‹ Histoire universelle de l'église catholique ... avec une table générale méthodique et très complèteChapitre 4 sur 24 · YU · texte numérisé non relu

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pandit par toute l'île ; on venait à lui de tous côtés. Ils embrassèrent la foi (|u'il leur proposait et reçurent tous le baplêmo. On rebâtit partout des églises; on établit des prêtres, des diacres et des portiers, et on régla les saintes cérémonies. Après plus de deux ans de séjour saint Nicon s'embarqua et passa à Épidaure.

Ce qu'il avait fait en Crète il le fit à Athènes, à Thèbos, à Corintlie, à Argos, à Lacédémone, faisant partout un grand nombre de conversions et de miracles. A Lacédémone il acquit une telle réputation que, vers l'an 981, Basile, gouverneur de la province, le pria de venir le trouver à Corinthe pour le consoler dans la maladie dont il était affligé et dans l'alarme où il était à cause des Bulgares, qui, ayant ravagé l'Épire, menaçaient le Péloponèse. Saint Nicon vint à Corinthe et guérit le gouverneur, non-seulement de sa maladie, mais de sa crainte, l'assurant que les Bulgares avaient tourné leur marche d'un autre côté.

Peude temps après, le saint homme s'étant retiré à Amyclée, autre ville du Péloponèse, plusieurs des principaux de Lacédémone l'allèrent trouver, le priant instamment de venir secourir la ville affligée de la peste. Nicon y consentit, mais à condition qu'ils chasseraient les Juifs de leur ville, et il leur promit même, à ce prix, de passer chez eux le reste de sa vie. La chose fut exécutée, et on voyait tous les jours des malades venir en troupes, de tout le Péloponèse, chercher le saint homme, qui, en les guérissant, les exhortait à la pénitence. Un nommé Jean Aratus était le seul qui se plaignît de l'expulsion des Juifs et il murmurait hautement contre Nicon ; il osa même en faire entrer un dans la ville, sous prétexte de quelque ouvrage ; mais Nicon s'y opposa vigoureusement, et, ayant pris un bâton qu'il rencontra, il en maltraita le Juif et le mit dehors ; car il ne pouvait souffrir cette nation. Aratus, furieusement irritéde cette action, commença à charger Nicon d'injures ; mais il lui dit sans s'émouvoir : « Reviens à toi, pleure tes péchés ; tu sentiras bientôt quel est le fruit de l'arrogance. » La nuit suivante Aratus eut un songe terrible, où il se vit fouetté et mis eu

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pri son pour avoir in jurié le serviteur de Die u . A son réveil la fièvre le prit ; il demanda pardon à Nicon et mourut le troisième jour. Cet exemple répandit une grande crainte à Lacédémone et accrut beaucoup l'autorité de saint Nicon.

Un dimanche, pendant les vêpres, le gouverneur, nommé Grégoire, jouait à la paume autour de l'église, en sorte que les cris des Joueurs et des spectateurs troublaient le service. Nicon sortit et les reprit avec beaucoup de liberté. Grégoire, qui aimait le jeu et qui perdait, le chargea d'injures et le fit chasser de la ville ; mais, sitôt qu'il voulut lever la main pour recevoir la balle, il fut frappé de paralysie par tout le corps, avec de cruelles deuleurs. N'y trouvant point de remède, il appela saint Nicon, par le conseil de l'évêque Théoperapte, et lui demanda pardon. Le saint homme, sans lui faire aucun reproche, lui pardonna et le guérit, et depuis ce temps Grégoire fut un de ses meilleurs amis. Saint Nicon njourut vers l'an 998, le 26 novembre, jour auquel l'Église, tant grecque que latine, honore sa mémoire. Il se fit plusieurs miracles à son tombeau, dans son monastère de Lacédémone, et l'on y gardait son portrait, fait par miracle, à ce que l'on croyait, et sur lequel l'auteur de sa vie le décrit ainsi : « Il était de grande taille, le poil noir, les cheveux négligés, vêtu d'un habit d'ermite fort usé, tenant à la main un bâton terminé en haut par une croix. » Cette vie fut écrite, environ cent cinquante ans après la mort du saint, par l'abbé du même monastère

Le changement de maître avait augmenté les troubles de l'empire grec. Tout était en mouvement sur les frontières; du côté de l'Orient les conquêtes de Nicéphore étaient sur le point d'échapper. Ce prince n'avait pas laissé des troupes suffisantes pour retenir dans le devoir tant de villes prises en CiUcie, en Phénicie, en Célésyrie. En Occident, les Russes, armés contre les Bulgares, menaçaient de tourner leurs armes contre les Grecs, qui les avaient imprudemment attirés en Bulgar ie. Il était encore à craindre que quelque révolte intérieure ne se joignît aux

> Baroa., aau. UUl, 961, 998. Marteiiiic, t. C, p. 838.

périls du dehors; depuis trois ans la famine désolait l'empire, et le murmure était général. Zimiscès commença par remédier au mal le plus prochain ; il acheta des blés dans toutes les contrées voisines, et, fort différent de Nicéphore, il les fit vendre à bas prix. Il se crut bien dédommagé de cette dépense par l'affection de ses sujets, et après les avoirsoulagés ilsongea à se faire respecter au dehors.

Il tourna d'abord ses armes du côté des Sarrasins.Tousles peuples mahométans.égyptiens, perses, arabes, africains, consternés de la perte d'Antioche et d'une grande étendue de pays, s'étaient ligués ensemble, et, réunissant leurs forces, ils avaient formé une armée de cent mille combattants. A la tête de cette ligue étaient les Sarrasins de Carthage, qui passaient pour les plus habiles dans les guerres de terre et de mer. Le commandement général fut donné à l'Africain Zohar, capitaine d'une grande réputation. Celte armée formidable alla mettre le siège devant Antioche. A la première nouvelle qu'en eut l'empereur il envoya ordre au gouverneur de Mésopotamie de rassembler en diligence toutes les troupes du pays et de courir au secours. Il fit marcher en même temps ce qu'il avait de soldats à Constantinople et dans le voisinage, et, ayant ainsi formé une armée, il mit à la tête le patricc Nicolas, un de ses eunuques, dont il connaissait les talents militaires. Nicolas s'étant joint aux troupes de Mésopotamie, quoique très-inférieur en nombre, livra bataille aux ennemis et les défit entièrement, avec autant de bonheur que de courage. Il ne fallut que cette action pour dissiper la ligue musulmane.

Mais, pour dompter les Russes, les Hongrois et les Bulgares, qui s'étaient ligués de leur côté et menaçaient Constantinople, il fallut deux ans et plusieurs batailles meurtrières. L'empereur Zimiscès, tant par ses généraux que par lui-même, se rendit maître de la Bulgarie et de ses principales villes. De soixante raille Russes qui étaient venus en ce pays il n'en restait que vingt-deux mille. Venceslas, leur chef, demanda par ses députés à être reçu, sous la foi publique, an)i et allié de l'empire. Zimiscès lui accorda sa demande. Les Russes s'en reloinnent

de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE

chez eux par le pays des Patzinaces, aujonrd'hiii les Cosaques, leurs alli(';s dans cette guerre. Venceslas et ses troupes sont surpris et tués dans une embuscade. Les Patzinaces ne pouvaient lui pardonner d'avoir fait la paix avec les Grecs sans leur participation. Il eut pour successeur Volodirair ou Vladimir, son fils naturel, que nous verrons épouser ia princesse Anne, sœur du jeune empereur Basile, et cette princesse achèvera d'établir la religion chrétienne en Russie.

Après le départ des Russes l'empereur Zimiscès, ayant passé quelque temps à fortifier les places le long du Danube, reprit le chemin de Constantinople. Il trouva, en deçà des murs, le patriarche, le clergé, le sénat et tout le peuple, qui le reçurent avec des acclamations de joie et des chants de victoire. Les uns lui présentaient descouronnes, les autres des sceptres d'or enrichis de pierreries. Il recevait ces présents et en faisait de plus riches encore. On lui amena un char ])rillant d'or et attelé de quatre chevaux blancs ; au lieu d'y monter il y fit mettre les ornements royaux des princes bulgares et au-dessus une statue de la sainte Vierge, qu'il apportait de Bulgarie ; il la fit triompher à sa place. Il suivait sur un cheval blanc, la tête ceinte du diadème. Il traversa ainsi toute la ville, dont les rues étaient tapissées d'étoffes d'or et de pourpre, avec des guirlandes de laurier. Après avoir rendu grâces à Dieu dans l'église deSainte-Sophie, il y lit suspendre une magnifique couronne qui avaitservi auxrois bulgares et se retira au palais. Il y fit venir Borisès, roi de Bulgarie, et lui fit ôter les ornements royaux ; c'étaient la couronne d'or, la tiare de lin et les brodequins de couleur de pourpre. L'ayant ainsi dépouillé de la royauté il lui conféra la dignité de maître delamilice. Romain, son frère, fut faiteunuque. Le royaume de Bulgarie revint ainsi pour quelque temps à l'empire et fut soumis à Zimiscès tant qu'il vécut. Zimiscès célébra sa victoire par un trait de bonté paternelle plus utile aux peuples et plus glorieux aux princes que tous les monuments de la vanité ; il déchargea ses sujets d'un impôt onéreux, qu'on nommait l'impôt de la fumée, établi sur chaque cheminée, depuis i)lus de

cent cinquante ans, par le méchant prince Nicéphore, premier du nom.

En 970, pendant l'hiver, Zimiscès, qui était veuf de Marie, sœur de Bardas Sclérus, l'un des principaux généraux, épousa Théodor e, fille de Constantin Porphyrogénète et sœur de Romain le Jeune. Tout au contraire de Théophano elle n'était pas belle, mais chaste et vertueuse. Ce mariage fut très-agréable aux Grecs, qui conservaient à la famille de Constantin la tendresse qu'ils avaient eue pour ce prince.

En même temps il cherchait, par un autre mariage, à se concilier l'amitié de l'em pereur Olhon ; on reprit la négociation, nianquée par Luitprand, touchant le mariage de lapi incesse Théophano avec l'empereur Otiion II. Zimiscès lui-même en fit les premières ouvertures. Dès qu'il se vit sur le trône il commença par tirer des fers Pandolphe, prince de Bénévent et de Capoue, prisonnier depuis trois ans à Constantinople. Il lui donna la liberté après lui avoir fait promettre qu'il engagerait Othon à retirer, ses troupes des provinces grecques d'Italie. Pandolphe tint parole ; il persuada même à Oi bon de cimenter la paix par une alliance de famille, en demandant de nouveau, pour son fils, la princesse Théophano ou Théophanie, devenue la nièce du nouvel empereur par son mariage avec Théodora, tante de la princesse. Les choses étant convenues de part et d'autre. Olhon envoya une ambassade solennelle, dont le chef était, non plus le vaniteux Luitprand, mais l'archevêque Géro de Cologne. Accompagnée d'un brillant cortège, la princesse vint à Rome le 14 avril 972, jour du dimanche de Quasimodo. Le Pape Jean XllI célébra le mariage, la couronna et lui donna le nom d'Auguste. Elle n'avait de Théophano, sa mère, que le nom et la beauté. Chaste, spirituelle, très-habile dans le gouvernement, son âme élevée et son caractère viril soutinrent la dignité de sa couronne pendant les neuf années de la minorité de son fils Olhon IK. Elle savait également se faire aimer et obéir ; on ne lui reproche qu'un peu trop de hauteur. Elle fit, par ses vertus, l'honneur de l'empire d'AUemai^ne, mourut en 990, et fut enterrée ^

Cologne, dans l'église de Saint-Pantaléon

Pendant le séjour de l'empereur Othon à Rome un des seigneurs qu'il chérissaitle plus fut saisi du démon en présence de tout le monde, en sorte qu'il se couvrait de morsures. L'empereur le fit mener au Pape pour lui mettre autour du cou la chaîne de saint Pierre ; mais les clercs le trompèrent et lui mirent jusqu'à deux fois une autre chaîne, qui ne fît aucun effet. Enfin on apporta la véritable, et, quand on l'eut mise au cou du furieux, il fut délivré du démon, écumant et jetant de grands cris. Théodoric, évéque de Metz, qui était présent, se saisit de la chaîne et dit qu'il ne la quitterait point si on ne lui coupait la main. Enfin l'empereur termina le différend, et obtint du Pape que l'on séparerait un chaînon pour le donner à Théodoric. Cet évéque, parent de l'empereur et chéri de lui plus que tous les autres, l'accompagna trois ans, le servant dans sa guerre d'Italie, et à son retour il empoi ta de divers lieux pUisieurs corps saints et d'autres reliques, dont il enrichit son église et qu'il mit à l'abbaye de Saint-Vincent, qu'il avait fondée *, L'empereur Nicéphore, par jalousie contre les Latins, avait ordonné au patriarche Polyeucte d'ériger Otrante en archevêché et de ne plus permettre qu'on célébrât en latin les divers mystères, dansl'Apulie et la Calabre, m%is seulement en grec, disant que les Papes de ce temps-là n'étaient que des marchands etdessimoniaques. Polyeucte envoya donc à l'évêque d'Otrante des lettres par lesquelles !t1 le faisait archevêque et lui donnait le pouvoir de consacrer des évèques dans cinq villes des environs *. Le Pape Jean XIII, de son iolé, érigea deux nouveaux archevêchés dans la partie méridionale de l'Italie, qui jusque-là n'avait eu d'autre métropole que Rome ; car ce Pape, étant chassé de Rome, se retira à Capoue, et ensuite, à la prière de Pandolphe, qui en était prince, il érigea ce siège en archevêché, et en consacra premier archevêque Jean, frère du même prince, l'an 968 \ L'année suivante, dans un concile tenu à Rome en présence de l'empereur

« Hist.du Bas-Empire, 1. 75. Kerz. — *Chron. sasron., ftnn. 9G8. Sigcb. , ami. l'GU — 'l iiiipr., Lvijat. — ■ niii on. Cass., I. ï, c. y.

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Olhon, le même Pape Jean XIII érigea aussi en archevêché le siège de Bénévent, à la prière du même Pandolphe, qui en était seigneur, et en considération du corps de saint Barthélemi, qui y reposait. Le Pape accorda donc à Landolfe, déjà évéque de Bénévent, le pallium et le droit de consacrer ses suffragants, au nombre de dix, à la charge toutefois que l'évêque de Bénévent viendrait à Rome recevoir la consécration et le paUium. La bulle est souscrite par le Pape, l'empereur et les vingt-trois évêques, et datée du 26 mai 969, la quatrième année du pontificat de Jean XIII

Vers ce temps saint Udalric, évéque d'Augsbourg, fit son troisième et dernier pèlerinage à Rome, quoiqu'il sentît ses forces diminuer de jour en jour, en sorte qu'après avoir fait un peu de chemin en voiture, à son ordinaire, il fallut le mettre sur une espèce de litière, où il était couché. Ayant fait ses prières à Rome, reçu des indulgences et pris congé du Pape, il passa à Ravenni:, et, sachant que l'empereur Othon y était, il envoya l'avertir de son arrivée, et, sans attendre la réponse, il vint à la porte de la chambre. L'empereur avait tant d'affection pour le saint vieillard qu'il courut le recevoir n'ayant qu'un pied chaussé, et fit appeler l'impératrice sainte Adélaïde. Ils s'entretinrent quelque temps familièrement, et l'évêque, profitant de cette occasion, demanda à l'empereur de donner à son neveu Adalbéron l'administration du temporel de l'évêché d'Augsbourg pendant ce qu'il lui restait de vie, atin qu'il eût plus de liberté de s'appliquer à la prière et à ses fonctions spirituelles, le priant de donner à ce neveu, après sa mort, le tiire môme et la chaire épiscopale. L'empereur lui accorda ce qu'il demandait, lui donna plusieurs livres d'or, et pourvut à la commodité de son voyage jusqu'à la frontière de la province. Adalbéion accompagnait l'évêque, son oncle, et, quand ils furent arrivés à Augsbourg, il assembla tous les vassaux et les serfs de l'évêque et se fit prêter serment de fidélité en sa présence. Saint Udalric commença dès lors à porter un habit semblable

1 Lalibe, t. 9, p, 1238.

de l'ère. hr] DE L'ÉGLISE

à celui des moines dont il pratiquait déjà la règle; mais Adalbéron portait publiquement la férule ou le bâton pastoral, pour ôter toute espérance à ceux qui prétendaient à cet évêché.

L'empereur Othon étant revenu d'Italie, on tint un concile àingelheira, l'an 972, où saint Udalric fut appelé avec son neveu Adalbéron. Les évêques furent indignés de savoir qu'il portait publiquement le bâton pastoral, et disaient que, s'étant attribué, contre les canons, les honneurs de l'épiscopat du vivant de l'évêque, il s'était rendu indigne de l'être jamais. Adalbéron, l'ayant appris, n'entra point dans le concile le premier jour, et, ^aint Udalric y étant, on examina l'affaire. Comme il avait la voix trop faible pour se faire entendre, on fit venir un de ses clercs, nommé Gérard, à qui on demanda ce que désirait son maître. Il répondit en latin, car on ne parlait point autrement dans le concile, quoique composé d'Allemands, et parla ainsi : « Le désir de mon maître est d'attendre la mort en menant la vie contemplative et en pratiquant la règle de saint Benoît, comme vous pouvez connaîtreparson habit.» Jl ajouta d'autres discours pour expliquer les intentions de saint Udalric, et enfin se prosterna aux pieds de l'empereur et des évêques, les priant de ne pas le refuser. Quelques évêques prenaient le parti d'Adalbéron, et toutefois, après de longues disputes, ils convinrent tous qu'il serait exclu de l'épiscopat s'il ne jurait qu'il n'avait point su que c'était une hérésie d'en usurper la puissance en prenant le bâton pasloral. Ils appelaient hérésie le mépris formel des canons.

Le lendemain Adalbéron vint au concile avec son oncle et fit le serment qu'on lui demandait. Gérard demanda réponse, au nom de son maître, sur la demande de faire ordonner évôque son neveu et d'embrasser la vie monastique. Quoique cette proposition ne plùt pas aux évêques, ils ne voulurent pas la rejeter ouvertement dans le concile; mais, par un commun avis, les plus habiles d'entre eux prirent Udalric en particulier et lui dirent : « Vous qui savez si bien les canons et qui avez toujours vécu sans reproche, vous ne devez pas donner occasion à un tel abus

CATHOLIQUE. iOl

que, du vivant d'un évêque, on en ordonne un autre à sa place ; autrement plusieurs bons évêques seront exposés à de grands inconvénients de la part de leurs neveux et de leurs clercs; il vaut mieux que vous demeuriez en place. A l'égard d'Adalbéron nous vous promettons qu'après votre décès nous n'en ordonnerons point d'autre évêque d'Augsbourg. » Udalric se rendit à leurs avis, et, du consentement de tous les évêques,Fempereur chargea Adalbéron de prendre soin de son oncle et de gouverner sous lui l'évêché.

Ce concile fut tenu en automne, et l'année suivante (973), après la fête de Pâques, qui fut le 23 mars, le saint évôque, accompagné d'Adalbéron, alla passer quelques jours à Dillingue, chez le comte Rivin, son neveu. Là Adalbéron, s'étant fait saigner et ayant ensuite soupé avec l'évêque, mourut subitement la même nuit. Il fut regretté non-seulement de son oncle, mais de tout le diocèse, pour ses bonnes qualités ; car il était instruit, appliqué au service de Dieu, libéral et bienfaisant

Peu de temps après, saint Udalric apprit la mort de l'empereur Othon, arrivée le mercredi d'avant la Pentecôte, 7 mai 973. Il avait assisté à matines et à la messe et fait ses aumônes à l'ordinaire. Étant à vêpres, après le Magnificat, il se trouva mal; les seigneurs qui étaient présents le firent asseoir sur un banc. Il pencha la tête comme s'il eût déjà passé ; on le fit revenir, on lui donna le corps et le sang de Notre-Seigneur, et, après l'avoir reçu, il expira tranquillement, dans sa soixante-deuxième année. Il en avait régné trente-six comme roi de Germanie et onze comme empereur; il est connu sous le nom d'Othon le Grand, et fut en effet le plus grand pi ince de l'empire d'Occident après Charlemagne. Le lendemain matin son fils, Olhon II, déjà couronné empereur par le Pape, fut de nouveau élu par tout le peuple, qui lui fit serment de fidélité; puis il fit porter le corps de son père à Magdebourg, où il fut enterré à côté de sa première femme, la pieuse reine Édithe ».

: Vita S. Udalr. Ada SS., 4 juill. Acta SS. Ord. S Dened., sect. S. — » Vitich., 1. 3.

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Pendant deux mois que saint Udalric lui survécut il fit beaucoup d'aumônes et de prières pour ce prince, et continua de dire la messe tous le» jours, tant que ses forces lui permirent de se tenir debout. Quand il ne put plus dire la messe il se faisait mener tous les jours à l'église pour l'entendre. Puis, étant assis dans sa chambre, après avoir achevé l'office et tout le psautier, il se faisait lire les Vies des Pères et les Dialogues de saint Grégoire, par Gérard, prévôl de son église, et s'en entretenaitavec lui. Un jour il dit, comme s'éveillant d'un profond sommeil : « Hélas ! hélas ! je voudrais n'avoir jamais vu mon neveu Adalbéron. Parce que j'ai consenti à son désir, ils ne veulent pas me recevoir en leur compagnie que je n'en aie été puni. »

Le jour de la Saint-Jean il se fit habiller dès le matin et revêtir des ornements, et alla à l'église, où il célébra deux messes de suite, ce qu'il regarda comme un miracle. La veille de Saint-Pierre, qui était un dimanche, avant que l'on commençât vêpres, ayant pris un bain et s'étant revôtu des habits qu'il avait préparés pour ses funérailles, il attendait la mort ; mais elle n'arriva que le vendredi suivant. La sentant approcher, il fit étendre de la cendre en croix et jeter dessus de l'eau bénite, puis il y demeura couché jusqu'à ce qu'il expirât. C'était le 4 juillet 973; il avait quatre-vingt-trois ans d'âge et cinquante d'épiscopat. Il fut enterré à Sainte-Afre; saint Wolfgang, évêque de Ratisbonne, officia à ses funérailles. Il se fit plusieurs miracles à son tombeau ; il en avait fait plusieurs /tendant sa vie. L'Église honore sa mémoire le jour de sa mort Il est connu sous le nom de saint Ulric, vulgairement saint Ouri. Sa vie a été écrite par un auteur qui avait vécu dans sa familiarité.

Saint Wolfgang naquit en Souabe, de parents médiocres. Après avoir commencé avec beaucoup de succès ses études au monastèi e 3e Keichcnau, il passa à Wurzbourg avec Henri, frère de Poppon, qui enétaitévôqueet qui avait l'ail venir d'Italie un très-habile maître nommé Élienne. Peu de temps après, c'est-à-dire l'an 9S6, le roi Olhon 1" donna

*ActaSS.,^iai\l.ActaSS. Ord.S. Uened., scct. 5.

l'archevêché de Trêves à Henri, qui était son parent, et le nouveau prélat emmena avec lui son ami Wolfgang. Il voulut le combler de biens et d'honneurs et lui donner après lui la plus grande autorité dans le diocèse; mais Wolfgang ne voulut point d'autre emploi que d'instruire la jeunesse ; encore le faisait-il gratuitement, refusant même ce qu'on lui offrait et nourrissant à ses dépens les écoliers pauvres. Il n'avait pas moins soin des mœurs de ses disciples que de leur instruction, et lui-même s'abstenait de la chair, jeûnait, veillait et priait beaucoup, et ne portait point d'habits précieux. Il refusa des abbayes dont l'archevêque Henri voulait lui donner la conduite, et accepta seulement d'être doyen de quelques chanoines, qu'il réduisit à la vie commune et à l'étude.

L'archevêque Henri étant mort en 964, Wolfgang avait résolu de se retirer en son pays, pour quitter le monde entièrement, comme il le désirait depuis longtemps; mais saint Rrunon, frère de l'empereur et archevêque de Cologne, le fit venir auprès de lui et lui offrit toutes sortes d'avantages, même l'épiscopat. Wolfgang les refusa constamment; toutefois il demeura quelque temps auprès de ce prince, et témoigna souvent, depuis, qu'il n'avait guère vu de vertu pareille à la sienne. Enfin Brunon lui permit de suivre son inclination ; il retourna en Souabe, où il fut reçu avec une extrême joie par ses parents, qui le regardaient comme le soutien de la famille et lui offraient toutes les commodités temporelles ; mais il les quitta pour aller se cacher dans le monastère d'Einsiedeln, au fond d'une obscure forôt, et y embrassa la vie monastique, sous la conduite de l'abbé Grégoire, Anglais de naissance, qui avait tout quitté pour y venir servir Dieu.

La réputation de Wolfgang lui attira bientôt plusieurs disciples, qui venaient des monastères voisins recevoir ses instructions, et saint Udalric étant venu, à son ordinaire, visiter les moines d'Einsiedeln, goûta tellement le mérite de Woligang qu'il le prit en affection singulière, et, quelque temps après, l'ordonna prêtre, malgré sa résistance. Un jour, comme Wolfgang était en oraison, saint ' Olhmar, au(juel il se recommajulait souvent,

de l'ère clir.]

lui apparut et lui dit : « Vous sortirez pauvre de cette province, et dans une autre, où vous serez exilé pour la cause de Dieu, vous serez pourvu d'un assez riche évêchô. Si vous y faites votre devoir vous entrerez dans la vie éternelle au bout de vingt-deux ans, et vous sorlirez de cette vie dans un lieu où l'on honore ma mémoire. »

Encouragé par cette vision et poussé du zèle de la conversion des infidèles, il sortit du monastère avec la permission de l'abbé et passa dans la Pannonie, pour prêcher les Hongrois; mais Pilgrim ou Pélégrin, évêque de Passau, voyant qu'il n'y faisait point de fruit, le retirade cette entreprise et le retint quelques jours auprès de lui. Pendant ce séjour il reconnut si bien le mérite de Wolfgang qu'il disait à ses confidents : « Oh ! qu'heureuse sera l'Église qui aura un tel évêque ! Je veux demander pour lui l'évêché de Ralisbonne. » On lui répondit : « Comment cet homme pauvre et inconnu pourrat-il obtenir cette dignité préférablement à tant de personnes illustres et connues de l'empereur? — Lesjugements de Dieu, reprit l'évêque, sont bien différents de ceux des hommes. Je m'adresserai au margrave, en qui l'empereur a grande confiance, et je le prierai de faire en sorte que, sans avoir égard aux brigues, en vue de la récompense éternelle, on mette en cette place un homme si digne, de quelque conditionqu'il soit. » La chose fut ainsi exécutée. L'empereur Othon II, par le conseil du margrave, envoya ordre d'élire Wolfgang pour évêque deRatisbonne, et ensuitede le lui amener, bon gré, mal gi é, à Francfort, oùildevaitpasser lafètedeNoël.

Les envoyés de l'empereur trouvèrent encore Wolfgang auprès de l'évêque de Passau ; mais il ne songeait qu'à partir pour retourner en son pays. Ayant appris l'ordre de l'empereur, il vit bien (]ue celte affaire était l'ouvrage de l'évêque. Il se rendit à Ralisbonne avec les envoyés, où le clergé et le peuple, d'un consentement unanime, l'élurent canoniquementet l'envoyèrent à la cour avec une députation de leur part. Étant en présence de l'empereur, il se prosterna à ses pieds, protestant de son indignité; mais le prince, malgré sa répugnance, l'investit de l'évêché

par le bâton pastoral. Wolfgang retourna à Ratisbonne, où il fut intronisé par le clergé et le peuple et sacré par son métropolitain Frédéric, archevêque de Salzbourg, accompagné de ses suffragants. C'était en 972, l'année d'avant la mort de saint Udalric. Saint Wolfgang garda l'habit et la vie monastiques dans l'épiscopat.

Il rétablit dans son diocèse l'observance régulière chez les chanoines, les moines et les religieuses. Voyant, à Ratisbonne même, le relâchement des moines de Saint-Emméran, il disait souvent : «t Si nous avions des moines le reste ne nous manquerait pas. » Et comme on lui disait qu'il n'y avait partout que trop de moines, il répondit aveclarmes: « A quoi sert la sainteté de l'habit sans les œuvres ? Les moines réglés ressemblent aux bons anges, les relâchés aux mauvais. » Le désordre venait de ce que depuis longtemps les évêques de Ratisbonne étaient aussi abbés de Saint-Emméran et s'appropriaient les revenus de ce monastère, réduisant les moines à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Pour y remédier saint Wolfgang fit venir de Saint-Maximin de Trêves un saint moine nommé Ramwold, qui avait été avec lui chapelain de l'archevêque, et le fit abbé de Saint- Emméran.

Quelques-uns du conseil de l'évêque trouvaient mauvaisqu'il ôtâtàses successeurs un revenu dont ses prédécesseurs avaient joui ; mais il leur répondit : « Je ne veux pas me charger au delà de mes forces ; c'est bien assez d'ell e évêque sans vouloir encore faire les fonctions d'abbé. Loin de dissiper les biens de Saint-Emméran, je veux les employer aux usages pour lesquels ils ont été donnés. » Ainsi l'abbé Ramwold rétablit la régularité dans ce monastère, ayant de quoi fournir abondamment non-seulement à la subsistance des moines, mais à l'hospilalilé et aux aumônes. Saint Wolfgang rétablit de même la régularité chez les religieuses et chez les chanoines.

Il prêchait souvent son peuple, qui venait l'écouter avec un grand empressement. Son discours était simple et ir.lelligible, mais fort et touchant ; il pénétrait au fond des cœurs et faisait couler des ruisseaux de larmes. Quand

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il visitait son diocèse il avertissait soigneusement les curés de leurs devoirs, entre autres de conserver la pureté de vie, et de ne pas s'imaginer, comme quelques-uns, que la sainte communionles purifiât de leurs péchés sans pénitence précédente. Ayant appris qu'il y en avait qui, faute de vin, célébraient la messe avec de l'eau pure ou avec quelque autre boisson, il les en reprit sévèrement, et, pour leurôter tout prétexte, leur fît fournir du vin de son cellier pour cet usage.

L'empereur Othon II, pour affermir la foi dans la Bohême, voulut établir un évêclié dans un lieu de cette province qui dépendait du diocèse de Ratisbonne, et, pour cet effet, il envoya des députés à saint Wolfgang le prier de prendre des terres en Bohème, en récompense de cette diminution de son diocèse. Saint Wolfgang assembla son conseil, qui s'opposait à la demande de l'empereur : mais le saint homme ne fut pas du même avis et ne voulut pas perdre une occasion si précieuse d'affermir une Église naissante. Nonseulement il accorda l'échange, mais il en dressa lui-même les lettres. On ne dit pas quel était cet évêché; mais ce n'était pas celui de Prague, érigé dès l'an 969, quatre ans avant que saint Wolfgang fût évêque.

Enfin, comme il était en chemin pour aller dans la Bavière orientale, la fièvre le prit, et, étant arrivé à un lieu nommé Pupping, le long du Danube, il fut obhgé de s'y arrêter et se fit porter dans un oratoire de Saint-Othmar. Là, s'étant trouvé un peu mieux, il se confessa, puis reçut le Viatique et demeura étendu par terre. Les officiers de l'église et ceux de sa chambre voulaient faire sortir tout le monde, excepté sa famille ; mais il leur dit : « Ouvrez les portes et laissez entrer ceux qui voudront; nous ne devons rougir à la mort que de nos mauvaises œuvres. Jésus-Christ, qui ne devait rien à la mort, n'a pas eu de honte de mourir nu sur la croix. Que chacun voie en ma mort ce qu'il doit craindre et éviter dans la sienne. Dieu veuille avoir pitié de moi, misérable pécheur, qui vais souffrir la mort, et de quiconque la regarderaaveccrainteethumilité!»

Ayant ainsi parlé il ferma les yeux et mourut en paix le derruer jour d'octobre, l'an 994. Il

fut transporté à Ratisbonne etenterréà Saint- Emméran par saint Hartvic, archevêque de Salzbourg, et il se fil un grand nombre de miracles à son tombeau, comme il en avait fait plusieurs de son vivant. L'Église honore sa mémoire le jour de sa mort. Sa vie a été écrite par un auteur qui avait vécudans sa familiarité *. On voit que les grands et saints évêques ne manquaient pas dans le dixième siècle.

Avec un caractère plus égal et plus pacifique Rathier de Vérone en eût augmenté le nombre. Il avait tout ce qu'il fallait de science, de zèle et de piété; mais il lui manquait la douceur, la mesure, la constance. Nous l'avons vu quitter une première fois son évêché de Vérone et revenir au monastère de Lobes, d'où saint Brunon de Cologne le fit évêque de Liège. Rathier, ayant bientôt indisposé contre lui son nouveau peuple, retourna à Lobes, d'où, après deux ans de séjour, il reprit le chemin d'Italie. Le siège de Vérone était occupé par un neveu de Milon, l'un des persécuteurs de Rathier. Ne pouvant donc y rentrer sans avoir dépossédé auparavant cet intrus, il réclama l'autorité du Pape Jean XllI et des évêques d'Italie, de France et de Germanie. Il était comme assuré de la protection du roi Othon et de saint Brunon, son frère. On tint un concile, dont le résultat fut que Rathier serait rétabli. L'évêque intrus s'y opposa par voie de fait; il fit mettre Rathier en prison, après lui avoir enlevé tout ce qu'il avait. Le roi Othon le mit en liberté, et, avec le secours de ce prince, il rentra pour la troisième fois dans son siège, en 960.

Pendant ces temps de troubles le clergé de Véronne s'était dérangé dans ses mœurs. Rathier essaya de les ramener au devoir et par ses discours et par ses écrits; mais, comme il s'y prenaitavec tous les défautsde son caractère, tous ses soins et tous ses mouvements ne servirent qu'à aigrir les esprits contre lui. Il les menaça de l'autorité d'un concile qu'on devait tenir à Rome; ils n'enfurcnt point émus. Dégoûté du gouvernement il pensa à sa retraite. Pendant qu'il était occupé de cette pensée il reçut une lettre d'Éracle, évêque

< AcIaSS. Ord. S. Uened., si cl. 6.

de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE

de Liège, qui IJinvitait à venir auprès de lui. Il se rendit à cette invitation après avoir assisté au concile de Ravenne en 967. Il ne (it pas néanmoins un long séjour à Liège, passant d'un monastère à un autre, de Saint- Amand à Aine, d'Aine à Hautmont, de Hautmont à Lobes, de Lobes à Aine. Il se brouilla avec Folcuin, abbé de Lobes, qui, pour le bien de la paix, lui céda l'abbaye, sachant qu'Éracle, évêque de Liège, le voulait ainsi ; mais, cet èvêque étant mort en 971, Notger, son successeur, réconcilia Rathier avec Folcuin. Celui-ci reprit le gouvernement du monastère de Lobes, dont il a même composé une chronique, et Rathier retourna à Aine, où il demeura trois ans. Il alla de là à Namur, oii il mourut en 974. Son corps fut transporté à Lobes, où ilavait commencé par èUe moine et où l'abbé Folcuin lui fit des funérailles convenables à un èvêque.

On ne peut disconvenir que Rathier ne possédât degrandes qualités, mais on ne peut nier aussi qu'il n'eût des défauts considérables. Il aimait le bien et avait un zèle tout de feu pour l'établir ; ce qu'il fit en conséquence pendant les années de son épiscopat, et le grand nombre d'écrits qu'il publia à ce dessein ne permettent pas d'en douter ; mais, malheureusement, il ne sut jamais le faire aimer aux autres. Le défaut de ce talent avait sa source dans un autre, d'où il naît ordinairement comme de son principe, c'est-à-dire que Rathier manquait de cette politesse, de cette honnêteté, de cette affabilité si nécessaires à un èvêque pour gagner le coeur et la confiance de son clergé et de son peuple ; sans quoi il lui est presque impossible de faire du fruit dans l'exercice de son ministère. On écoute volontiers ceux que l'on aime ; Rathier, ignorant ou méprisant cette maxime, qui est de tous les siècles, voulut cominander avant de se faire goûter.

Esprit vif, ardent, inflexible et même impétueux, il reprenait les vices sans nul ménagement. Il avait raison de blâmer ces écrivains de son temps qu'il nous peint comme plus attentifs à ne point blesser la fausse délicatesse de l'homme qu'à lui faire connaître la vérité ; mais il y avait un milieu à garder. Rathier, il est vrai, se proposait quelquefois

CATHOLIQUE. m

de le suivre, et néanmoins il revenait toujours à son naturel. Dans le portrait qu'il fait des vices de son clergé, souvent l'impétuosité de son zèle l'emporte trop loin. Il ne gardait guère plus de mesure en reprenant les évêques ses collègues; car il se croyait obligé de n'épargner personne. C'est ce qu'on lui reprochait publiquement. Il donnait encore occasion par là de dire qu'il n'aimait personne, et peut-être en était-on persuadé. Aussi lui rendait-on la pareille, selon luimôme, et personne ne l'aimait.

La manière dure, aigre, piquante et peu mesurée dontilreprenait, empêchant que ses instructions ne fissent du fruit, il en avait une peine extrême, et cette peine, jointe à tout ce qu'on lui fit souffrir d'ailleurs, le jeta dans une humeur chagrine qui dégénérait quelquefoisen bizarrerie. C'estencore un des reproches qu'on lui faisait dans le public, et il faut avouer qu'il n'était pas sans fondement. Il se trouvait appuyé sur l'affectation qu'avait Rathier à ne pas garder cei'laines bienséances indispensables pour un èvêque, comme devoir quelquefois les grands en cas de besoin ; il les évitait et ne pouvait souffrir le grand monde, affectation qu'il étendait jusqu'à la malpropreté en ses habits et en ses meubles, et jusqu'à dire presque toujours du mal de lui-même.

Sa doctrine est en tout conforme à celle de l'Église. Expliquant à son peuple pourquoi Jésus-Christ est devenu notre pàque, il dit que c'est afin d'être lui- môme notre passage de nous à lui et notre unique joie ; qu'il est notre chef, notre pays, notre lumière, notie salut, notre vie, notre résurrection, notre béatitude et félicité éternelle. Toutes les fois qu'il a occasion de parler des dispositions nécessaires pour approcher de l'Eucharistie il l'exécute de manière qu'il fait sentir ou qu'il prouve môme la présence réelle de Jésus-Christ dans cet adorable mystère. Ailleurs il établit la transsubstantiation par le même raisonnement que saint Cyrille de Jérusalem, en employant, comme ce Père, le changement réel de l'eau en vinaux noces de Cana.

Une autre singularité remarquable dans Rathier : ce censeur si mordant de tout le

monde, des évêques, des clercs, des laïques, enfin de lui-même, n'a pas un mot de blâme ni de critique contre les Papes de son temps, dont Luitprand de Crémone cherche à flétrir (|ue]ques-uns par des anecdotes scandaleuses. Dans une lettre au Pape Jean XII Rathier va jusqu'à dire que le souverain Pontife ne doit être blâmé par personne *. Rétabli par ce Pape, il se brouilla de nouveau avec son clergé de Vérone. Alors il prit le parti de se pourvoir à Rome et d'y aller en personne, afin de se trouver au concile que le Pape Jean XIII y avait convoqué. «Où pourrais-je, écrivit-il à son clergé, m'instruire mieux qu'à Rome? Que sait-on ailleurs, touchant les dogmes ecclésiastiques, qui soit ignoré à Rome ? C'est là que sont les souverains docteui s de l'univers entier, c'est là qu'ont brillé les princes les plus illustres de l'Église universelle. Là sont les décretales des Pontifes, là est la réunion de tout ; là on examine les canons, là on approuve les uns et on rejette les autres ; enfin ce qui est cassé là n'est approuvé nulle part, et l'on ne casse nulle part ce qui est approuvé là. Où pourrais-je donc plus efficacement trouver la sagesse que là où en est la source ?» Il y ajoute l'éloge de l'empereur Othon et le loue d'avoir institué à Rome le Pape Jean XIII, qu'il dit être digne de cette place et le Père de tout l'univers par son attention à pourvoiraux besoins de toute l'Éghse

Un personnage plus accompli et plus aimable que Rathier était saint Mayeul, abbé de Cluny. Après la mort du vénérable Aimard,son prédécesseur, arrivée vers l'an 965, Mayeul gouverna seul cette abbaye pendant j)rès de trente ans. La lecture des livres saints faisait ses délices ;en voyage même et à cheval il avait le plus souvent un livre à la main. Il ne méprisait pas, toutefois, les philosophes et les autres écrivains profanes, pour en tirer ce qu'il y trouvait d'utile. Il ne le cédait à personne dans la connaissance de la discipline ecclésiastique, des canons et des lois. Il joignait à la doctrine utje grande facilité de parler, et on l'écoutait avec plaisir quand il faisait quelque discours de morale,

» D'Acheri, S/jicilef/., t. l, p. 372, in fine. — *Id., iùid., p, Ceillier, t. 19.

Commeil avaitgardéla virginitéil avait grand soin de conserver la pureté de ses moines- Il reprenait les fautes avec zèle, mais ensuite il adoucissait la correction par tous les moyens possibles. Plusieurs hommes riches et puissants, touchés de ses exhortations, embrassèrent la vie monastique et augmentèrent considérablement la communauté de Cluny, sans que l'union fût altérée par la diversité des nations. L'abbé Mayeul cherchait toujours la retraite, même dans les voyages, et priait avec une telle componction que le plus souvent on trouvait la terre trempée de ses larmes. Il déplorait ses moindres fautes comme des crimes.

Il avait aussi le don des miracles. Étant allé par dévotion au Puy en Velay visiter l'église de Notre-Dame, entre plusieurs pauvres qui lui demandaient l'aumône, il vint un aveugle qui dit avoir eu révélation de saint Pierre qu'il recouvrerait la vue en lavant ses yeux de l'eau dontl'abbé Mayeul aurait lavé ses mains. L'abbé le renvoya avec une forte réprimande, et, sachant qu'il avait demandé de cette eau à ses domestiques, il leur défendit avec menaces de lui en donner. L'aveugle ne se rebuta point ; mais, après avoir été repoussé plusieurs fois, il attendit l'abbé sur le chemin, prit son cheval par la brîde et jura qu'il ne le quitterait point qu'il n'eût obtenu ce qu'il demandait ; et, afin qu'il n'y eût point d'excuse, il portait de l'eau dans un vase pendu à son cou. Le saint en eut pitié; il descendit de cheval, bénit l'eau selon l'usage de l'Église, en fit le signe de la croix sur les yeux de l'aveugle, puis, avec les assistants, se mit à genoux et prialasainte Vierge, Avant qu'il se fût relevé l'aveugle recouvra la vue, Syrus, auteur de la Vie du saint, dit avoir appris ce miracle de ceux qui en furent témoins. Dans une terre de l'abbaye de Cluny, un paysan, s'éfant fait donner secrètement de l'eau dont l'abbé s'était lavé les mains, en lava les yeux de son fils aveugle, qui recouvra la vue aussitôt. Le saint homme, l'ayant su, faisait depuis répandre en sa présence l'eau dont il s'était lavé ; mais on ne laissait pas de lui en dérober qui guérissait les malades. On raconte de lui un grand nombre d'autres miracles.

de l'ère chr.) DE L'ÉGLISE

Il augmenta considérablement les biens temporels de Cluny et en étendit l'observance à plusieurs monastères qu'on le chargea de réformer en France et ailleurs. L'empereur Othon le Grand, connaissant son mérite par le rapport de plusieurs personnes, désirait ardemmentle voir ; car les soins de l'empire ne l'empêchaient pas d'avoir une grande affection pour les monastères, et il gémissait souvent de voir les moines mener une vie séculière. Heldric, qui, comme nous l'avons vu, après avoir été un seigneur considérable en Italie, avait tout quitté pour se rendre moine à Cluny, procura à l'empereur la connaissance particulière de l'abbé Mayeul. Ce prince le fit donc venir près de lui, et le prit tellement en affection qu'il voulut lui donner le gouvernement de tous les monastères qui dépendaient de lui en Italie et en Germanie. L'impératrice sainte Adélaïde aurait voulu le servir comme la moindre femme. Il était aimé et respecté de tous les seigneurs ; c'était le confident de l'empereur, et tous ceux qui avaient des affaires auprès du prince recherchaient sa médiation. En ce temps-là, c'est-à-dire vers l'an 966, il réforma l'abbaye de Classe, près de Ravenne, dédiée à saint Apollinaire, et y mit un abbé, et, à la prière de l'impératrice, il rétablit le monastère de Saint-Sauveur, près de Pavie, nommé le Ciel-d'Or, fondé par le roi Luilprand et fameux par les reliques de saint Augustin.

Saint Mayeul fit un autre voyage à Rome en 973, et à son retour il prédit aux frères qui l'accompagnaient que le roi Othon le Grand mourrait cette année. Au passage des Alpes il fut pris par les Sarrasins du Frayssinet, avec une grande troupe de personnes de divers pays, qui se croyaient en sûreté à la suite d'un si saint homme. Les Sarrasins mirent aux fers tous ceux qu'ils prirent, et le saint abbé, en voyant un qui, du haut d'une roche, lançait un dard sur un de ses serviteurs, mit la main au-devant, reçut le coup et en porta la cicatrice toute sa vie. Il ne craignait point la mort, mais il était sensiblement affligé de ne pouvoir secourir tant de captifs arrêtés à son occasion. Toutefois il obtint, par ses prières à Dieu, qu'ils n'en fis-

CATHOLIQUE. iOl

sent mourir aucun. Comme ils le menaient à leur logement, les principaux d'entre eux lui rendaient honneur, d'autres s'en moquaient et parlaient avec mépris de la religion chrétienne.

Alors le saint abbé commença à leur montrer, par de fortes raisons, l'excellence de notre religion et la fausseté de la leur, ce qui les irrita à tel point qu'ils lui mirent les fers aux pieds et l'enfermèrent dans une grotte affreuse. Là il demandait à Dieu la grâce du martyre ; mais il eut un songe qui lui fit croire qu'il serait délivré, et il trouva sur lui le Traité de l'Assomption de la sainte Vierge, attribué dès lors à saint Jérôme, que les Sarrasins lui avaient laissé par mégarde en lui ôtant les autres livres. Il compta combien il restait de jours jusqu'à l'Assomption, et il trouva qu'il y en avait vingt-quatre, c'està-dire que c'était le 23 juillet. Alors 11 pria la sainte Vierge d'intercéder auprès de son Fils afin qu'il célébrât cette fête avec les chrétiens; après quoi il s'endormit, et à son réveil il se trouva libre de ses fers. Les infidèles, étonnés de ce miracle, n'osèrent l'attacher davantage et commencèrent à le respecter. Ils lui demandèrent s'il était assez riche dans son pays pour se racheter, lui et les siens ; il répondit qu'il ne possédait rien en ce monde qui lui fût propre, mais qu'il commandait à des gens qui avaient de grandes terres et beaucoup d'argent. Alors ils l'exhortèrent eux-mêmes à envoyer un des siens pour apporter sa rançon et la taxèrent à mille livres pesant d'argent, afin que chacun d'eux en eût une livre. L'abbé Mayeul envoya donc un de ses moines, avec une lettre de sa main, qui ne contenait que ces mots : « A mes seigneurs et mes frères de Cluny, frère Mayeul, malheureux captif. Les torrents de Bélial m'ont environné, les filets de la mort m'ont prévenu. Maintenant donc envoyez, s'il vous plaît, la rançon pour moi et pour ceux qui sont avec moi. » Cette lettre, ayant été apportée à Cluny, y causa une extrême affliction, ainsi que dans tout le pays. On vendit tout ce qui servait à l'ornement du monastère ; plusieurs gens de bien contribuèrent de leurs libéralités, et on amassa promptementla somme promise.

Cependant le saint abbé s'attirait de plus en plus la vénération des Barbares. L'heure du repas étant venue, ils lui offrirent de ce qu'ils mangeaient, c'est-à-dire de la chair et du pain très-rude. Il répondit : « Si j'ai faim c'est au Seigneur à me nourrir ; ce que vous m'offrez n'est point à mon usage. » Alors un d'eux eut compassion de lui ; il releva ses manches, lava ses mains et un bouclier, sur lequel il pétrit un pain assez proprement en présence de l'abbé, le fit promptement cuire et le lui apporta. Le saint le reçut, fit sa prière et le mangea avec action de grâces. Un autre Sarrasin, voulant polir un bâton, mit le pied sur une Bible que Mayeul portait toujours avec lui. Le saint homme en gémit, et les autres reprirent leur camarade, disant qu'il ne fallait pas traiter ainsi les paroles des grands prophètes. Le même jour, ce Sarrasin ayant pris querelle avec d'autres, ils lui coupèrent le pied dont il avait foulé la Bible. Enfin, la rançon étant venue, saint Mayeul fut délivré, ainsi que tous ceux qui avaient été pris avec lui, et il célébra la féte de l'Assomption chez les chrétiens, comme il l'avaitderaandé. Les Sarrasins ne demeurèrent pas longtemps sans être entièrement chassés de leur poste de Frayssinet par les troupes de Guillaume, duc d'Arles, ce qui futregardé comme une punition divine de la prise du saint aubé. On lui renvoya ses livres, qui furent trouvés dans leurs bagages *.

Dans un de ces voyages saint Mayeul fit connaissance de saint Jean, abbé de Parme, dont la naissance fut assez extraordinaire. Sa mère, qui était d'une très-noble famille, venait de mourir en couches ; on allait la mettre dans le sépulcre lorsque les femmes du voisinage firent à son corps la section césarienne et en tirèrent un enfant vivant et bien fait. Ce fut saint Jean de Parme. Dès l'âge de sept ans il fut appliqué à l'étude des lettres, et ensuite ordonné chanoine de Parme par révé(iuede cette Église. Devenujeunehomme il se mit à penser en lui-môme comment il abandonnerait le monde avec ses plaisirs, il commença, comme Abraham, par quitter sa pati ie et sa famille, et fltjusfju'à six fois le

« Àeta SS. Ord. S. liuitcd., sect. 5. Acta SS., 1 1 mai.

pèlerinage de Jérusalem. La sixième fois il y reçut l'habit monastique. Dans le même temps l'évêque de Parme, ayant bâti un monastère, y rassemblait des clercs de bonne vie; mais il lui manquait un abbé capable de former la communauté naissante. Il jeta les yeux sur le bienheureux Jean ; il dressa un acte de fondation, le fit approuver par le concile de Ravenne et par le saint abbé Mayeul, qui contribua beaucoup par ses bons conseils à l'établissement de la nouvelle communauté. Jean de Parme la gouverna sept ans, plus encore par l'exemple de ses vertus que par l'autorité du commandement. D'une tendre charité envers les pauvres il était chéri de tout le monde. Chaque année il faisait le pèlerinage de Rome. Il fit, et pendant sa vie et après sa mort, plusieurs miracles, que son biographe rapporte d'après la déposition de témoins oculaires et qui souvent en avaient été l'objet. La veille de sa mort il dit aux deux moines qui l'assistaient : «Allezvous-en au réfectoire, mangez avec les autres ; fermez seulement la porte de ma cellule. » Ils le firent, mais restèrent à la porte pour voir ce qui arriverait. Aussitôt la cellule et les alentours se remplirent d'une si grande lumière et d'une odeur si suave que les deux moines en furent singulièrement effrayés. Ils entendirent le saint homme s'écrier tout haut : « Je vous rends bien grâces de ce (|uc vous daignez me visiter. Vous savez vousmêmes que je vous ai toujours aimés beaucoup, et que, autant que j'ai pu, je vous ai été fidèle. Maintenant aidez-moi de vos saintes oraisons, afin que je puisse paraître avec assurance à ce terrible tribunal, et priez pour moi le Juge de l'univers. » Après qu'il eut dit plusieurs fois ces paroles la lumière disparut peu à peu, mais la bonne odeur demeura. Alors les deux moines, auxquels s'étaient réunis quelques autres, entrèrent dans la cellule et demandèrent à qui donc il venait de parler, puisqu'il n'y avait personne autour de lui ; il répondit : « C'est ma dame, Marie, que j'ai toujours aimée, qui est venue me visiter en compagnie d'autres vierges, et m'a préveim que dans l'instant je vais sortir de cette vie. Assemblez donc tous les frères, et priez instamment pour moi, pécheur, à

de l'ère chr.l

DE L'ÊGLFSE

l'heure de mon passage, qui est proche. »• Tous les religieux s'assemblèrent avec l'évôque et le clergé, et, après avoir reçu le saint Viatique, le saint homme, au milieu des prières et des pleurs des assistants, rendit «on âme au ciel le 22 mai 982

Il y avait alors dans les Alpes un saint ecclésiastique qui avait choisi ces montagnes pour être l'objet de sa mission ;c'estsaintBernard de Menlhon, archidiacre d'Aoste. Il fut touché de l'ignorance et de la privation de secours où vivaientles habitants de ces montagnes et de ces vallées. Il se dévoua à leur instruction, et rien ne fut inaccessible à son zèle. Il abatlitles idoles quiétaient encore sur le sommetdes plushautes montagnes etlaissa des monuments de sa piété sur celles qu'on nomme encore, de son nom, le grand et le petit Saint-Bernard. Ce saint missionnaire est honoré le 15 juin

Quelque temps après le retour de saint Mayeulà Cluny l'empereur Othon II etl'impératricesainte Adélaïde, sa mère^l'ayant fait venir,leprièrentinstammentd'accepter le Saint- Siège de Rome, qui était vacant; l'abbé Mayeul refusa constamment celte dignité, disant qu'il voulait vivre pauvre et ne quitter jamais son petit troupeau. Comme l'empereur et l'impératrice le pressaient fortement il demanda du temps pour y penser. 11 se mit en prières et se trouva ensuite fortifié dans sa résolution. Il dit donc aux seigneurs et aux évêques qui voulaient lui persuader de se rendre aux désirs de l'empereur : « Je sais que je manque des qualités nécessairesàunesi haute dignité, et les Romains et moi nous sommes autant éloignés de mœurs que de pays. » Enfin il demeura ferme dans son refus, et ce n'est peut-cire pas le moindre de ses miracles.

On ne sait point au juste à la mort de quel Pape ceci arriva. Jean XIII mourut le b ou le 6septembre 972, avec la renommée d'un bon Pape, après avoir tenu le Saint-Siège six ans onze mois et cinq jours. Vers la fin de la même année il eut pour successeur un autre bon Pape, Benoît VI, Romain de naissance. Nous avons de lui une lettre à Frédéric, archevêque deSalzbourg, et à ses suffragants,

« Acta SS. Qriî. S. Bened., sect. 5. Âcia SS., 22 mai. *- ' Acia SS., iTi jiiin.

qui est conçue en ces termes : « Le père du genre humain et sa race étant tombés dans une doublemort par la séduction du serpent, le Dieu de miséricorde envoya dans le monde plusieurs médecins et remèdes, savoir, les patriarches, les prophètes. Moïse et la loi. Tout cela ne pouvant sauver le monde, il daigna enfin envoyer son Fils, revêtu de la chair humaine, pour être la rédemption du génie humain. Le Sauveur, vivant donc parmi les hommes, choisit douze apôtres qu'il envoya par tout l'univers semer la parole de Dieu dans les cœurs des fidèles ; il en établit prince, aussi bien que de toute l'Église, saint Pierre, auquel il confia tout le troupeau ecclésiastique, lui disant jusqu'à trois fois : « Pais mes brebis. » Il lui donna aussi le pouvoir délier et de délier, disant : «Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Et ce n'est pas seulement à saint Pierre que cette puissance a été accordée, mais encore à ses successeurs, lesquels, tenant sa place dans l'Église, ont reçu de Dieu la même puissance de lier et de délier. Les successeurs de saint Pierre, ne pouvant régir toutes les Églises, y ont établi des archevêques pour tenir leur place, suivant les lieux et les besoins. Nous aussi, tenant dans l'Église la place de saint Pierre, autant qu'il est possibleauxhorames denotre temps, nous désirons de tout notre cœur confirmer les statuts de nos prédécesseurs.

«En conséquence nous établissons Frédéric, archevêque de Salzbourg, et ses successeurs pour vicaires apostoliques dans tout le Norique etdanstoutelaPannonie haute et basse, avec la même puissance que leurs prédécesseurs ont eue des nôtres, savoir : que nul autre ne puisse, dans ces provinces, ni porter le pallium, ni ordonner d'évêques, ni faire aucune fonction d'archevêque »

Après la mort de l'empereur Othon le Grand, le Pape Benoît VI ayant voulu maintenir les droits de l'Église et de l'empire, Cresccntius, fils de Tbéodora, que l'on suppose être la fameuse patricienne, s'étant mis à la tête d'une troupe de séditieux, se saisit

' Labbe, t. 9, p. 711.

[De 962 à 991

de lui et le jeta dans une prison, où il fut étranglé l'an 974. On ne sait ni le mois ni le jour de sa mort. Quand Fleury dit que ce Crescentius étaitfils de Jean X, c'est une assertion tout à fait gratuite, car aucun ancien ni ne le dit ni ne le suppose. A la mort ou même du vivant de Benoît VI, il y eut un antipape, nommé Francon, qui prit le nom de Boniface VII ; mais il fut chassé après un mois et s'enfuit à Constantinople. Le successeur légitime de Benoît VI fut Bonus II, de qui !e pontificat est fort obscur; on sait seulement que ce fut un homme d'une grande modestie et d'une intégrité parfaite, et qu'il mourut avant le 20 décembre 974. Son successeur fut Benoît VII, Romain de naissance, neveu du patrice Albéric et évêque de Sutri, intronisé dès le 28 décembre 974, ainsi que Mansi l'a prouvé par des diplômes. Il tint le Saint-Siège environ neuf ans, et commença son pontificat par un concile où il excommunia l'antipape Francon *.

Benoît VII fit assembler un autre concile à Rome, dans l'église de Saint-Pierre, contre les ordinations simoniaques. Il y fit une constitution adressée à tous les prélats, princes et fidèles chrétiens, par laquelle il défend de prendre la moindre chose pour le prix des Ordres, depuis celui de portier jusqu'au sacerdoce, et, après avoir rappelé à ce sujet le trentième canon des apôtres et le deuxième de Chalcédoine, ilavertit etordonne que, s'il se trouve quelque évêque ou métropolitain qui ne veuille point conférer gratuitement les saints Ordres, on s'adressera à notre mère la sainte Église romaine, catholique et apostolique, pour y recevoir l'ordination sans simonie^ . Le môme Pontife donna l'église de Saint-Alexis, au mont Aventin, pour refuge à Sergius, évêque de Damas, que les Sarrasins avaient chassé de so;p siège. Ayant rassemblé des religieux dans le monastère dépendant de cette église, Sergius y rétablit la discipline monastique.

Le Pape donna le pallium à Gisler, second archevêque de Magdebourg, et à Pélégi in, archevêque dcLaurcac, qu'il rétablit dans les anciens droits de son Église et qu'il lit son

• Baron., édit. Mansi. — ' Sommier, t. 5.

• vicaire apostolique dans les provinces de sa dépendance. Pélégrin, dans une lettre à Benoît, l'avait informé que les Hongrois, devenus favorables au Christianisme, en permettaient l'établissement et l'exercice dans les provinces dont ils s'étaientemparés. Il luire» montrait qu'il était absolument nécessaire d'établir desévêques parmi cette nation, surtout dans la Pannonie orientale, où, autrefois, sous la domination des Romains, il y avait eu sept évêchés, toussuffragants de son Église de Lauréac, dont quatre subsistaient encore dans la Moravie; qu'il le suppliait de rétablir cette métropole dans ses anciens privilèges et de lui envoyer le pallium, dont les seuls Pontifes romains ont droit de décorei les archevêques, afin qu'étant muni de cette autorité et bénédiction apostolique il pût légitimement faire ses fonctions dans les provinces qui étaient sous sa conduite, et procurer à Sa Sainteté, devant Dieu, le mérite de la nouvelle conquête que TÉglise allait faire de cette nation païenne prête à entrer dans son sein

Le Pape Benoît VII répondit par une lettre adressée nommément aux archevêques Robert de Mayence, Diétrich de Trêves, Adalbert de Magdebourg, Géréon de Cologne, Frédéric dè Juvave ou Salzbourg et Adaldague de Brème ; à l'empereur Othon, à son neveu Henri, duc de Bavière, et généralement à tous les autres évêques, abbés, ducs et comtes de Gaule et de Germanie. Le Pape y déclare qu'ayant égard aux prières et aux raisons de l'archevêque de Lauréac il rétablit son Église dans ses anciens droits de métropole; qu'à cet offctelle sera exempte de toute sujétion envers l'Église de Salzhourg ; qu'elle aura sous sa juridiction la Pannonie inférieure etkiMésie, qui comprennentles provinces des Avares et desMoraves; que celle de Salzbourg aura pour suffragaiits les évêques delà Pannonie supérieure, et qu'à l'égard de la préséance entre les deux archevê(|ues celui qui sera le plus ancien d'ordination l'aura sur l'autre*. Telle fut la décision du Pape Benoît VII ; mais elle n'eut d'effet (lue poin- la personne de l'archevêque Pélégrin. Après la

"labbe. t. 9, p. 716. — ' Id , p. 110.

de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE

mort de ce prélat, qui arriva l'an 992, comme la ville de Lauréac ne se relevait point des ruines qu'y- avaient faites les Barbares, son Église cessa d'être métropole, et tous ses successeurs n'ont porté jusqu'à présent que le titre d'évêques de Passau*.

Ce fut probablement après la mort de Benoît VI et de Donus II, et avant l'élection de Benoît VII, que l'empereur Olbon II et sa mère rimpéi alrice sainte Adélaïde pressèrent saint Mayeuld'accepter la papauté. On vit plus lard une autre preuve de leur grande confiance dans le saint homme. Après la mort d'Othon le Grand, son époux, sainte Adélaïde gouverna avec beaucoup de sagesse et de bonheur pendant le bas âge de son filsOthon II ; mais, lorsqu'il fut devenu grand, des personnes malintentionnées lui firent concevoir de la jalousie contre l'impératrice, sa mère ;ils la lui représentèrent comme une princesse ambitieuse qui voulait s'attribuer toute l'autorité et ne savait pas en user. Elle crut devoir céder à l'envie et se relira en Bourgogne, chez le roi Conrad, son frère, qui faisait sa résidence à Vienne. Tousles gens de bien étaient affligés de sa disgrâce. Enfin l'empereur Othon, son fils, se repentit de l'avoir ainsi traitée, et fit prier le roi Conrad, son oncle, et l'abbé Mayeul, de le réconcilier avec sa mère et de l'amener à Pavie pour cet effet. Elle y vint par leur conseil ; le saint abbé l'accompagna et représenta à l'empereur Othon le devoir d'honorer ses parents, par l'exemple de Jésus-Christ même. Le jeune prince en fut si touchéqu'il se jeta aux pieds de sa mère; elle se prosterna de son côté; ils répandirent beaucoup de larmes et demeurèrent toujours unis*.

Tels étaient, dans la dernière moitié du dixième siècle, les grands et saints personnages qui honoraient l'Église et l'humanité, surtouten Allemagne. L'Angleterre en possédaitqui n'étaient ni moins grands ni moins saints. Le principal était saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry. Depuis qu'il eut été élevé sur ce siège il visitait toutes les villes du royaume et de ses dépendances pour prêcher la foi à ceux qui ne la connaissaient pas,

1 Sommier, t. 5. — « Vita S. Majol. Ada SS. Ord. S, Bened., sect. S.

CATHOLIQUE. ^ll

s'il en trouvait encore quelques-uns, et pour instruire les fidèles de la pratique des bonnes œuvres. Il n'était pas aisé de luirésister, tant il y avait dans ses discours de sagesse et d'éloquence. Quand il avait quelque repos il le donnait à la prière et Ji la lecture de l'Écriture sainte, dont il corrigeait les exemplaires; enfin il était continuellement occupé de ses devoirs. Tantôt il jugeait des diffOrends, tantôt il apaisait les hommes emportés; il réfutait les erreurs des hérétiques, il séparait les mariages illégitimes; il reparait les anciens bâtiments ou en faisait de nouveaux, il employait les revenus de l'Église à assister les veuves, les orphelins et les étrangers. Un comte très-puissant avait épousé sa par»r>i(€ et ne voulait point s'en séparer, quoique saint Dunstan l'en eût averti jusqu'à trois fois ; il lui défendit l'entrée de l'église, elle comte alla trouver le roi Edgard, implorant sa protection contre la sévérité excessive de l'arcbevèque. Le roi lui manda de laisser le comte en paix et de lever la censure. Dunstan, étonné qu'un roi si pieux se fût ainsi laissé séduire, s'efforça de faire entendre raison au comte et de l'exciter à la pénitence, lui représentant qu'il avait ajouté à son premier crime une calomnie auprès du prince; mais, voyant qu'il ne faisait que s'emporter davantage, il prononça contre lui l'excommunication jusqu'à ce qu'il se corrigeât. Le comte, outré décolère, envoya à Rome, et, par ses largesses, ayant gagné quelques Pioinains, il obtint du Pape des lettres par lesquelles il était enjoint à l'archevêque de réconcilier absolument le comte à l'Église. Saint Dunstan répondit : « Quand je le verrai se repentir j'obéirai volontiers aux ordres du seigneur Pape ; mais à Dieu ne plaise que demeurant dans son péché, il s'exempte de la censure del'ÉgUse et nous insulte encore, ou qu'aucun homme mortel m'empêche d'observer la loi de Dieu !»

Le comte, voyant Dunstan inflexible, touché de la honte de l'excommunication et du péril qu'elle attirait quelquefois, se rendit enfin, renonça à son mariage illicite et reçut la pénitence, et, comme saint Dunstan tenai un concile général de tout le royaume, le comte vint au milieu de l'assemblée, nu-

[De 962 à 99f

pieds, ne portant que des habits de laine et tenant des verges à ia main. Il se jeta en gémissant aux pieds de l'arclievêque. Tous les assistanlsen furent attendris, et Dunstan plus que les autres; mais il le dissimula quelque temps et montra un visage sévère, jusqu'à ce que, cédant aux prières de tout le concile, il laissa couler ses larmes, pardonna au comte pénitentet leva l'excommunication, augrand contentement de tous.

Le roi Edgard avait une entière confiance en l'archevêque Dunstanetrecevail ses paroles comme des oracles du Ciel. Par son conseil il chassa de son royaume tous les larrons, les sacrilèges, les parjures, les empoisonneurs, ceux qui avaient conspiré contre l'État, les parricides, les femmes qui avaient fait mourir leurs maris, en un mot tous ceux qui pouvaient attirer la colère de Dieu. Il punit sévèrement tous les ministres de l'Église qui, au mépris de leur profession, s'adonnaient à la chasse ou à des emplois lucratifs, ou vivaient dans l'incontinence, et, s'ils ne se corrigeaient, il les chassait de leurs églises. Cette exactitude dans la discipline releva tellement en Angleterre l'état ecclésiastique que plusieurs des plus nobles l'embrassaient, et chacun s'étudiait à avancer dans la vertu, comme le seul moyen d'arriver aux dignités

L'autorité de l'archevêque sur le roi parut sensiblement en cette occasion. Ce prince, étant c'Ué à un monastère de filles situé à Wilton, fut épris delà beautéd'unepersonne noble qui y était élevée entre les religieuses sans avoir reçu le voile. Il voulut l'entretenir en particulier, et, comme on la lui amenait, elle qui craignait ce qui arriva, prit le voile d'une religieuse et le mit sur sa tête, espéranlque ce lui seraitune sauvegarde. Le roi, la voyant ainsi voilée, lui dit : « Vous êtes bien vile devenue religieuse. » Il lui arracha le voile malgré sa résistance et enfin il ahusa d'elle. 0 Le scandale fut grand, et d'autant plus, dit l'historien, que le roi était marié. » Saint Dunstan, l'ayant appris, en sentit utic douleur amère et vint trouver le roi, qui s'avança à son ordinaire, lui tendant la main

» AUa S.S. Ord. S. Deneii.,Kct.b. Acla SS., 10 mai.

pour le faire asseoir sur son trône. L'archevêque retira sa main, et, regardant le roi d'un œil terrible, luidit : «Vous osez toucher la main qui immole le Fils de la Vierge avec votre main impure, après avoir enlevé à Dieu une vierge qui lui était destinée ! Vous avez corrompu l'épouse du Créateur, et vous croyez apaiser par une civilité l'ami de l'Époux? Je ne veux pas être ami d'un ennemi de Jésus-Christ. »

Le roi, qui ne croyait pas que Dunstan eû^ connaissance de son péché, fut comme foudroyé par ce reproche ; il se jeta aux pieds du prélat, avouant son crime avec larmes, et lui demanda humblement pardon. Dunstan, étonné de sa soumission, le releva. Il adoucit son visage, entretint familièrement le roi du salut de son âme, lui montra la grandeur de son péché, et, l'ayant disposé à toute sorte de satisfaction, il lui imposa une pénitence de sept ans, pendant lesquels il ne porterait point la couronne, il jeûnerait deux jours de la semaine et ferait de très-grandes aumônes. De plus il lui ordonna de fonder un monastère de filles, pour rendre à Dieu plusieurs vierges au lieu d'une ; de chasser des églises les clercs mal vivants et de mettre des moines à leur place ; de faire des lois justes et agréables à Dieu, qui seraient observées par tout son royaume. Le roi accomplit exactement tout ce qui lui était prescrit, et, laseptièmeannée, sa pénitence étantfinie, il assembla tous les seigneurs, les évêques et les abbés de ses États, et, en leur présence et en celle de tout le peuple, saint Dunstan lui remit la couronne sur la tête. C'était l'an 973.

Nous avons plusieurs lois du roi Edgard, touchant les matières ecclésiastiques, qui semblent être celles qu'il fit en cette occasion ; elles contiennent entre autres des canons ou règles de conduite pour les pasteurs, au nombre de soixante-sept, où l'on remarque ce qui suit : Il est ordonné de baptiser les enfants dans les trente-sept nuits après leur naissance; d'abolir avec grand soiti les restes d'idolâtrie, comme la nécromancie, les divinations, les enchantements, fes honneurs divins rendus à des hommes ; défendu à tout prêtre de dire plusieurs messes par

de l'ère cLr.J

Jour, sinon trois tout au plus ; défense à tout chrétien de manger du sang; ordonné aux prêtres de chanter des psaumes en distribuant aux pauvres les aumônes du peuple. Suivent les règles touchant la confession, tant pour les confesseurs que pour les pénitents, un formulaire de confession générale et des canons pénitentiaux. Pour l'homicide volontaire et pour l'adultère on ordonne sept années de jeûne, trois ans au pain et à l'eau, les quatre autres à la discrétion du confesseur ; puis on ajoute : « Après ces sept ans il doit encore pleurer son péché autant qu'il lui sera possible, puisqu'il est inconnu aux hommes de quelle valeur sa pénitence a été devant Dieu. » Pour la volonté de tuer, sans exécution, trois années de pénitence, dont une au pain et à l'eau. On appelle profonde pénitence celle d'un laïque qui quitte les armes, va en pèlerinage au loin, marchant nu-pieds, sans coucher deux fois en un même lieu, sans couper ses cheveux ni ses ongles, sans entrer dans un bain chaud ni dans un lit mollet, sans goûter de chair ni d'aucune boisson qui puisse enivrer, allant à tous les lieux de dévotion sans entrer dans les églises, le tout accompagné de prières ferventes et de contrition.

On marque aussi comment un malade pouvait racheter le jeûne qui lui était prescrit. Un jour de jeûne est estimé un denier ; c'était apparemment de quoi nourrir un pauvre selon la monnaie du temps. On peut aussi racheter deux jours de jeûne par deux cent vingt psaumes ou soixante génuflexions et soixante Pater. Une messe vaut douze jours de jeûne. Ainsi l'on commençait à commuer et à racheter la pénitence. Un homme puissant pouvait se faire aider en sa pénitence, faisant jeûner avec lui et pour lui autant d'hommes qu'il en fallait pour accomplir en trois jours les jeûnes de sept ans ; mais on lui prescrit d'ailleurs plusieurs œuvres pénibles, comme de marcher nu-pieds, de coucher sur la dure, de laver les pieds des pauvres et de faire de grandes aumônes

En 969 le saint archevêque Dunstan convoqua, par l'aulorilé du Pape Jean XIII, un

> Labbe, t. 9, p. fiSO.

oncile général de tout le royaume. Le roi Edgar y assista et fit un très-beau discours aux évôques touchant le dérèglement du clergé. Après avoir rappelé les bienfaits du Ciel, qui lui avait soumis toutes les nations voisines, il dit : « Dieu nous les ayant donc soumises, il est juste que nous travaillions à les soumettre à ses lois. C'est à moi de gouverner les laïques équitablement, de leur rendre justice, de punir les sacrilèges, de réprimer les rebelles, de défendre le pauvre contre le riche, le faible contre le fort. C'est encore à moi de procurer aux ministres des églises, aux communautés de moines et aux chœurs des vierges la subsistance et la sécurité nécessaires. Mais c'est à vous, vénérables Pères, d'examiner et de corriger leurs mœurs. Et, permettez-moi de vous le dire, si vous l'aviez fait avec soin, nous n'aurions pas entendu sur les clercs des choses si abominables. Je ne parle pas de latonsure, qu'ils ne portent point assez grande ; mais leurs habits dissolus, leur geste indécent, leurs paroles sales montrent que le dedans n'est pas réglé. Quelle n'est pas leur négligence pour les offices divins ! A peine daignent-Ils assister aux vigiles, et ils semblent venir à la messe pour badiner et pour nre plutôt que pour chanter. Je dirai ce qui fait pleurer les bons et rire les méchants : ils s'abandonnent aux débauches de la table et du lit, en sorte que l'on regarde les maisons des clercs comme des lieux infâmes et des rendez-vous de bateleurs. C'est là que l'on joue aux jeux de hasard, que l'on danse, que l'on chante et que l'on veille jusqu'àminuitavec un bruit scandaleux. Voilà comment on emploie les patrimoines des rois et des particuliers qui se sont épuisés pour donner de quoi soulager les pauvres. C'est ce que les hommes de guerre disent tout haut, c'est ce que le peuple mumure tout bas, c'est ce que les histrions chantent dans leurs farces ; et vous y mettez de la négligence, vous épargnez les coupables, vous dissimulez ! Dû est le glaive de Lévi et le zèle de Siméon, qui ont égorgé les Sichémites pour avoir abusé de la fille de Jacob comme d'une prostituée, Sichémites, figures de ceux qui déshonorent l'Église du Christ par des actions impures? Où est l'es-

[De 962 à 9dl

prit de Moïse, qui, quand on adora le veau d'or, n'épargna pas même ceux de son sang ? Où est l'épée du pontife Pliinées, qui, transperçant celui qui forniquait avec la Madianite, apaisa la colère de Dieu ? Où est l'esprit de Pierre, dont la vertu frappa de mort l'avarice et d'anatlième l'hérésie simoniaque ?

« Réveillez voire zèle, ô pontifes ! réveillez voire zèle pour les voies du Seigneur, pour les justices de notre Dieu. Il est temps de vous élever contre ceux qui ont dissipé la loi divine. J'ai en main le glaive de Constantin et tous celui de Pierre ; joignons nos mains, unissons le glaive au glaive pour purger le sanctuaire. Mettez-vous à l'œuvre, je vous en conjure, de peur que nous nenous repentions d'avoir fait ce que nous avons fait, d'avoir donné ce que nous avons donné, si nous voyons qu'au lieu de l'employer au service de Dieu on le consume impunément en débauche. Soyez touchés des reliques dessaints,à qui ces malheureux insultent, des saints autels, devant lesquels ils s'emportent! Soyez touchés de la merveilleuse dévotion de nos prédécesseurs, des aumônes de qui l'extravagance cléricale abuse! Notre trisaïeul Edouard, comme vous le savez, voulut que toute sa terre payâtla dîme aux églises et aux monastères. IVIon bisaïeul Alfred, de sainte mémoire, pour enrichir l'Église, n'a épargné ni son patrimoine ni ses revenus. Combien mon aïeul Édouard a donné aux églises, votre paternité ne l'ignore pas. De quels dons mon père et mon frère ont comblé les autels du Christ, vous pouvez vous en souvenir.

0 Dunstan, Père des pères, contemplez mon père vous regardant du haut du ciel. Écoutez ses tendres plaintes : « C'est vous. Père Dunstan, ^qui m'avezdonné le sahitiiiie conseil de construire des monastères et de bâtir des églises; c'est vous qui avez été mon aide et mon coopérateur en tout; c'est vous que j'ai choisi pour pasteur, père et évèque de mon âme et gardien de mes mœiu-s. Quand est-ce que je ne vous ai point obéi ? Quels trésors ai-je jamais préférés à vos conseils? Quelles possessions, quand vous l'ordonniez, n'ai -je poinlméprisées?Qiiand vous pensiez qu'il fallait donner quelque cliose aux pauvres j'étais pi'ôt. Quand vous ju^iicz

(ju'il fallait conférer quelque chose aux églises je n'ai pas différé. Quand vous vous plaigniez qu'il manquait quelque chose aux moines ou aux clercs j'y ai suppléé. Vous disiez (|ue l'aumône est une chose éternelle et que la plus fructueuse est celle qui est faite aux monastères et aux églises, pour sustenter les serviteurs de Dieu et donner le reste aux pauvres. 0 précieuse aumône et digne prix de l'âme ! 0 remède salutaire à nos péchés ! Il sert à payer et à parer une impure sibylle. Voilà, Père, le fruit de mes aumônes et l'effet de vos conseils. »

« Que répondrez-vousàces plaintes? Je le sais, je le sais ! Quand vous aperceviez le voleur vous ne couriez pas avec lui, et vous n'entriez pas en partage avec l'adultère. Vous avez averti, vous avez prié, vous avez réprimandé. On a méprisé les paroles, il faut en venir aux corps, et la puissance royale ne vous manquera pas. Vous avez ici le vénérable Père Étbelwold, évêque de Winchester ; vous avez le révérend pontife Oswald deWorcester ; je vous commets à tous trois cette affaire, afin que, par la censure épiscopale et l'autorité royale, vous chassiez des églises ceux qui vivent d'une manière honteuse, pour en mettre à la place qui vivent selon la règle».

Soutenu ainsi par l'autorité du Pape et du roi, saint Dunstan ordonna dans ce concile, par un décret solennel, que tous les chanoines, les prêtres, les diacres et les sous-diacres gardassent la continence ou quittassent leurs églises, et il en donna l'exécution aux deux saints évéques que le roi lui avait marqués, et qui furent avec lui les restaurateurs de la discipline monastique en Angleterre.

Saint Éllielwold était né à Winchester, de parents cUi éliens et vertueux, du temps du roi Édouard le Vieux. Il fut élevé à la cour du roiÉdolslan, qui le donna à saint Elfége, évê que de Winchester, et ce prélat, quelques années après, l'ordonna prêtre en même temps que saint Dunstan, et leur prédit, à l'un et à l'autre, qu'ils seraient évéquesetde (]uels sièges. Saint Élhelwold se retira à (îlastonbui y, sous la conduite de saint Dunstan,

I Labbe, t. 9, p. 696, eU.

de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE

et reçut de lui l'habit monastique. Là il étudia la grammaire, et ensuite l'Écriture sainte et les Pères, et pratiqua la règle avec une telle ferveur que l'abbé Dunstan l'établit doyen.

Du temps du roi Édred saint Éthelwold voulut passer la mer, c'est-à-dire venir en France, pour se perfectionner dans la science des Écritures et dans l'observance monastique; mais la reine Edwige, mère du roi, lui conseilla de ne pas laisser sortir du royaume un homme d'un si grand mérite, et de lui donner, pour le retenir, un lieu nommé Abbendon, où il y avait un petit monastère ancien, mais pauvre et négligé. Éthelwold en fut donc établi abbé, du consentement do Dunslan, vers l'an 944, et fit venir de Corbie en France des hommes parfaitement instruits de la discipline monastique. Ensuite ilenvoya le moine Osgar, qui l'avait suivi de Glastoiibury, pour apprendre dans l'abbaye de F!eury-sur-Loire l'observance régulière et l'apporter à Abbendon. Enfin, le siège de "Winchester étant venu à vaquer, le roi Edgar choisit pour le remplir l'abbé Éthelwold, qui fut sacré par l'archevêque Dunstan le premier dimanche de l'Avent, 28 novembre 963.

Il trouva une grande corruption dans les chanoines de la cathédrale, qui étaient orgueilleux, insolents et débauchés, en sorte que non-seulement ils prenaient des femmes, contre les lois de l'Église, mais ils les quittaient pour en prendre d'autres, s'adonnant sans cesse au vin et à la bonne chère. Le saint évêque commença par eux à exécuter le décret du concile et l'ordre du roi; car, après les avoir avertis plusieurs fois de se corriger, voyant qu'ils promettaient toujours sans elîet, il fit venir des moines d'Abbendon pour les mettre à leur place. Comme ils étaient à la porte de l'église, prêts à entrer, la messe finissait et l'on chantait pour la communion ces paroles du second psaume : « Servez le Seigneur dans la crainte, » et ce qui suit; car c'était le samedi avant le premier dimanche de carême, où l'on chante encore cette communion selon le rite romain. Les moines d'Abbendon la prirent pour un bon augure, principalement à cause

CATHOLIQUÈ. llîi

de ces mots : « Recevez la discipline de peur que vous ne périssiez de la voie juste. » Ils crurent que Dieu même les exhortait à entrer. Le roi avait envoyé avec l'évôque un de ses officiers, qui ordonna aux chanoines de choisir l'un des deux, ou de céder la place aux moines, ou de prendre l'habit monastique. Cette proposition les effraya, et, refusant de se faire moines, ils se retirèrent aussitôt; mais il en revint trois qui embrassèrent la vie régulière. Il n'y avait alors en Angleterre de régularité paifaite que dans les deux monastères de Glastonbury et d'Abbendon,

Le monastère de la cathédrale de Winchester s'augmenta considérablement de ceux que le bon exemple des moines y attirait; ce que les clercs qui en avaient été chassés ne pouvant souffrir, ils firent donner du poison à révôqueÉthelwold,commeil mangeait avec leshôles.Ilseleva, sejeta sursonlit,secroyant frappé à mort; puis il dit en lui-même : «Où est ta foi ? Jésus-Christ n*a-t-il pas dit de ceux qui croiraient en lui : S'ils boivent un poison mortel il ne leur nuira point? » Dès lors il ne sentit plus de mal, il se trouva guéri et pardonna à celui qui l'avait empoisonné *.

Saint Oswald était très-noble, de race danoise, fils du frère de saint Odon, archevêque de Cantorbéry, à qui ses parents le donnèrent à instruire dans les lettres et la piété. Il le fit chanoine de Winchester, et peu de temps après il en fut doyen ; mais, voyant qu'il travaillait inutilement à corriger les mœurs déréglées des chanoines, il renonça à sa dignité, et, résolu de quitler le monde, passa en France et vint à Fleury-sur-Loire, chargé de lettres et de présents à l'archevêque, son oncle, qui y était fort connu. C'était alors la coutume des Anglais qui voulaient suivre l'observance la plus exacte de la chercher en ce monastère, qu'ils regardaient comme une source. Oswald y prit donc l'habit monastique et fit un grand progrès dans la vertu et dans la pratique de l'oraison mentale. Saint Odon, son oncle, l'ayant appris, en rendit à Dieu de grandes actions de grâces, et envoya beaucoup de présents à l'abbé et aux moines de Fleury pour les en remer-

1 Ada SS. Ord. S. Bened.^ soct. 5. Acta SS., 1" août.

(De 962 à 991

c'ier. Il déclara aussi à son neveu qu'il désirait ardemment de le revoir, tant parce que son âge avancé lui faisait connaître que sa mort était proche que parce qu'il se proposait de se servir de lui pour instruire les Anglais de la discipline monastique. Les moines de Fleury renvoyèrent Oswald à regret; lui-même écrivit plusieurs fois à son oncle, s'excusant sur le peu de temps qu'il avait passé dans l'observance monastique, et il n'y eut que la nouvelle de la maladie de son oncle qui le détermina à partir, 11 apprit sa mort à Douvres, et s'en serait retourné aussitôt à Fleury si ceux qui l'accompagnaient ne lui eussent représenté qu'il devait son secours à sa famille. Il revint donc en Angleterre l'an 96i.

Après avoir rendu les derniers devoirs à saint Odon il se retira auprès d'Osquetul, évêque de Dorchester, dont il était aussi parent, et qui, charmé de ses vertus, le retint avec lui plusieurs années; mais, Osquetul ayant été transféré à l'aichevêché d'York, saint Dunstan fit connaître le mérite de saint Oswald au roi Edgar, qui le prit en amitié et lui donna l'évêché de Wigorne, c'est-à-dire de Worcesler. Oswald, étant évêque, établit premièrement un monastère de douze moines à Westbury, où il se retirait souvent luimême, ensuite un autre plus considérable à Ramsey, dont l'église fut dédiée l'an 974. Tel était donc saint Oswald, qui, en exécution du concileauquelprésidait saint Dunstan, établit dans son diocèse sept monastères, mettant des moines à la place des clercs mal vivants. Sa vertu favorite était la charité pour les malheureux; outre un nombre infini que chaque jour il nourrissait, chaque jour encore il lavait les pieds à douze pauvres, leur baisait les pieds et les essuyait, non-seulement avec un linge, mais avec ses cheveux, leur donnait à laver les mains et les servait à table. Nulle maladie ne put jamais l'empêcher de remplir cet office; au contraire, plus il se sentait faible de corps, plus il avait d'ardeur à les servir.

Un jour, étant sorti de l'oratoire avec les siens, il regarda fixement le ciel, priant avec ferveur. Gomme il resta très-longtemps dans cctteattitude OD hii demanda ce qu'il voyait.

Il répondit : « Je regarde où je vais, et demain l'événement vous l'apprendra sans que je vous le dise; car je vois le salut éternel pour lequel j'ai travaillé, et le jour de demain ne passera pas que le Seigneur ne m'y introduise, comme il a promis. » Rentré dans l'oratoire il convoqua les frères et les pria de lui administrer l'Extrême-Onction et le saint Viatique. La nuit suivante, oubliant sa langueur, il entra dans l'église, y demeura tout l'office et employa le reste de la nuit à louer Dieu. Le matin, à son ordinaire, s'élant ceint d'un linge, il lava et baisa les pieds des pauvres, chantant commede coutume quinze psaumes. Il ajoutait le dernier Glcria Patri, les pauvres se levaient pour le remercier, quand il expira à leurs pieds, en disant : Et Spiritui sancto *. C'était le 29 février 992, la trentième année de son épiscopat.

Le roi Edgar étant mort l'an 975, son fils Édouard lui succéda, malgré la résistance de la reine, sa belle-mère, et de quelques seigneurs qui voulaient faire régner Éthelred, fils de cette princesse; mais saint Dunstan, faisant porter à l'ordinaire sa croix devant lui, vint au milieu de l'assemblée, leur présenta Édouard, le fit élire, le sacra et lui tint lieu de père tant que ce jeune prince régna, ce qui ne fut que deux ans et demi. Alors les clercs qui avaient été chassés des églises cathédrales pour leur vie scandaleuse renouvelèrent leurs plaintes, disant qu'il était bien rude de se voir chasser de leurs anciennes demeures par de nouveaux venus et que chacun avait sujet d'en craindre autant. Ils étaientappuyéspar plusieurs «oigneurs, entre autres par Alfier, très-puissant dans le pays des Merciens, qui renversa presque tous les monastères qu'avait établis saint Élhelvvold, évêque de Winchester. On attaquait principalement saint Dunstan, comme l'auteur de cette réforme.

Pour apaiser ce trouble on assembla à Winchester un concile auquel saint Dunstan présida. Les clercs y perdirent leur cause, et, nepouvantsoutenir leur prétention par aucun droit,ils en vinrent aux prières, et, faisantintercéder pour eux le jeune roi et les seigneurs,

> Acla SS., 29 févr. Acla SS. Ord.S. Bened., sect. &.

de l'ère clir.)

ils supplièrent saint Dunstan de les rétablir. Le saint homme demeura quelque temps en suspens sans leur répondre ; mais il fut déterminé par un miracle. Il y avait un crucifix attaché contre la muraille, au fond du réfectoire où se tenait le concile. Un des biographes du saint rapporte que ce crucifix parla et dit distinctement : « Il n'en sera rien, il n'en sera rien ! » Le roiet les seigneurs, saisis de frayeur, jetèrent de grands cris et commencèrent à louer Dieu ; les clercs furent confondus *.

La même année (975) mourut Turquetul, abbé de Croyland. Neuf ans auparavant, c'est-à-dire en 966, il fit un dernier voyage à Londres, où il fut reçu avec une joie incroyable par saint Dunstan, son élève et son ancien ami, etparOsquetul, son parent, archevêque d'York. En ce voyage il obtint deux privilèges pour la liberté et la sûreté de son monastère, l'un du roi Edgar pour le temporel, l'autre des deux archevêques pour le spirituel. Osquetul, archevêque d'York, mourut six ans après, en 972, et eut pour successeur saint Oswald, évêque de Worcester. Le roi Edgar et l'archevêque Dunstan l'obligèrent à prendre celte dignité, et ce saint voulut qu'il gardât son évèché, afin que les moines qu'il avait mis dans la cathédrale persévérassent dans leur profession, outre que les Danois avaient ravagé le Northumbre.

Depuisce voyage de Londresl'abbé Turquetul ne sortit plus de Croyland; mais il s'entretenait tous les jours avec les cinq anciens touchant le premier état de cette maison, et, sur leur rapport,il en fit écrire l'histoire que nous avons, recueillie et continuée par Ingulfe. Il établit dans son monastère un règlement digne de servir de modèle aux autres. Il divisa toute la communauté en trois ordres : les jeunes, depuis l'entrée jusqu'à la vingt-quatrièmeannée deprofession, les autres jusqu'à la quarantième année, les anciens jusqu'à la cinquantième. Les jeunes portaient tout le travail du chœur, du réfectoire et des autres offices, s'appliquant en tout à gagner les bonnes grâces des supérieurs; que, s'il s'en trouvait quelqu'un de rebelle ou de contentieux,

« Ubbe, t. 9, p. 721.

il était séparéet sévèrement puni. Ceux du second ordre étaient dispensés de la plupart des offices et appliqués principalement aux affaires et au gouvernement de la maisrm. Les anciens étaient déchargés des fonctions du chœur, excepté les messes, et dispensés d'aller au cloître ou au réfectoire, et de toutes les obédiences extérieures, comme de proviseur, de procureur, de cellérier; mais, pour ceux qui avaient cinquante ans de profession, on leur donnait à chacun une chambre dans l'infirmerie, avec un garçon pour les servir et un jeune frère qui mangeait avec le père, tant pour son instruction que pour la consolation du vieillard, et celui-ci allait au chœur, au réfectoire et par toute la maison, quand et comme il lui plaisait. On ne lui parlait d'aucune affaire fâcheuse, et on le laissait attendre en paix la fin de sa vie.

Tels étaient les cinq religieux qui avaient vu la ruine du premier monastère de Croyland et qui vécurent plus de cent ans ; le premier, nommé Clérembault, alla jusqu'à cent quarante-huit, et tous eurent la consolation de mourir entre lesbras de l'abbé Turquetul. Il les suivit deprès, et sur la fin il n'était plus occupéque de prières et d'œuvres de charité. Toutefois il visitait tous les jours les jeunes enfants nobles que l'on élevait chez les clercs dépendant du monastère, et, pour encoura ger ces enfants, il faisait porter des figues, des raisins secs et d'autres fruits, dont il leur donnait de petitesrécompenses.Enflnil mourut le 11 juillet 975, laissant sa communauté de quarante-sept moines et quatre frères convers

Le jeune roi Édouard étant un jour à la chasse s'écarta de ses gens et se trouva seul près d'un château où la reine Elfrith, sa marâtre, faisait alors sa résidence avec son fils Éthelred. Comme Édouard portait une sincère affection à l'un et à l'autre il voulut leur rendre visite. Tourmenté de la soif il demanda à boire; sa marâtre lui en présenta avec de grandes caresses; mais, tandis qu'il buvait, elle le fit poignarder et jeter son corps dans un marais. Il ne put toutefois y rester caché; Dieu le découvrit par une lu»

* Acta SS. Ord. S. Bened., secu &.

tDe 962 à 991

itlière céleste et l'honora de plusieurs guérisons miraculeuses; ce qui le lit transporter à une sépulture plus honorable et compter entre les martyrs. L'Église en fait mémoire le jour de sa mort, 18 mars. C'était l'an 978. Edouard avait quinze ans et en avait régné deux et demi. Elfrith, sa marâtre, déchirée de remords et frappée des miracles qui s'opéraient par l'intercession du saint, rentra en elle-même, quitta le monde et se relira dans un des monastères qu'elle fonda pour y pleurer son crime et finir saintementsa vie*.

Le roi Édouard avait une sœur qui est aussi honorée comme sainte, savoir Édith, fille du roi Edgar et de Wilfreth, cette personne dont ilabusa dans un moment de passion, quoiqu'elle eût pris le voile pour s'en garantir, comme ila été dit. Sitôt qu'elle eut fait ses couches elle se relira dans le monastère de Wilton, où elle reçut l'habit de la main de saint Éthelwoldetfut depuis abbesse. Elle prit soin de l'éducation de sa fille Édith, et, du consentement du roi, lui donna l'habit monastique. Édith ne se distingua dans le monastère que par ses vertus; elle refusa trois abbayes que le roi son père voulut lui donner, et mourut à l'âge de vingt-trois ans, le 16 septembre 984. L'Église honore sa mémoire le jour de sa mort. On compte pour saintes trois autres princesses du même nom, qui vécurent en Angleterre dans le même siècle*.

Après la mort de saint Édouard son frère Étheired fut reconnu roi. Saint Dunstan répugnait fort à cette élection, tant à cause du crime qui y avait donné lieu qu'à cause de la jeunesse de ce prince. Toutefois il ne voulut pas s'y opposer, parce que c'était le plus proche héritier; mais, le jour du sacre, lui mettant la couronne sur la tête, on dit qu'il lui fit cette prédiction : « Parce que vous avez aspiré au royaume par le meurtre de votre frère, le glaive ne cessera point de frapper dans votre maison et de détruire votre race jusqu'à ce que votre royaume passe à des étrangers, dont vos sujets ne connaissent ni les mœurs ni la langue. » Ce furent les Danois, comme on le verra dans la suite.

« Acta SS., 18 mars. — » Acta SS. Ord. S. Bened., «et. 6. Acla SS.f 10 sept.

Sous ce règne, qui fut de plus de trentesept ans, les enfants des clercs qui avaient été chassés des églises d'Angleterre renouvelèrent la prétention de leurs pères qui étaient morts. Ils avaient à leur tête unévêque écossais, hardi et grand parleur, avec lequel ils vinrent trouver saint Dunstan. Le saint archevêque, affaibli par l'âge et par les grands travaux qu'il avait soufferts pour l'Église, ne s'appliquait plus qu'à la prière. Il leur dit: « Puisque vous renouvelez cette querelle après un si long temps et venez m'allaquer lorsque je ne cherche que le repos et le silence, je ne veux point disputer contre vous; jelaisseà Dieu àjugerla cause de son Église.» Aussitôt la maison croula, le plancher de la chambre manqua sous leurs pieds ; ces séditieux tombèrent, plusieurs furentécrasés par les poutres; mais l'endroit où Dunstan était avec les siens ne fut point endommagé.

L'an 982, saint Élhelwold, évêque de Winchester, étant venu à Cantorbéry avec l'évêque de Rochester, Dunstan les reçut avec grande joie, parce que c'était par ses soins qu'ils avaient été nourris, instruits et élevés aux premiers honneurs de l'Église. Après avoir passé plusieurs jours ensemble en douces conversations l'archevêque les conduisit hors de la ville, et, quand il fallut se séparer, il commença à fondre en larmes, en sorte qu'elles lui coupèrent la parole. Les deux évêques, étonnés, lui en demandèrent la cause. «C'est que je sais, dit-il, que vous devez mourir bientôt. » En effet l'évôque de Rochester, étant à peine rentré dans sa ville, fut attaqué d'une maladie violente qui l'emporta en peu de jours, et l'évêque de Winchester tomba malade avant môme que d'arriver chez lui. Il mourut le l"août, l'an 984, la vingt-deuxième année de son épiscopal. L'Église honore sa mémoire le jour de sa mort, et on lui attribuait plusieurs écrits que nous n'avons plus.

Après la mort de saint Éthelwold il y eut une grande division, pour l'élection du successeur, entre les clercs qui avaient étéchassés de l'église de Winchester pour leur dérèglements et les moines qui avaient été mis à leur place; car chaque parti en voulait un de sou corps. Saint Dunstan, s'étant mis en

del'trechr.l DE L'ÉGLISE

prières pour demander h Dieu de lui faire connaître celui qui était digne de remplir ce siège, saint André lui apparut et lui ordonna de prendre Eifége, abbé de Bath, et de le sacrer évêque de Winchester. C'était un grand personnage, et il fut depuis archevêque de Cantorbéry.

Le jour de l'Ascension, 17 mai 988, après la lecture de l'Évangile, saint Dunstan prêcha à son ordinaire; puis il continua la messe et donna la bénédiction solennelle avantla communion. Il exhorta encore son peuple à se détacher des choses de la terre, et, après avoir donné le baiser de paix, il ne put se contenir davantage, leur dit de se souvenir de lui et que le jourétait proche où Dieu l'appellerait. Alors il s'éleva de grands cris, on vit couler des torrents de larmes, et un prêtre nommé Elgar, docte et vertueux, qui fut depuis évêque, déclara que le malin même il avait vu des anges dire à Dunstan qu'il se tînt prêt pour partir le samedi.

Après le dîner l'archevêque revint àl'église et marqua le lieu de sa sépulture. Comme il remontait pour aller se reposer, ainsi qu'il avait accoutumé pendant l'été, ceux qui le suivaient, en grand nombre, le virent élevé de terre et monter en l'air; ils en furent effrayés. Revenu à bas il leur dit : « Vous voyez où Dieu m'appelle, et personne ne doit désespérer de venir au ciel en suivant mes traces. Cherchez en tout à pratiquer la volonté de Dieu. Ne vous mettez pas en peine de paraître bons, mais de l'être, ni de ne paraître pas méchants, mais de ne l'être pas. Je vous prédis que la nation anglaise souffrira beaucoup et longtemps de la part des étrangers ; mais à la fin la miséricorde de Dieu se répandra sur elle. » En parlant ainsi le saint prélat sentit que les forces de son corps diminuaient peu à peu. Néanmoins il continua tout ce jour-là et le vendredi suivant à instruire et à consoler tous cerux qui venaient se recommander à lui et lui demandersa bénédiction.

Le samedi 19 mai il fit célébrer devant lui les saints mystères, et, ayant reçu le saint Viatique, il fit une fervente action de grâces, après laquelleil expira plein de joie. Il fut enterré dans l'église de Saint-Sauveur, sa cathédrale, au lieu qu'il avait marqué devant

ATHOLIQUE. 119

les degrés de l'autel. Les regrets de son peuple furent extrêmes ; il se fit depuis à son tombeau un grand nombre de miracles, dont nous avons une histoire fidèle par le moine Osbern de Cantorbéry, qui vivait dans le siècle suivant, et qui a écrit une des cinq vies que nous avons du saint archevêque, parmi lesquelles il en est une par un prêtre contemporain et témoin oculaire. Saint Dunstan rétablit les lettres en Angleterre aussi bien que la discipline monastique ; on luiattribue plusieurs écrits, dont il reste peu qui soient certainement de lui. L'Église honore sa mémoire le jour de sa mort

En Espagne le roi Sanche le Gros mourut après douze ans de règne, en 967, et Ramire III, son fils, lui succéda ; mais, comme il n'avait que cinq ans, sa tante Elvire, princesse pieuse et prudente, qui s'était consacrée à Dieu, gouverna pour lui. Il eut la paix avec les Sarrasins et retira d'eux le corps du martyr saint Pélage, que son père leur avait demandé, et l'enterra à Léon avec les évêques. Les comtes de Galice, de Léon et de Castille, ennuyés du gouvernement faible de Ramire, reconnurent pour roi Bermond ou Véréraond, son cousin, fils d'Ordogne III, ce qui causa une guerre civile ; mais Ramire mourut la quinzième année de son règne, et Bermond II demeura seul roi en 982. Ce roi donna à l'église de Compostelle les biens d'un martyr tué par les Sarrasins ; car les infidèles, ayant pris Si mancas, dans le royaume de Léon, passèrent au fil de l'épéela plupart des habitants et emmenèrent captifs le peu qui restaient, les chargèrent de chaînes et les tinrent en prison deux ans et demi, pendant lesquels ils louaient Dieu, et, demeurant fermes dans la foi, ils furent enfin mis à mort par ordre du roi et souffrirent le martyre. Un d'eux, nommé Sarrasin, et au baptême Dominique, avait quelque héritage à Zamora, et, comme il n'avait point d'héritiers, le roi Ramire s'en empara; mais le roi Bermond les donna à l'égUse de Compostelle par une charte datée du mois de février 975 et souscrite par cinq évêques

Du temps de ces rois vivait saint Rude-

» Acta SS., 19 mai. Acta SS. Ord. S. B^ned., sect. 6. -- * Baron., ann. 975. Sarnpir.

sinde ou Rosende, évêque de Dume. Il était de la plus haute noblesse, fils de Gutière Mendès et petit-fils d'Erménégilde, parent du roi Alphonse le Grand. La mère de Rudesinde était Ilduara ou Aldara, illustre par sa pieté comme par sa naissance. Il naquit l'an 907 et fut instruit dans les lettres et la piété par Savaric, évêque de Dume, qui mourut vers l'an 920. Après Rodrigue, son successeur, Rudesinde fut ordonné évêque du même siège, quoiqu'il n'eût encore, diton, que dix-huit ans. Il fonda, l'an 93S, le monastère de Celle-Neuve en Galice, etymit pour abbé Franquilan, qui avait déjà gouverné un autre monastère. Rudesinde fit depuis ce temps sa résidence à celui de Celle- Neuve, dont on croit que les moines étaient son clergé et le soulageaient dans ses fonctions.

Sisenand, parent de Rudesinde, était alors évêque d'Iria, dont le siège fut depuis transléré à Composlelle. Comme il négligeait ses fonctions, ne s'adonnant qu'au jeu et aux vanités du siècle, ses désordres le rendirent odieux non-seulement à son clergé et à son peuple, mais aux grands et au roi Sanche le Gros, qui, après l'avoir averti plusieurs fois, le mit enfin en prison, et, du consentement du clergé et du peuple, lui substitua Rudesinde, c'est-à-dire qu'il l'obligea de prendre soin de cette Eglise et de suppléer à l'absence de son pasteur; mais Rudesinde n'en fut jamais pasteur titulaire, et, dans tous les actes qui restent de lui, il ne se nomme qu'évêque de Dume. La Galice étant alors attaquée par les Normands et le Portugal par les Arabes, Rudesinde, en l'absence du roi, assembla les troupes, marcha contre les ennemis, chassa les Normands de Gahce et repoussa les Arabes dans leurs frontières.

Après quoi il rentra victorieux à Compostelle, aux acclamations du peuple.

Le roi Sanche étant mort, l'évêque Sisenand rompit ses fers, sortit de sa prison, et, la nuit de Noël, vint trouver Rudesinde comme il dormait, le menaçant, l'épée à la main, de le tuer s'il ne quittait la ville et ne lui cédait la place. Rudesinde le reprit avec beaucoup de gravité et lui prédit qu'il mourrait bientôt de moi t violente. Pour lui il sor-

tit sur-le-champ de Compostelle et se retira au monastère de Saint-Jean de Cabère, qu'il avait fondé. Cependant la troisième année du règne de Ramire III, c'est-à-dire l'an 970, cent bâtiments normands, sous la conduite de leur roi Gondrède, abordèrent en Galice, y firent de grands ravages autour de Compostelle et tuèrent l'évêque Sisenand. Saint Rudesinde eut soin de lui faire donner un successeur.

Il continua de vivre dans son monastère de Celle-Neuve, où l'on dit même qu'il renonça à sa dignité, prit l'habit monastique et se soumit à l'obéissance de l'abbé Franquilan, après la mort duquel il fut lui-même élu abbé de ce monastère. Il en gouverna plusieurs autres enGalice et en Portugal, et, ayant établi Mamillan pour son successeur à Celle-Neuve, mourut âgé de soixante-dix ans, le jeudi 1" jour de mars 977. On rapporte un grand nombre de miracles faits à son tombeau

Sainte Sognorine, sa parente, était abbesse de Baste, au diocèse deBrague ;elle avait été élevée à Vicira par Godine, sa tante, qui en était abbesse, et se consacra à Dieu, refusant la recherche d'un comte qui la voulait épouser. Étant abbesse elle transféra le monastère à Baste et vécut en grande liaison avec saint Rudesinde, dont on dit même qu'elle apprit la mort aussitôt par révélation. Elle mourut à cinquante-huit ans, le 22 avril 982*.

Tandis que l'Espagne chrétienne, resserrée dans ses montagnes par les mahométans, continuait à produire des saints et des martyrs, le Christianisme s'avançait dans le Danemark et les autres pays du Nord, mais péniblement et avec des fluctuations de hausse et de baisse, comme la grande mer. Parmi les Danois, le roi Harold, ayant reçu le Baptême en 948, avec sa femme et son fils encore enfant, dont le roi Olhon voulut bien être le parrain, fut le premier qui établit le Christianisme chez ce peuple et remplit le septenli ion d'églises et de prédicateurs de l'Evangile. Il régna cinquante ans ; mais son fils Suen, le voyant vieux et affaibli par l'âge, chercha les moyens de le priver du

^ Acta SS., mars. Acta SS. Ord. S. Bened. , sect. 5. ~*Âcta SS,, 22 avril. Acla SS. Ord. S. Bened., wct. 5.

de Tère chr.]

royaume, et, devenu apostat, prit conseil de ceux que son père avait contraints d'eml)rasser le Christianisme. La conjuration éclata tout d'un coup, et une grande partie des Danois, renonçant à la religion chrétienne, reconnurent Suen pour leur roi et déclarèrent la guerre à Harold. Quelque répugnance qu'il eût à prendre les armes contre ses stijets et contre son fils, il résolut de se défendre, mettant sa confiance en Dieu, comme il avait toujours fait. Toutefois il fut vaincu et blessé dans le combat, et, s'étant embarqué, il se sauva dans une ville des Slaves, qui, bien que païens, le reçurent, contre son espérance. Quelques jours après il mourut de sa blessure, toujours fidèle dans la foi de Jésus-Christ. C'était le jour de la Toussaint 980. Son corps fut rapporté dans son royaume à Rotschild, et enterré dans l'église de la Sainte-Trinité qu'il avait bâtie; la cause de sa mort le fit regarder comme martyr.

Suen ou Swein, son fils apostat, persécuta violemment les chrétiens de Danemark. L'archevêque de Hambourg, saint Libentius, successeur d'Adaldague, lui envoyait souvent des députés avec des présents pour l'apaiser; mais il fut inexorable. La justice divine ne tarda point à se faire sentir au prince apostat et parricide. Quelque temps après faisant la guerre aux Slaves, il fut pris par deux fois et emmené chez eux, et les Danois le rachetèrent par deux fois. Ces désastres ne suffirent point encore pour le faire rentrer en lui-même, pour lui faire reconnaître la main qui le frappait en punition de son apostasie, de son parricide et de ses persécutions. De nouveaux coups l'attendaient. Héric, roi de Suède, entra en Danemark avec une armée innombrable, et Swein, qui espérait dans ses idoles, lui ayant livré un combat, fut vaincu, dépouillé de son royaume et réduit à s'enfuir chez les Normands ; mais leur roi Thruccon, étant païen, n'eut aucune pitié de lui. Malheureux et repoussé de toutes parts, il se réfugia en Angleterre ; mais Éthelred, fils d'Edgar, se souvenant des maux que les Danois avaient faits jadis aux Anglais, le repoussa également. Il n'y eut qu'un roi écossais qui l'accueillit avec bienveillance, et il y resta quatorze ans en exil, jusqu'à la mort

du roi Héric. C'est ainsi qu'un petit-fils de Swein déduisit à l'historien Adam de Brème la série de calamités (|u'éprouva sou grandpère en punition de son apostasie *. Nous en verrons la suite et la fin.

Adaldague, archevêque de Brème, était mort dès l'an 988, le 28 avril, après cinquante-trois ans d'épiscopat ; il cul pour successeur saint Libentius, autrement Liévizo. Ce prélat, très-savant et très-vertueux, était venu d'Italie avec l'évôque Adaldague et le Pape Benoît V, lorsqu'il fut relégué en Saxe, et Adaldague ne trouva que Libentius auquel il put confier le gouvernement du diocèse de Hambourg. Il reçut le pallium du Pape Jean XV et le bâton pastoral de l'empereur Othon III, et fut le premier archevêque de Brème consacré par ses suffragants ; car jusque-là cet archevêque était sacré par celui de Mayence; mais, Adaldague ayant obtenu du Pape Agapit le pouvoir d'ordonner des évêques en Danemark et dans les autres pays du Nord, ses successeurs furent ordonnés par les évêques de leur dépendance.

La pureté de Libentius était telle qu'il ne se laissait voir aux femmes que rarement; ses jeiines le rendaient toujours pâle ; son humilité le faisait paraître dans le cloître comme un simple moine; car c'étaient des moines qui servaient l'église de Brème, comme les autres qu'ils avaient fondées. Use contentait des biens de son église et n'allait guère à la cour pour les augmenter. Il demeurait en repos chez lui, tout occupé à gouverner son diocèse et à gagner des âmes, et tenait dans une exacte discipline toutes les communautés de sa dépendance. Il prenait soin par lui-même des hôtes et des malades et les servait en personne, quoiqu'il eût chargé son neveu Libentius du gouvernement de l'hôpital. Tant que le pays des Slaves fut en paix il visita souvent les peuples au delà de l'Elbe et s'acquitta fidèlement de sa mission chez les païens*. Tel était saint Libentius, aux exhortations duquel le roi Swein s'étant rendu inexorable fut puni comme nous avons vu.

D'un autre côté, le roi Héric étant devenu

» Baron., ann. 980. Adam, 1. 2. —*ilc/a SS., 4 janv Acla SS. Ord, S. Bened,, sect. 6, pars. 1.

[De 962 à 991

maître des deux royaumes de Danemark et de Suède, Poppon, évêque de Sleswig, alla vers lui en ambassade, de la part de l'empereur et de l'archevêque de Hambourg, pour traiter de la paix. C'était un saint homme, et comme les Barbares lui demandaient un miracle, à leur ordinaire, on dit que, sans hésiter, il prit un fer rouge avec la main et n'en fut point brûlé. Pour les persuader encore mieux il se fit revêtir d'une chemise cirée, et, se tenant au milieu du peuple, il y fit mettre le feu. Ensuite, levant les yeux et les mains au ciel, il la laissa brûler entièrement, et, d'un visage gai, assura qu'il n'en avait pas même senti la fumée. Plusieurs milliers de païens se convertirent à ce miracle, et le nom de Poppon demeura célèbre chez les Danois.

Un autre missionnaire illustre du Danemark fut Odincar l'Ancien, qui prêcha en Finlande, en Zélande, en Schonen et en Suède, et convertit plusieurs infidèles. Odincar le Jeune, son neveu et son disciple, était de la race des rois de Danemark, et si riche en fonds de terre que de son patrimoine il fonda l'évêché de Ripen en Jutland. Comme il étudiait à Brème, l'archevêque Adaldague le baptisa de sa main, et, son successeur Libentius l'ayant ordonné évêque pour la conversion des gentils, il établit son siège à Ripen. La sainteté de sa vie le rendait agréable à Dieu et aux hommes, et il soutint courageusement la religion en Danemark. D'autres saints personnages allèrent jusqu'en Norwége et y firent plusieurs chrétiens*. Comme on voit, le zèle pour la propagation de la foi chrétienne n'était point éteint ni même refroidi dans le dixième siècle.

A Rome le Pape Benoît VII mourut le 10 uillet 984, après huit ans et demi de pontificat, et fut enterré à Sainte-Croix de Jérusalem. Son successeur fut Pierre, évêque de Pavie, qui avait été chancelier de l'empereur Othon II. Il changea de nom, par respect, comme l'on croit, pour saint Pierre, et prit celui de Jean XIV. Il ne tint le Saint-Siège que huit mois. L'antipape Francon, qui, sous le nom de Boniface VII, avait usurpé le pon-

* Actu. SS. OrcU S. liencd., sect. G, pars I,

tificat, après avoir fait mourir Benoît VI dans le château Saint-Ange, n'avait siégé qu'un mois. Après ce temps il avait été obligé, comme nous l'avons vu, de fuir de Rome et de se retirer à Constantinople. Ayant appris la mort de Benoît VII et celle de l'empereur Othon II, son protecteur, cet homme sanguinaire retourna à Rome, et, après un second parricide commis sur la personne de Jean XIV, qu'il fit pareillement mourir dans les prisons du château Saint-Ange, il envahit une seconde fois le pontificat suprême; mais il ne jouit pas longtemps du fruit de ses crimes; car, après quelques mois de possession tyrannique, il fut frappé de mort subite. Les siens même le haïssaient tellement qu'après sa mort ils le percèrent à coups de lance, le traînèrent tout nu par la ville etle jetèrent au pied du Capitole. Le lendemain matin quelques clercs ramassèrent ce cadavre déchiré et l'ensevelirent. Si des historiens donnent à Francon le nom de Boniface VII ce n'est point à juste titre, puisqu'il ne doit point être compté parmi les Pontifes romains. On n'y comprend pas Jean, fils de Robert, que l'on rapporte avoir été choisi après la mort de l'antipape Francon. Il faut que ce Jean soit mort incontinent après son élection, sans avoir été consacré, ou que son élection même n'ait point été canonique; autrement il aurait porté le nom de Jean XV, qui n'est donné qu'au Pape qui suit. Jean XV, aussi Romain de naissance, fut sacré le 25 avril 986 et tint le Saint-Siège dix ans. Ce fut lui qui accorda le palliumàsaintLibentius de Brème'.

L'empereur Othon II était mort l'an 983. Dès l'an 980 il entreprit d'enlever aux Grecs l'Italie méridionale, comme étant la dot de sa femme, l'impératrice Théophanie. Les Grecs appelèrent à leur aide les Sarrasins de Sicile et d'Afrique. En 982 il y eut en Calabre une grande bataille. Les Allemands y eurent d'abord l'avantage; mais, au moment môme de la victoire, ils sont surpris en désordre par un corps de réserve et complètement défaits. Il y périt beaucoup de seigneurs etd'évêques, entre autres Pandolphe, duc de Bénéveut, et Henri, évêque d'Augs*

> B»roii. et Pagi, ann. i)8i et seqq.

de l'ère chr.]

bourg, à qui son pôro, le comte Bouchard, avait procuré cet évôclîé par de mauvaises voies. L'empereur lui-même eut grande peine à se sauver des Sarrasins sur une galère grecque, d'où il s'échappa ensuite à la nage. Après celte défaite il revint en Lombardie, où il fit élire roi son fils Othon III, qui élait en Allemagne, et qui fut couronné en celte qualité à Aix-la-Chapelle, le jour de Noël, la même année 983, par Villegise, archevêque de Mayence, et Jean, archevêque de Ravenne. Les chroniques contemporaines disent positivement qu'il fut couronné roi, et non pas empereur, comme le suppose Fleury.

Dans l'intervalle son père, l'empereur Othon II, retourna à Rome, où il tomba malade. Se sentant à l'extrémité il partagea en quatre tout son argent; il en donna un quart aux églises, un aux pauvres, un à sa sœur Mathilde et le quatrième à ses serviteurs. Ensuite il fit sa confession en latin devant le Pape et les prêtres, et, ayant reçu d'eux l'absolution, il mourut le vendredi 7 décembre, ayant régné dix ans et sept mois depuis la mort de son père. Il fut enterré dans le parvis de l'église Saint-Pierre, et devant son sépulcre, qui est de porphyre, on peignit en mosaïque un Christ debout, qui donnait sa bénédiction à ceux qui entraient dans l'église. Ce prince était fort inférieur en mérite à l'empereur Othon I", son père

Saint Adalbert, qui avait d'abord entrepris la conversion des Russes et fut ensuite premier archevêque de Magdebourg, était mort en 981, la treizième année de son pontificat. Il avait obtenu de l'empereur Othon II un privilège par lequel les moines qui composaient le chapitre de Magdebourg avaient la permission d'élire l'archevêque. Après la mort de saint Adalbert le clergé et le peuple élurent tout d'une voix pour archevêque le moine Otric, fameux pour son savoir, qui était au service de l'empereur, quoique saint Adalbert eût déclaré publiquement qu'il ne serait point son successeur; car il ne s'accommodait point de ses manières, ce qui fit que plusieurs se retirèrent de lacommunau té

» Baron, et Pagi, ano. 983.

parce qu'Otric était à la tête de l'école. Les députés du chapitre de Magdebourg allèrent en Italie trouver l'empereur Othon II et s'adressèrent à Gisiler, évêque de Mersebourg, qui avait grand crédit auprès de ce prince ; ils lui dirent le secret de leur députation et il leur promit ses bons offices; mais, ayant dit à l'empereur la nouvelle de la mort de saint Adalbert, il se jeta à ses pieds et lui demanda pour lui-même l'archevêché de Magdebourg comme la récompense qu'il attendait depuis si longtemps pour ses services. L'empereur le lui accorda aussitôt.

Quand il fut sorti Olric et les autres députés lui demandèrent ce qu'il avait fait dans l'affaire qu'ils lui avaient confiée; il leur répondit qu'il avait bien de la peine à faire les siennes propres, tant la cour était corrompue par l'intérêt, principalement les Romains. Enfin il leur dit la chose en confidence ; ensuite il poursuivit publiquement sa prétention devant le Pape Benoît Vil pour faire autoriser sa translation. Le Pape assembla un concile et demanda si Gisiler pouvait passer à l'archevêché de Magdebourg, attendu qu'il n'avait point de siège et que celui de Mersebourg lui avait été ôtépar l'évêque Hillibart. Les juges, qui étaient gagnés, prononcèrent qu'il le pouvait. Ainsi il eut l'archevêché ; l'évêché de Mersebourg fut même supprimé et réuni à celui d'Halbersladt. Voilà du moins comment la chose est racontée par la chronique de Magdebourg, qui attribue à la suppression de l'évêché de Mersebourg les malheurs qui tombèrent sur Othon II. Quant au moine Otric, étantensuite allé à Bénévent, ily tomba malade et y mourut avecun grand regret d'avoir quitté son monastère pour satisfaire son ambition'.

Le plus illustre disciple de saint Adalbert de Magdebourg fut saint Adalbert de Prague. Il naquit en Bohême, et son père, nommé Slavnitz, était comte et seigneur de plusieurs grandes terres. Le fils fut nommé au baptême Voytiech,qui signifiait en esclavon Consolation de l'armée. Ses parents l'ayant voué à Dieu dans une maladie qui lui survint en son enfance, son père l'envoya à Magdebourg pour

» Acla SS. Ord. S. Bened., sect. 6, p. 582.

[De 963 à 99f

êtreinstruitparles soinsde l'archevêque Adalbei t, et il eut pour maître le moine Otric, qui avait un grand nombre de disciples. C'était environ l'an 973, et il fut neuf ans dans cette école. L'archevêque lui changea son nom à la Confirmation et le nomma Adalbert, comme lui. Pendant ses études il se dérobait la nuit pour visiter les pauvres, leur faisait de grandes aumônes et donnait à la prière le temps des récréations. Il se rendit fort savant dans la philosophie humaine.

Après la mort du saint archevêque il retourna en Bohême, rapportant beaucoup de livres, et entra dans le clergé de Prague, sous l'évêque Ditmar, qui mourut peu de temps après, savoir l'an 983, le 2 janvier. Le jeune Adalbert, qui n'était encore que sous-diacre, servait avec les autres aux funérailles de l'évêque. On s'assembla, pour l'élection du successeur, près de la ville de Prague, et le duc de Bohême, Boleslas le Pieux, y assistait avec les seigneurs du pays; tous convinrent qu'ils ne pouvaient choisir d'évêquc plus digne qu' Adalbert, leur compatriote, et, malgré sa résistance, ils l'élurent le i9 février, la même année 983. Ils envoyèrent des députés à l'empereur, qui était à Vérone, au retour de la guerre contre les Sarrasins, pour lui demander la confirmation de cette élection. Adalbert était avec eux, et ils portaient la demande du clergé et du peuple, avec les ordres du duc. L'empereur leur accorda ce qu'ils demandaient, et donna à Adalbert l'anneau etlebâton pastoral ; puis il le fit sacrer par Villegise, archevêque de Mayence, dont il était suffragant et qui se trouva présent. Étant de retour il entra à Prague nu-pieds et fut intronisé avec une grande joie de tout le peuple.

Depuis qu'il fut évôque il mena une vie exemplaire et s'acquitta parfaitement de tous ses devoirs. Il partagea en quatre parts les revenus de l'église, selon les canons : la première pour les réparations et les ornements de l'église, la seconde pour les chanoines, la troisième pour les pauvres, et la quatrième pour lui. Il distribuait de grandes aumônes à toutes les fêtes et nourrissait tous les jours douze pauvres. Il avait un lit de parade, mais il couchait sur la terre et tout au plus sur un

cilice, dormant peu et passant la plupart des nuits en prière. Il observait, comme les moines, lesilencedepuis compiles jusqu'àprime; après prime il donnait audience ; puis il travaillait de ses mains ou lisait l'Écriture sainte avec ses chapelains. Il visitait soigneusement les prisonniers et les malades ; il prêchait assidûment et mêlait dans sa conduite la sévérité et la douceur.

Mais son peuple profitait peu de ses instructions; la plupart semblaient affecter de commettre les désordres dont il voulait les retirer et s'obstinera leur perle. Voyant donc que, loin de leur être utile, il se nuisait à lui-même, il résolut de les quitter principalementpour trois sortes de péchés : la pluralité des femmes, les mariages des clercs, la vente des esclaves chrétiens aux Juifs. Dans le temps même qu'Adalbert était prêt à partir pour Rome il se rencontra que le moine Straquaz vint à Prague. Il était fils de Boleslas le Cruel et frère de Boleslas le Pieux, qui régnait alors en Bohême. Le père, pour expier la mort de saint Venceslas, donna ce fils à Saint-Emméran de Ratisbonne, où il embrassa la vie monastique. Il était donc venu, après plusieurs années, par la permission de son abbé, voir son pays, ses parents et le duc,sonfrère. Le saint évêque Adalbert, l'ayant pris en particulier, lui fit de grandes plaintes de la malice de son peuple, des mariages incestueux et des divorces, de la désobéissance et de la négligence du clergé, de l'arrogance et de la puissance intolérables des seigneurs. Enfin il lui découvrit son dessein d'aller à Rome consulter le Pape et de ne jamais revenir à ce peuple indocile, tt II se rencontre heureusement, ajouta-t-il, que vous êtes frère du duc ; ils vous obéiront plutôt qu'à moi; vous pourrez les réduire par l'autorité de votre frère ; votre noblesse, votre science et la sainteté de votre profession vous rendent digne del'épiscopat; je vous le cède volontiers, et je solliciterai le Pape de vous l'accorder de mou vivant. » En parlant ainsi il lui mit entre les bras le bâton pastoral qu'il tenait. Mais Straquaz le jeta par terre avec indignation et dit : (( Je ne suis ni digne ni capable de l'épiscopat ; je suis moine et mort au monde. » L'ù-

du l'ère chr.J

vêque lui répondit : « Sachez, mon frère, sachez que, ce que vous ne voulez pas faire maintenant à propos, vous le ferez plus tard, et ce sera à votre perte. »

Adalhert vint à Rome en 989, et le Pape Jean XV lui conseilla de quitter son peuple rebelle plutôt que de se perdre avec lui. Ayant donc résolu de passer le reste de sa vie en pays étranger, il commença par disïribuer tout son argent aux pauvres. L'irapé- -atrice Théophanie, mère d'Othon III, qui régnait alors, se trouva dans le même temps à Rome, et sachant que l'évêque Adalbei t voulait aller en pèlerinage à Jérusalem, elle le fit venir secrètement et lui donna tant d'argent que le jeune Gaudence, frère du saint, le pouvait à peine lever de terre. Elle l'obligeait à le prendre pour la dépense de son voyage, mais le saint évêque le distribua entièrement aux pauvres la nuit suivante.

Ayant renvoyé ses gens en Bohême, il changea d'habit, acheta un âne pour porter le bagage, et se mit en chemin, avec trois personnes seulement, pour aller à Jérusalem. Il passa au mont Cassin et y fut reçu avec honneur sans être connu. Quelques jours après, comme il voulait partir, l'abbé Manson, successeur d'Aligerne, vint le trouver avec les principaux du monastère et lui dit : « Vous entreprenez un voyage très- long et plein de grandes distractions ; il est bon de quitter le monde, mais il n'est pas avantageux de changer de place tous les jours. 11 vaut mieux se fixer en un lieu, suivant les maximes de nos pères. » Adalbert reçut ce conseil comme venu du Ciel et résolut de s'arrêter au mont Cassin pour y passer le reste de sa vie.

Mais un des principaux du monastère lui dit un jour, avec plus d'affection que de discrétion : « Mon père, vous feriez bien de prendre ici l'habit monastique et de demeurer avec nous; car, comme vous êtes évêque, vous consacrerez nos églises et ordonnerez nos clercs. » Adalbert, voyant qu'il était découvert, fut sensiblement affligé de ce discours, et aussitôt il alla à Val-de-Luce consulter saint Nil sur ce qu'il avait à faire. Saint Nil sut tout de suite par quel mouvement il agissait, cl dil, depuis, qu'il n'avait

jamais connu personne déplus fervent dans l'amour de Dieu que ce jeune homme. Mais il lui dil : « Je vous recevrais, mon fils, dans ma communauté, si ce n'était lui nuire sans vous servir. Vous voyez à ma barbe et à mon habit que je suis Grec et étranger, et le lieu que nous habitons appartient à ceux que vous quittez ; si je vous reçois ils me chasseront, et vous serez encore plus incertain du lieu de votre retraite. Je vous conseille de retourner à Rome et d'aller trouver de ma part l'abbé Léon, avec une lettre par laquelle je le prierai de vous garder chez lui, ou du moins de vous recommander à l'abbé de Saint-Sabas. »

Adalbert, étant revenu h Rome, s'informa du monastère de l'abbé Léon et apprit que c'était celui de Saint-Alexis. Léon, voulant l'éprouver, le rebuta d'abord et lui parla durement ; mais, le voyant ferme, il le mena au Pape, pour ne rien faire que de son consentement et de l'avis des cardinaux. Enfin il lui donna l'habit le jeudi saint, l'an 990, sans savoir qui il était. Deux de ceux qui avaient suivi Adalbert l'abandonnèrent, voyant qu'il voulait se faire moine; il n'y eut que son frère Gaudence qui lui demeura fidèle et embrassa la même profession. Adalbert s'exerçait à l'obéissance et à l'humilité, servant aux travaux les plus bas dans le monastère.

Cependant, en Bohême, le duc Boleslas, voyant le désordre où cette Église était tombée depuis l'absence de son saint évêque, tint conseil avec son clergé et envoya dire à' Villegise, archevêque de Mayence : « Ou renvoyez-nous Adalbert, notre pasteur, ce que nous aimons mieux, ou ordonnez-nous-en un autre. » L'archevêque, craignant que ce peuple nouvellement converti ne retombât dans ses anciennes erreurs, envoya à Rome deux députés, savoir, Radia, disciple du saint, et Straquaz, moine, tous deux frères du duc, avec des lettres par lesquelles il priait le Pape de renvoyer Adalbert. Le Pape Jean XV tint un concile à Rome, pour ce sujet, l'an 994. Il y eut une grande contestation entre les députés, jui redemandaient leur évêque, et les Romains, qui voulaient le retenir. Enfin les députés l'emportèrent

[De 962 à 99

et le Pape dit : « Nous vous le rendons, à condition que son peuple le conservera, profitant de ses instructions ; mais, s'ils demeurent dans leurs péchés, il pourra les quitter en sûreté. »

Les députés ramenèrent donc Adalbert après qu'il eut mené cinq ans la vie monastique, et, quand il arriva à Prague, tout le peuple vint au-devant de lui et le reçut avec une extrême joie, promettant de suivre en tout ses avis. Mais ils retombèrent bientôt dans leur première négligence et dans tous leurs vices. La femme d'un homme noble étant accusée d'avoir commis un adultère avec un clerc, les parents du mari voulaient la décapiter, suivant la coutume ; elle s'enfuit vers l'évèque, qui, pour lui sauver la vie, l'enferma dans un monastère de religieuses dédié à saint Georges et donna à un homme fidèle la clef de l'église où elle était. Ceux qui poursuivaient la femme vinrent à la maison de l'évèque pendant la nuit, se plaignant qu'il voulait empêcher l'exécution des lois et demandant la coupable avec menaces. Il embrassa les frères qui étaient aveclui, se recommandant à leurs prières, et se jeta au milieu de ces furieux en disant : « Si c'est moi que vous cherchez me voici ! » Un d'entre eux lui dit ; a Tu te flattes en vain de la gloire du martyre ; mais, si on ne nous rend promp. tement cette malheureuse, nous avons tes frères, et nous nous vengerons sur leurs femmes, sur leurs enfants et sur leurs terres. » Cependant un traître leur ayant découvert celui à qui l'évèque avait confié la garde du lieu où était la femme, ils l'intimidèrent tellement qu'il leur en donna l'entrée; ils arrachèrent la femme de l'autel et lui firent couper la tête.

Depuis son retour saint Adalbert commença à travailler à la conversion des Hongrois, voisins de la Bohême ; il y envoya des missionnaires, y alla lui-naême, et y établit un faible commencement de Christianisme; toutefois il y jeta la semence d'une conversion parfaite de la nation entière en baptisant le fils du duc Geisa ; car cet enfant lui, depuis, l'illustre saint Etienne, roi et apôtre de la Hongrie

« AclaSS. On/. S. lioied., scct. b. ^c<aSS., 23 avril.

Le saint évêque, affligé de l'indocilité de son peuple, le quitta une seconde fois et retourna à Rome,-dans son monastère de Saint- Alexis et de Saint-Boniface, sous la conduite de l'abbé Léon, qui fut légat en France. Dans ce monastère il y avait des Grecs qui suivaient la règle de saint Basile et des Latins qui suivaient celle de saint Benoît, et de chacune des deux nations on en remarque quatre distingués par leur mérite. Les quatre Grecs étaient l'abbé Grégoire, le Père Nil ; Jean, infirme ; Stratus, homme d'une simplicité angélique. Les quatre Latins étaient Jean, remarquable par sa sagesse ; Théodore, par son silence ; Jean, par son innocence ; Léon, simple, mais toujours prêt à prêcher. Ce dernier avait été abbé de Nonantule en Lombardie, et, après avoir gouverné ce monastère deux ans, il l'avait remis à l'empereur Othon, lui rendant le bâton pastoral. Il était venu à Rome se rendre simple moine à Saint-Boniface, où il finit ses jours, et il est compté entre les saints. Il ne faut pas le confondre avec Léon, abbé du même monastère.

Saint Nil, que saint Adalbert alla consulter, était né à Rossane, capitale de la Calabre, la seule ville que les Grecs y avaient conservée, le reste du pays étant désolé par les courses des Sarrasins. Son beau naturel fut cultivé par l'élude ; il lisait continuellement l'Écriture sainte et prenait un plaisir singulier aux vies des Pères, ce qui lui inspira une grande aversion du vice et des mauvaises curiosités.comme des caractères et des paroles superstitieuses contre divers accidents. Ayant perdu ses parents il demeura sous la conduite d'une sœur aînée, qui était aussi très-pieuse ; mais, étant arrivé à la fleur de la jeunesse, il atfira les désirs de toutes|les filles par sa beauté et l'agrément de sa voix, et, de son côté, il fut épris de la plus belle d'entre elles, quoiqu'elle fût de basse naissance, et le premier fruit de leur union fut une fille. Toutefois la pensée de la mortel des supplices éternels commença à le relever de cette chute, et ces senliments devinrent bien plus vils dans une fièvre ardente dont il fut attaqué.

Un jour donc, sans avoir rien dit à pci-

de l'ère chr.]

sonne, il alla chez des gens qui lui devaient de l'argent et leur dit qu'il avait trouvé une très-belle vigne et qu'il voulait l'acheter. Il prit d'eux, ce qu'ils avaient, et, nonobstant sa fièvre, il partit accompagné d'un moine nonimé Grégoire, qui le conduisait à son monastère. En passant une rivière il fut tout d'un coup délivré de sa maladie, ce qu'il prit pour une marque assurée que ce voyage était agréable à Dieu. Il arriva donc au monastère de Mercure, et, entre autres grands personnages, il y trouva Jean, Fantin et Zacharie. Il fut surpris de leur extérieur et de la pauvreté de leur habit, et son zèle pour la perfection en fut plus ardent. Eux, de leur côté, voyant la sagesse de ce jeune homme, la douceur de sa voix dans la lecture et la pénétration de son esprit, jugèrent dès lors que non-seulement il ferait un grand progrès dans la vertu, mais qu'il serait utile au salut de plusieurs autres.

Mais peu de temps après il vint des lettres menaçantes de la part du gouverneur de la province, portant que, si quelqu'un était assez hardi pour imposer les mains à ce jeune homme, il aurait le poing coupé et (]ue le monastère serait confisqué. Les supérieurs résolurent donc de l'envoyer sous une autre domination pour recevoir le saint habit, et il se détermina à entrer dans le monastère de Saint-Nazaire. En chemin il rencontra un Sarrasin qui lui demanda qui il était, d'où il était et où il allait. Nil lui dit simplement la vérité, et le Sarrasin fut surpris de lui voir prendre une telle résolution étant si jeune ; car il n'avait pas trente ans, et il portait encore son habit séculier, qui était trèsriche. « Tu devrais attendre, dit-il, à la vieillesse pour l'engager dans la vie monastique, si tu l'as résolu. — Non, répondit-il; Dieu ne veut pas que nous soyons bons par nécessité ; un vieillard n'a plus la force de le servir, non plus que de porter les armés pour son prince. Je veux servir Dieu dans ma jeunesse afin qu'il honore ma vieillesse. » Le Sarrasin, touché de ce discours, lui montra son chemin et le quitta en lui donnant des bénédictions et en l'encourageant à suivre son dessein. Nil fut saisi de crainte, songeant au péril qu'il avait évité, et sa peur aug-

menta quand il entendit le Sarrasin revenir en courant et en criant qu'ill'attendît. Celuici, l'ayant rejoint, lui donna des pains fort blancs, qu'il avait apportés, voyant qu'il n'avait point de provisions, et lui fit excuse de n'avoir rien de meilleur à lui donner; mais en même temps il blâma sa crainte et la mauvaise opinion qu'il avait de lui.

Étant près du monastère, l'ennemi des bons lui apparut sous la forme d'un cavalier pour le détourner d'y entrer, disant mille maux des moines, les traitant d'avares, d'orgueilleux, degourmands. « Je tiendrais, dit-il, tout entier avec mon cheval dans une des chaudières de leur cuisine. » Nil voulait lui répondre ; mais il s'enfuit aux premiers mots, sans l'écouter, et Nil faisant de temps en temps le signe de la croix, entra enfin dans le monastère de Saint-Nazaire. L'abbé et les moines le reçurent avec grande charité, et, le voyant fatigué, ils lui donnèrent du poisson et du vin ; mais il se contenta de pain et d'eau. Il pria qu'on lui donnât l'habit monastique, à condition toutefois qu'au bout de quarante jours il retournerait au monastère où il avait d'abord été reçu. L'abbé voulait, aussitôt qu'on l'eut fait moine, lui donner le gouvernement d'un autre monastère; mais Nil trouva cette proposition si étrange que dès lors il fit serment de n'accepter jamais aucune dignité.

I Le temps étant accompli, il retourna au monastère de Mercure, où les Pères le reçurent avec une grande joie, particulièrement Fantin, avec lequel il lia une amitié trèsétroite. On en parla quelque temps après à Jean, supérieur de tous les monastères, qui, ayant éprouvé son obéissance en plusieurs manières, en demeura très-salisfait elle retint quelque temps auprès de lui. Ensuite, du consentement des Pères, il se retira, près du monastère, dans une caverne où était un autel dédié à saint Michel. Là il s'imposa celte manière de vie: depuis le matin jusqu'à tierce il s'appliquait à écrire ; car il écrivait bien et vite ; depuis tierce jusqu'à sexte il se tenait devant la croix, récitant le psautier et faisant mille génuflexions ; depuis sexte jusqu'à none il demeurait assis, lisant et étudiant l'Écriture sainte et les Pères, Après

(De 9i)2à 091

avoir dit none et vêpres il sortait de sa cellule pour se promener et se délasser, sans toutefois se détourner de Dieu, qu'il considérait dans ses créatures, méditant quelques passages des Pères. Après le soleil couché il se mettait à table, et mangeait ou du pain sec, ou, sans pain, des herbes cuites, ou du fruit, selon la saison. Sa table était une grosse pierre et son plat un morceau de pot de terre; il ne buvait que de l'eau et par mesure. Il essayait d'imiter toutes les manières de vivre qu'il lisait dans les anciens; ainsi il passa jusqu'à vingt jours sans manger que deux t'ois, et il fit trois fois cette expérience. Pendant un an il ne but qu'une fois le mois, quoiqu'il ne mangeât que du pain sec; mais il quitta cette pratique pour ne pas se dessécher le poumon, caria soif ne l'incommodait que les huit premiers jours. Toutefois il passait souvent le carême sans boire et sans manger, ne prenant que la sainte communion. La nuit il donnait une heure au sommeil pour la digestion ; ensuite il récitait le psautier, faisant cinq cents génuflexions, puis il disait les prières des nocturnes et des matines ; car il était persuadé qu'un ermite doit faire beaucoup plus d'exercices de piété que celui qui vit en communauté. Son habit était un sac de poil de chèvre qu'il portait un an, et sa ceinture était une corde qu'il n'ôtait qu'une fois l'année, souffrant patiemment la vermine qui le rongeait. Il n'avait ni lit, ni siège, ni coffre, ni sac; son encrier était de la cire appliquée sur du bois. Tel était son amour pour la pauvreté.

Un des frères le pria de trouver bon qu'il demeurât avec lui, et, l'ayant obtenu à gratid'peine, il lui dit : « Mon Père, j'ai trois pièces d'argent; que voulez-vous que j'en fasse ? » Nil lui répondit : « Donnez-les aux pauvres et ne gardez que votre psautier. » Il le fit ; mais, après avoir demeuré quelque temps avec le saint homme, il s'enimya de cette vie si austère et commença à chercher querelle pour le mettre en colère. Nil lui dit doucement : « Mon frère, le Seigneur nous a appelés en paix. Si vous ne pouvez plus me souffrir allez en paix où il vous plaira ; car je vois que vous ne pouvez vous défaire de l'ambilion et du désir du sacci docc. » L'autre lui

dit tout en colère : Rendez-moi mes trois pièces d'argent et je m'en irai. Qu'avais-je affaire de les donner aux pauvres? i) Nil lui répondit : (I Mon frère, écrivez sur un morceau de papier que j'en recevrai la récompense dans le ciel et le mettez sur l'autel, et je vous les rendrai aussitôt. » L'autre voulut voir comment Nil, qui n'avait pas une obole, accomplirait sa promesse et fit ce qu'il désirait. Nil, ayant reçu son écrit, descendit au monastère de Castel et y emprunta trois pièces d'argent qu'il lui donna. Le mauvais moine se retira, suivit ses désirs et mourut quelque temps après; mais Nil, étant rentré dans sa caverne, écrivit en douze jours trois psautiers et acquita sa dette.

Quelques années après le bienheureux Fantin tomba dans une espèce d'extase qui parut surnaturelle à ceux qui connaissaient sa vertu ; car il sortait du monastère et allait de côté et d'autre, faisant des lamentations continuelles sur les églises, les monastères et les livres. Il disait que les églises étaient pleines d'ânes et de mulets qui les profanaient par leurs ordures, les monastères brûlés et perdus, les livres mouillés et devenus inutiles, en sorte qu'on n'aurait plus de quoi lire. Quand il rencontrait un des frères de son monastère il le pleurait comme mort et disait: « C'est moi qui t'ai tué, mon enfant. » En parlant ainsi il ne voulait ni loger sous un toit, ni prendre de nourriture ordinaire, mais, errant par les déserts, il vivait d'herbes sauvages. On crut que, comme un autre Jérémie, il prédisait l'incursion des Sarrasins qui désolèrent le pays peu de temps après, ou plutôt la décadence des monastères et le relâchement de la discipline. Nil, sensiblement aifligé de voir l'abbé Fantin en cet état, le suivait et s'efforçait de lui persuader de rentrer dans le monastère ; mais Fantin l'assura qu'il n'y retournerait pas etqu'il mourrait dans une terre étrangère. En effet, prenant avec lui deux de ses disciples, Vital et Nicéphore, il alla dans le Péloponèse, demeura longtemps à Gorinthe, où il procura le salut de plusieurs, visita l'église de la Sainte- Vierge à Athènes, se rendit à Larisse, séjourna douze ans àThcssalonique, oùildevint célèbre par ses vertus cl ses miracles, et enfin

de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 129

alla mourir, dans une extrême vieillesse, à Constantinople. Les Grecs et les Latins honorent sa mémoire le 30 août

Nil étant revenu à sa caverne, les Pères du monastère de Fantin vinrent le prierde vouloir bien y venir et de leur choisir un aljbé ; car ils le connaissaient assez pour n'oser lui proposer de l'être luirmême. Il entra dans le monastère et assembla lacommunauté dans l'église; mais, après la prière, Luc, frère de Fantin, pritNil par lespieds, le conjurant, au nom de la sainte Trinité et de tout ce qu'il y a de plus saint, d'être leur abbé. Nil retourna contre Luc ses propres conjurations et le fît élire abbé ; car, quoiqu'il ne fût pas fort savant dans les saintes Écritures, il avait le ta* lent de gouverner et une grande vertu. C'est ainsi que Nil évita cette tentation.

Pendant qu'ilétaitencore danssa caverne il lui vint un disciple nommé Étienne, homme d'une grande simplicité, mais d'une patience et d'une obéissance merveilleuses. Les Sarrasins ayant couru pendantun an toute laCalabre, le bruit se répandit qu'ils viendraient aussi au canton de Mercure et qu'ils n'épargneraient ni monastères ni moines. Tous se réfugièrent dans les châteaux les plus proches, et Élienne, se trouvant au monastère de Saint-Fantin, suivit les moines, n'ayant pas le temps de retourner à la caverne. Nil luimême, voyant déjà la poussière qui marquait la marche des ennemis, ne voulut pas tenter Dieu et se cacha dans un lieu détourné; puis il revint le jour suivant à sa caverne, d'où ils avaient emporté le cilice qu'il avait pour changer. Étant descendu au monastère il trouva qu'ils y avaient tout ravagé ,et, croyant qu'ils avaient enlevé Étienne, il résolutde se rendre esclave avec lui ; mais il apprit qu'il s'était sauvé avec les moines, et, après que les Sarrasins furent passés, Nil et Étienne re. tournèrent à leur caverne et reprirent leur première façon de vivre.

Quelque temps après, Nil ayant envoyé Élienne à Rossane pour acheter du parchemin, il en revint accompagné d'un vieillard nommé Georges, des principaux de la ville, .<(\ui croyait être appelé de Dieu à mener la

fAclaSS., 30 août.

VU

vie solitaire et s'offrit à Nil pour faire ce qui lui plairait. Nil lui répondit : «Mon frère, ce n'est pas pour notre vertu que nous demeurons dans ce désert; mais, parce que nous ne pouvons porter la règle de la vie commune, nous nous sommes séparés des hommes, comme des lépreux. Vous faites bien de chercher votre salut; allez donc à quelque communauté où vous trouverez le repos de l'âme et du corps. » Mais Georges demeura ferme et ne voulut point quitter le saint, qui conçut pour lui une affection filiale.

Enfin, comme les Sarrasins revenaient de temps en temps dans ces quartiers-là et que la caverne était sur leur passage, Nil et ses disciples jugèrent qu'ils ne pouvaient y demeurer. Il vint donc s'établir à Rossane, en un lieu qui étaità lui, oùil y avait un oratoire de Saint-Adrien. Là il lui vint encore quelques disciples, et, parla suite du temps, ils se trouvèrent jusqu'à douze et plus, en sorte que ce lieu devint un monastère. 11 y avait dans le voisinage deux frères, qui, touchés d'envie, commencèrent à médire de saint Nil et à le traiter d'hypocrite et d'imposteur; mais il ne s'en défenditqu'en leur donnant des bénédictions et des louanges, et, un jour qu'ils l'avaient extrêmement maltraité, il vint les trouver comme ils mangeaient, se mit à genoux et leur demanda pardon. Enfin il les gagna tellement que l'aîné, en mourant, lui donna tout son bien et lui recommanda son frère.

Saint Nil ne voulait point que son monastère eût rien au delà du nécessaire, disant que le surplus n'était qu'avarice. Trois de ses moines ayant mangé hors delà maison il leur dit: « Étes-vous mes esclaves pour vous cacher ainsi de moi ? Vous êtes mes frères ; notre pain est votre travail, et personne ne vous contraint à rien faire contre votre volonté. » Sa communauté croissant, il ne voulut jamais prendre le titre d'abbé ou d'hégumène, pour mieux observer le précepte de l'Évangile de ne point se nommer maître; mais il donna le titre d'hégumène à d'autres, dont le premier fut Proclus, homme trèsversé dans la connaissance des auteurs sacrés et profanes et qui laissa lui-même plusieurs écrits.

Un grand tremblement de terre, qui arriva

[De 962 à 991

dans la Campanie et la Calabre, ayant presque renversé la ville de Rossane, saint Nil voulut aller voir ce désastre de sa patrie; mais pour se déguiser il mit autour de sa tête une peau de renard qu'il avait trouvée en chemin et portait sur l'épaule son manteau pendu à son bâton. Les enfants lui jetaient des pierres et criaient après lui : « Au caloyer bulgare ! » D'autres l'appelaient Franc ou Arménien. Le soir, s'étant remis en son état ordinaire, il entra dans la grande église pour prier la sainte Vierge, sa patronne, et fut reconnu par quelques prêtres, qui se jetèrent à ses pieds, fort surpris de son arrivée. Après les avoir consolés par ses discours de piété, il demeura avec un nommé Caniscas, dont il avait été disciple, l'exhortant à quitter le monde, car il avait toujours mené une vie fort pure ; mais il ne put le persuader, à cause de l'avarice qui le dominait, et il mourut quelque temps après, avec un repentir inutile de ne l'avoir pas écouté.

Il faisait souvent réflexion sur la douceuide la solitude et le dégagement de la pauvreté, sans soins comme sans biens, et il trouvait qu'en vivant avec les autres loin d'avancer dans la vertu on recule; leur conversation même lui était à charge, parce qu'elle le détournait de la contemplation et de l'occupation intérieure. A ces pensées il opposait le précepte de l'Apôtre : « Que personne ne cherche son avantage, mais celui des autres pour leur salut. » Il résolut donc d'éprouver ses disciples par quelque commandement déraisonnable, et, s'ils y obéissaient sans examen, de prendre le parti de demeurer avec eux. Un jour, après l'office du matin, il leur dit : « Mes Pères, nous avons planté trop de vignes et ce n'est qu'avarice d'avoir plus que le nécessaire ; venez en couper une partie. » Ils y consentirent, et, ayant pris la cognée, il les ujiena à la plus belle et la meilleure de leurs vignes. Ils le suivirent tous et se mirent à couper depuis le matin jusqu'à tierce. Alors, voyant leur obéissance, il promit à Dieu de ne les quitter de sa vie; mais le bruit de cette ûction s'étant répandu d'un côtéjusqu'au mont Athos, et de l'autre jusqu'en Sicile, personne n'y pouvait rien comprendre et on l'interprétait diversement.

Un jour, comme il était à Rossane, un peu indisposé, Théophylacte, métropolitain de Calabre, et Léon, officier de la garde impériale, tous deux gens d'esprit et savants, vinrent le voir, avec des magistrats, des prêtres et une grande partie du peuple, à dessein de lui faire des questions sur l'Écriture, plutôt pour l'éprouver que pour s'instruire. Le saint, qui s'en aperçut, pria Jésus-Christ de lui faire la grâce de penser et de parler de la manière convenable. Après qu'ils se furent salués et assis, il donna à l'officier un livre qu'il avait à la main etqui était de saint Siméon d'Antioche, et lui fit lire cette sentence, que, « de dix mille âmes, à peine s'en trouve-t-il une, dans le temps présent, qui sorte entre les mains des anges. » A ces mots tous les assistants commencèrentà dire d'une voix : « A Dieu ne plaise ! cela n'est pas vrai I Celui qui l'a dit est hérétique ! C'est donc en vain que nous avons- été baptisés et que nous adorons la croix, que nous communions et que nous portons le nom de chrétiens ! •> Saint Nil, voyant que le métropolitain et l'officier ne disaient rien à ceux qui parlaient ainsi, répondit doucement : « Et que direzvous donc si je vous montre que saint Basile, saint Chrysostome, saint Éphrem, saint Théodore Studite, saint Paul même et l'Évangile disent la même chose? Dieu ne vous a point d'obligation de ce que vous venez de dire. Vous n'oseriez faire profession d'aucune hérésie ; le peuple vous lapiderait; mais sachez que, si vous n'êtes vertueux et trèsverîueux, vous n'éviterez point la peine éternelle. )) Ils furent touchés de ce discours et commencèrent tous à soupirer et à dire : « Malheur à nous, pécheurs que nous sommes I »

Nicolas, premier écuyer, lui dit : « Mon Père, pourquoi l'Évangile dit-il : Celui qui donneraà un de ces moindres un verre d'eau froide ne perdra pas sa récompense ? » U répondit : « Cela est dit pour ceux qui n'ont rien, afin que personne ne s'excuse sur ce qu'il n'a pas de bois pour faire chauffer l'eau. Mais vous, qui enlevez au pauvre jusqu'à l'eau froide, que feroz-vous?» Celui-ci gardant le silence, un autre dit : «Mon Père, je voudrais bien savoir si Salomon est sauvé ou

de l'ère chr.] DÊ L' ÉGLISE

damné. » Saint Nil, connaissant par l'esprit que c'était un débauché, lui dit : « Et moi je voudrais bien savoir si vous-môme vous serez sauvé ou damné. Que nous importe, à vous et à moi, que Salomon le soit ? C'est pour nous qu'il est écrit : Quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère. Quant à Salomon, nous ne trouvons nulle part dans l'Écriture qu'il se soit repenti, comme nous le trouvons de Malassès. »

Un prêtre se leva ensuite et dit : « Mon Père, de quel arbre Adam mangea-t-il dans le paradis ?» Il répondit : « D'un pommier sauvage. » Tous se prirent à rire, et Nil leur dit : « N'en riezpas, la réponse est conforme à la demande. Comment vous dirions-nous ce que l'Écriture ne nous a point découvert ? Au lieu de penser comment vous avez été formé, comment vous avez été mis dans le paradis, les préceptes que vous avez reçus et que vous n'avez pas gardés, ce qui vous a fait chasser du paradis, et comment vous pourrez y rentrer ; au lieu de tout cela vous me demandez le nom d'un arbre ; et quand vous l'auriez appris vous demanderiez ensuite quelle en était la racine, ou les feuilles, ou l'écorce, et s'il était grand ou petit. » Après quelques autres entretiens ils se retirèrent, et le métropolitain lui-même dit que ce caloyer était un grand personnage. L'officier Léon l'éprouva d'une manière plus sensible. Étant revenu une autre fois avec l'écuyer Nicolas pour entendre discourir le saint, ils se couchèrent ensuite tous deux sur l'herbe et s'amusèrent à se mettre l'un à l'autre sur la tête un cucuUe de moine qu'ils trouvèrent sous leur main. Nil, qui de sa cellule les voyait rire de ce jeu, leur dit d'une voix sévère : « Ce que vous tournez maintenant en dérision, vous le demanderez avec empressement pour vouscouvrirla tète, et vous ne pourrez l'avoir. » Aussitôt l'officier Léon s'en retourne avec un violent mal de tête, se met au lit et appelle un prêtre, qui, s'étant approché, le trouve mort.

Eupraxius, gouverneur deCalabre, fit une expérience pareille, mais qui se termina plus heureusement. Ce personnage avait fondé à Rossane un monastère de filles qui était

tombé en décadence lorsque Eupraxius fut retouriiéàConstantinople ; saint Nil prit soin de le rétablir. Toutefois des gens malintentionnés mandèrent à Eupraxius que Nil avait pillé ce monastère, ce qui lui fit écrire des lettres menaçantes contre le saint. Il revint en Calabre avec beaucoupd'apparcil, comme gouverneur, et tous abbés de );i pi ovince allèrent, avec des présents, le complimenter et lui demander sa protection. Il n'y eut que Nil qui n'y alla point et qui demeura tranquille dans son monastère, priant Dieu pour le salut du gouverneur; ce qui augmenta beaucoup son indignation, et il cherchait les moyens de la satisfaire. Mais il lui vint un ulcère qui le tourmenta pendant trois ans et lui consuma les parties que l'on ne nomme point, avec une infection insupportable. Il reconnutque c'élaitia punition de ses débauches, se repentit de ses emportements contre le saint abbé et l'envoya prier devenir le voir et de lui donner sa bénédiction. Le saint homme se fit prier longtemps, pour l'humilier àson tour, et n'y alla qu'au bout de trois ans, lorsqu'il sut que le mal attaquait déjà les parties nobles.

Legouverneur lui embrassa les pieds», fondant en larmes, et, Nil l'ayant relevé, il !-ui fit la confession de tous ses péchés et le conjura de lui donncrl'habit monastique, disant qu'il avait fait vœu d'être moine. Le saint lui répondit : « Vous n'ignorez pas que tous ceux qui ont péché après le baptême sont obligés, sans aucun vœu, à embrasser la pénitence; mais, quant à vous donner l'habit, je ne suis qu'un simple moine, sans aucun ordre ecclésiastique. Voici un métropolitain (c'était celui de Sainte-Séverine), voici des évêques et des archimandrites, c'est à eux d'accomplir votre souhait. » Toutefois Eupraxius le pria tant qu'il lui coupa les cheveux de sa main et le revêtit de l'habit monastique, en présence des évêques et des abbés. Le médecin qui était présent, ^t qui était un Juif, sortit alors et dit : «J'ai vu aujourd'hui des merveilles telles que nous avons entendu qu'il s'en faisait autrefois. J'ai vu le prophète Daniel apprivoisant les lions ; car qui jamais osa toucherce lion delà main ? Le nouveau Daniel vient de lui couper les

HISTOIHE UN

[VERSELLE

]De 962 à 991

clieveux et de lui mettre l'habit monastique.» De son côté le gouverneur pria le saint, les évêques et les abbés à manger, et les servit à table lui-même, tant il se trouva de force, quojque depuis trois ans il n'eût pu sortir du lit. Puis il distribua de sa main aux pauvres tout ce qu'il avait ou le légua aux églises; il affranchit tous ses esclaves et mourut trois jours après, plein de componction et d'espérance. Il avait fait Nil exécuteur de son testament ; mais le saint homme ne voulut point s'embarrasser dans tant d'affaires et s'en déchargea sur le métropolitain.

Il délivra plusieurs possédés enleurfaisant faire l'onction de l'huile par les prêtres ou en les envoyant à Rome au tombeau des apôtres ; mais il ne voulut pas leur faire le moindre signe de croix de sa main. Quelque répugnance qu'il eût à venir dans le monde et à en voir le tumulte, il ne laissait pas, dans l'occasion, d'intercéder pour le peuple auprès des magistrats, afin de sauver les malheureux opprimés et quelquefois les coupables, et il ne craignait point de souffrir pour cet effet la fatigue de marcher à pied et les incommodités des saisons. Plusieurs des officiers qui venaient en Italie lui offraient de grandes sommes d'argent pour la subsistance de sa communauté ou pour les pauvres; mais il leur disait : o Mes frères seront heureux, suivant le psaume, s'ils vivent du travail de leurs mains, et les pauvres crieront contre vous comme retenant leur bien, et m'admireront comme possédant tout sans rien avoir. »

Un eunuque de la chambre de l'empereur, l'ayant prié de venir le voir, lui dit: «Je n'ai point de parents et j'ai de grands biens; j'ai résolu de les donner à Dieu et de fonder un monastère. Venez avec moi à Constantinople; je prendrai le saint habit de votre main et je vous ferai converser familière ment avec l'empereur, comme vous êtes ici avec moi.» Nil fît, selon sa coutume, le signe de la croix sur sa poitrine et répondit à l'eunuque : «Votre dessein est beau et agréable à Dieu, mais il ne me convient pas de quitter le dé- Tcrtet les pauvres qui souffrent avec moi pour me promener dans les villes et me caargci d'affaires. Manque-t-onà Constanti-

nople de moines et d'abbés pour donner l'habit à ceux qui veulent quitter le monde? Que si vous voulez absolument que je vous le donne, venez marcher dans la voie étroite avec nous.» L'eunuque insistait pour accomplir son dessein, et le saint abbé, l'ayant quitté, remerciait Dieu de l'avoir délivré de ce piège de l'ennemi.

L'archevêque de Rossane étant mort, tous convinrent qu'il fallait surprendre l'abbé Nil et le forcer à remplir cette place. Les magistrats et les principaux du clergé marchaient déjà pour exécuter leur dessein; mais quelqu'un les prévint, croyant porter au Père une agréable nouvelle. Il le remercia et lui fît même donner un présent ; mais il se retira au fond d'une montagne avec un des moines, et se cacha si bien qu'on ne put jamais le trouver. Les prêtres et les magistrats qui étaient venus au monastère, après avoir bien cherché et longtemps attendu, s'en retournèrent fort affligés et furent contraints d'élire un autre archevêque.

Quelque temps après, les Sarrasins ayant fait une incursion dans la Calabre, saint Nil se retira dans la forteresse avec ses moines, excepté trois, qui, étant demeurés dans le monastère, furent priset emmenés en Sicile. SaintNilsongeaà lesretirer, et, ayant amassé cent tarins d'or des revenus du monastère, il les envoya à Palerme, par un frère fidèle, avec un mulet qu'on lui avait donné et une lettre adressée au secrétaire de l'émir, qui était chrétien et pieux. Il lut la lettre à l'émir, son maître, qui admira la sagesse et la vertu du saint abbé, et ayant fait venir les moines, il les traita avec honneur et retint seulement le mulet pour se souvenir d'eux ; mais il les renvoya avec l'argent et plusieurs peaux de cerfs, les chargeant d'une lettre où il disait : « Si tes moines ont été maltraités c'est ta faute ; si tu t'étais fait connaître à moi je t'aurais envoyé une sauvegarde avec laquelle tu n'aurais pas eu besoin desortir de ton monastère, et, si lu voulais bien venir chez moi, tu pourrais t'établir dans tout le pays, et je le traiterais avec toute sorte d'honneur et de respect. »

Le saint homme, prévoyant que toute la Calabre allait être ravagée par les Sarrasins

de l'ère chr.]

DE L'ËGLISE CATHOLIQUE.

résolut d'en sortir ; mais il ne voulut pas aller en Orient, craignant la grande opinion que l'on avait de lui ; car sa réputation était venue jusqu'aux empereurs. II aima donc mieux demeurer chezles Latins, où il croyait être inconnu; mais il était regardé partout comme un apôtre ; car, étant venu à Gapoue, il fut reçu avec très-grand honneur par le prince Pandolfe et les premiers de la ville, jusque-là qu'ils voulaientlefaireévêque, et ils l'eussent fait si le prince ne fût pas mort. Mais ils appelèrent Aligerne, abbé du Mont- Cassin,et lui enjoignirent de donner au saint abbé un des monastères de la dépendance du sien, tel qu'il voudrait.

Saint Nil étant donc allé voir le fameux monastère du Mont-Cassin, toute la communauté vint au-devant de lui jusqu'au pied de la montagne, les prêtres et les diacres revêtus de leurs ornements, comme un jour de fête, portant des cierges et des encensoirs. Il guérit toutes leurs maladies corporelles et spirituelles, et admira le bel ordre et la régularité de cette maison, qu'il trouva au-dessus de celle des Grecs. Ensuite l'abbé Aligerne, qui était lui-même en réputation de sainteté, et les principaux d'entre les moines le conduisirent au monastère qui lui était destiné, savoir Saint-Michel en Val-de-Luce, où il demeura quinze ans. L'abbé et les moines le prièrent de venir avec toute sa communauté au grand monastère et d'y célébrer l'office en grec. D'abord il s'en excusait par humilité, mais enfin il l'accorda. Il composa une hymne en l'honneur de saint Benoît, comprenant tous ses miracles, et, prenant toute sa communauté, qui était de plus de soixante moines, il monta au Mont-Cassin et y célébra les vigiles d'un chant fort harmonieux ; car il y en avait plusieurs qu'il avait instruits à lire et à chanter parfaitement.

Après l'office tous les moines latins vinrent le trouver, avec la permission de leur abbé, et lui firent diverses questions sur les devoirs des moines et sur des passages de l'Écriture, et il leur répondit en latin. Un d'eux lui demanda : « Si une fois dans l'année je mange de la viande par condescendance pour mon corps, quel mal y aura-t-il ?» Saint Nil répondit : « Si vous vous portez

bien toute l'année et qu'une seule fois vous tombiez et vous rompiez une jambe, quel mal y aura-t-il ? » Ils l'interrogèrent aussi touchant le jeûne du samedi ; il répondit : « Que celui qui mange ne méprfse point celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne condanuie pomt celui qui mange. Si vous nous reprenez de ce que nous ne jeûnons pas le samedi, prenez garde de combattre les colonnes de l'Église, saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire, saint Gbrysostome et les conciles mêmes. Nous faisons bien de ne pas jeûner le samedi, pour nous opposer aux manichéens qui s'affligent ce jour-là en haine de TAncien Testament ; mais nous ne nous abstenons pas du travail, pour ne pas nous conformer aux Juifs. Vous aussi vous avez raison de jeûner ce jour-là pour vous préparer au dimanche *. » C'est ainsi que saint Nil, par ses instructions et ses exemples, sanctifiait l'Italie méridionale et cimentaitl'union religieuse entre les Grecs et les Latins. Nous avons sa vie très-bien écrite par un de ses disciples.

Dans le même temps Dieu suscitait dans l'Italie septentrionale un autre apôtre, un autre patriarche de la vie solitaire : c'était saint Romuald. Il naquit à Ravenne, de l'illustre famille des ducs, et, dans sa première jeunesse, cédant au penchant de l'âge et abusant de la commodité des richesses, il s'abandonna à l'impureté. Toutefois, ayant la crainte de Dieu, il s'efforçait souvent de se relever et se proposait de faire quelque chos? de grand. Quand il était à la chasse, s'il trou vait dans le bois un endroit agréable, il disait en lui-même : « Que des ermites seraient bien ici ! qu'ils y seraient en repos et à couvert des agitations du siècle ! » Son père, nommé Sergius, était homme du monde et fort attaché à ses intérêts. Il avait pris querelle avec un de ses parents pour un pré qu'ils se disputaient ; voyant que son fils Romuald mollissait dans cette affaire et avait une extrême horreur de faire mourir ce parent, il le menaça de le déshériter. Enfin on en vint aux mains, et le parent fut tué de la main de Sergius. Quoique Romuald n'eût eu

» Acta SS., 26 sept

d'autre part an meurtre que d'y avoir été présent, il voulut en faire pénitence pendant quarante jours et se retira pour cet effet au monastère de Saint-Apollinaire de Classe.

Là, touché par les exhortations d'un frère convers, il résolut de se donner entièrement à Dieu et demanda l'habit monastique ; mais les moines, craignant la dureté de son père, n'osaient le lui accorder. Romuald s'adressa donc à Honestus, archevêque de Ravenne, qui avait été abbé de Classe. Ce prélat l'exhorta à suivre son saint désir et commanda aux moines de le recevoir sans hésiter, ce qu'ils firent, appuyés d'une telle autorité. Romuald avait alors vingt-quatre ans, et Honestus était entré dans le siège de Ravenne l'an 971, d'où il s'ensuit que Romuald ne pouvait être né plus tôt que vers l'an 952. Il demeura environ trois ans au monastère de Classe ; mais, voyant que l'observance y était relâchée, il commença à reprendre sévèrement les moines, leur mettant la règle devant les yeux. Indignés delà hardiesse de ce jeune homme ils résolurent sa mort, et, comme il se levait la nuit avant les autres pour prier, ils voulaient le précipiter d'une terra,sse ; mais, averti par un des complices, il évita le péril.

Comme il avançait de plus en plus dans le désir delà perfection, il apprit qu'il y avait près de Venise un ermite nommé Marin, d'unehautespiritualité. Ayantdonc demandé le consentement de l'abbé et des moines de Classe, qui lui fut facilement accordé, il s'embarqua pour l'aller trouver et se mit sous sa conduite. Marin était un homme d'une giande simplicité et d'une grande pureté, mais qui n'avait point eu de maître dans la vie solitaire. Il récitait tous les jours le psautier, et, comme Romuald ne savait rien quand il quitta le inonde, à peine pouvait-il encore lire en ce temps-là. Marin lui donnait des coups de baguette sur la tête du côté gauche pour le corriger, et Romuald, apiès l'avoir longtemps souffert, lui dit enfin : « Mon maître, frappez-moi, s'il vous plaît, du côté droit, car je n'entends presque plus du côté gauche.» Marin admira sa patience el radoucit son indiscrète sévérité.

Pierre Ui séole, alors duc ou doge de Ve-

nise, était monté à cette dignité par le crime. Vital Candidien, son prédécesseur, étant devenu suspect aux Vénitiens, ils conspirèrent contrelui et résolurent de l'attaquer dans son palais et de le tuer avec toute sa famille; mais, comme il se tenait sur ses gardes, ils s'avisèrent de brûler la maison de Pierre Urséole.contiguëau palais, etl'y firent consentir en lui promettant de le faire duc, ce qui fut exécuté. Pierre, ayant ainsi satisfait son ambition, fut touché du remords de son crime et demanda conseil à un abbé nommé Guérin, qui était venu des Gaules, allant en divers lieux faire des pèlerinages de dévotion. Il consulta aussi Marin et Romuald, et tous trois convinrent que Pierre devait renoncer non-seulement à sa dignité mal acquise, mais encore au monde, et embrasser la vie monastique. Il se déroba donc secrètement à sa femme et à sa famille, avec un de ses amis, nommé Jean Gradenic ; ils allèrent joindre les trois autres, et, s'étant embarqués tous cinq, ils arrivèrent dans les Gaules, au monastère de Saint-Michel de Cusan, que Guérin gouvernait dès l'an 978. Pierre Urséole et Gradenic s'en rendirent moines ; mais Marin et Romuald demeurèrent près du monastère, continuant à mener la vie érémitique à laquelle ils étaient accoutumés, et au bout d'un an les deux autres se joignirent à eux.

Comme autrefois saint Antoine Romuald eut à souffrir bien des assauts de la part des malins esprits; mais, comme Antoine, illes vainquit par la foi, l'humilité et la confiance eu Dieu. Il se distingua tellement entre ses compagnons par son zèle qu'il devint bientôt leur maître, et Marin lui-même se soumit à sa conduite. Pendant un an Romuald ne prit pour nourriture, par jour, qu'une poignée de pois chicbes, et pendant trois ans lui et Gradenic vécurent du blé qu'ils recueillaient en labourant à la main, redoublant ainsi par leur travail la rigueur du jeûne. Romuald ayant lu dans la Vie des Pères que quelquesuns jeûnaient toute la semaine, hors le samedi elle dimanche, entreprit de les imiter et vécut ainsi plus de quinze ans. Ensuite il remit au jeudi le soulagement qu'il prenait le samedi, tant pour se conformer à l'usage

de l'fere chr.ï DE L'ÉGLISE

de l'Église romaine que pour rendre le jeûne plus supportable, n'étantque de deux ou trois jours de suite. Il fit, depuis, la règle des ermites de jeûner tous les jours, hors le jeudi et le dimanche, auxquels ils pouvaient manger des herbes et user de toute sorte de boisson ; mais pendant les deux carêmes de l'année ils jeûnaient toute lasemaine. Il défendait aux autres de passer un jour entier sans manger, quoiqu'il le fît souvent lui-même, et disait que quiconque aspire à la perfection doit manger tous les jours, en sorte qu'il ait tous les jours faim.

Le comte Oliban, à qui le monastère de Cusan avait appartenu, était un seigneur des Gaules, chargé de grands péchés. Il vint un jour voir saint Romuald et lui raconta toute sa vie comme en confession ; après quoi le saint homme lui dit qu'il ne pouvait se sauver qu'en embrassant la vie monastique. Le comte en fut surpris et dit que les hommes spirituels à qui il s'était déjà confessé ne lui avaient jamais conseillé une si rude pénitence. Il fit venir des évèques et des abbés qui l'avaient accompagné, et, après avoir déUbéré tou^ ensemble, ils se rangèrent à l'avis de Romuald, avouant que la crainte les avait empêchés jusque-là de donner au comte ce conseil. Alors Oliban convint avec Romuald d'aller au Mont-Cassin, sous prétexte de pèlerinage, et d'y embrasser la vie monastique.

Cependant Sergius, père de Romuald, touché lui-même de la grâce de Dieu et de l'exemple de son fils, se fit moine au monastère de Saint-Sévère, prèsdeRavenne ; mais, quelque temps après, il s'en repentit et voulut retourner au monde. Les moines en donnèrent aussitôt avis à Romuald, qui résolut d'aller au secours de son père et chargea l'abbé Guérin et Jean Gradenic de conduire le comte Oliban au Mont-Cassin. Les habitants de cette partie des Gaules qu'habitaient Romuald et ses compagnons, et qui était probablement sur les frontières d'Espagne, apprenant que le saint homme songeait à quitter leur pays, en furent extrêmement affligés, et, après avoir cherché un moyen de prévenir cette perte, ils n'en trouvèrent point de plus sûr que d'envoyer des gens le tuer, afin d'avoir au moins ses reliques pour

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la protection du pays. Romuald, en étani averti, se rasa entièrement la tête, et, comme les meurtriers approchaient de sa cellule, il se mit à manger de grand matin, comme par gourmandise. Eux crurent qu'il avait perdi' l'esprit et se retirèrent sans lui faire aucu\ mal. Il partit du fond des Gaules, nu-pieds, un bâton à la main, et arriva à Ravenne, où, trouvant son père résolu à retourner au siècle, il lui mit les pieds dans les entraves, le chargea de fers et le frappa rudement, jusqu'à ce que, maltraitant son corps, il eût guéri son âme et l'eût fait revenir à sa première résolution. Il y persévéra et mouruî saintement quelque temps après.

Pour le comte Oliban, ayant laissé ses terres à son fils, il partit pour l'Italie avec l'abbé Guérin, Jean Gradenic et Marin ; car Pierre Crséole, autrefois duc de Venise, était déjà mort, et saintement ; son nom a été inséré dans le Martyrologe romain par le Pape BenoîtXIV, au 10 janvier. Oliban menaitavec lui quinze mulets chargés de son trésor ; mais, arrivé au Mont-Cassin, il renvoya ses gensfort surpris et fort affligés. Marin s'en alla peu de temps après en Apulie et y demeura dans la solitude, où il fut enfin tué par des coureurs arabes. L'abbé Guérin résolut d'aller à Jérusalem, et Jean Gradenic avec lui ; mais Oliban, l'ayant appris, les supplia de ne pas l'abandonner, puisque Romuald le leur avait recommandé. Ils partirent toutefois ; mais à peine entraient-ils dans la plaine que le cheval de Guérin rompit la jambe à Gradenic, qui fut ainsi obligé de revenir au Mont-Cassin, où, s'étant fait bâtir une cellule près du monastère, il vécut près de trente ans et y finit saintement sa vie.

Saint Romuald, après la mort de son père, se retira dans les marais de Classe et se renferma dans une cellule écartée. Le démon l'y suivit et lui livra de nouveaux assauts. Il essaya de le vaincre par la tristesse de la mélancolie et il le battit même un jour cruellement. Romuald, plein de confiance en Celui qui nous a tous sauvés, s'écria au fort de ses peines : « 0 mon doux Jésus ! pourquoi m'avez-vous donc abandonné ? M'avez-vous donc entièrement livré à la puissance de mes ennemis '/ » A peine eut-il prononcé ces paroles

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que les démons prirent la fuite. Non-seulement le saint recouvra sa première tranquillité, mais il goûta encore des délices et des consolations qui le ravirent hors de luimême. Uni à Dieu par l'amour le plus tendre et le plus fort, il bravait les esprits de ténèbres qui lui apparaissaient sous diverses formes d'animaux. « Me voici, leur disait-il, je suis prêt ; venez, faites voir si vous avez quelque force ! Quoi ! étes-vous déjà à bout ? êtes-vous déjà vaincus ? Vous n'avez plus d'arme contre un pauvre serviteur de Dieu ?» Les démons, ainsi mis en fuite, suscitèrent contre lui ses propres disciples. Ayant construit à Sarsine un monastère en l'honneur de saint Michel, il demeurait auprès dans une cellule. Les moines du nouveau monastère étaient peu dociles à ses avis. Un jour le marquis Hugues envoya au saint sept livres d'argent. Romuald en envoya soixante pièces à un monastère qui venait d'éprouver un incendie et réserva le reste pour des occasions semblables. Ses propres moines de Saint-Michel trouvèrent mauvais qu'il donnât ainsi aux autres, au lieu de réserver tout pour eux.

Irrités d'ailleurs des reproches qu'il leur faisait, ils s'en viennent à sa cellule, armés de pieux et de perches, l'accablent de coups, lui prennent tout ce qu'il avait et le chassent du territoire. Le démon, ne pouvant l'empêcher de travailler à son salut, voulut au moins l'empêcher de travailler au salut des autres, et, de fait, Romuald pensa quelque temps ne s'occuper plus que de lui-môme ; mais cette pensée le jeta dans un si grand trouble qu'il en serait mort s'il ne l'avait repoussée. De leur côté ses mauvais moines ne tardèrent point à ressentir les châtiments du ciel. Pour célébrer leur honteuse victoire ils voulurent faire un festin ; l'un d'eux, qui s'était montré le plus violent, alla acheter du miel pour en faire un des mets les plus délicats ; mais en passant sur un pont de planches il tomba dans la rivière et se noya. Lesautres dormant au n)ili<;u de la nuit, comme à l'ordinaire, il loniDa une si grande quantité de neige qu'elle enfonça le toit; la maison s'écroula sur eux, et ils lurent tous meurtris ou estropiés. C'était vers l'an 995. C'est ainsi que Dieu préjja-

rait son serviteur à devenir le père de plusieurs saints et d'une congrégation utile à l'Église, qui a produit encore de nos jours de savants et grands personnages, tels que le cardinal Zurla et le Pape Grégoire XVI. Nous avons la vie desaintRomuald, très-bien écrite, par un autre saint de son temps et de son pays, saint Pierre Daraien

Othon III n'avait que quatre ans quand il fut couronné roi de Germanie, l'année même que mourut son père. Quelque temps après, l'impératrice Théophanie, sa mère, lui donna pour précepteur le prêtre Bernward. Il élait de la première noblesse de Saxe, neveu de Folcmar, qui fut évêque d'Utrecht en 977 et tint ce siège douze ans. Cet oncle donna le jeune Bernward à Osdag, évêque d'Hildesheim, qui le mit sous, la conduite de Tangmar, chef de son école ; celui-ci l'accueillit avec beaucoup d'affection, et, pour sonder sa capacité, lui donna d'abord à étudier certaines parties plus faciles de l'Écriture sainte. Le jeune enfant, éclairé d'une lumière éclatante, comme un autre Daniel, la méditait avec une ardeur continuelle ; il s'associait ceux de ses condisciples qu'il y voyait le plus appliqués ; il cherchait avec eux à en pénétrer les sens les plus intimes. Avant même qu'il assistât aux classes il écoutait attentivement, à l'écart, les leçons qu'y donnait le maître, les explications qu'il tirait de différents livres, et puis, par un heureux larcin, il les enseignait lui-même parfaitement à ses petits camarades. Émerveillé de cette appli. cation furtive le maître n'omit rien pour développer de si heureux talents. De son côté l'évôque Osdag, qui présageait quelque chose de grand dans le jeune Bernward et qui le fit exorciste, le lui recommanda d'une manière spéciale.

Le prêtre Tangmar, qui a écrit lui-même la vie de son cher et digne élève, profita de toutes les circonstances pour développer de plus en plus ce merveilleux génie. Les jours mêmes qu'ils voyageaient ou se promenaient ensemble à cheval étaient employés tout entiers à l'élude ; tantôt c'était une lecture, tantôt ils luttaient à faire des vers ou de la prose ;

• Acta SS., 7 tivr. Acta SS. Orçl. S. Bened., sect. 6.

de l'ère clir.j

tantôt ilsexerçaîentrintelligenceaux raison- 1 nemenls les plus subtils de la logique. Fr équerauient le jeune élève adressait au maître, quoique toujours avec beaucoup de modestie, les questions les plus subtiles, tirées du fond même de la philosophie. A cette facilité et cette activité prodigieuses pour les sciences, qui ne reposait pas même pendant les repas, il joignait une aptitude et une application non moindres aux arts même mécaniques. Il excellait dans l'écriture, la peinture, l'architecture et même dans l'art de travailler les métaux. Pour les affaires domestiques, il les terminait avec promptitude et aisance, comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. En un mot c'était un génie universel, chéri à la fois de Dieu et des hommes. Villegise, archevêque de Mayence, le tint quelque temps auprès de lui, l'ordonna sousdiacre, diacre et même prêtre. Après quoi Bernward retourna auprès d'Adalbéron, comte palatin, son aïeul maternel, qui, bien qu'il eût beaucoup d'enfants, avait pour lui une affection particulière. Bernward était jour et nuit auprès de ce vieillard, lui rendant tous les services que demandaient ses infirmités et son grand âge, et l'assista ainsi jusqu'à la fin.

Après sa mort il vint à la cour du roi Othon, qui avait alors sept ans, et gagna tellement les bonnes grâces de l'impératrice Théophanie que, du consentement de tous les grands, elle mit sous sa conduite le jeune prince. Bernward s'en acquitta si bien que le roi fit, en peu de temps, de grands progrès. Tous les autres le flattaient et l'excitaient aux divertissements, auxquels il n'était que trop porté par son âge ; l'impératrice elle-même, craignant de perdre l'affection de son fils, avait une complaisance excessive pour toutes ses inclinations. Saint Bernward était le seul qui s'y opposait et retenait son disciple par la craintfe, mais avec tant d'art qu'il ne perdait rien de son amitié, et qu'après la mort de l'impératrice Théophanie le jeune Olhon la lui donna tout entière, comme à celui qui lui tenait lieu de père et de mère. Bernward lui faisait examiner les conseils que lui donnaient ses flatteurs, l'accoutumant de bonne heure à découvrir les artifices de la dissimu-

lation. Aussi le prince avait en lui sa principale confiance, et lui faisait rendre par toiHs les autres le respect que méritait sa vertu.

Gerdag, évêque d'Hildesheim, étant mort, Bernward fut élu d'un commun consentement pour lui succéder, et préféré à plusieurs autres nobles qui servaient dans le clergé du palais. Il fut sacré par Villegise, archevêque de Mayence, son métropolitain, le 45 janvier 993. Quoiqu'il fût encore jeune il surpassait les vieillards en gravité, donnait à la prière la plus grande partie des nuits et assistait assidûment aux offices divins. Après la messe solennelle il donnait audience ; puis son aumônier venait, et il faisait distribuer à plus de cent pauvres de la nourriture et quelquefois de l'argent. Il visitait les ouvriers qu'il faisait travailler sut différentes matières. A none il se mettait à table avec beaucoup de clercs et de laïques, mais en silence, pour écouler la lecture, et gardant une exacte frugalité.

Comme il avait un grand talent pour les arts, il les cultiva avec soin lorsqu'il fut évêque. Il faisait écrire des livres, non-seulement dans le monastère de sa cathédrale, mais en plusieurs autres lieux, en sorte qu'il assembla une nombreuse bibliothèque, tant de livres ecclésiastiques que de livres philosophiques. Il cherchait à perfectionner la peinture, la mosaïque, la serrurerie, l'orfèvrerie, recueillant avec soin ce que les étrangers envoyaient au roi d'ouvrages des plus curieux et faisant élever des jeunes gens de beau naturel pour les former à ces arts. Quoique trèsappliqué à ses fonctions ecclésiastiques il no laissait pas de servir si bien le roi et l'État qu'il attirait l'envie des autres seigneurs. La Saxe était depuis longtemps exposée aux courses des pirates et des Barbares. Le saint évêque les avait souvent repoussés, tantôt par ses seules troupes, tantôt avec le secours des autres ; mais ils étaient maîtres des deux côtés de l'Elbe et de la navigation de cette rivière, en sorte qu'ils se répandaient par toute la Saxe et venaient presque à Hildesheim. Pour les arrêter il fit bâtir deux forteresses en deux endroits de son diocèse, et, y ayant mis garnison, il procura la sûreté du pays.

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Nonobstant ces dépenses il enrichit son Église par l'acquisition de plusieurs terres, cultiva les anciennes et les orna de beaux bâtiments. Quant à son église cathédrale il décora de peintures exquises les murailles et les lambris. 11 fit, pour la procession solennelle des grandes fêtes, un livre d'évangileS enrichi d'or et de pierres précieuses, des encensoirs du plus grand prix ; descalices en grand nombre, un d'une pierre d'onyx, un de cristal, un autre de l'or le plus pur, du poids de vingt livres ; une couronne d'or et d'argent, d'une prodigieuse grandeur, suspendue au milieu de l'église, sans compter une infinité d'autres présents de ce genre. Il enferma de murailles et de tours le cloître de la cathédrale, en sorte que c'était à la fois un ornement et une défense. Il n'y avait rien de pareil dans toute la Saxe. Enfin il bâtit une chapelle magnifique pour y garder un morceau de la vraie croix que le roi Othon lil lui avait donné et qui fit plusieurs miracles. Saint Bernward fit la dédicace de cette chapelle l'an 996, quatrième de son ordination le 10 septembre

Un autre savant évêque du même temps et du même pays fut Burchard, évêque de Worms. Il était né dans la Hesse, de parents nobles, qui l'envoyèrent faire ses études d'abord à Coblentz, ensuite au monastère de Lobes et à Liège. Villegise, archevêque de Mayence, l'éleva dans les Ordres jusqu'au diaconat et se l'attacha par divers bienfaits. L'empereur Othon III étant revenu de Rome en Saxe, Villegise alla le voir, accompagné de Burchard, qui était connu de ce prince. Francon, évêque de Worms,était mort depuis quelque temps, et on lui avait déjà donné deux successeurs, dont l'un n'avait survécu à sa nomination que trois jours, l'autre que quatorze. Olhon offi it l'évêché à Burchard et le pressa même de l'accepter ; mais il résista jusqu'à ce qu'il eût pris avis de l'archevêque. Villegise lui conseilla de se soumettre, et il le sacra lui-même. C'était vers l'an 1006.

Burchard était encore jeune, plein d'ardeur pour l'étude. N'ayant personne auprès de lui qui pût seconder ses désirs, il pria Bal-

• Acia SS. Ord. S, Dmed., Boct. C, pars 1 .

dric, évêque de Liège, avec lequel il était lié d'amitié, de lui envoyer un homme de lettres pour l'étude des divines Écritures. Baldric lui envoya le moine Olbert, qui était en grande réputation et fut depuis abbé de Gemblours. Les progrès de Burchard furent si rapides qu'il devint en peu de temps un des plus savants évêques de son siècle. Sa vie était édifiante. Il ne vivait que de pain et d'eau, de légumes et de fruits, passait une partie de la nuit à visiter les pauvres, faisait de longues prières et de grandes aumônes, et célébrait tous les jours la messe. Il fonda plusieurs monastères et un collège de vingt chanoines, sous le nom de Saint-Paul. Il rétablit la vie commune dans les monastères de Saint-Cyriac et de Saint-André. En 1022 il assista au concile de Séligstadt, et c'est lui qui nous a conservé les vingt canons qui y furent faits. Il mourut au mois d'août 1026. On ne lui trouva d'argent que trois deniers ; mais, dans un petit coffre, un cilice et une chaîne de fer usée d'un côté. Avant de mourir il donna l'absolution à tous ceux qu'il avait excommuniés, et fit à ceux qui étaient venus le voir dans ce dernier moment une exhortation pathétique sur la vanité et l'inconstance des grandeurs et des richesses de ce monde.

Ce qui l'occupa surtout dès le commencement de son épiscopat, fut la composition d'une théologie canonique, pour rétablirl'observation des canons dans son diocèse, en instruire les prêtres et faire revivre les anciennes pénitences. Il fut aidé dans ce travail par Walther, évêque de Spire , qui l'avait excité à l'entreprendre; par Brunichon, prévôt de l'église de Worms, auquel il le dédia, mais surtout par Olbert, son maître. Afin d'en nulrir l'ensemble et les détails avec plus de calme il se retirait à deux lieues de Worms, dans une espèce d'ermitage qu'il s'était fait construire. Dans ce long ouvrage il ne dit rien do lui-môme, et, pour preuve, il indi- (juc les sources où il a puisé. Ce sont les divi nos Écritures ; les écrits des Pères, saint Basile, saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint Benoît, saint Isidore; les lettres décrélalcsdes Papes, lescanonsdes apôtres et ceux '^'^'^ conciles ; les pénitentiels de Rome, de

de l'ère chr.]

saint Théodore de Cantorbéry et du vénérable Bède. Tout l'ouvrage est divisé eu vitigt livres, dont l'auteur donne lui-même le sommaire.

Le premier traite de l'autorité et de la primauté du Pape; du pouvoir des patriarches, des primats, des métropolitains, des conciles; de tout ce qui regarde les jugements ecclésiastiques ; de l'ordination des évèques et de leurs devoirs ; le second, des autres membresdu clergé, deleursqualités,deleurs fonctions, de leur entretien; le troisième, des églises et de leurs biens temporels ; des livres canoniques et de ceux qui sont rejetés comme apocryphes ; le quatrième, des sacrements de Baptême et de Confirmation ; le cinquième, de l'Eucharistie ; le sixième, des crimes et de leurs pénitences ; le septième, des degrés dans lesquels le mariage est défendu ; le huitième, des obligations des hommes et des femmes consacrés à Dieu, et des pénitences qu'il faut imposer à ceux ou à celles qui ont agi contre leurs vœux; le neuvième, des vierges et des veuves qui n'ont point reçu le voile; des ravisseurs, des mariages légitimes, des transgressions des gens mariés et des pénitences qu'ils doivent faire ; les dixième, onzième et douzième, des pénitences que méritent les enchanteurs, les voleurs, les parjures et autres pécheurs semblables; le treizième, du jeûne et du carême; le quatorzième, de la pénitence qu'il faut imposer à la crapule et à l'ivrognerie ; le quinzième, des empereurs, des princes et autres laïques en autorité et de leur ministère; le seizième, de la manière de juger et de la pénitence des faux témoins ; le dix-septième, de la pénitence des fornicateurs et des incestueux; le dix-huitième, de la visite, de la pénitence et de la réconciliation des malades; le dix-neuvième, de la commutation des pénitences pour ceux qui ne pouvaient les accomplir à la lettre. Le vingtième livre est intitulé des Spéculations, parce qu'il y est parlé de la Providence, de la prédestination, de l'avènement de l'Antéchrist et de ses œuvres, de la résurrection, du jour du jugement, des peines de l'enfer et de la félicité éternelle *.

* CeilJier, t. 20.

On le voit, dans cette théologie morale el judiciaire tout se tient. La règle, c'est la parole de Dieu, interprétée et applifiuôe par son Église. Tous les ordres de l'Église et de l'empire y tiouvent leurs droits et leurs devoirs, depuis le Pape jusqu'au moindre clerc, depuis l'empereur jusqu'au moindre chef de famille. Maintenant, si celte règle ainsi expliquée et appliquée ne remédie pas à tout dans le temps, il y a un jugement dernier et général, il y a une éternité de peines et de récompenses.

Les critiques modernes ont remarque quelques méprises dans l'immense travail du saint et savant évêque de Worms; quelques citations qui ne sont pas tirées des pièces originales, maisd'autrescoUections fautives. Cela n'est pas étonnant. Dans les dixième et onzième siècles on n'avait pas, comme nous les avons de nos jours, les magnifiques éditions des Pères et des conciles par les Bénédictins et les Jésuites, les Mabillon, les Labbe, les Mansi, lesBallerini, rassemblées dans des bibliothèques publiques ou particulières. Il fallait alors tout transcrire à la main, sur des manuscrits souvent difficiles à lire, qu'on empruntait de Rome ou d'ailleurs. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que, dans ces siècles, sachant tant de choses, on se soit trompé si peu, et que dans le nôtre nous sachions si peu et nous nous trompions si souvent*.

Quant à la fameuse collection du faux Isidore, où Burchard de Worms a fait quelques emprunts pour la sienne, un homme des plus savants et des plus judicieux de nos

* Par exemple, il y a quelques années, ayant remarqué le formulaire du Pape saint Hormisdas, souscrit par un concile œcuménique et par plus de deux mille évêques d'Orient, nous le citâmes comme une pièce décisive sur bien des questions. Aussitôt l'homme le plus savant de France en ces matières, M. Picot, rédacteur d VAmi de la Heligion et du Roi, qui passait aux yeux de bien des gens pour le concile permanent des Gaules soutint dans son journal que le formulaire du Pape Hormisdas n'existait point, et pour le convaincre de son existence il fallut montrer an docte Picot que Bossnet laimôme, dans sa Défense de la Déclcî'adon gallicane, le cite comme une règle inviolable. Aujourd'hui encore, et les professeurs d'histoire et les orateurs de la tribune parlementaire laissent ignorer à la France Jes chartes constitutionnelles de Ciiarlemagneetde Louis le Débonnaire, ainsi que les faits analogues, dont la connaissuuca serait pourtant si propre à concilier aujourd'hui lej iiommes et les choses.

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jours, le docteur Mœhler, a pris à cœur de la bien étudier etdans son ensemble et dans ses détails. Voici en deux mots comment il en i'uge. Dansla pensée de l'auteur cette fameuse collection n'est ni plus ni moins qu'un manuel de théologie à l'usage des ecclésiastiques, où sont exposés et inculqués les printipaux points du dogme, de la morale, des sacrements, de la liturgie, delà constitution de l'Église, du devoir pastoral, avec leur application aux besoins de l'époque. Cette théologie est en forme de lettres, sous le nom de divers Papes des trois premiers siècles. Dans ces lettres l'auteur ne dit rien ou presque rien de lui-même ; il ne fait que choisir et lier ensemble ce que les Papes et d'autresPères postérieurs au troisième siècle ont réellement écrit dans leurs ouvrages authentiques. Ces choix sont généralement bien faits. Rien n'indique que l'auteur ail intention de tromper personne; au contraire, il insiste beaucoup sur l'obligation, pour les ecclésiastiques, de s'appliquer à l'étude. Enfin, à en juger par les abus et les désordres contre lesquels l'auteur inconnu s'élève, le docteur Mœhler regarde comme le plus probable que cette collection a été composée dans le royaume de Lorraine, au temps de Charles le Chauve, ou peu après

Si étonnants que fussent les évôques d'Hildesheim et de Worms par leur génie et leur science, ils voyaient quelque chose de plus étonnant encore dans le diocèse du premier; c'était une simple religieuse. Au dixseptième siècle on cite comme phénomènes, madame de Sévigné lisant saint Augustin dans la langue de saint Augustin, la mère Angélique Arnaud entendant le latin de son bréviaire: les historiographes de Port-Royal y voient la merveille de leur docte confrérie et même de leur siècle. Si donc le siècle de fer, le siècle d'ignorance et de barbarie, recélait, au milieu de ses prétendues ténèbres, une merveille semblable, une merveille bien plus grande, que dirions-nous ? Si celte merveille se trouvait, non pas uni(|uement Hans la ville capitale, mais au fond d'une

> Mélanges et Fragments du docteur Mœhler, recucila!s elpublicb par Doelinger, Hatlisboiiiie, 1839 (en alleoiaiiO), t. 1, i>. 283.

province naguère barbare, que dirionsnous ?

Or cette merveille du dixième siècle, on la vit en une simple religieuse du couvent de Gandersheim, en Hanovre ; elle était née vers l'an 940 et se nommait Roswilh. Sans sortir de sa pieuse retraite elle apprit le latin, le grec, la philosophie d'Aristote, la musique et les autres arts libéraux. Ses uniques maîtres furent deux religieuses du même monastère. Elle composa un grand nombre de poésies latines, la plupart admirables. Nous avons déjà mentionné son Panégyrique ou Histoire des Oihons; ce Panégyrique n'a été, comme l'avoue l'auteur, composé sur aucun document écrit, mais sur des relations orales et pour ainsi dire confidentielles ; ce sont, en quelque sorte, des Mémoires de la famille ducale et impériale de Saxe. Bien que les troubles excités parla révolte de Henri, duc de Bavière, surnommé le Querelleur, père de l'abbesse Gerberge, contre son frère Othon I", soient fort atténués par la plume officieuse de Roswith, ce poëme n'offre pas moins un tableau intéressant et véridique des intrigues qui agitèrent alors la maison impériale.

Outre le Panégyrique des Othons la religieuse de Gandersheim a composé huit po/imes : 1° Histoire de la bienheureuse Vierge Marie ; 2° Histoire de l'Ascension de Notre- Seigneur ; 3° la Passion de saint Gangolfe, autrement Gengoulfe, martyr ; 4" Histoire de saint Pelage de Cordoue ; 5" la Chute et la Conversion de saint Théophile ; 6° Histoire des saints Protésius et Basile ; 1" Histoire de la Passion desaint Denys l'Aréopagite ; 8° Histoire de la Passion de sainte Agnès, vierge et martyre. A la tête de ces huit poémesla religieuse poêle mit la préface suivante :

a Voici un petit livre dont la diction est peu ornée sans doute, mais auquel du mouis n'ont pas manqué l'applicatiof et le zèle de l'auteur. Je l'offre à la critique des juges bienveillants qui aiment mieux corriger un écrivain que le discréditer. Je reconnais volontiers que j'ai dû commettre beaucoup de fautes, non-seulement contre les règles de la poésie, mais aussi contre celles de la composilioii.et qu'ainsi ce recueil est loin d'être

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exempt de reproches; mais à qui confesse ses erreurs on doit, ce semble, un pardon facile et d'amicales corrections.

(( Si l'on m'accusait d'avoir tiré quelquesuns des sujets de cet opuscule de livres réputés apocryphes par quelques personnes, je répondrais qu'il n'y a pas eu de ma part présomption coupable, mais simplement ignorance; car, lorsque je commençai à travailler sur ce canevas, je ne savais pas que ce fût un livre douteux. Je ne l'ai pas eu plutôt appris que je l'ai rejeté. J'ai d'autant plus besoin d'indulgence que j'ai apporté moins de confiance et de résolution dans la composition de cet ouvrage. Dépourvue de ressources et à un âge encore éloigné de la maturité, il m'a fallu travailler dans mon rustique isolement, loin du secours des doctes. Ainsi c'est à l'écart, et en quelque sorte à la dérobée, qu'à force de composer et de corriger je suis parvenue à mettre au jour cet écrit. J'en ai emprunté le fond à l'Écriture sainte, que m'ont apprise, dans ce couvent de Gandersheim, d'abord la sage et bienheureuse maîtresse Richarde et les religieuses qui la suppléaient dans ses fonctions, puis la bienveillante Gerberge', au royal caractère, de l'autorité de laquelle je dépends aujourd'hui. Moins avancée que moi en âge, mais plus avancée en science (la nièce d'un empereur devait être supérieure en tout), Gerberge a daigné me former amicalement par la lecture de quelques bons auteurs, dans lesquels elle avait été elle-même instruite par de savants personnages.

« Bien que l'art de moduler les vers soit chose difficile, principalement pour une femme, j'ai osé, me confiant dans le secours d'en haut, traiter en vers héroïques les sujets de ce livre. Je n'ai pas eu, au surplus, d'autre but dans ce travail que d'empêcher le faible talent qui m'a été confié de croupir dans mon sein et de s'user dans la rouille. J'ai voulu le forcer à rendre, sous le marteau de la dévotion, au moins quelques sons à la

> 11 y a une lettre du Pape Jean XIII à Gerberge, abbesse de Gandersheim, où, à la prière des deux empereurs O.lion, père et fils, il prend ce monastère sous la proieciion spéciale du Saiiit-Siége. Mansi, Concil., 1. 18, p. W9.

louange de Dieu. D'où il suit que, dès lors, qui que tu sois, honorable lecteur, si tu penses selon Dieu, tu sauras suppléer, par la rectitude de ton esprit, à ce qui peut manquer à chacune des pages de ce livre, et que, si tu y trouves quelque chose de bien, tu le reporteras à Dieu seul, n'attribuant qu'à moi tous les défauts que tu pourras y remarquer, sans mêles reprocher durement, mais les excusant avec l'indulgence que mérite un humble aveu. »

De ceshuit poëmes l'histoire de sainlThéophile est la plus extraordinaire. Écrite d'abord par un de ses disciples, qui se dit témoin oculaire, elle nous a été conservée par Métaphraste et nous paraît authentique. Théophile était donc économe de l'église d'Adana, en Cilicie, vers l'an 538, sous l'empire de Justinien. Exact, pieux et charitable, il était chéri de tout le monde, particulièrement de son évêque, qui avait en lui la plus grande confiance. L'évêque étant mort, Théophile fut choisi d'une voix unanime pour lui succéder ; il protesta de son indignité, disant que ce lui était assez d'être économe de l'église. On le porta malgré lui aux pieds du métropolitain qui devait le consacrer; mais, prosterné sur le pavé, il continuait à se dire indigne d'un tel honneur et à le refuser absolument. Le métropolitain, voyant son obstination, en ordonna un autre. Quelque temps après, le nouvel évêque ôta la charge d'économe à Théophile, qui se retira chezlui et continua de s'appliquer aux bonnes œuvres. Mais cela ne dura guère ; le même tentateur qui perdit un apôtre fit naître dans son cœur le regret d'avoir été dépouillé de sa charge et le désir de la recouvrer. Cette passion alla bientôt si loin, qu'elle le fit recourir à des maléfices.

Il y avait dans la même ville un Juif adonné aux opérations diaboliques et qui en avait déjà perdu plusieurs; Théophile alla le trouver de nuit pour réclamer son intervention. Le Juif lui recommanda de venir lanuit suivante, à la même heure, afin de le présenter à son maître. A l'heure convenue le Juif conduit Théophile dans le cirque, où .se donnaient les spectacles pendant le jour, en lui disant : « Quelque chose que vous voyiez ou

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que vous entendiez, ne vous épouvantez pas, mais surtout ne faites pas le signe de la croix. » Théophile l'ayant promis, ils virent aussitôtle prince des ténèbres assis au milieu d'une cour nombreuse, qui faisait des acclamations. Le Juif ayant exposé l'affaire, Satan dit que si Théophile voulait être son serviteur, il lui rendrait sa place, avec plus de crédit qu'auparavant. Théophile se déclara prêt à tout pourvu qu'on vînt à son aide, et il se mit à baiser les pieds du prince infernal, qui ajouta : « Il obtiendra tout pourvu qu'il renie le Fils de Marie et Marie ellemême, et qu'il le fasse par écrit. » Alors Satan entra dans Théophile et dit : « Je renie le Christ et sa Mère, » et il en fit une cédule qu'il scella de son anneau.

Dès le lendemain l'évêque rendit la place d'économe à Théophile, qui, pendantquelque temps, en eut bien de lajoie; mais enfin Dieu, en considération de ses bonnes œuvres passées, eut pitié de lui et fit naître le repentir dans son cœur. Rentré en lui-même et considérant l'abîme où il s'était précipité, Théophile ne fit plus que gémir, que verser des larmes, que jeûner et prier. Il eut recours à la sainte Vierge, et passa quarante jours de suite à prier, à jeûner et à pleurer dans son église. Au bout de ce temps la Mère du Sauveur lui apparut, lui reprocha son crime, ajoutant que, pour l'injure qu'il lui avait faite à elle-même, il pourrait facilement en obtenir le pardon, tant elle aimait les chrétiens, surtout ceux qui recourent à elle avec une dévotion sincère, mais que, pour l'injure faite à son Fils, il fallait une grande pénitence. Théophile répondit qu'il espérait la faire, à l'exemple de tant de pécheurs qui avaient obtenu miséricorde. La Mère de Dieu lui fit faire alors une profession de foi sur la divinité et l'incarnation du Christ ; après quoi elle dit: «A cause du baptême que vous avez reçu par mon Fils Jésus-Christ, Notre-Seigneur, et à cause de l'extrême compassion que j'ai pour vous autres chrétiens, croyant à ta sincérité, je vais le supplier à genoux pour toi, afin qu'il te reçoive. »

Théophile passa trois jours dans la môme dglise, à prier, à jeûner, à répandre des larmes, prosterné sur le pavé. La Mère de mi-

séricorde lui apparut une seconde fois, avet un visage respirant la bienveillance et la joie, et lui dit : « Le Seigneur a reçu vos larmes et a exaucé vos prières à cause de moi, pourvu toutefois que vous persévériez dans ces sentiments jusqu'à la mort. » Théophile le promit, mais la supplia de faire en sorte qu'il récupérât cette fatale cédule d'apostasie. Il passa dans les larmes et la prière trois autres jours, après lesquels la Vierge Marie lui apparut en songe, et à son réveil il trouva sur sa poitrine ce funeste papier avec le sceau; il en eut une si grande joie qu'il trembla de tous ses membres. Le lendemain, qui était un dimanche, tout le peuple étant à l'église pour la messe solennelle, Théophile, après la lecture de l'évangile, se prosterna aux pieds de l'évêque, raconta tout haut l'histoire de sa chute et de son pardon, et remit à l'évêque l'horrible billet, qui fut lu devant tout le monde et ensuite brûlé. Après la messe il alla de nouveau dans l'église de la Sainte-Vierge pour la remercier. Ayant pris quelque nourriture il tomba malade, distribua tous ses biens aux pauvres, dit adieu aux frères et mourut saintement le troisième jour.

C'est de quoi son disciple et biographe, nommé Eutychien, assure avoir été témoin oculaire et c'est ce que la religieuse de Gandersheim mit en vers latins, ainsi que Marbode, évêque de Rennes. L'histoire de saint Théophile est citée par saint Bernard, par saint Bonaventure et dans plusieursanciennes hymnes. Celle de Protérius et de Basile esl pareille pour le fond, mais non pour l'authenticité. Ce n'est plus par ambition, mais par amour, que l'esclave d'un riche habitant de Césarée se voue au diable. ÉperdumenI anioui eux de la fille de Protérius, que son père destinait au cloître, ce jeune homme, aidé de l'esprit malin, parvint à se faire aimer d'elle et l'épousa au grand déplaisir de sa famille. Cependant la jeune femme, s'élant bientôt aperçue que son mari n'osait pas entrer dans l'église, devina la vérité; elle sollicita aussitôt et obtint la séparation, et, sui-

» Acla SS., 4 févr.

derèrechrj DE L'ÉGLISE

vant son premier dessein, se voua à la vie monastique. Cependant le jeune homme, repentant de son crime, fut exorcisé par saint Basile, qui contraifïnit le démon à rendre la cédule que l'imprudent avait souscrite.

Outre ces huit poëmes, dont il est aisé de voir la tendance morale et chrétienne, la religieuse de Gandersheim a fait six ou sept comédiesen prose, àl'imitation deTérence. Honorer et recommander la chasteté, tel est le but presque unique qu'elle s'y propose. « J'ai voulu, dit-elle dans la préface, substituer d'édifiantes histoiresde vierges puresauxdéporteraents des femmes païennes. Je me suis efforcée, selon les facultés de mon faible génie, de célébrer les victoires de la chasteté, particulièrement celles où l'on voit triompher la faiblesse des femmes et où la brutalité des hommes est confondue. »

Le premier drame, intitulé G«///canMs,esten deux parties. Dans la première Constantin le Grand, impatient de soumettre les Scythes, charge de cette mission difficile le plus habile de ses lieutenants, Gallicanus, encore païen, Avant de partir Gallicanus demande à l'empereur de lui accorder, s'il réussit dans cette campagne, la main de sa fille Constantia, dontil est amoureux. L'embarras de l'empereur est très-grand, car non-seulement sa fille est chrétienne, mais elle a fait secrètement vœu de virginité. Constantia conseille à son père de ne donner qu'un vague espoir à Gallicanus, et cependant elle le fait prier d'emmener avec lui, pendant cette guerre, Paul et Jean, ses primiciers ; elle prendra de son côté, auprès d'elle, Attica et Arténia, les deux filles de Gallicanus. Celui-ci, satisfait de ces arrangements, offre un sacrifice aux idoles et se met en marche. Dans une première rencontre les Scythes, guidés par leur roi Brandan, ont l'avantage sur les Romains ; les trii)uns eux-mêmes lâchent pied. Dans celte extrémitfé Gallicanus, par le conseil de Paul et Jean, invoque le Christ, et aussitôt il voit apparaître un personnage, portait une croix, qui rend le courage à ses troupes et ôte la force aux ennemis. Les Scythes mettent bas les armes et se reconnaissent tributaires de Constantin. A son retour Gallicanus, converti au Christianisme , consent , ainsi que Constan-

CATHOLIQUE. H3

tin l'avait prévu, à ce qu'elle entre dans un cloître, et hii-mc^me se voue, comme ses deux filles, à la vie monastique.

Dans la seconde partie de ce drame, il est question de la persécution de Julien l'Apostat. Gallicanus, placé entre l'apostasie et la confiscation de ses biens, persiste dans la foi et se retire en Égypte, où il périt martyr. Julien, forcé de garder plus de mesure avec Jean et Paul, qui ont rempli de hautes fonctions dans le palais, chei che à les faire rentrer à son service et à leur faire abjurer le Christianisme. Il échoue dans cette double tentative. Furieux il ordonne à Térentianus de les mettre à mort et de les enterrer secrètement. Ce crime ne reste pas longtemps impuni. Julien, d'abord, est frappé; puislelils du meurtrier, tourmentépar les démons, confesse publiquement le crime de son père et la gloire des deux martyrs. Térentianus, effrayé, a recours au baptême, et son fils, délivré de la possession, se fait aussi chrétien. Telle est cette pièce, que Ro^-with emprunta pour le fond à une légende ancienne, mais peu sûre'.

Le second drame, intitulé Dulcitius, est emprunté à des actes plus anciens et plus sûrs. Les vierges Agape, Kionie et Irène, ayant refusé d'abjurer le culte du vrai Dieu, sont remises, par l'empereur Dioclétien, à la gardede Dulcitius, officier du palais. Celui-ci, les ayant fait enfermer dans le vestibule des cuisines, cherche à s'introduire auprès d'elles, pendant la nuit, dans une intention criminelle ; mais, frappé d'aveuglement comme autrefois les habitants de Sodome, il saisit, au lieu des prisonnières, les chaudrons et les lèchefrites, qu'il couvre de baisers. Pour se venger il condamne ces pieuses vierges à être exposées nues aux regards du peuple; mais leurs vêtements s'unissentsi étroitement à leur chair qu'il estimpossible de les en dépouiller, et lui-môme donne à la foule le spectacle honteux d'un juge qui s'endort sur son tribunal et qu'il faut emporter endormi. L'empereur, instruit deces prodiges, qu'il attribue à la magie, charge le comte Sisinnius d'accomplir sa vengeance. Agape et Kionie, livrées aux flammes, souhaitent de réunir

Acta SS., 25 et 26juiu.

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leurs âmes à l'Époux divin et expirent sans douleur au milieu du brasier. La plus jeune, Irène, dont Sisinnius espérait vaincre plus aisément la résistance, suit courageusement l'exemple de ses sœurs. Sisinnius ordonne qu'on la traîne dans un lieu de débauche ; mais, en chemin, deux anges, vêtus en messagers, apportent aux gardes l'ordre de conduire Irène au sommet d'une montagne voisine. Alanouvellede cette dernière déception Sisinnius s'élance à cheval et court à la montagne; mais il tourne incessamment à l'enlourct ne peut ni avancer ni revenir sur ses pas. Enfin Irène, qui consent au martyre, tombe percée d'uneflèche et expire en louant le Seigneur

Le troisième drame, intitulé Callimaque, est tiré de l'histoire apostolique d'Abdias, auteur ancien, mais peu sûr. Drusiana, femme du prince Andronique, nouvellement convertie et baptisée par l'apôtre saint Jean, vivait dans la continence. Callimaque, jeune païen, épris de sa beauté, en devient éperduraent amoureux, lui déclare sa passion et proteste qu'il ne prendra ni repos ni relâche qu'il ne l'ait fait tomber dans ses pièges. Drusiana le repousse avec horreur; mais, se trouvant seule, elle se dit à ellemême : « Hélas ! Seigneur Jésus-Christ, que me sert d'avoir fait profession de chasteté ? Ma beauté n'en a pas moins été un appât pour ce jeune fou. Voyez mon effroi, Seigneur ; voyez de queHe douleur je suis pénétrée ! Je ne sais ce qu'il faut que je fasse: si je dénonce l'audace de Callimaque je causerai peut-être des discordes civiles ; si je me tais je ne pourrai, sans ton secours, 6 mon Dieu, éviter les embûches du démon. Ordonne plutôt, ô Christ! que je meure en loi bien vile, afin que je ne sois pas une occasion de chute pour ce jeune voluptueux. » Après cette prière Drusiana est saisie d'une petite fièvre et succombe. Son époux Andronique, affligé de cette mort subite dont il soupçonne la cause secrète, va trouver l'apôtre saint Jean, et, par son conseil, dépose avec honneur le corps de Drusiana dans un tomheau de marbre, sous

avril.

la garde de Fortunatus, un de sesesclaves. Mais Fortunatus est un misérable qui se laisse corrompre par l'argent de Callimaque et l'introduit auprès du tombeau pour assouvir sa passion sur le cadavrê. Callimaque est au moment de commettre son crime quand un énorme serpent l'enveloppe avec le perfide esclave et les fait mourir l'un et l'autre de sa morsure envenimée. Dans l'intervalle l'apôtre saint Jean et Andronique viennent au tombeau afin de prier pour la défunte. Jésus-Christ leur apparaît en chemin et leur dit que c'est en faveur de Drusiana et pour la résurrection de celui qui est étendu mort près de sa tombe. Après cette apparition, dont la cause leur échappe, ils trouvent le sépulcre ouvert, le corps de Drusiana hors de sa tombe, et, à côté, deux cadavres enlacés dans les nœuds d'un serpent. Andronique devine ce que cela signifie et l'explique à l'apôtre, qui chasse le serpent, ressuscite Callimaque et lui ordonne de confesser son crime. Callimaque le fait avec un profond repentir et se déclare chrétien. L'apôtre, à la prière d'Andronique, ressuscite Drusiana, son épouse, qui le prie à son tour de ressusciter le malheureux esclave. L'apôtre ne veut pas le faire lui-même, mais le permet à Drusiana. Le perfide esclave, se voyant ressuscité par celle qu'il avait trahie, voyant le repentir et la conversion de celui par qui il s'était laissé corrompre, redemande à mourir, et meurt en effet pour ne pas voir leur bonheur.

Deux autres drames de Roswith sont tirés d'histoires authentiques et ont entre eux beaucoup de ressemblance : c'est le solitaire saint Abraham qui se déguise en militaire pour ramener à la vertu sa nièce Marie, qui s'était abandonnée au mal ; c'est saint Paphnuce qui emploie un stratagème pareil pour convertir la courtisane T'iaïs. Un dernier drame est le martyre de trois vierges ayant les noms de Foi, d'Espérance et de Charité, filles- de sainte Sophie, mais sur lesquelles il n'y a aucune légende certaine.

Ces drames, écrits en latin correct par une religieuse allemande du dixième siècle, étaient joués par des religieuses, écoulés par d'autres religieuses. Il s'ensuit d'abord

de l'ère clir.]

que celte langue leurétàit familière, ce qui ne se trouve peut-être dans aucun siècle depuis. De plus, quoique plusieurs de ces drames traitent des matières et des aventures fort délicates, la diction de la pieuse nonne demeure toujours aussi pure et aussi chaste que ses intentions sont candides et irréprochables. Deux littérateurs modernes, le fameux Érasme, dans un de ses colloques, un poëte anglais, dans une pièce de théâtre, ont traité un sujet pareil à celui d'Abraham et de Paphnuce. Eh bien ! il est reconnu aujourd'hui que, pour la délicatesse des sentiments, la finesse et la retenue du langage, l'inspiration religieuse et l'élévation morale, la bonne religieuse du dixième siècle l'emporte incontestablement et sur le poëte anglais et sur le fameux Érasme. Ce n'est pas tout : dans ces drames la religieuse de Gandersheim se montre très-farailiarisée avec la musique, avec l'astronomie et même avec la philosophie d'Aristote. On y trouve même l'apologie de la science.

Après une discussion philosophique sur l'art musical les disciples de Paphnuce lui demandent : « Et d'où avez-vous tiré ces connaissances, dont nous n'avons pu suivre l'exposition sans fatigue ? » Paphnuce : « C'est une faible goutte que, por hasard et sans la chercher, j'ai vue, en passant, jaillir des sources abondantes de la science ; je l'ai recueillie et j'ai voulu vous en faire part. » Les disciples : «Nous rendons grâces à votre bonté ; cependant cette maxime de l'Apôtre nous effraye : Dieu choisit les insensés suivant le monde pour confondre les prétendus sages. » Paphnuce : « Sages ou insensés mériteront d'être confondus devant le Seigneur s'ils font le mal. » Les disciples : « Sans doute. I) Paphnuce : « Toute la science qu'il est possible d'avoir n'est pas ce qui offense Dieu, mais l'injuste orgueil de celui qui sait. » Les disciples : « Cela est vrai. » Paphnuce : a Et à quoi la science et les arts peuvent-ils être mieux employés qu'à la louange de Celui qui a créé tout ce qu'il faut savoir et qui nous fournit à la fois la matière et l'instrument de la science?» Les disciples : « Il n'y a pas de meilleur emploi du savoir. » Paphnuce : c Car mieux nous vu.

savons par quelle loi admirable Dieu a réglé le nombre, la proportion et l'équilibre de toutes choses, plus nous brûlons d'amour pour lui. » Les disciples : « Et c'est avec justice. » Telle est l'apologie que la bonne religieuse de Gandersheim fait de la science. Certes cela n'est pas mal pour un siècle d'ignorance et de barbarie ; mais c'est au lecteur à juger s'il est encore permis de qualifier de la sorte le siècle de Roswith

Pendant qu'une simple religieuse cultivait avec tant de succès les sciences et les lettres au fond de l'Allemagne, un homme né pauvre les cultivait avec plus de gloire encore en France. Cet homme se nommait Gerbert; il était né en Auvergne, à Aurillac même ou dans le voisinage, d'une famille obscure. Jeune encore il embrassa la vie religieuse dans le monastère que le comte saint Gérald ou Gérold avait fondé dans cette ville, vers la fin du neuvième siècle. Il s'y appliquait à l'étude de la grammaire, lorsque Borrel, comte de Barcelone et duc de l'Espagne citérieure, vint au monastère en pèlerinage. L'abbé, qui le reçut avec beaucoup d'honneur, lui demanda, entre autres choses, s'il y avait en Espagne des hommes habiles dans les sciences. Le duc ayant répondu très-affirmalivement, l'abbé le pria d'emmener avec lui quelqu'un des siens pour l'instruire dans les sciences et les arts. Borrel approuva cette pensée, et, du consentement des frères, emmena le jeune Gerbert avec lui ; il le confia à l'évêque de Vich ou Auson, en Catalogne, nommé Hatton, chez lequel le jeune homme s'instruisit à fond dans l'étude des mathématiques.

Voilà ce que nous apprend un disciple même de Gerbert, le moine Richer, dans le troisième livre de son Histoire, retrouvée et publiée tout récemment. Richer, fils d'un conseiller du roi Louis d'Outre-Mer, embrassa la vie monastique à Saint-Remi de Reims et y eut pour maître dans les sciences, les lettres et les arts, Gerbert lui-même.

Du témoignage irrécusable de cet histo-

' Ceillier, t. 19. Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1839. Université' catholique, t 6, p. 419. L'Univers, 5 et 6 novembre 1847. Hoswithce Opéra, Witteiuberg»,

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^ien il résulte deux choses essentielles la première, c'est que Gerbert ne fut point le disciple des Arabes, comme l'ont supposé faussement des écrivains postérieurs; la seconde, c'est qu'il existait des écoles chrétiennes en Espagne où l'on enseignait les mêmes sciences que chez les musulmans de cette contrée.

Les sciences s'étaient mieux conservées en Catalogne qu'ailleurs parce que ces cantons avaient été moins exposés aux incursions des Normands ; de plus, leur proximité de l'Espagne les mettait à portée de profiter des connaissances dont les Arabes faisaient alors profession. Gerbert mit tout à profit pour s'instruire ; il cultiva avec soin les savants du pays. On en juge ainsi par l'étroite liaison qu'il contracta avec Guérin ou Warin, abbé de Saint-Michel de Cusan, homme non moins célèbre par son savoir que par sa piété, et qui avait d'habiles artistes dans son monastère'.

L'historien Richer nous apprend d'autres faits non moins intéressants.

Le duc Borrel etl'évêque Hatton, ayant eu jTinspiration de faire le pèlerinage de Rome, y conduisent avec eux le jeune homme qu'on leur a confié. Après avoir prié devant les saints apôtres ils se présentent au Pape, de bienheureuse mémoire, Jean XIII, qui remarqua bien vite les talents du jeune Gerbert et son désir d'apprendre. Et parce que la musique et l'astronomie étaient alors ignorées en Italie, le Pape manda promptement au roi Othon I" qu'il lui était arrivé un jeune homme très-versé dans les mathématiques et très-capable d'en instruire les siens. Le roi lui conseilla aussitôt de le retenir et de ne pas lui permettre de retourner en Espagne. Jean XIII fit entendre au duc et à l'évèque, avec beaucoup de bienveillance, que le roi souhaitait garder quelque temps le jeune homme, qu'il le renverrait ensuite avec honneur et leur témoignerait à eux-mômcs sa reconnaissance. Gerbert demeura donc auprès du Pape, qui l'envoya au roi. Interrogé sur ce qu'il savait, il répondit qu'il était passablement versé dans les mathéma-

• Hist. Ml. de France, t. C. Ceillier, t. 19.

tiques, mais qu'il désirait beaucoup y ajouter la science de la logique.

Or vers ce temps-là même le roi de France Lothaire envoya, comme ambassadeur, au roi Othon de Germanie et d'Italie, l'archidiacre de Reims, nommé Gérard, célèbre logicien. Enchanté de son arrivée Gerbert obtint du roi la permission de se faire son disciple et de le suivre à Reims. Là il fit en peu de temps de merveilleux progrès en logique.

Il fut chargé par l'archevêque Adalbéron d'instruire dans les arts libéraux une foule de disciples. Voici le plan que suivit Gerbert dans cette université rémoise, d'après le témoignage de son disciple et biographe Richer.

Il commença par la Dialectique d'Aristote, ou l'art de discuter scientifiquement, la parcourant suivant l'ordre des livres, éclaircissant les diverses propositions. Il expliqua surtout l'Introduction de Porpbyre, d'après la traduction du rhéteur Victorin et celle de Manlius; puis les Catégories d'Aristote. Il montra l'utili té du livre de l'Interprétation du même philosophe, et développa ses Topiques ousources des arguments, traduits du grec en latin par Cicéron et commentés en six livres par le consul ManHus. Il expliqua de même à ses auditeurs les quatre livres des Différences topiques, deux des Syllogismes catégoriques, un livre des Définitions et un des Divisions.

Après ce travail, comme il voulait initier ses disciples à la rhétorique, il partit de ce principe que, dans la connaissance des manières de parier, qu'il faut apprendre des poètes, il est impossible de parvenir à l'art oratoire. Il prit donc en main les poètes avec lesquels il crut devoir familiariser ses élèves. En conséquence il lut et enseigna Virgile, Stace et Térence ; puis les satiriques Juvénal. Perse et Horace, et enfin l'historiographe Lucain. Les élèves ainsi familiarisés avec les poêles passaient à la rhétorique. Quand ils y étaient instruits suffisamment il les mettait aux prises avec le sophiste pour les exercer à la controverse, et leur apprendre à procéder avec un tel art que l'art même n'y parût point, ce qui passe pour être la pei> fection de l'orateur.

« Quant aux mathématiques, continue l'historien Richer, il ne serait pas hors de propos de dire combien il y a travaillé ; car l'arithmétique, qui en est la base, il la rendit facile et élémentaire. Ensuite il popularisa la science de la musique, longtemps inconnue dans les Gaules. Il en disposa les genres dans un monocorde, distinguant leurs consonnances ou symphonies en tons, demi-tons, dilons et dièses, et distribuant rationnellement les tons en sons, et il donna ainsi une connaissance complète des genres divers. »

Gerbert ne travailla pas moins pour l'astronomie. Cette science, presque entièrement intellectuelle, il sut la rendre sensible par quelques merveilleux instruments. Ayant fabriqué une sphère d'un bois solide etrond, il représenta le grand univers par la similitude du petit. Plaçant celte sphèro obliquement sur l'horizon avec les deux pôles, il donna lessignesou constellations septentrionales au pôle supérieur et les australes à l'inférieur. Il régla la position de cette sphère par le cercle que les Grecs appellent horizon, les Latins limitant ou déterminant, parce qu'il distingue les signes qu'on voit de ceux qu'on ne voit pas. Lasphèreainsi posée sur l'horizon pour indiquer le lever et le coucher des signes, il insinuait la nature des choses par cette disposition et l'établissait par la compréhension des signes; car, le temps de la nuit, il le donnait aux étoiles, et avait soin qu'on les marquât à leur lever et à leur coucher, avec leur position oblique dans les diverses parties du monde.

Les cercles qui sont appelés /jam//è/es par les Grecs, équidistants par les Latins, et qui sans aucun doute sont incorporels, il les fit comprendre par ce moyen. Il fit un demicercle exactement divisé par un diamètre en forme de tube (fistuld), aux extrémités duquel il marqua les deux pôles, celui du nord et celui du sud. Il divisa le demi-cercle d'un pôle à l'autre en trente parties ou degrés. En ayant distingué six à partir du pôle, il posa un tube pour indiquer le cercle du pôle arctique ; delà, après cinq degrés, un second tube pour indiquer le cercle ou tropique d'été : enfin, après quatre autres degrés, un troisième tube pour indiquer le clercle équinoxial

ou l'équafeur. Le reste de l'espace jusqu'au pôle aush al il le divisa par les mêmes dimensions. Le mérite de cet instrument étaiv' tel que, quand on dirigeait son diamètre vers le pôle et qu'on tournait le demi-cercle sur lui-môme, il rendait intelligibles à la science et fixait dans la mémoire les cercles invisibles à l'œil.

Les cercles des étoiles errantes, qui se décrivent dans l'orbite du monde et s'efforcent d'en sortir, il trouva l'art de les rendre visibles. Il fit d'abord une sphère circulaire, c'està-dire composée de cercles seuls. Il y compliqua les deux cercles que les Grecs nomment colures et les Latins incidents, à cause de leur incidence l'un dans l'autre ; il fixa les pôles à leurs extrémités. A travers les colures il posa les cinq autrescercles que l'on nomme parallèles, de manière à diviser l'hémisphère d'un pôle à l'autre en trente dégrés, non pas à l'aventure ni confusément, car il en établit six du pôleaupremier cercle, cinqdu premierau second, qualredu second autroisième, quatre pareillement dutroisième auquatrième, cinq du quatrièmeaucinquième, six du cinquième à l'autre pôle. A travers ces cercles il posa obliquement celui que les Grecs appellent zodiaque et les Latins mVa/, parce qu'il contient dans ses étoiles des figures d'animaux ou d'êtres vivants. Au dedans de ce cercle oblique il suspendit très-artislement les cercles des étoiles errantes. Il en démontrait clairement aux siens les absides, les hauteurs et leurs distances réciproques. « Mais, ajoute l'historien Richer, de vouloir expliquer ici comment, cela nous éloignerait trop de notre sujet. »

Il fit, en outre, une autre sphère circulaire, au dedans de laquelle il ne plaça point de cercles; mais au dehors il coordonna les figures des signes ou constellations avec des fils de fer et d'airain. En guise d'axe il la traversa d'une tige pour marquer le pôle céleste, afin qu'en le considérant on pût adapter la machine au ciel. D'où il arriva que les étoilesde chaque signe ou constellationétaient renfermées dans chaque signe de cette sphère. Il y avait encore ceci de merveilleux que le plus ignorant en astronomie, si on lui montrait un seul signe, pouvait, sans aucun maî-

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tre, connaître tous les autres par cette sphère . C'est ainsi que Gerbert instruisait libéralement les siens. Voilà pour l'astrononaie.

Quant à la géométrie, l'historien Richer parle d'une table numérale à vingt-sept cases, où les neuf chiffres représentaient tous les nombres et produisaient à l'infini toutes les mivlliplications et les divisions, il renvoie le lecteur au livre même que Gerbert écrivit làdessus au grammairien Constantin.

Avecl'ardeur des études le nombre des disciples croissait de jour en jour. Le nom du maître se répandait non-seulement dans les €aules, mais parmi les peuples de la Germaine. Il passa par-dessus les Alpes en Italie, en Toscane, et jusqu'à la mer Adriatique. En ce temps Otricus était célèbre en Saxe. La renommée de notre philosophe étant parvenue jusqu'à lui, et, remarquant que dans toute discussion il se servait d'une division exacte des choses, il désira beaucoup avoir un tableau de sa division des sciences, surtout quant à la philosophie, afin de voir s'il était vraiment philosophe, puisqu'il prétendait savoir les choses divines et humaines. Un Saxon, qui parut capable, fut donc envoyé à Reims, assista auxleçons de Gerbert, recueilli sa division des sciences, mais s'écarta du vrai, quant à la philosophie. Gerbert regardait les mathématiques et la physique comme deux sciences égales et contemporaines. Le Saxon, à dessein ou par erreur, lui fit subordonner la physique aux mathématiques, comme l'espèce au genre. Sur ce faux exposé Otricus conclut que Gerbert se trompait dans sa division et qu'il ne comprenait rien à la philosophie. Il en parla dans ce sens à la cour de l'empereur Othon, en présence duquel il expliqua le tableau de Gerbert aux savants. L'empereur, qui passait pour aimer luimême beaucoup ces études, s'étonnait que Gerbert se fût trompe, car ill'avait vu et entendu disputer plus d'une fois. Il souhaitait donc extrêmement avoir la solution du susdit tableau. L'occasion ne se fit pas attendre.

L'année suivante (970) l'archevêque Adalbêron de Reims, faisant le voyage de Rome avec Gerbert, rencontra l'empereur avec.

Otricus, à Pavie. Le prince le reçut tiiagniliquement et le conduisit par eau à Ravcniio.

Là, par son ordre et dans son palais, se réunirent tous les savants du pays, curieux d'assister à la lutte entre le premier savant de France et le premier savant d'Allemagne. L'empereurprésidait la conférence. Son désir était qu'on prit Gerbert à l'improviste et qu'Otricus multipliât les questions sans en résoudre aucune, afin que la discussion fût plus animée. Il ouvrit la séance par une petiteallocutionetrappelaque ladifficulté principale roulait sur la divisiondela philosophie. Otricus exposa cette division de vive voix, ensuite la rédigea par écrit et la fit passer à Gerbert. Celui-ci en approuvaune partie comme sienne et rejeta l'autre comme n'étant pas de lui. La dispute s'engagea sur les corrections à y faire. Gerbert s'appuyait de Platon, de Porphyre et de Roëce; Otricus multipliait les objections. La conférence dura la journée presque tout entière. Gerbert parlait encore lorsque l'empereur donna le signal de finir, les auditeurs commençant à être fatigués. Il fit de magnifiques présents à Gerbert, qui s'en retourna illustre dans les Gaules

Un savant français dit à ce sujet : a Ce sont là des révélations inouïes sur les travaux littéraires de cetteépoque : n'a-t-il pasdù en périr un grand nombre de semblables? Remarquons d'ailleurs que, dans le di.xième siècle, il n'est rien de plus difficile que de trouver un point du monde chrétien où l'on ait pu jouir d'un certain degré de sécurité. Toutes les villes situées auprès de la mer ou sur le cours des grands fleuves avaient été détruites ou ravagées par les incursions des Normands, et, partout où les pirates n'avaient pas pénétré, les discordes civiles, la lutte de tous les petits tyrans qui se partageaient l'empire de Charlemagne, entretenaient une inquiétude et des calamités perpétuelles. Un seul diocèse peut-être, celui de Reims, éloigné de tous les grands fleuves, à une distance respectable de la mer, gouverné pardeshommes habiles,a pu conquérir quelques instants de paix, et immédiatement vous voyez dans cette oasis s'établir des écoles et l'esprit chrétien porter ses fruits naturels'. »

' Richeri Hisloriœ, 1. 3. Monumenla Gerinanitc, t. 5, alias 3. — * Lenoniiaiid, Qucslions hisloriques, socoiidu partie, p. G9 ei seqq. Paris, Waillc, 1846.

de l'ère clir.|

Gerbert eut un grand nombre de disciples, dont plusieurs en formèrent d'autres; les plus illustres sont les deux empereurs Othon 1" et II ; le prince Robert de France, depuis le roi Robert, qui, à l'école de Reims, fit tant de progrès dans la science et dans la vertu qu'il fut surnommé clerc pour son savoir et pieux pour sa religion sincère. Parmi les autres élèves de Gerbert on distingue Léollieric, archevêque de Sens; Fulbert, évèque de Chartres; Abbon, abbé de Fleury. Non content d'instruire ceux qui venaient prendre de ses leçons, Gerbert communiquait ses découvertes littéraires aux endroits les plus éloignés, à Aurillac, à Tours, à Sens, à Fleury, à Mici et ailleurs. 11 n'avait pas moins d'ardeur à multiplier età répandre les exemplaires des bons livres, dont il avait formé une riche bibliothèque. Il n'épargnait ni soins ni dépenses pour amasser des ouvrages de toute sorte, modernes et anciens. Sous la direction de Gerbert, l'école de Reims acquit une telle renommée que Rotvic, abbé de Mitlac, au diocèse de Trêves, y envoya de ses moines pour s'y former à la piété et aux lettres, qu'il voulait faire revivre dans son monastère. Les deux principaux furent Nithard et Remi, successivement abbés de Mitlac, qui devint dès lors une école florissante où l'on venait étudier de plusieurs provinces de France et d'Allemagne.

Outre un très-grand nombre de lettres Gerbert écrivit des traités sur l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie ; sur la manière de construire un astrolabe, un cadran ou quart de cercle, une sphère ; sans compter des traités de rhétorique et de dialectique. Son auteur favori était le célèbre Boéce, que nous avons vu, avec son illustre ami Cassiodore, transplanter en Occident, pendant le sixième siècle, toutes les sciences de la Grèce. Gerbert était surtout habile à construire des instrumentsd'astronomie et de musique.Dilmar, évôque de Mersebourg, le plus judicieux et le plub fidèle historien de ce temps-là, nous dit qu'il était parfaitement versé dans l'astronomie; qu'il surpassa tous ses contemporains en plusieurs autres belles connaissances; qu'étant à Magdebourg avec l'empereur Ollion III il fit une horloge dont il régla le

mouvement sur l'étoile polaire, qu'il considérait à travers un tube. De ces paroles d'un auteur contemporain des savants ont conclu que Gerbert inventa, dès le dixième siècle, premièrement une horloge à roue, et, en second lieu, un tube astronomique ou lunette à longue vue, autrement télescope. Un autre ancien auteur parle avec admiration des orgues hydrauliques où Gerbert introduisait le vent et le mouvement nécessaires par le moyen de l'eau bouillante, paroles qui nous apprennent, à n'en pouvoir douter, que, dès le dixième siècle, Gerbert inventa des machines à vapeur.

Nous croyons donc qu'il n'est plus permis de taxer d'ignorance et de barbarie un siècle pareil; car Gerbert y fut recherché, admiré, fêté comme savant par tout le monde. C'est comme savant que l'empereur Othon I" lui donna l'abbaye de Bobio en Italie, donation qui fut approuvée par le clergé et le peuple et autorisée par les évêques et le Pape, dont il reçu t la bénédiction abbatiale. C'est comme savant que nous le verrons devenir successivement archevêque de Reims, archevêque de Ravenne et enfin Pape, sous le nom de Silvestre II. On dira peut-être qu'il fut accusé de magie à cause de sa science. Cette accusation ne fut point portée contre lui par ses contemporains, mais seulement un siècle après, par un écrivain schismatique,Bennon, qui, pour décrier le saint et grand Pape Grégoire VII, tenta, par les plus grossières calomnies, de décrier ses plus illustres prédécesseurs, notamment Silvestre II *.

Pendant que Roswith illustrait l'Allemagne et Gerbert la France, les lettres pénétraient avec le Christianisme jusque chez les Russes. La grande-duchesse Olga avait reçu le baptême à Constantinople en 955; mais son fils Venceslas, que nous avons vu faire la guerre en Bulgarie contre le? Grecs, vécut et mourut païen. Quand il eut été tué en traversant les pays des Patzinaces ou Petchénègues, les Cosaques d'aujourd'hui, ses trois fils, Oleg, Jaropolk et Vladimir se firent la guerre entre eux. Oleg ayant été mis à mort par Jaropolk, Vladimir se réfugia au-

> Uist. litt, de France^ U «. Ceillier, 1. 1»,

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près des Varègues, peuples septentrionaux connus aussi sous le nom de Norwégiens ou Normands. Ses ancêtres, Rurik, Sinéous et Trouwor, étaient des aventuriers normands. Ayant pris part pendant deux ans aux entreprises de ces peuples guerriers, il en réunit une troupe sous ses drapeaux, marcha contre son frère, s'empara de sa capitale et enfin l'invita à venir le trouver. Jaropolk se laissa persuader et se rendit à Kiow. Vladimir l'attendait dans le palais de leur père, où il le fit lâchement assassiner. C'était l'an 980. Depuis ce momentil ne cessa d'étendre son empire par de nouvelles conquêtes. Quant à la religion il se montrait païen plus opiniâtre que son père. La déesse Péroune avait le premier rang parmi les divinités des peuples slaves ; il lui fit ériger une riche statue, qu'il plaça près de son palais. Les mœurs de Vladimir étaient effrénées. Outre la princesse Rognéda, dont il avait tué le père et les deux frères, il avait trois autres femmes qui de- ! mouraient avec lui à Kiow, et de plus huit cents concubines danstrois autres résidences. En 982, au retour d'une expédition en Lithuanie et en Pologne, voulant célébrer ses triomphes par des sacrifices solennels, il fit tirer au sort les jeunes gens des deux sexes dont le sang devait être versé sur l'autel de ses dieux ; car les Russes, encore païens, immolaient à leurs idoles des victimes humaines. Le sort était tombé sur un jeune Varègue appelé Jean ; son père, Théodore, qui était chrétien ainsi que lui, le tenait serré entre ses bras, en exhortant le peuple à abandonner ses dieux sanguinaires ; il fut immolé avec son fils. Tous deux sont honorés comme les derniers qui aient souffert le martyre en Russie. Le sang de ces deux chrétiens parut attirer sur les Russes la grâce d'une conversion plus générale et plus permanente.

L'an 988 Vladimir s'empara de la ville de Cherson, dans la Tauride ; c'était la capitale d'une petite république qui, sous la protection des empereurs grecs, se régissait par ses lois. Y ayant fait son entrée, le monarque russe envoya déclarer aux empereurs grecs, Basile et Constantin, qu'il voulait avoir pour épouse la jeune princesse Anne, leur sœur,

et qu'en cas de refus il marcherait sur Constantinople. Les deux empereurs, effrayés, répondirent que, s'il se faisait chrétien, il pourrait devenir leur beau-frère. Vladimir répHqua qu'il avait pris de lui-même la résolution d'embrasser le Christianisme, mais que, ne prétendant pas eu faire une condition de son mariage, il demandait qu'avant tout on lui envoyât la princesse. Anne fut bien effrayée en se voyant forcée de donner sa main à un prince luxurieux et féroce ; elle s'embarqua avec des ecclésiastiques grecs, une suite nombreuse, et fut reçue à Cherson aveclesdémonstrations de lajoie la plus vive. Les habitants la regardèrent commeun ange descendu du ciel pour les protéger. Si l'on en croit les chroniques russes du temps, à son arrivée le fier Vladimir avait une maladie qui s'était jetée sur ses yeux avec tant de violence qu'il ne pouvait plus distinguer les objets. D'après les exhortations de la princesse il se fit baptiser et recouvra la vue au même instant. Les cérémonies de son baptême furent achevées et son mariage fut célébré dans l'église de Saint-Basile, bâtie sur la grande place de Cherson, entre le palais qu'occupait Vladimir et celui où Anne était descendue. 11 prit le nom de Basile ou Vassili. La solennité de ce jour s'augmenta encore des cérémonies du baptême que reçurent dans la même église les boyards et les premiers officiers de l'armée. Vladimir reconnaissant envoya à Constantinople des troupes par le moyen desquelles Basile vainquit une rébellion et rétablit le calme dans l'empire. Le prince russe fit plus; ayant donné ordre de construire une église à Cherson, et renonçant à ses droits de conquête, il rendit la ville à la protection des empereurs grecs.

Étant revenu à Kiow.accompagnédes évôques et des prêtres qu'Anne avait amenés avec elle de Constantinople, il fit briser et brûler les idoles. La statue de Péroune, attachée à la queue d'un cheval et battue de verges, fut jetée dans le Dnieper. Le lendemain on publia que tous les habitants, quels que fussent leur âge et leur condition, devaient se faire baptiser. Au jour indi(iué le peuple se porta en foule sur les bords du Dnieper,

de l'ère chr.J DE L'ÉGLISE

et, tous étant entrés dans le fleuve, ilsreçurent le baplôme par aspersion. Vladimir, ayant construit une église en bois sur le lieu où était auparavant la statue dcPcroutie, manda des arcintecles grecs pour en ériger une autre en pierre sur l'endroit même où, six ans auparavant, Théodore et son fils avaient reçu la couronne du martyre. Des prêtres grecs se répandirent dans les provinces pour y prêcher l'Évangile. Un grand nombre d'habitants se firent baptiser; d'autres restèrent attachés au paganisme, qui, jusqu'au douzième siècle, a régné dans quelques parties de la Russie. Ne voulant pas pousser trop loin la violence envers ses sujets, Vladimir prit des mesures pour les éclairer. Les livres saints, qui, dans le neuvième siècle, avaient été traduits en langue slavonne par saint Cyrille et saint Méthodius, étaient certainement connus des chrétiens établis à Kiow ; mais ces fidèles étaient en petit nombre, et le peuple païen restait étranger à toute instruction. Vladimir fonda, pour les jeunes gens, des écoles publiques où l'on devait apprendre la langue sacrée ou liturgique.

Ce bienfait parut alors une nouveauté si effrayante que l'on fut obligé d'employer la force pour conduire les enfants à ces écoles. On vit des mères, même dans les rangs élevés, pleurer sur le malheur de leurs enfants, considérant l'écriture comme un art dangereux, inventé par les soiciers. C'est ainsi que les lettres pénétrèrent en Russie à la suite de la religion.

Depuis Vladimir les Russes ont deux langues : l'une est le russe vulgaire, l'autre est la langue savante, ecclésiastique ou liturgique. C'est dans la première que parurent, ou du temps de Vladimir ou peu après lui, le code qui porte son nom, le poëme héroïque sur les exploits d'Igor et les romans de la chevalerie russe. La langue savante, créée par les deux missionnaires slaves, est le dialecte de Thessalonique, mêlé avec l'illyrien et le slavo-servien. C'est dans cette langue que la Bible a été apportée en Russie et que sont écrits leurs livres liturgiques. Afin d'en faciliter l'étude Pierre le Grand fit publier un dictionnaire dans lequel elle est expliquée en grec et en latin, Moscou, 1704. On a imprimé

CATHOLIQUE. m

à Moscou, en d "794, un autre dictionnaire où la langue liturgique est expliquée en russe vulgaire. C'est dans la langue liturgique que Nestor, le père de l'histoire russe, a écrit sa chroni(iue pendant le onzième siècle, dans le premier couvent de Russie. On voit par ces observations qu'il ne serait pas exact de dire que l'office divin se fait; en langue vulgaire chez les Russes.

Vers l'an 996 le temple que les architectes grecs élevaient à Kiow étant achevé, Vladimir donna à la nouvelle basilique les ornements et les vases qu'il avait emportés de Cherson comme les seuls trophées de sa victoire. Pour l'entretien du temple, qui s'ap^ pelle encore aujourd'hui l'église de la Dîme, il affecta la dixième partie de ses domaines, et ses successeurs, à leur avènement, devaient s'engager par serment à accomplir ceft»

fondation, dont la charte est déposée dants ies archives de l'église. Il en célébra la dédicace par un festin auquel il invita les pauvres de Kiow. Dansune nouvelle guerre qu'il eut à soutenir contreles Petchénègues ouïes Cosaques il échappa comme par miracle à un grand danger. Afin d'accomplir le vœu qu'il avait fait en cette circonstance il bâtit à Vasilew une église en l'honneur de la Transfiguration de Notre-Seigneur . Il en célébra la dédicace par une fêle dont les annales russes relèvent la magnificence, en rapportant que l'on y but trois cents tonneaux d'hydromel et que lesconvives passèrent avec lui huit jours assis à table. Les pauvres y furent traités d'une manière splendide. Étant rentré à Kiow, Vladimir donna un nouveau repas également somptueux. Depuis cette époque les tables du palais étaient, même en son absence, richement servies et ouvertes à toutes les personnes distinguées qui se trouvaient dans la capitale. Vladimir était le père des pauvres ; l'entrée du palais leur était toujours ouverte. « Mais, disait-il, les malades ne peuvent pas venir me voir. » Aussi envoyait-il des voitures chargées de pain, de viande, de poisson, de fruits, de miel et autres aliments, et les distributions s'en faisaient dansles maisons. Ses serviteurs allaient de rue en rue, criant en son nom : « Où sont les pauvres et les malades ? v C'est ainsi que

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l'Évangile avait changé le cœur de ce prince, auparavant dur, féroce et voluptueux. Ces paroles de Jésus-Christ : « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! » avaient fait sur lui une si forte impression que sa bonté devenait nuisible aux intérêts de l'État. Il avait aboli la peine de mort et ne punissait plus l'homicide que par une amende. Le nombre des malfaiteurs s'étant accru d'une manière effrayante, on lui fit de fortes représentations. « Je crains la colère de Dieu, » dit-il. Cependant, sur de nouvelles instances, il rétablit la peine capitale.

Vladimir, qui mourut en iOlS, est honoré comme saint par les Russes. Un ancien code, qui lui est attribué, soustrait à la juridiction séculière les ecclésiastiques, les religieux, les hôpitaux et ceux qui soignent les malades. Toute affaire ayant rapport à ces personnes et à ces établissements dépendait des évêques, qui, dans les villes de leur diocèse, connaissaient des poids et mesures, des procès relatifs aux mariages, aux sorcelleries, aux empoisonnements, à l'idolâtrie et autres excès commis dans l'ordre civil. Comme les Grecs de Constantinople étaient unis à l'Église romaine dans le dixième siècle, les Russes, qui reçurent d'eux le Christianisme, furentcatholiquesau commencement de leur conversion; ils le demeurèrent pendant tout le onzième siècle, où la foi chrétienne fait chez eux des progrès encore plus sensibles sous le règne de Jaroslaf, fils de Vladimir, prince dès lors si renommé que Casimir, roi de Pologne, épousa sa sœur, et Henri P^roi de France, une de ses filles. Une vingtaine d'années après la mort de Jaroslaf, le fils de Démétrius, roi des Russes, vient à Rome et demande au Pape saint Grégoire VII à tenir de sa main le royaume paternel. Depuis le douzième siècle jusqu'au dix-huitième les Russes furent généralement catholiques, sauf certains iïit(!rvalles où ils eurent des métropolitains schismaliques ou suspects

A Constantinople les empereurs Basile et Constantin régnaient seuls depuis la mort de

* Pagi, ad ann. 987. — Ephemer. Grœco-Moscov. Acta SS., 1. 1, mai. — De Couversiont; et fi.de Russorutn, i6.j t. 2, sept. — Biograph. univ., art. Vladimir.

Zimiscès, arrivée l'an 976. L'année précédente, au retour d'une expédition en Syrie, où,d'aprèsles auteurs arméniens, il pénétra jusqu'à Jérusalem, Zimiscès fut empoisonné par l'eunuque Basile, dont il avait découvert et menacé de punir les rapines. Sentant ses forces diminuer à chaque instant, il«e hâta d'arriver à Constantinople et envoya ordre d'achever en diligence le tombeau qu'il se faisait construire dans l'église du Sauveur. Il respirait à peine lorsqu'il entra dans la ville, et la joie de son retour se changea en pleurs et en gémissements. Comme il sentaitsamort prochaine il fit ouvrir son trésor particulier et en distribua l'argent aux pauvres et aux malades, surtout à ceux qui tombaient du mal caduc, pour lesquels il avait toujours eu plus de compassion. Il fit la confession de ses fautes à Nicolas, évôque d'Andrinople, en versant beaucoup de larmes. Il implora à haute voix le secours de la sainte Vierge, la priant de l'assister dans le jugement redoutable qu'il allait subir. Pénétré de contrition il expira le 10 janvier de l'année suivante (976), âgé de cinquante et un ans, dont il avait régné six ans et un mois.

Basile et Constantin, fils de Romain II, étaient alors âgés l'un de dix-huit ans, l'autre de quinze. Leur éducation avait été négligée; ils n'avaient aucune connaissance ni de l'empire, ni d'eux-mêmes. Basile avait reçu de la nature un esprit vif, une âme active et courageuse ; les exploits de Nicéphore et de Zimiscès avaientallumédans son cœur l'amour de la gloire ; mais ses bonnes qualités n'étaient pas réglées par l'éducation. L'eunuque et grand-chambellan Basile, qui voulait régner, profila des passions ardentes du jeune empereur pour le plonger dans la débauche. Toutefois, par la vigueur naturelle de son âme, le prince finit par secouer ces chaînes honteuses ; mais Constantin, son frère, d'un caractère plus faible et plus indolent, ne s'en affranchit jamais et passa toute sa vie, qui fut longue, avec le nom d'empereur, sans en faire aucune action.

Sous le règne des deux frères, par suite de la politique de l'eunuque Basile, il yeut d'abord une guerre civile où un habile général, Bardas Sclérus, prit le fitre d'empereur. Il fut

de l'ère clir.]

■vaincu, l'an 976, par Bardas Phocas, et se retira chez le calife de Bagdad, où, sur la demande de l'empereur Basile, il fut tenu plusieurs années en prison. Bardas Phocas lui-même avait pris le titre d'empereur sous Zimiscès et avait été vaincu par ce môme Sclérus, contre lequel il fut lappelé, apiôs avoir porté six ans en exil la tonsure cléricale. Cette guerre civile terminée, l'empereur Basile marcha en personne contre les Bulgares, qui, depuis la mort de Zimiscès, avaient rétahli leur royauté et leur indépendance nationale. C'était en 981 . L'entreprise du jeune empereur échoua par la perfidie d'un de ses généraux, qui craignait que l'empereur ne prît goût à la guerre et ne voulût commander et régner par lui-même. L'eunuque Basile en murmurait plus haut que les autres. L'empereur Basile disgracia l'orgueilleux eunuque, qui en mourut de chagrin. C'était en l'an 981. De ce moment le jeune empereur changea entièrement de conduite. Tout occupé des affaires du gouvernement, ïl renonça aux plaisirs, à la magnificence des habillements, des équipages; il devint sobre, vigilant, laborieux, mais en même temps hautain^ triste, défiant, inexorable dans sa colère, ne laissant à son frère que le nom et la parure d'empereur, avec une garde modique et assez mal entretenue. Mais Constantin, énervé parla mollesse, consentit volontiers à n'être compté pour rien, pourvu qu'il eût la liberté de se livrer à la débauche.

Il n'en fut pas de même de Bardas Phocas. Mécontent de voir que Basile voulait sérieusement régner et commander, il prit pour la secondefois le titre d'empereur. Bardas Sclérus, échappé des prisons de Bagdad, le reprend de son côté et propose à Phocas de partager l'empire. Phocas accepte la proposition et invite Sclérus à venir le trouver pour conférer ensemble sur leurs intérêts communs. Sclérus s'étant fié à ses serments, Phocas l'emprisonne dans une forteresse.

C'était l'an 987. Deux ans après, en 989, Phocas est vaincu par l'empereur Basile et périt sur le champ de bataille. Sclérus, sorti de prison, reprend le litre d'empereur; mais bientôt, las de tant de traverses et d'ailleurs

déjà vieux, il sollicite et obtient son pardon de Basile, avec la dignité de curopalate, la seconde de l'empire, et meurt peu de temjis après.

Au milieu de ces guerres et de ces révolutions le siège patriarcal de Coristanlinople fut occupé par des hommes recommandablcs, d'après le témoignage de Léon, diacre, auteur contemporain. Le patriarche Basile 1"% solitaire du mont Olympe, monté sur le siège de Constautinople le 13 février 970, le remplit environ quatre ans. Il en fut chassé, l'an 974, par l'empereur Zimiscès, sur une fausse accusation. En vain réclama-t-il un concile œcuménique pour le juger suivant les canons; loin de déférer à une si juste demande on le relégua dans un monastère qu'il avait fondé. Il y finit saintement ses jours. Antoine II, moine studite et syncelle, fut mis à la place de Basile en 974. L'austérité de sa vie, son savoir et son désintéressement l'avaient fait jugerdigne decette place. Il abdiqua en l'an 979 pour retourner dans sa retraite, où il mourut vers l'an 983. Ileut alors pour successeur Nicolas, surnommé Chrysoberge, qui tint le siège douze ans et demi. En 976 les Arméniens, ayant reçu le concile de Chalcédoine, se réunirent avec l'Église grecque, et par là même avec l'Église romaine, avec qui les Grecs étaient alors unis. Cette réunion des Arméniens fut l'œuvre de leur patriarche Vahanic, qui mourut peu après qu'elle fut terminée *.

Dans le temps même que la Russie entrait dans la famille chrétienne par la conversion de son grand-duc Vladimir et de ses principaux seigneurs, il s'achevait en France une révolution politique dont les résultats subsistent encore, après plus de huit siècles et demi. La seconde dynastie, celle de Charlcmagne, s'en allait, et la troisième, celle de Hugues Capet, se mettait àsaplace.L'alternativeentre ces deux dynasties dura tout un siècle et se consomma d'une manière pcul-Olre uniquedansl'histoire, sans que, pendantlout ce temps, il se commît aucun meurtre politique ni de part ni d'autre. En 888, pendant la minorité de Charles le Simple, les Français

' Hist, du Bas-Empire, 1. "5 et 7C. Hist. Citron, patriarch. Const. Ada SS., t. l,août.

[De 9G2 à 991

élisent pour roi Eudes, comte de Paris, qui avait si vaillamment défendu cette ville contrôles Normands. Il meurt l'an 898, en priant les seigneurs du royaume de reconnaître Charles le Simple, ce qu'ils font*. En922 les Français se donnent pour roi le duc Robert de France, frèredu roi Eudes ; il est tué dans une bataille l'année suivante *.

Son fils, Hugues le Grand, étant trop jeune et ne voulant point accepter la royauté que les Français lui offrirent, ils élisent pour roi son beau-frère Rodolfe, duc de Bourgogne Le roi Rodolfe, ou Raoul, étant mort l'an 936, Louis d'Outre-Mer, fils de Charles le Simple, rappelé d'Angleterre par Hugues le Grandet lesautresseigneursduroyaume, lui succède*.

Louis d'Outre-Mer étant mort en 945, son fils Lolhaire, beau-frère de Hugues le Grand, lui succède par l'élection de tous les seigneurs de France, comme il le dit lui-même dans une charte octroyée l'année suivante au monastère de Saint-Remi de Reims*.

Le roi Lothaire meurt en 986, après avoir recommandé son fils Louis à son cousin Hugues Capet ». Louis, cinquième du nom, meurt l'année suivante (987), le 21 mai', après avoir donné le royaume à son cousin IIiiguesCapet',leplus puissant des seigneurs fi ançais, qui est éluroi par les autres * et favorisé par le Pape. '"Tels sont les principaux faits de cette révolution séculaire.

Pour la bien apprécier il faut se rappeler avant tout que, dans l origine, la royauté était élective chez tous les peuples germaniques, Gotlis, Lombards, Francs, Saxons, Allemands etautres.Etc'était naturel; nalionsguerrières, con(|uérantes, émigrantes, sans constitution territoriale, il leur fallait des hommes capables de marcher à leur tète et de les commander. Une hérédité stricte était impraticable. Aussi, àleurentrée danslesGaules, les Fiancs renvoient-ilsleroiChildéric, derace franque, et mettent-ils à sa place le Romain Égidius. Charlemagne et son fils, dans les chartes les plus solennelles, rappellent et contirniont ce

> Dora Bouquet, t. 9, p. 43; 49, a ; 73, d. —2 Id., p. 77, a. — 3 ld.,p. 61, b; 139, b. — *Id., p. 77, c; 90, c — "Id., p. 617. — « Id., p. 82, b. — 'Id., t. 10, p. IGS, a ; 222 b; 243, b. — «Id., p. 3(iO, c ; 3 ;7, ;i. — 'J 1(1., p. 181, c; 210, e ; 213, a ; 280, C; 281, a, clc. — '*']U., p. Mi, c, d; p. i>i)3, U.

caractère électif de laroyauté chez les Francs. Charles le Chauve reconnaît la même chose au concile de Toul, en 859. Enfin, l'an 955, le roi Lothaire, avant-dernier roi de la race de Charlemagne, rappelle encore spontanément, dans un diplôme particulier, qu'il a été élu par tous les seigneurs français'. Sans doute, comme on ne choisissait que pour trouver un homme utile et capable, si le plus proche l'était on choisissait naturellement le plus proche. Cela devenait avec le temps, si l'on peut ainsi dire, une hérédité élective, une élection héréditaire. A mesure que les nations devenues chrétiennes s'attacheront au sol, s'adonnèrent à l'agriculture et au commerce, vivront en paix les unes avec les autres, auront un moindre besoin d'avoir toujours à leur lête un homme capable de les commander en personne, les choses, une fois réglées par le temps et l'usage, marcheront comme d'ellesmêmes ; la royauté, comme le sol même, deviendra de plus en plus héréditaire, et cela naturellement. Une chose y contribuera entre autres, le système féodal, autrement le système militaire implanté dans le sol pour mieux le défendre. Les incursions des Normands et des Sarrasins firent de ce système une nécessité en France. Les descendants de Charlemagne, particulièrement Charles le Chauve, n'étant plus en état de défendre contre eux les Français, chacun futréduit etformellement autorisé à se défendre soi-même.* De là tant de forteresses et de seigneuries particulières, autour desquelles se groupèrent les populations pour trouver sécurité et protection. Paris, avec son valeureux comte, en donne le plus illustre exemple ; Paris devient ainsi le cœur de la France, et son comte la tète.

Sous le règne de Lothaire, avant-dernier roi carlovingien, le comte de Paris et duc de France Hugues Capet était plus puissant que le roi même. Gerbert écrivait en l'an 985 à un seigneur d'Allemagne, sur les moyens de prévenir la guerre civile cl étrangère dans ce pays, après la mort de l'empereur Olhon II ; « Le roi Lothaire est le chef de la France de nom seul; Huguesl'estnonpasdenom, mais

» Oom Bouquet, t, 9, p. G17. — Md., t. 7, p. 107 et ulibi.

de l'ère clir.] DE L'EGLISE

de lait et en réalité. Si vous aviez sollicité son amitié d'un commun accord, sivousaviez lié son fils avec le iilsde l'empereur, il y a lonj,^temps que vous n'auriez plus pour ennemis les rois des Français *. » « Nous vous le disons confidemment, dit-il dans une autre lettre, si vous vous conciliiez l'amitié de Hugues vous " pourriez facilement éviter toute attaque de la part des Français *. » Hugues Capet était ainsi dès lors le roi de fait et par la nature. Le nom et le droit s'y joignirent par la donation du dernier roi, Louis V, son petit-cousin, et par l'cleclion de la nation française. « En 987, dit un auteurcontemporain, mourut le jeune roi Louis, qui ne fît rien, après avoir donné le royaume à Hugues, le duc de France, qui, la même année, fut fait roi par les Français*. » Cette donation du dernier roi de la seconde dynastie au chef de la troisième, attestée par un auteurcontemporain et répétée dans deux chroniques postérieures*, est une chose qui n'a pas été assez remarquée. Une autre chronique remarque, et avec raison, que Hugues Capet descendaitde Charleniagne par sa mère Hedwige, fille de Henri l'Oiseleur et de sainte Malhilde*. Toutes les chroniques s'accordent à dire qu'il fut élu et proclamé roi à Noyon, par les seigneurs de France, notamment par son beau-frère Richard, duc de Normandie, et ensuite sacré à Picims, par l'archevêque Adalbéron, le 3 juillet 987. Le 30 décembre de la même année Robert, fils de Hugues et d'Adélaïde, est couronné roi à Orléans.

Une histoire contemporaine, écrite àReims même par un disciple de Gerbert, mais retrouvée depuis peu, nous donne sur ces faits de nouveaux renseignements, qui confirment pour le fond ceux que nous venons de résumer.

Le roi Louis d'Outre-Mer étant morten 954, sa femme, la reine Gerberge, envoya des députés à ses deux frères, le roi Othon de Germanie et l'archevêque Brunon de Cologne, ainsi qu'à son beau-frère Hugues le Grand, duc des Gaules, pour leur demander que son fils Lothaire succédât dans le royaume à son

» Bibl. pp., t. 17. Gerbert, Epùt. 48. — *Ëpùt. 61. ~*C''iron. Ofloran. Dom Bouquet, t. 10, p. IC5. — Id.; p. -m, b; 243, b. — *ld., p. 281, b.

CATHOLIQUE. do3

père défunt. En conséquence il arriva de la part du roi Othon tous les princes de Belgique, môme quelques-unsde Germanie, ayant Brunon à leur tête. Le duc des Gaules, lingues, s'y trouve de son côté, ainsi que les princes de Bourgogne, d'Aquitaine et de Gothie;de plus, lesévêques des diverses provinces. Tous s'assemblent à Reims, auprès de la reine Gerberge. Leur vœu unanime est que Lothaire succède à son père défunt. Du consentement et aux acclamations de tous, Lothaire, âgé de douze ans, est donc créé roi par l'archevêque Artold, dans la basilique de Saint-Remi, où son père reposait avec les autres rois. Les princes le conduisent avec grand honneur à Laon, antique séjour des rois. Le duc de France est son compagnon inséparable. Pour preuve de sa fidélité, il pria le roi et la reine sa mère de vouloir bien visiter ses villes et ses forteresses dans toute la Neustrie. Il les reçut en effet magnifiquement à Paris, Orléans, Chartres, Tours, Blois, et en beaucoup d'autres villes. 11 les accompagna avec ses troupes en Aquitaine, contre le duc Guillaume, qui fut battu. La ville de Poitiers se rendit au roi après un long siège, mais fut épargnée par l'intervention du duc de France. Après cette glorieuse campagne le roi revint à Laon; mais le duc, de retour à Paris, y tomba malade et mourut en 9o6. On l'ensevelit dans la basilique du martyr saint Denis.

Il laissait deux fils, Hugues et Othon, ou Eudes. En 961 ils prêtèrent serment de fidélité au roi Lothaire, qui fit Hugues duc de France à la place de son père et ajouta le Poitou à sa principauté ; il donna la Bourgogne à Eudes. ^

Dans l'année 978 le roi Lôihaire se brouilla avec le nouveau roi de Germanie, Olhon II, au sujet de la Belgique, que chacun prétendait être à lui. Lothaire convoqua le nouveau duc de France, ainsi que les autres princes du royaume, et, de leur avis et avec leurs secours, fit une irruption soudaine dans la Belgique et surprit à Aix-la-Chapelle le roi Othon, qui faillit tomber entre ses mains. Othon, ayant rassemblé une armée nombreuse, se jeta en France et vintcamper jusqu'auprès de Paris, mais il se relira quand

[De 962 à 991

il sut que les Français se réunissaient de leur côlé. Lolhaire, voyant qu'Ollion était sur ses gardes et capable de se défendre, se réconcilia secrètement avec lui et lui céda le pays en litige, le tout en cachette du duc de France, qu'il avait consulté pour commencer la guerre et qui l'y avait soutenu de toutes ses forces.

Le duc, connu sous le nom de Hugues Capet, ayant deviné la politique de Lolliaire, alla lui-même à Rome trouver le roi Othon, dont il était cousin par sa mère Hedwige, sœur d'Othon I". Les deux princes renouvelèrent ensemble leur ancienne amitié. Dans l'intervalle le roi Lothaire et la reine Emma, sa femme, écrivirent en Allemagne, en particulier à l'impératrice Adélaïde, pour faire arrêter Hugues au passage des Alpes. La reine donna pour cela son signalement détaillé; mais Hugues, averti du piège, se déguisa en valet, et revint en France plus promptement qu'on ne s'y attendait. Cette mésintelligence entre le roi et le duc n'éclata point en guerre ouverte, mais en guerre d'embûches, qui fit beaucoup de mal. A la fin cependant, par l'entremise des seigneurs de l'un et de l'autre parti, les deux princes se réconcilièrent sincèrement.

En effet le roi, ayant à cœur que son fils Louis lui succédât dans le royaume, désira que le duc arrangeât cette affaire. Le duc répondit qu'il le ferait volontiers. Les princes du royaume ayant donc été convoqués à Compiègne, Louis y fut proclamé roi par le duc et les autres princes, et promu au royaume des Francs le jour de la Pentecôte, 8 juin 979, par le métropolitain de Reims, Adalbéron.

Lothaire et Louis régnant donc ensemble, le duc se distingua par une grande affabilité et par un grand empressement à les servir de bien des manières, élevant partout la dignité royale et se montrant soumis aux deux rois, promettant même de faire en sorte qu'ils régnassent tous deux souverainement sur des nations déjà soumises et qu'ils apprivoisassent efficacement celles qui n'étaient pas encore domptées. Il méditait encore ceci, de les faire dominer royalement en des royaumes divers, de peur que les bornes étroites d'un

seul ne dérogeassent à la majesté de deux rois. Pendant qu'il disposait ces choses avec beaucoup d'efforts, quelques-uns, jaloux de la gloire qui devait lui en revenir, persuadèrent secrètement à la reine Emma, etpar elle auroi Lothaire, de marier leur fils Louis avec Adélaïde, veuve de Raymond, duc des Goths, décédé tout récemment. Cela se préparait en cachette du duc des Francs. Celui-ci, s'en étant aperçu, n'y mit aucun obstacle, et dissimula l'injure qu'on lui avait faite pour ne pas avoir l'air d'en faire une lui-même aux deux rois. Les princes du royaume furent donc convoqués avec leurs troupes. Les deux rois entrèrent avec eux en Aquitaine. Le roi Louis épousa solennellement Adélaïde et la fit couronner reine par les évèques. Mais le nom royal ne put leur donner aucune autorité sur les princes ; l'amour conjugal n'en eut pas plus sur eux-mêmes. Louis était un tout jeune homme, Adélaïde une vieille femme ; leurs mœurs étaient en désaccord. Ils ne supportaient point de se trouver dans la même chambre; ils couchaient dans des maisons différentes. Quand ils avaient à se parler c'était en plein air et avec le moins de mots possible. Cela dura près de deux ans. Ils divorcèrent peu après. Louis, n'ayant point de mentor pour le guider, s'appliquait comme un jeune homme à des futilités. Il quitta l'habit national pour en prendre un étranger. Ses affaires tombèrent si bas qu'il parut dégradé par son inconduile et avili par son impuissance à régner. Naguère roi puissant par la naissance, la renommée et les troupes, il se voyaitréduit à n'avoir ni argent ni soldats. Le roi Lothaire, ayant appris ces choses de plusieurs côlés, alla chercher et ramener son fils, de peur qu'il ne se dégradât encore davanlage. La reine Adélaïde, déplorant sa seconde viduité et craignant pis, épousa Guillaume d'Arles, en sorte que le divorce finit par un adultère public*.

L'empereur Olhon II mourut en 983, ne laissant qu'un fils de cinq ans,quifutOthonin. Lothaire crut l'occasion favorable pour reprendre la partie de la Belgique qu'il avait cédée ; c'était la Basse- Lorraine, qu'Ollion II

) Uichcr, llist. t. i, n. UO-y£>.

de l'ère clir.) HE L'ÉGLISE

avaitdonnée à Charles, frère de Lotliaire, qui se fît son vassal en l'acceptant. Lothaire y fit donc une invasion et se rendit maître de la ville de Verdun. Il se préparait à poursuivre ses succès lorsiiu'il mourut en 986. Son corps fut porté par les princes. Les évêques et le clergé précédaient, avec les Évangiles, les croix et la couronne royalè ; les militaires suivaient dans leur rang. Toutle monde pleurait, et les larmes interrompaient le chant funèbre. Lothaire fut enseveli à Reims, dans le monastère de Saint-Remi, avec son père et sa mère, comme il l'avait ordonné.

' Après les funérailles de Lothaire son fils Louis lui fut subrogé dans la royauté par le duc de France, Hugues Capet, et les autres princes. Bientôt le nouveau roi accusa près d'eux l'archevêque Adalbéron, de Reims, d'avoir trahi son père et appelé l'empereur Othon en France. Son discours ne persuada personne. Cependant, pour ne pas donner un démenti formel au roi, on eut l'air de le croire en partie; le duc prit même part à sa criminelle entreprise, sans l'approuver; car le roi, dans son emportement, l'entraîna avec son armée contre l'archevêque de Reims et campa devant la ville. Toutefois, de l'avis des princes, on envoya des députés au métropolitain pour lui demander s'il comptait résister au roi ou s'il était disposé à se justifier en temps et lieu. Adalbéron s'étonna de la facilité avec laquelle les princes voulaient bien croire ce qui n'avait été ni discuté ni jugé, et de ce qu'au lieu d'une discussion ils commençaient par la guerre. Toujours il a honoré les rois et désiré l'avantage des princes. Quant au présent il exécutera les ordres du roi, lui donnera les otages qu'il voudra et rendra raison des reproches qu'on lui fait. Sur cela le roi Louis retire son armée et s'en vient à Senlis. Peu après il se blesse à la chasse et meurt le 22 mai 987.

C'était l'époque où l'archevêque devait se justifier dans l'assemblée. Adalbéron déplora la funeste mort du roi, qui fut enterré à Compiègne. Après les funérailles les princes s'assemblèrent pour délibérer sur les intérêts du royaume. Le duc de France rappela sommairement l'affaire de l'archevêque, et on somma trois fois lesaccusateurs de se pré-

CATIIOLIQUE. 157

senler ; trois fois l'assemblée répondit qu'il n'y en avait point. Le duc de France en conclutqu'il était d'autant plus convenable d'honorer l'archevêque et de s'en rapporter à lui, principalement pour la succession du royaume, attendu qu'il avait une connaissance profonde des choses divines et humaines et qu'il était distingué par son éloquence. Les autres princes furent du même avis. L'archevêque fit observer qu'il n'y avait point dans l'assemblée tous les princes dont la prudence et le dévouement pouvaient servira l'administration du royaume ; il lui semblait donc à propos de différer quelque temps la recherche d'un roi, afin que tous les princes pussent se réunir ensemble et que les raisons de chacun fussent pesées plus mûrement. En attendant, et l'archevêque et les autres membres de l'assembléeferaient serment entre les mains du grand-duc de France de ne rien faire pour l'établissement d'un roi qu'ils ne fussent de nouveau tous réunis. Le conseil de l'archevêque fut approuvé de tous, le serment prêté, et le jour fixé.

Dans l'inlervalle arriva à Reims le prince Charles, frère du roi Lothaire et oncle du roi Louis, mais qui avait accepté du roi de Germanie la Basse-Lorraine et s'était ainsi fait son vassal. Il dit à l'archevêque : Tout le monde sait que je dois succéder par droit héréditaire à mon frère et à mon neveu '. Il se plaignit de son frère, qui l'avait expulsé du royaume ; il en appela à la commisération de l'archevêque. Adalbéron répondit en peu de mots : « Comme vous avez toujours été livré à des parjures et à des sacrilèges, ainsi qu'à des hommes criminels, comment pourrezvous espérer de parvenir à la principauté avec eux et par eux? » Charles répondit qu'il ne pouvait abandonner ses amis, mais qu'il devait tâcher d'en acquérir d'autres. L'arclicvêque pensa en lui-même : « Si, maintenant qu'il est privé de toute dignité, il est tellement attaché aux méchants qu'il ne veut s'en séparer d'aucune manière, quel malheur ne serait-ce pas pour les bons s'il était élu à la souveraineté ! » Enfin, après avoir répondu qu'il ne pouvait rien faire à cet égard sans le

< « Omnibus notuni est jure hereditario debere fratri et uepoti me succédera. »

[De 962 à SSl

consentement des princes, il le congédia, et Charles s'en retourna en Belgique.

Au temps marqué les princes jurés des Gaules s'assemblèrent à Senlis. L'archevêque leur dit : « Louis, d'excellente mémoire, étant mort sansenfants, il fallut chercher avec soin qui le remplacerait dans le royaume, de peur quela chose publique, abandonnée sans pilote, ne fût ébranlée. Nous avons donc cru naguère qu'il était utile de différer cette affaire, afin que chacun pût exposer ici devant nous tout ce que Dieu lui aurait inspiré de particulier, et que des sentiments comparés de chacun la multitude formât la décision générale du conseil. Nous trouvant donc ensemble il fautconsidérer la chose avec beaucoup de prudence et beaucoup de fidélité, de peur quelahainenedissipelaraisonouquel'amour n'énerve la vérité. Nous n'ignorons pas que Charles a ses fauteurs, qui le prétendent digne du royaume par la collation de ses parents; mais, s'il est question de cela, m" le royaume ne s'acquiert par droit héréditaire ni l'on ne doit promouvoir à la royauté sinon celui que rend illustre, non-seulement la noblesse du corps, mais encore la sagesse de l'âme, celui que munit la foi et qu'affermit la magnanimité. Nous lisons dans les annales que des empereurs d'une race très-illustre, ayant été précipités de leur dignité par leur incapacité, ont eu pour successeurs d'autres, tantôt de leur rang, tantôt d'un rang inférieur. Or quoi de digne peut-on reconnaître à Charles, lui que la foi ne régit point, que la torpeur énerve, lui qui s'est dégradé à tel point qu'il n'a pas eu horreur de servir un roi étranger, et qu'il a pris d'entre les soldats (vassaux) une femme au-dessous de son rang? Gomment le grand-duc souffrira-t-il que la fille d'un de ses soldats devienne sa reine et sa souveraine ? Comment metlra-t-il au-dessus de sa téte une femme dont les égaux et môme les supérieurs fléchissent les genoux devant lui et posent les mains sous ses pieds '/Considérez attentivement la chose, et voyez que Charles a été piéci[)ité par sa faute plus que par celle d'aulrui. Souhaitez le bonheur de la république plus que sa

»i Nec regnum jure hereditario acquiritur. »

calamité. Si vous voulez qu'elle devienne malheureuse, promouvez Charles ; si vousla voulez for tunée, couronnez roi l'excellent duc Hugues. Que l'amour de Charles ne séduise personne, que la haine du duc n'écarte personne de l'utilité commune... En conséquence promouvez le duc, que ses actes, sa noblesse, ses troupes rendent très-célèbre, que vous trouverez le tuteur non-seulement de la chose publique, mais même des choses privées. Par l'effet de la bienveillance vous l'aurez pour père. Car qui est-ce qui a eu recours à lui sans éprouver son patronage ? qui est-ce qui, destitué du secouis des siens, n'a pas été restitué aux siens par lui? »

Cette sentence ayant été promulguée et approuvée de tous, le duc fut promu à la royauté par le consentement unanime, et, couronné à Noyon par le métropolitain et les autres évêques, il est proposé roi aux Gaulois, aux Bretons, aux Danois (ou Normands), aux Aquitains, aux Goths, aux Espagnols, aux Gascons ou Basques, le 1" juin 987. Entouré des princes du royaume, il fait des décrets et crée des lois suivant la coutume royale, réglant et distribuant tout avec un heureux succès. Pour répondre à tant de prospérité il s'apphqua beaucoup à la piété. Afin de laisser après son décès un héritier certain dans le royaume il tint conseil avec les princes, et de leur avis il proposa au métropolitain de Reims, d'abord par des députés, ensuite par lui-même, de promouvoir à la royauté son fils Robert à Orléans. Le métropolitain ayant répondu que c'était contre la règle de créer deux rois en la môme année, le roi Hugues lui montra une lettre de Borrel, duc de l'Espagne citérieure, qui demandait du secours contre les Barbares; ils avaient déjà envahi une partie de l'Espagne, et, si dans dix mois on ne venait à son secours de France, elle passerait tout entière jous leur domination. Hugues demandait donc que l'on créât un second roi, afin que, si l'un des deux venait à succomber à la guerre, l'armée ne fût pas incertaine de son ch(!f. 11 ajouta que, si le roi était tué et la patrie désolée, il en pouvait résulter la discorde des princes, la tyrannie des méchants contre les bons, et enfin la captivité de toute la na-

de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE

tion. Le métropolitain acquiesça à ces raisons, et, comme les princes étaient assemblés pour (a fête de Noël, il couronna solennellement Robert, son fils, dans l'église de Sainte- Croix, aux acclamations des Francs, et l'ordonna roi pour ceux de l'Occident ou de Neustrie, depuis la Meuse jus(iu'cà l'Océan. Robert était tellement remarquable par son industrie et sa capacité qu'il excellait dans l'art militaire, était célèbre dans les sciences divines etcanoniques, s'appliquait aux études libérales, assistait aux conciles des évôques, et y discutait et déterminait les causes ecclésiastiques avec eux *.

Les deux souverains, Hugues et Robert, furent aussitôt généralement reconnus de toute la France. On le voit par la lettre suivante, que Gerbert écrivit, au nom du roi Hugues, la première année de son règne, à Séguin, arcbevêque de Sens, qui ne lui avait pas encore fait serment de fidélité : «Ne voulant abuser en rien de la puissance royale, nous réglons toutes les affaires de la république dans le conseil et de l'avis de nos fidèles, et nous vous jugeons très-digne d'en faire partie. C'est pourquoi nous vous avertissons honnêtement et affectueusement de nous confirmer, avant le 1" novembre, la foi que nous ont confirmée les autres, et cela pour la paix et la concorde de la sainte Église du Seigneur, ainsi que de tout le peuple chrétien, de peur que si, par la persuasion de quelques méchants, vous négligiez de faire votre devoir, vous n'ayez à subir la sentence plus dure du seigneur Pape et des évêques de la province, et que notre mansuétude, nue tout le monde connaît, ne déploie, avec la royale puissance, le très-juste zèle de la ^;orrection *. » On voit par cette lettre que le l'ape Jean XV reconnaissait le nouveau souverain de France. Seguin ne tarda point à suivre l'exemple des autres ; car on trouve sa signature, avec celles d'Adalbéron, archevêque de Reims, et de Daimbert, archevêque de Bourges, à la fin d'un privilège que le roi Hugues a(;corda au monasière de Corbie la première année de son règne

Borrel, comte de Barcelone et de la Marche

'Richer, 1. 4, n. 9-13. — « Gerb., Epist. 107.— * Lom Boaq., t. 10, p. 553.

d'Espagne, inquiété par les Sarrasins, avait demandé du secours à Louis V et ensuite à Hugues Capet, auquel il offrit sa fidélité. Hugues lui répondit, par la plume de Gerbert, que, s'il voulait sincèrement garder la fidélité tant de fois offerte, il viendrait à son secours le printemps suivant, attendu que, par lamiséricordodeDieu, le royaume desFrancs était fort tranquille Hugues écrivit vers le môme temps aux empereurs de Constatitinople en ces termes : « A Basile et à Constantin, empereurs orthodoxes, Hugues, par la grâce de Dieu roi des Francs. La noblesse de votre race et la gloire de vos grandes actions nous engagent et nous contraignent de vous aimer ; car on vous voit tels que, dans les choses humaines, il n'y arien au-dessus de votre amitié. Cette ^amitié très-sainte et cette très-juste société, nous les sollicitons de telle sorte que nous ne demandons ni vos domaines ni vos richesses. Au contraire, ce qui est à nous sera comme à vous, et cette alliance, si vous l'agréez, vous vaudra de grands avantages ; car, tant que nous nous y opposerons, ni Gaulois, ni Germains, n'inquiéteront les frontières de l'empire romain. C'est pourquoi, pour que ces biens soient perpétuels, comme nous avons un fils unique qui est lui-même roi, et que nous ne pouvons lui unir d'épouse de même rang, à cause de notre parenté avec les rois du voisinage, nous demandons avec une affection particulière une fille du saint-empire. Si cette demande vous agrée informez-nous-en par des lettres impériales ou des envoyés fidèles, afin que nous vous adressions des ambassadeurs dignes de Votre Majesté pour accomplir par la réalité ce qui aura été convenu par écrit *. » Cette lettre, qui est de la plume de Gerbert, nous paraît digne d'un souverain. On ne sait pas si elle eut l'effet désiré.

Cependant le duc Charles, compétiteur de Hugues Capet, trouva moyen de surprendre la forteresse de Laon. Adalbéron, évêque et seigneur de la ville, y avait fait des mécontents par la rigueur avec laquelle il exigeait certains impôts. Charles en gagna quelquesuns, qui firent entrer ses troupe; dans leurs

1 Gerb. , Epis t. 1 12. — ^ Epist. 111.

(De 962 à »91

murs à la faveur de la nuit, en faisant accroire aux sentinelles que c'étaient les troupes du roi. L'évêque Adalbéron s'échappa au milieu du tumulte, mais fut repris dans les vignes et conduit à Cliarles, qui le fit garder en prison. Le roi Hugues Capet vint assiéger la ville ; mais, comme elle était très- forte et que l'hiver approchait, il se retira pour revenir dans un temps plus favorable. Charles profita de l'intervalle pour augmenter les fortifications. Il écrivit en même temps diverses lettres à l'archevêque Adalbéron de Reims, comme pour le consulter. L'archevêque lui fit la réponse suivante :

« Au duc Charles, Adalbéron, archevêque de Reims. Comment arrive-t-il que vous me demandiez conseil, vous qui m'avez rangé parmi vos pires ennemis ? Comment m'appelez-vous votre père, vous qui avez voulu m'arracher la vie ? Je ne l'avais point mérité, il est vrai, mais j'ai toujours fui et je fuirai encore les conseils des hommes pervers. Ce n'est pas pour vous que je le dis. Vous qui me demandez d'avoir de la mémoire, souvenezvous des conférences que nous avons eues ensemble sur votre sort, du conseil que je vous ai donné de rechercher les principaux du royaume ; car qui étais-je pour imposer à moi seul un roi aux Français ? Ce sont là des affaires publiques et non privées. Vous me supposez de la haine pour la race royale ; mais j'atteste mon Rédempteur que je ne nourris point de haine. Vous me demandez ce que vous devez faire ; la chose est difficile à dire ; je ne le sais point, et, si je le savais, je n'oserais point le dire. Vous me demandez mon amitié ; plaise à Dieu que le jour arrive où je puisse avec honneur vous servir I Car, quoique vous ayez envahi le sanctuaire du Seigneur, que vous ayez arrêté la reine api ès les serments que nous savons que vous lui avez faits, que vous ayez jeté en prison l'évêque de Laon, que vous ayez méprisé les anathcmes des évêques, sans parler de mon seigneur (Hugues Capet), contre lequel vous avez formé une entreprise qui dépasse vos forces, je n'ai cependant point oubUé votre bienfait, quand vous m'avez soustrait au fer de mescnncmis. Je vous en diraisdavantage; je vous dirais surtout que vos partisans vous

trompent, et que vous éprouverez bientôt que, sous votre nom, ils ne s'occupent que de leurs seuls intérêts ; mais le moment n'est pas venu ; cette crainte même m'a empêché de répondre à vos précédentes lettres. Nous avons lieu de nous défier de.tous ; mais si (un nom en chiffres) peut venir jusqu'à nous et donner des otages tels que nous puissions lui accorder confiance, nous pourrions traiter de toutes ces choses et les examiner à fond; autrement nous ne pouvons et devons rien faire de semblable *. »

On voit par cette importante lettre la confirmation de ce que nous avons déjà vu et remarqué plus d'une fois : que pour monter sur le trône de France le droit héréditaire ne suffisait point, et qu'il fallait avec cela les suffrages des principaux seigneurs ou électeurs du royaume ; que le duc Charles négligea de les solliciter à temps; qu'au lieu de faire oublier sa mésalliance domestique avec une femme au-dessous de son rang et sa mésalliance politique en se rendant vassal du roi de Germanie, il se rendait odieux par sa conduite envers la reine Emmaet l'évêque de Laon, et par son peu d'égards pour les droits et les anathèmes de l'Église.

En attendant l'évêque Adalbéron de Laon parvint à s'échapper de la tour où il était détenu en se laissant couler par la fenêtre au moyen de cordes. Il se retira près des rois Hugues et Robert, pour les convaincre qu'il n'avait point favorisé Charles ; car on l'en soupçonnait. Au printemps de 989, les rois vont de nouveau attaquer la ville de Laon ; ils construisent un bélier, mais la situation de la place ne permet pas d'en faire usage. Les habitants fout une sortie, surprennent le camp et y mettent le feu. Les rois s'éloignent de la ville au mois d'août, dans l'intention de revenir avec de nouvelles troupes.

Peu après, Adalbéron, archevêque de Reims, qui avait sacré Hugues Capet le 3 juillet 987, tombe malade et fait appeler le roi, de crainte que Charles ne vienne s'emparer de la ville. Hugues rassemble une armée e^ se met en route; mais l'archevêque meurt It jour de son arrivée, 23 janvier 990. C'clail

1 Gerbert, Episl. 1 22 (36). Dora Bouquet, t. 10. d. àU«

de Vbre chr.]

un prélat d'une autorité proportionnée à sa naissance et à son mérite. Il était frère de Godefroi, comte de Verdun, qui fut la tige des ducs de la Basse-Lorraine. Le siège métropolitain de Reims était d'une haute importance, surtout dans les circonstances présentes. Gerbert, par ses talents, ses connaissances, sa dextérité dans les affaires, la faveur des princes, pouvait y convenir. Luimême nous apprend qu'on pensa à lui et que l'archevêque Adalbéron l'avait désigné pour son successeur.

Cependant le roi Hugues, ayant reçu le serment des habitants de Reims, les laissa libres de se choisir un archevêque et revint à Paris. Arnoulphe, fils naturel de Lothaire, qui était entré dans le clergé de Laon, lui demande l'archevêché, promettant d'abandonner Charles, son oncle, de servir le roi et de lui faire rendre la ville de Laon. Le roi vient à Reims, convoque tous les citoyens et leur dit : « Comme j'ai trouvé en vous des hommes fidèles à leur parole, de même vous me trouverez fidèle à la mienne. La fidélité consiste à faire ce qu'on dit; c'est ainsi, je le reconnais, que vous avez agi, et je ne crains pas de dire que j'ai fait absolument de même. Arnoulphe, fils de Lothaire et d'une concubine, m'a fait demander, par quelques-unes des personnes qui m'entourent, le siège métropolitain de Reims. 11 promet de me remettre en possession de tout ce qui nous a été récemment enlevé et d'agir puissamment contre mes ennemis. J'ai voulu vous faire juges de ces promesses et de la foi donnée, afin qu'après examen vous puissiez les accueillir ouïes repousser. » Les citoyens répondirent : «Votre Majesté nous ayant accordé la faculté de choisir notre seigneur, nous devons fidèlement et soigneusement veiller à ce que la dignité royale ne souffre aucune atteinte et à ce qu'il ne puisse résulter pour nous ni injuste reproche ni dommages à venir. Celui dont on vient de parler, Arnoulphe, nous a fait, il y a peu de temps, les mêmes demandes, promettant et engageant sa foi que, si elles étaient accueillies, il agirait dans les intérêts du roi et vouerait aux citoyens une entière affection. Mais, comme Dous ne faisons pas un grand fond sur le ca-

vu.

ractère et l'attachement d'un jeune homme, nous ne croyons pas devoir décider la question à nous seuls. Que ceux donc qui vous ont conseillé se présentent; pesant les raisons de part et d'autre, que chacun dise son avis, que ce qui peut le plus nous éclairer ne nous reste pas caché, que la gloire d'avoir bien fait nous soit commune, ou que nous portions ensemble la responsabilité d'un mauvais choix. »

Le roi approuva l'avis des citoyens et ordonna qu'il fût délibéré publiquement. Chacun exposa ses raisons, et l'on décida que, en supposantqu'il tînt ce qu'il promettait, Ar* noulphe était digne de l'épiscopat. Il fut donc appelé et admis devant le roi. Interrogé s'il promettait de garder au roi fidélité, il répondit avec modestie, à la satisfaction générale. Le roi et les grands le conduisirent donc au monastère de Saint-Remi, où se faisait depuis longtemps l'ordination des évôques. Là le roi, entouré des siens, recueillit successivement leurs avis et prononça ensuite ces loyales paroles *. « Si Louis, de sainte mémoire, fils de Lothaire, eût en mourant laissé une lignée, il eût été convenable qu'elle lui succédât; mais, comme il n'existe aucune succession à la race royale, ainsi que chacun le sait, j'ai été choisi par vous et par les autres princes, ainsi que parles plus puissants dans l'ordre militaire (celui des vassaux), et je marche à votre tête Maintenant, comme celui dont il s'agit est leseul rejeton de la race royale, vous demandez qu'il soif honoré de quelque dignité, pour que le nom de son illustre père ne disparaisse pas dans l'oubli. Si donc il promet de conserver fidélité, s'il promet de défendre la ville, de n'avoir aucune communication avec nos ennemis, et même de les poursuivre, je ne refuse point de lui accorder l'épiscopat, conformément au jugement que vous avez porté, à condition toutefois que, selon la décision des sages, il se liera à moi par la foi du serment. Et pour exprimer entièrement ma pensée, je pense

• « Divse mémorise Ludovico, Lotharii fllio, orbi siibtracto, si proies superfuisset, eam sibisuccessissedigiium foret. Quia vero rcgiae génération' successio nulla est, idque omnibus ita fore patet, vestri cœterorunique principum, eorumetiamqui in militari ordine potiores erant, optioue assumptus, prœmineo. ■ Richer, i . \ ,n 28.

qu'après le serment il devra signer une déclaration portant ces paroles d'imprécation, que toute félicité se change pour lui en outrage, toute prospérité en ruine, toute action honnête en acte honteux; que la durée ne soit plus qu'un instant, qu'au lieu d'honneurs il ne reçoive que mépris, et, pour tout dire enfin, que tous les maux remplacent tous les biens. Je veux de plus que cette déclaration soit faite en double, l'une pour moi, l'autre pour lui. Elle lui deviendra une censure si quelque jour il viole hautement sa foi. » Tous approuvèrent l'avis ouvert par le roi et ilemandèrent qu'il fût fait comme il était dit. Arnoulphe s'avance donc; on lui demande s'il accueille la proposition, s'il veut à ces conditions lecevoir ce qu'il demande. Avide d'honneurs, il approuve la proposition et dit qu'il peut à ces conditions recevoir i'épiscopat. Sur l'ordre du roi il écrivit la déclaration en double, donna au roi l'une des copies et garda l'autre.

Ces garanties paraissaient au roi tout à fait suffisantes ; « mais, ajoute l'historien Richer, on dit que les évêques ne s'en contentèienl pas, et demandèrent qu' Arnoulphe se soumît encore à recevoir, à la messe, l'Eucharistie du prêtre célébrant, et déclarât qu'il voulait qu'elle devînt pour lui cause de damnation si jamais il violait traîtreusement sa promesse. Ce qui fut fait, mais blâmé par quelques-uns des plus sages, comme irrespectueux envers le sacrement *. » Enfin voici le décret d'élection que les évêques de la province de Reims adressèrent à toute l'Église catholique.

« En perdant notre père Adalbéron, de pieuse mémoire, nous avons perdu une grande lumière et un digne pasteur, et nous sommes devenus la proie de nos ennemis. Tandis que nous cherchions à réparer celte perle, le temps de l'élection canonique s'est écoulé, et les lois qui défendent de laisser vaquer un siège plus de trente jours ont élé violées. Mais à présent la lumière céleste nous a éclairés, et nous a fait voir qui nous devions choisir, après avoir chassé l'Anlochrist et condamné l'hérésie de Simon. Nous

fDc 962 à 991.

donc, les évêques de la métropole de Reimsavec le consentement des rois hortodoxes, et aux acclamationsdu clergé et du peuple, nous élisons pour archevêque un homme recommandable pour sa piété, distingué par sa foi, admirable par sa constance, prudent dans les conseils, habile dans les affaires, vertus éclatantes qui prouvent que les autres ne sauraient manquer. Nous parlons d' Arnoulphe, fils du roi Lolhaire. Il est Trai que le sang qui coule dans ses veines a été, par le malheur des temps, infecté de l'anathème ; mais l'Église l'a purifié. Nous l'ébsons, ce fils de l'Église de Laon, ou plutôt de Reims; car Laon est le territoiie et le diocèse de Reims, et saint Remi, en établissant à Laon unévêché, n'a pas prétendu que cette portion de son troupeau devînt étrangère. Nous élisons donc Arnoulphe, originaire de Laon, où il a été élevé, qui n'est souillé d'aucune tache de simonie, qui a horreur de toute faction tyrannique, qui rend à chacun ce qui lui est dû, et qui ne détruit pas le sanctuaire de Dieu. Que toute fraude soit éloignée do notre élection, et que les enfants de Bélial n'espèrent pas y avoir part; mais que les enfants de la paix la rendent ferme et solide, en la confirmant et en la souscrivant * ! »

En conséquence de cette élection Arnoulphe fut sacré archevêque de Reims, après avoir prêté le serment que voici : « Moi Arnoulphe, par la grâce de Dieu archevêque de Reims, je promets aux rois des Français, Hugues et Robert, que je leur garderai une enj tière fidélité, que je leur donnerai conseil et ! secours en toute occasion, selon mon pouvoir et mon savoir, et que je ne donnerai jamais aucune assistance à leurs ennemis. J( le promets en présence de la divine Majesté des saints anges et de toute l'Église. J'espèr. la récompense éternelle si je garde ces promesses ; mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, je Ic-i viole, que les bénédictions se changent à mon égard en malédictions, que mes jours soient abrégés et qu'un autre prenne mon épiscopat; que mes amis m'abandonnent et deviennent mes ennemis. Je souscris cette promesse pour servir de témoignage contre

» Hicher, I. -i.

I Labbc, I, 11,11. ru.

de rère cbr.] DE L'ÉGLISE

moi, et je prie mes frères et mes fils do la souscrire. Moi Arnoulphe, archevêque, j'ai souscrit*. »

C'est ainsi qu'un dernier rejeton direct de la seconde dynastie reconnut solennellement le chef de la troisième, et que celui-ci donna les mains à son élévation sur le premier siège métropolitain de France. Les deux dynasties s'embrassaient au pied des autels. Hugues Capet avait finalement pour lui la puissance, la parenté, la donation du dernier roi, le suffrage de la nation, l'approbation du Pape, le serment du dernier descendant de Charlemagne. Gerbertfut, auprès de l'archevêque Arnoulphe, ce qu'il avait été auprès d'Adalbéron, un homme de confiance et secrétaire intime. On le voit par une lettre que le nouvel archevêque écrivit à celui de Trêves, pour le prier de lui continuer l'amitié qu'il avait eue pour son prédécesseur, d'autant plus qu'il se servait du même interprète*. On le voit encore par une autre lettre de Gerbert, parlaquelle Arnoulphe prie un personnage, quin'est pas nommé, delui obtenir le pallium du Pape, attendu que la défense du roi ne lui permettait pas de faire lui-même le voyage de Rome Les choses durèrent ainsi pendant six mois à Reims.

Cependant, si l'on peut s'en rapporter entièrement au dire de Richer, le nouvel archevêque ne tarde pas à se concerter avec son oncle Charles et à chercher les moyens de le servir. 11 conçoit un projet pour lui livrer la ville sans paraître trahir le roi Hugues, son cousin. Il convoque plusieurs seigneurs sous prétexte de leur transmettre une affaire importante ; puis, par le prêtre Alger, il fait secrètement ouvrir, la nuit, les portes à l'armée (Je Charles, qui dévaste et ravage la ville. Il simule la surprise et se réfugie dans la tour; les comtes l'y suivent ; mais la tour est cernée par les troupes de Charles, et l'archevêque elles comtes se rendent. Ils sont conduits à Laon. Charles exige d'eux le serment de fidélité ; ils le refusent, et des deux côtés on feint des sentiments ennemis. Enfin Arnoulphe prête le serment et rentre dans sa ville ; les comtes prêtent aussi le serment et se retirent.

> Labbe, t. 9, p. 734. — ^ ûoiii B.mquet, t. 10, p. 402, Epist. 63. — »ld.,t. 10, p. 403, EiJisU 57.

CATHOLIQUE. \(>:i

Voilà comment Richer explique cet incident ; mais Richer est le disciple admiratil de Gerbert, qui, par suite de cet incident po litique, fut mis à la place d'ArnouIphe, lequel abdiqua ou fut déposé par ordre du roi, mais fut maintenu et rétabli par ordre du Pape. La conduite de Gerbert en ceci fut loin d'être sans reproche ; cependant son disciple n'a pas pour lui un mot de blâme. Ses dires accusatifs contre les autres ne sont pas une preuve péremptoire, surtout quand il es* question, non pas de faits publics et notoires, mais d'intrigues secrètes auxquelles iln'était pas initié.

Cependant le roi Hugues, averti de ce qui venait d'arriver, rassemble une armée de six mille hommes, ravage les environs de Reiras et marche contre les forces de Charles. Les deux armées se disposent au combat. Cependant on hésite des deux côtés, et l'on finit par se retirer chacun chez soi. Richer assigne les motifs de cette hésitation : du côté de Charles, l'infériorité de ses troupes: il n'avait que quatre mille hommes contre six mille et plus ; motif visible, que Richer pouvait facilement savoir ; du côté du roi Hugues, un motif invisible, savoir des scrupules de conscience. Suivant Richer, sa conscience lui reprochait d'avoir agi criminellement et contre le droit en dépouillant Charles de l'honneur de ses pères et en se transportant à lu i-même les droits du royaume'.

Après cela, il se tint à Senlis un conseil où le prêtre Alger ou Adalger fut nommément excommunié pour avoir livré la ville de Reims. L'archevêque Arnoulphe futinvité à s'y rendre ; il s'en excusa sur ce qu'il était prisonnier du duc Charles, son oncle. Les soupçons contre lui se fortifièrent. On le voit parla lettre suivante du roi Hugues Capet au Pape Jean XV.

0 Nous vous prions de nous faire part de vos conseils ; car nous savons que vous avez passé toute votre vie dans l'étude des lettres divines et humaines. Considérez avec attention ce qui est arrivé, et prescrivez-nous dans cette occasion ce qu'il convient de faire

' «Cumregemveroaiiimus sui facinoris conscins contra jus agere argueret, cum Karohim paterno lionorespoliaverit atque regni jura in sese trausfuderit. » L. 4, d. 39.

[De 962 à 991

pour conserver la sainteté des lois et ne poin t annuler l'autorité royale. Arnoulphe, fils du roi Lothaire, comme on dit, après de graves inimitiés et attentats contre nous et noire royaume, a été adopté par nous comme un père, préposé gratuitement à la métropole de Reims ; il a fait un serment qui devait valoir contre tous les serments présents et à venir. Il l'a fait par écrit, il l'a signé et fait signer par d'autres. Il a obligé ses vassaux et tous les habitants de jurer qu'ils demeureraient fidèles, lors même que lui tomberait au pouvoir des ennemis. Ensuite, contrairement à tout cela, comme il en est des témoignages très-sûrs, il a ouvert lui-môme les portes à l'ennemi ; il a livré à la captivité et au pillage le clergé et le peuple qui lui avaient été confiés. Mais accordons qu'il soit au pouvoir d'un autre, comme il voudrait le paraître ; pourquoi force-t-il les citoyens et ses vassaux à se parjurer ? pourquoi prépare-t-il des armes contre nous ? pourquoi forlifie-t-il contre nous la ville et les châteaux ? S'il est captif, pourquoi ne soufîre-t-il pas qu'on le délivre ? S'il est opprimé par la violence des ennemis, pourquoi ne veut-il pas qu'on vienne à son secours '! S'il est libre, pourquoi ne revient-il pas à nous ? On l'appelle au palais, et il dédaigne de venir ; il est invité par les archevêques et les évêques, il répond qu'il ne leur doit rien. Vous donc qui tenez la place des apôtres statuez ce qu'il faut faire de cet autre Judas, de peur que le nom de Dieu ne soit blasphémé par nous, et qu'emporté par une juste douleur à la vue de votre silence nous ne mettions à feu et à sang la ville et la province. Vous ne seriez pas excusable auprès de Dieu si vous refusiez de nous marquer la fot rae du jugement que nous demandons et que nous ignorons » Telle fut la lettre du roi au Pape, écrite très- probablement par Gerbert.

Les évêques de la province de Reims y joignirent une lettre de leur part, u II y a longtemps, disent-ils, que nous aurions dû consulter l'Église romaine au sujet de la décadence et de la ruine entière de l'ordre

* Dom Bouquet, t. 10, p. 62/.

sacerdotal ; mais la multitude des tyrans qui nous ont opprimés et l'éloignement des lieux nous ont empêchés de le faire. Aujourd'hui nous déférons à votre tribunal, non sans une grande douleur, le crime nouveau d'un nouveau Judas, savoir d'Arnoulphe, archevêque de Reims, lequel, quoiqu'il fût autrefois fils et élève de l'Église de Laon, a fait par fraude son évêque prisonnier, s'est emparé de l'église de ce prélat et a livré la sienne propre à la captivité, avec son clergé et son peuple. » Ils se plaignent ensuite du refus qu'avait fait Arnoulphe de comparaître au concile où ils l'avaient cité, et ils concluent en priant le Pape de les appuyer de son autorité pour retrancher ce scandale. « Secourez donc, ô Père, lui disent-ils, l'ÉgUse, qui est sur le penchant de sa ruine, et prononcez la sentence portée par les sacrés canons. Que nous reconnaissions en vous un autre Pierre défenseur et protecteur de la foi chrétienne, el que l'Église romaine proscrive le coupable que l'Église universelle déteste. Que votre autorité nous aide par son suffrage à déposer cet apostat, à ordonner et à promouvoir un nouvel archevêque, d'accord avec nos frères les évêques, afin que nous sachions et que nous comprenions pourquoi nous devons préférer votre apostolat entre les autres *. »

Cette lettre paraît de la main de Gerbert, aussi bien que celle du roi. Dans l'une et dans l'autre on ne voit que des accusations politiques. Or nous savons aujourd'hui, mieux que jamais, combien ]«s accusations d'un parti contre l'autre, dans un moment de révolution, méritent généralement peu de confiance. Ici les mêmes évêques qui, une année auparavant, avaient fait d'Arnoulpho un éloge complet dans son décret d'élection, en parlent maintenant comme d'un Judas, d'un apostat, parce qu'il est soupçonné, accusé de pencher pour l'ancienne dynastie plus que pour la nouvelle. La violence de ce langage autorise à conclure que la lettre leur fut imposée, et qu'au fond du cœur ils compatissaient à la position critique de leur métropolitain, d'autant plus que, le déposer et

• Doui niuiquct, t. 10, p. 622.

de l'ère cf.r.1 DE L'ÉGLISE CATHOLiOUE. 163

le remplacer par un aulre, dans de pareilles circonstances, comme le demandait la lettre, c'eût été le vrai moyen de ruiner l'épiscopat et d'en faire le jouet des vicissitudes politiques. Le Pape Jean XV n'eut garde de tomber dans cette faute. Les envoyés de Hugues Capet, à peine arrivés à Rome, en partirent au bout de trois jours, donnant pour excuse que le Pape, après les avoir d'abord bien reçus, leur avait ensuite témoigné beaucoup de froideur, à cause d'une haquenée blanche dont les amis d'Arnoulphe lui avaient fait présent; excuse ridicule dans des ambassadeurs, qui doivent employer avant tout le calme, la patience, les bons procédés. Il est probable que Gerbert, qui parle de cette boutade, ne nous dit pas tout. Quoi qu'il en soit, le Pape temporisa; il espérait qu'avec le temps les esprits et les choses deviendraient plus calmes; il ne se trompa point.

Au milieu de ces fluctuations politiques l'évêque Adalbéron de Laon trouva moyen de regagner les bonnes grâces de son métropolitain, Arnoulphe de Reims, et par lui celles du duc Charles. Il réconcilia même l'archevêque avec le roi Hugues, qui lui donna le baiser de paix, le fil dîner à sa table, en le plaçant à sa droite, et lui offrit pour le duc Charles de lui laisser les villes qu'il possédait, pourvu qu'il reconnût les tenir du roi. L'évêque de Laon rentra ainsi dans sa ville épiscopale. Au bout de quelque temps il sut, par un seul coup, se rendre maître de la personne de l'archevêque et du duc, et les livra tous les deux, ainsi que la ville, aux mains du roi Hugues. Richer détaille un peu longuement les artifices de l'évêque de Laon, sans dire un mot de Gerbert, qui pourtant, d'après ses lettres *, y était pour quelque chose et devait profiter du résultat.

Le duc Charles fut pris et enfermé dans une tour des prisons d'Orléans, où il mourut au bout d'une année. Sa femme, qui était enceinte au moment de son arrestation, accoucha dans cette prison de deux jumeaux, Charles et Louis, qui plus tard recouvrèrent leur liberté et se retirèrent en Allemagne, où la postérité de Louis s'éteignit seulement

«Gerbert, Epist. 136, 139.

en 1248. Avant de s'enfermer dans Laon Charles avait eu d'une première femme un fils aîné, nommé Othon, qu'il avait laissé dans son duché de Basse-Lorraine et qui y fut reconnu pour son successeur. Othon conserva ce duché jusqu'en 1006, qu'il mourut sans enfants. Des deux filles de Charles, HermengardeetGerberge, l'aînée fut mariée au comte de Namur; elle fut l'aïeule d'Élisabeth de Flandre, qui, en 1180, épousa Philippe Il et réunit ainsi le sang des deux races.

Voilà comment la lutte politique entre la seconde et la troisième dynastie royale des Francs, commencée en 888, se termina en l'an 991, après plus d'un siècle, sans qu'il se commît, pendant tout ce temps, aucun meurtre politique ni de part ni d'autre, chose peut-être unique dans l'histoire humaine. Pour nous en convaincre comparons à cette période séculaire chez les Fiançais du dixième siècle une période à peu près égale, non chez les anciens Grecs de Syrie, non chez les anciens Grecs d'Égypte, non chez les empereurs de Rome idolâtre, où nous avons vu presque chaque règne commencer ou finir par le meurtre ou même le parricide ; mais comparons-lui une période à peu près égale chez les Grecs contemporains de Constantinople, chez les califes contemporains de Bagdad, chez les empereurs contemporains de la Chine.

A Constantinople, Basile le Macédonien, qui meurt en 886, était monté sur le trône par l'assassinat de son prédécesseur, Michel l'Ivrogne. Son fils Léon, dit le Philosophe, manque d'être assassiné l'an 892, l'an 894, l'an 902. Romain Lecapène, après avoir failli plusieurs fois être assassiné, est enfin détrôné, l'an 944, par son propre fils Etienne. Constantin Porphyrogénète est empoisonné l'an 958 par son fils Romain H, qui l'est par sa femme en 963. Nicéphore II est assassiné en 969 par Ziraiscès, qui est empoisonné l'an 97o par l'eunuque Basile. Voilà comment, sans parler de plusieurs autres assassinats ou empoisonnements politiques, les empereurs grecs se succédaient sur le trône de Constantinople durant celte période séculaire '.

* Hist, du Bas-Empire,]. 70-75.

[De 902 a 901

A Bagdad, le calife Mostanser, en 861 | montt sur le trône de Mahomet par le meurtre de àon père; son successeur Mostain est décapité l'an 866; Motaz, déposé et réduit à mourir de faim en 869; Motliad, assassiné en 870 ; Mothaded, empoisonné en 902; Moctader, après avoir été déposé deux fois, est tué l'an 932; Kaher est déposé l'an 934; on lui crève les yeux, il est réduit à mendier son pain. Mothaki a le même sort en 9S8, ainsi que Mostakfi en 946. Telle était à Bagdad la succession sanglante des souverains et pontifes maliométans *.

La Chine, que l'on a tant vantée pour ses mœurs patriarcales et la sagesse de son gouvernement, vit jusqu'à sept dynasties se succéder par la trahison et le meurtre en moins d'un siècle. La treizième s'éteignit en 907 par le meurtre de ses deux derniers empereurs. La quatorzième ne dura que seize ans. Son premier empereur, qui avait tué les deux derniers de la dynastie précédente, fut tué par son fils aîné, qui fut tué par son frère, qui se tua lui-même, en 923, pour ne pas être tué par le chef de la quinzième dynastie, i

I Elle ne dura que treize ans, avec quatre empereurs, dont trois périrent de mort violente. La seizième dynastie, commencée en 936, finit en 947, avec deux empereurs, ' dont le second fut détrôné. La dix-septième, commencée en 947, finit par son deuxième empereur, qui fut tué l'an 951. La dix-huitième finit, l'an 960, par son troisième empereur, qui fut déposé et remplacé par son premier ministre, qui fut le chef de la dixneuvième. Voilà donc en Chine, dans l'espace de soixante ans, sept dynasties, avec huit ou neuf empereurs assassinés*.

Maintenant, à cet empire philosophique de la Chine, à cet empire mahométan deBagdad, à cet empire grec de Constantinople, comparez le royaume catholique d'Angleterre, le royaumecatholiqued'Allemagne.le royaume catholique de France, avec leur grand nombre de saints et de savants personnages. Direz-vous encore que nos ancêtres du dixième siècle étaient des ignorants et des barbares? que leur siècle élait un siècle de fer? En vérité, les ignorants et les barbares sont ceux i qui le diraient ou le penseraient encore.

^Hist, untw., pardes Anglai3,t. 43et 44 (3 et4), in-8°. > Hisl. univ., t. 54 (14).

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