L/VRE SOIXANTE-DEUXIÈME
Ei'empereur saint Ilenri et son épociae.
« En écrivant l'histoire, dit un auteur du dixième siècle, ilfaiit avoir en vue deux choses : que l'historien écrive la vérité, et que le lecteur ait du profita la lire. Mais l'écrivain ne saurait tenir la vérité s"il n'évite puissamment ou s'il n'exclut de son âme ces quatre choses : la haine et la dilection charnelle, l'envie et l'infernale adulation ; car la haine et l'envie ou taisent absolument les bonnes actions, ou elles les effleurent rapidement, ou elles les travestissent calomnieusement. La dilection charnelle, au contraire, et l'infernale adulation ignorent sciemment les mauvaises actions, et, feignant l'ignorance, elles cachent la vérité ; d'un autre côté, cherchant àplaire.elless'étendentlonguementsur les bonnes actionsetlesexaltent plus qu'il n'est juste. Ainsi, par ces quatre choses, soit dans les bonnes actions, soit dans les mauvaises, la vérité disparaît et la fausseté brille d'une couleur surajoutée. Mais la dilection spirituelle, amie de la vérité, ni ne cèle les mauvaises actions, ni n'étale pompeusement les bonnes, sachant que souvent les mauvaises actions mêmes servent à la correction et que les bonnes nuisent bien des fois quand elles dégénèrent en orgueil; car il est mieux de réprimer son âme par l'adversité que de s'enfler insolemment par la prospérité. Quant au lecteur, il ne tirera aucun fruit de sa lecture s'il ne fait bien attention et s'il ne comprend bien pourquoi les biens arrivent aux bons, les maux aux méchants, les biens aux méchants, les maux aux bons.
« Pourquoi les biens sont accordés aux bons cela peut se concevoir de deux maniè-
res; car, ou ils sont tellement bons qu'ils n'ont besoin ni d'être éprouvés ni d'être purifiés parles tentations de ce siècle, ou bien ils sont bons de telle manière que, s'ils étaient assaillis par les tentations, ils viendraient peut-être à se détériorer à cause de leur simplicité et de leur faiblesse. De tels hommes ne sontpointsalis dans le bourbier de ce monde pour être invités à la correction par les souffrances, ni pour comprendre que, s'ils ne viennent à résipiscence, ils seront condamnés à souffrir, et ici et dans l'avenir. Les maux arriventquelquefoisaux bons, non parce qu'ils les ont mérités, mais pour augmenter leur mérite par la peine et leur récompense par le mérite. Quelquefois aussi il se trouve en eux quelque faute légère pour laquelle ils sont légèrement châtiés, afin de n'en être pas punis plus sévèrement dans l'avenir. Les biens sont accordés aux méchants afin qu'ils reconnaissent au moins ainsi la bonté de Dieu et qu'ils se reprochent leur perversité, ou bien pour que cela leur serve de reproche de ce qu'ils n'ont pas voulu reconnaître l'Auteur de ces biens.
« De quelques actions qu'il s'agisse, nous ne croyons ces réflexions inutiles ni à l'écrivain ni au lecteur. Nous savons en outre et nous entendons très-souvent dire que, pour toute espèce d'écrits, on vénère avec délices l'antiquité et on repousse avec dédain la nouveauté; mais ce que l'on reçoit comme ancien, s'il n'eût d'abord été nouveau, ne serait point ancien. C'est pourquoi la nouveauté précède, afin que l'ancienneté suive. C'est donc une sottise de mépriser ce qui pré-
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cède et de recevoir ce qui suit et qui lient son existence de ce qui précède; car rarement celui qui a soif ciierclie le ruisseau quand il a la source. Nous disons ces choses, non pour qu'on repousse ce qui est ancien, mais pour qu'on reçoive ce qui est nouveau; car, dans toute espèce d'écrits, s'il y a vérité et utilité, la nouveauté et l'antiquité ont une valeur égale. Il est peut-être quelqu'un qui dira : « Quelle utilité peut-il y avoir à lire ce qu'ont fait les autres ?» A celui-là nous répondrons : a Quiconque lit les actions d'autrui, si elles sont bonnes, y trouve de quoi imiter ; si elles sont mauvaises, de quoi éviter. Lire les actions d'un autre c'est regarder dans un miroir; si vous y voyez quelque chose qui vous déplaise corrigez-le en vous ; si quelque chose qui vous plaise, imitez-le. » Mais que la préface cesse, et que la cause de la préface suive. »
Ces observations remarquables sont lapréface même de la Vie de l'empereur saint Henri, parAdelbold, évêque d'Utrecht* et chancelier de cet empereur. Adelbold, né de parents nobles, dans le pays de Liège ou de Hollande, fut consacré à Dieu dès sa jeunesse fans l'église collégiale de Saint-Ursmar, à Lobes. Il y fit ses études sous Hériger ; de là il passa dans les écoles de Liège et de Reims, où il eut pour maître le fameux Gerberl. D'un esprit vif, solide et pénétrant, il fil de grands progrès dans les sciences. Au savoir il joignait beaucoup de sagesse, deprudence et de courage, et le talent de s'exprimer avec facilité et éloquence; ce qui engagea Henri, roi de Germanie, depuis empereur, à l'appeler à sa cour et à lui confier les emplois les plusconsidérables.Ansfeld,évêqued'Utrecht, étant mort l'an 1010, ce prince lui fit donner Adelbold poursuccesseur.il gouverna l'Église d'Utrecht environ dix-huit ans et mourut en 4027.
Outre divers écrits en prose et en vers sur des sujets religieux il existe d' Adelbold un ou deux ouvrages d'astronomie, un traité de la Sphère, adressé à Gerbert, alors Pape sous le nom de Silvestre II, qui lui répondit par une lettre sur la trigonométrie. Son ouvrage
^Aeta SS., UJaill.
le plus remarquable est la Vie de l'empereur saint Henri. Il est fâcheux que nous n'en ayons que le commencement, soit qu'il ne l'ait pas achevée ou qu'elle ne nous soit pas parvenue tout entière. Dans le peu que nous en avons, surtout dans sa préface, où il fait allusion à Térence, on voit que les bons modèles de l'antiquité littéraire n'étaient ni inconnus ni dédaignés à la fin du dixième et au commencement du onzième siècle. Bien loin de là, on se passionnait tellement pour les anciens qu'on ne pouvait goûter les nouveaux ; nouvelle preuve que ces siècles ne méritent pas autant qu'onle croit les reproches d'ignorance et de barbarie qu'on leur prodigue
En effet, le dixième finissant et le onzième commençant voient, sur le siège de saint Pierre, Silvestre II, le plus savant homme de bien des siècles. Sur le trône impérial, après les trois Othons, c'est l'empereur saint Henri ell'impéralricesainteCunégonde; plus loin, c'est saint Étienne, roi et apôtre de Hongrie ; plus loin encore, saint Vladimir, grand-duc de Russie. En France Hugues Capet se distingue par sa piété et y est surpassé par son fils le roi Robert; Guillaume Bras-de-fer, comte de Poitiers, embrasse la vie monastique, ainsi que Guillaume, comte de Provence et de Toulouse. Plus loin se distingue Sanche, roi de Navarre. Une amitié cordiale unit entre eux Henri, Robert et Sanche. Dans l'épiscopat la France admire saint Gérard de Toul, le bienheureux Adalbéron de Metz, saint Fulcran de Lodève, saint Gilbert de Meaux, saint Thierri d'Orléans, saint Burchard de Vienne, le bienheureux Fulbert de Chartres. L'Allemagne ne le cède point à la France; elle asaint Wolfgang de Ratisbonne, saint Guebhard de Constance, saint Adalbert de Prague, saint Villigise de Mayence, saint Libentius de Hambourg, saint Bernard et saint Godard de Hildesheim, saint Vulpode de Liège, saint Héribert de Cologne, saint Hartwich de Salzbourg, saint Meinweic do Paderborn, saint Boniface, archevêque, apôtre-martyr de Russie. La Suède a saint Sigfrid, évêque et apôtre ; saint Ulfrid, évêque et martyr; la Norwége, un roi martyr, saint
< D. Ceillier, t. 30.
de l'ère chr.]|
Olaûs. Dans Tordre monastique c'est saint Abbon de Fleury ; saint Romuald, fondateur desCamaldules;saintMayeul,qui,aprèsavoir eu pour prédécesseur saint Ainaard, a pour successeur saint Odilon. Tels sont les pieux et saints personnages qui, à la fin du dixième et au commencement du onzième siècle, forment dans l'Église de Dieu une constellation vraiment céleste.
Une autre merveille s'accomplit. Cette longue procession de peuples qui, partis des plaines de Sennaar après la confusion des langues, se poussaient les uns les autres vers l'Occident; cette procession mystérieuse et terrible, qui, depuis trente siècles, marchait à la ruine des cités, des royaumes et des empires, elle s'arrête enfin au loin ; les derniers venus, les formidables Huns ou Hongrois, après avoir ensanglanté et incendié l'Europe un siècle tout entier, s'établissent dans l'ancienne Pannonie,qui prendra d'eux son nom ; ils transforment leurs lances en faux, leurs glaives en socs de charrue et leurs tentes en maisons ; ils deviennent chrétiens sous le roi-apôtre. Plus loin les Russes suivent leur exemple. L'invasion des Barbares en Europe est close pour toujours ; une nouvelle ère commence. L'Europe entière devient un seul homme, dont la religion catholique, dont l'Église romaine est chargée de faire l'éducation, éducation longue et difficile. Les divers membres de cet homme collectif, les divers peuples de l'Europe, habitués depuis trente siècles à voyager, à guerroyer, à se battre entre eux, quand ils ne battent pas les autres, ne sauraient se faire de sitôt au calme et au repos. Longtemps encore leur sang bouillonnera dans leurs veines ardentes.
Quoique chrétiens il leur faudra encore des guerres, des guerres immenses, mais saintes, pour tempérer cette ardeur en la sanctifiant. Après tout, jamais l'Europe, non plus que le genre humain, ne sera un cadavre; toujours il lui jaillira du sein de la vraie religion une vie nouvelle, une vie divine, pour lutter contre les principes de mortel de corruption inhérents à l'humanité. L'étude comparée de cette vie progressive, c'est la vraie histoire de l'Europe et de l'humanité entière. Qui ne saisit pointcet ensemble ne saurait rien com-
prendre ni au passé, ni au prônent, ni à l'avenir.
Pour bien faire cette étude la disposition principale est celle impartialité chrétienne dont parle l'évêque Adelbold ; impartialité bienveillante, qui juge les hommes et les choses selon la vérité et la charité, sans méconnaître ce qu'il peut y avoir de bon dans les pires ou de défectueux dans les meilleurs, mais se souvenant que les hommes de tous les siècles, de tous les rangs, de toutes les renommées, sont toujours des hommes. C'est ce qu'il est bon de se rappeler pour bien apprécier la conduite respective du roi Hugues Capet, de l'abbé Gerbert et de l'archevêque Arnoulphe de Reims, dans l'affaire que nous allons voir.
Hugues Capet, ayant pris par intelligence, l'an 991, la ville de Laon, enferma dans une prison d'Orléans le duc Charles de Lorraine, son compétiteur, comme dernier descendant direct de Charlemagne. Arnoulphe, neveu de Charles, devenu archevêque de Reims en l'an 988, avait prêté serment de fidélité à Hugues Capet; mais, l'année suivante (989), Arnoulphe voit sa ville épiscopale prise et pillée, lui-même fait prisonnier de guerre par les troupes de son oncle, auxquelles Adalger, un de ses prêtres, avait ouvert les portes. Arnoulphe excommunie les pillards.
Toutefois sa conduite devient suspecte à Hugues Capet, qui, en 990, écrit et fait écrire par les évêques au Pape Jean XV, pour lui demander une forme de procédure et de jugement contre l'archevêque Arnoulphe. Ces lettres sont de la plume de Gerbert, qui, celle même année, quitta l'archevêque pour le roi Hugues, contre lequel cependant il avait écri t ces paroles l'année précédente à l'évêque de Laon : « Souviens-toi, cher ami, de ce qui s'est fait sous le gouvernement de mon père Adalbéron. Le frère propre de l'auguste et divin Lothaire, l'héritier du royaume, a été expulsé du royaume. Ses rivaux, suivant l'opinion d'un grand nombre, ont été créés rois. De quel droit l'héritier légitime a-t-il été déshérité ? de quel droit a-t-il été privé du royaume ' ? » Voilà ce qu'écrivait Ger-
' Gerb., Epist. 10, sect. class. Dom Bouquet, t. 10. p. 400.
bert en l'an 989 ; mais, dès l'année sui- . vante, il écrivit à Egbert, archevêque de Trè- ' ves, qu'il a quitté Arnoulphe par scrupule de conscience, qu'il habite maintenant le palais du roi, où, avec les pontifes de Dieu, il médite les paroles de vie. « Car, dit-il, je n'ai pas voulu pluslongtemps,pour l'amour de Charles et d'Arnoulphe, me faire l'organe du diable, en déclamant pour le mensonge contre la vérité*. » Voilà comment, d'une année à l'autre, le moine Gerbert changea delangage. Comme, avec ses autres talents extraordinaires, c'était un esprit fin, rusé, courtisan même, qui savait dire à Othon III, son disci- i pie : a Votre divine intelligence, votre divine sagesse, » on peut croire, sans se tromper de beaucoup, qu'un des principaux scrupules qui ' déterminèrent la conscience de Gerbert, ce fut que le parti de Charles déclinait et que celui de Hugues l'emportait.
Toutefois, au commencement de 991, comme le Pape n'envoyait point la forme de ' procédure et de jugement contre l'archevê- ^ que Arnoulphe, le roi Hugues fit à celui-ci un bon accueil et l'admit à sa table ; mais, lors- j que Hugues eut pris la ville de Laon, avec le prétendant Charles de Lorraine, ce fut un peu différent. L'archevêque Arnoulphe, neveu de Charles et fait prisonnier comme son oncle, fut traduit à Reims devant une assemblée de treize évêques, sans qu'on attendît la forme de procédure et de jugement qu'on avait demandé au Pape. Les deux rois, Hugues et Robert, assistèrent à cette assemblée, \ ce qui montre combien la défense de l'accusé et les suffrages des évêques devaient être li- ! bres. Aussi un auteur presque contemporain, Hugues de Flavigny, dit-il : « Arnoulphe, à rjui l'on propose ou de se confesser parjure, ou d'avoir les yeux crevés, se confesse tel et demande grâce. Ainsi, dans le même moment, il est déposé, et Gerbert, son diacre, est mis en sa place*. »
Un autre historien du même temps, Hugues de Fleury-sur-Loire, dit de son côté : « Le roi Hugues, voulant extei miner toute la race de Lulhaire et du duc Cliarles, assemble un concile à Reims et y fait déposer Ar-
♦ Kpist. 18, 2 class. Dom Bouquet, t. 10, p. 408,— •Doiii Bouquet, t. 10, p. 20a.
noulphe, disant que le fils d'une concubine ne devait pas être évêque. En sa place il fait ordonner le philosophe Gerbert, précepteur de Robert, son fils, puis il fait enfermer Arnoulphe dans une prison d'Orléans. Séguin, archevêque de Sens, qui présidait au concile;, ne consent point à ces choses, mais s'y oppose autant qu'il peut. Cependant l'ordre du roi presse. Les évêques, quoique malgré eux et par la crainte du roi, déposent Arnoulphe et ordonnent Gerbert. Séguin, craignant Dieu plus qu'un roi de la terre, ne veut pas consentir à la méchanceté du roi, mais le réprimande. C'est pourquoi la colère du roi s'échauffe contre lui. Hugues ordonne donc qu'Arnoulphe soit chassé de l'Église deReims avec grande ignominie, et qu'ainsi lié il soit conduit en prison à Orléans, où il demeura trois ans, et où Charles, son oncle, était détenu » Le récit de ces deux historiens est répété par cinq ou six autres.
Gerbert lui-même, dans la relation partiale qu'il a faite de ce concile, nous apprend que l'archevêque Arnoulphe, le descendant de Charlemagne, se prosterna devant les deux nouveaux rois, leur demandant la vie sauve, et que les évêques s'étant joints àlui, purent à peine lui obtenir cette grâce ; qu'ensuite il déclara par un écrit que, pour des péchés qu'il avait secrètement confessés aux évêques, il renonçait à l'épiscopat, qu'il s'en reconnaissait indigne, et qu'on pouvait en ordonner un autre en sa place*. Tout cela prouve qu'après avoir demandé au Pape une forme juridique de procédure et de jugemenf on procéda par la violence et la terreur, sans liberté pour la défense ni pour les suffrages.
Voici une autre violation capitale du droit canon. C'est une loi incontestable de l'Église que toutes les affaires majeures doivent être déféréesau Papeetque c'est à lui qu'en appartient le jugement définitif. Nous avons vu les historiens grecs Socrate et Sozomène, ainsi que le Pape saint Jules, rappeler, dès le quatrième siècle, que, d'après l'ancienne loi de l'Église, il n'était pas permis de rien terminer canoniqncment, même dans les conciles, sans l'autorité du Pontife romain. Or, s'il est umi
» Id.. p. 220. — » Id., D. 531.
if Vire chr.]
affaire majeure, c'est sans doute le jugemen (l'un évêque- principalement d'un archevêque, surtout quand c'est le premier archevêque d'un tel royaume que la France. D'après les anciennes lois de l'Église le jugement définitif de rarchevê(]iie Arnoulphe devait donc être réservé au Pape ; en attendant on no pouvait canoniquement en ordonner un autre à sa place, et l'ordination précipitée de Gerhert est une intrusion manifeste.
Aussi le Pape Jean XV, indigné de ce qui s'était fait, interdit tous les évêques qui avaient déposéArnoulpheetoi'donnéGerbert, et résolut d'envoyer des légats pour rétablir le premier et déposer le second. A cette nouvelle le roi Hugues écrivit au Pape la lettre suivante, qui est sans doute de la main de Gerbert: « Moi et mes évêques nous avons envoyé à Votre Béatitude, par Tendon, arcliidiacre de Reims, un mémoire sur l'affaire d'Arnoulphe ; nous vous prions, de plus, maintenant, de nous rendre justice, à moi et aux miens, et de ne pas recevoir pour certaines des choses douteuses. Nous sommes assurés que nous n'avons rien fait dans cette affaire contre votre apostolat. Si vous refusez de nous en croire de si loin, la ville de Grenoble est située sur les confins de l'Italie et de la Gaule ; les Pontifes romains s'y sont souvent anouchés avec les rois de France. Il ne tiendra qu'à vous de faire la même chose ; ou, si vous aimez mieux nous rendre visite, nous vous recevrons avec honneur à la descente des Alpes, et, pendant votre séjour en France, et à votre retour, nous vous rendrons tous les lespects convenables à votre dignité. C'est de l'affection de notre cœur que nous vous parlons, pour vous faire connaître que ni nous ni nos évêques ne voulons décliner vos jugements. » Ces dernières paroles, pleury les a passées sous silence ; car elles renferment un désaveu implicite de ce qu'on avait fait'.
Gerbert écrivit au même Pape en son propre nom : « Que votre très-saint apostolat ait pu se laisser persuader que je suis coupable de quelque usurpation j'en ressens la plus vive douleur et j'en gémis de toutes mes en-
• Dnm Roiioiiet, t. 10, p. 418.
trailles ; car, jusqu'à présent, je me suis comporté dans l'Eglise de telle sorte que j'ai été utile à plusieurs sans nuire è persoime. Je n'ai donc point divulgué les péc^iés d'Arnoulphe, mais je l'ai abandonné alors qu'il péchait publiquement, non pas, comme mes envieux le disent, dans l'espérance d'avoir sa dignité, Dieu m'en est témoin, ainsi que ceux qui me connaissent, mais pour ne point participer aux péchés d'autrui'.» Voilà comment, et dans sa lettre et dans celle du roi, Gerbert parlait au Pape.
Mais sa conduite en ceci ne fut pas loyale. Dans le même temps qu'il écrivait au Pape des lettres soumisesil en écrivait de violentes contre lui aux évêques. Dès qu'il eut appris que ceux du concile de Reims avaient été suspendus de leurs fonctions il n'omit rien pour les porter à mépriser cette censure. Il écrivit entre autres à Séguin, archevêque de Sens, qu'il savait être le plus favorable à Arnoulphe, une lettre pleine de déclamations et de sophismes. « Votre prudence, lui dit-il, aurait dû vousfaire éviter les pièges des hommes artificieux et vous rendre attentif à celte parole du Seigneur: «S'ils vous disent :Voilà que le Christeslici, ouqu'ilestlà,nelecroyez pas. » On assure qu'il y a quelqu'un à Rome qui justiflece que vous condamnezet qui condamne cequevousjustiflez,et nous nous sou tenonsqu'il n'appartient qu'à Dieu de condamner ce qui paraît juste et de justifier ce qu'on croit mauvais. « C'est Dieu, dit l'Apôtre, qui justifie ; qui oseracondamner ?^)Si donc c'est Dieu qui condamne, personne ne peut justifier. Or le Seigneur a dit : « Si votre frère pèche, allez et reprenez-le. » Comment donc nos envieux peuvent-ils prétendre que, pour déposer Arnoulphe, ilfallaitattendre le jugement de Rome ? Les Romains pourront-ils nous montrer que le jugement du Pape est supérieur à celui de Dieu?»
Dans ces paroles Gerbert appelle jugement de Dieu le jugement des treize évêques de Reims, tandis que le jugement du Pape et de l'Église romaine n'est pour lui que le jugement d'un homme. Ce sophisme, qui fait le fond de sa lettre, suffit pour en découvrir la
i ' Dom Bouquet, t. 10, p. 420
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fausseté et même le ridicule. Il continue à raisonner de même quand il dit : « Que si l'évêque de Rome nous juge indignes de sa communion parce que nous ne voulons pas avoir des sentiments contraires à l'Évangile, il ne pourra pas du moins nous séparer de la communion du Clirist. » Gerbert oublie ici ce que le Christ a dit à Pierre : « Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux. » « En effet, continue Gerbert, la maxime de saint Grégoire touchant l'excommunication ne convient qu'au peuple et ne peut être appliquée aux évêques. Soit, dit ce Pape, que le pasteur lie justement, soit qu'il lie injustement, le troupeau doit craindre la sentence du pasteur ; car les évêques ne sont pas le troupeau, mais c'est le peuple qui l'est. » Gerbert oublie encore ici ces paroles du Seigneur à Pierre : « Pais mes agneaux, pais mes brebis, » et les petits et les mères, comme dit Bossuet, el les pasteurs mêmes ; pasteurs à l'égard des peuples et brebis à l'égard de Pierre *.
Gerbert, après avoir ainsi tâché de rendre méprisables les censures du Pape, ajoute : « Ne donnons pas sujet à nos adversaires de croire que le sacerdoce, qui est un, comme l'Église catholique est une, soit tellement soumis à un seul que, si cet homme est corrompu par l'argent ou par la faveur, s'il est séduit par la crainte ou trompé par l'ignorance, il ne puisse plus y avoir d'évêques au monde qui ne lui ressemblent. Que l'Évangile, les apôtres, les prophètes, les canons dictés par l'Esprit-Saint, et les décrets des Papes qui ne sont pas contraires aux canons, soient la loi commune de l'Église ! Que celui qui s'en écarie soit jugé selon les règles; mais qu'on laisse goûter la paix à celui qui s'y conforme * ! »
A entendre ce langage on dirait que le Pape Jean XV voulait avilir l'Église et l'épiscopat, ruiner les canons et môme l'Évangile. Il voulait tout simplement maintenir la dignité, l'indépendance de l'Église etdel'épiscopat au milieu des révolutions politiques ; il voulait queles canonset l'Évangile fussent au-dessus du caprice des rois, anciens ou
* Dise, sur l'UnHi de l'Eglise.— *liom Bouquet, t. 10, p.413.
nouveaux ; il voulait qu'un évêque, qu'un prince de l'Église ne pût être jugé définitivement que par le chef de l'Église même. Dire qu'en ceci Gerbert soutenait les libertés de l'Église gallicane, c'est une dérision ; pour défendre une mauvaise cause ;1 posait les principes de son asservissement. Celui qui soutenait réellement la liberté des Églises et des évêques de France contre le pouvoir temporel, c'était, comme toujours, le Pape, et le Pape seul.
Gerbert pose des princi pes et fait des raisonnements semblahles dans une autre lettre à Wilderode, évêque de Strasbourg, auquel il fait, à sa manière, l'histoire de l'archevêque Arnoulphe.Un passagede cette lettre surtout nous a frappé. Les défenseurs d'Arnoulphe disaient que les rois Hugues et Robert lui avaient pardonné et que depuis il n'avait rien faitque de pardonnable. Gerbertleur répond que le pouvoir des rois ne s'étend pas sur les âmes, mais que ce pouvoir est celui des évêques, auxquels il appartient de lier et de délier ; que c'était donc une sottise de s'imaginer qu'Arnoulphc avait reçu des rois la rémission de ses péchés ». Ces paroles de Gerbert nous révèlent deux choses curieuses : qu'avant le concile de Reims les rois avaient pardonné d'eux-mêmes à Arnoulphe, que ce concile ou plutôt ce conciliabule le condamna pour des faits que les deux rois lui avaient pardonnés. Tout cela donne lieu de conclure que, si les deux rois n'avaient pas été poussés par un moteur secret, ils n'auraient pas poursuivi la condamnation de cet archevêque, qui d'ailleurs était un homme de bien et modeste. Cette réponse de Gerbert et ce qu'elle laisse à deviner ne lui font pas honneur.
Dans celte lettre à l'évêque de Strasbourg Gerbert renvoie à son histoire du concile d Reims; car il en avait fait une à son point d vue; on croit même que c'eslle Mémoire qu'il fit envoyer au Pape par le roi Hugues. Ccll pièce est plutôt un plaidoyer qu'une histoir sincère. Gerbert lui-même avoue dans 1 préface qu'il a ajouté quelque chose au actes originaux, qu'il a changé les termes el
< D. Bouquet, t. 10, p. 416.
de l'ère chr.J
fait en quelques endroits une espèce de paraphrase. C'est ce qui paraît surtout dans une harangue qu'il attribue à l'évêque Arnoulphe d'Orléans, pour montrer que, sans le consentement du Pape, on pouvait procéder à la déposition de l'archevêque de Reims. Il dit qu'il a recueilli ce discours de diverses choses qu'Arnoulphe d'Orléans avait dites dans le concile, partie publiquement et partie en particulier à ses voisins, et que lui Gerbert a cru devoir les lier en un corps de discours suivi, afin qu'elles fissent plus d'impression sur l'esprit des lecteurs. C'est-à-dire que cette pièce de rhétorique n'est pas d'Arnoulphe, mais de Gerbert, et Fleury, qui la suppose tout entière du premier, trompe évidem-
I ment ses lecteurs.
Dans cette espèce de plaidoyer sur l'assem-
; blée de Reims Gerbert ne prend pas toujours garde à ce qu'il dit lui-même. Ainsi, d'après tous les historiens du temps, le duc Charles de Lorraine n'eut ses deux fils jumeaux, Louis et Charles, que dans la prison d'Orléans, où il fut enfermé, après avoir été fait
, prisonnier à la prise de Laon, par Hugues Capet, en 991. Or, dans son plaidoyer, Gerbert fait reprocher comme un crime à l'archevêque Arnoulphe de Reims, d'avoir dit à un de ses serviteurs, dès l'an 989 et avant que la ville de Reims fût livrée aux troupes de son oncle, le duc Charles, qu'il aimait Louis, fils de Charles, préférablement à tous les hommes, c'est-à-dire qu'il lui fait reprocher comme un crime d'aimer, dès 989, un de ses cousins qui ne vint au monde que
! trois ans après
Un plaideur qui se trompe à ce point sur un fait peut bien se tromper sur la doctrine. Aussi, dans le discours que Gerbert fait sous le nom d'Arnoulphe d'Orléans, et que Fleury a l'attention de citer tout au long comme d'Arnoulphe,trouve-t-ondespropositionsnonseulement schismatiques, mais hérétiques. Il fait d'abord dire à l'évêque d'Orléans: « Nous sommes dans la résolution d'honorer toujours l'Église romaine en mémoire de saint Pierre, et nous ne prétendons pas nous opposer aux décrets des Pontifes romains, sauf ce-
» D. Bouquet, t. 10, p. 80 el 84, 528 et îiO.
pendant l'autorité du concile de Nicée, que l'Église romaine elle-même a toujours vénérée, sauf encore ceux des canons que nous ordonnons qui soient toujours en vigueur. Nous devons seulement prendre garde à ce que le silence du Pape ou quelque nouvelle constitution de sa part ne porte préjudice aux lois des canons qui ont été établis ; car, si le silence du Pape préjudicie à toutes les lois, il faut que toutes les lois se taisent quand le Pape se tait; et de quoi servent toutes les lois si une nouvelle constitution peut les abroger? Quoi donc ? dérogerons-nous au privilège du Pontife romain ? Nullement ; mais, si l'évêque de Rome est recommandable par sa science et par sa vertu, nous n'avons à craindre ni son silence ni ses nouveaux décrets ; s'il est ignorant et vicieux, ou s'il est opprimé par la tyrannie qui règne à Rome, nous avons encore moins à craindre, parce que ce qui est contre les lois ne peut préjudicier aux lois » Réduit à sa plus simple expression tout ce passage veut dire : A Dieu ne plaise que nous manquions jamais au Pape ! Nous l'honorerons toujours en mémoire de saint Pierre, pourvu toutefois qu'il soit savant et vertueux. Or le Pape Jean XV n'est pas savant, puisqu'il ne pense pas comme nous; il n'est pas vertueux, puisqu'il me condamne. Donc, en mémoire de saint Pierre, nous pouvons nous moquer de lui. Avec ce raisonnement les schismatiques seront tous fort à leur aise. Il n'y a qu'un petit inconvénient; c'est que le Christ a dit, sans aucune condition : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. »
Gerbert fait encore dire à l'évêque d'Orléans : c Qui pensez-vous que soit cet homme, assis sur un trône élevé, éclatant par l'or et la pourpre dont il est revêtu ? S'il est destitué de charité et seulement enflé par la science, c'est un antechrisl assis dans le temple de Dieu comme une idole, et le consulter c'est consulter le marbre »
> D, Bouquet, t. 10, p. 623.— 2 1d.,p. 624.
{De 991 à 102 i
D'après ces paroles, tout supérieur, Pape ou évêque, roi ou père de famille, dès qu'il perd la charité ou la grâce divine, perd toute autorité, le Pape dans l'Église, l'évèque dans son diocèse, le roi dans son royaume, le père dans sa famille; ce qui est un principe d'anarchie universelle et une hérésie manifeste. Dire alors, avec quelques-uns, que dans tout ceci Gerbert défendait les libertés de l'Église gallicane, c'est faire à cette Église un fort mauvais compliment. Gerbert défendait une mauvaise cause par des moyens encore plus mauvais.
Quant à l'histoire même que Gerbert a faite de l'assemblée de Reims, on y voit trois parties distinctes: une première où l'on instruit et on plaide la cause de l'archevêque Arnoulphe, sans qu'il y soit présent ; une seconde où on l'introduit pour l'obliger d'avouer son prétendu crime et de faire un acte d'abdication ; dans la troisième, comme les assistants et les évêques eux-mêmes penchaient en sa faveur, entrent les deux rois Hugues et Robert, devant qui on l'oblige de se pi osterner pour demander la vie sauve, à condition de renoncer à sa dignité. Tel est le sommaire de la procédure dans Gerbert lui-même. On voit une certaine combinaison de ruse et de violence morale qui n'est pas rare dans les révolutions politiques, mais qui n'en fait pas plus d'honneur à ceux qui l'emploient.
Dans la première séance on accuse l'archevêque, qui n'y est pas et qui devait y être, puisqu'on était maître de sa personne ; on entend contre lui des accusateurs ou des témoins; on lui donne trois défenseurs d'office, toujours en son absence. Ces trois défenseurs, qui s'offrirent d'eux-mêmes à l'invitation du président de l'assemblée, furent Jean, scolastiquc ou chef des écoles d'Auxerre ; Raniulfe ou Roniulfe, abbé de Sens, et saint Abbon de Fleury. Ils produisirent des pièces pour rappeler cette maxime de tous les temps que les grandes affaires doivent être réservées au Pape, principalement les jugements des évêques, et réduisirent la défense d'Arnoulplie à quatre propositions : qu'avant tout il devait être rétabli sur son siège, parce (ju'étant dépouillé et emprisonné il n'était pas tenu de répondre; et, de fait, nous avons vu
saint Chrysostome et d'autres, dans la même circonstance, réclamer avant tout cette première condition ; en second lieu, qu'il devait être appelé juridiquement, ce qui est encore une vérité de tous les siècles; <în troisième lieu, que sa cause devait être signifiée au Pape et même lui être réservée; qu'enfin et l'accusé, et les accusateurs, et les témoins, et les juges devaient être examinés dans un grand concile. A leur avis ce n'était que de cette manière qu'on pouvait canoniquement terminer la cause.
Pour répondre à cette défense les adversaires de l'archevêque dirent, entre autres choses, que, quoiqu'il fût emprisonné et dépouillé de tout, Arnoulphe pouvait être accusé, jugé et condamné, tout aussi bien que l'un de ses prédécesseurs, Ebbon, l'avait été sous Louis le Débonnaire. C'était, par l'exemple d'une première irrégularité, d'une première violence, vouloir en justifier une seconde. Quant à cette partie de la défense que toutes les grandes affaires de l'Église doivent être réservées au Pape, principalement les jugements des évêques, on n'y voit d'autre réponse dans Gerbert sinon le discours emporté et schismatique qu'il met dans la bouche de l'évèque d'Orléans.
Après ces préliminaires on fit entrer l'archevêque pour répondre aux accusations.
L'évèque d'Orléans lui représenta les bienfaits qu'il avait reçus du roi et l'ingratitude dont il les avait payés. L'arclievêque répondit que, bien loin d'avoir rien fait contre le service du roi, c'était pour lui avoir été fidèle qu'il avait été pris par les ennemis, avec son clergé et son peuple, dans sa propre ville, etqu'aulieu d'avoir été secouru par le roi il en avait reçu de mauvais traitements pour ses bons services. L'évèque d'Orléans lui dit alors que le prêtre qui avait ouvert les portes par ses ordres était présent. L'archevêque répondit que ce prêtre disait des paroles longuement méditées, que c'était un calomniateur, et que son innocence ne devait point devenir suspecte par SCS accusations mensongères. Le prêtre Adalger ayant répété son accusatior., l'archevêiiue dit et répéta . « Je suis entre les mains de mes ennemis ; jamais je n'ai vu un évêque traité de la sorte; je ne puis répondre
de l'ère chr.J
dans cet état; un homme docte même pourrait être interdit et paraître stupide au milieu de tant de savants. » Cette réponse d'Arnoulphe était d'autant plus juste qu'il était jeune, modeste, et parlait difficilement. On ne voit pas même qu'on lui eût donné un conseil pour l'assister : on n'aperçoit que des accusateurs, et parmi eux cet officier qui, d'après Gorbert, lui reproche comme un crime d'avoir dit, en 989, qu'il aimait tendrement son cousin Louis, qui ne vint au monde qu'en 991. Cette séance se termina, comme il a été dit, par amener le pauvre archevêque Arnoulphe à se confesser secrètement aux évêques, à se déclarer indigne de l'épiscopat et à donner un acte d'abdication.
Le lendemain l'assemblée lui parut plus favorable ; on pensait moins à le défendre qu'à le plaindre; les uns avaient pitié de sa noblesse, les autres de sa jeunesse. Les évêques surtout étaient fort soucieux de la ruine de leur frère et de l'ignominie de l'ordre épiscopal. Chacun mesurait la chute d' Arnoulphe par lui-même ; chacun se regardait comme délivré de l'infamie si Arnoulphe était reconnu innocent des crimes dont on l'accusait; chacun se croyait en péril s'il perdait sa cause. Les évêques prolongeaient ces tristes considérations, quand les deux rois, avec les principaux de la cour, entrèrent tout à coup dans le concile, sans que le concile les y eût invités. On conçoit que dès lors il n'y eut plus de liberté, ni pour les suffrages, ni surtout pour la défense. Les rois remercièrent les évêques de leur dévouement et demandèrent à savoir où en était l'affaire. L'évèque d'Orléans l'exposa en peu de mots, après quoi on fit entrer l'accusé. Il était si interdit qu'il ne proférait que des paroles mal ai ticulées. Un comte voulut qu'il se reconnût publiquement coupable de trahison. Il ne le fit pas, mais avoua seulement qu'il avait erré, qu'il s'était écarté de la fidélité due au roi, et pria l'évèque d'Orléans de parler à sa place. Celui-ci l'engagea à se prosterner aux pieds des deux rois pour leur demander la vie ; ce qu'il fit de manière à attirer les larmes de tous les assistants *. Le reste, nous l'avons déjà vu.
« D. Roiiq;;ot, p. 531.
Tel est le récit de Gerbert, dégagé de ses accessoires ; il suffit pour apprécier le caractère de ce procès politique. On peut remarquer encore que Gerbert ne dit rien de l'opposition courageuse de Séguin, archevêque de Sens, que nous connaissons d'ailleurs. U ne parle pas non plus de sa propre ordiuafion, qui eut cependant lieu aussitôt après l'abdication forcée d'Arnoulphe.
Nous avons l'acte par lequel les évêques de la province de Reims élurent Gerbert pour leur archevêque. Ils y marquent qu'ils s'ôtaient laissé tromper par les suffrages du clergé et du peuple en consentant à l'élection d'Arnoulphe; que la voix du peuple n'est pas toujours la voix de Dieu, comme celle du peuple juif, qui criait : Crucifiez-le ! crucifïezle l n'était pas, certainement, la voix de Dieu; qu'ainsi il ne faut avoir égard à la voix du peuple que quand on sait que ses suffrages n'ont pas été corrompus par la faveur ou gagnés par argent. Cette maxime sans doute était sage; mais restait toujours à savoir h qui l'on pouvait en faire l'application, d'Arnoulphe ou de Gerbert.
Ce dernier ne jouit pas longtemps de son triomphe. Pour juger et redresser cette affaire le Pape Jean XV indiqua un concile à Aix-la-Chapelle, où il invita les évêques de France à se trouver; mais, comme ce lieu était situé dans les États de l'empereur, ils eurent un prétexte spécieux pour ne pas s'y rendre, et d'ailleurs il y a lieu de croire que le roi leur défendit de sortir du royaume. Le Pape ensuite appela ces évêques à Rome pour juger cette cause; mais ceux qui auraient voulu s'y rendre n'en eurent point la permission. Le Pape ne se rebuta point de ces obstacles ; il prit le parti d'envoyer comme légat en France Léon, abbé du monastère de Saint- Boniface de Rome, personnage fort distingué par sa prudence et par son érudition. Outre le rétablissement d'Arnoulphe, qu'il venait poursuivre, il était chargé d'une autre affaire plus importante et plus délicate.
Odon, comte de Tours et de Chartres, était mort au commencement de l'an 995, et le prince Robert, fils du roi Hugues Capet, avait épousé Berlhe, veuve du comte et fille de Conrad, roi de Bourgogne, après avoir
fie 991 à 1024
pris l'avis de quelques évêques. Cependant il y avait de la parenté entre Berthe et Robert ; ils étaient cousins issus de germains. De plus Robert avait tenu sur les fonts sacrés un enfant du premier lit de Berthe, et il avait par là contracté une affinité spirituelle avec elle. Le Pape voulait casser ce mariage et obliger Robert à répudier Berthe; mais l'on y voyait de grands obstacles, vu le tendre attachement que ce prince avait pour son épouse. Celte affaire intriguait la cour plus que celle d'Arnoulphe, et l'on paraissait résolu de tout sacrifier pour obtenir du Pape la ratification du mariage dont on contestait la légitimité. Nous verrons le Pape refuser cette ratification, et ce nonobstant déposer Gerbert et rétablir Arnoulphe ; ce qui prouve que tout n'était pas vénal à Rome, comme Gerbert l'avait dit dans le discours qu'il prête à l'évêque d'Orléans au concile de Reiras.
Gerbert lui-même semblait le pressentir.
Pour soulever l'épiscopat contre le légat il manda à Constantin, abbé de Mici, que, si on souffrait cette entreprise de la cour de Rome, c'en était fait, en France, de l'auton.é et de la dignité épiscopales ; « car, dit-il, sil'on en use ainsi sans avoir consulté les évêques, on porte un coup mortel à leur puissance, puisqu'on fait voir qu'ils n'ont ni pu ni dû déposer un archevêque, quelque criminel qu'on le supposât. Si les évêques consentent à cette légation ils se condamnent eux-mêmes en reconnaissant qu'ils ont condamné celui qu'ils n'avaient aucun droit déjuger. Les rois eux-mêmes paraîtront coupables *. »
On n'eut aucun égard aux vaines alarmes de Gerbert; on savait que c'était moins l'intérêt public que son intérêt particulier qui lui inspirait ses frayeurs. Ainsi on laissa au Irgat la liberté d'exécuter sa commission. C'était un négociateur habile et expérimenté, qui ne s'étonna pas des obstacles qu'il trouva; il les avait prévus et il prit des mesures sages pour les surmonter. Il indiqua un concile à Mousson pour le 2 juin 995. Plusieurs abbés et seigneurs laïcjues, entre autres Godefroi, duc de Lorraine, y assistèrent avec Gerbert, qui y fut cité ; mais il ne s'y trouva que
' GiTb., li/iùl. Ui (:;3, 3» class.).
quatre évêques ; encore n'étaient-ils pas du royaume. Ces prélats étaient Ludolfe de Trêves, Aimon de Verdun, Notger de Liège et Sigfrid de Munster. C'étaient des commissaires qu'on avait choisis d'entre les évêques des États de l'empereur, comme devant être plus désintéressés pour juger la cause d'Arnoulphe et de Gerbert.
Le légat ayant pris séance dans l'église de la Vierge, au milieu des quatre évêques, Gerbert, qui avait été sommé de s'y trouver, s'assit vis-à-vis d'eux pour rendre compte de son ordination. Aimon de Verdun fit l'ouverture du concile par un discours français, afin d'être mieux entendu des laïques. Il y exposa en peu de mots toutes les démarches que le Pape avait faites pour terminer l'affaire pour laquelle ils étaient réunis. Il dit, entre autres choses, que Sa Sainteté avait invité les évêques de France au concile d'Aix-la-Chapelle, mais qu'ils avaient refusé de s'y rendre; qu'ensuite le Pape les avait inutilement appelés à Rome; qu'enfin il avait ordonné qu'on tînt ce concile dans la province de Reims, afin de mieux connaître par son légat ce qui se dirait de part et d'autre touchant la déposition d' Arnoulphe et lapromotion de Gerbert. Après ce discours Aimon de Verdun ouvrit une lettre du Pape, scellée de plomb et adressée à tous les métropolitains des Gaules sur cette affaire, et l'on en fit la lectu»'e dans le concile.
Ensuite Gerbert, qui comptait beaucoup sur son éloquence pour faire valoir son droit, prononça une harangue composée avec art et dont voici quelques traits. « Révérendissimes Pères, dil-il, j*ai toujours désiré avec ardeur ce jour, depuis que, cédant aux sollicitations de mes frères, j'ai reçu le fardeau de l'épiscopat au péril de ma vie, que j'ai méprisée, tant avaient de pouvoir sur mon esprit le zèle pour le salut d'un peuple qui périssait et l'autorité en vertu de laquelle je me croyais en sûreté. Je me rappelais avec plaisir le souvenir de vos bienfaits et de la tendie affection que vous m'aviez témoignée, lorsque j'appris avec étonnement que vous étiez irrités contre moi et que vous me faisiez un crime de ce dont les autres me faisaient un grand mérite. J'avoue que j'ai frémi à
de l'ère chr.Jf,
cette nouvelle, et votre indignation m'a paru plus formidable que les glaives que je craignais auparavant. Mais, puisque la bonté divine a assemblé ici ceux à qui j'ai confié mon salut, qu'il me soit permis de justifier en peu de mots mon innocence. »
Pour le faire, Gerbert dit qu'après la mort d'Adaibéron il avait été désigné son successeur, mais que la simonie l'avait écarté pour promouvoirArnoulphe; qu'il étaitcependant demeuré avec ce prélat jusqu'à ce qu'il se fût convaincu par lui-même de ses excès; qu'après la déposition d'Arnoulphe il n'avait reçu l'épiscopat que parce qu'il y avait été contraint par les évêques. «Voilà, ajouta-t-il, la simplicité de mes voies; voilà quelle est la droiture de ma conscience devant Dieu et devant les hommes. Mais le calomniateur me dit : « Vous avez trahi votre maître, vous l'avez fait emprisonner, vous avez enlevé son épouse et envahi son siège. » Quoi donc ! celui-là était-il mon maître dont je n'ai jamais été le serviteur et à qui je n'ai jamais prêté de serment ? Si je l'ai servi pour un temps, je l'ai fait par ordre de mon père Adalbéron, qui me dit de demeurer dans l'Église de Reims, jusqu'à ce que je visse la conduite de celui qui seraitévêque. Comment l'ai-je fait emprisonner, moi qui ai prié le roi, en présence de témoins, de ne pas le garder un seul moment en prison à cause de moi if Quant à ce qu'on objecte que j'ai enlevé son épouse, je réponds qu'elle ne l'a jamais été ; que, quand elle l'aurait été en quelque manière, depuis qu'il l'a souillée, elle a cessé de l'être.
« On nous oppose encore le Siège apostolique, que, dans une affaire aussi importante, on a manqué de consulter par ignorance ou par contumace ; mais on n'a rien fait et on n'a dû rien faire sans en envoyer la relation au Siège apostolique. On a attendu sa sentence pendant dix-huit mois. Alors on a cru que, sans prendre conseil des hommes, on pouvait suivre cette maxime du Fils de Dieu : « Si votre œil vous scandalise, arrachez-le.» D'ailleurs c'est Arnoulphe qui .s'est jugé et déposé lui-m^me, et c'est la seule chose louable qu'il ait faite en sa vie. Après sa déposition on m'a mis sur son siège malgré vu.
moi, parce que je craignais les maux que je souffre aujourd'hui. Que si on a fait quelque chose en tout cela contre les canons, ce n'est point par malice, c'est par le malheur des temps. Ce serait perdre la patrie que de vouloir observer toutes les formalités des lois dans un temps de guerre. »
Gerbert finit en disantau légat et aux évôques du concile qu'on espère que leur autorité apportera quelque remède, non-seulement aux maux de l'Église de Reims, mais encore à ceux de toute l'Église de Gaule, laquelle, dit-il, est désolée et presque anéantie. Ayant prononcé cette harangue, Gerbert la donna par écrit au légat, qui, de son côté, lui remit la lettre du Pape adressée aux métropolitains. Les évêques sortirentensuite du concile, et, s'étant retirés à l'écart pour délibérer avec le duc Godefroi, ils mandèrent Gerbert quelque temps après et le prièrent de faire conduire en sûreté, vers le roi Hugues, le moine Jean, que le légat envoyait à la cour de ce prince. Gerbert ayant promis de le faire, le légat indiqua un autre concile à Reims pour le 1" juillet de la même année 995.
Gerbert croyait le concile de Mousson fini lorsqu'il reçut une députation d'évêques qui lui ordonnèrent, de la part du légat, de garder la suspense jusqu'au concile indiqué de Reims. Il répondit d'abord qu'il n'obéirait point, et, étant allé trouver le légat, il soutint que nul évêque, ni le Pape lui-même, n'était en droit de priver le dernier des fidèles de la communion à moins qu'il n'eût été convaincu ou qu'il n'eût refusé de venir au concile ; que, pour lui, loin d'être dans ce cas, ilétait le seul des évêques de France qui se fût rendu à cette assemblée; que, sa conscience ne lui reprochant rien, il ne devait pas se condamner lui-même. Mais Ludolfe de Trêves lui ayant représenté avec douceur que sa désobéissance ferait tort à sa cause, il consentit à s'abstenir seulement de célébrer la messe jusqu'au 1" juillet, qui était le jour marqué pour le concile de Reims *.
Gerbert n'augura pas bien de ce début ; il écrivit à l'abbé d'Aurillac, où il avait été
» Labbe, t, 9, p. 747.
NIVERSELLE
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moine, pour se recommander aux prières de la communauté, dont il avait grand besoin dans les circonstances. Voici comment il parle de son affaire : «Quoique j'aie satisfait à mes adversaires par mon éloquence et parla manière dont j'ai interprété les canons, ils n'ont pas encore déposé la haine qu'ils ont conçue contre moi. On m'attaque par les chicanes des lois ; il me serait plus tolérable qu'on me combattît par la force des armes. Secourez-moi donc. Révérends Pères, par vos prières ; la victoire du disciple est la gloire du maître. » Gerbert, après avoirsalué quelques moines dans cette lettre, marque que, s'il paraît avoir oublié les autres, on ne doit pas l'imputer à orgueil, mais au changement qu'a opéré en lui la cruauté barbare dont on use à son égard. Ces disgrâces paraissaient même avoir guéri son ambition. « Ce que j'ai appris dans l'adolescence, ditil, je l'ai oublié dans ma jeunesse ; ce que j'ai ambitionné dans ma jeunesse, je l'ai méprisé dans un âge plus avancé. Tels sont les fruits que je recueille de mes travaux. 0 vains plaisirs ! est-ce donc là qu'aboutissent les joies que peuvent donner les honneurs du monde? Croyez-en l'expérience que j'en fais : autant les grands paraissent élevés au dehors, autant sont-ils tourmentés au dedans par les chagrins les plus cuisants *. »
Gerbert, qui s'était aperçu que Notger, évêque de Liège, qui était un de ses juges au conciledeMousson.nelui était pas favorable, s'efforça de le gagner et lui envoya un Mémoire pour l'instruction de sa cause, ainsi que Wilderode, évêque de Strasbourg, l'en avait prié. Il joignit à ce Mémoire une lettre où il disait à Notger : « Je travaille de toutes mes forces pour faire assembler un concile national, selon que mes ennemis le désirent. Non-seulement les curieux, mais encore mes adversaires auront une liberté entière de s'y trouver et d'y disputer; car nous avons les intentions si droites et notre innocence nous inspire tant de conliance que nous poursuivons partout un jugement qui parait nous fuir. Le Soigneur connaît ceux qui sont à lui et qui ont du zèle pour ses in-
1 D Bouquet, t. 10, p. 418, Eiu>t. 8'J.
térêts ; mais si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ?Je vous conjure de ne pas en croire plus mes ennemis que vous-même sur ce qui me regarde. Éprouvez si je suis encore tel que j'ai été, votre ami et votre serviteur, un homme franc, sans ruse etsans orgueil, fidèle en général à l'amitié, et en particulier à la vôtre, que je me plains d'avoir perdue sans qu'il y ait de ma faute. Je vous la redemande ; si vous me la refusez vous m'affligerez, mais si vous me la rendez vous me causerez une joie sensible *. « On voit, par cette lettre, un homme adroit, qui n'omet rien pour gagner un de ses juges.
Malgré ces protestations on avait lieu de croire que Gerbert ne voulait pas se trouver au concile indiqué à Reims. Depuis sa suspense il n'avait pas jugé à propos de rentrer dans cette ville, et l'on craignait qu'il ne refusât de se rendre au concile sous prétexte qu'il ne serait pas national, ainsi qu'ill'avail demandé. La reine Adélaïde, qui voulait satisfaire le Pape sur cet article, afin de le rendre plus traitable sur le mariage du prince Robert, son fils, lit écrire à Gerbert par les évêques de la province, et elle lui écrivit elle-même pour le presser de revenir à Reims. Il répondit qu'il ne pouvait, sans péril, retourner à Reiras ; qu'on avait tellement prévenu contre lui ses clercs et ses vassaux qu'ils avaient conspiré ensemble de ne plus manger avec lui et de ne plus entendre sa messe ; qu'au reste il voyait bien qu'on voulait le sacrifier pour faire plus aisément ratifier le mariage du prince Robert. 11 ajoute : « Je vous demande donc en grâce, à vous, Madame, et à mes frères les évêques, de me laisser attendre en patience le jugement de l'Église. Je ne veux abandonner la place qui m'a été confiée par les évêques qu'en vertu du jugement des évêques ; mais aussi je ne prétends pas la retenir contre leur autorité. En attendant je me condamne à un exil qui est bien dur et qui néanmoins paraît à plusieurs m'être avantageux *. »
Gerbert fut cependant obligé de revenir à Reims pour assister au concile qui s'y tint au jour marqué. Les évêques qui avaient déposé
' D. Bouquet, t. 10, p. 417, Epist. 87 (34, 2 class.). - « Id., 423, Episl. 102 (16!)).
de l'ère dir.J DE L'ÉGLISE
Arnoulphe, et qui, pour ce sujet, avaient été suspendus de leurs fonctions, s'y trouvèrent aussi. Le légat leur fit de vifs reproches sur ce qu'ils avaient osé déposer un métropolitain sans le consentement du Siège apostolique. Ils répondirent que le danger où était le royaume par la faction d'Arnoulphe les avait obligés de chasser ce prélat de son siège ; qu'on avait envoyé deux députalions au Pape, mais que les envoyés, n'ayant pas fait de présents àCrescentius, garde du palais, n'avaient pas été admis à l'audience. Le légat réfuta sans peine ces raisons, et il parut que, puisque les envoyés n'étaient restés que trois jours à Rome, ils n'avaient pas eu un grand empressement d'avoir audience. Ainsi on conclut à la déposition de Gerbert et au rétablissement d'Arnoulphe. Après quoi le légat leva les censures portées contre les prélats qui avaient déposé Arnoulphe.
Gerbert défendit encore sa cause avec chaleur ; mais le légat, qui était plus savant que lui et non moins éloquent, le confondit en plein concile. C'est ce que nous apprend saint Abbon de Fleury, dans une lettre qu'il écrivit, quelque temps après, au légal Léon, qui lui avait demandé des reliques de saint Benoit. Il lui dit que, après avoir vu au concile de Reims les foudres et les éclairs qui paraissaient sortir de sa bouche, il a été contraint de publier partout qu'il est le tonnerre de l'Esprit qui descendit sur les apôtres en forme de langues |le feu, qu'il est ce glaive de feu que l'Esprit-Saint a aiguisé par ses sept dons pour chasser les méchants de son temple*.
Gerbert put alors se convaincre que les études n'étaient pas aussi négligées à Rome qu'il l'avait avancé dans le discours qu'il prête à l'évêque d'Orléans ; mais il eut un mérite bien plus grand et bien plus rare, surtout parmi les savants de son caractère : ce fut de reconnaître sa faute et de la réparer. Il comprit qu'il avait reçu injustement la dignité pontificale, en témoigna beaucoup de repentir et se jugea indigne d'un tel honneur. C'est ce que disent formellement trois chroniques à peu près contemporaines*; elles ajoutent
' Dom Bouquet, t. 10, p. 484. Anual. Bened.y t. 4, p. 691. — « Dora Bouquet, p. 220, cj 226, d ; 304, c.
que l'excellente controverse entre Gerbert et le légat Léon pouvait se lire dans les Gestes des Pontifes romains. L'affaire ainsi terminée, Gerbert se retira en Allemagne, auprès de son disciple, le roi, depuis empereur, Othon III.
Durant ces troubles de l'épiscopat l'état monastique commençait à refleurirdans plusieurs communautés par les soins de saint Mayeul, abbé de Cluny, et du bienheureux Guillaume, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, son disciple. La bonne odeur des fruits de la réforme que Mayeul avait déjà établie en divers lieux porta les évêques et les seigneurs à mettre sous sa discipline les monastères de leur dépendance ; car, pour les moines, loin de désirer la réforme, la plupart la craignaient d'autant plus qu'ils en avaient plus besoin. C'est ce qui parut quand il s'agit de rétablir les observances régulières à Saint- Maur des Fossés, proche de Paris.
L'esprit de saint Maur, patriarche des Bénédictins en France, n'avait pas passé dans ce monastère avec ses reliques. Les moines, qui se glorifiaient de conserver ce trésor, en avaient perdu un plus précieux, je veux dire l'amour et l'esprit de leur état , et ils étaient tombés dans un relâchement scandaleux sous le gouvernement de l'abbé Magenard. C'était un homme de qualité, qui aimait le luxe et l'éclat, et qui n'avait de moine que l'habit ; encore le quittait-il souvent pour se revêtir de fourrures précieuses. Il aimait passionnément la chasse, où il était plus assidu qu'à l'office, et il nourrissait aux dépens du monastère des meutes de chiens et des oiseaux. Ses moines suivirent l'exemple de leur supérieur, et en peu de temps on ne vit presque plus parmi eux de vestiges de la discipline régulière. Dieu conserva cependant dans celte communauté un saint religieux nommé Adic, comme un lis parmi les épines et î comme une étincelle pour y rallumer le feu ' sacré de la ferveur. Adic, voyant le désordre I croître de jour en jour, eut recours à la puissance séculière, et il fit connaître la grandeur du mal à Burcard, comte de Paris et de Corbeil, le conjurant d'interposer son autorité pour y apporter remède.
Le comte Burcarû était un seigneur d'une
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grande piété et fort aimé du roi, qui lui avait fait épouser Élisabeth, veuve d'Aimon, comle de Corbeil, le père, à ce qu'on croit, des quatre fils Aimon, si connus dans nos vieilles histoires. Burcard fut sensiblement touché de la peinture que ce rehgieux lui fit de Saint-Maur des Fossés. Pour remédier plus eflicacement au mal il pria le roi de lui donner ce monastère pour un temps, jusqu'à ce qu'il y eût mis la règle en vigueur. L'ayant obtenu, il se rendit à Cluny et se jeta aux pieds de saintMayeul, en lui disant qu'il n'avait entrepris ce voyage que pour soumettre à son obéissance et à sa réforme le monastère de Saint-Maur des Fossés. Saint Mayeul, qui était du royaume de Bourgogne, lui répondit d'abord qu'il devait plutôt s'adresser à quelque abbé de France, sans venir chercher si loin un réformateur; mais il se laissa enfin fléchir aux instantes prières du comte. Mayeul, ayant donc choisi les plus parfaits d'entre ses rehgieux, partit avec eux àla suite du comte Burcard.
Quand ils furent arrivés à un port de la Marne, proche le monastère de Saint-Maur, le comte envoya ordre à l'abbé et aux moines de venir à sa rencontre au delà de cette rivière. Ils y allèrent avec joie et sans se douter de rien ; mais ils furent bien étonnés lorsque le comte leur déclara que ceux d'entre eux qui voudraient vivre sous la conduite et selon l'institut de Mayeul pouvaient s'en retourner au monastère, mais que les autres eussent à se retirer où il leur plairait. Presque tous aimèrent mieux s'en aller où ils purent que de se résoudre à vivre selon la règle, avec un abbé et des moines étrangers qui venaient oour la rétablir. On ne leur laissa rien emporter que les habits dont ils étaient vêtus. Pour l'abbé Magenard, en considération de sa noblesse, on lui donna en échange l'abbaye de Glanfeuil, c'est-à-dire de Saint-Maur sur Loire, où il mourut.
Saint Mayeul plaça à Saint-Maur des Fossés les religieux qu'il avait amenés avec lui de Cluny ; il leur donna pour supérieur un saint moine nommé Teuton, qui, dans la suite, en fui al)bé ; mais il abdiqua cette charge à la fin de sa vie et se retira à Cluny, où il mourut sainlemenl. Le roi fut si édifié de la ferveur
de ces nouveaux hôtes qu'il fit de grandes libéralités au monastère. Le comte Burcard lui donna aussi plusieurs terres; mais on estima moins ces dons que l'offrande qu'il fit de sa propre personne ; car, sentant sa fin approcher, il prit l'habit monastique à Saint- Maur, pour se consacrer entièrement à Dieu qu'il avait si généreusement servi sous la livrée du monde. Dans le peu de temps qu'il vécut en religion il se distingua par une grande humilité, ne se dispensant de rien et voulant faire au chœur les fonctions que les novices avaient coutume de remplir. Il mourut âgé de plus de quatre-vingts ans, et fut enterré dans le chapitre, aussi bien que sa femme Élisabeth, qui était veuve du comte de Corbeil lorsqu'il l'épousa. Rainai, évèque de Paris et chancelier du roi, était fils du comte Burcard
Odon, comte de Chartres, de Tours et de Blois, avait aussi entrepris de rétablir la régularité et la vie monastique à Marmoutiers ; car les religieux y avaient renoncé à leur état pour se faire chanoines. Le comte obtint de saint Mayeul treize moines qu'il mit dans ce monastère. Il prit lui-même l'habit monastique au lit de la mort et fut enterré dans ce monastère au commencement de l'an 995. Peu de mois après le prince épousa Berthe, sa veuve.
Henri, duc de Bourgogne, frère de Hugues Capet, soumit aussi à la réforme de Cluny le monastère de Saint-Germain d'Auxerre, et Brunon, évêque de Langres, pria le saint abbé de l'établir pareillement dans le monastère de Saint-Bénigne de Dijon. Mayeul y envoya douze de ses moines et leur donna pour abbé un saint religieux nommé Guillaume, qu'il avait amené avec lui d'Italie et qui ne larda pas à faire éclater dans cette charge les rares talents qu'il avait reçus pour le gouvernement. Il fut un des plus zélés promoteurs de la réforme, et il vint à bout de l'établir dans un grand nombre des monastères de Bourgogne et de Neustrie.
Guillaume fut élevé dans sa jeunesse en un monastère d'Italie où il embrassa la vie religieuse ; il engagea son père, par ses exhor-
< Vita Bure, corn., apud Duchesne, t, 4, p. UG. Dom
Hoiiquot, t. 10, p. 349.
de l'ère clir.]
:de L'église
talions, à prendre le même parti. Cependant la célébrité de Cluny lui avait fait naître le désir de s'y retirer pour mener une vie plus parfaite, lorsque la Providence lui fît trouver l'occasion d'exécuter son dessein. Saint Mayeul, passant par son monastère dans un voyage d'Italie, fut si charmé des heureuses dispositions qu'il vit en lui qu'il ne balança pas à lui accorder ce qu'il désirait. Il l'amena avec lui à Cluny, et, peu de temps après, ill'établit abbé de Saint-Saturnin, sur le Riiône, de Saint-Bénigne de Dijon et de Bèze. Henri, duc deBourgogne, qui connut bien tôt le trésor qu'il possédait dans ses États en la personne de Guillaume, lui donna encore l'abbaye de Versy, oîi repose le corps de saint Viventius. L'heureuxchangement que l'abbé Guillaume fit en peu de temps dans ces divers monastères étendit sa réputation jusque dans le fond de la Neusirie.
Richard I", duc de Normandie, avait fait rétablir le monastère et l'église deFécamp, et y avait placé des chanoines à la place des religieuses pour lesquelles cette célèbre abbaye avait été bâtie dans l'origine ; mais la vie relâchée des chanoines lui fit naître l'envie de mettre des moines à leur place. Son fils Richard II suivit ce projet, et pour l'exécuter il jeta les yeux sur l'abbé Guillaume, qu'il manda à sa cour. Le saint abbé accepta ce monastère et y plaça une colonie de ses religieux, qui donnèrent autant d'édification au pays que les chanoines auxquels ils succédaient y avaient donné de scandale. Le duc Richard y allait souvent s'y édifier delà vertu de ces saints moines; il les servait luimôme à table ; après quoi il prenait la dernière place au réfectoire.
Outre Fécamp le duc Richard mit aussi sous la discipline de Guillaume les monastères de Jumiéges, de Sainl-Ouen, du mont Saint-Michel, et quelques autres. Le saint abbé s'aperçut que l'ignorance qui régnait dans la Normandie était une des principales causes des désordres qui déshonoraient le clergé et l'état religieux. Pour y remédier, en mettant la réforme dans les monastères, il y rétablissait des écoles où tous ceux qui voulaient apprendre les lettres, riches ou pauvres, libres ou esclaves, étaient reçus, et
plusieurs même étaient nourris des aumônes du monastère. On ne pouvait faire un établissement plus utile à l'État et à la religion. Guillaume mit aussi la réforme à Saint-Germain des Prés, à Saint-Faron de Meaux, à Gorze, à Saint-Èvre de Toul, à Saint-Arnoulfe de Metz, et en plusieurs autres monastères, en sorte qu'on en compta jusqu'à quarante qui lui furent soumis et oîi il gouverna jusqu'à douze cents moines ; mais cet abbé, qui fit de si grandes choses pour la gloire de tout l'ordre monastique, ne fit rien de plus avantageux pour cet état que d'y gagner saint Odilon, qui en devint l'ornement et le soutien; car c'est à Guillaume qu'on attribue cette conquête
Odilon naquit dans l'Auvergne, d'une noble famille de cette province. Il était chanoine de Saint- Julien de Brioude lorsque le saint abbé Guillaume le porta à embrasser la vie monastique dans le monastère de Cluny. Odilon fit en peu de temps de si grands progrès dans la piété, et il montra tant de prudence et de sagesse dans un âge assez peu avancé, qu'à peine avait-il quatre ans de religion que saint Mayeul ne jugea pas en devoir désigner d'autre pour son successeur. Ayant donc assemblé sa communauté il le fit élire de son vivant, de crainte, comme il le dit, que les infirmités de la vieillesse ne l'empêchassent de maintenir en vigueur la discipline réguUère. Nous avons l'acte de celte élection, lequel est signé de saint Mayeul, de Rodolphe II, roi de Bourgogne, de plusieurs prélats et de cent soixanle-dix-sept moines. On peut croire que le roi et les prélats ne le signèrentqu'aprèscoup, pour montrer qu'ils approuvaient et ratifiaient cette élection.
Après cette disposition si importante Mayeul, qui ne se croyait plus utile sur la terre, ne soupirait plus que pour le ciel; mais sa réputation et son zèle ne lui permirent pas de goûter le repos dont il s'était flatté. Le roi Hugues, qui avait eu de grandes plaintes des moines de Saint- Denis, pria saint Mayeul devenir y rétablir la réforme. Le sain^ abbé se mit aussitôt en chemin, malgré sel,
» Vita s. Guill. Actn SS. Ord. S. Bened., sect. 6. AcU SS., janv. Hist.de l'Égl. gall. ,\. 19.
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infirmités; mais à peine fut-il arrivé au prieuré de Souvigny qu'il y tomba malade Ayant bientôt connu que sa dernière heure était arrivée, il l'envisagea aveccette joie que la confiance chrétienne donne aux saints. Ses religieux fondaient en larmes autour de son lit ; il les consola lui-même de sa mort. « Dieu m'appelle, disait-il, et, après le combat, il m'invite à la couronne. Si vous m'aimez, pourquoi vous affliger du bonheur dont je vais jouir ? » Ils lui demandèrent sous la protection de qui il les laissait. Il leur répondit : « Si vous observez votre règle, Jésus- Christ, le souverain Pasteur, sera lui-même votre protecteur. » Ils le conjurèrent de leur donner l'absolution, et ils se prosternèrent tous pour la recevoir; il la leur donna avec sa bénédiction; après quoi, s'entretenant amoureusement avec Dieu, comme s'il eût déjà goûté les joies célestes, il s'écriait : « Seigneur, je suis charmé de la beauté de votre maison. Que vos tabernacles sont aimables, ô mon Dieu I » Puis, gardant quelque temps le silence, il récitait tout bas des prières; et, faisant souvent sur lui le signe delà croix, il passa ainsi au repos du Seigneur, plein de jours et de mérites, dans la quarante et unième année depuis qu'il avait été établi abbé de Cluny. Il mourut l'an 994,1e 11 mai, qui, cette année, était le lendemain de l'Ascension. Sa vie a été écrite par saint Odilon,son successeur, et par trois autres de ses disciples *.
Saint Mayeul fut enterré à Souvigny, dans l'église de Saint-Pierre, et son tombeau y devint célèbre par un si grand nombre de miracles que Pierre le Vénérable n'a pas craint de dire qu'après la sainte Vierge il n'y avait aucun saint dans.l'Europe qui en eût fait davantage. Le roi Hugues Capet, ayant appris la mort de Mayeul, se rendit à Souvigny pour assister à ses funérailles. Begon, évôque de Clermont, consacra un autel sur son tombeau peu de temps après sa mort, et Urbain 11 leva son corps de terre, l'an 1095, pour l'exposer au culte des fidèles.
Cette abbaye de Souvigny avait été donnée h l'ordre de Cluiiy, sous l'abbu Beniun, par Adhémar, comte du liourboiinais. Quelques liistorions ont vu dans cet Adhémar la tige de ia rauiilie des Bourbons. — * 4cl(iSS, Ord. S, Benedi^ sect, 6. Acta SS., il mai.
La splendeur que reprenait l'état monastique par la réforme fit naître à plusieurs personnes de la première distinction le dessein de l'embrasser ou de fonder de nouveaux monastères. Guillaume, comte de Provence et de Toulouse, se fit moins à la fin de sa vie, aussi bien que Guillaume IV, comte de Poitiers, dit Bras-de-Fer. Ce dernier, avant de se consacrer à Dieu dans la religion, fit bâtir le monastère de Maillezais, lequel a été depuis érigé en un siège épiscopal qui a été transféré à la Rochelle en 1648. Emma comtesse de Poitiers et femme de Guillaume IV, fonda dans l'Anjou le monastère de Bourgueil, et elle pria le roi Hugues de confirmer la fondation, ce qu'il fit par un acte daté de la huitième année de son règne et de l'an 994.
Un autre personnage faisait honneur à l'état monastique et même à la France entière par sa doctrine et ses vertus : c'était saint Abbon, abbé de Fleury ou de Saint-Benoît sur Loire. Il naquit, dans le territoire d'Orléans, de parents non pas nobles, mais de race libre et craignant Dieu. Son père se nommait Lsetus, sa mère Ermengarde. Ils le mirent dès son enfance dans le monastère de Fleury pour lui apprendre les lettres dans l'école des clercs qui servaient à l'église de Saint-Pierre et l'offrirent à Dieu suivant la règle de saint Benoît. C'était vers l'an 958. Wulfade, depuis évêque de Chartres, gouvernait alors ce monastère, et Abbon y avait deux parents d'un grand mérite, Gumbold et Chrétien, revêtus l'un et l'autre du sacerdoce. Ayant donc reçu l'habit de Wulfade, il fit de grands progrès dans les lettres et dans la piété. Quoique tout jeune il joignait la prudence du serpent à la simplicité de la colombe, charmant les bons par sa douceur, mais évitant les trompeurs par sa prudence. Il avait une mémoires! heureuse qu'il n'oubliait rien des leçons de ses maîtres, et, pour s'avancer de plus en plus, il étudiait en particulier. Sorti de l'enfance, il s'appliquait à dompter les passions de l'adolescence par une fréquente méditation et à soumettre la chair à l'esprit par une étude continuelle des lettres; aimant de tout son cœur la vie religieuse qu'il avait embrassée, il ne se livrait
à l'étude que par manière de divertissement et après avoir oiïert à Dieu les hommages de sa piété. Il cherchait de préférence la compagnie des anciens du monastère. Il devint si savant qu'on lui donna la charge d'instruire les autres, et il l'exerça pendant quelques années. Suffisamment versé dans la grammaire, l'arithmétique et la dialectique, il voulut y joindre les autres arts libéraux ; pour cet effet il alla aux écoles fameuses de Paris et de Reims écouter ceux qui professaient la philosophie, et il apprit sous eux l'astronomie, mais non pas autant qu'il désirait. II revintà Orléans, où il apprit la musique. Se trouvant alors instruit de cinq des sept arts libéraux, il voulut apprendre les deux autres ; pour la rhétorique il lut Victorin, maître de saint Jérôme, et il prit quelque teinture de géométrie. Il composa alors quelques écrits sur la forme des syllogismes, sur les compas et les calculs astronomiques, et sur le cours des planètes.
Cependant, n'étantencore que diacre, il fut appelé en Angleterre par saint Oswald, évèqiie de Worcester, qui avait été moine à Fleury-sur-Loire, et arriva au monastère de Ramsey, fondé par ce saint prélat, dont l'abbé, nommé Germain, avait été tiré de Fleury. Abbon y demeura près de deux ans et instruisit quelques moines. Il salua le roi, dont il reçut des paroles d'honnêteté, et le duc Helwin, fondateur du monastère de Ramsey, qui lui fît de grands présents. Il gagna l'amitié non-seulement de saint Oswald, alors archevêque dYork, mais encore de saint Dunstan, lesquels cherchèrent à l'envi à le retenir
Mais l'abbé de Flenry lui ayant écrit une lettre pleine de tendresse, par laquelle il le priait de revenir, il prit congé des deux prélats, qui le chargèrent de présents. Dunstan lui donna de l'argenterie magnifiquepourrof. frir à saint Benoît. Oswald l'ordonna prêtre et lui donna, outre de l'argent, tout ce qui était nécessaire pour exercer les fonctions sacerdotales. Oybold, abbé de Fleury, mourut peu pe temps après le retour d' Abbon, que la plus grande partie de la communauté élut pour lui
> yita S. Abb. Acia SS. Ord. S. Dened., sect., C,p. 31 .
succéder. Il y eut toutefois de l'opposition de la part de quelques moines qui élurent un mauvais sujet et eurent assez de crédit pour le mettre en possession. On le voit par plusieurs lettres de Gerbert, écrites vers l'anQS?, au nom des abbés du diocèse de Reims, de l'archevêque Adalbéron et au sien, tant aux moines de Fleury qu'à saint Mayeul, abbé de Cluny, et à Évrard, abbé de Saint-Julien de Tours. Toutes ces lettres tendent à faire rejeter l'usurpateur; mais heureusement il mourut peu de temps après. Ainsi la plus grande et la plus saine partie l'emporta pour Abbon; son élection fut confirmée par le roi Hugues, etilcommençaàgouverner l'abbaye de Fleury l'an 988.
Il recommandait l'étude à ses moines, comme utile à la piété, après l'oraison et le jeûne, et lui-même ne cessait point de lire, d'écrire ou de dicter. Après la dialectique et l'astronomie il s'appliqua aussi à l'étude de rÉcriture sainte et des Pères, et en tira plusieurs sentences dont il fit un recueil, pour avoir toujours en main de quoi se défendre contre les prétentions d'Arnoulphe, évêque d'Orléans. Ce prélat soutenait que l'abbé de Fleury, outre la subordination spirituelle, devait encore lui jurer fidélité, comme son vassal, ce qu'Abbon refusa toute sa vie, soutenant que son monastère, pour le temporel, ne dépendait que du roi. Ce fut une querelle générale qui s'émut alors entre les évêques et les abbés, et qui n'avait pas commencé plus tôt parce que les monastères étaient entre les mains des seigneurs laïques ou d'autres évêques. Elle semble être venue du serment que les évêques exigeaientdes prêtres à leur ordination, et qui fut défendu au second concile de Châlons en 813 ; car c'était à la cérémonie de la bénédiction des abbés que les évêques leur faisaient prêter ce serment de fidélité.
Ce différend s'échauffa de plus en plus et dégénéra même en inimitié. Les gens de l'évêque d'Orléans, partageant la passion de leur maître, attaquèrent un jour saint Abbon comme il allait à Tours pour la fête de saint Martin, lui firent insulte et blessèrent à mort quelques personnes de sa suite. Arnoulphe s'offrit d'en faire satisfaction à saint Abbon
et lui amena quelques-uns des coupables pour être battus de verges en sa présence ; mais l'abbé s'en défendit, réservant à Dieu la vengeance de l'injure. On tint, quelque temps après, un concile à Saint-Denis, près de Paris. Les évêques, au lieu de s'y occuper à rétablir la foi dans sa pureté et à réformer les abus qui s'étaient glissés dans la discipline de l'Église, avisèrent aux moyens d'ôter aux laïques et aux moines les dîmes qu'ils possédaient et de les prendre pour eux. Abbon, qui était présent, leur résista fortement. En même temps il se fit un soulèvement contre les évêques, qui, saisis de crainte, se retirèrent sans avoir rien fait. Tout le monde jeta sur Abbon la cause de cette violence, ce qui l'obligea à s'en justifier par un écrit qu'il adressa aux deux rois Hugues et Robert, sous le titre d! Apologie.
Le saint abbé s'y plaint que, chargé du gouvernement pastoral contre son inclination, qui le portait à la retraite et à l'étude de la philosophie, sa vie n'était qu'un enchaînement d'angoisses et de tribulations ; que ses ennemis et ses envieux le déchiraient sans cesse, quoiqu'ils ne pussent lui reprocher autre chose que d'avoir défendu les intérêts de son monastère et ceux de son ordre, et de n'avoir pas tu la vérité dans le concile ; que leur fureur allait jusqu'à en vouloir à sa vie, sansêtre détournés de cedessein parlacrainte de la puissance royale. Il prie Dieu de le délivrer de tels ennemis, et déclare qu'il se soumet au jugement des évêques et qull souhaite en premier lieu de leur rendre compte de sa foi. Il distingue dans l'Église trois états différents, dans les femmes comme dans les hommes: dans celles-là, les femmes mariées, les veuves, les vierges ; dans ceuxci, les laïques, les clercs, les moines. Mais il ne compte pour clercs que les évêques, les prêtres et les diacres, disant que les autres ministres inférieurs, ayant la liberté de se marier, ne portent qu'abusivement le nom de clercs. L'élat des moines lui paraît plus parfait que celui des clercs, en ce que les premiers ne sont occupés, comme Marie, qu'à l'unique nécessaire. H combaten passant les prétentions des évêques en disant que, l'Église étant à Dieu seul, aucun d'eux ne peut
dire qu'une Église lui appartient. En effet le Seigneur dit à Pierre, prince des apôtres : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; » la mienne, et pon pas la tienne. Si donc l'Église n'est point à Pierre, à qui sera-t-elle ? Les successeurs de Pierre oseront-ils s'attribuer une puissance que lui n'avait pas ? Ensuite il invective contre Ja simonie, et, s'arrêtant àl'excuse de ceux qui répondaient qu'ils n'achetaient pas la grâce de l'ordination, mais les biens temporels de l'Église : «C'est, réplique-t-il, comme si l'on voulait avoir le feu sans la matière qui lui sert d'aliment. »
On accusait Abbon d'avoir des sentimenis contraires aux canons ; d'être l'auteur de la sédition arrivée à Saint-Denis contre les évêques, vers l'an 995, au concile dont nous venonsdeparler; d'avoir fait perdre les bonnes grâces du roi à Arnoulphe d'Orléans, son propre évêque, et d'avoir communiqué avec des excommuniés. Il répond qu'il ne sait à quel canon il aurait pu contrevenir dans cette assemblée, puisqu'à peine y avait-il vu ouvrir un livre ; qu'il n'y avait pas plus de prétexte de l'accuser de la sédition excitée contre les prélats de ce concile, aucun d'eux ne lui en ayant donné occasion, et Séguin, archevêque de Sens, qui avait été le plus maltraité, étant son ami et son bienfaiteur. A l'égard d'Arnoulphe il dit que, si cet évêque avait perdu les bonnes grâces des deux rois, ce ne pouvait être que pour les avoir offensés en usurpant les biens de l'abbaye de Fleury, dont les princes étaient les protecteurs et les maîtres. Il ajoute que, s'il a communiqué avec des excommuniés, Arnoulphe lui en a donné l'exemple, en recevant ceux qui l'avaient attaqué dans son voyage àTours, quoiqu'ils eussent été excomuniés par Séguin, son archevêque, et par Eudes, évêque de Cliartres; qu'au surplus on faisaitun si grand al)us des censures qu'il n'y avait presque personne dans le royaume qui ne fût excommunié, soit pour avoir mangé avec des excomnumiés, soit pour leur avoir donné le baiser de paix. C'est pourquoi il supplie le roi Hugues de remédier à cet abus.
Il prie encore ce prince et le roi Robert, son (ils, de faire rétablir, dans le Symbole
de l'ère chr.)
de saint Athanase, ces termes, ni engendré, que quelques-uns en avaient ôlés à l'article du Saint-Esprit, se contentant de dire qu'il n'est ni fait ni créé ; d'arrôter le faux bruit, qui se répandait presque partout que, quand l'Annonciation se rencontrerait avec le vendredi saint, le monde finirait; ce qui se trouvait démenti par le concours de ces deux fêtes en 992, environ trois ans auparavant. Abbon dit encore, touchant lafin du monde : a Dans ma première jeunesse j'ai enl< n !n prêcher devant le peuple, dans l'église de Paris, qu'aussitôt que les mille ans seront finis l'Antéchrist viendra, et, peu de temps après, le jugement universel. Je me suis opposé de toutes mes forces à cette opinion, par les Évangiles, l'Apocalypse et le livre de Daniel, et l'abbé Richard, d'heureuse mémoire, ayant reçu des lettres de Lorraine sur ce sujet, m'ordonna d'y répondre »
Ces paroles de saint Abbon de Fleury sont à remarquer. Dansplusd'un livre d'hisitores ou d'historiettes qui, au dix-neuvième siècle, trouvent encore des échos dans des écoles et desjournaux catholiques, onnousassure que, dans le moyen âge, tout le monde était persuadé que le monde finirait en l'an 1000. Et voilà un saint et un savant du dixième siècle qui nous apprend que cette opinion était regardée de son temps comme une erreur particulière, contraire à l'Écriture, et par conséquent une hérésie et une erreur tellement particulières que, jusqu'à présent, voici la seule mention que nous en ayons trouvée dans les écrivains du moyen âge. Conséquemment l'assertion de tant d'histoiresou d'historiettes modernes est pour tromper le lecteur et calomnier l'Église du moyen âge.
Après cette A/)o%2e saint Abbon dédia aux rois Hugues et Robert, qui avaient pour lui tous deux une affection particulière, un recueil de canons ; c'est un monument d'autant plus remarquable du dixième siècle que le saint et savant abbé de Fieury n'y cite aucune fausse décrétale. 11 fait d'abord ressouvenir le roi Hugues des fâcheuses révolutions qui arrivèrent dans les commencements de son règne, non delà part des étrangers, mais
* Post. Cod. can. Pith.,p. 398.
des premiers de son royaume. En même temps il lui représente que Dieu, qui l'avait affligé par un secret jugement, l'avait, par sa bonté, délivré de ses ennemis ; d'où il prend occasion de lui dire, et à son fils Robert : « Souvenez-vous des bons rois vos prédécesseurs ; souvenez-vous des jugements justes ; ayez toujours dans l'esprit de pardonner à des sujets soumis et de ne combattre que les superbes. » Abbon vient ensuite aux devoirs des princes et des sujets, et rapporte là-dessus ce qu'il en avait lu et ce qu'il en pensait lui-même. Il commence par l'honneur qui est dû aux églises et aux monastères, et établit le droit d'asile, qu'il étend, conformément aux lois de Théodose etde Valentinien, non-seulement aux églises, maisaux maisons et aux places contignës. Il veut que ceux qui s'y seront réfugiés quittent les armes qu'ils ontsur eux,etqu'aucasoùilss'y refuseraient on les en tire par la force, mais que l'on punisse de mort celui qui entreprendra de se saisir d'un coupable qui se sera retiré dans les lieux saints. Il se plaint de ces seigneurs qu'on appelait défenseurs [ou avoués, à qui les abbés avaient donné des terres en fief, à la charge de prendre ladéfense de leurs monastères contre ceux qui les attaqueraient ; car il était arrivé, depuis la décadence de l'empire français, que ces avoués ou défenseurs, au lieu de défendre l'Église, la pillaient, laissant les biens des monastères en proieauxennemis et se saisissanteux-mêmes de ce que les ennemis n'avaient point emporté. Ces avoués agissaient donc, non en protecteurs, mais en maîtres, et, s'emparant de la plus grande partie des revenus des monastères, des aumônes et des oblations, ils en occasionnaient la ruine *. Abbon rapporte
1 « II y a eu, dit M. Quantin, deux sortes d'avoués: les uns étaient chargés de plaider les procès des églises; les autres étaient les défenseurs, au besoin armés, de leurs biens et de leurs intérêts. Les premiers furent établis, à l'instar des défenseurs des villes institués par une loi de Valentinien II, en 365. Dès l'an 3G8 il est fait mention d'un défenseur de l'Église romaine. L'origine de l'institution des seconds remonte à ces temps qui suivirent l'invasion des Barbares, et pendant lesquels la violence et la force avaient pris la place de la justice, temps où les églises et les monastères voient souvent leurs puissants voisins s'emparer de leurs biens et de la personne de leurs serfs. Bien souvent les avoués firent payer fort cher au clergé leur protection, et ils
l'origine des avoués ou défenseurs aux conciles d'Afrique, qui firent demanderaUx empereurs des scolastiquesou avocats pour soutenir les intérêts de l'Église devant les tribunaux séculiers.
La justice du roi consiste à n'opprimer qui que ce soit, à juger sans acception de personnes ; à prendre la défense de l'étranger, de l'orphelin et de la veuve ; à soulager le pauvre, à empêcher le crime ou à le punir. Chargé de toutes les affaires de ses États, il ne peut les terminer, ni même les connaître, sans le secours des évêques et des grands. Comme ils doivent au roi l'honneur et le respect, ils ne peuvent lui refuser leurs avis et leur ministère. On distingue dans un État trois sortes d'élections : l'élection du roi et de l'empereur, l'élection des évêques, l'élection des abbés. La première se fait par le consentement de tout le royaume ; la seconde par l'unanimité des citoyens et du clergé; la troisième, par les suffrages de la plus saine partie de la communauté. La faveur, l'amitié, l'argent ne doivent point être le mobile des élections, mais la sagesse et le mérite du sujet. Le roi, aussitôt après son élection, a droit d'exiger de ses sujets le serment de fidélité, pour le maintien de la concorde dans l'État.
L'autorité ou Siège apostolique de Rome s'étend sur toute l'Église, par une suite de l'autorité que Jésus-Christ a accordée à saint Pjerre, dont les Papes tiennent la place. On ne doit rien changer à la disposition des évôchés ni des monastères d'hommes et de filles, fondés par des empereurs chrétiens, s'il n'y a nécessité. Refuser d'obéir aux ordres des souverains c'est marquer qu'on les méprise, au lieu de les craindre et de les aimer. Il est des cas où l'on peut dispenser des lois, suivant les temps, les pays et autres circonstances, et
devinrent quelquefois les dissipateurs des biens placés sous leur garde. Aussi plusieurs conciles s'opposèrent à IVHablissement des avoués ; mais la nécessilé d'être protégiis fit passer les moines sur le prix qu'il leur en coûtait.
« Les rois de France prirent souvent cux-mômos des monastères sous leur protection spéciale et s'en proclamèrent les avoués. Charlcmagiie prenait lo litre d'avoué do Saint-Pierre et de prolecteur de la ville do Rome. Iliisucs Gapet se disait avoué de l'abbaye de Saint-liirjuior. •> [Uiiilomal. Chrét., col. 103.)
rDe99l à 1024
c'est ce qui sert à expliquer les canons de divers conciles qui paraissent se contredire. Les conciles deNicée et de Chalcédoine défendirent les translations d'évêques ; elles furent permises dans celui d'Antioche, pourvu qu'il y eût nécessité ou utilité. Abbon en cite plusieurs exemples tirés du Pape saint Grégoire le Grand. Au défaut de loi la coutume oblige.
Il rapporte les lois et les décrets qui défendent la simonie dans les ordinations, qui prescrivent la forme de l'élection d'un abbé, qui mettent des bornes aux entreprises des évêques sur les monastères, qui règlent la manière de procéder contre un abbé accusé de quelque prévarication, qui veulent qu'on n'en choisisse point qui ne soient prêtres, qui permettent aux évêques de réformer les abus des monastères d'hommes ou de filles de leurs diocèses, qui regardent les moines fugitifs et les clercs qui quittent leur emploi pour s'établir dans un monastère, qui défendent aux moines et aux religieuses de comparaître en justice autrement que par un défenseur ou avocat. 11 en rapporte aussi, touchant la validité de la prescription trentenaire pour le bien des églises, les droits que les évêques peuvent exiger dans la visite de leurs diocèses, le droit de patronage dans les églises ou oratoires fondés par des laïques, le soin qu'ils peuvent en prendre afin qu'ils ne tombent pas en ruine par la négligence des évêques, et l'obligation où l'on est de subvenir aux besoins de ceux qui ont consommé leurs biens en fondations ou dotations d'églises. Ce qu'il dit contre l'avarice des clercs, contre les excommunications injustes, sur le pouvoir qu'a l'évêque de disposer de la troisième partie des revenus de l'égUse, soit en faveur des monastères ou de quelque autre église, de la continence des prêtres et des diacres, des enfants des prêtres et autres ministres de l'Église, de la défense faite à ur. évêque de choisir son successeur, n'est qu'un extrait des canons des conciles ou des décrétales des Papes, en sorte qu'il ne dit rien de lui-même. Il se sert encore des propres paroles de saint Grégoire, decelles de saint Eucherct de saint Augustin, pour prescrire dos règles touchant la fréquente célébration de
de l'ère chr.î DE L'ÉGLISE
la messe, la fréquente communion et les dispositions nécessaires à ce sacrement.
Les derniers chapitres regardent lespeines que l'on doit imposer aux clercs qui ont rendu de faux témoignages, les devoirs de ceux qui portent les armes matérielles, de ceux qui sont enrôlés dans la milice spirituelle, c'est-à-dire des clercs. « S'ils ne sont pas contents, dit Abbon, de ce qu'ils tirent de l'autel, suivant l'ordre du Seigneur, s'ils font quelque commerce, s'ils vendent leurs prières, s'ils reçoiventvolontiersdesprésents des veuves, ils sont plutôt des négociants que des clercs »
Le roi Hugues Capet, à qui saint Abbon dédia ce recueil, mourut le 24 octobre 996, la dixième année de son règne. Il eut toujours une grande dévotion à saint Benoît et une grande affection pour les moines. Il leur rendit plusieurs monastères occupés par des chanoines séculiers et les rétablit dans la liberté d'élire leurs abbés. Lui-même, n'étant encore que duc de France, s'était démis des deux grandes abbayes de Saint-Germain et de Saint-Denis pour mettre des abbés réguliers à sa place. En mourant il conjura son fils, le roi Robert, d'avoir le même zèle pour la régularité des monastères et la même dévotion pour saint Benoît.
Un savantcontemporain d' Abbon de Flcury et du roi Robert, qui le prit même en affection particulière, fut le moine Odoramne. Séguin, archevêque de Sens, ayant rétabli le monastèredeSaint-Pierre-le-Vif,versran999, y mit pour abbé Rainard, lequel y fît revivre la discipline régulière et les études. Ce fut sous cet abbé qu'Odoramne fit profession de la vie monastique et qu'il étudia les belleslettres. Il était en même temps habile orfèvre. En 1028 le roi Robert et la reine Constance le firent venir au château de Dreux pour le charger d'exécuter une châsse destinée auxrehques de saint Savinien, martyr, lesquelles jusque-là n'étaient couvertes que de feuilles de plomb. Ils lui mirent en main l'or, l'argent et les pierreries qu'ils destinaient à cet ouvrage. Odoramne rapporta le tout à son monastère et en composa la châsse.
> Uabill., Vet. Annal,, p. 134, in fine. Ceillier, t. 20
L'ouvrage ayant plu au roi, ce prince lui fît donner la matière nécessaire pour en faire une seconde, destinée à recevoir les reli(iuos de saint Potenlien, aussi martyr. C'est ce qu'Odoramne raconte lui-même danssaclironique, où l'on voit qu'il vivait encore l'an 1045 et qu'alors il avait soixante ans.
Jusqu'à présent on ne connaissait guère de lui que sa chronique, qui va de 675 à 1032 ot qui a été publiée parmi les historiens de France. De nos jours, en 1843, le cardinal Mai a publié les opuscules d'Odoramne, réunis par l'auteur lui-même et retrouvés manuscrits danslabibliothèque du Vatican. Ces opuscules sont au nombre de treize; le premier traite de l'origine de son monastère ; il remonte à la reine Théodechilde, fille de ClovisetdeClolilde, et sœur deClothaire, qui le fonda près de Sens en l'honneur de saint Pierre, pour y être inhumée, comme son père et sa mère avaient fondé celui du même apôtre à Paris pour leur servir de sépulture. Elle lui donna par testament tout ce qu'elle possédait en deçà de la Loire, c'est-à-dire en France, et au delà de la Loire, c'est-à-dire en Aquitaine. Le poëte saint Fortunat a célébré les vertus de la reine Théodechilde dans ses vers. Elle est appelée reine parce qu'elle était fille du roi. Le deuxième opuscule est la chronique succincte d'Odoramne; le troisième, une lettre à Guillaume, abbé de Saint- Denis, qui le reçut charitablement en son monastère dans un moment de persécution. Pour lui témoigner sa vive reconnaissance Odoramne joint à sa lettre une collection de règles contre la calomnie, tirées des décrétales des Papes, des canons des conciles, et même delà loi romaine, dans les éditions de laquelle on ne les trouve plus.
Les opuscules 4, 5, 6 et 7, adressés à divers amis, prêtres et moines, traitent du chant et de la musique d'église. Le cinquième et le sixième surtout en traitent uniquement et d'une manière scientifique, d'après les principes d'Euclide et de Boëce. Dans le cinquième Odoramne explique ce qui concerne les cordes, les tons, les notes de la musique, avec leurs combinaisons, représentées sur un instrument qu'il appelle monocorde. Dans le sixième il décrit en détail
[De 991 à 102^
la manière de fabriquer cet instrument, les règles pour s'en servir, ajoutant deux strophes d'hymne ou de prose notées pour servir de modèle. Mais le cardinal Mai n'a point publié ces notes ; il a seulement exprimé le vœu qu'un artiste habile dans la musique ancienne veuille faire de toutes ces pièces une édition complète, avec les explications nécessaires. Nous joignons nos vœux aux siens, d'autant plus que, depuis quelques années, on parle beaucoup de revenir à l'ancienne musique d'église, et que, pour se prononcer en cette question, comme en toute autre, il est bon, croyons-nous, de savoir de quoi l'on parle. Les opuscules 8 et 9 sont les formules usitées alors pour proclamer une élection d'évêque; la première est une formule générale ; la seconde est la proclamation môme de l'élection de Mainard au siège de Troyes, sous le règne de Henri I", qui succéda, l'an 1031, à Robert, son père. On y voit quelle part avaient à l'élection d'un évêque et le roi, et les évêques de la province, et les grands, et le clergé, et le peuple. Voici le procès-verbal tout entier.
a Seigneurs et frères, vous devez entendre pourquoi vous êtes assemblés ici. Lorsque le Dieu tout-puissant a créé le premier homme il lui a conféré le libre arbitre ; mais l'homme, ayant mal usé du libre arbitre en mangeant du fruit défendu, a été privé du séjour de délices, le libre arbitre lui restant. Ceux qui le suivaient, s'égarant de la voie de la vérité pendant de longs siècles et servant les idoles, ignoraient complètement leur Auteur, jusqu'à ce que le Dieu tout-puissant, apaisé par l'obéissance de son serviteur Abraham, lui ordonna la circoncision. Plus tard, ayant délivré sa race delà servituded'Égypte par saint Moïse, son ami, et l'ayant étaljli chef de son peuple, il lui donna la loi par son ministère. Après qu'il eut choisi Aaron et ses lils pour l'honneur du pontificat, la providence de Dieu, prenant soixante-dix hommes pour gouverner le peuple avec lui, les remplit de son esprit. Leur postérité ayant subsisté jusqu'au prophète Samuel, Dieu dorma pour roi à la môme nation David, duquel il dit : « J'ai trouvé David selon mon cœur. » Le Seigneur Jésus, qui est de sa race, ayant
pris, par la volonté du Père et la coopération de l'Esprit-Saint, une chair immaculée de l'immaculée Vierge, a choisi douze apôtres et a voulu être appelé par eux Seigneur et Maître. La sainte mère Église, son épouse, qu'il leur a confiée, ainsi que la puissance qu'il leur a conférée de lier et de délier, demeure stable et ferme dans leurs successeurs, savoir en ceux qu'on appelle évêques, tant que l'orbite de ce monde continuera de tourner.
« Considérez donc, bien-aimés frères, de quelle raison, de quelle piété, de quelle miséricorde, de quelle modération le Dieu toutpuissant use envers le genre humain, lorsqu'il daigne préposer aux hommes, non pas des anges, des archanges, mais des hommes qui leur sont semblables par nature. Il vous importe donc de plaire à Dieu par la pratique des bonnes œuvres, afin que vous puissiez avoir des pontifes et des princes dignes de Dieu, qui, et par la parole et par l'exemple, vous conduisent au royaume céleste. En outre, votre fraternité saura que la sainte Église de Troyes, veuve de son pasteur, a réclamé, suivant l'ordonnance des saints canons, la présence du seigneur Gilduin, notre archevêque, afin de lui accorder un époux et un pasteur convenable. Acquiesçant de grand cœur à cette demande, avec le consentement et la volonté de notre seigneur Henri, roi des Francs, et de ses suffragants, les évêques de Chartres, d'Orléans, de Paris, de Meaux, de Nevers, d'Auxerre, de plus avec l'applaudissement des seigneurs de France, ainsi que de tout le clergé et le peuple, il lui donne pour pasteur et pour époux celui que vous voyez ici présent, le seigneur Mainard, architrésorier de cette sainte mère église de Saint- Étienne(de Sens), issu d'une noble famille et orné de bonnes mœurs. C'est pourquoi nous prions votre charité, bien-aimés frères, d'élever la voix et de proclamer quel est en cela votre bon plaisir. C«tte acclamation, répétée trois fois, sera suivie de l'élection régulière du clergé, puis de la bénédiction du métropolitain et de tous les comprovinciaux, s'il est possible, ou du moins de trois évêques, le métropolitain présent'. »
* Mal, Spicileg. Rom,, t. 9. Odorumne, Opusc. 9.
de l'ère cbr.]
D'après ce document le métropolitain proposait le sujet à élire; le roi y consentait, consentement nécessaire, d'après le privilège des Papes, comme nous l'avons vu déclarer à Jean X ; les grands, tout le clergé et le peuple y applaudissaient; mais l'élection proprement dite se faisait régulièrement par le clergé. Aujourd'hui (1851), dans le même pays de France, la même chose se fait d'une manière différente. D'après le privilège accordé par le chef de l'Église universelle dans le concordat, c'est la France entière, par l'organe de son chef, roi ou président, qui élit, nomme ou présente chaque futur évêque, le nomme ou le présente au chef de l'Église universelle, le successeur de saint Pierre, le Vicaire de Jésus-Christ, pour qu'il l'institue évêque en droit et en fait, s'il le trouve digne et capable. Et tout cela se fait, non pas brusquement, mais lentement, au vu et au su de toute la France catholique, qui peut élever la voix pour blâmer un choix peu convenable. Aussi ne faut-il pas douter que le chef du gouvernement français ne consulte d'une manière quelconque les évèques, les personnages influents, l'opinion publique, sur les choix à faire, afin de n'avoir point à s'en repentir le premier. D'un autre côté notre Saint-Père le Pape est présent en France par son nonce ; tout catholique peut et doit lui révéler les empêchements qu'il connaîtrait à telle ou telle nomination. En effet, quand il s'agit de l'union domestique d'un homme avec une femme, les fidèles qui saventdes empêchements pour lesquels cette union ne puisse ou ne doive se faire sont obligés, sous peine d'excommunication, d'en avertir avant qu'il soit passé outre. Combien plus n'y sont-ils pas obligés quand il s'agit de l'union solennelle d'un évêque avec un diocèse, avec une Église qui contient quatre ou cinq cent mille âmes dont le salut éternel dépend en grande partie de cette union ! Finalement, tout bien considéré, le mode actuel d'élire ou de nommer les évêques en France et de les instituer à Rome nous paraît pour le moins aussi digne et aussi sûr que ceux des siècles antérieurs.
Le dixième opuscule d'Odorarane est une lellre à l'archevêque Gilduin de Sens sur une
certaine hérésie de Bourguignons qui refusaient de comparaître au tribunal de l'évôque et ensuite de payer l'amende légale pour celte non-comparution. On ne sai.l pas d'ailleurs quelle est cette hérésie. Odoramne se borne à citer les capitulaires de Charlemagne qui condamne à une triple amende celui qui néglige de se rendre à la citation de l'évôque, et il calcule là-dessus le montant de l'amende.
L'opuscule H est une lettre, au nom de l'abbé Ingon, à des moines indisciplinés d'un cei tain monastère, pour les ramener à la règle. Ingon était de très-noble famille, si ce n'est même de la famille royale. Il fut le condisciple du roi Robert à l'école de Gerbert, et devint successivement abbé de Saint-Martin de Marciac, de Saint-Pierre de Sens et de Saint-Germain de Paris. Odoramne, moine de Saint-Pierre, lui rédigea donc sa lettre aux moines de Saint-Martin.
L'opuscule 12 contient une association de piété chrétienne entre les moines de Sens, ainsi que les prêtres et les fidèles de la province qui voulaient en faire partie. Les confrères se visitaient dans leur maladie; à la mort ils disaient un certain nombre de messes ou de psaumes les uns pour les autres. Le lendemain de la Toussaint, jour des Trépassés, on faisait au monastère de Sens des prières et des aumônes extraordinaires pour tous les confrères défunts. La dernière lettre d'Odoramne, mais qui n'est pas entière, s'adresse à deux amis pour les remercier de la charité qu'ils avaient eue pour lui dans le temps de ses persécutions. Vient ensuite une hymne en prose en l'honneur de saint Savinien, avec les notes musicales dans le manuscrit; mais le cardinal Maï n'ose décider si cette hymne est d'Odorarane, ou de son ami, le pieux roi Robert. Ces divers opuscules, qui ne sont pas du tout mal écrits, nous montrent dans Odoramne une grande science unie à une tendre piété.
Le Pape Jean XV mourut la même année 996, sans qu'on sache ni le jour ni le mois. On a de ce pontife une lettre curieuse, où l'on voit son influence salutaire sur les princes chrétiens. Elle est conçue en ces termes : « Jean, quinzième du nom. Pape de la
sainte Église romaine, à tous les fidèles salut. Tous les fidèles de la sainte mère l'Église, de l'un et de l'autre ordre, répandus dans les divers climats du monde, doivent savoir que nous avons été informé, par plusieurs personnes, d'une inimitié entre Éthelred, roi des Saxons occidentaux, et le marquis Richard (c'était Richard, duc de Normandie). Nous en avons été extrêmement attristé, attendu qu'ils sont nos fils spirituels. Enfin, ayant pris un salutaire conseil, nous avons fait venir Léon, un de nos apocrisiaires, évôque suffragant de la sainte Église de Trêves, et nous l'avons envoyé, avec nos lettres d'exhortation, pour qu'ils eussent à se désister de cette superstition. Traversant donc les terres et la mer, il arriva le jour de la Nativité du Seigneur, en la présence dudit roi, et, l'ayant salué de notre part, il lui remit nos lettres. Le roi, ayant convoqué tous les fidèles les plus sages de son royaume, tant de l'un que de l'autre ordre, pour l'amour et la crainte du Dieu tout-puissant, ainsi que de saint Pierre, prince des apôtres, et à cause de notre admonition paternelle, accorda une paix très-solide avec tous ses fils et filles, présents et à venir, et avec tous ses fidèles, sans aucun dol. C'est pourquoi il envoya Édelsin, évêque de la sainte Église de Schirburn ; Léofstan, fils d'Alfvvold, et Édelnoth, fils de Wulslan, qui passèrent la mer et arrivèrent auprès dudit marquis Richard. Lui, de son côté, ayant reçu pacifiquement nos remontrances et entendu le décret dudit roi, confirma de grand cœur la môme paix avec ses fils et ses filles, présents et à venir, et avec tous ses fidèles, à telle condition que, si l'un d'eux ou eux-mêmes faisaient quelque chose d'injuste contre l'autre, il le réparerait par une digne satisfaction, en sorte que la paix subsiste à jamais inébranlable, confirmée par les serments de part et d'autre. L'acte en fut dressé à Rouen, le 1" mars de l'an 991 depuis l'Incarnation de Notre-Seigneur » C'est sans doute une belle chose de voir un Pape du dixième siècle annoncer à tout l'univers que, par sa médiation apostolique, une paix sincère et durable a été jurée entre deux princes et deux peuples ennemis.
« Labbe, t. 9, p. 730.
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On voit encore la sollicitude pontificale de Jean XV dans deux autres lettres. Quelques officiers de guerre s'étant emparés des biens de l'abbaye de Saint-Riquier, il les avertit charitablement qu'ils aient à les rendre. Il leur déclare en même temps qu'ils seront excommuniés de fait, s'ils viennent à les retenir, et il recommande l'exécution de ses ordresà cetégard aux évêquesdu voisinage*.
Jean XVfut le premier de tous les Pontifes romains qui procéda solennellement à la canonisation de ceux qui sont mis dans le catalogue des saints. Ainsi l'assure Mabillon contre Baronius. Quoi qu'il en soit, Jean XV fit la cérémonie à l'égard d'Udalric, évêque d'Augsbourg, à la prière de Ludolfe, son successeur. Pour cela il fit assembler à Rome un concile dans lequel Ludolfe présenta un écrit qui contenait la vie et les miracles de l'évêque Udalric. Cet écrit ayant été lu, le Pape, de l'avis de tout le concile, ordonna et statua que la mémoire du saint évêque serait honorée avec piété et dévotion dans l'Église, « parce que, dit le Pape, en honorant les reliques des marlyrs et des confesseurs, qui sont les serviteurs de Dieu, nous honorons en leur personne leur Maître et Seigneur, qui a dit : « Quiconque vous reçoit me reçoit ; » et aussi afin que, ne pouvant mettre notre confiance en nos propres mérites, nous soyons aidés et protégés auprès de Dieu par leurs prières et leurs mérites. Que si quelqu'un, ajoute le Pontife, osait contredire au présentprivilégeou transgresser ce que nous ordonnons pour la gloire de Dieu et l'honneur du saint évêque, nous l'anathématisons par l'autorité de saint Pierre, dont nous occupons le siège*. »
La même année (996) le roi de Germanie, Othon III, arrivait en Italie, invité probablement par Jean XV, que vexait le sénateur Crescentius,qui avait usurpé tyranniquement la domination dans Rome. L'auteur contemporain de la vie de saint Adalbert de Prague dit à cette occasion : « Le roi des Francs, Olhon m, très-beau rejeton d'un bel empereur, ayant traversé les années de l'enfance, commençait à fleurir d'une brillante jeunesse ;sa vertu, devançant les années, de-
i Id., p. 731. — * Baron., ann. 993.
de l'ère chr.]
CAT HOLIQUE.
mandait pour lui la dignité impériale. Mais Rome étant de fait et de nom la tôle du monde et la maîtresse des villes, elle seule fait les rois empereurs, et, renfermant dans son enceinte le corps du prince des saints, c'est elle, à bon droit, qui doit constituer le prince de la terre. Mais, dans ces jours, le souverain Pontife, saisi d'une fièvre violente, remit son corps à la terre et son âme au ciel, chaque chose à son origine »
Après avoir célébré à Pavie la fête de Pâques, qui fut le 12 avril, Othon lil était campé près de Ravenne. Là il reçut des députés du sénat et des premiers de Rome qui témoignaient le désir qu'ils avaient de l'y voir ; car il n'y avait point encore été depuis la mort de son père. Ils lui annoncent en même temps, comme un fâcheux contretemps et pour eux et pour lui, la mort du seigneur apostolique, et demandent son avis sur celui qu'ils doivent mettre à sa place. Le roi Olhon avait dans le clergé de sa chapelle son neveu Rrunon, fils de sa sœur Judith et d'Othon, marquis de Vérone. Il était d'un beau naturel, bien instruit des lettres humaines, et parlait trois langues: l'allemand, le latin littéral et le latin vulgaire ou l'italien ; mais il n'avait guère que vingt-quatre ans. Le roi résolut de le faire Pape, et, l'ayant fait élire par le clergé et le peuple, il le fit conduire à Rome par Villegise, archevêque de Mayence, et un autre évêque nommé Adelbald. Il y fut reçu avec honneur et ordonné Pape sous le nom de Grégoire V. C'est le premier Allemand qui ait été élevé sur le Siège apostolique ; mais, tout jeune qu'il était, il ne le tint que deux ans et neuf mois. Le roi Othon vint à Rome et y fut couronné empereur par le nouveau Pape, le jour de l'Ascension, 2S mai, la même année 996. Puis, ayanltenu conseil avec lesRomains, il résolut d'exiler le sénateur Crescenlius, qui avait souvent maltraité le Pape précédent ; mais, à la prière du Pape Grégoire, il lui pardonna*.
Comme Crescentius était à peu près maître dans Rome, qu'il avait la garde du palais pontifical, que ce n'était que par lui que l'on
> Ada SS. Ord. S. Bened., sect. 6. Acta SS., 23 avril, — * Uaron. et Pagi, ann. 996.
parvenait au Pape, il est naturel de conclure » avec Baronius, que c'est sur lui que retombent les reproches d'avarice et de vénalité que le biographe de saint Abbon adresse à Jean XV ; car ce Pontife, qui favorisait Hugues Capet, sut cependant lui refuser et la promotion de Gerbert, et la déposition de l'archevêque Arnoulphe, et la dispense pour le mariage de son fils, le roi Robert. Certainement ce n'est point là le caractère d'un homme vénal.
Hertwin, élu évêque de Cambrai, n'avait pu se faire sacrer par l'archevêque de Reims, son métropolitain, à cause de la division entre Arnoulphe et Gerbert, qui se disputaient ce siège. 11 vint à Rome, où il fut ordonné évêque par le Pape Grégoire V, et, s'étant plaint dans un concile des seigneurs qui pillaient les biens de son ÉgUse, il obtint du Pape une lettre menaçante contre eux, datée du mois de mai de cette année 996 '.
Pendant ce séjour à Romel'empereurvoyait souvent saint Adalberl de Pi-ague, qui était toujours au monastère de Saint-Boniface.
L'empereur le tenait auprès de lui familièrement et l'écoutait volontiers; mais l'archevêque de Mayence renouvelait son ancienne plainte de ce qu'Adalbert, son suffragant, avait quitté l'Église de Prague, et le pressait instamment d'y retourner. Même dans un concile que tint le Pape, il allégua les canons pour autoriser sa plainte, et soutint publiquement qu'il n'était pas juste que cette Église fût la seule privée de son pasteur. Étant parti pour retourner en Allemagne, il ne cessa, pendant le voyage, d'écrire sur ce sujet, jusqu'à ce que le Pape lui eût accordé ce qu'il désirait. Saint Adalbert était fort affligé de quitter son monastère, sachant bien qu'il n'y avait rien à gagner sur son peuple de Bohême ; mais il se consolait dans l'espérance qu'il avait d'accomplir sa irMssion pour les infidèles étrangers.
Ayant donc quitté son bien-aimé monastère, non sans beaucoup de larmes, il passa les Alpes avec Notger, évêque de Liège, homme fort sage, et, après environ deux mois, ils arrivèrent à Mayence, où l'empereur s'était
' Labbe, t. 9, p. 1245. Sommier, t. à.
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arrêlé au retour d'Italie. Saint Adalbert y , demeura assez longtemps, vivant avec ce prince dans une grande familiarité et attaché à lui jour el nuit comme les officiers de sa chambre. 11 lui disait avec une sainte liberté : « Ne bongez pas que vous êtes un grand empereur, maissongezque vous êtes un homme qui mourrez, et que ce beau corps sera réduit en poussière et en corruption. » Car l'empereur Othon III était très-bien fait de sa personne. Sur cefondement saint Adalbert l'exhortait à mépriser cette vie, à aspirer aux biens éternels el à pratiquer toutes sortes de bonnes œuvres. En même temps, pour s'exercer lui-même à l'humilité, il rendait tous les services à ceux qui logeaient dans le palais, jusqu'à neiioyer, la nuit, pendant qu'ils dormaient, leurs bottines et leurs souliers.
Durant ce temps-là il passa en France pour visiter les lieux de dévotion. Il vint à Paris prier sur le tombeau de saint Denis, à Tours sur celui de saint Martin, et à Fleury sur celui de saint Benoît. Puis il retourna trouver l'empereur, el, l'ayant embrassé pour la dernière fois, il prit le chemin de son diocèse. Mais, avant que d'y arriver, il apprit que les Bohèmes, en haine de lui, avaient massacré ses frères. Il en avait six, dont le plus jeune, nommé Gaudence, l'accompagnait; l'aîné était la guerre, au service de l'empereur, avec le duc de Pologne; les quatre autres étaient demeurés dans le pays, et les Bohèmes leur avaient juré sûreté. Mais comme ils étaient à la messe dans une ville nommée Lubie, où ils célébraient la fête de saint Venceslas, le 28 septembre, ces perfides entrèrent dans l'église et tuèrent indifféremment hommes et femmes, entre autres les quatre frères d' Adalbert, qu'ils décollèrent devant l'autel; puis, ayant mis le feu à la ville, ils s'en retournèrent chargés de butin.
Le saint évêque, ayant appris ce désastre, alla trouver Boleslas, duc de Pologne, auprès duquel était son frère aîné, elle pria de faire sonder les Bohèmes pour savoir s'ils voudraient le recevoir. Ils répondirent aux envoyés du duc : (( Nous sommes des pécheurs endurcis, c'est un saint et un ami de Dieu;
I nous ne pouvons compatir ensemble. Mais encore pourquoi revient-il nous chercher après nous avoir quittés tant de fois ? Nous voyons bien ce qu'il prétend sous cette apparence de charité; il veut venger ses frères, et nous ne voulons point le recevoir. » Saint Adalbert, ayant reçu celte réponse, se regarda comme déchargé du soin de son Église el tourna toutes ses pensées vers la conversion des infidèles. S'étant déterminé à aller en Prusse, comme étant un pays plus voisin et plus connu duducde Pologne, il s'embarqua sur un bâtiment que le duc lui donna, avec trente soldats d'escorte, et arriva premièrement à Dantzig. Là il baptisa un grand nombre de personnes, et, ayant célébré la messe et donné la communion aux nouveaux baptisés, il garda ce qui restait de la sainte Eucharistie pour servir de viatique.
Le lendemain, ayant pris congé d'eux, il se rembarqua, et, après quelques jours de navigation, il mit pied à terre, renvoya le vaisseau et l'escorte, et demeura avec deux moines, dont l'un, nommé Benoît, était prêtre ; l'autre était son jeune frère Gaudence. Ils entrèrent dans une petite île que formait une rivière et commencèrent à y prêcher Jésus- Christ avec une grande confiance; mais les maîtres du lieu survinrent et les chassèrent à coups de poing. L'un d'eux, ayant pris un aviron, s'approcha de saint Adalbert comme il chantait des psaumes et lui donna un grand coup entre les épaules. Le livre lui échappa des mains et il tomba lui-même étendu par terre. « Je vous rends grâces, dit-il, Seigneur, de ce que j'aurai du moins souffert un coup pour Celui qui a été crucifié pour moi. » Il passa de l'autre côté delà rivière et s'y arrêta le samedi. Le soir le maître du village l'y amena ; le peuple s'assembla de toutes parts ; ils poussaient des cris furieux et attendaient ce qu'on ferait de lui, ouvrant la bouche comme pour le dévorer. On lui demanda qui il était et pourquoi il était venu. Il répondit : « Je suis Slave de nation, nommé Adalbert, moine de profession, autrefois évêque, maintenant votre apôtre. La cause de mon voyage est votre salut, afin que vous laissiez vos idoles sourdes et muettes et que vous reconnaissiez votre Créateur, qui est le seul Dieu, et
de l'ère chr.l
que, croyant en son nom, vous ayez la vie et receviez pour récompense une joie éternelle dans le cieL » Les Barbares, s'étant retenus avec peine, s'écrièrent en lui disant des injures et le menaçant de mort. Ils frappaient la terre avec des bâtons, puis les approchaient de sa tête, grinçant» les dents et lui disant : « Tu esbien heureux d'être demeuré impuni jusqu'à présent. Retourne promptement si lu veux sauver ta vie. Tout ce royaume, dont nous sommes l'entrée, n'a qu'une loi et une manière de vie. Pour vous, qui avez une autre loi inconnue, si vous ne vous retirez cette nuit demain vous perdrez la tête. » On les embarqua la nuit même, et on les fit retourner jusqu'à un certain boui g, où ils demeurèrent cinq jours.
Alors saint Adalbert dit à ses compagnons : a Notre habit ecclésiastique choque ces païens; laissons-nous croître les cheveux et la barbe, et habillons-nous comme eux. On ne nous connaîtra point, nous converserons familièrement avec eux et nous vivrons du travail de nos mains. » Il avait même résolu de passer chez les Lutiziens, où il voulait aller d'abord, dont il savait la langue et où il n'était point encore connu. Le lendemain ils partirent, chantant des psaumes le long du chemin, et, après avoir traversé des bois, ils vinrent dans une plaine vers le midi. Là Gaudence célébra la messe; ils communièrent, puis ils mangèrent, et, ayant encore un peu marché, ils se sentirent fatigués, s'arrêtèrent pour se reposer et s'endormirent.
Cependant les païens survinrent, et, s'étant jetés sur eux, ils les lièrent. Saint Adalbert exhortait ses compagnons à souffrir courageusement pour Jésus-Christ, quand Siggo, chef de la troupe et sacrificateur des idoles, s'avança en furie et lança de toute sa force un dard dont il lui perça le cœur. D'autres le frappèrent à son exemple, et il reçut dans le corps jusqu'à sept dards. Son sang coulait à grands flots; il levait les yeux au ciel, et, quand on l'eut délié, il étendit les mains en croix et priait à haute voix pour son salut et pour celui de ses persécuteurs. Après qu'il fut mort les Barbares accoururent, lui coupèrent la tête, laplaulè-
rent sur un pieu et s'en retournèrent avec de grands cris de joie. Saint Adalbort souffrit ainsi le martyre le vendredi 23 avril 997, et l'Église honore sa mémoire le môme jour. Boleslas, duc de Pologne, racheta sa tôle cl son corps, que les païens avaient jetés dans un lac, et l'empereur, ayant appris sa mort à Rome, rendit grâces à Dieu d'avoir couronné ce martyr durant son règne. La vie de saint Adalberl fut écrite peu de temps après sa mort par deux de ses contemporains
L'empereur était retourné à Rome pour châtier la révolte de Crescentius; car, sitôt qu'il fut repassé en Allemagne, Crescentius chassa de Rome le Pape Grégoire V, qui s'enfuit, dépouillé de tout, premièrement en Toscane, puis en Lombardie. A sa place Crescentius fit élire Pape un Grec nommé Philagathe, qui prit le nom de Jean XVI. Il était né à Rossane, en Calabre, de basse condition, et avait embrassé la vie monastique. Il s'insinua dans les bonnes grâces de l'empereur Othon II par l'entremise de l'impératrice Théophanie, son épouse, qui était Grecque. D'abord on le nourrissait par charité; peu à peu il eut l'adresse de se mettre au rang des premiers courtisans, et il s'y maintint jusqu'à la mort d'Othon II. Il eut encore plus de crédit pendant le bas âge d'Othon III, en sorte que, l'évêque de Plaisance étant mort, il fit chasser un très-digne prêtre que l'on avait élu pour remplir ce siège et se le fit donner avec le titre d'archevêché, le tirant injustement de la dépendance de l'Église de Ravenne. L'empereur Othon III Pavait envoyé à Constantinople avec un évêque pour demander en mariage la fille de l'empereur grec; car Philagathe avait grand crédit en l'une et en l'autre cour. Il revint à Rome en 997 ; Crescentius le reçut avec grand honneur, et, gagné par ses présents, car il apportait de Constantinople de grandes richesses, il le fit élire Pape *.
Le Pape Grégoire tint, cette année 997, un grand concile à Pavie, où il excommunia Crescentius, et, quand on eut appris l'élec-
'/Ic/a SS. Ord. S. Bencd., sect. 5. Ada SS., 23 avril. — ^Clmm. Sax. Petr. Dam., Ep. 1, aJ Cadol. Greg. V, Epist. 1,
îi
tion de Tantipape, il fut excommunié par tous les évêques d'Italie, de Germanie, de France et de Gaule. L'empereur Othon, voulant donc remédier aux désordres de Rome, partit pour l'Italie et laissa le gouvernement de son royaume de Germanie à sa tante Mathilde, abbesse de Quedlinbourg,qui s'en acquitta avec une prudence au-dessus de son sexe. L'empereur rencontra à Pavie le Pape Grégoire ; ils marchèrent ensemble sur Rome, d'où l'antipape Jean s'enfuit; mais quelques serviteurs de l'empereur le poursuivirent et le prirent; puis, craignant que, s'ils le menaient à l'empereur, il ne le laissât impuni, ils lui coupèrent la langue et le nez, lui arrachèrent les yeux et le mirent en prison dans cet état.
Saint Nil, l'ayant appris, vint au secours de ce malheureux, qui était son compatriote. Dès qu'il sut qu'il avait envahi le Saint-Siège il lui écrivit pour l'exhorter à quitter la gloire de ce monde, dont il devait être rassasié puisqu'il était arrivé au comble des grandeurs, et à retourner au repos de la vie monastique. Philagathe disait toujours qu'il s'y préparait, jusqu'à ce qu'il fût pris et traité comme il vient d'être dit. Alors saint Nil, ayant le cœur saisi de douleur, se crut obligé d'aller à Rome, nonobstant son grand âge, sa maladie et le temps, qui était celui du carême. L'empereur et le Pape Grégoii c, ayant appris son arrivée, allèrent au-devant de lui, et, le prenant chacun par une main, ils le menèi'ent au palais patriarcal et le firent asseoir au milieu d'eux, lui baisant les mains chacun de son côté. Le saint homme gémissait de ce traitement et le souffrait, toutefois, dans l'espérance d'obtenir ce qu'il désirait. 11 leur dit donc : « Épargnez-moi, pour Dieu ! Je suis le plus grand pécheur de tous les hommes, un vieillard demi-mort et indigne de ces honneurs; c'est plutôt à moi à me prosterner à vos pieds et à honorer vos dignités suprêmes. Ce n'est pas le désir de la gloire ou des biens qui m'a fait venir à vous ; c'est pour celui qui vous a tant servis et que vous avez tant maltraité, qui vous a levés l'un et l'autre des fonts du baptême et à qui vous avez fait arracher les yeux. Je vous supplie de me le donner, afin qu'il se retire avec
moi et que nous pleurions ensemble nos péchés. »
A ce discours l'empereur répandit quelques larmes; car il n'approuvait pas tout ce qui s'était passé, et il répondit à saint Nil : « Nous sommes prêts à faire tout ce que vous désirez si, de votre côté, vous avez égard à notre prière, et si vous voulez bien prendre dans celte ville un monastère tel qu'il vous plaira et demeurer toujours avec nous. » Comme le saint vieillard refusait de demeurer dans la ville, l'empereur lui proposa le monastère de Saint-Anastase, comme hors du tumulte et de tout temps affecté aux Grecs. Saint Nil l'avait accepté par le désir d'obtenir ce qu'il demandait; mais, du moins d'après ce que dit le biographe de saint Nil, le Pape, non content de ce que Philagathe avait souffert, le fit promener par toute la ville de Rome, revêtu d'un habit sacerdotal que l'on avait déchiré sur lui, et monté à rebours sur un âne, dont il tenait la queue entre les mains.
Saint Nil en fut si effrayé qu'il ne demanda plus Philagathe à l'empereur. Ce prince lui envoya un archevêque de sa suite, qui était un beau parleur, et le saint vieillard lui dit : a Allez dire à l'empereur et au Pape : Voici ce que dit ce vieux radoteur : Vous m'avez accordé cet aveugle, non par la crainte que vous aviez de moi ni à cause de ma grande puissance, mais pour le seul amour de Dieu ; ainsi ce que vous lui avez fait souffrir de plus, ce n'est pas à lui, c'est à moi que vous l'avez fait, ou plutôt c'est Dieu même à qui vous avez fait injure. Sachez donc que, comme vous n'avez pas eu pitié de celui que Dieu avait livré entre vos mains, votre Père céleste n'aura point pitié de vos péchés. » Comme l'archevêque ne cessait point déparier pour excuser l'empereur et le Pape, le saint vieillard baissa la tète, feignant de s'endormir, et le prélat, voyunt qu'il ne l'écoutait point, se retira. Saint Nil monta aussitôt à cheval avec les frères qui l'avaient suivi, et, marchant toute la nuit, il retourna à son monastère.
Ce n'était plus Val-de-Luce, auprès du Mont-Cassin; il l'avait quitté après y avoir demeuré environ quinzeans. Ce monastère étant
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE
devenu nombreux, opulent et renommé, le saint abbé voyait les moines se relâcher de leur première observance; à quoi contribuait la mauvaise conduite de Manson, abbé du Mont-Cassin, homme intéressé et ennemi de la piété. Saint Nil sortit donc de Valde-Luceet chercha un lieu où les moines ne pussent subsister que par le travail et où la disette les retînt dans le devoir. C'est ce qui lui fit refuser les offres de plusieurs villes des environs qui voulaient lui donner de leurs biens et même des monastères tout préparés ; mais il n'y trouvait point ce qu'il cherchait, la solitude, le repos et l'éloignement de tous les hommes. « Car, disait-il, la vie commode et sans aucun soin ne convient pas aux moines de ce temps ; ils n'emploient pas leur loisir à la prière, à la méditation et à la lecture de l'Écriture, mais à de vains discours, de mauvaises pensées et des curiosités inutiles. La distraction que cause le travail détourne ces pensées et une infinité de maux, et rien n'est tel que manger son pain à la sueur de son visage. » Quelquesuns des moines, ne pouvant goûter cette sévérité du saint abbé, demeurèrent à Val-de- Luce; mais ils tombèrent dans la division, l'indépendance et le désordre, et enfin on les chassa tout à fait.
Cependant saint Nil, avec Étienne et les autres qui le suivirent, trouva, près de Gaëte, un Heu désert, aride et étroit, dont il fut charmé, et il s'y logea. D'abord ils y manquaient de tout; mais bientôt plusieurs frères se joig'nirent à eux, et ils furent dans l'abondance par leur travail assidu, accompagné de psalmodie continuelle, de fréquentes génuflexions, d'une abstinence volo^itaire et d'une obéissance sans contrainte. Le saint vieillard croissait en ferveur à mesure que ses forces corporelles diminuaient, et il ne se relâchait en rien de ses austérités, ni pour ses infirmités, ni pour son grand âge ; car il vécut jusqu'à quatre-vingt-quinze ans. Jamais il ne mangea ni ne but avant l'heure réglée, jamais il ne mangea de chair ni ne prit de bain. Son abstinence était tellement tournée en habitude qu'il n'aurait pu la rompre quand il l'aurait voulu. Souvent il avait des abstractions d'esprit qui
l'empêchaient de voir ceux qui étaient présents, et cependant il récitait quelques psaumes ou quelques paroles de la liturgie, comme le Sanctus. Quand il était revenu et qu'on lui demandait ce qui lui était arrivé, il répondait : « Je suis vieux, mon enfant ; je radote ; je suis obsédé du démon, je ne sais ce que je fais. »
La princesse de Gaéte pria son mari d'aller avec elle voir le saint abbé. « Faisons-le-lui savoir auparavant, dit le prince, de peur qu'il ne le trouve mauvais, qu'il ne s'enfuie et que nous ne le perdions. » Car on savait qu'il évitait avec grand soin la rencontre des femmes et que jamais aucune n'entrait dans son monastère. Il répondit à celui qui vint de la part du prince : « Pour Dieu, ayez compassion de moi ! Quand j'étais dans le monde j'ai été agité du démon ; j'ai été guéri depuis que je suis moine ; mais, si je vois une femme, le démon revient aussitôt me tourmenter. » Cette réponse ne fit qu'enflammer davantage le désir de la princesse, et elle fit tant qu'il lui permit de venir le voir, mais à condition qu'elle neserait suivie d'aucune autre femme. Le saint homme, après l'avoir un peu entretenue de la pureté, de l'aumône et de la crainte de Dieu, la renvoya avec joie. La rencontre des grands de la terre lui était fort à charge ; il l'évitait soigneusement comme une source de vanité, et il n'avait de commerce avec eux, même par lettres, que pour les se-courir dans leurs besoins et leurs mauvaises affaires
L'empereur Othon célébra à Rome la fête de Pâques, qui, cette année 998, fut le 17 avril, et après l'octave il fit attaquer, avec des machines et des échelles, la forteresse où Crescentius s'était enfermé, c'est-à-dire le château Saint- Ange, qui passait pour imprenable. D'après les chroniques allemandes elle fut emportée d'assaut par Eccard, margrave de Misnie; Crescence et douze de ses principaux adhérents furent aussitôt jugés, condamnés à mort, décapités, et leurs corps pendus par les pieds au gibet. L'historien Glaber, qui écrivit dans le temps même, mais en France, y ajoute une circonstance particu-
i Acta SS., 26 sept.
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lière. Crescence, voyant qu'il ne pouvait résister, vint se jeter aux pieds de l'empereur et lui demander grâce; mais l'empereur, irrité de ce qu'on l'avait laissé venir jusqu'à sa tente, le fit reconduire dans la forteresse pour l'y prendre de force et en faire un exemple. Les auteurs italiens ne mentionnent pas cette circonstance et lui en substituent une autre. D'après eux l'empereur, craignant de manquer la citadelle, employa un Allemand nommé Thamme, qu'il chérissait jusqu'à le faire manger à son plat et le vêtir de ses habits. Celui-là, par ordre de l'empereur et du Pape, promit sûreté à Crescentius avec serment ; mais, quand il fut sorti de la forteresse, l'empereur lui fit couper la tête, et, après l'avoir jeté du haut de la tour, on le pendit par les pieds. Toutefois l'empereur prit ensuite sa femme pour concubine. Voilà ce que disent les auteurs italiens ; mais cette dernière circonstance surtout n'a aucune apparence de vérité. Comme les Italiens n'aimaient guère les Allemands, on peut légitimement se défier de leur récit. Le Français Glaber, qui n'y avait aucun intérêt, nous paraît plus croyable
Les Tibu r tins s'é taien t aussi rcvol tés co n Ire l'empereur et avaient tué Mazolin, leur duc ; mais saint Romuald fit leur paix, étant venu trouver l'empereur à l'occasion de ce qu'on va dire. Ce prince, voulant réformer l'abbaye de Classe, donna aux moines le choix de tel abbé qu'ils voudraient; ils choisirent tout d'une voix Romuald, etl'empereur, craignant que le saint homme ne voulût point venir à la cour, alla le trouver lui-même, coucha sur son lit, et le lendemain l'emmena à son palais, où il le pressa d'accepter cette abbaye. Il s'appliqua à rétablir en ce monastère l'observance exacte de la règle, sans donner aucune dispense en faveur de lanoblesseou de ladoc- Irine. Cette sévérité fit repentir les moines de l'avoir choisi; ils commencèrent à murmurer )(n lcuient contre lui, en sorte que, voyant qu'il ne pouvait les convertir et se sentant luimême déchoir de la perleclion, il vint trouver l'empereur devant Tibur, et, en sa prétsc'iice et celle de l'archevêque de Ravenno, il
> Glabci', 1. 1, c. 1.
jeta le bâton pastoral et renonça à l'abbaye.
Il semblait que la Providence l'eût envoyé pour sauver les habitants de Tibur ; car il les fit consentir à se rendre à l'empereur, faisant abattre une partie de leurs murailles et lui donnant des otages, et à livrer le meurtrier du duc à sa mère, qu'il obligea à lui pardonner. Ce fut aussi à Tibur qu'il convertit Thamme, qui avait trompé Crescentius. Il lui représenta si fortement l'énormité de sa supercherie et de son parjure qu'il lui persuada de quitter le monde, et l'empereur, qui aimait l'ordre monastique, lui en accorda volontiers la permission.
L'empereur lui-même, s'étant confessé de ce crime à saint Romuald, fit par pénitence, nu-pieds, le pèlerinage de Rome à saint-Michel du mont Gargan. Il demeura dans le monastère de Classe pendant tout le carême suivant de l'an 999, jeûnant et psalmodiant autant qu'il le pouvait, portant un cilice sur la chair, quoique par-dessus il fût vêtu d'or et de pourpre, et, ayant un lit de parade, il couchait sur une natte de jonc. Enfin il promit à saint Romuald de quitter l'empire et de prendre l'habit monastique; mais il n'accomplit pas celte promesse
En revenant du mont Gargan l'empereur passa au monastère de saint Nil. Quand il en fut proche, voyant de la hauteur les cabanes des moines dressées autour de l'oratoire, il dit: a Voilà les tabernacles d'Israël dans le désert 1 voilà les citoyens du royaume des cieux ! Ils ne demeurent point ici comme habitants, mais comme passagers! » Saint Nil, faisant brûler de l'encens, s'avança au-devant de lui avec toute sa communauté et le salua avec toute sorte d'humilité et de respect. L'empereur, soutenant de sa main le saint vieillard, entra avec lui dans l'oratoire, et, après la prière, il lui dit : a Avant que d'allei au ciel ayez soin de vos enfants, de peuii qu'aprèsvous l'incommodité de ce lieu ne les oblige à se séparer. Je leur donnerai un monastère et des revenus en tel lieu de mon empire que vous ordonnerez. » Le saint répondit : « S'ils sont de vrais moines, Celui (|ui a pris soin d'eux avec moi jusqu'à présent en
' Vita s. liumualdi. Acia SS. Ord. S. Heur.'., soct. 6. Ma i-S. , 7 fôvr.
de l'ère chr.l
aura encore plus de soin sans moi. » Après plusieurs autres discours l'empereur se leva pour s'en aller, et, se retournant vers le saint, il lui dit : « Demandez-moi comme à votre fils tout ce qu'il vous plaira. » Saint Nil, portantla main sur la poitrine de l'empereur, répondit : « Je ne demande autre chose à Votre Majesté que le salut de son âme. Tout empereur que vous êtes vousmourrez comme un autre homme et vous rendrez compte de toutes vos actions. » A ces mots l'empereur répandit des larmes, et, mettant sa couronne entre les mains du saint, il reçut &a bénédiction avec ceux de sa suite et poursuivit son chemin. Les moines murmuraient contre le saint vieillard de ce qu'il n'avait point accepté la grâce que le prince voulait leur faire, de leur donner un monastère. Saint Nil leur dit : « J'ai parlé comme un insensé, je l'avoue, mais vous verrez dans peu si vous avez raison. » Quand ils apprirent ensuite la mort de l'empereur Othon ils admirèrent la discrétion du saint K
Dans ce second voyage d'Italie, l'empereur Othon avait amené avec lui Francon, à qui il avait donné depuis peu l'évèché de Worms, aprèslamort d'Hildebald. Francon étaitjeune, mais de grand mérite; l'empereur avait en lui une confiance particulière et ne prenait guère de résolution sans le consulter. Pendant le séjour qu'il fit à Rome il s'enferma secrètement avec cet évôque dans une grotte de l'église de Saint-Clément, et ils y passèrent quatorze jours nu-pieds et revêtus de cilices, dans les jeûnes, les veilles et les prières *. Tel était l'empereur Othon III dans le feu de la jeunesse et au comble de la puissance.
Dans cette grotte l'évêque eut révélation de sa mort, qui était proche, et il le dit à l'empereur, qui le pressa avec beaucoup de larmes de lui nommer celui qu'il désirait pour son successeur. Francon lui nomma son frère Burcdrd; l'empereur promit avec serment de lui donner l'évèché de Worms, et, pour s'en souvenir, il s'en fit donner une requête par Francon et la mit dans le sac des 3Iémoires destinés pour son testament.
« Yita .S'. Nili, 2C sept. Adu SS. — « Ditmar, 1. 4,
Francon mourut en effet comme il l'avait prédit et fut enterré à Rome, ri'ayant tenu le siège de Worms guère plus d'un an, qu'il avait passé en Italie auprès de l'empereur. Après sa mort l'empereur oublia sa promesse, et, cédant aux importunités de ceux qui lui demandèrent cet évêché, le donna de suite à deux autres, dont l'un vécut seulement trois jours après sa nomination et l'autre quatorze. L'empereur, étant de retour eij Saxe, raconta cet événement à Villegise, ar^ chevêque de Mayence, qui était venu le voir, accompagné de Burcard, son élève. L'empereur connaissait aussi Burcard et l'avait souvent fait venir auprès de lui et chargé de présents. L'ayant donc vu à la suite de l'archevêque, il l'appela, lui dit ce qu'il avait promis à son frère et le pressa d'accepter l'évèché de Worms; mais Burcard ne put s'y résoudre qu'après avoir consulté l'arche* vêque, qui le sacra quelques jours après. C'était environ l'an 1000. Nous avons déjà vu le surplus de la vie et des travaux de Burcard ou Burchard de Worms.
De son côté Gerbert, qui, comme nous l'avons vu, s'était retiré en Allemagne auprès de son disciple Othon III, avait accompagné ce prince dans son premier voyage d'Italie.. On en a la preuve dans une lettre de Gerbert, par laquelle Othon annonce à sa grand'mère, l'impératrice sainte Adélaïde, qu'il venait heureusement de recevoir la couronne impériale *. Au retour de l'empereur en Allemagne Gerbert demeura selon toute apparence en Italie, pour aider sans doute de ses conseils le jeune Pape Grégoire V. L'an 998, pendant le second voyage de l'empereur, Jean, archevêque de Ravenne, étant mort ou ayantrenoncéàson siège, Gerbert fut nommé. Le 28 avril de la même année le Pape Grégoire lui envoya le pallium avec une lettre où il lui donne, à lui et à son Église, mais après la mort de l'impératrice Adélaïde, qui en avait la jouissance, le district de Ravenne, toute la rive, la monnaie, le péage, le marché, les murs et toutes les portes de la ville, le comté de Comacchio, ainsi que plusieurs autres châteaux et terres, confirmant, au surpki*..
' Epist. 157. Ducliesne, t. 2, p. 825.
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toutes les donations précédentes, et cela de sa pleine puissance et sans faire aucune mention de l'empereur *.
Gerbert assista la même année à un concile que le Pape tint à Rome sur les affaires de France. Comme nous l'avons vu, le roi Robert avait eu le malheur de contracter un mariage incestueux en épousant sa parente Berthe. Il n'avait fait cette alliance que par le conseil de plusieurs évêques; mais l'ignorance ou la prévarication de ces prélats ne pouvaient la rendre légitime. Le Pape Jean XV s'était d'abord élevé avec zèle contre ce scandale, mais la mort l'empêcha de terminer cette affaire. Son successeur, Grégoire V, la poursuivit avec une fermeté inflexible. Une autre affaire s'y joignait : la délivrance d'Arnoulphe de Reims, qui, nonobstant son rétablissement, était toujours prisonnier à Orléans.
Le Pape Grégoire insista d'abord sur le dernier article, qui souffrait moins de difficulté, èt il le menaça de mettre tout le royaume en interdit si on refusait de rendre la liberté à un prélat qui avait été rétabli par l'autorité du Saint-Siège et par celle d'un concile. roi ne balança pas à satisfaire le Pape au sujet d'Arnoulphe, dans l'espérance de le rendre plus facile sur l'article de son mariage. Il députa à Rome saint Abbon de Fleury pour assurer Sa Sainteté que l'archevêque de Reims serait incessamment mis hors de prison et rendu à son peuple. Le saint abbé, quoiqu'il fût revenu de Rome peu de temps auparavant, entreprit aussitôt ce voyage, et il fut aussi édifié des vertus de Grégoire V qu'il avait été scandalisé de l'avarice de son prédécesseur, ou plutôt de ceux qui l'entouraient. Il trouva le Pape à Spolète, et il en fut reçu avec amitié et distinction, parce que sa réputation l'avait précédé. Pour se mettre à couvert des vexations que l'évêque d'Orléans faisait à son monastère il obtint à ce voyage, de Grégoire V, un privilège par lequel ce Pape ordonnait que l'évêque d'Orléans ne pourrait aller à Fleury à moins qu'il n'y fût invité, et qu'aucun prélat ne pourrait interdire le monastère. Le Pape, h qui Abbon avait donné des
•Labbe, t. U,p, 753f
assurances de l'élargissement d'Arnoulphe de Reims, lui fit donner le pallium pour le porter à ce prélat
Quant au mariage du roi, que le saint abbé désapprouvait, il ne travailla pas à le faire agréer au Pape. Il paraît qu'il était chargé de promettre que Robert se sépareraitde Berthe et de demander seulement qu'on ne se pressât pas d'agir, mais qu'on lui donnât le temps de reconnaître sa faute et de prendre quelques arrangements pour rompre son mariage. Le Pape entra d'abord dans ses vues et suspendit pour quelque temps les censures de l'Église ; mais il chargea Abbon d'exhorter et de menacer de sa part.
Le saint abbé, à son retour, s'acquitta exactement de sa commission, et il en rendit compte au Pape par une lettre où il lui dit : « J'ai été le fidèle interprète de vos sentiments, ainsi que vous me l'avez ordonné, et je n'ai pas craint le ressentiment du roi pour acquitter la parole que je vous ai donnée de vive voix. Je n'ai rien ajouté, je n'ai rien affaibli, je n'ai rien changé et je n'ai rien omis. Arnoulphe, qui est à présent hors de prison, et à qui j'ai présenté votre pallium tel que je l'avais reçu de vos saintes mains, en peut rendre témoignage, aussi bien que mon seigneur le roi Robert, votre fils spirituel, qui a résolu de vous obéir comme à saint Pierre, dont vous tenez la place. Du reste, je prie Votre Majesté d'enseigner à l'archevêque Arnoulphe comment il doit se comporter avec son clergé et avec son peuple; car ce qu'un profane a dit : Quidquid délirant reges plectuntur Ackivi, est arrivé à l'Église de Reims; elle a souffert dans ses biens de tout ce qu'ont fait de mal Arnoulphe et Gerbert; car, ami et alors et maintenant de l'un et de l'autre, quand j'ai découvert en eux quelque chose digne de blâme, je ne me suis pas tu, quoique cela dût leur déplaire. Ce qu'ils ont fait de plus répréhensible, à mon avis, c'est que, la plus noble des Églises gallicanes, ils l'ont rendue indigente, abjecte, vile et désolée par leur différend. Secourez-la par votre irréfragable autorité, et ramenez-la à cet ancien état où
» VUa S, Aààon, Acla SS. Ord. S. Dened., secUQ.
de l'ère chr.l
la laissa Adalbéron de bienheureuse mémoire *. » 11 est remarquable de voir ici le titre de majesté donné au Pape par saint Abbon.
Le Pape, en répondant à cette lettre, prie Abbon de l'instruire, touchant la promesse du roi, c'est-à-dire de lui faire savoir si le prince la mettait à exécution ; ce qui fait juger qu'il s'agissait de la dissolution de son mariage *; mais Robert, que sa passion pour Berthe captivait encore, promettait et différait toujours.
Le Pape, voyant que les négociations étaient inutiles, assembla un concile à Rome, dans l'église de Saint-Pierre, la troisième année d'OthonllL c'est-à-dire l'an 998. L'empereur, qui était parent du Pape, y assista, ainsi que vingt-sept évêques, dont le premier fut Gerbert, comme archevêque de Ravenne. On y fit huit canons, dont six regardent la France ; ils portent: « Le roi Robert quittera Berthe, sa parente, qu'ila épousée contre les lois, et il fera une pénitence de sept ans, selon les degrés fixés par l'Église, S'il refuse de la faire, qu'il soit anathème » Le même ordre s'étend aussi à la susdite Berthe. « Nous suspendons de la très-sainte communion Archambauld, archevêque de Tours, qui a consacré ce mariage aussi bien que tous les évêques qui ont assisté et consenti à ces noces incestueuses du roi et de Berthe, sa parente, jusqu'à ce qu'ils viennent satisfaire à ce Siège apostolique. Nous ordonnons qu'Étienne, évêque du Velay, c'est-à-dire du Puy, soit xléposé par l'autorité apostolique, pour avoir été élu par Vidon, son oncle et son prédécesseur encore vivant, sans le consentement du clergé et du peuple, et pour avoir été ordonné par deux évêques seulement. Nous suspendons de la communion Dacbert, archevêque de Bourges, et Roclène, évêque de Nevers, jusqu'à ce qu'ils viennent faire satisfaction au Saint-Siège apostolique, pour avoir ordonné, contre les canons, évêque du Puy, Étienne, neveu de Vidon, du vivant de son oncle, évêque de la même ville. On a décerné que le clergé et le peuple du Velay aient la liberté d'élire un autre évêque qui sera sa.
* Dom Bouquet, t.lO,p. 435.— »Id.,p. 431, EpistA.
cré par le Pape, et que le roi Robert ne prenne point la défense d'Élienne, ce neveu de Vidon, justement condamné et déposé » Les canons de ce concile furent un coup de foudre pour un roi qui avait autant de piété que Robert et qui aimait aussi tendrement que lui l'épouse dont on voulait l'obliger à se séparer. La religion et la passion se livrèrent les plus rudes combats dans son cœur. La passion l'emporta d'abord ; mais le roi accorda cependant quelque chose à la religion : n'ayant pas la force de rompre son mariage, il se soumit humblement aux censures de l'Église. C'est du moins ce que l'on doit conclure de ce que dit un auteur étranger, qui écrivit soixante ans après, mais qui ne se trouve confirmé par aucun auteur du temps et du pays. Pierre Damien assure en effet que Robert fut excommunié, que les Français eurent tant d'égard à cette excommunication qu'ils évitaient d'avoir aucun commerce avec le roi, en sorte qu'il ne resta auprès de lui que deux serviteurs ; encore dit-il qu'ils avaient soin de faire passer par le feu les vases où ce prince avait mangé ef bu, pour les purifier. Ce qui attachait le plus le roi à l'épouse qu'on voulait lui faire quitter, c'est qu'elle était enceinte et qu'il en espérait bientôt un fils ; mais, si nous en croyons aussi Pierre Damien, Berthe accoucha d'un monstre, ce qui fut regardé comme unepunitionduCiel, qui manifestait sa colère sur les fruits d'une alliance incestueuse. Ce qui rend fort douteux ce récit de Pierre Damien, c'est qu'aucun auteur contemporain de France, ni le biographe contemporain du roi Robert, ni le biographe contemporain de saint Abbon, ne disent un mot ni de l'excommunication du roi, ni de l'accouchement monstrueux de la reine. Le premier dit seulement que <c saint Abbon ne cessa de réprimander le roi, et en particulier et en public, jusqu'à ce que ce prince débonnaire reconnût sa faute, renvoyât la femme qu'il avait illégitimement épousée, et expiât son péché par une satisfaction agréable à Dieu *. » Robert épousa, peu de temps après, Constance, fille de Guillaume, comte d'Arles et de Tou-
» Labbe, t. 9, p. 772, — « Dom Bouquet, t. 10, p. 107.
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louse, et de Blanche, fille de Geoffroi Grise- Gonelle, comte d'Anjou.
Cette grande affaire fut terminée avant la fin de l'an 998 ; car Grégoire V, qui mourut au commencement de l'an 999, écrivit une lettre à Constance, que le roi avait déjà épousée. Le Pape, après avoir loué dans cette lettre la piété de la reine, la prie de faire réparer les torts qui avaient été faits à un évêque nommé Julien, dont il ne marque pas le siège, mais qui peut être Julien, évêque d'Angers, le manuscrit de cette lettre ayant été trouvé dans cette ville. Cette lettre du Pape Grégoire V à la reine Constance est datée du mois de novembre, indiction non pas deuxième, mais douzième, qui marque l'an 998, l'indiction commençant au mois de septembre On trouve cependant un diplôme ou deux, postérieurs à cette époque, où le roi Robert donne encore â Berthe le nom de reine et d'épouse. Mais supposé que les dates de ces diplômes soient bien sûres, ce qui n'est pas, comme Robert avait épousé cette princesse dans la bonne foi, de l'avis et avec l'approbation des évêques de France, il est très-possible que, même après leur séparation, il lui ait conservé le titre de reine et môme celui d'épouse, du moins dans certains actes de munificence qu'il faisait, à sa sollicitation, en faveur de quelque monastère, comme c'est le cas de ces deux diplômes. La chose ne paraîtra pas du tout incroyable à qui connaît le cœur affectueux et naïf de ce prince.
Le roi Robert était en effet d'une piété, d'une bonté, d'une charité, mais surtout d'une simplicité de cœur dont on ne se fait pas d'idée dans notre siècle. Il était très-assidu aux offices de l'église, faisait des prières et des génuflexions sans nombre, lisait tous les jours le psautier, enseignait aux autres les leçons et les hymnes. Il passait sans dormir les nuits entières de Noèl, de Pâques et de la Pentecôte. Depuis la Septuagésime jusqu'à Pâques il couchait sur la terre et passait le carême en pèlerinages. Les aumônes ordinaires du roi Robert, à Paris, àSenlis, à Or- 'iûans, à Dijon, à Me) un, àÉlampes,à Auxerre,
•LubLe, t. a, vj. 7i)G.
à Avallon, étaient de noiirrir tous les jours trois cents pauvres et quelquefois jusqu'à mille, leur faisant donner du pain et du vin en abondance. En carême, quelque part qu'il fût, on donnait tous les jours à cent ou deux cents pauvres du pain, du vin et du poisson. Le jeudi saint il en servait au moins trois cents, le genou en terre, donnant à chacun du pain, des légumes, du poisson et un denier d'argent, et cela à tierce. lien faisait autant à sexte ; puis il servait cent pauvres clercs, donnant à chacun douze deniers d'argent et chantant toujours des psaumes. Enfin, après son repas, revêtu seulement d'un cilice, il lavait les pieds à cent soixante pauvres et plus, les essuyait de ses cheveux et donnai tdeux sous d'argent àchacun. Pendant ce temps un diacre et un sous-diacre lisaient l'évangile de saint Jean sur le lavement des pieds. En l'honneur des douze apôtres il menait partout avec lui douze pauvres, qui marchaient devant lui, montés sur des ânes et louant Dieu. C'étaient là comme ses gardes, ses courtisans et ses favoris.
Un jour il remarqua que sa femme avait eu soin de faire garnir sa lance d'ornements d'argent. Il venait dans ce moment d'achever ses prières dans le monastère de la Mère- de- Dieu, qu'il avait rebâti à Poissy-sur-Seine, où il avait un palais. Il chercha des yeux un pauvre à qui il pût donner cet argent, et, l'ayant trouvé, il lui recommanda de lui apporter un outil de fer qui pût servir à arracher des clous ; puis le pauvre et le roi s'enfermèrent ensemble et travaillèrent en commun à arracher tout l'argent dont la reine Constance avait fait orner la lance royale. Robert le mit ensuite lui-môme dans la besace du mendiant, lui recommandant de s'enfuir bien vite, de peur que la reine ne le vît. En effet, l'opération à peine achevée, la reine arriva ; elle fut bien surprise de voir si dégradée cette mômelaucedonlelle comptait faire une si agréable surprise à son époux. Robertlui jura, mais en riant, qu'il ne savait comment cela était arrivé ; et ils eurent ensemble une querelle amicale
Une autre fois, la reine Constance ayant
< llelgaldi EpUome vitœ Rob., p. 103. Dom Bou<|uet| t 10.
de l'fere chr.]
bâti à Étarapes un palais avec un oratoire, le roi y vint avec grand plaisir, accompagné des principaux seigneurs. Au milieu du festin il ordonna qu'on ouvrit les portes du palais, pour que tous les pauvres y pussent entrer. Un d'eux, se glissant sous la table, se mit aux pieds du roi, qui le fit manger avec lui. Le pauvre, cependant, profita de cette familiarité pour détacher du manteau de Robert, qui le regardait faire, un ornement d'or du poids de six onces. Robert, ayant fait sortir et aller bien loin tous les pauvres, comme étant pleinement rassasiés, se leva de table. La reine Constance, s'étant aussitôt aperçue du vol, s'écria toute troublée : «Éh! cher seigneur, quel ennemi de Dieu vous a défiguré en vous dépouillant d'un ornement convenable '! — Moi, dit Robert, personne ne m'a défiguré ; mais quelqu'un a pris ce qui lui était plus nécessaire qu'à nous, et ce qui, Dieu aidant, lui profitera. » Et il s'en alla dans l'oratoire, bénissant Dieu de ce qu'il avait perdu et deceque sa femme lui avait dit. Guillaume, abbé de Dijon, et les principaux seigneurs de France étaient présents
Ce même roi priant un jour dans l'église, un filou lui coupa la moitié de la frange de son manteau, et il se mettait en devoir de couper l'autre moitié lorsque le prince, s'en étant aperçu, lui dit : « Mon ami, contentetoi de ce que tu as pris ; le reste sera bon à quelque autre qui en aura plus besoin. » C'est toute la vengeance qu'il en tira. Une autre fois, ayant vu un de ses clercs dérober un des chaudeliers de sa chapelle, il n'en dit mot, de peur de le diffamer; mais, voyant que la reine Constance faisait faire des recherches pour découvrir le voleur, il fit venir celui qu'il savaiU'ôtre et lui dit : « Mon ami, sauvez-vous au plus tôtavec ce que vous avez dérobé, de peur que la reine ne vous fasse mourir, » et il lui donna encore de quoi faire sa route. Seulement, quelques jours après, quand il crut le voleur en sûreté, il raconta aux autres clercs ce qu'était devenu leur candélabre *. Une autre fois enfin, le samedi avant Pâques, comme il se relevait au milieu de la nuit pour assister aux prières del'égiise
* Helgaldi Epitome vitœ Rob., p. 100.—* Ibid., p. 1U2.
et qu'il traversait des appartements où personne ne l'attendait, il y trouva deux personnes qui commettaient ensemble le crime.
Touché de compassion, il jeta sur eux sa pelisse, afin que d'autres ne pussent les voir, alla prier pour leur conversion à l'église, y resta assez longtemps pour qu'ilspussents'cn aller, et ensuite commanda à un de ses valets de lui apporter une pelisse semblable, mais en lui défendantexpressément de jamais en rien dire ni à la reine ni à personne
Un jour qu'il était à Compiègne douze hommes conjurèrentcontre son autorité et sa vie. C'était le jeudi saint. Le bon prince les fit arrêter, les interrogea lui-même, les fit garder dans la maison de Charles le Chauve, nourrir splendidement, et, le jour de Pâques, leur fit donner la communion. Le lundi ils furent jugés et condamnés tout d'une voix; mais le roi leurfitgrâce, en considération delà nourriture céleste qu'ils avaient reçue, et les renvoya, se contentant de leur défendre de rien faire de semblable. Pour prévenir les faux serments, alors si fréquents, il avait fait faire un reliquaire de cristal, orné d'or, mais sans reliques, sur lequel il faisait jurer les seigneurs, et un autre d'argent, renfermant un œuf de griffon, sur lequel il faisait jurer les gens du commun, comme si la sainteté du serment n'eût dépendu que des reliques *. Il se trompait sans doute ; mais qui pourrait en vouloir à une simplicité si miséricordieuse?
Le roi Robert « était, dit un historien de l'époque, très-pieux, prudent, lettré et suffisamment philosophe, mais surtout excellent musicien . Il composa plusieurs hymnes, proses et antiennes, qui furent chantées dans les églises. Sa femme Constance, le voyant toujours occupé de ces travaux, lui demanda une fois, comme par plaisanterie, de faire aussi quelque chose en mémoire d'elle. Il écrivit alors l'hymne 0 constantia martyrum, que la reine, à cause du nom de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Ce roi avait souvent coutume de venir à l'église de Saint-Denis, revêtu de ses habits royaux et la couronne en tête; il dirigeait le chœur à matines, à vêpres età la messe, et il chantait avec les moines, n
* /6id., p. 107. — s
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Nous avons vu Charlemagne, en son temps, faire à peu près le même office parmi les clercs de son palais.
Le roi Robert eut toujours une affection particulière pour la ville d'Orléans, parce qu'il yétaitné, y avaitété baptisé et couronné roi. Il rendità l'église cathédrale de Sainte- Croix des terres que l'évèque Foulque avait données à Hugues de Beauvais pour en avoir du secours, etdonna à la même église des vases sacrés et des ornements précieux. Il en donna aussi à l'abbaye de Fleury dont il confirma les privilèges ; car il regardait saint Benoîtcommeun deses principaux protecteurs, avec la sainte Vierge, saint Martin, saint Aignan, saint Corneille, saint Cyprien, saint Denis etsainte Geneviève. Il fit bâiiràOrléans un nouveau monastère en l'honneur de saint Aignan, deux églises de Notre-Dame et un monastère de Saint-Vincent ; un de Saint- Paul à Chanteuges, en Auvergne, de Saint- Médard à Vitry, de Saint-Léger dans la forêt Iveline, de Notre-Dame à Melun, de Sainl- Pierre et Saint-Rieul àSenlis ; àÉtampes, le monastère de Notre-Dame et une autre église dans le palais; à Paris, dans la Cité, Saint- Nicolas, quiélaitla chapelle du palais, le monastère de Saint-Germain l'Auxerrois, l'église de Saint-Michel ; dans la forêt de Bièvre, qui est celle de Fontainebleau, le monastère de Saint- Germain de Paris, avec l'église de Saint- Vincent, dans la forêt de Laye ; à Gometz, une église de Sainl-Aignan, une autre église de Saint-Aignan, à Fay ; le monastère de Notre-Dame à Poissy, celui de Cassien à Autun. Ce sont quatorze monastères et sept autres églises.
Sa dévotion pour le saint sacrement del'Eiicharistie était telle qu'il lui semblait y voir Dieu dans sagloire plutôt que sous une forme étrangère, etc'est ce qui le rendait si soigneux de fournir des vases et des ornements pour célébrer dignement le saint Sacrifice. Il se plaisait aussi à orner richement les reliques des saints, et on en découvrit un grand nombre sous son règne, qui avaient été longtemps cachées, particulièrement, vers l'an d008, dans la ville de Sens, sous l'archevêque Léoleric. Il y eut un grand concours, non-seulement des Gaules, mais d'Italie et d'outre-mer,
et plusieurs malades y furent guéris, en sorte que la ville de Sens en fut enrichie. La découverte de reliques la plus célèbre fut celle des martyrs saint Savinieu etsaint Potentien, apôtres de Sens. Ils étaient demeurés cachés dans des cavernes, de peur des païens, depuis le temps de l'archevêque Guillaume, qui vivait ran940. L'archevêque Léoteric, les ayant trouvés vers l'an 1015, les fit enfermer soigneusement dans des coffres de plomb. Enfin e roi Robert et la reine Constance firent mettre le corps de saint Savinien dans une châsse d'or et d'argent, ornée de pierreries, et le roi porta lui-même lâchasse sur ses épaules avec le prince Robert, son fils. Cette dernière translation se fit le 25 août, vers l'an 1025; un aveugle nommé Meinard, du village de Fontaine, en Gàtinais, y recouvra la vue, qu'il avait perdue depuis trois ans *.
Robert avait un zèle particulier pour le bon choix des évêques. « Car, dit Glaber, quand un siège était vacant, il ne songeait qu'à le remplir d'un digne sujet, fût-il de la plus basse naissance. Ce quiluiattiral'indignation et la désobéissance des seigneurs de son royaume, qui ne choisissaient pour ces places que des nobles comme eux ; car la plupart, à l'imitation des rois, se rendaient maîtres des élections. Le roi trouvait donc souvent de la résistance de la part des seigneurs ses vassaux; mais il était en paix avec les princes souverains, ses voisins, savoir l'empereur saint Henri ; Ethelred, roi d'Angleterre ; Rodolphe, roi de Bourgogne, et Sanche, roi de Navarre *. »
Le Pape Grégoire V ne tint le Saint-Siège que deux ans et neuf mois et mourut le 18 février 999. Il fut enterré à Saint-Pierre, près de saint Grégoire le Grand. L'empereur Othon fitélire Pape à sa place son maître Gerbert, après qu'il eut tenu le siège de Ravennc environ un an. Ce fut le premier Pape français. Il prit le nom de Silvestre II, et, comme il était fort âgé, il ne garda guère que quatre ans le Siège de Rome. Peu de temps après qu'il y fut placé l'empereur Othon, à sa prière, donna à l'Église de Verceil la ville même de Verceil, son comtéetlecomtédeSaintc-Aga-
< iMgaldi Vtta Rob. Dora Bouquet, 1. 10. Duchesue. — 8Glab.,l. 3, c. 2,
de l'ère chr.J
the, avec toute la puissance publique, défendant à qui que ce fût de troubler l'évêque en cette possession, sous peine de mille livres d'or. La donation est du 7 mai 999, à Rome, et c'est la première où l'on trouve la puissance publique donnée si expressément à une Église particulière *.
On a quelque lieu de croire qu'Arnoulphe de Reims, qui était alors parfaitement réconcilié avec le roi Robert et avec Gerbert, c'està-dire avec Silvestre II, souhaita que ce Pape confirmât son rétablissement, contre lequel il avait tant réclamé. En effet nous avons une lettre de Silvestre II à son cher fils Arnoulphe, archevêque de Reims, pour autoriser ce qui s'était fait en sa faveur. La manière dont ce Pape y parle des droits du Saint-Siège, qu'il avait combattus autrefois, est remarquable. « C'est au Saint-Siège apostolique, dit-il, qu'il appartient de rétablir dans leurs dignités ceux qui en ont été privés, afin de conserver par là à saint Pierre la libre puissance de lier, et que la splendeur de la gloire romaine éclate en tous lieux. C'est pourquoi vous, Arnoulphe, archevêque de Reims, qui, pour quelques excès, avez été déposé, nous croyons qu'il nous convient d'avoir pitié de vous, et, puisque votre déposition a été faite sans le consentement de Rome, il faut montrer que Rome peut réparer ce qui a été fait ; car telle est la souveraine autorité donnée à Pierre qu'aucune grandeur humaine ne saurait lui être égalée. •> Silvestre marque ensuite qu'il rétablit Arnoulphe dans tous les droits et prérogatives de son siège de Reims, au nombre desquels il compte la bénédiction des rois de France, c'est-à-dire leur sacre, et il défend à toutes personnes de lui reprocher sa déposition*.
Comme Grégoire V avait déjà fait rétablir Arnoulphe, nous ne dissimulerons pas que d'habiles critiques ont jugé que cette lettre devait lui être attribuée ; mais on pourrait prouver, par la même raison, qu'elle est de Jean XV, car ce fut proprement ce Pape qui îétablit Arnoulphe; Grégoire V obtint seule- Uicnt qu'il fût élargi de prison. Ainsi, puisque dans les manuscrits cette lettre porte le
* Baron., ann. 999. — »Labbe, t. 9, p. 778.
nom de Silvestre, nous ne voyons pas, non plus que Longueval, dont nous citons les paroles, de raison suffisante de s'inscrire on faux. Il est d'ailleurs assez vraisemblable qu'Arnoulphe, pour ôter toute difficulté, aura souhaité que Silvestre confirmât son rétablissement, et que Silvestre, de son côté» aura saisi avec plaisir cette occasion pour se dédire authenliquement de ce qu'il avait avancé contre le Saint-Siège
La môme année de la mort du Pape Grégoire l'empereur Othon JII, déjà fort affligé de cette perte, en fit encore deux autres qui lui furent plus sensibles. La première fut celle de sa tante Mathilde. sœur d'Othon II abbesse de Quedlinbourg, qui, en l'absence de l'empereur, son neveu, avait eu grande part au gouvernement du royaume de Germanie. L'autre pertefut celle de l'impératrice sainte Adélaïde, aïeule de l'un et mère de l'autre.
Après la mort de son fils unique l'empereur Othon II, elle eut beaucoup à souffrir c la part de sa bru, l'impératrice Théophanic, Grecque etemporlée, mais qui mourut avant elle. Ces disgrâces et celles de sa jeunesse lui apprirent à faire un bon usage des prospérités de ce monde. Sa vertu et sa sagesse la firent encore plus respecter que son rang. Son zèle pour le bien public la faisait nommer la mère des royaumes. Ses biens furent ceux des pauvres et des serviteurs de Dieu. Elle fonda un grand nombre d'églises en Allemagne et même en France; car, quoique femme, mère et aïeule d'empereurs, elle n'oublia jamais la France, sa patrie.
La dernière année de sa vie elle vint en Bourgogne, où elle fit divers pèlerinages. Elle y visita le monastère dePayerne, qu'elle avait fondé ou rétabli en l'honneur de la sainte Vierge, pour le repos de l'âme de Mathilde, reine de Bourgogne, sa mère. Elle alla ensuite satisfaire sa dévotion envers saint Maurice et ses compagnons, au monastère d'Agaune, d'où elle se rendit à Genève, pour visiter le tombeau de saint Victor. Elle envoya des présents à Saint-Benoit sur Loire et à Cluny, en considération de saint
» Hist. de l'Église gall., 1. 19,
[De 991 à I02i
Mayeul, qu'elle avait tendrement aimé pour sa vertu. Adélaïde voulut aussi contribuer au rétablissement du monastère de Saint- Martin de Tours, qui avait été brûlé; elle y envoya une somme considérable d'argent, avec une partie du manteau impérial de son fils Othon" II, et elle chargea le porteur de dire à saint Martin, de sa part : b Évôque de Dieu, recevez ces petits présents que vous offre Adélaïde, la servante des serviteurs de Dieu, pécheresse par sa nature, mais impératrice par la grâce de Dieu ; recevez, dis-je, cette partie du manteau de mon flls Othon, vous qui avez partagé votre manteau pour revêtir Jésus-Christ dans la personne d'un pauvre. »
Saint Odilon, abbé de Cluny, se rendit auprès de sainte Adélaïde pendant qu'elle était en Bourgogne; mais en s'abordant ils ne purent l'un et l'autre retenir leurs larmes. La pieuse impératrice prit le bas de la robe du saint abbé et la baisa avec respect ; puis, le tirant à part, elle lui dit : «■ Souvenez-vous de moi dans vos prières, et sachez que nous ne nous reverrons plus sur la terre. » La prophétie se vérifia bientôt.
Le jour de l'anniversaire d'Othon étant arrivé, Adélaïde distribua, selon sa coutume, l'aumône à une grande multitude de pauvi es, en se prosternant à leurs pieds, pour adorer Jésus-Christ en leur personne. Comme elle était déjà infirme, elle tomba malade de celte fatigue la nuit suivante, et en peu de jours elle fut réduite à l'extrémité. Dès que la violence du mal lui donna quelque relâche elle demanda avec instance l'Extrême-Onction et le saint Viatique, qu'elle reçut avec une tendre dévotion. Après quoi elle se fit chanter les psaumes pénitenliaux et les litanies des Saints, joignant sa voix mourante à celles de ses chapelains. Elle mourut ainsi, le 16 décembre de l'an 999. Saint Odilon écrivit sa vie, pour soulager la douleur qu'il avait de perdre une si zélée protectrice de son ordre. Il la composa en deux livres, dont le second contient une relation de plusieurs miracles opérés au tombeau de la sainte impératrice'.
L'empereur Othon III était encore en Italie
' Vita s. Ade.. Canis., Lect. ant., t. 3, in fine. Leibuitz, lier, lirunsw., t. 2.)
quand il reçut cette triste nouvelle» De retour en Allemagne, ayant appris les miracles qu; se faisaient au tombeau de saint Adalbert de Prague, il résolut d'y aller faire ses prières. Ce saint martyr était enterré à Gnesen, alors capitale de la Pologne, où le duc Boleslas avait racheté ses reliques. Le duc vint au-devant de l'empereur et le reçut avec tout l'honneur possible. L'empereur, voyant de loin la ville de Gnesen, se mit nu-pieds pour y arriver et fut reçu par l'évêque Ungar, qui le mena dans l'église, où il implora l'intercession du saint martyr avec beaucoup de larmes. Pour l'honorer davantage il érigea à Gaesen, par la permission du Pontife romain, un archevêché, au lieu qu'elle n'était pas même ville épiscopale, mais du diocèse de Pûsnanie *. L'empereur y mit pour premier archevêque Gaudence, frère de saint Adalbert, et lui donna trois suffragants, savoir, les évêquesdeSals-Colbert, deCracovie et de Vratislaw ou Breslau. Mais comme Ungar, évêque de Posnanie, ne consentit point à cette élection, il le laissa sous la dépendance de l'archevêque de Magdebourg, dont il était suffragant.
Quant à l'évêché de Prague, dès l'année 997, incontinent après la mort de saint Adalbert, Boleslas, duc de Bohême, envoya prier l'empereur de donner un évêque à cette Église désolée, de peur qu'elle ne retombât dans le paganisme qu'elle venait de quitter, déclarant qu'il n'y avait personne dans tonte la Bohême digne de remplir cette place. L'empereur et toute sa cour jetèrent les yeux sur un de ses chapelains nommé Thild.ig, qui, bien que Saxon de naissance, savait parfaitement la langue slavonne. L'empereur l'envoya donc à l'archevêque de Mayence, lui ordonnant de le sacrer évêque de Prague, ce qui fut fait le 7 juillet 998. Son clergé et son peuple le reçurent avec joie, et il fut intronisé au coin de l'autel de saint Vitus, patron de la cathédrale *.
Au retour de Pologne l'empereur Othon vint à Magdebourg, où il célébra le dimanche des Rameaux, l'an 1000 de Notre-Seigneur. Le lendemain lundi il tint un concile
^Citron. //iWei7i. — » Ditmar, 1. 'i.ActaSS. Ord. S, Bened., scct. 5, p. 871.
de l'ère chr.]
avec les évôques, pour exécuter ce qui avait , été réglé au concile de Rome, sous Grégoire V, en 998, touchant l'évôché de Mersebourg et son ancien évôque Gisiler ou Gisler. On y avait ordonné le rétablissement de l'évêclié de Mersebourg, érigé dans un concile par le Pape et par l'empereur Olhon 1", et supprimé sans concile par l'empereur Othon II. Et comme Gisiler avait quitté le siège de Mersebourg pour passer à celui de Magdebourg, qui en était la métropole, il fut dit que, « s'il pouvait prouver canoniquement qu'il eût été transféré à l'instance du clergé et du peuple, il demeurerait dans la métropole ; s'il l'avait fait sans y être invité par eux, et toutefois sans ambition et sans avarice, il retournerait à Mersebourg ; mais, s'il ne peut se justifier d'ambition et d'avarice, il perdra l'un et l'autre siège » Le concile de Magdebourg devait donc exécuter ce décret. Toutefois Gisiler, employant l'argent au défaut de raisons, lit remettre l'affaire à l'assemblée plus nombreuse qui devait se tenir à Quedlinbourg pour la fête de Pâques. Sa maladie l'empêchant de s'y trouver, il envoya s'excuser par un de ses clercs et par le prévôt de l'église de Magdebourg, et fit en(;ore remettre l'affaire au concile qui se tiendrait à Aix-la-Chapelle, en présence de l'empereur. Gisiler y vint, en effet, avec ceux qui le favorisaient, et le légat du Pape, archidiacre de l'Église romaine, le pressa jusqu'à trois fois de faire juger sa cause. Gisiler eut encore l'adresse de la faire remettre à un concile général, qui devait se tenir à Rome, car l'empereur se disposait à y aller*.
Pendant ce concile d'Aix-la-Chapelle Othon m fit ouvrir le tombeau de Charlemagne. La chronique d'Hildesheim dit que ce fut par une pure curiosité, et que Charlemagne, lui étant apparu, le menaça d'une mort prochaine en punition de sa témérité. Ademare, auteur contemporain, raconte la chose plus en détail et d'une manière un peu différente. Il assure que, l'an 1000, l'empereur Othon III fut averti en songe de lever le corps de Charlemagne, (jui reposait dans l'église d'Aix-la- Chapelle. Comme cette église avait été pillée
' T.abbe, t. U, p. 7:2. — » Chron. Sax., 1000. Ditm., 1. 4.
et ruinée par les Normands, il n'y avait plus sur le tombeau de ce prince aucune marque extérieure qui pût le faire reconnaître. On jeûna trois jours, après lesquels on creusa la terre àl'endroi tqui avait été désigné en songe à l'empereur. On y trouva, en effet, dans un caveau fait exprès, le corps de Charlemagne entier et sans corruption. Il était assis sur un siège d'or, ayant sur la tête une couronne d'or, le sceptre à la main avec une épée d'or. On le leva pour le montrer au peuple, et il parut d'une grandeur extraordinaire. Un chanoine d'Aix-la-Chapelle, qui était fort grand et fort gros, voulut se mesurer avec lui ; il en prit la couronne et se la mit sur la tête ; mais sa tête parut trop petite. Il mesura ensuite sa cuisse avec celle de Charlemagne, laquelle se trouva plus grande que la sienne. On crut que ce chanoine avait été puni de sa témérité ; car il se cassa la cuisse peu de temps après, et il en resta incommodé le reste de sa vie.
L'empereur fit placer le corps de Charlemagne dans l'aile droite de l'église d'Aix-la- Chapelle, derrière l'autel de saint Jean-Baptiste, et il y fil élever un couronnement d'or. Depuis ce temps-là il commença à se faire des miracles au tombeau de ce prince. « Cependant, dit l'ancien historien qui rapporte ces faits, on ne lui rendit aucun culte et l'on se contenta de célébrer tous les ans, pour le repos de son âme, l'anniversaire des morts. Othon envoya le siège d'or de Charlemagne à Boleslas, duc de Pologne, en le priant de lui faire présent, en échange, de quelques reliques de saint Adalberl. Boleslas lui envoya un bras du saint martyr, et l'empereur, pour placer plus honorablement cette relique, fit bàlir à Aix-la-Chapelle une église en l'honneur de saint Adalbert, avec un monastère de religieuses'. »
Enla même année I OOOl'empereur OlhonlII passa les Alpes et fit quelque séjour à Pavie. Alors, par le conseil de saint Romuald, il fonda près de Ravenne un monastère en l'honneur du même saint Adalbert de Prague ; et comme saint Romuald le pressait d'embrasser la vie monastique, suivant k
' Dom Bouquet, t. 10, p. l4o, 319.
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promesse qu'il lui en avait faite à l'autre voyage, l'empereur lui assura qu'il le ferait après qu'il aurait soumis Rome révoltée contre lui et qu'il serait revenu victorieux à Ravenne. Mais saint Romuald lui dit : « Si vous allez à Rome vous ne verrez plus Ravenne. » Il lui déclara nettement que sa mort était proche, et, ne pouvant le détourner de son entreprise, il se retira
L'empereur Othon, étant arrivé à Rome, y célébra la fête de Noël et fit bâtir dans l'île du Tibre une église en l'honneur de saint Adalbert de Prague, dont il avait apporté les mains ornées d'or et de pierreries, et, voulant enrichir cette église de plusieurs autres reliques, il en fit chercher partout. On lui dit qu'il y avait plusieurs corps de martyrs dans l'église des saints Abundius et Abundantius, près du mont Soracte ; il y envoya des évêques, des clercs et des moines, et les fit apporter avec grande solennité à l'église de Saint- Adalbert *.
Othon fit aussi rapporter de Hambourg à Rome les os du Pape Benoît V, suivant sa prédiction ; car on dit que, pendant son exil, il avait dit : a Je dois mourir en ce pays, ensuite il sera désolé par les armes des païens et deviendra l'habitation des bêtes sauvages. Il n'aura point de paix solide avant ma translation ; mais, quand je serai retourné chez moi, j'espère que, par l'intercession des saints apôtres, les païens demeureront en repos. » L'événement fut conforme à celte prédiction ; car les Slaves ravagèrent longtemps les églises de Saxe. Celui qui prit soin de la translation de Benoît, par ordre de l'empéreur, fut Racon de Brème, un des chapelains de ce prince, qu'il voulait faire évêque. Il lui donna même le bâton pastoral pendant qu'il était au lit grièvement malade ; mais il mourut avant d'être sacré
Comme l'empereur Ollion III était à Rome, saintBernward,évéqucd'Hildesheim, y arriva le 4 janvier, l'an 1001. L'empereur, ravi de la venue de ce prélat, qui avait été son précepteur, alla au-devant de lui jusqu'à Saint-Pierre, à deux milles de son palais.
> Vita Rom. Acia SS., 7 févr. Acia SS. Ord. S. Beued., Bcct, C.—'^Ada SS. Ord. S. Bened., sect. 5,p. 783. — •Ditna., l. 4.
L'ayant embrassé tendrement, il l'entretint longtemps, et, pendant les six semaines qu'il demeura auprès de lui, il le fit défrayer libéralement.
Le sujet du voyage de l'évêque était un différend avec l'archevêque de Mayence, son métropoUtain, pour le monastère de Gandersheim, illustré par la religieuse poète Roswith. L'évêque d'Hildesheim y avait toujours été reconnu pour diocésain, jusqu'à ce que Sophie, fille de l'empereur Othon II, étant prèsdes'y consacrer àDieu, dédaigna de prendre le voile de la main d'un prélat qui ne portait pas le pallium et désira que ce fût Villegise, archevêque de Mayence. L'évêque s'y opposa autant qu'il lui fut possible ; mais enfin, à la prière de l'impératrice Théophanie, mère de la religieuse, il consentit que l'archevêque et lui fissent la cérémonie en commun, en sorte que l'on vit, ce qui parut très-nouveau, deux évêques, revêtus pontificalement, assis des deux côtés d'un même autel. L'évêque ne laissa pas de demander au roi Othon III, qui était présent, s'il consentait à l'engagement de sa sœur ; puis il lui demanda à elle-même si elle lui promettait obéissance, à lui et à ses successeurs, et protesta publiquement que l'archevêque n'avait aucun droit dans cette église. Cet orgueilleux entêtement d'une princesse au moment d'embrasser l'humilité du cloître n'était pas d'un bon augure et sentait la vanité byzantine, qu'elle avait peut-être héritée de sa mère. Les choses demeurèrent en cet état sous cet évêque et son successeur, et durant les sept premières années du pontificat de saint Bernward ; mais Sophie, se regardant plus comme princesse que comme religieuse, sortit du monastère, malgré l'abbesse, pour aller à la cour, où elle demeura un an ou deux, aux dépens de sa réputation. Saint Bernward l'avertit doucement de rentrer dans son devoir, et, comme il continuait, elle évita sa rencontre et chercha l'appui de l'archevêque de Mayence, disant que c'était de lui qu'elle avait reçu le voile, que le monastère était dans son diocèse et (lU'elle ne dépendait en rien de Hildcsheini. Étant de retour à Gandersheira elle sema ces discours parmi les religieuses, et réussit si bien à les aliéner
de 1 ère chr.)
DE L'ËGLISE CATHOLIQUE.
del'évôque que, quand il vint, il fut reçu avec indifférence, comme un évôque étranger, et ses remontrances ne furent pas écoulées. Enfin, pour faire la dédicace de l'église du monastère, les religieuses appelèrent l'archevêque Villegise, et l'évêque Bernward fut seulement averti de s'y trouver.
Il envoya Ekhard, évèque de Sleswig, qui, étant chassé de son siège par les guerres, s'était retiré auprès de lui et le servait dans ses fonctions. Il déclara que Bernward était retenu par le service de l'empereur et pria l'archevêque de ne point entreprendre de faire cette dédicace à son préjudice. Villegise voulait passer outre, étant jaloux, de son côté, de la faveur de Bernward auprès de l'empereur, mais les protestations réitérées de celui-ci l'arrêtèrent. Saint Bernward fut engagé à porter sa plainte au Pape et à l'empereur, et ' telle fut la cause de son voyage à Rome. Saint Henri, duc de Bavière et proche parent de l'empereur, auprès duquel il se trouvait alors, prenaitaussi les intérêts de l'évêque et pressait le jugement de ce différend pour rétablir la paix dans l'Église.
Le Pape Silvestre assembla donc un concile de vingt évêques, dix-sept d'Italie et trois d'Allemagne. L'empereur et le duc Henri y assistèrent, avec tout ce qu'il y avait à Rome de personnes constituées en dignité. Après qu'on eut lu l'Évangile et quelques canons, le Pape donna la bénédiction ; on s'assit, on fit silence; puis l'évêque saint Bernward expliqua son affaire, se plaignant principalement que, depuis son départ, l'archevêque de Hlayence avait tenu un synode dans son diocèse, c'est-à-dire dans le monastère de Gandersheira, malgré ses protestations. Le Pape demanda au concile si l'on devait tenir pour synode une assemblée que cet archevêque avait tenue avec ceux qu'il avait amenés dans uneégliseque les évêques de Hildesheim avaient toujours possédée, vu principalement que l'évêque était absent et était venu se plaindre au Saint-Siège pour le même sujet. Le concile demanda permission de délibérer en particulier, et, le Pape l'ayant accordé, Jes évêques romains sortirent seuls. Puis le concile déclara que ce synode était un acte schismatique, et qu'on devait rejeter,
selon les canons, ce qui y avait été fait.
Alors le Pape prononça ainsi : «Par l'autorité des apôtres et des Pères, nous cassons ce qui, en l'absence de notre frère Bernward, a été fait à Gandersheira, dans son diocèse, parl'archevêque Villegise et ses complices. » Puis il ajouta : « Notre frère Bernward demande-t-il qu'on lui rende l'investiture que l'archevêque lui a ôtée ? » Le concile répondit : « Il n'est pas nécessaire de lui rendre l'investiture quel'archevêque n'a pu lui ôter ; mais, puisqu'il le demande instamment, rendez-la-lui, si cela plaît à l'empereur. » Le Pape donna donc à l'évêque sa férule ou son bâton pastoral, disant : « Je vous rends et vous confirme la possession du monastère de Gandersheim, avec ses dépendances, et, par l'autorité apostolique des saints Pierre et Paul, je défends à qui que ce soit de vous y troubler, sinon en tant que les canons le permettent. »
Enfin on résolut d'écrire à l'archevêque de 3Iayence pour le blâmer d'une telle entreprise et l'exhorter à se désister de sa prétention. On convint aussi d'indiquer un concile des évêques de Saxe et d'envoyer un légat du Pape pour y présider. Le lieu fut marqué à Polden, près de Brandebourg, et le jour au 21 juin; on nomma pour légat Frédéric, prêtre-cardinal de l'Église romaine et depuis archevêque de Ravenne, Saxon de naissance et jeune, mais d'une grande probité».
Avant de partir pour retourner en Saxe le saint évèque Bernward, avec le Pape, réduisit à l'obéissance de l'empereur la ville de Tibiir, qui s'était encore révoltée, Y étant entrés, ils persuadèrent aux habitants de se rendre à discrétion et à l'empereur de leur pardonner ; mais les Romains, indignés de ce que les ïiburtins avaient fait leur paix, se révoltèrent à leur tour, poussés par un nommé Grégoire, que l'empereur chérissait et qui voulut le prendre en trahison. On ferma donc les portes de Rome, on ne laissait entrer ni sortir personne, et il y eut même quelques-uns des amis de l'empereur tués. L'évêque saint Bernward fit confesser les
» Vita S. Bern. Acta SS. Ord. S. Bened., sect. 6.
gens du palais et leur donna le Viatique à la messe ; puis, les ayant exhortés, il marcha à leur tête, portant la sainte lance, que les empereurs d'Allemagne regardaient comme leu r sauvegarde ; mais les rebelles jetèrent les armes et demandèrent la paix. L'empereur leur fit une harangue où il leur reprochaleur ingratitude, et la sédition fut apaisée. L'empereur et le Pape ne laissèrent pas de sortir de Rome le dimanche de la Sexagésime, qui, cette année 1001, était le 16 février, et campèrent assez proche. Le saint évêque Beinvvard prit congé de l'empereur et il s'en retourna chez lui chargé de présents et de reliques ^
Le cardinal Frédéric arriva aussi en Allemagne, revêtu des ornements du Pape, avec les chevaux enharnachés d'écarlate, pour montrer qu'il le représentait. On tint le concile à Polden, le 22 juillet; mais l'archevêque de Mayence et ceux de son parti qui n'y étaient qu'à regret y firent beaucoup de bruit. Le légat, assis entre saint Livezon ou Libentius, archevêque de Hambourg, et le saint évêque Bernward , exhorta d'abord doucement les évêques à la paix, et, ayant enfin obtenu du silence, il fit lire la lettre du Pape à l'archevêque de Mayence, qui demanda conseil aux évêques ses confrères, et principalement à l'archevêque de Hambourg. Celui-ci lui conseilla de satisfaire l'évêque d'Hildesheim, au jugement du concile. Làdessus on ouvrit les portes de l'église; plusieurs laïques entrèrent, faisant grand bruit, criant aux armes et menaçant terriblement le légat et le saint évêque Bernward. Ils ne s'émurent ni l'un ni l'autre, et, quoiqu'ils eussent des troupes plus nombreuses, s'ils eussent voulu en venir aux armes, ils se contentèrent d'apaiser doucement le tumulte, et les autres évêques furent d'avis de remettre l'affaire au lendemain, se rendant caution pour l'archevêque de Mayence qu'il y viendrait et exécuterait ce qui serait juste ; mais il se retira secrètement dès le grand matin, et le légat, l'ayant demandé en plein concile, le suspenditde toute fonction épiscopale jusqu'à ce qu'il se représentât devant le Pape,
> Vtia s. bern. Ada SS . Ord S. /ie«e</., sect. 6.
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au concile qui devait se tenir à Rome, à Noël, et qu'il dénonça à tous les évêques.
Le cardinal, étant retourné en Italie, rendit compte de sa légation au Pape et à l'empereur, lesquels, fort indignés de ce qui s'était passé, ordonnèrent à tous les évêques d'Allemagne de se rendre auprès d'eux vers Noël, non-seulement pour le concile, mais pour servir l'empereur à la guerre avec tous leurs vassaux. Peu de temps après le cardinal Frédéric obtint l'archevêché de Ravenne, vacant par la démission de Léon, qui avait succédé à Gerbert, et, peu après, était tombé en paralysie. Frédéric lui assigna de grandes terres pour sa subsistance.
En Allemagne, l'archevêque de Mayence ayant de nouveau insulté l'évêque d'Hildesheim, on tint un concile à Francfort, après l'Assomption de la sainte Vierge, où se trouvèrent les archevêques de Mayence, de Cologne et de Trêves, avec quatre évêques ; mais dans ce concile on ne jugea rien définitivement, à cause de l'absence de Bernward, qu'une indisposition avait empêché de s'y trouver; on convint seulement que ni lui ni Villegise n'exerceraient aucun droitsur l'abbaye de Gandersheim jusqu'à l'octave de la Pentecôte, où les évêques s'assembleraient à Fritzlar.
Cependant le saint évêque Bernward désirait ardemment retourner en Italie, tant pour satisfaire à l'ordre du Pape que pour voir l'empereur, qu'il aimait tendrement. Ne pouvant y aller, il envoya le prêtre Tangmar, doyen de son monastère, qui l'y avait accompagné l'année précédente, et qui, depuis sa jeunesse, avait été occupé à instruire les enfants et avait été maître de l'évêque même. Il trouva l'empereur vers Spolète, et eut ordre d'attendre le concile, qui se tint dans la ville de Todi, le jour de Saint-Jean l'Évangéliste, cette môme année 1000, et fut composé d'environ trente évêques ayant à leur tête le Pape et l'empereur.
Le prêtre Tangraar y l'ut introduit par un sous- diacre, et, le Pape lui ayant demandé ce qu'il désirait, il se prosterna aux pieds du Pape et de l'empereur, et, s'étant relevé, raconta ce qui s'était passé au concile de F rancfort, se rapportant du surplus à l'archevêque
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de Ravenne, qui était présent. L'archevêque fit le récit de sa légation, et le procédé de l'archevêque de Mayence fut désapprouvé par tous les évêque? 'oraains. Toutefois on résolut d'attendre l'archevêque de Cologne et les autres évêques, qui devaient arriver incessamment; mais, comme ils tardaient, le prêtre Tangmar demanda son congé et partit le H janvier 1002, chargé de présents de l'empereur pour son maître, entre autres de médicaments et d'épiceries *.
Saint Héribert, archevêque de Cologne, arriva enfin et fut reçu avec grande joie par l'empereur dont il était un des principaux confidents. Il était né à Worms, de parents nobles, et avait été élevé dans l'abbaye de Gorze ; le roi Othon III le prit auprès de lui pour être son chancelier. L'évêché de Wurzbourg étant -venu à vaquer en 995, ce prince voulut obliger Héribert à le prendre ; mais il le fit donner à Henri, son frère cadet, et demeura attaché à l'empereur, qu'il accompagnait dans ses voyages. L'archevêque de Cologne étant mort le 14 juillet 998, le clergé et le peuple demeurèrent assez longtemps divisés au sujet de l'élection ; enfin l'un des élus renonça à son droit et proposa d'élire le chancelier Héribert. Tous en convinrent ; on envoya une députation en Italie pour le demander à l'empereur, qui l'accorda avec joie et lui en écrivit de sa main ; car il l'avait laissé à Ravenne pour apaiser une sédition. Héribert obéit avec peine, et, ayant reçu du Pape le pallium, il se rendit à Cologne, où il fut sacré la veille de Noël, l'an 999.
L'empereur, consolé par son arrivée et par celle de sesautres serviteurs qui lui amenaientdusecours.témoignaitextérieurement sa joie, mais il gémissait en secret, pensant à ses péchés, et dans le silence de la nuit il veillait en prières et répandait beaucoup de larmes ; souvent il jeûnait toute la semaine, exceptélejeudi,etil faisait de grandesaumônes. En marchant avec le saint archevêque ilss'entretenaientdecequ'ils pourraientfaire pour le salut de leur âme ; ils convinrent que celui des deux qui retournerait sain et sauf en Allemagne fonderait un monastère en
> VitaS. Bem.,n. 30.
vu.
l'honneur de la sainte Vierge, et l'empereur donna pour cet effet plusieurs terres à l'archevêque qui, depuis, exécuta ce dessein, par la fondation de la célèbre abbaye de Duit, près de Cologne *.
Othon était jeune encore. Il venai» d'envoyer à Constantinople une ambassade solennelle, ayant à sa tête Arnoulphe II, archevêque de Milan, pour demander la main d'une princesse grecque. L'ambassade fut reçue avec de grands honneurs par les empereurs Basile et Constantin et obtint ce qu'elle demandait; mais ce fut un succès inutile. L'empereur Othon mourut le 28 janvier 1002, âgé d'environ vingt-trois ans, dont il en avait régné neuf comme roi et cinq comme empereur. Il mourut à Paterno, petite ville d'Italie, dans la campagne de Rome. Il mourut, à ce que l'on croit, d'un poison que lui avait fait donner la veuve de Crescentius, auquel il avait fait couper la tête. Qu'il ait pris cette veuve pour concubine, c'est un bruit populaire qui n'a aucune vraisemblance. Le saint archevêque de Cologne prit soin de transporter son corps à Aix-la- Chapelle. On laissa ses entrailles à Augsbourg, où elles furent inhumées dansj' l'oratoire de Saint-Udalric, et le corps arriva à Cologne pendant la semaine sainte. On le porta, les trois premiers jours, à différentes églises, et le jeudi saint à Saint-Pierre, qui est la cathédrale, où, après que les pénitents eurent été introduits selon la coutume et eurent reçu l'absolution, l'archevêque la donna aussi à l'âme du défunt empereur, en présence de son corps, et recommanda aux prêtres d'en faire mémoire. Le vendred matin on partit pour porter le corps à Aix» la-Chapelle, où, le jour de Pâques, S avril, il fut enterré dans l'église de Notre-DamCj au milieu du chœur *.
Saint Henri, duc de Bavière, fut élu roi da Germanie, le 6 juin suivant. Il était petit fils de Henri, frère d'Othon I", et par là, comme nous l'avons remarqué, descendait tout ensemble et de Charlemagne et du fameux Saxon Witikind. Il était le plus proche parent d'Olhon III, qui était mort sans en-
» Vita S. Herib. Acla SS., 16 mars. «Ditm., 1.
fanls. On le nomma Henri H le Boiteux, mais il est plus connu par le titre de saint qu'il reçut après sa mort.
La dignité royale lui avait été prédite par saint Wolfgang, évêque de Ratisbonne ; car le duc Henri, père de celui-ci, lui ayant amené ses enfants pour recevoir sa bénédiction, le saint évêque nomma Henri roi ; Brunon, son frère, évêque ; Gisèle, sa sœur aînée, reine, et il nomma abbesse la cadette, qu'il avait baptisée. La prédiction fut accomplie de point en point. Brunon fut évêque d'Augsbourg et Gisèle reine de Hongrie.
Après la mort de saint Wolfgang, qui fut son maître, le jeune duc Henri étant venu prier à son tombeau, le saint lui apparut en songe et lui dit : « Regardez attentivement ce qui est écrit sur la muraille. » Henri n'y put lire que ces deux mots : Après six. Étant éveillé, il crut que c'était à dire qu'il mourrait six jours après et donna beaucoup aux pauvres. Au bout de six jours, voyant qu'il se portait bien, il crut que c'était six mois, et, au bout de six mois, il crut devoir mourir après six ans ; mais la septième année il fut élu roi et connut le sens de la prédiction.
Il fut couronné à Mayence, par l'archevêque Villegise, le 7 juin 1002, et on lui donna la sainte lance comme la maï que de son pouvoir. Le 10 août, jour de Saint- Laurent, Cunégonde, épouse du roi Henri, fut couronnée reine, à Paderborn, par le même archevêque de Mayence; elle a été mise aussiaunombre dessaintes. Le roi Henri vécut avec elle en continence parfaite, comme si elle eût été sa sœur, et Dieu permit que, pour rendre public cet exemple si rare de vertu, Cunégonde fût exposée à une rude épreuve. Sa réputation fut attaquée, et Henri lui-môme entra en soupçon de sa fidélité. Elle offrit de se justifier par le fer chaud, suivant les lois du pays, et marcha sur des socs de charrue rougis au feu sans éprouver aucun mal
Gisèle, sœur du roi Henri, fut aussi épouse d'un saint, savoir d'Etienne, roi de Hongrie. Ilétaitlilsde Geisa, quatrième duc des Hongrois depuis leur entrée en Pannonie; prince sévère envers les siens jusqu'à la cruauté,
» YitaU, Ucnr., 16 juill. S. CuneQ.^ 3 mars. Acla US.
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mais humain et libéral à l'égard des autres, particulièrement des chrétiens. Il leur permit même, par un édit public, d'entrer dans ses Etats, ordonnant d'exercer envers eux l'hospitalité. Il trouvait bon que les clercs et les moines vinssent devant lui et les écoutait volontiers. Enfin il se convertit lui-môme avec sa famille ; il reçut le baptême et promit de faire embrasser le Christianisme à tous ses sujets. C'étaient ces terribles Huns ou Hongrois qui, pendant tout un siècle, avaient mis l'Europe à feu et à sang.
Conjine leur duc était en peine de ce qu'il devait faire pour abolir le paganisme et affermir la vraie religion par de nouveaux évêchés, il vit la nuit, en songe, un homme d'une beauté merveilleuse qui lui dit : « Ce que tu penses ne s'exécutera point par toi : tes mains sont souillées de sang humain ; mais tu auras un fils qui accomplira ton dessein ; il sera au nombre des élus de Dieu, et, après avoir régné sur la terre, il régnera éternellement. Cependant, reçois avec honneur un homme qui viendra exercer près de toi une ambassade spirituelle, et profile de ses instructions. » Cet ambassadeur céleste fut saint Adalbert de Prague, qui vint en Hongrie peu de temps après, et, par son conseil, le duc Geisa assembla partout ses sujets ; le saint évêque les prêcha, un grand nombre furent baptisés, on bâtit des éghses en plusieurs lieux.
La duchesse eut aussi une vision; car, étant devenue enceinte et près d'accoucher, elle vit saint Etienne, le premier martyr, qui lui dit qu'elle aurait un fils qui serait le premier roi de sa nation, et lui ordonna de le nommer comme lui. L'enfant étant né, saint Adalbert le baptisa et le nomma Etienne. Il naquit à Strigonie, y apprit la grammaire et fut élevé avec soin. Quand il fut hors de l'enfance, le duc son père assembla les grands et les autres ordres de son royaume, et, de leur consentement, le déclara son successeur et lui fit prêter serment. Geisa, déjà avancé en âge, mourut ensuite, l'an 997.
Le jeune duc Etienne, songeant aux moyens d'achever la conversion de son peuple, commença par établir la paix avec tous ses voisins ; mais ses sujets païens, avec les
de l'ère chr.]
DE L'EGLISE CATUOLiaUE.
seigneurs à leur tête, se révoltèrent, pillant ses villes et ses terres, tuant ses officiers et lui insultant à lui-même. Le duc assembla ses troupes, et, portant sur ses enseignes l'image de saint Martin et de saint Georges, il marcha contre les rebelles qui assiégeaient Wesprim. Les ayant vaincus, il consacra à Dieu leurs terres et en fonda un monastère en l'honneur de saint Martin de Tours, que la Pannonie, où il naquit, a toujours honoré. Le duc fonda ce monastère dans un lieu nommé le mont Sacré, où l'on tenait que saint Martin, étant dans le pays, allait faire ses prières
Après cette victoire ie ducÉtienne ne songeait qu'à la propagation de l'Évangile, et, pour attirer le secours de Dieu, il faisait de grandes aumônes et priait souvent avec larmes, prosterné sur le pavé de l'église. Il envoyait de tous côtés pour appeler des ouvriers évangéliques, ce qui attira des prêtres et des clercs zélés, des abbés et des moines, qui renoncèrent volontiers à leur pays pour une si bonne œuvre. Le plus célèbre fut Astric, autrement nommé Anastase, C'était un des six moines que saint Adalbcrt de Prague amena du monastère de Saint-Boniface de Rome, quand il revint la dernière fois en Bohême; il le fit abbé du monastère de Breunove, que fonda le duc Boleslas le Pieux. Mais la révolte des Bohèmes ayant obligé saint Adalbert à quitter le pays, Astric passa en Hongrie avec ses moines, et le duc Etienne, les ayant très-bien reçus, leur bàlit un monastère en l'honneur de saint Benoît et prenait plaisir à s'entretenir souvent avec eux. Ils Jui furent d'un grand secours pour la conversion de ses sujets, et il fît si bien, tant par persuasion que par crainte, qu'il bannit entièrement l'idolâtrie de ses États. Il vint aussi de Pologne deux saints personnages, l'un nommé Suiard et surnommé André, l'autre nomméBenoît, qui embi asbèrent la vie érémiiique. Benoît, ayant été tué par des voleurs, fut tenu pourmartyr; André fit plusieurs miracles.
Cependant le duc Étienne, voyant bien que cette Église naissante ne pouvait subsis-
» Vita S, Steph., 2 sept. Acta SS.
ter sans pasteur, divisa tout le pays en dix évêchés, dont il voulut que Slrigouie fut la métropole, et il y mit pour archevêque Sébastien, moine de grande vertu du monastère de Saint-Martin. Quant à l'abbé Asiric, il !e fit élire évêque de Colocza et lui donna le nom d'Anastase. Puis, la quatrième année après la mort de son père, c'est-à-diic l'an 1000, il le renvoya à Rome pour demander au Pape la confirmation de ces évêchés et la couronne royale pour le duc, afin que cette dignité lui donnât une autorité plus grande pour l'exécution de ses bons desseins.. Anastase, étant arrivé à Rome, raconta au Pape tout ce que le duc Étienne avait fait dans ses États pour la religion, et le Pape lui accorda très-volontiers la couronne, y ajoutant une croix qui devait être portée devant le nouveau roi, comme un signe de son apostolat. « Car, dit-il, je suis l'apostolique, mais lui mérite le nom d'apôtre, puisqu'il a acquis un si grand peuple à Jésus-Christ.» Depuis plusieurs siècles l'on donnait au Pape le titre d'apostolique
Le Pape disait dans sa lettre au saint roi : « Les envoyés de votre noblesse, principalement notre bien-aimé frère Astric, évêque de Colocza, ont d'autant plus réjoui notre cœur, ils ont d'autant plus facilement rempli leur commission, que nous-même, averti par Dieu, nous attendions ardemment leur arrivée d'auprès d'une nation qui nous était inconnue. Heureuse ambassade, qui, prévenue par un message céleste et négociée parle ministère des anges, a été conclue de Dieu avant qu'elle eût été entendue de nous. Vraiment ceci n'est ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde, et qui, comme le dit Daniel, change les temps et les âges, transfère les royaumes et les établit, révèle les choses profondes et cachées dans les ténèbres, parce qu'avec lui est la lumière, cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Nous rendons avant tout grâces à Dieu le Père et à Notre-Seigneur Jésus-Christ, q ni en nos jours a trouvé un David, le fils de Geisa, un homme selon son cœur, et, l'ayant éclairé de la lumière
1 VUa S. Steph., 2 sept. Acia SS.
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céleste, Ta suscité pour paître son peuple d'Israël, la nation choisie des Hongrois. Ensuite nous louons votre piété envers Dieu et votre respect envers la Chaire apostolique, à laquelle, par la miséricorde divine, iious présidons sans aucun mérite de notre part. Enfin nous donnons les éloges qu'elle mérite à la grande libéralité avec laquelle, par les mômes ambassadeurs et lettres, vous avez offert au bienheureux Pierre, prince des apôtres, le royaume et la nation dont vous êtes le chef, ainsi que tout ce qui est à vous et votre personne même. Action merveilleuse, qui vous montre déjà ce que vous demandez que nous vous déclarions. Nous n'en disons pas davantage; car il ne nous est pas néccssaii e de louer celui que louent les faits et Dieu même.
« C'est pourquoi, glorieux fils, tout ce que vous nous avez demandé, à nous et au Siège apostolique, le diadème, le nom de roi, la métropole de Sirigonie et les autres évècliés, de l'autorité de Dieu tout-puissant, ainsi que des biwiheureux apôtres Pierre et Paul, Dieu nous en ayant averti et nous l'ayant ordonné, nous vous l'accordons de grand cœur, avec la bénédiction des apôtres et la nôtre. Le royaume que votre munificence a offert à saint Pierre, votre personne, la nation des Hongrois, présente et à venir, nous le recevons en la protection de la sainte Église romaine, et le donnons à tenir, à gouverner et à posséder^à votre prudence età voslégitimes successeurs. Ceux-ci, quand ils auront été légitimement élus par les magnats, seront tenus de même de nous rendre, à nous et à nos successeurs, par eux-mêmes ou par leurs ambassadeurs, l'obéissance et le respect qui sont dus; de se montrer soumis à la sainte Église romaine, qui regarde ses sujets, non comme des serviteurs, mais comme ses enfants ; de persévérer fermement dans la foi catholique et dans la religion chrétienne, et de travailler à la promouvoir. » Silvestre II ajoute que, pour l'écompenserlezèle apostolique du prince et sa vénération, il lui accordait, à lui età ses successeurs légitimement élus et approuvés par le Saint-Siège, quand ils auront été ceints de la couronne qu'il leur envoyait, le privilège
de faire porter la croix devant eux et de régler les affaires ecclésiastiques du royaume comme vicaires du Pape. Cette lettre était accompagnée d'autres, adressées aux grands et à tout le peuple *.
L'évêque Anastase ayant apporté en Hongrie les lettres du Pape, avec la couronne et la croix, les prélats, les seigneurs, le clergé et le peuple s'assemblèrent, etleducÉtienne fut reconnu roi, sacré et couronné solennellement. La couronne envoyée par le Pape Silvestre sert encore aujourd'hui à couronner les rois de Hongrie. Ensuite le nouveau roi fît un édit pour empêcher les violences etles oppressions et pour établir la paixelles bonnes mœurs dans son royaume. Il fitaussi couronner reine Gisèle, son épouse, sœur de l'empereur sain tHenri, princesse très-pieuse, qui, de son côté, fit de grands biens aux églises et aux monastères, entre autres à l'église de Wesprim, qu'elle bâtit de fond en comble et enrichit d'ornements et de vases sacrés. Le roi donna de grands revenus à la métropole et aux cathédrales qu'il avait établies, leur assignant de grands diocèses et leur donnantde dignes prélats. Il donnaaussi aux abbayes des terres et des familles de serfs, avec une magnificence royale, augmentant ses libéralités pendant toute sa vie, afin qu'aucun besoin temporel ne détournât les moines du service de Dieu. Cependant ils'infoi mait avec soin, tantôt par lui-même, tantôt par d'autres, de leur vie et de leur conduite, reprenant les négligents et donnant aux plus fervents des marques d'amitié.
Quant aux chanoines, il les recommandait à la conduite des évôques. C'est sans doute une chose merveilleuse de voir un successeur, peut-être un descendant du teri ible Attila, demander la couronne et la dignité royale au successeur de saint Pierre, et en recevoir de plus le nom si glorieux et si dignement mérité d'apôtre.
Sébastien, archevêque de Strigonie, étant devenu aveugle, le roi, du consentement du Pape, lui donna pour successeur Anastase de Colocza ; mais, au bout de trois ans, Sébastien recouvra la vue, et Anastase, lui cédant
» Acta. SS., 2 sept. Vila S. Steph., Dissert, prœv.,
de l'ère chr.i
la place, retourna à son Église, gardant toutefois le pallium, avec l'approbation du Pape. Le roi Étienne, par un vœu particulier, mit sa personne et son royaume sous la protection spéciale de la sainte Vierge. Il appela la Pannonie la famille de sainte Marie. Les Hongrois, en parlant de la Mère de Dieu, ne lui donnaient point le nom de Marie ni aucun autre ; ils disaient seulement : « La Dame ou notre Dame. » A ce nom seul ils inclinaient la tête et fléchissaient le genou. Le saint roi fit bâtir, en l'honneur de sa glorieuse patronne, une église magniflque à Albe royale. Les murailles du chœur étaient ornées de sculptures, le pavé était de marbre ; il y avait plusieurs tables d'autel d'or pur, enrichies de pierreries, et surTauiel un tabernacle pour l'Eucharistie, d'un travail merveilleux. Le trésor était plein de vases d'or et d'argent, de cristal et d'onyx, et de riches parements. Le roi voulut que cette église ne dépendît que de lui seul, sans être soumise à aucun évêque. Aux jours auxquels il faudrait y donner l'absolution aux pénitents ou y faire le saint chrême, le roi devait choisir un évêque pour y faire ces fonctions, aussi bien que pour y célébrer la messe en sa présence. En l'absence du roi aucun évêque ne pouvait y exercer aucune fonction sans la permission du prévôt et des moines, qui prenaient aussi les dîmes sur le peuple dépendant de cette église, sans qu'aucun évêque pût y prétendre.
Le zèle du saint roi ne se renfermait pas dans son royaume; il fonda un monastère à Jérusalem et lui donna des revenus'^uffisants en terres et en vignes ; il fonda à Rome une collégiale de douze chanoines, et des maisons d'hospitalité pour les Hongrois qui allaient en pèlerinage à Saint-Pierre ; enfin il bâtit une très-belle église à Conslantinople. La réputation de sa piété fit que la plupart des pèlerins d'Italie et de Gaule qui allaient à Jérusalem quittèrent le chemin ordinaire, qui était par mer, et passèrent par la Hongrie. Le roi Étienne les recevait comme ses frères et leur faisait de grands présents, ce qui attira une grande multitude, tant de nobles que de peuple, à faire ce pèlerinage.
A, îa piété et au zèle d'un apôtre saint .
Étienne de Hongrie joignait la valeur d'un guerrier et d'un héros. Lui-môme, dans ses instructions à son fils saint Éméric, lui rappelle qu'il passa presque toute sa vie dans les guerres, à repousser les incursions des nations étrangères. En 1002 son oncle Giula, duc de Transylvanie, ayant attaqué la Hongrie plusieurs fois, Étienne marcha contre lui, le fit prisonnier avec sa famille et joignit ses États à la monarchie hongroise. Il vainquit de même et tua de sa main Kean, duc des Bulgares. Il repoussa avec le même succès les Besses, peuple voisin de la Bulgarie. Mais sa justice égalait sa valeur. Attirés par sa renommée, soixante Besses d'entre les nobles quittèrent leur pays, emmenant avec eux toute leur famille et toutes leurs richesses, pour venir demander au saint roi de s'établir dans son royaume; mais les domestiques d'un commandant de la frontière, poussés par l'appât du butin, les attaquèrent à l'improviste, en tuèrent quelques-uns, en blessèrent un plus grand nombre et leur enlevèrent tous leurs trésors. Instruit de cette violence par les victimes, le saint roi ne fit semblant de rien, mais il manda secrètement à la cour le commandant et sa troupe. Les ayant convaincus, il leur reprocha leur inhumanité, et leur annonça que, comme ils avaient fait aux autres, ainsi il leur serait fait; et sur-le-champ il les fit pendre deux à deux sur toutes les avenues du royaume, pour apprendre à tout le monde que la Pannonie était ouverte aux étrangers et qu'ils y trouveraient hospitalité et protection *.
Apôtre de sa nation, saint Étienne en fut encore législateur. La législation principale, c'est la religion même. Il y ajouta un code de lois civiles et pénales, en cinquante-cinq articles. Les principales dispositions de ce code ont pour but de maintenir le respect des églises et des choses sacrées, de soutenir l'autorité des évêques dans le gouvernement ecclésiastique, particulièrement dans la défense des veuves et des orphelins. Si un prêtre, un comte ou une autre personne fidèle trouve quelqu'un à travailler les dimanches, il l'en empêcheia ; s'il travaille avec des bœufs, on
1 VHa S. Steph. Acta SS., 2 sept.
NIVERSELLE
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lui en prendra un, que l'on donnera à manger aux habitants ; si c'est avec des chevaux, il en rachètera un par un bœuf, quisera donné à manger, comme il a été dit. Les prêtres et lescomlesrecommanderontàtouslespaysans de venirà l'église le dimanche,jeuneset vieux, hommes el femmes, excepté ceux qui gardent les feux. Si quelqu'un reste obstinément chez soi il sera battu et tondu. Ceux qui causent dans l'église de manière à troubler les autres, si ce son Ides personnes considérables, on les réprimandera et on les chassera honteusement; si ce sont des jeunes gens ou des gens du peuple, on les fustigera devant tout le monde. Si quelqu'un mange de la chair le vendredi ou les Qiialre-Temps il sera enfermé et jeûnera une semaine. Si (|uelqu'un refuse obstinément de confesser ses péchés au prêtre on ne fera pour lui ni prières ni aumônes à sa mort, non plus que pour un infidèle. Si quelqu'un meurt sans confession, parce que ses parents ou ses voisins ont négligé d'appeler un prêtre, on fera pour lui des prières et des -uimônes; mais les parents expieront cette négligence par des jeûnes, au jugement des prêtres. Ceux qui meurent subitement seront enterrés avec tons les honneurs de l'Église ; car les secrets jugements de Dieu nous sont inconnus.
Chacun aura la faculté de disposer de ses biens, de donner à sa femme, à ses fils, à ses filles, à ses parents ou à l'Église, et, après sa mort, personne ne pourra détruire ses dispositions. Si quelqu'un, touché de compassion, donne la liberté à ses esclaves avec un témoignage, nul n'entreprendra, après sa mort, de les réduire en servitude. S'il leur a promis la liberté, et que la mort l'ait empôclié de leur donner un témoignage, il sera au pouvoir de sa veuve et de ses tils de leur en donner un pour la rédemption de son âme. Les esclaves ne seront pas reçus à témoin contre leurs maîtres. Quant à la punition du vol, l'esclave qui vole pour la première fois rendra la chose volée et rachètera son nez par cinq bouvillons ; s'il ne le peut on le lui coupera. S'il vole une seconde fois il rachètera de môme ses oreilles, ou bien on les lui coupera. S'il vole encore après cela il sera puni de mort. Un homme libre
qui commet un vol, ou il se rachètera, ou il sera vendu ; s'il retombe après avoir été vendu il suivra la loi des esclaves. Quiconque tue un homme avec un glaive sera tué avec ce même glaive. Si quelqu'un, tirant l'épée, en mutile un autre, on lui fera souffrir la peine du talion. Si le blessé guérit sans qu'il lui reste d'infirmité, celui qui l'a blessé payera la composition ou l'amende de l'homicide. Celui qui n'a fait que tirer l'épée dans la colère, mais sans blesser personne, eu payera pour cela seul la moitié '. On voit par ces extraits combien cette législation tendait à civiliser cette nation farouche, habituée depuis des siècles au sang et au carnage ; mais la législation la plus efficace sur ces peuples était sans doute l'exemple de la vie du saint roi.
Outre ce code pour son peuple, nous avons de saint Étienne une instruction en dix articlessur la manière de bien gouverner, adressée à son fils saint Éméric, mais qui mourut avant son pore. Ces dix articles sont, dans l'esprit du saint roi, comme dix fleurons qui doivent orner la couronne royale. Voici comment il s'exprime : « Nul ne devant aspirer à la royauté s'il n'est fidèle catholique, nous donnons la première place dans nos instructions à la sainte foi. Je vous recommande donc avant tout, très-cher fils, si vous voulez illustrer la couronne royale, de conserver si bien la foi catholique que vous serviez de modèle à tous vos sujets et que tous les enfants et ministres de l'Église vous reconnaissent pour un vrai chrétien ; car ceux qui ont une fausse croyance, ou qui, ayant la vraie, ne la suivent pas dans leurs œuvres, ceux-là ni ne régneront ici avec gloire, ni ne participeront au royaume éternel ; mais, si vous retenez le bouclier de la loi, vous aurez aussi le casque du salut. Avec ces armes vous pourrez combattre légitimement contre les ennemis visibles et invisibles, car l'Apôtre dit : « Il n'y aura do couronné que celui qui aura légitimemcr)t combattu.» Or la foi dont je parle est celleci. » Sur quoi il rappelle le Symbole de saint Athanase touchant la sainte Trinité. « Si
» Vila s. Steph. Acta SS., 2 sept. Dissert., § 34.
de l'ire chr.]
donc, concltit-il, quelqu'un se rencontre sous votre domination qui cherche à diviser, à diminuer ou à augmenter celle Trinité sainte, sachez que c'est un suppôt de l'hérésie, et non un enfant de la sainte Église, Gardez-vous soit de le nourrir, soit de le défendre, de peur que vous n'en paraissiez l'ami et le fauteur; car les gens de cette espèce infectent les enfants de la sainte foi ; mais surtout ils perdraient et dissiperaient misérablement ce nouveau peuple de la sainte Église. Veillez donc principalement pour que cela n'arrive point.
« Après la foi, ce qui tient la seconde place, c'est l'Église, commencée par Jésus- Christ, propagée par les apôlres et répandue par tout l'univers. Quoiqu'elle enfante sans cesse de nouveaux enfants, il y a cependant des lieux où elle passe pour ancienne. Mais, très-cher fils, notre monarchie y est encore jeune et nouvelle ; c'est pourquoi elle a besoin de gardiens plus attentifs, de peur que le bien que la divine miséricorde nous a fait, sans que nous l'ayons mérité, ne se dissipe et ne s'anéantisse par votre négligence; car celui qui diminue ou défigure la dignité de la sainte Église cherche à mutiler le corps du Christ.
a Ce qui fait l'ornement du trône, c'est l'ordre des pontifes; aussi, dans ce qui rehausse la dignité royale, les pontifes tiennent la troisième place. Très-cher fils, ménagez les seigneurs de cet ordre comme la prunelle de vos yeux. Si vous avez leur bienveillance vous ne craindrez aucun adversaire ; s'ils vous gardent vous serez assuré en toutes choses, et ils vous recommanderont au Dieu tout-puissant; car Dieu les a établis les gardiens du genre humain, les sentinelles des âmes, les dispensateurs de toute la dignité ecclésiastique et des divins mystères. Sans eux on ne constitue ni rois ni princès. C'est par leur intervention que sont remis les péchés des hommes. Si vous les aimez parfaitement vous vous guérirez certainement vous-même, et vous gouvernerez votre royaume d'une manière honorable ; car en leurs mains est déposée la puissance de nous lier dans nos péchés et de nous en délier. Dieu a établi avec eux une alliance éternelle ;
il les a séparés des autres hommes, les a rendus participants de son nom et de sa ainteté, et il a défendu aux hommes de les reprendre, en disant par David : « Ne touchez point à mes christs. » Or celui-là touche aux christs de Dieu qui, contre la loi de Dieu et les saints canons, flétrit les hommes de cet ordre sacré par de fausses accusations et les traîne devant le public. C'est ce que je vous défends absolument de faire, mon fils, si vous voulez vivre heureux et illustrer votre règne ; car c'est en ces choses surtout que Dieu est offensé. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous voyez dans quelqu'un d'entre eux quelque chose de répréhensible, reprenez-le trois ou quatre fois entre vous et lui seul, suivant le précepte de l'Évangile. Si alors il refuse d'écouter vos avertissements secrets, il faut en employer de publics, selon cette parole : « S'il n'écoute pas dites-le à l'Église. » En suivant cet ordre vous rendrez votre couronne tout à fait glorieuse.
a Le quatrième lustre du gouvernement, c'est la fidélité, la valeur, la promptitude, la ])olitesse, la confiance des princes, des barons, des comtes, des hommes de guerre, des nobles; car ils sont le boulevard du royaume, les défenseurs des faibles, les vainqueurs de l'ennemi et les augmentateurs des monarchies. Qu'ils vous soient, mon fils, comme des pères et des frères. N'en réduisez jamais aucun en servitude, n'en appelez jamais aucun esclave; ils seront vos soldats, non vos serviteurs; commandez-leur à tous sans colère, sans orgueil, sans envie, pacifiquement, humblement, doucement, vous souvenant toujours que tous les hommes sont d'une même condition, et que rien n'élève sinon l'humilité, et que rien n'abaisse sinon l'orgueil et l'envie. Si vous êtes pacifique alors vous serez appelé roi et fils de roi, alors vous serez aimé de tous les guerriers. Si vous êtes colère, superbe, envieux, intraitable, et si vous vous élevez avec hauteur audessus des comtes et des princes, la valeur même des guerriers sera la faiblesse de la royauté, et ils livreront votre royaume à des étrangers. Craignant cela, dirigez la vie des comtes d'après la règle des vertus, afin que, retenus par l'affection qu'ils vous portent^
ils demeurent toujours attachés à la royauté et que votre règne soit paisible.
« Un cinquième ornement de la couronne royale, c'est la patience et la justice. David disait : « Dieu, donnez votre jugement au roi ! » Et encore : « L'honneur du roi aime le jugement. » Saint Paul dit de la patience ; « Soyez patients envers tout le monde ; » et le Seigneur, dans l'Évangile : a C'est par la patience que vous posséderez vos âmes. » Si donc vous voulez avoir l'honneur de la royauté, aimez le jugement; si vous voulez posséder votre âme, soyez patient. Toutes lesfois donc qu'on vous présentera soit une cause digne d'être jugée, soit un accusé de crime capital, n'en montrez point d'impatience, n'assurez point avec serment que vous le punirez, ce qui rend nécessairement inconstant et variable, car de sottes promesses doivent être rompues. Ne veuillez pas non plus juger par vous-même, pour ne point avilir la royauté par l'usurpation des affaires subalternes; mais renvoyez-les plulôt aux juges compétents pour qu'ils les jugent selon leur loi. Craignez d'être juge, aimez beaucoup mieux d'être roi et d'en porter le nom. Les rois patients régnent; les impatients tyrannisent. Quand il vous arrivera une affaire qu'il convient à votre dignité de juger, jugez-la avec patience et miséricorde, afin que la couronne en soit louée et embellie.
<( Dans les hôtes et les immigrants il y a une si grande utilité qu'on peut la regarder comme le sixième fleuron de la dignité royale. Par où principalement l'empire romain s'est-il agrandi et les souverains de Rome sont-ils devenus si élevés et si illustres, sinon parce qu'une foule d'hommes nobles et sages y affluaient de toutes parts ? Rome serait encore esclave si les descendants d'Énée ne l'avaient rendue Ubre. Car les immigrants, venant de diverses provinces, apportent, avec diverses langues et coutumes, diverses industries, diverses armes, toutes choses qui embellissent et relèvent une cour et rabattent l'arrogance des nations étrangères. Un royaume d'une seule langue et d'un seul caractère est faible et fragile. C'est pourquoi je vous ordonne, mon
[De 991 & 1034
fils, d'accueillir les étrangers avec bienveillance et de les traiter avec honneur, afin qu'ils aiment mieux habiter avec vous que partout ailleurs; car, si vous alliez détruire ce que j'ai édifié, dissiper ce que j'ai réuni, votre royaume en souffrirait indubitablement le plus grand préjudice. Pour que cela n'arrive point augmentez votre royaume chaque jour, afin que tout le monde regarde votre couronne comme vraiment auguste.
«Le conseil tient la septième place près du trône. C'est par le conseil qu'on établit les rois, que l'on gouverne les royaumes, que l'on défend la patrie, qu'on dispose les batailles, qu'on remporte la victoire, qu'on repousse l'ennemi, qu'on se fait des amis, qu'on bâtit des villes, qu'on ruine les forteresses des adversaires. Tout cela se fait, disje, quandles conseils sont utiles ; car des conseillers insensés, arrogants et médiocres, ne sauraient former des hommes; il faut pour cela les vieillards les plus illustres et les meilleurs, les plus sages et les plus honorables. C'est pourquoi, mon fils, ne prenez point conseil des jeunes gens et des moins sages, mais des vieillards que l'âge et l'expérience rendent propres à cela; car les conseils des rois doivent être renfermés dans le cœur des sages, et non point livrés au volage babil des insensés. Que chacuo s'exerce donc en ce qui convient à son âge, les jeunes gens aux armes, les anciens aux conseils. Cependant il ne faut pas tout à fait repousser les conseils des jeunes gens; mais, lors môme qu'en les consultant vous recevriez un conseil utile, il faut toujours le communiquer aux anciens, afin que toutes vos actions soient mesurées d'après la règle de la sagesse.
« Dans la dignité royale l'imitation des ancêtres lient le huitième rang. Sachez qu'un très-grand ornement de la royauté c'est de suivre les rois qui ont précédé et d'imiter d'honorables parents; car qui méprise les décrets de ses pères et ne fait point observer les lois divines, celui-là périra. Les pères le sont pour nourrir les enfants, les enfants le sont pour obéir aux pères. Qui résiste à son père est ennemi de Dieu. L'esprit de déso-
de rèrechp.l
béissance disperse les fleurs de la couronne. La désobéissance est la perte de tout le royaume. C'est pourquoi, très-cher fils, ayez toujours à la mémoire les avis de votre père, afin que vous usiez de votre prospérité en roi. Suivez, sans aucune perplexité, mes mœurs, que vous voyez convenir à la dignité royale. Il vous serait difficile de tenir le royaume de cette contrée si vous n'imitiez les coutumes des rois précédents. Quel Grec gouvernerait les Latins d'après les mœurs grecques, ou quel Latin gouvernerait les Grecs d'après les mœurs latines ? Aucun. C'est pourquoi suivezmes coutumes, afinquevous vous distinguiez parmi les vôtres et que vous soyeznenommé parmi les étrangers.
« La prière est un très-grand moyen de salut pour un roi ; elle tiendra la neuvième place. La prière continuelle est la rémission des péchés, Chaque fois que vous allez au temple du Seigneur pour adorer Dieu, dites avec Salomon : « Envoyez, Seigneur, la sagesse du trône de votre gloire, afin qu'elle soit avec moi et qu'elle travaille avec moi, pour que je sache en tout temps ce qui vous est agréable. » C'est ainsi que priaient les anciens rois; priez de même, afin que Dieu écarte de vous tous les vices, et que tout le monde reconnaisse en vous un roi invincible. Priez aussi qu'il éloigne de vous la paresse etl'hébétement, qu'il vous donne toutes les vertus pour vaincre les ennemis visibles et invisibles, afin que vous puissiez, vous et vos sujets, achever votre vie en paix et sécurité.
a Ce qui orne la couronne des rois, c^est l'accord des vertus, et ce sera mon dixième précepte ; car le Seigneur des vertus est le Roi des rois. Comme l'ensemble de l'armée céleste se compose de dix chœurs (il compte sans doute les hommes pour le dixième), ainsi l'ensemble de votre vie se composera de dix commandements. Il fautqu'un roi soit pieux, miséricordieux et orné des autres vertus. Un roi impie et cruel s'arroge vainement le nom de roi ; c'est tyran qu'il faut l'appeler. C'est pourquoi, bien-aimé fils, délices de mon cœur, espoir de ma future postérité, je vous prie et vous ordonne d'être si pieux en tout et partout que vous soyez dé-
bonnaire, non-seulement avec les parents, les proches, les princes, les ducs, les riclies, les voisins et les indigènes, mais aussi envers les étrangers et tous ceux qui viendront à vous ; car l'œuvre de la piété vous conduira à la souveraine béatitude. Soyez miséricordieux envers tous ceux qui souffrent violence, ayant toujours dans lecœurcet exemple du Seigneur : o Je veux la miséricorde, et non le sacrifice. » Soyez patient envers tout le monde, non-seulement envers les puissants, mais encore envers les faibles. Soyez fort, de peur que la prospérité ne vous élève trop ou que l'adversité ne vous abatte; soyez humble, afin que Dieu vous exalte en ce monde et en l'autre; soyez modéré, afin de ne punir ou de ne condamner personne outre mesure ; soyez doux, afin de ne jamais résister à la justice ; soyez honnête, afin de ne jamais faire spontanément injure à personne ; soyez pudique, afin d'éviter toutes les saletés de la convoitise comme l'aiguillon de la mort. C'est là cet ensemble qui compose la couronne royale, sans lequel nul ne saurait ni régner ici-bas ni parvenir au royaume éternel »
Telles sont les instructions que saint Étienne, l'apôtre, le héros, le législateur, le premier roi de Hongrie, donnait à son fils saint Éméric surl'artde bien gouverner. On y voit quelle idée, au commencement du onzième siècle, on se formait de la royauté et de la politique. Nous ne nous souvenons pas d'avoir jamais rien lu de si chrétien, de si sensé, de si simple, de si noble, de si parfait. Ce qui est plus merveilleux, c'est que le onzième siècle, non-seulement avait dans l'esprit cet idéal, mais qu'il en voyait plus d'un exemple réel:le pieux Robert de France, le saint Henri d'Allemagne, le saint Étienne de Hongrie. La froide Scandinavie elle-même eut son saint roi.
C'était Olaph ou Glatis, fils posthume de Harald. roi de Norwége. Privé du royaume paternel dans sa jeunesse, il fit d'abord le métier de roi de la mer ou de pirate. Il vint en France au secours des Normands, en Angleterre au secours du roiÉlhelred. Dans son
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expédition de Normandie il embrassa le Christianisme, reçut le baptême à Rouen au commencement duonzième siècle.Rentré en Norwége, il y fut reconnu roi l'an 1015. (1 fit venir d'Angleterre des prêtres et des moines recoramandablesparleurscienceetleur vertu. L'un d'entre eux se nomme Grimkèle ; il fut élu évêque de Drontheim, capitale des États d'Olaûs. Ce prince n'entreprenait rien sans le consulter. Ce fut par son conseil qu'il porta plusieurs lois pleines de sagesse et qu'il abolit toutes celles qui étaient contraires à l'Évangile, non-seulement dans la Noiwége, mais encore dans les îles Orkneys, dont il s'était emparé, et dans l'Islande. La paix étant établie dans tous les pays de son obéissance, il travailla à en extirper la superstition de l'idolâtrie. Il parcourait les villes en personne, pour exhorter ses sujets à ouvrir les yeux à la lumière de l'Évangile, que leur prêchaient les missionnaires dont il était suivi.
Saint Olatls de Norwége ayant épousé la fille d'un autre Olatls, roi de Suède, cette alliance servit à réveiller le Christianisme dans ce dernier pays, d'où il avait comme disparu depuis la mission de saint Anschaire. Le roi saint Olatis de Noi wége ayant fait venir d'Angleterre une nouvelle colonie de missionnaires, dont le chef était saint Sigfrid, proche parent du roi anglais, il les envoya dans le royaume d'Olatis de Suède, son beau-père. SiglVid, y étant arrivé, eut le bonheur de baptiser le roi et une grande partie de la nation. Il prêcha d'abord à Wexiow, dans la Gothie méridionale, où il établit un siège épiscopal, de concert avec l'archevêque de Hambourg, légat apostolique pour les pays du Nord ; il parcourut ensuite plusieurs autres provinces qu'il gagna toutes à Jésus- Christ. Jamais missionnaire ne se montra plus fidèleimitateurdes apôtres; il étaitd'une charité et d'un désintéressement qui excitaient l'admiration des païens mêmes. En voici unirait. Trois de ses neveux, qu'il avait laissées à Wexiow pendant qu'il annonçait l'Évangile dans d'autres provinces, furent inhumainementassassinés pardesidolâtres. Le
> Godescard et Ada SS., 39 inill. '
roi, indigné d'une action aussi noire et qui pouvait avoir des suites bien dangereuses, si elle restait impunie, résolut de condamner les meurtriers à mort. Le saint, informé de ce qui se passait, intercéda pour eux, et le fit avec tant d'instances qu'il obtint qu'on leur laisserait la vie. Le prince les condamna toutefois à une grosse amende au profit de Sigfrid; mais il ne fut pas possible de déterminer ce dernierà rien recevoir, quoiqu'il fût dans une extrême pauvreté et qu'il eût un trèspressant besoin d'argent pour assurer la fondation de la nouvelle Église. Sigfrid vécut jusqu'au temps où écrivait Adam de Brème et mourut vers l'an 1030. Il fut enterré dans la cathédrale de Wexiow, où son tombeau devint célèbre par un grand nombre c!e miracles. Le Pape Adrien IV, qui avait lui-même travaillé avec beaucoup de zèle à la conversion de la Norwége et de plusieurs autres contrées du Nord, le canonisa vers l'an 1158. Les Suédois ont honoré saint Sigfrid comme leur apôtre tant qu'ils ont persévéré dans la foi qu'il leur avait prêchée, c'est-à-dire tant qu'ils sont demeurés catholiques.
Cependant des révolutions et des guerres sanglantes, suite et punition de deux régicides,pensaientdevoir étouffer le Christianisme en Danemark et même en Angleterre, et finirent par le réveiller en Angleterre et par l'affermir en Danemark. Suénon ou Swein, qui, en suédois, veut dire guerrier, avait été baptisé en 972 avec son père Harald, roi de Danemark, et avait eu pour parrain l'empereur Othon I". Plus tard, impatient de régner, il se révolte contre son père et finit par le tuer, en 985. Pour réussir dans sa criminelle entreprise il avait promis aux païens de rétablir le culte des idoles, ce qu'il fit en effet; mais la vengeance divine ne tarda point; engagé deux fois dans une guerre cruelle contre les Slaves, il fut fait prisonnier chaque fois. Dépouillé et chassé de son royaume par Éric, roi de Suède; repoussé par le roi Éthelred d'Angleterre, où il était venu demander un asile; réduit à s'exiler quatorze ans eu Écosse ; rentré dans son royaume de Danemark, après la mort d'Éric, dont il épouse la
< Godescard et Acta SS., 15 févr.
de l'ère chr.]
freuve, il en est dépouillé de nouveau par le fils d'Éric, le roi Olaiis de Suède, que nous avons vu se faire clirélien. Alors seulement il se reconnaît et fait pénitence de son apostasie; le roi Olaus de Suède lui rend son royaume, en considération de sa mère, à condition qu'il y rétablira la religion chrétienne et travaillera même àla répandrecliez les nations étrangères. De ce moment le succès couronne les entreprises de Suénon. Un chef de pirates normands, Olaiis, roi deNorwége, mais différent de saint Olatls, qui lui est postérieur, l'attaque avec une flotte innombrable; mais il est complètement défait, l'an dOOO, et, de désespoir, se jette dans la mer. Suénon, ainsi maître de deux royaumes, ordonna d'y recevoir la religion chrétienne et établit en Scanie l'évôque Gotbald, venu d'Angleterre. Telles sont les aventures de Suénon ou Swein, d'après le récit qu'en fit son petit-fils, de même nom, à l'historien Adam de Brème ^ Mais son rôle n'était pas fini ; il devait encore, et après lui son fils Canut, châtier l'Angleterre,
Nous avons vu que, dans ce dernier pays, le roi saint Édouard avait été assassiné, l'an 979, par sa marâtre Eifride, pour faire régner à sa place son fils Élhelred. La criminelle Eifride fit pénitence depuis; mais Dieu nelaissa pas de venger ce meurtre du roi sur tout le royaume. Assis sur un trône couvert du sang de son frère, Éthelred eut un règne aussi infortuné que long. Quoiqu'il fût innocent par lui-même, jamais il ne posséda l'affection de ses sujets, même dans son enfance. Plus tard il encourut leur haine par son insensibilité à leurs souffrances, son dégoût des affaires et son amour immodéré des plaisirs. Les pirates du Nord, qui longtemps avaienlrespecté les côtes d'Angleterre, s'aperçurent bientôt da la situation fâcheuse du royaume. Les déprédations du dernier siècle se renouvelèrent avec plus de succès encore, et, comme si le Ciel eût conspiré avec les hommes pour venger le meurtre d'Édouard, les horreurs d'une invasion s'aggravèrent par plusieurs années de famine, par une maladie contagieuse parmi les bestiaux
> Adam, 1. 2, c. 18 et seqq. Baron., aun. 980.
et une dyssenterie fatale à l'espèce humaine. Il serait difficile de citer une époque, dans l'histoire d'Angleterre, où la nation ait été frappée d'autant de calamités que sous le règne prolongé d'Éthelred.
Les premiers Danois qui firent des incursions dans le pays furent congédiés à prix d'argent, ce qui en attiraun plus grand nombre d'autres, qu'il fallait payer toujours plus cher. Suénon de Danemark y fit jusqu'<à trois descentes, plus terribles l'une que l'autre. Une exécrable mesure d'Éthelred donna lieuàceredoublementde cruauté. L'an 1002, le 13 novembre, Éthelred fit massacrer tous les Danois qui se trouvaient en Angleterre. Le même jour, à la même heure, dans toutes les provinces, les victimes, qui n'en avaient pas le moindre soupçon, furent assaillies par la populace, avec leurs femmes et leurs familles. L'horreur du meurtre fut en plusieurs lieux aggravée par tous les outi-ages et toute la barbarie que peut inspirer la haine nationale. A Londres on chercha des refuges dans les églises, et le massacre se fit aupieddesautels. Gunhilda, sœurdeSuénon, quiavaitembrassé le Christianismeetépoufé Palig, Normand naturalisé, fut la plus illustre des victimes. Édric, favori du roi, mais qui le trahissait, fit mourir les enfants et le mari de Gunhilda sous les yeux de cette malheureuse, avant de la faire mourir ellemême. Voilà surtout ce qui redoubla les ravages de Suénon. Sa dernière expédition en Angleterre fut en l'an 1013. Le résultaten fut qu'Éthelred, désespérant de sa cause, se sauva secrètement en Nor mandie, et que '^^énon fut reconnu roi d'Angleterre *.
Aumilieu de ces sanglantes invasions saint Elphége, archevêque de Cantorbéry, souffrit un cruel et glorieux martyre. Il était né vers l'an 955, de très-noble race. Ses parents, admirant son intelligence et sa piété, l'appliquèrent à l'étude des sciences et de la religion; mais le jeune Elphége ramenait toute l'étude de la philosophie à aimer Dieu ; le connaître, lui obéir, se soumettre à son joug fut tout son désir. Touché de l'Esprit d'en haut, négligeant l'héritage de son père, ou-
> Lingard, t. 1.
(Do 991 à 1024
bliant la douleur de sa mère qui l'aimait uniquement, il quitta le monde, prit l'habit monastique dans le monastère de Derhirst, et y passa quelques années dans la pratique de toutes les vertus. Souhaitant mener une vie plus parfaite, il se retira dans une cellule à Bath, où il affligeait son corps par des jeûnes et des macérations incroyables. En peu de temps une foule d'hommes nobles vinrent le consulter de toutes parts touchant le salut de leur âme. Enfin il se forma autour de sa cellule un monastère. Il reprenait avec force ceux qui quittaient l'habit du siècle sans en quitter la vie, disant que c'était un gros mensonge de professer ainsi par le costume le contraire de ce qu'on avait dans le cœur. Après la mort de saint Éthelwold, arrivée en 984, il fut ordonné évêquede Winchester par saint Dunstan, comme il a été rapporté, et se rendit recommandable par toutes sortes de vertus. L'hiver, par le plus grand froid, il selevaitla nuit, nu-pieds, en simple tunique, et sortait dehors pour prier; quelquefois il se mettait dans la rivière jusqu'à laceinture pendant sa prière. Il ne mangeait jamais de chair s'il n'était pas malade. Il avait un si grand soin des pauvres qu'ilne souffrait point qu'aucun de son diocèse mendiât publiquement, ni qu'aucun pauvre étranger en sortit les mains vides, et, quand les autres fonds lui manquaient, il leur faisait distribuer le trésor de l'église.
Saint Dunstan, se voyant près de sa fin, pria Dieu instamment de lui donner Elphége pour successeur, et il l'obtint; car, après saint Dunstan, Éthelgar fut archevêque de ' Cantorbéry pendant un an ; puis, en 989, ' Siiic, auparavant évôque de Wilton, et, ' en 996, Alfric, qui lui avait succédé en ce siège, lui succéda aussi dans celui de Cantorbéry. Il le tint dix ans, et il est loué nonseulement pour sa vertu, mais pour sa doctrine. On rapporte, en particulier, qu'il fit nu-pieds le voyage de Rome, pour recevoir le pallium desmains du Pape. Il composa une grammaire et un dictionnaire, et traduisit en saxon, c'est-à-dire en anglais de son temps, les premiers livres de l'Écriture et quelques autres ouvrages. Il en composa aussi plusieurs en celte langue, entre autres
une histoire de son Église et cent quatrevingts sermons. Nous avons entre les conciles une lettre d'Alfric à un évêque nommé Wulfin, avec un modèle d'instruction pour son clergé. Il insiste principalement sur l'obligation de la continence. Il rappelle le canon de Nicée, qui défend, sous peine de déposition, à l'évôque, au prêtre, au diacre, d'avoir dans leur maison aucune femme, si ce n'est leur mère, leur sœur ou leur tante. « Écoutez bien ce canon, ajoute-t-il, vous qui avez introduit une coutume contraire, comme s'il n'y avait point de péril pour le prêtre à vivre d'une manière conjugale. » Vous dites que vous ne pouvez pas vous passer des servicesd'une femme ; comment donc tant de saints personnages s'en sont-ils passés ? On dit encore : « Mais Pierre a eu une femme. » Oui, avant de s'être attaché au Christ; il la quitta ensuite, et, avec elle, toutes les choses du monde. Dans l'Ancien Testament le pontife devait épouser une vierge, parce que le sacerdoce était attaché à une seule familleetqu'ilne pouvaity avoir aucun pontife d'une autre. Cependant il ne pouvait épouser qu'une femme, qui devait n'être ni veuve ni répudiée, mais une vierge. Lesprôtres pouvaient alors avoir des femmes, parce qu'ils ne célébraient point la messe, n'administraient point la sainte Eucharistie aux hommes, mais immolaient des animaux suivant l'ancien usage, jusqu'à ce que le Christ consacrât la sainte Eucharistie avant sa passion et instituât la messe, qui subsiste depuis par les prêtres. » Le clergé anglican du dixneuvième siècle ferait bien de méditer ces paroles d'un évêque anglais du neuvième et du dixième. Alfric mourut l'an 1006, et il est compté entre les saints par quelques auteurs *.
Ce futdonc après sa mort que saint Elphége, ayant gouverné vingt-deux ans l'Église de Winchester, fut transféré à l'Église de Cantorbéry, à l'âge de cinquante-deux ans. Il entreprit aussitôt le voyage de Rome, pour recevoir le pallium. A l'entrée de l'Italie, comme il passait la nuit dans une petite ville, les habilants,quine le connaissaient pas, enfoncè-
« Acia SS. Ord. Bened., sect. 6, p. (il. Acta SS., 28 auût.
de l'ère chr.J
rent la maison, le dépouillèrent de tous ses biens et le forcèrent de s'en aller. A peine en fut-il à quelque distance que toute la ville fut en alarme : le feu prenait de toutes parts d'une manière effrayante. Les habitants, consternés, coururentaprèslesaint, confessèrent leur faute et implorèrent leur pardon. Saint Eiphége revint aussitôt, pria pour eux, et l'incendie s'arrêta. Alors tout le monde lui donna mille bénédictions et lui offrit des présents. 11 répondit : « Gardez ce qui est à vous et rendeznous ce qui esta nous; seulement, à l'avenir, soyez plus charitables envers les étrangers. » Arrivé à Rome, il connut par révélation la mort de Kenulf, son successeur dans le siège de Winchester, qui avait acheté cette dignité. Quant au Pape, qui était Jean XVIII, il conçut une si grande affection pour saint Eiphége qu'il lui mitau cousa propre étole et l'honora devant tout le sénat romain.
A son retour en Angleterre le roi Éthelred, par son conseil et par celui de Wulstan, archevêque d'York, convoqua un concile en un lieu nommé Enham, où tous les évêques et \es seigneurs anglais furent appelés, et on y fît trente-deux canons pour la réformation des mœurs et de la discipline, particulièrement des moines et des religieuses. Des prêtres méprisaient tellement les canons que quelques-uns avaient deux femmes ou plus et en changeaient sans scrupule, et cet abus avait passé en coutume; le concile ordonne de les quitter, promettant que ceux qui garderont fidèlement la continence seront traités comme les nobles. Ce désordre scandaleux, qui en suppose beaucoup d'autres, ne justifie que trop les terribles calamités que la Providence faisait peser sur l'Angleterre. On ordonne ensuite d'abolir les superstitions païennes et de chasser du pays les devins, les enchanteurs et les sorcières. Défense de vendre un chrétien pour l'envoyer hors du pays, principalement chez les infidèles. Défense de se marier dans le sixième degré de parenté ou du vivant de la première femme. On recommande de payer toutes les redevances dues à l'Église, particulièrement le denier de saint Pierre; d'observerlesfôteset le jeûnedu vendredi ; de se confesser souvent et de communier au moins trois fois l'année. Les amendes
des crimes contre Dieu, quoique décernées par le juge séculier, sont appliquées à l'Église ».
Mais quelque chose de plus puissant que tousles règlements de discipline pourapaiscr la colère de Dieu et rappeler le clergé à la sainteté de ses devoirs, c'était la sainte vie, c'était l'ardente charité de l'archevêque Eiphége. Au milieu de ces invasions et de ces ravages que nous avons vus, il allait parmi les troupes ennemies, rachetait les captifs, nourrissait le peuple réduit à la famine. 11 fit plus; il entreprit de convertir les ennemis eux-mêmes; il leur parla de Dieu, d'une autre vie, de Jésus-Christ, le juge des vivants et des morts ; il leur reprocha leurs crimes. Ce qui est plus merveilleux, il en convertit un grand nombre, les uns païens, les autres apostats, qui dès lors devenaient plus humains.Ceux qui demeurèrent idolâtres en furent tellement irrités qu'ils cherchaient à le faire mourir. L'état calamiteux de l'Angleterre leur en offrit une occasion inattendue.
Le roi était incapable, les nobles désunis, en défiance les uns des autres, et, de fait, il y avait parmi eux plus d'un traître. Édric, le plus puissant de tous et qui dominait le roi Éthelred, était d'intelligence avec les Danois. Son frère, abusant de son crédit, ne mettant point de bornes à ses violences et à ses débauches, fut tué par la noblesse de Cantorbéry. Édric demanda vengeance ; le roi répondit qu'on n'avait fait que justice. Aussitôt Édric appelle les Danois à son secours et vient assiéger Cantorbéry. Les Danois idolâtres en voulaientsurtoutausaintarchevêque; le traître Édric,à la noblesse; tous, à la ville entière. A l'approche de l'ennemi toute la noblesse supplia le saint pasteur de se retirer, sa vie étant la dernière espérance de son peuple. Le bon pasteur protesta qu'il n'abandonnerait point son troupeau dans une occasion où il avait besoin de sa présence plus que jamais et qu'il était prêt à donner sa vie pour ses brebis. Les nobles se retirèrent, les unsd'un côté, les autres de l'autre ; le saint archevêque resta seul avec le clergé et le peuple. La ville résista vingt jours. Un traître met le feu
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à plusieursmaisons ; les habitants quittent les remparts pour sauver leurs familles du milieu des flammes ; les ennemis profitent de ce moment pour forcer les portes de la ville, qui est prise. Tout passe par le fer et par le feu ; on n'épargneni âge ni sexe ; les petits enfants, arrachés du sein de leur mère, sont reçus sur les pointes des lances ou éciasés sous les roues des chariots. Les Anglais qui suivaient le traître Édric se montraient plus cruels que les Danois. Tout à coup saint Elphége, s'échappant des mains de ses moines, qui le retenaient dans l'église, accourt au milieu des morts et des mourants, et, se présentant aux ennemis, s'écrie : « Épargnez ! épargnez ! Si vous êtes des hommes, épargnez au moins l'âge de l'innocence ; il n'y a point de gloire à massacrer des enfants à la mamelle. S'il vous faut une victime, voici le pasteur de tous. D'ailleurs c'est moi qui vous ai enlevé beaucoup de compagnons d'armes,enles convertissant; moiqui vous ai tant de fois reproclié vos crimes; moi qui ai nourri, vêtu, racheté ceux que vous teniez captifs. » Aussitôt ils se jettent sur lui en foule, lui serrentla gorge pour l'empêcher d'en dire davantage, lui lient les mains, lui déchirent le visage de leurs ongles, lui donnent dans les côtes des coups de poing et de pied, le traînent ainsi garrotté vers la cathédrale, pour être témoin de sa ruine. Les moines, le clergé, une foule d'habitants s'y étaient réfugiés; ils espéraient que la sainteté du lieu réprimerait la fureur des Danois, ou que la force de sa situation leur donnerait le temps de revenir à des sentiments d'humanité. Vain espoir ! les Barbares élèvent une pile de bois sec autour des murailleset y mettent le feu avec des hurlements de joie ; les llammesmontent jusqu'aux toits; les poutres qui s'écroulent avec le plomb fondu forcent les réfugiés à quitter leur asile. A mesure qu'ils paraissent ils sont massacrés sous les yeux de l'archevêque. Ils n'en épargnèrent qu'un sur dix, en sorte qu'il ne resta que quatre moines et quatre-vingts hommes séculiers.Sept mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avaient péri dans le sac de la ville.
Les ennemis tinrent saint Elphége sept mois dans une ûu*jitc prison, espérant que,
pour se racheter, il leur abandonnerait les terres que son Église possédait en différentes parties de l'Angleterre. Cependant la maladie se mit dans leurs troupes, et en peu de temps il en mourut deux mille avec de grandes douleurs d'entrailles. Les chrétiens leur remontrèrent que c'était une punition divine, et que, pour y échapper, ilsdevaientreconnaîlre leur faute et en demander pardon àl'évêque. Ils n'en firent rien d'abord, pensant que c'était le hasard ; mais commechaque jour il mourait dix, vingt, etplus, deceux quiavaient menacé le pontife de mort, ils vinrent enfin tous, bien malgré eux, lui demander pardon et le supplier de prier pour eux. Ils le tirèrent honorablement de prison, le portant sur une litière. C'était le jeudi saint. Il leur dit : « Quoique vous ne méritiez point de grâce, nous devons imiter l'exemple du Sauveur, qui, en ce jour-ci même, lava les pieds même au disciple qui allait le trahir, releva, après les avoir terrassés, ceux qui venaient le prendre, et pria pour ceux qui l'avaient crucifié. » Ayant ainsi parlé, il bénit du pain, dont il leur donna à manger à tous, et ils furent délivrés de cette calamité. Voyant, après trois jours, qu'il ne mourait plus personne, ils lui envoyèrent quatre chefs pourle remercier de la grâce qu'il leur avait faite ; mais ils ajoutèrent que, s'il voulait jouir de la vie et de la liberté, il leur payât trois mille livres d'argent pesant, et que, de plus, il s'engageât à persuader au roi de leur en payer encore dix mille. Il leur répondit que leur demande n'était pas juste, qu'il n'était pas juste de lui demander ce qui était devenu la proie des flammes ou des ravisseurs, a Que si, pour assouvir votre cupidité, vous pensezquejedépouillerai les terres de l'Église et que je conseillerai au roi une chose déshonorante pour la patrie, vous vous trompez ; il n'est pas d'un chrétien de livrer la chair des chrétiens à la dent des païens. »
Ses amis le prièrent de parjer plus doucement et d'envoyer un écrit' scellé de son sceau pour ramasser de toutes parts ce qui restait encore à l'église, afin de payer sa rançon ; mais lui, qui avait toujours été le père des pauvres et le défenseur de la patrie, rejeta leur conseil avec indignation et dit : « Si vous pouviez me persuader cette bassesse il
du ]'èn chr.l
n'y aurait point de cri me que vous ne pussiez me persuader. J'aime mieux mourir que d'aclieler la vie à ce prix. Pourrait-on jamais rien dire de plus indigne, si ce n'est qu'Elpliége, dans sa vieillesse, apprit à être cruel, lui qui, depuis son enfance, s'était distingué par samiséricorde ? Avez-vous oublié le saint martyr Laurent, qui cacha les trésors de l'Eglise pour les dérober au persécuteur ? Lui donnait aux pauvres, et moi j'irais leur prendre ! Voyez quelle impiété il y a dans ce qui vous paraissait si sage 1 »
Les Danois, ayant appris cette réponse du saint pontife, le lièrent de nouveau etlui donnèrent laquestion,avec des tourments inouïs, le propre jour de Pâques, 13 avril 1012. Puis ils le remirent dans une prison où il eut encore beaucoup à souffrir ; mais il y fut en même temps consolé et fortifié par l'apparition d'un ange et de son prédécesseur saint Dunstan. Le samedi suivant les Danois le tirèrent de prison, et, l'ayant mis sur un cheval, le menèrent avec une troupe de gens armés pour le juger. Ils lui dirent : « Payenous l'or que nous demandons si tu ne veux être aujourd'hui donné en spectacle au monde. » II répondit : «Je vous propose l'or de la sagesse, qui est de quitter votre superstition, et de vous convertir au vrai Dieu. Si vous vous obstinez à mépriser mon conseil vous périrez plus malheureusement queSodomeetneprendrezpointracineence pays. »
Alors ils se jetèrent sur lui, l'abattirent à terre.le frappant du dos de leurs haches.l'accablaut de pierres, d'ossements et de tètes de bœufs. Il se mit à genoux et pria pour eux ; puis, étant tombé, il se releva et recommanda son Église au bon Pasteur. Enfin un Danois, qu'il avait confirmé la veille, par une compassion barl)are, pour l'empêcher de languir davantage, lui donna sur la tête un coup de hathe dont il mouiut. G'élait le samedi de la semaine de Pâques, 19 avril
Les chefs des Danois voulaient faire jeter son corps dans la rivière ; mais ceux qu'il avait convertis, etqui étaient en grand nombre, vinrent le revendiquer les armes à la main, et il fit plusieurs miracles. Les habitants de Londres, l'ayant appiis, le rachetè-
rent pour une grossesomme d'argent et l'enterrèrent chez eux ; mais, Jix ans après, il fut transporté à Cantorbéry. Tous ceux qui avaient pris part à sa mort périrent misérablement, comme ill'avait prédit. Ces mêmes Danois s'élant remis à la mer, cent soixante deleurs navires furentsubmergés parla tempête; les équipages de soixante-cinq autres, jetés sur des côtes étrangères, furent massacrés comme pirates ; Turchil, le chef de toute l'expédition, étant de retour en Danemark avec six navires seulement, y fut tué par la populace. L'Église honore saint Elphége le 19 avril *.
Au milieu de ces calamités publiques ce saint eut, dans l'ordre monastique, des imitateurs de sa charité, entre autres Léofric, dixième abbé de Saint-Alban. Le projet favori de ses prédécesseurs avait été d'élever une église dont la magnificence répondît à la dignité de l'abbaye. Tout était prêt, la place nettoyée, les richesses nécessaires accumulées dans le trésor. Léofric, devenu abbé jeune encore, se réjouissait de mettre la main à l'œuvre. L'invasion des Danois, la famine surviennent; Léofric ouvre les portes du monastère à tous les malheureux, les richesses du trésor sont prodiguées à leur soulagement ; il fait fondre la vaisselle réservée à sa table, et, pour dernière ressource, il vend les ornements précieux destinés à l'usage et à la décoration de l'Église. Quelques moines en murmurant, Léofric répondit avec douceur qu'il fallait préférer les temples vivants de Dieu à ses temples inanimés, et que le soutien des premiers était un devoir plus important que la décoration des derniers *.
Un autre imitateur de saint Elphége fut l'abbé Godric. En 1005 il fut nommé abbé de Croyland ; dans cette même année, et dans les sept autres qui la suivent, les taxes levées sur le monastère par le roi Élhelred, par le comte et les officiers inférieurs, montèrent à la somme annuelle de quatre cents marcs. En 1013 Suénon pilla toutes les fermes du monastère ; dans le même temps une foule d'indigènes, fuyant l'épée des Barbares, cherchèrent un asile à Croyland. Le bon vieillard
1 Aeta SS., 19 avril. Acla SS. Ord. S. Bened., sect. 6. — 2 Liiigaid, Auliq. del'E'jl, aiiglo sax.,p. 1S4.
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les reçut à bras ouverts, les consola dans leur malheur et s'engagea à les garder aussi longtemps que ses ressources le permettraient. Il réserva le chœur et les cloîtres pour ses propres moines et ceux du voisinage; il assigna aux ecclésiastiques réfugiés la nef de Téglise pour leur résidence ; il logea les laïques dans les autres appartements de l'abbaye, et plaça les femmes et les enfants dans des bâtiments temporaires élevés à la hâte dans le cimetière. La charité de Godric éveilla la cupidité de Suénon. En menaçant de raser le monastère il ordonna à l'abbé de porter mille marcs à Lincoln, à un jour désigné, et, non content de cette somme, il lui en extorqua mille autres dans les trois mois suivants. A peïne avait-on satisfait à ces demandes que les officiers d'Éthelred parurent ; ils accusèrent Godric d'être l'allié deSuénon. On voulut considérer comme une trahison le payement de la somme qu'on lui avait enlevée par violence, et il futcontraintd'envoyer au roi deux mille marcs pour recouvrer la faveur royale. Pour se garantir contre des exactions nouvelles Godric donna pour cent ans une terre de l'abbaye à un seigneur puissant du voisinage, à condition qu'il serait le défenseur de l'abbaye et la protégerait de son épée contre toute demande injuste. Croyland jouit de la paix tant que ce seigneur vécut ; mais ses descendants retinrent injustement la propriété cédée et l'abbaye la perdit sans retour
En 1014 nous avons vu le Danois Suénon maître de l'Angleterre. Au mois de janvier Éthelred s'était réfugié en Normandie, auprès du duc Richard, dont il avait épousé en secondes noces la fille Emma. Au mois de février Suénon mourut subitement ; Éthelred fut rappelé; il revint au milieu du carême, fut reçu avec enthousiasme, leva promptement une armée pour combattre le Danois Canut, fils et successeur deSuénon. Il y eut, pendant trois ans, uneguerre acharnée, avec des alternatives de succèsetde revers. Éthelred suivait toujours le même système cruel d'égorger tous les habitants d'origine danoise; Canut, de son côté, usa de terribles
■ Ingulfc, iinn. 1010. cing., Jn^t'^., etc.
représailles. Éthelred mourut au mois d'avril 1016 ; son fils Edmond, qui lui succéda, livra contre Canut cinq batailles sanglantes dans l'espace de sept mois. On allait en venir à une sixième lorsque les capitaines des deux armées forcèrent les deux rois à s'entendre. Ils se partagèrent alors l'Angleterre : Canut eut le nord de la Tamise, Edmond le sud. Dans le mois qui suivit cette pacification Edmond mourut subitement oufut tué, laissant deux fils en bas âge, Édouard et Edmond. Canut, reconnu roi de toute l'Angleterre, épousa leur aïeule Emma et les envoya tous deux en Suède, à son frère utérin, le roi saint Olaiis, d'où ils furent envoyés à la cour de saint Étienne, roi de Hongrie. Ce prince reçut les orphelins avec tendresse et les fit élever et instruire comme ses propres enfants. Edmond mourut dans sa jeunesse; nous verrons son frère revenir en Angleterre et y régner avec gloire sous le nom de saint Édouard le Confesseur.
Canut, quoique baptisé dans son enfance, connaissait et suivait fort peu jusqu'alors les doctrines du Christianisme; mais, dès qu'il fut assis sur le trône de l'Angleterre, les préceptes de la religion adoucirent la férocité de son caractère, et ce cruel roi de la mer devint insensiblement un monarque juste et bienfaisant. Il déplorait souvent l'effusion du sang, plaignait la misère qui avait été pour les indigènes la conséquence de sa rapacité et de celle de son père, et regardait comme Un devoir de compenser tant de souffrances par un règne paisible et équitable. Il les traita toujours avec une attention marquée, les protégea contre l'insolence de ses favoris danois, plaça les deux nations sur le pied de l'égalité, et les admit indistinctement aux emplois de confiance et de fortune. Il érigea une magnifique église à Assington, théâtre de sa dernière victoire, et fit relever de leurs ruines les édifices religieux qui avaient souffert pendant la dernière invasion. L'abbaye de Saint-Edmond, triste monument de la cruauté de ses pères, devint, par ses donations et pour des siècles, l'établissement monastique le plus riche du royaume. Dans une assemblée nationale tenue à Oxford il confirma lesloisd'Edgar.etengagoalesseigneurs
de l'ère chr.]
anglaise! danois à oublier de part et d'autre toutes les anciennes offenses et à se promettre pour l'avenir une amitié mutuelle. Il fit établir par une autre assemblée, à Winchester, un code de lois basé sur les ordonnances des premiers rois, avec les additions et les changements qu'exigeait l'état présent de la société. Le roi y exhortait tous les ministres de la justice à être vigilants dans la recherche et la punition des crimes, mais avares de la vie des hommes; à user d'indulgence envers le repentir, mais à sévir avec rigueur contre le coupable endurci; à considérer le faible et l'indigent comme dignes de pitié, le riciie et le puissant comme méritant toute la sévérité de la loi ; car les premiers sont souvent induits à commettre des fautes par deux causes que les seconds ne peuvent donner pour excuse, l'oppression et le besoin. Il blâmait et prohibait l'usage de vendre des chrétiens dans les pays étrangers. L'incorporation des Danois parmi les Anglais ayant encore introduit dans l'île des rites du paganisme. Canut défendit le culte des dieux païens, du soleil ou delalune, du feu ou de l'eau, des pierres ou des fontaines, des forêts ou des arbres. Il punissait ceux qui se mêlaient de sorcellerie. En même temps, pour soulager ses peuples des charges féodales, il abolit entièrement la coutume de lui fournir des provisions gratuites, défendit à ses officiers d'en enlever pour son usage et commanda à ses baillis d'entretenir sa table du produit de ses propres fermes.
Comme Canut régnait sur plusieurs pays maritimes, ses flatteurs allaient lui redisant qu'il commandait à la terre et à la mer. Un jour donc, s'étant assis sur la plage de Southampton, il commanda à la mer de respecter son souverain; mais le flux de la marée l'obligea bientôt à se retirer. Alors, se tournant vers ses adulateurs : « Voyez, dit-il, comme la mer m'écoute ! Apprenez que Celui-là seul est tout-puissant à qui l'Océan a obéi quand il a dit : Tu viendrasjusqu'ici, et tu n'iras pag plus loin. » Frappé lui-même de cette pensée, le roi, de retour à Winchester, prit sa couronne, la plaça sur le grand crucifix de la cathédrale et ne la porta plus, depuis ce jour, même dans les cérémonies publiques, vu
Quoique Canut résidât ordinairement en Angleterre il visitait souvent le Danemark. II se faisait accompagner d'une flotte anglaise et menait avec lui un grand nombre d'évêques pour instruire et civihser ses compatriotes. Il plaça entre autres l'évêque Bernard dans la Scanie, Gerbrand dans la Sélande et Rainer dans la Fionie. Voilà comment ces terribles révolutions du Danemark et de l'Angleterre, qui semblaient devoir anéantir le Christianisme dans ces deux pays, le ranimèrent et l'affermirent dans l'un et dans l'autre *.
En Espagne les chrétiens, toujours en lutte avec les mahométans, éprouvèrent d'éclatants revers, qu'ils rachetèrent par une victoire plus éclatante encore. Le roi Bermond ou Bermude II gouvernait le royaume de Léon depuis l'an 982. Il avait commencé son règne par recommander l'observation des lois anciennes, particulièrement des lois ecclésiastiques et des décrets des Pontifes romains ; mais il ne soutint pas toujours ces beaux commencements. Il fit arrêter sans sujet Goudesque, évêque d'Oviédo, et le tint en prison trois ans. On attribua à cette injustice une grande sécheresse qui survint t qui attira la famine. Le roi, en étant touché, délivra l'évêque, et la pluie vint aussitôt. Bermond écouta aussi les rapports de trois serfs de l'Église de Corapostelle, qui accusèrent leur évêque Adolphe d'un crime abominable. Le roi le fit exposer à un taureau furieux ; mais trois historiens d'Espagne rapportent qu'il laissa ses cornes entre les mains de l'évêque *. Ce roi quitta sa femme légitime pour en épouser une autre, et, de plus, entretenails deux concubines qui étaient sœurs. Aussi regarda-t-on comme la punition de ces scandales l'irruption des mahométans dans ses États, sous la conduite d'Almansor, premier ministre d'Issem, prince fainéant qui régnait à Cordoue.
Almansor était accompagné de quelques . comtes que le roi Bermond avait exilés. Sur la nouvelle de sa marche on enleva les reliques de Léon et d'Astorga, et même les corps des rois qui étaient ensevelis, pour les met-
» Hunt., 209. West., 209. Lingard, t. 1. — « Baron.* ann. 985.
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tre en sûreté. Almansor assiégea Léon près d'un an, la prit et en abattit les portes et les tours. Il prit également Astorga et plusieurs autres villes, enleva tous les trésors des églises et pilla entre autres celle de Saint-Jacques. Enfin, pendant douze ans qu'il fit la guerre aux chrétiens, il les mit plus bas qu'ils n'avaient été depuis le temps du roi Rodrigue et l'entrée des Arabes. Enfin, l'an 998, le roi Bermond pria Garcia, roi de Navarre, et Garcia, comte de Castille, d'oublier les injures passées et de venir à son secours contre leur ennemi commun. Ces trois princes, ayant réuni leurs forces, gagnèrent contre les Arabes une des batailles les plus mémorables. Au dire de leurs propres historiens les infidèles y perdirent soixante-dix mille fantassins et quarante raille cavaliers. Almansor en mourut de chagrin l'an 1002. Le roi Bermond, qui s'était fait porter en litière à la bataille, parce qu'il était malade de la goutte, mourut de cette maladie l'année suivante (999), laissant pour successeur son fils Alphonse V, âgé de cinq ans, qui en régna vingt-neuf
Du temps de Bermond ou Bermude II l'évêque de Léon était Froïlan, illustre par sa sainteté. Il naquit à Lugo, en Galice, où sa mère Froïla est honorée comme sainte. Dès l'âge de dix-huit ans il se retira dans un désert; mais, plusieurs disciples s'étant attachés à lui, il fonda un monastère où saint Attilan fut prieur sous lui. Celui-ci, né à Tarragone, de parents nobles, vers l'an 939, les quitta dès l'âge de quinze ans pour entrer dans un monastère, d'où il sortit quelque temps après, attiré par la réputation de saint Froïlan. Le roi Ramire III lit venir Froïlan à Léon et lui donna beaucoup d'argent, avec permission de choisir tel lieu qu'il lui plairait de son royaume pour y bâtir un monastère où l'on priât Dieu pour la tranquillité de l'État, qui n'était pas moins troublé au dedans par les chrétiens rebelles que par les infidèles au dehors. Froïlan fonda donc le monastère de Tabare, puis celui de Morcruèlc, où il assembla au moins deux cents religieux; outre ces deux monastères qu'il fonda il en rétablit plusieurs autres.
* Script, rer. llispan.
L'évêque de Léon étant mort, le roi Bermond II lui donna Froïlan pour successeur, malgré sa résistance; il gouverna ce siège environ seize ans et mourut l'an 1006, le 3 octobre, jour auquel l'Espagne l'honore comme saint. En ce même temps où saint Froïlan fut fait évêque de Léon, saint Attilan, son disciple, le fut de Zamora, et l'on dit qu'ils furent sacrés ensemble le jour de la Pentecôte. Attilan quitta son siège au bout de dix ans et alla en pèlerinage par esprit de \ pénitence ; deux ans après il revint, gou- ' verna son Église encore huit ans et mourut le 5 octobre 1009, âgé de soixante-dix ans. Il est honoré comme saint par toute l'Église
Le roi Alphonse V étant venu à Léon, capitale de son royaume, a.vec la reine Elvire, son épouse, y assembla tous les évêques, les abbés et les seigneurs, le jour de la Saint-Jacques, 25 juillet 1012, et de ce concile il nous reste sept canons. Le premier porte qu'à l'avenir, dans tous les conciles, on commencera par juger les causes de l'Église. C'est que ces conciles étaient aussi des assemblées politiques, où l'on traitait des aftsires temporelles, et dans celui-ci on fit plusieurs lois civiles. «Après la cause de l'Éghse, ajoute le concile, on traitera celle du roi, puis celle des peuples. Les abbés et les moines demeureront sous la juridiction de leurs évêques, et les uns ne recevront point ceux des autres. » Le reste des canons regarde les vols faits dans les églises ou les cimetières, et les meurtres commis sur des hommes d'Église. Le roi Alphonse rebâtit et repeupla la ville de Léon, qu'Almansor et son fils Abdclmelic avaient détruite. Il rétablit les lois gothiques et en ajouta d'autres *. Après avoir régné vingtneuf ans il fut tué d'un coup de flèche dans une liataillc contre les Arabes, près de Viscu, en Portugal, et enterré à Léon, l'an 1028. Son fils Vérémond ou Bermude III lui succéda.
Vers l'an 1000 se forma parmi les mahomélans une secte nouvelle, plus monstrueuse que toutes les autres, et qui subsiste encore dans la religion, si longtemps inconnue, dos Druses. On sait que les niahométans sont généralement divisés en deux sectes qui s'ana-
1 AdaSS.^ 5 octobre. — Labbe, t. 9, p. 817. n.iron. ann. 1012.
l'ère chr.]
tliématisent Tune l'autre, sous le nom de sunnites et de schiytes. Les sunnites, qui se regardent comme les orthodoxes, admettent, avec l'Alcoran, une tradition orale et la légitimité de tous les califes qui ont succédé à Mahomet. Les schiytes ou sectaires, ainsi nommés par les sunnites, mais qui s'appellent eux-mêmes d'un nom plus honorable, le parti des justes ou de la justice, sont les partisans d'Ali, et ne reconnaissent pour légitimes califes que les descendants d'Ali et de Falime, sa première femme, fille de Mahomet. De nos jours les Persans sont schiytes et les Turcs sunnites. Mais dès les premiers temps les sunnites se divisaient eux-mêmes en deux partis au sujet de l'Alcoran, les uns soutenant qu'il était incréé, les autres qu'il était créature, et nous avons vu des califes prononcer la peine de mort, tantôt contre l'un, tantôt contre l'autre parti. Les schiytes se divisaient également en plusieurs sectes secondaires. Ces divisions religieuses augmentaient les divisions politiques, et réciproquement. En Espagne les mahométans reconnaissaient un calife oramiade ; en Afrique et en Égypte, des califes alides ou fatimites; à Bagdad, des califes abbassides. Une cause nouvelle vint encore multiplier ces divisions doctrinales : ce fut l'introduction de la philosophie grecque. Chez les chrétiens cette philosophie raisonneuse fut une occasion à l'Église d'exposer la doctrine catholique avec plus de clarté, de précision, de méthode, et de faire servir à cela celte philosophie ellemême. Chez les mahométans, oii la doctrine n'a ni vérité ni ensemble, où il n'y a point d'autorité divinement assistée pour l'enseigner et la défendre, la philosophie grecque ne pouvait que multiplier et diversifier la confusion et les divisions déjà existantes.
Tel était l'état général du mahométisme lorsque Hakem, troisième calife fatimite d'Égypte, succéda à son père Aziz-Billah, en 996, n'étant âgé que de onze ans. Il en régna vingt-cinq. Ce fut un prince méchant, impie, extravagant, fantasque et cruel. Les chrétiens d'Égypte étaient généralement unis dans la même foi et soumis à l'Église romaine Vers l'an 1003 Hakem commença
• Aeta SS., 5 juin Parerg., 4, p. 74 et «eqq.
contre eux la persécution et fit arrêter dix des principaux catchs ou secrétaires. Un des plus distingués était Abou-Nédjah, surnommé Alkébir, qui était orthodoxe. Hakem, l'ayant fait venir, lui ordonna de renoncer à la religion chrétienne, lui promettant, s'il voulait se faire musulman, de l'élever à la dignité de vizir et de lui confier l'administration de. son empire. Abou-Ncdjah demanda et obtint de Hakem le délai d'un jour pour penser au parti qu'il devait prendre. Retourné chez lui, il assembla ses amis, et, après leur avoir raconté ce qui s'était passé entre lui et Hakem, il leur dit : « Je suis prêt à donner ma vie pour le nom de Jésus-Christ. En demandant un délai jusqu'à demain je n'ai point entendu perdre du temps pour délibérer sur ce que je dois faire ; je n'ai voulu que me réserver le loisir de vous réunir autour de moi, de vous faire mes adieux et de vous instruire de mes dernières volontés. Maintenant donc, mes frères, ne cherchez point la gloire fragile et passagère de ce monde aux dépens de la gloire durable et éternelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est lui qui nous a rassasiés des biens de la terre, aujourd'hui sa miséricorde nous appelle au royaume du ciel ; fortifiez donc vos cœurs. » 11 les encouragea ainsi par ses discours et les exhorta à mourir pour le nom de Jésus-Christ. Il leur fit ce môme jour un grand festin, et, après être demeurés avec lui jusqu'au soir, ils se retirèrent chacun chez eux.
Le lendemain Abou-Nédjah se rendit chez Hakem, Le calife, le voyant entrer, lui dit : « Eh bien ! ton parti est-il pris? — Oui, seigneur, » lui répondit-il. « Quelle est ta résolution?» lui demanda encore Hakem. «C'est, lui dit Abou-Nédjah, de demeurer ferme dans ma religion. » Hakem employa d'abord les promesses et les menaces pour le vaincre ; mais, n'ayant pu réussir à l'ébranler, il ordonna qu'on lui ôtàt ses habits, qu'on l'attachât à deux pieux et qu'on le frappât. Les fouets avec lesquels on exécuta cet ordre étaient de nerfs de bœuf, (l en reçut d'abord cinq cents coups, qui mirent ses chairs en lambeaux, en sorte que le sang ruisselait de tout son corps. Hakem ayant ordonné qu'on
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portât le nombre des coups jusqu'à mille, on recommença à frapper Abou-Nédjah. Lorsqu'il en eut reçu encore trois cents il dit : J'ai soif. On cessa de le frapper, et on en instruisit Hakem, qui ordonna de lui donner à boire pourvu qu'il promît de se faire musulman. On lui présenta donc de l'eau et on l'instruisit de l'ordre de Hakem. « Reportezlui son eau, dit alors Abou-Nédjah; je n'en a'ai aucun besoin, parce que Notre-Seigneur -Jésus-Christ, le véritable Roi, m'a donné à boire. » Plusieurs de ceux qui étaient présents assurèrent avoir vu effectivement dégoutter de l'eau sur sa barbe. Après avoir prononcé ces mots il mourut. On en instruisit Hakem, qui ordonna que l'on complétât sur son cadavre les mille coups de fouet. Parmi les dix chrétiens dont nous avons parlé se trouvait aussi le reis Fahd, fils d'Ibrahim. Hakem le fit venir et l'exhorta à embrasser la religion musulmane, en lui rappelant les bienfaits dont il l'avait comblé et lui promettant d'y en ajouter de nouveaux et de le regarder comme son frère. Sur son refus persévérant il lui fit couper la tête et orcfonna que son corps fût brûlé. Sévère d'Oschmouneïn, historien du temps, dit que l'on entretint le feu pendant trois jours sous son cadavre sans pouvoir le consumer, et que sa main droite particulièrement n'éprouva aucune atteinte du feu, ce qu'il attribue à ses abondantes aumônes. « Il ne refusait, dit-il, à aucun de ceux qui lui demandaient; quelquefois même, lorsque, passant dans les rues à cheval, il rencontrait un pauvre qui soUi- «itait de lui une aumône, il portait la main à la manche avec la certitude de n'y trouver aucune monnaie; mais Dieu permettait qu'il y trouvât de quoi faire l'aumône. » Des huit autres catebs quatre succombèrent aux tourments et se firent musulmans; les quatre autres demeurèrent fermes et expirèrent sous les coups. Des quatre qui avaient apostasié un mourut la nuit suivante, et les trois autres retournèrent à ia religion chrétienne api ès la fin de la persécution
En 1005 Hakem publia une ordomiance qui enjoignait aux Juifs et aux chrétious d'a-
' Silv. de Sacy, de la Religion des Druses, 1. 1 . Vie de Uakern, p. 30i.
voir sur leurs habits des marques distinctives, qui devaient être de couleur noire, parce que cette couleur était celle des califes abbassides, et de porter des ceintures. Les chrétiens furent de plus assujettis à se servir d'étriers de bois, sans qu'il fût permis à aucun d'avoir des étriers de fer. Hakem leur ordonna encore de porter des croix d'une palme de long, et, peu après, il voulut que leur longueur fût d'une coudée, ou, suivant d'autres, d'une coudée et demie. Au lieu de croix les Juifs furent assujettis à porter à leur cou des billots de bois en forme de pelote^ pour représenter la tête de veau qu'ils avaient adorée dans le désert.
Il fit, la même année, tant pour les mahométans que pour les autres, des ordonnances non moins ridicules que tyranniques; par exemple il défendait de manger de certains légumes et de certains coquillages, parce que les califes abbassides les aimaient; de faire de la bière et d'en vendre, à cause, disait-il, que le gendre de Mahomet, Ali, ne l'aimait pas. Il défendait à tout le monde d'entrer dans les bains sans caleçon; aux femmes de paraître en public le visage découvert, même en suivant un convoi; aux pêcheurs de pêcher et de vendre du poisson sans écailles; à toutes personnes de se montrer dans les rues et les chemins après le coucher du soleil, et d'y paraître pour vendre et acheter Partout il fit briser les vases où l'on conservait le vin et le vin fut renversé dans les rues. Il ordonna de tuer les chiens, et on en tua un si grand nombre que l'on n'en rencontrait plus aucun. Il fit défense à qui que ce fût d'entrer au Caire à cheval et aux loueurs de montures d'y entrer avec leurs ânes. Il défendit aussi à toute personne de passer auprès de son palais
En 1007, tout au contraire, Hakem ordonna que les portes du Caire demeurassent ouvertes durant la nuit et que les boutiques fLisseiit pareillement ouvertes, afin que chacun pût vendre et acheter. On allumait des flambeaux aux portes des maisons et à l'entrée des bazars. Toutes les nuits le peuple se promenait dans les marchés et dans les ruos
' Silv. de Sacy, de la Religion des Druses, t. 1. Vf de Uakern, p. 308-311. —^lbid.y\>. 312 et 313.
de l'ère cln-.]
jusqu'au point du jour. Hakem lui-même, suivi de ses plus intimes officiers, se promenait durant la nuit au milieu de la foule, et tout le monde pouvait l'aborder et lui parler. L'an 1011 il fit brûler les jeux d'échecs. Il Ht assembler les pêcheurs et leur fit promettre, avec les serments les plus forts, qu'ils ne prendraient point de poissons sans écailles, sous peine, pour les contrevenants, d'avoir ;'a tête coupée. Il défendit de vendre des raisins secs, et il fut ordonné par écrit d'en empêcher l'importation. Tous les raisins secs qui se trouvaient dans les magasins des marchands furent brûlés. En quinze jours on en brûla 2,840 caisses, dont la valeur montait à 500 pièces d'or. Il fut défendu de vendre plus de quatre livres de raisins frais à la fois, d'en exprimer et d'en boire le Jus ou vin doux, et on ne permit pas d'exposer du raisin dans les marchés. Une grande quantité de raisins fut jetée dans les rues pour y être foulée aux pieds, et l'on jeta à l'eau tous les raisins qui se trouvaient en chargement sur le Nil. On arracha toutes les vignes à Djyzèh; on cueillit le raisin qui était sur les ceps et il fut jeté sous les pieds des bœufs. La même chose eut lieu dans les provinces, en conséquence des ordres de Hakem. Il lit mettre le scellé sur les magasins de miel à Djyzèh, On apporta toutes les jarres de miel sur le bord du Nil, on les brisa, et le miel fut renversé dans le fleuve ; on en brisa ainsi cinq mille cinquante et une jarres. On Jeta de même dans le Nil cinquante et une cruches de miel de dattes. Une pareille ordonnance prohiba les dattes fraîches ; on en amassa une grande quantité qui furentbrùlées
Hakem se jouait non-seulement de la propriété et de l'industrie des hommes, mais de leur vie même ; il en disposait aussi capricieusement que de leur fortune. Tantôt il faisait mourir en grand nombre les gens attachés à l'étrier, tels que palefreniers, valets de pied et autres ; tantôt sa colère tombait sur une autre classe. Ses bizarres ordonnances lui en fournissaient toujours un prétexte. Les plus grands personnages, ceux qui lui avaient rendu le plus de services, étaient
1 Vie (le Hakem, p. 355
exposés comme les autres. Un général distingué, nommé Fadhl, venait de vaincre et de comprimer une insurrection très-dangereuse; Fadhl éprouva la reconnaissance de Hakem. Étant tombé malade, il reçut deux ou trois fois la visite du calife, qui lui donna aussi de grands apanages ; mais à peine sa santé fut-elle rétablie que Hakem le fit mourir de la manière la plus cruelle. Le général étant entré un jour dans le palais comme df coutume, vit Hakem assis, ayant près de Im un enfant très-joli qu'il avait acheté cent pièces d'or. Hakem, qui tenait à la main un couteau, égorgea cet enfant, prit son foie et ses entrailles et les coupa par morceaux. Le général, saisi d'effroi, rentra chez lui, instruisit sa famille de ce qu'il venait de voir et fit son testament. Environ une heure après des gens envoyés par Hakem vinrent lui cou perla tête^
Pour la rehgion, même à l'égard des mahométans, Hakem n'était ni moins bizarre ni moins cruel. Tantôt il ordonnait qu'on prononçât tous les Jours, qu'on écrivît même sur les murailles des maisons des malédictions et des anathèmes contre les adversaires d'Ali ; tantôt il ordonnait de les effacer toutes et de n'en plus prononcer une seule, permettant aux sunnites d'exercer librement leur culte et même de tenir des écoles publiques; tantôt il revenait à ses premières ordonnances, et presque toujours les contrevenants étaient punis de mort.
Ceux qui eurent le plus à souffrir de cette humeur bizarre et cruelle de Hakem furent les chrétiens. L'an 1009 il commença contre eux unepersécution générale; il ordonna, ou plutôtilavait déjà ordonné précédemment de détruire l'église de la Résurrection à Jérusalem ; il fit emprisonner et tourmenter cruellement Zacharie, patriarche d'Alexandrie; il y eut ordre de détruire toutes les églises et tous les monastères de l'Egypte. Cette persécution alla croissant jusqu'en 10l3, où Hakem permit aux chrétiens et aux Juifs qui ne voulaient pas embrasser le mahométisme de se retirer avec leur bien sur les terres des Grecs ou dans la Nubie et l'Abyssinie.
» Vie de Hakem, p. 327 et SÎS.
L'année suivante (1014) Hakem défendit aux femmes de sortir dans les rues, de jour comme de nuit ; les bains destinés aux femmes furent fermés. Il fut défendu aux cordonniers de leur faire des souliers, en sorte que leurs boutiques demeurèrent sans usage. De plus il fut interdit aux femmes de regarder parles portes ou par les fenêtres, ou de dessus les terrasses des maisons. Cet état de contrainte dura pour elles jusqu'à sa mort, c'està-direseptansetseptmois, etplusieurs, ayant contrevenu à cette loi, furent mises à mort. En voici un exemple : Hakem, passant un jour auprès des bains nommés les Bains d'or, enlendit du bruit dans l'intérieur; il s'informa d'où provenait ce bruit, et, ayant appris qu'il y avait des femmes dans ces bains, il ordonna qu'on en murât toutes les issues, en sorte que toutes celles qui s'y trouvèrenly périrent. Tel était ce calife ou ce pape des musulmans.
Toutefois de l'an 1017 à l'an 1020 il parut tout autre ; il rendit aux Juifs et aux cbrétiens une pleine liberté de conscience; il accorda même aux apostats la permission de retourner au Christianisme. Six raille de ces malheureux abjurèrent le mahométisme et revinrent à l'Église dans l'espace de sept jours. Le patriarche Zacharie sortit de prison, eut une entrevue avec Hakem, qui, satisfait de ses discours, lui donna une grande ordonnance contenant la permission d'ouvrir les églises dans tous ses États et de reconstruire celles qui avaient été détruites. Il fut ordonné de restituer aux chrétiens les colonnes, les briques, les pierres et le bois qui avaient été pris lors de la démolition ; toutes les terres et les jardins appartenant aux églises dans toute l'étendue des Élats de Hakem leur furent rendus. Parla même ordonnance il dispensa ies chrétiens de porter sur leurs habits les marques distinctives auxquelles ils étaient assujettis, ainsi que leurs croix, et il leur permit de sonner les cloches dans toutes leurs églises, suivant leur coutume
Quelle était donc la cause secrète de ce changement, de cette tolérance surprenante dans un pareil despote? En voici le mystère. Depuis plusieurs années il tenait dans le
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palais de Hakem et ailleurs des assemblées secrètes où il y avait des adeptes, des initiés et une doctrine occulte. C'était une nouvelle religion, et cette nouvelle religion consistait à croire et à enseigner que Hakem était dieu. Un Persan, nommé Darazi, fut le premier qui se mit à enseigner publiquement que Hakem était le dieu créateur de l'univers et à inviter le peuple à embrasser cette doctrine. Il composa un livre dans lequel il disait que l'âme d'Adam avait passé dans Ali, que l'âme d'Ali avait passé danslesancêtresde Hakem, et s'était enfin arrêtée dans ce prince. H s'empara ainsi de l'esprit de Hakem, qui l'admit auprès de lui, lui abandonna la conduite des affaires et l'éleva au rang le plus éminent, en sorte que les vizirs, les commandants des troupes et les serviteurs du prince étaient obligés de lui faire la cour et n'obtenaient aucune décision du souverain que par son entremise. Le but de Hakem était de les accoutumer à une soumission aveugle envers ce Darazi. Celui-ci fit paraître le livre qu'il avait composé et le lut dans une mosquée du Caire. Le peuple, l'ayant entendu, en fut très-choqué et se jeta sur lui pour le tuer ; mais il s'enfuit dans la Syrie. Hakem n'osa pas prendre ouvertement le parti de l'imposteur; mais il lui fit passer secrètement de l'argent et lui lit dire de répandre sa doctrine dans les montagnes, où il trouverait un peuple grossier cl disposé à adopter les nouveautés. Darazi vint donc dans les montagnes eties vallées du Lij ban. Il lut son livre aux habitants de cette j contrée, les invita à reconnaître Hakem pour I dieu, leur distribua de l'argent, leur insinua le dogme de la métempsycose, leur permi l'usage du vin et la fornication, et leur abandonna les biens et la vie de ceux qui refuseraient d'embrasser leur croyance. Tel fut le commencement, et tel est le fond, si longtemps inconnu, de la religion des Druses *.
Darazi ne fut pas le seul qui se chargea de faire reconnaître la divinité de Hakem ; un autre imposteur entreprit de faire valoir ses prétentions, et le fit, à ce qu'il paraît, avec plus de succès. C'est celui que les Druses regardent encore aujourd'hui comnio l'auteur
• Vie de Hakem, p. m,
» Vie deHakeiHy p. 384.
de l'ère chr.]
de leur système religieux. C'était encore un Persan, nommé Hamza. Il enseignait que Ilakem était la Divinité personnifiée, et que lui,Hamza,élait son intelligence primordiale'. Il avait donc douze apôtres et plusieurs auli es disciples, qu'il envoya en mission dans l'Egypte et ses dépendances, et dans la Syi ie. Pour gagner les Juifs ces émissaires parlaient mal des chrétiens et des musulmans ignorants ; ils disaient que Jésus n'était pas le vrai Messie, mais qu'il était encore à venir, insinuant peu à peu que c'était Hakem. Pour gagner les chrétiens, ils parlaient mal des Juifs et des musulmans sans distinction, faisaient profession du symbole chrétien, mais en donnaient la vraie interprétation allégorique, disant que les chrétiens avaient méconnu le Paraclet et que le Paraclet allait venir ; c'était encore Hakem. Voilà pourquoi ce tyran finit par se montrer plus tolérant envers les Juifs et les chrétiens ; c'était un moyen politique pour les séduire et se faire adorer lui-môme à la place de Dieu et de son Christ.
On s'étonnera qu'une impiété pareille ait pu entrer dans la tête d'un homme. Huit siècles après la mort de Hakem, qui fut tué l'an 1020 par sa sœur, qu'il voulait faire mourir, nous avons vu la répétition de cette impiété en France. Vers l'an 1820 il s'y était formé une secte philosophique, composée de jeunes gens tels qu'en forment les écoles du gouvernement, très-instruitsdansles sciences matérielles, mais très-ignorants ou très-superficiels dans la science du Christianisme, lis se mirent dans la tête que le catholicisme était mort dans tout le monde, comme il l'étaitdans leur cœur.et qu'il fallait le remplacer par une religion nouvelle. Ils se chargèrent de la besogne. Il y avait des Juifs parmieux. Aprèsplusieursannées de pompeuses promesses etde philosophiqueséhicubralionsils promulguèrent le premier et dernier article de leur Credo; c'est que la Divinité s'éiait résumée dans l'un d'entre eux, homme assez médiocre, nommé Enfantin, qu'ils appelèrent dès lors père suprême. Ces enfantiniens se répandirent dans les villes pour accréditer
» Fwde^aAew, p. 387. ^
ia divinité de M. Enfantin comme autrefois les hakémitcs poui- accréditer celle du calife Hakem. Avec toutes les lumières du dix- 1 neuvième siècle l'entreprise n'a pu réussir, et aujourd'hui encore (1841), M. Enfantin, ce dieu manqué de la science moderne, est réduit à vivre d'un emploi obscur dans l'administration des ponts et chaussées.
Ces impiétés anciennes et récentes, aussi bien que les hérésies et les schismes, ne son! que des phases diverses de la grande révolte contre Dieu et son Christ. Nous avons vu les empereurs païens de Rome idolâtre se faire adorer avec elle, comme des dieux, et punir de mort le chrétien qui s'y refusait ; nous verrons, dans les siècles du moyen âge, certains empereurs allemands employer toute leur force pour ramener cette idolâtrie politique ; aujourd'hui encore bien des gouvernements ne se proposent pas autre chose. Les combats quel'Églisecatholiqueestobligée de leur livrer sans cesse pour conserver l'honneur de Dieu et de son Christ sont la partie principale de son histoire.
Le Pape Silvestre II fut le premier qui donna le signal de la lutte armée de la chrétienté entière contre l'empire de Mahomet et de Hakem. Les empereurs de Constantinople, Nicéphore II et Zimiscès, avaient porté avec succès leurs armes en Syrie ; cette guerre continua sous Basile II. Par contre-coup les chrétiens de Jérusalem et de Palestine eurent beaucoup à souffrir des mahométans, même avant la persécution de Hakem. Leurs voix plaintives, le bruit de leurs souffrances étant venus en Occident y causèrent une émotion profonde. Le chef spirituel de l'univers chrétien, qui l'est en particulier de l'Europe chrétienne, écrivit une lettre, au nom de Jérusalem dévastée, à l'Église universelle. Elle est conçue en ces termes :
« L'Église qui est à Jérusalem à l'Église universelle qui commande aux sceptres des royaumes. Comme lu jouis d'une santé vigoureuse, épouse immaculée du Seigneur, dont je me confesse être un membre, j'ai le plus grand espoir de pouvoir par toi relever la tête presque enlièrementbrisée. Pourraisje avoir de toi quelque défiance, toi la maîtresse des choses, si tu me reconnais pour
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tienne? Ce fameux désastre dont j'ai été frappée, est-il quelqu'un des tiens qui doive le regarder comme ne l'intéressant pas et le dédaigner comme la dernière des choses?
Quoique je sois abattue maintenant, l'univers a eu cependant en moi sa partie la meilleure. C'est à moi les oracles des prophètes, les monuments des patriarches ; c'est d'ici que sortirent les éclatantes lumières du monde, les apôtres ; c'est d'ici que l'univers a reçu la foi du Christ, c'est chez moi qu'il a trouvé son Rédempteur. Car, encore que, selon la divinité, il soit partout, c'est ici toutefois que, selon l'humanité, il est né, il a souffert, il a été enseveli, il a été élevé dans les cieux. Mais comme le prophète a dit : « Son sépulcre sera glorieux, » les païens détruisant les lieux saints, le démon cherche à le rendre sans gloire. En avant donc, soldat du Christ ; sois le porte-étendard et le compagnon de bataille, et, ce que tu ne peux par les armes, fais-le par le secours du conseil et des richesses ! Qu'est-ce que tu donnes, et à qui le donnes-tu? Tu donnes peu de beaucoup, et tu le donnes à Celui qui t'a donné gratuitement tout ce que tu as, et qui cependant ne le reçoit pas gratuitement ; mais il le multiplie ici-bas et le récompense dans l'avenir. Par moi il te bénit, afin que tu profites par tes largesses, et il remet les péchés, afin que tu vives et règnes avec lui*, n Tel est le programme politique de l'Europe chrétienne à rencontre du mahométisme ; programme tracé à la fin du dixième çiècle ou au commencement du onzième par le premier Pape d'origine française; programme à l'exécution duquel l'Europe n'a cessé de travailler et ne cesse de travailler encore, tantôt par la force de la persuasion, tantôt par la force des armes, tantôt par le moyen des négociations diplomatiques. Et chacun, selon ses moyens, nonseulement le peut, mais le doit; car chacun, selon ses moyens, doit travailler au triomphe delà vérité sur l'erreur, de la justice sur l'iniquité, de l'humanité sur la barbarie. Or le mahométisme est le triomphe ou plutôt l'usurpation de l'erreur sur la vérité, del'ini-
« Gerbert, Bpist. 28. Dom Bouquet, t. 10, p. 426. Duthesne, t. 2. Dibl. PP., t. 17.
quité sur la justice, de la barbarie sur l'humanité et la civilisation véritable. Chacun doit donc, selon ses moyens, travailler à redresser ce renversement des choses, l'individu chrétien comme individu, le roi chrétien comme roi, la nation chrétienne comme nation, l'Europe chrétienne comme Europe, l'humanité chrétienne ou l'Église catholique comme humanité régénérée par le Christ.
L'un doit plus que l'autre, parce qu'il peut plus, le roi plus que l'homme, le roi et la nation plus que le roi seul, l'Europe plus qu'une nation isolée, l'humanité entière plus que l'Europe. Saint Augustin avait déjà signalé cette gradation du devoir suivant la gradation du pouvoir. « Les rois servent Dieu et doivent le servir, disait-il, autrement en tant qu'hommes, autrement en tant que rois; comme hommes ils doivent le servir en faisant ce que doivent faire tous les autres ; comme rois ils doivent le servir en faisant pour son service ce que ne peuvent faire que les rois \ » Saint Augustin n'étend pointceltegradationàla nation chrétienne, à l'Europechrétiennejàl'humanité chrétienne, parce que cette nation, cette Europe, celte humanité n'existaient point encore. Si, depuis qu'elles existent et se montrent au grand jour, certains auteurs, comme Fleury, ont méconnu et même combattu cette gradation naturelle, la faute n'en est ni à saint Augustin ni à la chose même; saint Augustin avait ! posé le principe et en avait tiré la première ! conséquence ; la chose, d'un autre côté, parlait assez d'elle-même.
Quand on apprit en Occident que le calife du Caire, nommé alors Babylone, avait fait abattre l'église du Saint-Sépulcre àJérusalem, j vers l'an 1009, tout le monde fut persuadé, surtout en France, que c'était à l'instigation des Juifs. Voici comment le raconte Glabcr, historien du temps. Les Juifs étaient indignés de voir une multitude innombrable de chrétiens aller en pèlerinage au Saint-Sépulcre. Or il y avait grand nombre de Juifs à Orléans, où le roi Robert faisait habituellemont sa résidence, et c'étaient les plus fiers et les plus hardis de tous. Ils gagnèrent donc
» Lib. ad Bonif. , EpisU 185, n. 19. Cont. Petit,, 1. ) n. 310.
del'èrechr.] DE L'EGLISE
par argent un nommé Robert, esclave fugitif du monastère de Meiileray, qui courait le monde en habit de pèlerin, et l'envoyèrent avec des lettres écrites en caractères hébraïques et enfermées dans un bâton, adressées au prince d(. Babylone, lesquelles portaient que, s'il ne faisait promptement détruire cette maison si vénérable auxchrétienSjCeuxci le dépouilleraient bientôt de son royaume. Le prince, alarmé, envoya des gens à Jérusalem, qui renversèrent l'église de fond en comble ; ils s'efforcèrent môme de rompre avec des masses de fer la grotte du saint sépulcre. On sut ensuite, par tout le monde, que ce désastre était arrivé parla malice des Juifs, et les chrétiens résolurent, d'un commun consentement, de les bannir de toutes leurs terres. Ainsi, la haine publique éclatant contre eux, on les chassa des villes; plusieurs furent noyés, d'autres tués par le fer et par d'autres genres de mort ; quelques-uns se tuèrent eux-mêmes, en sorte qu'il en paraissait peu dans la chrétienté. Les évêques firent défense à tous les chrétiens d'avoir avec eux aucun commerce d'affaires, ordonnant toutefois de recevoir ceux qui voudraient se convertir. Ainsi plusieurs se firent baptiser par la crainte de la mort et revinrent peu après à leur ancienne façon de vivre.
Sur ces entrefaites revint à Orléans le porteur de la lettre qui avait fait tant de mal. Il cherchasoigneusement s'il trouverait encore quelques Juifs de ses complices ; il en découvrit encore quelque peu dans la ville et se mit à les fréquenter; mais il fut reconnu par un pèlerin qui avait voyagéavec lui en Orient et qui connaissait avec une entière certitude le but secret de son voyage. Il apprit à tout le monde, et publiquement, de quelle nouvelle désastreuse ce petit homme avait été jiorteur et pour quelle cause il était gorgé du bien des Juifs. Aussi ce dernier fut pris et fouetté si rudement qu'il avoua son crime ; les officiers du roi le condamnèrent au feu, et il fut brûlé aors de la ville, à la vue de tout le peuple. Cinq ans après la ruine de cette église les Juifs, qui s'étaient cachés en divers lieux, recommencèrent à paraître et se rétabhrent comme auparavant. La même année, la mère du prince de Babylone, c'est-à-dire
de Hakem, qui était chrétienne et se nommait Marie, commença à rebâtir l'église du Saint-Sépulcre, et une multitude incroyable de personnes de tous pays allèrent à Jérusalem et donnèrent de grandes sommes pour contribuera la réédification de ce bâtiment. Voilà ce que rapporte Glaber*. Peu de temps après, c'est-à-dire l'an 1012, le roi d'Allemagne, saint Henri, fit également chasser les Juifs de Mayence.
Quant à la mère de Hakem, on sait d'ailleurs que son père Aziz avait épousé une femme chrétienne, dont il eut une fille, et qu'en considération de cette femme il fit patriarches ses deux frères, Jérémie de Jérusalem et Arsène d'Alexandrie, tous deux catholiques *. Mais il n'est pas dit qu'elle fût réellement la mère de Hakem; toutefois, comme elle était femme de son père, elle pouvait passer pour sa mère en Occident.
Le Pape Silveslre II, dont la lettre au nom de l'Église de Jérusalem avait peut-être servi de moyen aux Juifs pour pousser le calife Hakem à détruire l'église du Saint-Sépulcre, était mort le 11 mai de l'an 1003, après avoir occupé le Saint-Siège quatre ans un mois et neuf jours. Outre les affaires que nous lui avons vu régler comme Pape, il étabht Léotheric, archevêque de Sens, primat des Gaules. Ce prélat, élu canoniquement pour gouverner l'Église de Sens, trouva dans son clergé des oppositions qui l'obligèrent de recourir au Saint-Siège. Le Pape Silvestre, dont il avait été disciple à Reims, lui fit un accueil des plus gracieux et lui donna lapriraatie soi toutes les Gaules. Étant de retour à Sens, le comte Fromond, qui voulait faire son fils archevêque, empêcha son installation et l'obligea d'aller une seconde fois à Rome. Le Pape écrivit aux suffragants de Sens et leur ordonna de s'assembler et de le consacrer ; ce qu'ils exécutèrent. Il écrivit une lettre trèssévère àAdalbéron-Ascelin, évêquedeLaon, accusé de plusieurs crimes, entre autres de félonie envers son souverain et de trahison envers son métropolitain, qui était Arnoulphe de Reims. Il le cite au concile de Rome qui devait se tenir pendant la semaine de Pâques.
' Glab., 1. 3, c. 7. Dom Bouquet, t iO. Chron. Sax.— ' « Elmacin, p. 247.
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Par une autre lettre il confirme les immunités et privilèges que deux de ses prédécesseurs avaient accordés à l'abbaye de Vézelay, en Bourgogne, et défend àtoutévêque, même au diocésain, d'entrer dansle monastère, d'y cbanter la messe, d'y ordonner aucune station, sans l'invitation de l'abbé, ni d'exiger la moindre chose pour les fonctions de l'ordre épiscopal qu'il viendrait à y faire. L'on a encore du Pape Silveslre II un discours aux évêques sur leurs devoirs, dans lequelil parle fortement contre la simonie .
En 1648, comme on réparait l'église de Saint-Jean de Latran, on trouva le corps de Silvestre II dans un cercueil de marbre. A l'ouverture du monument il parut tout entier, avec ses ornements pontificaux, la mitre en tête et les bras en croix, et il répandit une odeur très-agréable. Un moment après l'action de l'air réduisit le tout en cendres, à la réserve d'une croix d'argent et de l'anneau pastoral *.
Silvestre II eut pour successeur Jean, dixseptième du nom, soit parce que l'on compte pour le nombre l'antipape Francon, qui avait pris le nom de Jean, soit un autre Pape de même nom qui mourut en 985, peu après avoir été élu. Jean XVII, nommé autrement Sicco, ne tint le Saint-Siège qu'environ cinq mois et mourut le dernier jour d'octobre de la même année (1003). Il fut enterré au monastère de Saint-Sabas. C'est tout ce que l'on sait de son pontificat. Il eut pour successeur Jean XVIil, comme lui Romain de naissance, qui fut ordonné Pape le 26 décembre de la même année 1003, comme le prouve Pagi.
L'an 1009, sur la fin de mai, il abdiqua Ja papauté pour se retirer à l'abbaye de Saint- Paul de Rome, où il embrassa la vie monastique. C'est lui qui accueillit avec tant de cordialité et prit en si grande affection saint Elphége, archevêque de Cantorbéry, quand il vint à Rome pour recevoir le pallium. Son successeur fut Sergius IV, évêque d'Albane, élu Pape entre le 17 juin et le 24 août de l'an 1009. Il s'appelait Pierre ; mais, par respect pour le prince des apôtres, il prit un autre nom. Il tint le Saint-Siège jusqu'en 1012.
' Labbe, t. 9, p. 777 et 778. Mftbill., Analecta. — ■ Baron., ann. 1003.
Parmi ses vertus on loue particulièrement sa charité pour les pauvres
Saint Nil, de son côté, avait quitté son monastère d'auprès de Gaëte pour venir mourir auprès de Rome. Il avait perdu Étienne, son cher disciple, qui lui servait de modèle ou d'instrument, si l'on peut ainsi parler, pour corriger les autres; car, si quelqu'un s'endormait dans l'église pendant qu'il parlait : «C'est sans doute Étienne qui ronfle, » disait-il, et il le mettait dehors; souvent il le faisait lever de table comme mangeant indécemment ; enfin il se prenait à lui de tout ce que faisaient les autres, afin de les instruire en exerçant la vertu d'Étienne. Il fut sensi blement touché de sa mort, et lui fit faire ua sépulcre double des autres, pour y être enterré avec lui quand il mourrait. Mais le prince de Gaète, qui était fort pieux et avait une grande foi au mérite de saint Nil, ayant appris la raison de ce double sépulcre, dit à ceux qui étaient présents : « Pensez-vous, quand ce père mourra, que je le laisse là et que je ne l'apporte pas dans ma viUe, pour lui servir de sauvegarde? » Saint Nil, ayant appris ce discours, en fut fort affligé et résolut de changer de demeure, pour aller en un lieu où il ne fût connu de personne ; car il eût mieux aimé mourir misérablement que d'être estimé saint par qui que ce fût. Au contraire il affectait de paraître emporté, jusqu'à scandaliser plusieurs ignorants. Voulant donc quitter le monastère de Serperis, où il avait demeuré environ dix ans, il monta à grand'peine sur un cheval, tant il était affaiblide vieillesse, ets'en alla versRome. Comme les frères s'affligeaient de son départ il leur dit: « Je vais préparer un monastère où je rassemblerai tous mes enfants dispersés. »
Il arriva à Tusculum, à douze milles de Rome, ou quatre lieues, près d'un petit monastère de Grecs, nommé de Sainte-Agathe. Il choisit ce lieu pour sa dernière demeure, et il ne fut plus possible de l'en arracher, quelques efforts que fissent les frères qui l'accompagnaient et les grands de Rome (jui venaient le voir et le conjuraient d'y venir, au moins à cause des apôtres. Il répondit
< Buron. Pftgi. Mansj,
de fkre clir.]
0 Je ne suis pas digne de nommer les sainls apôtres ; mais, quand on a tant soit peu de foi, on peut aussi bien les honorer ici. » Grégoire, comte de Tusculum, fameux par sa tyrannie et ses injustices, mais homme d'esprit et de sens, vint trouver saint Nil, se jeta à ses pieds et lui dit : « Mes grands péchés me rendent indigne de recevoir sous mon toit un serviteur de Dieu comme vous ; toute- Cuis, puisqu'à l'exemple de votre Maître vous m'avez préféré aux justes, tout pécheur que ji! suis, voici ma maison, ma ville et tout son tci ritoire devant vous ; ordonnez-en comme il vous plaira. » Saint Nil lui demanda un • lieu pour prier en repos, et Grégoire le lui accorda volontiers. C'était un petit reste de maison de campagne de Cicéron, nommée la Grotte-Ferrée. I
Mais les frères qui étaient demeurés au j monastère de Serperis, ayant appris au bout ^ de deux mois que le père Nil ne reviendrait ! plus chez eux, prirent leurs manteaux, leurs peaux de mouton et le reste de leurs petits ' meubles, et vinrent au lieu destiné pour le nouveau monastère, c'est-à-dire à la Grotte- Ferrée. Saint Nil, l'ayant appris, s'en réjouit et leur écrivit : « C'est assez, mes frères, que vous ayez pris la peine de venir jusque-là pour l'amour de moi ; demeurez-y jusqu'à ce que j'aille vous trouver. » Il se disposait en effet il y aller à pied de Sainte- Agathe^ qui en était à trois milles, quand il se sentit près de sa fin. Il appela donc les frères qui l'avaient suivi, et Paul, destiné depuis longtemps à être leur supérieur ; il leur distribua ses bail- Ions, qui étaient tout son bien, et les pria de lui faire recevoir les saints mystères; puis il leur dit : a Je vous prie, si je meurs, de ne point tarder à couvrir mon corps de terre. Ne m'enterrez pas dans une église, et ne faites sur moi ni voûte ni aucune décoration. » Il leur donna sa bénédiction, puis s'étendit sur son lit et demeura deux jours sans parler ni ouvrir les yeux ; seulement il paraissait prier^ car on le voyait remuer les lèvres et faire de la main droite le signe de la croix.
Le comte Grégoire, ayant appris qu'il était à l'extrémité, accourut, lui amenant un excellent médecin. Grégoire se jeta sur le saint moribond, fondant eo larmes et disant ;
« Mon père, mon père ! pourquoi m'abandonnez-vous si tôt? C'est que vous avez horreur de mes péchés. » Et, lui baisant les mains, il ajoutait : « Vous ne m'empêchez plus de vous baiser les mains, comme vous faisiez auparavant, en disant : Je ne suis ni évôque, ni prêtre, ni diacre ; je ne suis qu'un pauvre pctitcaloyer.» Grégoire, parlantainsi, répandait tant de larmes qu'il en tirait des yeux de tous les assistants. Les médecins, tàtant le pouls du saint vieillard, assuraient qu'il n'avait ni fièvre ni aucun signe de mort.
Après qu'ils se furent retirés et que l'heure de vêpres fut venue, les frères résolurent de porter le saint homme dans l'église ; car c'était la fête de saint Jean l'Évangéliste, que les Grecs célèbrent le 26 septembre, et ils savaient quelle dévotion il avait pour les fêtes des saints, et qu'il disait toujours qu'un moine doit mourir dans l'église. Ils le firent donc, et, l'office de vêpres étant dit et le soleil couché, le saint expira. C'était l'an 1005, Les moines passèrent toute la nuit à chanter les psaumes et les prières des funérailles, et le matin ils prirent le lit où était le corps et l'emportèrent, avec les cierges et l'encens, jusqu'au lieu oùles autresfrèresl'attendaient, c'est-à-dire à la Grotte-Ferrée. La rencontre des deux troupes de moines renouvela leur douleur ; le comte Grégoire, avec les gens du pays qui étaient accourus en foule, suivaii.'ut leconvoi en pleurant, Toutela communauté, avec l'abbé Paul, demeuraauprès du tombeau de saint Nil, travaillant de leurs mains et gagnant leur vie avec peine, à cause de la pauvreté du lieu ; mais il devint bientôt un célèbre monastère qui subsiste encore et qii/ est encore occupé par des moines grecs. L'Eglise honore la mémoire de saint Nil le jour de sa mort ; sa vie a été fidèlement écrite par un de ses disciples ^
En France saint Abbon de Fleury était mort l'année précédente (1004) en travaillant à la réforme du monastère de la Réole, en Gascogne. Ce monastère s'appelait proprement la Règle ; mais à la fin du dixième siècle il ne méritait plus ce beau nom, car à peine y connaissait-on la règle qu'on profes-
' 4c ta SS., 20 sept.
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sait. Pour remédier à ce scandale Guillaume, comte de Gascogne, le soumit à R.icliard, abbé de Fleury ; mais ni Richard, ni ses deux successeurs, Albert et Oybolde, ne purent venir à bout d'y établir la réforme. Saint Abbon ayant été élu abbé de Fleury, on le pressa d'y faire un voyage pour arrêter la licence scandaleuse des moines de la Réole ; il répondit en riant qu'il irait quand il serait las de vivre ; car on publiait que ses prédécesseurs étaient morts peu de temps après avoir tenté de réformer ces moines. Abbon ne laissa pas d'y aller quand ses affaires le lui permirent. Il trouva le monastère dans un dérangement qui demandait de prompts remèdes. Pour les rendre plus eftîcaces il commença par se faire autoriser par les comtes du pays, qui étaient eux-mêmes scandalisés de la vie licencieuse des moines. Ensuite, après avoir fait les règlements que son zèle lui dicta, il laissa à la Réole quelques moines de Fleury qu'il avait amenés avec lui, afin que leur exemple et leur vigilance y maintinssent l'observance de la règle. Mais, après son départ, les moines gascons, qui ne voulaient pas de réforme, firent tant d'insultes et de menaces aux moines fi ançais (ju'on avait mis à leur tête qu'ils les obligèrent de quitter bientôt la partie et de s'en revenir à Fleury.
Saint Abbon ne se rebuta pas de ce mauvais succès ; il retourna quelque temps après à la Réole, où il arriva la veille de Saint-Martin, l'an 1004. Les mornes réfraclaires, qui ne s'attendaient pas à le voir sitôt, se portèrent à de nouvelles violences pour éviter la punition des premières. Le jour de Saint-Martin, les Gascons, domestiques ou vassaux du monastère, prirent querelle avec les Français qui étaient de la suite d'Abbon. On en vint aux mains, et le saint abbé eut bien de la peine à séparer les combattants. Le lendemain, fêle de saint Brice, il fit une réprimande à un moine de la Réole, nommé Anezan, de ce qu'il avait mangé hors du monastère sans sa permission. Anezan, qu'on accusait d'être à la lêle des iévollés, fit semblant de recevoir avec huniililéles avisde son supérieur ; mais dans l'instant on entendit des cris séditieux : c'étaient les Gascons qui étaient encore aux mains avec les Français. La querelle recom-
mença par des injures ; un domestique d'Ab^ bon ayant déchargé un coup de bâton à un Gascon qui parlait mal du saint abbé, on courut aux pierres.
Abbonentendit du bruit, sortitpourl'apaiser; mais un Gascon, s'a vançant au-devant de lui, lui donna un coup de lance dans le côté. Le saint abbé ne changea ni de couleur ni de posture, mais dit seulement : « Celui-ci y va tout de bon ; » et, appuyé sur un des frères, il se mit à monter au logement de ses domestiques. Le moine Aimon, qui le suivait et qui a écrit sa vie, ayant vu du sang sur le seuil de la porte, lui demanda ce que c'était ; il répondit tranquillement : «C'est mon sang ! » On ne le croyait pas atteint lui-même, mais seulement sa robe. Ayant donc levé le bras pour montrer sa blessure, il en sortit une grande quantité de sang, dont la manche de sa robe fut toute remplie. A ce spectacle, Aimon ne pouvant s'empêcher de témoigner sa douleur, Abbon lui dit : « Eh ! que feriez-vous donc si vous étiez blessé vous-même ? Allez plutôt faire cesser le combat et donnez ordre à nos gens de rentrer. » Aimon obéit, et, tous les domestiques du saint abbé s'étant rendus auprès de leur maître pour le soigner, il expira entre leurs bras en disant : « Seigneur, ayez pitié de moi et du monastère que j'ai gouverné. » C'était le lundi 13 novembre 1004. 11 y eut encore quelques-uns des siens tués et blessés. Il fut enterré dans l'église du même lieu ethonoré comme martyr; son biographe rapporte même plusieurs miracles faits à son tombeau dès les premiers jours Bernard, duc de Gascogne, fit punir les coupables de ce meurtre, dont les uns furent pendus, le? autres brûlés, et adjugea au monastère de Fleury celui de la Réole, qui lui appartenait de droit, mais dont la possession était disputée \
L'annéesuivante (1005) mourutle bienheureux Adalbéron, évêque de Metz ; il était fils de Frédéric, duc de la Basse- Lorraine, et de Béatrix, sœur de Hugues Capet. Sa naissance lui donnait lieu d'aspirer aux dignités do l'Eglise et sa piété l'en rendait digne. Il fui élu évêque de Metz le IG octobre de l'an 1)94, et il
< Àda SS. Ord. S. Uened.^ scct. 6. — » Adt'inar, Chrvn.
de l-èredii-.l DE L'EGLISE
reçut l'ordination épiscopale des mains d'Ecbert de Trêves le jour des Saints-Innocents de la même année, lequel tombait en effet au dimanche. Adalbéron crut qu'un pasteur, pour être en état de faire du bien, devait commencer par se faire aimer ; il avait pour cela tous les dons de la nature et de la grâce. Des manières douces et polies, des inclinations bienfaisantes, des services effectifs lui gagnèrent bientôt tous les cœurs, et même ceux des Juifs, qui dès loi s étaient établis à Metz. Il témoigna surtout une grande affection pour l'état monaslique.il filrétablir l'église de Saint- Symphorien et y plaça des moines de saint Benoît.
Adalbéron eut la dévotion d'aller à Rome visiter les tombeaux des saints apôtres. Sa piété se renouvela à la vue de ces sacrés monuments, et il y fit, avec les sentiments d'une humble et vive componction, une confession générale de ses péchés. Ce ne fut point une ferveur passagère. A son retour de Rome ce saint évêque s'appliqua plus que jamais à la pratique des œuvres les plus capables de mortifier l'amour-propre. Sa maison était celle des pèlerins et des pauvres ; il les recevait avec bonté, /eur lavait les pieds et se croyait honoré de les servir de ses mains. Une maladie contagieuse, qu'on nomma le feu sacré, lui donna occasion de faire éclater l'héroïsme de sa charité. Plusieursprovincesfurentalors affligées de cette peste ; ceux qui en étaient atteints venaient àiMetz, au tombeau de saint Goëric, y chercher un prompt secours à un mal si cruel. Adalbéron recevait chez lui tous les malades, lavait leurs ulcères, malgré l'infection, et leur donnait lui-même à manger. Celui qui raconte ces particularités dit qu'il aida ce saint évêque dans cette bonne œuvre sept jours durant, et que, pendant ce tempslà, Adalbéron soignait et nourrissait chaque jour environ cent malades, s'estimant glorieux de voir ainsi son palais épiscopal changé en un hôpital. Une charité si héroïque suppose bien d'autres vertus.
En effet Adalbéron, qui aimait si tendrement Jésus-Christ dans la personne des pauvres, avait une tendre et respectueuse dévotion pour les mystères de ce Dieu sauveur. Il ne célébrait jamais la sainte messe sans
s'être revêtu auparavant d'un cilice, et il ne pouvait tenir entre ses mains le sacré corps et le sacré sang de Jésus-Christ sans les arroser de ses larmes. Il passait les veilles et les principales fêtes sans prendre aucune nourriture, et, pour mieux sanctifier par la prière et le recueillement le jeûne du carême, il se retirait pendant ce temps-là dans quelque monastère de son diocèse, et plus ordinairement dans celui de Gorze.
Ce saint évêque, voulant terminer un procès entre les moines de Saint-Arnoulfe et le duc Thierri, son frère, entreprit un voyage par une chaleur si grande qu'on ne se souvenait pas d'en avoir vu une pareille. Il marcha toutle jour sans rien prendre et arriva fort fatigué bien avant dans la nuit. 11 soupa bien, et, malgré la fatigue du jour précédent, à peine avait-il pris quelque repos qu'il se leva pour réciter l'office avec ses clercs. Aussitôt qu'il l'eut achevé il fut frappé d'une paralysie qui lui ôta l'usage de la parole et des membres. On le reporta à Metz. Avant que d'entrer dans l'évêché il voulut qu'on le portât à la cathédrale, où il fit une prière fervente. Il recouvra la parole, mais il demeura paralytique et ne fit que languir pendant plus de six mois. Il distribua aux églises et aux pauvres tout ce qu'il possédait ; il envoya même des aumônes à Saint-Martin de Tours, à Saint- Denis de Paris, à Saint-Remi de Reims, à Sainte-Marie de Verdun, à Saint-Pierre de Cologne et à plusieurs autres monastères. Il mourut un vendredi 14 décembre 1003 et fut enterré dans l'église de Saint-Symphorien, qu'il avait fait bâtir
L'année 1006 vit mourir un autre saint évêque de France, Fulcran de Lodève. Saint Fulcran, issu d'une des plus nobles familles du Languedoc, se distingua également parsa tendre piété, par sa vigilance pastorale et par sa généreuse charité, dont il donna des marques éclatantes en un temps de famine. Malgré ses libéralités il trouva encore des fonds pour faire rebâtir son église cathédrale, sous l'invocation de Saint-Genès d'Arles, et pour y joindre un monastère dédié au Sauveur. Ce saint évêque portait quelquefois la déli-
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[De 991 à 102*
catesse de conscience jusqu'au scrupule; en voici un trait. Quelqu'un lui apprenant un ' jour qu'un évêque qu'on lui nomma avait apostasié pour embrasser le judaïsme, au grand scandale des fidèles, il en fut si indigné qu'il dit publiquement que cet apostat méritait d'être brûlé. Ayant appris, peu de temps après, que le peuple, s'étant saisi de ce malheureux, l'avait effectivement brûlé, il craignit que la parole qui lui était échappée n'y eût donné occasion, et pour expier celte faute il fit le pèlerinage de Rome en pénitent. Avant d'entrér dans la ville il quitta ses vêtements, s'enveloppa les épaules de ronces, et se fit frapperen cet état jusqu'à ce qu'il fût arrivé à l'église de Saint-Pierre, où il fit une confession de ses péchés etreçutl'absolution. Cependant le saint évêque ne fut pas encore tranquille, et il fit le même pèlerinage jusqu'à trois fois, en vue d'expier cette prétendue faute.
Saint Fulcran, étant tombé malade l'an 1006, eut révélation de sa mort prochaine et ne pensa plus qu'à s'y disposer. Il ordonna qu'on préparât son tombeau dans l'église cathédrale, et, s'y étant fait porter le 4 février, jour de l'anniversaire de son ordination, il le bénit. Après quoi il se fit administrer l'Extrême-Onction, fit sa confession aux prêtres qui étaient présents et à Magfroi, évêque de Rodez, et reçut ensuite le saint Viatique. Quoiqu'il s'avouât coupable de plusieurs péchés il déclara qu'il avait toujours conservé sa virginité. Dès que ce saint évêque sentit les approches de la mort il ordonna qu'on le mît à terre sur un cilice et qu'on récitât les litanies. Quand elles furent finies il pria un des assistants de lui soutenir la main, et il donna ainsi la bénédiction à son peuple, qui fclait inconsolable de perdre un si digne pasicur. Il expira le 13 février de l'an 1006, après cinquante-huit ans et neuf jours d'épiscopat
Tandis que la France perdait ainsi plusieurs de ses plus saints et plus illustres personnages elle voyait s'en élever d'autres. L'un d'eux fut le bienheureux Richard, élu abbé de Saint-Vannes de Verdun l'an 1004.
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Issu d'une noble famille française, il voulut joindre la science à la noblesse et la piété à la science. Il étudia les lettres dans l'école de Reims, qui était alors une des plus renommées des Gaules, et les rapides progrès qu'il y fil en même temps dans les sciences et dans la vertu engagèrent l'archevêque de Reims àlui donner les dignités d'archidiaci e et de précenteur de son Église. Richard s'acquitta de ces charges avec zèle et édification. Il menait, parmi les chanoines, la vie du plus austère religieux. Non content d'assister exactement à l'office, il récitait tous les jours le psautier en entier, disant les cinquante premiers psaumes à genoux, les cinquante suivants debout, et les cinquante derniers prosterné dans la posture la plus gênante, ne se tenant appuyé que sur les mains et sur les orteils des pieds.
Ce saint homme ne soupirait qu'après la retraite, lorsque le comte Frédéric, parent de l'empereur Henri, vint s'ouvrir à lui sur le dessein que Dieu lui avait inspiré de renoncer au monde. Ils prirent ensemble la résolution de se retirer au monastère de Saint- Vannes, où la discipline monastique était fort en vigueur par les soins d'un saint abbé irlandais nommé Fingen. Ils y allèrent sans découvrir leur dessein, afin d'éprouver par eux-mêmes si ce qu'on publiait de la régularité de cette maison était véritable. Quand ils furent arrivés à Verdun ils eurent quelque envie d'entrer dans un autre monastère delà même ville, bâti par l'évêque Vicfroi, dans un lieu dont la situation leur parut plus commode et plus agréable que celle du monastère de Saint- Vannes. Cependant, comme ils craignirent l'illusion de l'amour-propre, ils prirent la résolution d'aller consulter saint Odilon et de s'offrir de demeurer à Cluny sous sa conduite, s'il le jugeait à propos ; mais Odilon fit voir en celte occasion qu'il cherchait moins les avantages particuliers de son monastère que la gloire de Dieu. Il conseilla à Richard et au comte Frédéric de suivre leur première vocation et d'entrer au monastère de Saint- Vannes, parce que leur exemple pourrait rendre célèbre ce lieu qui était encore assez peu connu.
Ils retournèrent donc à Verdun, où l'abbé
de l'ère chr.l DE L'EGLISE
Fingen les reçut avec joie au jiombre de ses religieux, Richard ne fut pas longtemps dans le monastère sans laisser voir les riches talents dont le Ciel l'avait doué. Après la mort de Fingen, arrivée l'an 1004, il fut établi abbé de Saint- Vannes par Heimon, évêque de Verdun K Le nouvel abbé eut le don, dans cette charge, de se rendre agréable à Dieu et aux hommes; car, en même temps que par sa vigilance et son autorité il maintenait la règle dans sa vigueur, il savait, par ses manières douces et insinuantes, rendre aimable et facile l'obéissance qu'il exigeait et adoucir à ses inférieurs le joug qu'il leur imposait. On le surnommait Grâce de Dieu, pour marquer le rare talent qu'il avait de gagner les cœurs. La réputation du nouvel abbé de Saint- Vannes se répandit en peu de temps dans toute la Gaule et lui attira un si grand nombre de disciples que sa communauté retraça dans la France, par le nombre et la ferveur de ses religieux, une image des anciens monastères d'Égypte et de Nitrie.
Les princes et les prélats, édifiés de ce qu'on publiait de la vertu et de la sagesse de l'abbé Richard, s'empressèrent de mettre sous sa conduite les monastères de leur dépendance qui avaient besoin de réforme.
Baudri, évêque de Liège, lui donna le monastère de Lobes pour y rétablir la discipline monastique. Le roi Robert le chargea de réformer celui de Corbie. Baudouin, comte de Flandre, lui soumit pour le même sujet ceux de Saint-Pierre de Gand, de Saint-Amand, de Saint-Bertin, de Saint-Riquier et de Saint- Josse sur Mer. Gérard, évêque d'Arras, lui donna pareillement le monastère de Saint- Vaast, et Roger, évêque de Châlons-sur- Marne, celui de Saint-Pierre, qu'il avait fait bâtir. L'abbé Richard gouverna encore les monastères de Breteuil, d'Homblières, du Mont-Samt-Quentin, de Saint- Vandrille, de Saint-Hubert, de Saint-Remacle, de Malmédi, de Vassor, de Beaulieu, de Saint-Urbain, de Saint-Vincent de Metz et de Saint-Évre de Toul. On peut juger ce qu'il dut lui en coûter de soins et de travaux pour établir la réforme en tous ces lieux. C'est un ouvrage que
le zèle ne consomme point sans essuyer de grandes contradictions et sans s'exposer même à de grands dangers ; car la fermeté d'un supérieur vigilant paraît quelquefois à des moines irréguliers un crime impardonnable.
C'est ce que le saint abbé Richard éprouva en travaillant à réformer le monastère de Saint-Vaast d'Arras. Deux moines, qui craignaient la réforme, concertèrent ensemble le détestable complot d'assassiner celui qui venait l'établir, et, afin qu'il ne manquât rien à la noirceur de l'attentat, ils choisirent pouf le commettre la nuit du jeudi au vendredi saint, Richard reposait sans défiance dans le dortoir lorsque Leduin, un des deux assassins, s'approcha de son lit et leva le bras pour le percer d'un coup d'épée; mais, soit que ce malheureux fût frappé lui-môme de l'horreur de son crime sur le point de le consommer, soit que ce fût un miracle de la Providence, qui veillait à la conservation du saint abbé, le bras de l'assassin demeura comme immobile, et ce religieux, si indigne de ce nom, se retira plein de trouble et de frayeur.
Il ne laissa pas de se rendre avec les autres à l'office de la nuit; mais l'idée de son crime l'y suivit, et les remords de sa conscience le tourmentèrent si cruellement que, quand on eut éteint toutes les lumières, il alla se jeter aux pieds de l'abbé et lui dit : o Mon père, ayez pitié de moi 1 » L'abbé le conduisit à l'écart pour le faire expliquer. Alors le moine tira de dessous sa robe l'épée dont il avait voulu le percer, lui confessa son crime et lui demanda pardon, lui promettant de le réparer par la régularité de sa conduite. Richard le lui pardonna avec bonté. Cependant, pour s'assurer de la sincérité de sa conversion, il l'emmena avec lui à Saint- Vannes, et Leduin y montra tant de sagesse et de ferveur que le saint abbé le renvoya à Arras quelque temps après, et lui donna, sous lui abbé, le gouvernement du monastère de Saint-Vaast
Le comte Frédéric, qui avait embrassé la vie monastique avec Richard, parut oublier tout ce qu'il avait été dans le monde pour ne
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