en leur découvrant leurs péchés et leurs actions les plus secrètes. Alors leur colère se tourna en vénération; ils le regardèrent comme un apôtre envoyé de Dieu ; sa réputation se ré-
* But. du bat-Empire, 1. 75.