LIVRE SOIXANTE-TROISIÈME
Ht 1024 A iOU.
Eie Pape saint l<éon IX. et son époqae.
L'empereur saint Henri avait passé de la terre au ciel le 14 juillet 1024. Comme roi de Germanie il eut pour successeur Conrad II, duc de Franconie , surnommé le Salien ou le Salique, parce qu'il était issu de la même noblesse des Francs que le roi Clovis; c'est du moins l'interprétation la plus plausible que l'on donne de ce nom. Conrad II descendait, par les femmes, d'Olhon le Grand. Il fut élu dans une diète assemblée entre Worms et Mayence, et couronné dans cette dernière ville le 8 septembre 1024, fête de la Nativité de la sainte Vierge.
Tous les suffiages des électeurs venaient de se réunir en sa faveur lorsqu'on olserva qu'il était parent au cinquième degré avec sa femme Gisèle. Comme les lois de l'Église étaient alors plus sévères à cet égard que de nos jours, plusieurs furent ébranlés par cet incident. On pressa Conrad de quitter sa femme s'il voulait être roi; il répondit qu'il aimait mieux renoncer à la couronne d'Allemagne que de quitter son épouse. Cette réponse généreuse, les grâces et les vertus de Gisèle charmèrent l'assemblée; l'Église usa de dispense; Conrad et Gisèle furent couronnés l'un et l'autre.
Le nouveau roi, entouré des évêques et des princes, se rendait en grande pompe du palais à l'église pour la solennité du couronnement lorsque trois malheureux se présentèrent devant lui : c'étaient un serf de TÉglise deMayetice, une veuve délaissée et un orphelin sans secours. Conrad s'arrêta. Pendant que ces pauvres gens lui exposaient leurs plaintes, un des seigneurs lui remontra que
le service divin allait commencer et le pria de ne pas le retarder en donnant audience à ces personnes. << Et quand je retarderais le service divin, reprit Conrad, qu'y aurait-il ? Ceux-ci, en montrant les évêques, m'ont enseigné qu'il vaut mieux faire soi-même effectivement son devoir que d'apprendre seulement des autres qu'il faut le faire. Ce ne sont pas ceux qui entendent la parole, m'at-on dit, qui seront justifiés, mais ceux qui la mettent en action. » Conrad écouta tranquillement les suppliants et les renvoya consolés. A peine eut-il avancé de quelques pas qu'un autre se présenta, qui se plaignit d'avoir été injustement dépouillé de ses biens. Conrad le prit par la main, l'écouta attentivement et commanda à un des grands de sa suite d'examiner incontinent la plainte de cet homme et de lui faire justice sans délai. Heureux le peuple dont le roi est plus empressé de l'aire son devoir que de recevoir la couronne et les hommages de ses sujets ■ Cette réflexion est du biographe contemporain de Conrad.
A l'église rarchevè(|ue Aribon de Mayence, avant de conférer au nouveau roi l'onction sacrée, lui dit, entre autres choses, dans son allocution : «Toute puissance vient de Dieu, source unique et sainte de toute grandeur, de toute dignité, de tout pouvoir. C'est un péché d'autant plus terrible à ceux qui, au lieu de sanctifier la puissance qui leur est confiée en en usant avec justice et sagesse, en abusent scandaleusementetla profanent par l'orgueil, l'avarice, la volupté, la cruauté et toute es- I pèce d'injustice. Ces prévaricateurs couron-
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nés présentent à eux-mêmes et à leurs peuples la coupe de l'iniquité et de la perdition. Dieu éprouve et cliâtie ceux qu'il veut élever. C'est pour cela que sa sagesse vous envoya jusqu'à présent, ô roi, bien des peines; c'est pour cela que Dieu a permis que vous soyez tombé dans la disgrâce du roi votre prédécesseur jusqu'au moment où son visage vous devint de nouveau gracieux. Tout cela n'est arrivé que pour vous apprendre à compatir à ceux qui pâtissent et à avoir pitié de ceux qui pourraient un jour s'attirer votre disgrâce. Vous venez de monter au plus haut degré de la grandeur terrestre; car vous êtes maintenant un lieutenant du Christ; mais celui-là seul est un vrai souverain, un vrai lieutenant du Christ, qui suit l'exemple du Christ dans toutes ses actions. Commander ici sur la terre est un grand bonheur; mais c'en est un bien plus grand de mériter dans le ciel la couronne d'immortalité. Dieu demande mamtenant de vous beaucoup et de grandes choses. La plus grande et la principale, c'est que vous mainteniez la justice, que vous conserviez la paix de la patrie ; que vous soyez toujours un doux protecteur des Églises, du clergé, des veuves et des orphelins. Enfin toute notre Église vous supplie avec moi de pardonner à tous ceux qui ont jamais pu vous offenser. Parmi eux se trouve un homme noble et libre, nommé Othon, qui s'est attiré à un haut degré votre disgrâce. Nous vous supplions particulièrement pour lui, afin que, oubliant les offenses qui vous ont été faites, vous lui pardonniez parfaitement comme à tous les autres, et cela par amour pour Dieu, qui, aujourd'hui, vous transforme en un autre homme, a même remis en vos mains une partie de sa toute-puissance, et qui un jour vous pardonnera de même vos fautes et vous fera une égale miséricorde. »
L'archevêque avait parlé en pontife inspiré de Dieu; le roi était profondément ému. Conrad promit d'accomplir tout ce que l'Église demandait et pardonna publi(|uement et à hautevoixàtous ceux qui l'avaieutjamais offensé comme particulier. Rarement on vit quelquechose de plus touchant. Ravis de cette piétémagnanimetouslcsassislantsplcuraient
de joie, et il eût fallu être de fer pour ne pleurer point en voyant une si grande puissance pardonner de si grandes offenses. Ce sont les paroles d'un témoin oculaire, le biographe Wippon Conrad fut ainsi couronné par l'archevêque Aribon de Mayence; sa femme Gisèle le fut quelque temps après, à Cologne, par l'archevêque Pilgrim, qui accorda la dis* pense de parenté.
Pendant l'interrègne qui suivit la mort de l'empereur saint Henri, sa veuve, l'impératrice sainte Cunégonde, avait gouverné l'Allemagne, aidée de ses deux frères, Henri, duc de Bavière, et Théodoric, évêque de Aletz. Quand elle vit Conrad élu elle déclara que c'était le vœu de son époux défunt et lui remit les insignes et les joyaux de l'empire. Ce qui occupait alors la sainte impératrice était la fondation d'un monastère, en exécution d'un vœu qu'elle avait fait dans une dangereuse maladie : c'est le monastère de Kaffung, près de Cassel, dans le diocèse de Paderborn . Elle voulait y mettre des religieuses de l'ordre de Saint- Benoît; mais, tandis qu'elle était occupée de ce pieux établissement, la mort lui enleva l'empereur son époux. Elle pria et fît prier pour le repos de son âme; elle le recommanda surtout à la piété de ses religieuses. Le jour anniversaire de sa mort elle assembla un grand nombre d'évêques pour faire la dédicace de l'église de KaffuDg; elle assista à la cérémonie et offrit sur l'autel un morceau de la vraie croix. Après la lecture de l'Évangile elle quitta ses habits d'impératrice et prit l'habit de religieuse; c'était une robe fort pauvre, qu'elle avait travaillée de ses propres mains. On lui coupa les cheveux, l'évêque de Paderborn lui mit le voile sur la tête et lui donna un anneau pour gage de la fidélité qu'elle devait à son divin Époux. La plupart des assistants pleuraient sur eux-mêmes et se réjouissaient pour elle.
Cunégonde, après sa consécration, parut avoir entièrement oublié son ancienne dignité; elle se regardait dans la communauté comme la dernière des sœurs et ne craignait rien tant que ce qui aurait pu lui rappeler
' Wippon, Vita Chunrad. Script, rer. Oerm. Piâto» dus, t. 3.
de l'ère clir.]
ce qu'elle avait été dans le monde. A la prière et à la lecture elle joignait le travail des mains et d'autres pénitences. Son plus grand plaisir était de visiter el de consoler les malades. Elle traitait durement son corps, mesurant ce qu'elle lui accordait sur le simple Lesoin et non sur la convoitise de la chair. Ce fut ainsi qu'elle passa les quinze dernières années de sa vie. A la fin ses morlifications affaiblirentconsidérableraentsa santé, et l'on eut tout lieu de craindre pour sa vie. Le monastère deKaffungetlavillede Casselne pouvaient penser, sans une très-vive douleur, que la sainte allait bientôt leur être enlevée. Cunégonde seule ne s'affligeait pomt de son état ; elle était couchée sur un rude cilice, quoique près de rendre l'esprit, et, dans le moment même qu'on récitait pour elle les prières des agonisants, s'étant aperçue qu'on préparait un drap mortuaire brodé en or pour mettre sur son corps, elle changea de couleur et ordonna, par signes, qu'on l'ôtât. On ne put la tranquilliser qu'en lui promettant de l'enterrer avec son habit de religieuse. Elle mourut le 3 mars 1240. Son corps fut porté à Bamberg et inhumé à côté de celui de l'empereur. Le Pape Innocent III la canonisa solennellement en 1400. Il s'opéra plusieurs miracles à son tombeau ou par son intercession. La plus grande partie de ses reliques est encore à Bamberg
Conrad cependant parcourait les diverses provinces de l'Allemagne, rétablissant ou raffermissant partout la paix et le bon ordre. Son nom devint bientôt célèbre ; on le comparait à Charlemagne. Dès ses premiers voyages il fit sur le système féodal une ordonnance qui témoigne de son amour pour la justice et en même temps de sa profonde politique. Lesvassaux se partageaient en trois classes : la première consistait dans les princes du pays, les ducs, comtes, margraves, évêques et abbés. On les nommait jusqu'alors vassaux de l'empire ; ils n'avaient d'autre seigneur que le roi. Mais dans leur domaine habitaientencored'autresvassauxquiavaieiit reçu d'eux soit des fiefs de l'empire, soit des fiefs partiouhers. Oa les appelait vassaux in-
t Àcta SS., 3 mars.
férieurs ou médiats ; toutefois ceux qui possédaient des fiefs de l'empire avaient le pas sur ceux qui ne possédaient que des fiefs privés. Dans l'une de ces deux dernières classes était entrée peu à peu la plus grande partie des propriétaires libres, qui, ne se voyant pas souvent assez forts pour se défendre euxmêmes, cherchaient à s'assurer la protection d'un plus puissant en recevant de lui un fief ou même en lui cédant leurs propres terres, pour les tenir delui comme ses vassaux. Mais les princes traitaient ces vassaux inférieurs avec une arrogance et une exigence toujours croissantes; ils en vinrent au point que, par pur caprice et sans aucune raison, ils leur ôtaient leurs fiefs et les vendaient à d'autres. Le vœu général des vassaux inférieurs était donc d'être délivrés de cet arbitraire et de cette oppression des grands vassaux, d'obtenir sécurité pour leur possession, et par là même l'hérédité de leurs fiefs. Depuis longtemps les grands vassaux de l'empire s'efforçaient de rendre leurs duchés héréditaires, comme le roi le trône. Conrad n'eut garde d'accorder aux princes l'hérédité de leurs grands domaines ; il chercha plutôt à les faire entrer dans sa famille. Ce fut tout différent pour les vassaux inférieurs ; le roi les prit sous sa protection contre les grands vassaux, ordonna que leurs fiefs seraient héréditaires, et qu'ils ne pourraient leur être ôiés que pour crime et seulement eu vertu d'une sentence juridique de leurs pairs. Par cette loi Conrad gagna les cœurs de toute la noblesse allemande *.
Roi d'Allemagne Conrad ne l'était pas encore d'Italie. En 1024, contents de la mort de l'empereur Henri, les ItaUens détruisirent le palais impérial qui était à Pavie, et, voulant secouer le joug des Allemands, ils offrirent la couronne au roi Robert de France, pour lui ou pour son fils aîné Hugues, surnommé le Giaiid. Robert eut d'abord quelque envie d'accepter ces offres et même de s'emparer du royaume de Lorraine; mais, voyant Conrad en force dans ce dernier pays, il congédia les ambassadeurs lombards. Ceux-ci s'adressèrent alorsàGuillaume,ducd'Aquitainep
' Kcrz, t. 21.
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le demandant lui-même pour roi, ou bien sonflls, de même nom, avec l'espoir d'obte-' nir un jour la dignité impériale. Guillaume, qui était aussi prudent que pieux, en écrivit à son ami Léon, évéque deVerceil. Dans un de ses pèlerinages ordinaires à Rome il sonda lui-môme la disposition des esprits. Bientôt il remercia les Italiens de leurs offres, à cause du peu de confiance qu'on pouvait aveir en leur parole *. En effet plusieurs d'entre eux avaient appelé le roi Conon ou Conrad. L'évôque de Verceil écrivit alors au duc d'Aquitaine : tt Ne vous affligez pas, très-cher ami, si les Lombards vous ont trompé. A coup sûr je vous donnerai un excellent conseil si vous voulez m'en croire. Soyez homme de cœur, ne vous inquiétez point du passé, soyez sur vos gardes pour l'avenir. Mandezmoi par le plus fidèle de vos hommes ce que vous voulez faire, et je vous donnerai un très- bon conseil*. »
Le duc Guillaume lui répondit entre autres choses : « Je ne suis nullement affligé, njon très-cher, de lafourberie des Lombards ; ciir ils ne m'ont point trompé, moi qui n'ai jamais cru à leurs promesses. Ce que je n'admire pas peu en vous, qui avez si bonne mémoire du passé et qui prévoyez si bien l'avenir, c'est que vous ayez acquiescé au parti de Conon (Conrad), qui ne vous a jamais rien donné dans son pays, qui passe même pour ne pouvoir rien vous donner ni l ien vous ôter dans le royaume d'Italie ; mais, quoique vous n'ayez pas bien consulté vos intérêts etquoique vous ne m'ayez nullement soutenu de votre suffrage lorsque j'éprouvais mes amis, j'attendrai toutefois cet excellent conseil que vous promettez de me donner si je veux vous en croire. Mandez-moi donc par lettres de quelle manière vous voulez que je vous en croie et quels avantages me vaudra voire conseil, par le don de ceConon-là, si je cessede prétendre au royaume d'Italie, qu'on me promet, et que. Dieu aidant, je pourrais obtenir si je le désirais beaucoup.
(1 Je n'accuse point les Lombards de la déception qu'ils voudraient exercer à mon égurd ; car, autant qu'il a été en eux, le
'Dom Kouqiiet, t. 10, p. 488, Epist. 3 et 4.— « Doiii Boufjuut, t. 10, p. 603, Epùl.l'J.
royaume d'Italie était à moi, si j'avais voulu faire ce que j'ai jugé ne devoir pas se faire, savoir déposer à leur volonté les évêques d'Italie, et puis, à leur gré encore, en mettre d'autres à leur place. Mais à Dieu ne plaise queje fasse chose pareille 1 que je déshonore, sans aucun crime de leur part, les pasteurs de l'Église à qui mes pères ont toujours porté honneur, et que moi-même, autant que j'ai pu, j'-ai toujours exaltés. A cette condition quelques-uns des grands d'Italie voudraient nous faire roi, moi ou mon fils. Cette blâmable condition, le prudent marquis Jlaginfrid ne me l'a point louée, non plus que son frère, le bon évêque Alric, eux dont je ne me suis jamais repenti d'avoir suivi le sage conseil, eux qui, selon moi, surpassent en esprit, en fidélité et en bonté tous les Italiens. Si quelque chose de ce qui est à moi vous fait sérieusement plaisir, etqueje puisse ou doive l'envoyer, vous ne serez pas trompé dans votre espérance. Rendez- moi la pareille, je vous prie, afin que vous ne restiez pas audessous de mes vœux. A la prochaine fête de sainte Marie, Mère de Dieu, je souhaite voir de vos lettres, pour me révéler les secrets de votre âme, à moi votre plus fidèle ami. Vivez dans le Christ, et, y vivant, portez-vous bien »
Par cettelettre, que nous avons reproduite presque tout entière, on voit que le pieux et puissant Guillaume d'Aquitaine savait écrire d'une manière polie, agréable, plaisante ou sérieuse. On y voit surtout la générosité et la délicatesse chrétiennes de sa politique.
Parsa position géographique, entourée par la merde trois côtés, enferméeetdéfendue au nord pardehaulesmontagnes.ritalie semblait naturelle mentdevoir être une monarchie, une monarchie puissante et compacte ; cependant elle n'en était pas une et ne devait pas même l'être. Si les forces de l'Italie, forces immenses parce qu'elles sont susceptibles d'un développement toujours plus grand, étaient concentrées dans les mains d'un seul, ni Rome ni le chef de l'Église ne seraient plus libres, mais enchaînés au trône de celui qui commanderait en maître dans la grande pé-
Dom Bouquet, t. 10, p. 484. Epitt. 6.
de l'ère cbr.]
ninsule. Pour que celane pût arriver la Providence y avait pourvu, comme elle y pourvoit encore. En conséquence, depuis la chute du royaume des Ostrogoths, nous voyons l'Italie toujours divisée, nous y trouvons toujours une multitude de souverainetés se faisant une espèce d'équilibre. En outre, la diversité et la variété physique du pays avaient engendré une diversité non moindre parmi ses diverses peuplades, leurs caractères, leurs mœurs, leurs besoins. Mais ce qui s'opposait le plus directement à une monarchie totale, c'était la constitution politique qui s'était introduite en Italie depuisenviron deux cents ans et qui s'y développait de plus en plus. Déjà, sous leurs propres rois comme sous ceux de Bourgogne, les grands du pays étaient parvenus à une richesse et à une considération toujours plus grandes. L'une et l'autre s'étaient encore de beaucoup augmentées par la libéralité des empereurs saxons, qui prodiguaient, pour ainsi dire, les droits, les revenus, les biens et les flefs du royaume. Les évêques eux-mêmes, par les comtés donnés à leurs Églises, étaient devenus des seigneurs temporels.
Dansles territoires decesseigneurs,soit temporels, soit spirituels, il avait commencé à se former, dès les empereurs saxons, une domination des plus indépendantes. Durant l'absence des empereurs les comtes, marquis et autres seigneurs exerçaient tous les droits royaux. Cette absence élai t habituelle et durait quelquefois delonguesannées,tandis que leur présence n'était que rare et passagère. L'indépendance des seigneurs devenailainsi l'état ordinaire et s'affermissait de plus en plus par le temps. D'un autre côté un grand nombre de villes considérables, telles que Pise, Gênes, Milan, Pavie, Côme et autres, aspiraient à se constituer en cités indépendantes. Elles avaient des comtes pour les gouverner au nom de l'empereur, mais ces comtes étaient plutôt des protecteurs que des souverains. Sans môme les consulter, ces villes armaient des flottes, faisaient la guerre ou la paix, contractaient des alliances selon qu'elles le jugeaient à propos. Avec cette multitude de seigneurs indépendants et de villes plus ou moins libres, avec cette diversité infinie de vu.
vues et d'intérêts, était-il possible de trouver un lien qui pût unir toute? les populations d'Italie en un seul État politique ? L'Italie tendait incompai ablemeut plus à former un État fédératif qu'une monarchie ; mais un État fédératif a besoin qu'un pouvoir supérieur y maintienne l'ordre et l'harmonie, et en protège les membres les plus faibles contre les plus forts. Les Italiens, du moins les plus réfléchis, sentaient ce besoin ; ils souhaitaient, en conséquence, non pas un souverain toujours entouré de cent mille hommes en armes, faisant tout ployer à son gré et foulant aux pieds ce qui faisait quelque résistance, mais un roi qui protégeât leurs institutions et leurs libertés nationales, sans chercher à les opprimer pour se faire sans cesse à luimême de nouveaux droits. En un mot ils voulaient un souverain armé, non du glaivn de conquérant, mais du glaive de la justice .1 assez puissant pour pouvoir être juste, mais qui, dans les limites du droit, abandonnât la nation à son libre développement. Mais où trouver ce souverain ? Le chercher au milieu d'eux eût été une tentative non-seulement vaine, mais insensée. Ils ne pouvaient le trouver que dans le souverain de l'Allemagne, nation alors la plus puissante de l'Occident. Comme dans son propre empire ce souverain était déjà lié àbien des institutions salutaires, les Italiens pouvaient espérer qu'il respecterait les leurs et qu'il se ferait une gloire de les protéger avec sagesse, suivant la loi.
Les empereurs allemands ne comprirent jamais ce rôle vis-à-vis de l'Italie ; ils n'y pa-rurent jamais qu'à la tête d'une armée teutO' nique, comme pour montrer que leur domination sur l'Italie n'avait d'autre base que la force des armes. Aussi les Italiens, blessés dans leur sentiment national, ne virent jamais en eux des rois d'Italie, mais des conquérants venus de loin. Les rapports réciproques ne furent jamais que les rapports des vaincus aux vainqueurs. Cette antipathie s'augmentait encore parle contraste des deux peuples : les Italiens, dont la civilisation était beaucoup plus avancée, regardaient les Allemands, pour le moins, comme des demi- Barbares; les Allemands, fiers de leurs avança
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lages militaires, regardaient les Italiens presque comme des esclaves. Les empereurs, au lieu de guérir cette antipathie, l'euvenimèrent^jlus d'une fois. Voilà pourquoi, à la mort du dernier empereur allemand, les habitants de Pavie rasèrent le palais impérial qui était dans leur ville; voilà pourquoi les Italiens offrirent la couronne de Lombardie au roi Robert de Fi ance, au duc Guillaume d'Aquitaine et à leurs fils.
Ces tentatives ayant échoué, Hérihert, archevêque de Milan, passa les Alpes, alla trouver le roi Conrad, le reconnut roi de Lombardie et lui fit hommage. Son exemple fut suivi par un grand nombre de seigneurs. La ville de Pavie elle-même lui envoya des députés, mais ils furent très-mal reçus et renvoyés durement. Seulement, en 1026, Conrad passa en Italie ; il récompensa l'archevêque de Milan parla donation de plusieurs comtés. Quant à la ville de Pavie, sachant par ses députés combien le roi Conrad lui en voulait, elle avait augmenté ses fortifications, qui étaient déjà très-considérables. Conrad, s'y étant présenté, trouva les portes fermées et les murailles garnies d'hommes en armes. Le siège d'une ville aussi forte eût demandé bien du temps ; d'ailleurs Conrad n'avait pas encore été couronné roi de Lombardie. Il se rendit donc de Pavie à Verceil, et de là à Milan, où il fut couronné par l'archevêque Hérihert, vraisemblablement le jour dePàques, que le roi célébra dans celte ville. Après avoir tenu une diète générale dans les plaines de Roncaglia, près de Plaisance, il revint assiéger Pavie. Les habitants cherchèrent à l'apaiser; ils s'offrirent à rebâtir le palais, mais hors de la ville. Conrad exigeait qu'ils le fissent à la même place où il avait été d'aûord ; les habitants s'y refusèrent constamment. Conrad ravagea cruellement les alentours ; tout le territoire de la ville fut mis à feu et à sang, les arbres fruitiers coupés, les vignes arrachées, les châteaux et môme les églises livrés aux flammes; les peuples qui s'y étaient l'éfugiés périrent par le feu et par le glaive. Ces cruautés, que les Sarrasins se seraient à peine permises, et qui sont rapportées par le ])iographe et le chapelain môme
Conrad, durèrent pendant deux ans. Elles
ne découragèrent point les habitants de Pavie. Conrad fut obligé de se retirer sans avoir rien fait ; il se rendit à Ravenne. Cette ville, qui appartenait au Siège apostohque, lui ouvrit toutefois ses portes et le reçut avec tous les honneurs possibles ; mais il s'y conduisit envers tout le monde d'une manière si dure et si despotique qu'il provoqua une violente sédition, dans laquelle les habitants et les troupes allemandes se battirent toute la nuit avec une grande perte de part et d'autre. Tout cela n'était guère propre à gagner le cœur des Itahens.
Pendant les chaleurs de l'été Conrad alla camper durant deux mois avec son armée sur les collines de Brienza, où il fut royalement défrayétout ce temps, lui et ses troupes, par l'archevêque Hérihert de Milan. On peut juger par là quelles étaient les immenses richesses de cette Église. Hérihert en faisait, au reste, un noble usage ; en voici un exemple. Durant une chertédehuit ans, en Italie, il faisait distribuer tous les matins au pauvre peuple de la campagne Imit mille pains et huit mille boisseaux de fèves et autres légumes cuits ; en outre de l'argent et des vêtements à la fin du mois. Souvent il distribuait ces vêtements de ses propres mains, afin de réjouir son cœur de la joie de ceux qui les recevaient.
Le Pape Benoît VIII était mort quelques semaines avant l'empereur saint Henri, le 10 juillet 1024, après un pontificat de douze ans. Sa conduite fut sans reproche, sa piété sans hypocrisie, son zèle pour la discipline et le bien de l'Église accompagné de prudence ; la modestie et la douceur étaient des traits saillants de son caractère. Cependant des témoins dignes de foi racontent que Benoît, après sa mort, apparut à l'évéque de Porto età deux autres ecclésiastiques, et les chargea de faire dire à l'abbé saint Odilon de prier pour lui, attendu qu'il était encore privé de la vue de Dieu par de sévères châtiments. C'est qu'avec des vertus non communes on peut encore faire des fautes plus ou moins graves, quoique non mortelles '.
Benoît eut pour successeur Romain, son
' Petr. Daiu., apuU Baroa, aiin. lO'.'i.
de l'ère chr. ]
frère, fils de Grégoire, comte de Tusculum, qui prit le nom de Jean XIX. Le moine Glaber rapporte qu'il n'était que laïque quand il fut élu Pape et qu'il fut élu à prix d'argent ' ; mais Glaber suit quelquefois des bruits populaires qui ne sont pas toujours vrais. Ce qui nous fait suspecter son récit dans cette occasion, c'est la lettre suivante que le bienheureux Fulbert, évêque de Chartres, écrivit au nouveau Pape sur sa promotion.
« Je rends grâces au Dieu tout-puissant, qui, suivant sa bonté ordinaire, a regarde favorablement votre humilité, ô Père ! et vous a élevé au faîte suprême de la dignité. Aussi tout l'univers tourne ses regards vers vous, et tous vous proclament bienheureux. Les saints contemplent votre élévation et se réjouissent de ce que vous les réfléchissez par la ressemblance de toutes les vertus. Les persécuteurs de l'Église vous regardent, redoutant la verge de votre juste sévérité. Ceux qui sont maltraités par les impies soulèvent vers vous leurs regards, espérant qu'il leur reste encore un remède de consolation. Je suis de ce nombre, moi l'humble évêque d'une grande et illustre Éghse; moi qui, vous adressant, ô Père ! une plainte du milieu de mes angoisses, implore le secours de votre piété. Il y a un certain comte malfaiteur, nommé Rodolfe, trop voisin de nous, qui a envahi les choses de notre Église par une injuste occasion, a tué de ses mains un de nos clercs, en a pris deux autres, qu'il a contraints de lui prêter serment. Cité pour tout cela à la cour du roi, appelé souvent devant toute l'Église assemblée, il n'a daigné venir à justice ni pour homme ni pour Dieu ; en conséquence il aété enfin excommunié par nous. Or maintenant il s'en va au tombeau de saint Pierre, comme s'il pouvait y recevoir l'absolution de ses péchés sans en revenir pour les réparer. C'est pourquoi nous vous prions, bien-aimé Pierre, vous à qui a été commis le soin de toute l'Église, de le réprimander et de le châtier, touchant le sang et l'injure de vos fils, comme votre sagesse sait qu'il l'a mérité. Que Votre Sainteté ne reçoive pas
«Glaber, 1. 4,c. 1.
injustement à la communion celui que l'autorité divine repousse comme un païen. En conséquence, ô bon pasteur I veillez bien sur nous, de peur que, par votre incurie, le troupeau du Seigneur ne souffre quelque détriment '. B
Nous doutons que jamais, dans aucun siècle, un évêque ait écrit à un Pape avec plus de confiance, de tendresse, de respect et de fermelé. Celte lettre d'un saint évêque, que le docte Mabillon et d'autres savants de son ordre rapportent au Pape Jean XIX et à l'an 1024, est bien loin de donner de l'ordination de ce Pontife, ainsi que de son caractère, aucune idée défavorable.
La première année de son pontificat le Pape Jean XIX reçut une ambassade solennelle de l'empereur et du patriarche de Constanlinople. Cette ambassade, concertée entre l'empereur, le patriarche et les principaux d'entre les Grecs, avait pour but d'obtenir du Pontife romain qu'il voulût bien permettre que l'évêque de Constantinople portât le titre de patriarche universel d'Orient, comme le Pontife romain portait le titre de patriarche ou de Pape universel de tout l'univers . Cette demande fait bien voir que les Grecs étaient unis à l'Église romaine et qu'ils en reconnaissaient la suréminente autorité par toute la terre. Les ambassadeurs apportaient, suivant l'usage, des présents considérables pour le Pape et pour ceux de sa cour qu'ils trouveraient favorables à leur demande. Jean XIX différait comme à dessein sa réponse, lorsque, bien probablement par une disposition secrète du Pape luimême, la demande des Grecs se divulgua par toute l'Ilalie ; le bruit s'en répandit bientôt comme un éclair par delà les Alpes, en France, en Lorraine, en Allemagne. De tous les pays arrivèrent au Pape des lettres sans nombre d'évêques et d'abbés italiens, français, lorrains, allemands ; plusieurs même firent exprès le voyage de Rome et supplièrent instamment le Pape de ne céder quoi que ce fût de la primauté accordée par Jésus-Christ à l'Église romaine. Deux hommes se distinguèrent particulièrement dans
> Dom Boaquet, t. 10, p. iTi, Epist. 61. Duchesne, Epùt. 13. Bibl. PP., U 18. Epist. 2-2.
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cette occasion : le bienheureux Richard, abbé de Verdun, et le bienheureux Guiljjiume, abbé de Dijon. Le premier alla trouver le Pape en personne ; le second lui écrivit une lettre très-forte, quoique très-respectueuse. C'était précisément ce que le Pape désirait et attendait. Il était l'organe de toute l'Église d'Occident, et sa réponse était comme l'oracle d'un concile universel tenu dans cette partie du monde. Sa décision ne se fit plus attendre. Naturellement elle ne répondit point aux désirs des Grecs, qui s'en retournèrent à Constantinople sans avoir rien obtenu
Vers le même temps le Pape Jean XIX apprit une nouvelle importante pour le chant ecclésiastique : c'était l'invention des notes de la musique. Dans le monastère de Pompose, près de Ravenne, vivait depuis l'âge de huit ans un moine, nommé Guido ou Gui, et surnommé d'Arezzo, de la ville où il avait pris naissance. Comme il était fort habile dans la musique on l'avait chargé d'enseigner le chant aux enfants du monastère.
Jusqu'alors c'était une étude longue et pénible, par la difficulté de se rendre familières les intonations des sons, qui n'étaient désignées que par les sept premières lettres de l'alphabet. Pour remédier à cet inconvénient Gui chercha longtemps une règle précise, invariable et facile à retenir. Il reconnut enfin que, dans le chant alors en usage pour l'hymne de saint Jean-Baptiste, les premières syllabes des six premiers versets de cette hymne : Ut queant Iaxis Resonare fibris Mir« gestorum^ Famuli tuorum, Solue polluti Laôu reatum, sancte Joannes, formaient, par leur intonation, une suite diatonique ascendante. Il s'appliqua donc à faire apprendre par cœur le chant de cette hymne à ses élèves, et surtout à leur rendre familière la progression diatonique des sons ut, ré, mi, fa, sol, la. Par cette nouvelle méthode un enfant pouvait apprendre en peu de mois ce qu'un homme aurait appris à peine en plusieurs années en suivant la méthode ancienne. Cette invention, qui devait naturellement le faire considérer de tout le
< Glabor, I. 4,c. 1. Hugo Flavi. Citron. Virid., apud Labbe, liiblioth. Keii, i. 20.
monde, lui attirades envieux qui poussèrent la passion si loin que Gui fut obligé de sortir de son monastère. Voici comment il en parle lui-même, ainsi que de son voyage à Rome, dans une lettre à Michel, religieux à Pompose, qui l'avait aidé dans son travail.
a Ou les temps sont durs, ou les desseins de la Providence sont obscurs; la tromperie opprime la vérité et l'envie la charité, envie qui épargne à peine la sainteté de notre ordre, afin que l'assemblée des Philistins y punisse la dépravation d'Israël, de peur que, si quelque chose se fait comme nous voulons, notre esprit, se confiant en lui-même, ne vienne à se perdre. Car alors est vraiment bien ce que nous faisons quand nous rapportons tout ce que nous pouvons à Celui qui nous a faits nous-mêmes. De là vient que vous me voyez exilé au loin, et que vousmême vous pouvez à peine respirer sous les étreintes de l'envie. En quoi je dis que nous sommes tout à fait seml)lables à l'ouvrier qui, ayant trouvé le secret de rendre le verre flexible et malléable, en fit l'expérience devant l'empereur Auguste. Pour cette incomparable découverte il s'attendait à une récompense incomparable ; il fut mis à mort, de peur que, si le verre, déjà si merveilleux par lui-même, devenait encore malléable et flexible, il ne rendît aussitôt de nul prix tous les trésors de l'empereur. L'envie à jamais maudite enleva alors aux mortels cet avantage, comme autrefois le paradis. Car l'envie de l'artiste n'ayant pas voulu en instruire un autre, l'envie du prince put faire périr l'artiste avec l'art.
« C'est pourquoi, le Seigneur m'inspirantla charité, j'ai communiqué, non-seulement à vous, maisà tous ceuxque j'ai pu, avecunesouveraine dévotion et sollicitude, la grâce que Dieu m'a donnée, à moi très-indigne, afin que, si moi et tous ceux qui m'ont précédé nous avons appris les chants ecclésiastiques avec une difficulté extrême, ceux qui viendront après nous les apprenant avec une extrême facilité, ils nous souhaitent le salut éternel, à moi, à vous et à tous mes autres collaborateurs, et que les quelques charitables prières de tant de monde nous obtiennent, parla miséricorde de Dieu, la rémission de nos pé-
de l'ère chr.)
chés. Car si ceux qui jusqu'à cette heure ont pu à peine en dixannées acquérir une science imparfaite du chant implorent trés-dévotement le Seigneur pour leurs maîtres, que pensez-vous qu'on fera pour nous qui, dans l'espace d'une année, ou de deux au plus, formons un chantre parfait? Que si la misère accoutumée des hommes était ingrate à de si grandsbienfaits, le juste Seigneur ne récompensera-t-il pas notre travail ? Parce que le Seigneur faittout cela et que nous nepouvons rien sans lui, n'aurons-nous rien ? A Dieu ne plaise ! Car l'Apôtre, étant par la grâce du Seigneur ce qu'il est, chante néanmoins ; « J'ai combattu un bon combat, j'ai consomme la course, j'ai conservé la foi, la couronne de justice m'est réservée. » Étant donc sûrs de la récompense, insistons en l'œuvre d'une si grande utilité, et parce que la sérénité tant désirée est revenue à travers bien des tempêtes, il faut naviguer heureusement. »
On voit par cette lettre de quels sentiments de foi, de charité, de piété, d'humilité profonde était animé Gui d'Arezzo, ainsi que les artistes des siècles que nous nommons barbares; avec quelle fidélité ils rapportaient à Dieu seul la gloire de leurs découvertes et de leurs chefs-d'œuvre ; avec quelle charité expansive ils communiquaient leurs secrets à tout le monde, afin que tout le monde en bénît Dieu avec plus de ferveur et de joie. Les pieux désirs de l'humble moine de Pomposesont accomplis, et bien au delà. Depuis neuf siècles, sa précieuse découverte, répandue par tout l'univers, apprend aux peuples de toutes langues, même aux sauvages de l'Océan, à chanter le Seigneur avec une ravissante harmonie.
Dans la dernière phrase Gui annonçait à son ami que le calme élait revenu après la tempête. Voici comment il s'en explique : « Mais puisque dans votre captivité vous comptez peu sur la déhvrance, j'exposerai la suite des choses. L'apôtre du Siège suprême, Jean, qui gouverne actuellement l'Église romaine, ayant ouï la renommée de notre école, et comment des enfants, par le moyen de nos antiphonaires, apprennent des chants qu'ils n'ont jamais entendus, en fut bien émerveillé et m'invita par trois messa-
ges à venir le trouver. J'allai donc à Rome avec Grégoire, abbé de Milan, et Pierre, prévôt des chanoines de l'Église d'Arezzo, homme très-savant pour notre temps. Le Pontife, m'ayant témoigné beaucoup de joie de mon arrivée, m'entretint longtemps, me fit plusieurs questions, et feuilleta souvent notre Antiphonaire, qu'il regardait comme un prodige. Il en médita les règles, et ne se leva point du lieu où il était assis qu'il n'eût appris un verset qu'il n'avait jamais ouï chanter et n'éprouvât ainsi en lui-même, à son grand étonnement, ce qu'il avait peine à croire des autres. Que dirai-je encore ? Ma mauvaise santé ne me permit point de demeurer à Rome, parce que la chaleur de l'été m'était mortelle en des lieux maritimes et marécageux, à nous qui sommes habitués aux Alpes. Je promis de revenir à l'entrée de l'hiver pour expliquer cet ouvrage au Pontife et à son clergé. Peu de jours après j'allai visiter l'abbé Gui de Pompose, votre père et le mien, cet homme chéri de Dieu et des hommes pour sa vertu et sa sagesse, que je désirais voir comme le père de mon âme. Cet homme si éclairé approuva notre An^zjo^owaîVe sitôt qu'il l'eut vu, se repentit d'avoir suivi le sentiment de nos envieux, en demanda pardon, et me conseilla, étant moine, de préférer aux villes épiscopales les monastères dont Pompose est à présent, par ses soins, le premier en Italie. Fléchi par les prières et obéissant aux ordres d'un tel père, je veux d'abord, le Seigneur aidant, illustrer un tel monastère par cet ouvrage, d'autant plus que, les évêques étant maintenant presque tous condamnés pour simonie, je crains de communiquer avec eux. Ne pouvant venir quant à présent, je vous envoie, pour trouver un cha^nt inconnu, un excellent moyen que le Seigneur m'a donné depuis peu et qui a été prouvé très-utile'. »
Outre V Antiphonaire* Gui composa un autre livre de musique, qu'il nomma le Mi-
* Annal, Bened., 1.55, n. 100. Apud Baron., ann. 1022.
* Voici en quels termes Gui aDoonce son inventioai
Feci régulas apertas, et Ântiphonarium Regulariter perfectum contuli cantorib:is, Quale nunquam habuerunt reliquis temporibus. Precor vos, beati fratres, pro tantis laboribos Pro me, misero Guidoue, meisque adjutoribua
(De 1024 à m\
cro%Me et qu'il dédia àTiiéodalde d'Arezzo, son évêque diocésain. Il dit, dans l'épître dédicatoire, que, tandis qu'il s'occupait du dessein de mener une vie solitaire, Théodalde l'avait appelé auprès de lui pour lui aider à l'instruction de son clergé et de son peuple, quoiqu'il ne manquât pas de personnes habiles pour les fonctions de ce ministère; qu'il l'avait aussi obligé de publier son Traité de la Musique et d'en instruire les clercs de la cathédrale, comme il avait fait de ceux de l'église de Saint-Donat, martyr ; ce qui avait eu un tel succès que les enfants mêmes s'y trouvaient plus instruits que les anciens des autres églises'.
La gamme inventée par Gui d'Arezzo n'avait d'abord que les six premières notes; on y eu ajouta, plus tard, une septième, qui complète les pi'incipales intonations de l'échelle musicale. De nos jours on a découvert un rapport surprenant et mystérieux entre les sept intonations principales du son, les sept couleurs principales de la lumière, les sept figures principales de la géométrie. Par exemple, une barre de fer, chauffée graduellement, présente graduellement les sept couleurs principales dans lesquelles se divise le rayon lumineux; si, dans cette incandescence graduelle, on frappe la barre de fer, elle rend graduellement les sept notes de la gamme musicale; si on place à côté, sur une feuille de fer-blanc ou sur le couvercle d'un clavecin, une poudre fine et légère, les vibrations graduelles des sept notes principales formeront graduellement, avec la poussière, les sept figures principales de la géométrie, le cercle, l'ellipse, le cône et les autres. Ce mystère de la nature paraît s'étendre bien loin.
Pendant que Gui apprenait au clergé et aux fidèles à chanter avec plus d'harmonie, saint Romuald continuait à les édifier par sa sainte vie et sa sainte congrégation. Après
Piiim Deiim exorate, nobis sit propitius. 0|)eri8 quoqiic scriptorcm acijuvate precibus. Pro niagistro cxoratc ciijus adjiitorio Auctor indigel et scriptor. Gloria sit Domino.
Amen.