‹ Histoire universelle de l'église catholique ... avec une table générale méthodique et très complèteChapitre 8 sur 24 · V. Gerbert, Scr!p<. II · texte numérisé non relu

V. Gerbert, Scr!p<. II

^ Annal, Bened,, I. 55, n. *00. Apud Oaron., ann.

qu'il eut quitté l'empereur Olhon III et lui eut prédit sa mort il se retira à Parenzo, ville située dans une péninsule de l'Istrie, et y demeura trois ans ; la première année il fonda un monastère, les deux au très il demeura reclus. Là Dieu l'éleva à une si haute perfection qu'il connaissait l'avenir et pénétrait plusieurs mystères de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il y reçut tout d'un coup le don des larmes, auxquelles auparavant il s'excitait inutilement, et il lui dura tout le reste de sa vie.

Il sortit de cette retraite, cédant aux instances des frères de ses autres monastères; mais

j l'évêque de Parenzo, l'ayant appris, en fut si affligé qu'il fil publier que quiconque donnerait une barque à Romuald pour repasser en Italie ne rentrerait plus à Parenzo. Il arriva deux barques du dehors, dont les mariniers le reçurent avec joie, s'estimant heureux de porter un si grand trésor ; mais dans le passage il survint une si violente tempête que tous se crurent près de périr; les uns se dépouillaient pour nager, les autres s'atta-

; chaient à une planche. Romuald, ayant

' abaissé son capuce et mis sa tête entre ses genoux, pria quelque temps en silence; puis

i il dit à l'abbé Anson, qui était près de lui, de déclarer aux mariniers qu'ils n'avaient rien à

! craindre, et peu de temps après ils arrivè-

J rent heureusement à Caorle.

j Romuald vint à son monastère de Bifolco ;

j il y trouva les cellules trop magnifiques et ne voulut loger que dans une qui n'avait guère que quatre coudées. N'ayant pu persuader à ces moines de se soumettre à la conduite d'un abbé, il les quitta et envoya demander une retraite aux comtes de Camérino. Ils lui offrirent avec grande joie toutes les terres de leur État, désertes ou cultivées; il choisit un lieu nommé Val-de-Castro, qui est une plainu fertile et bien arrosée, entourée de montagnes et de bois. Il y avait déjà une petite église et une communauté de pénitentes, qui lui cédèrent la place. Romuald commença donc à y bàlir des cellules et à y habiter avec ses disciples, et il y fit des fruits incroyables. On venait à lui de tous côtés chercher la pénitence ; les uns donnaient leurs biens aux pauvres, Jes autres quittaient le monde en

de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE

tièrement et embrassaient la vie monastique. Le saint homme était, comme un sérapliin, tellement embrasé de l'amour de Dieu, qu'il l'allumait dans le cœur de tous ceux qui l'écoutaient.

Ceux qu'il reprenait avec le plus de sévérité, c'étaient les clercs séculiers ordonnés par simonie, leur déclarant qu'ils étaient perdus s'ils ne renonçaient volontairement aux fonctions de leurs ordres. Ce discours leur parut si nouveau qu'ils voulurent le tuer; caria simonie était tellement établie en tout ce pays que, jusqu'au temps de Romuald, à peine y avait-il quelqu'un qui sût que c'était un péché. Il leur dit : « Apportez-moi les livres des canons et voyez si je vous dis la vérité. » Les ayant examinés, ils reconnaissaient leur crime et le déploraient. Le saint homme persuada à plusieurs chanoines et autres clercs qui vivaient comme des laïques d'obéir à des supérieurs et de vivre en communauté, ce qui semble être le commencement des chanoines réguliers que nous verrons dans la suite. Quelques évêques qui étaient entrés dans leurs sièges par simonie vinrent le consulter, et, s'étant mis sous sa conduite, promirent de quitter l'épiscopatet d'embrasser la vie monastique. C'est saint Pierre Damien qui raconte tout ceci dans la Vie de saint Romuald, et il ajoute : « Je ne sais toutefois si le saint homme en put convertir un seul en toute sa vie ; car cette venimeuse hérésie est très-dure ettrès-dilficile à guérir, principalement dans les évêques. On promet toujours et on diffère de jour en jour, en sorte qu'un Juif est plus facile à convertir. »

Saint Romuald quitta Val-de-Castro, y laissant quelques-uns de ses disciples, et passa au pays d'Orviète, où il bâtit un monastère par le secours principalement du comte Farulfe; car, r:? pouvant contenter son zèle, il formait toujours de nouveaux desseins. « Il semblait, dit Hélyot, qu'il voulût changer tout le monde en désert et engager tous les hommes à la vie monastique. » Il en enleva au siècle un grand nombre d'hommes près d'Orviète, qu'il répandit en différents monastères. Plusieurs enfants de nobles quittaient leurs parents pour s'attacher au saint

homme. Parmi eux fut le fîls du comte Guido, qui embrassa la vie monastique et mourut saintement dans une grande jeunesse.

Ayant appris le martyre de saint Boniface, son disciple, tué par les Russes l'an 4009, il sentit un si grand désir de répandre son sang pour Jésus-Christ qu'il résolut aussitôt d'aller en Hongrie. Ayant obtenu plus tard la permission du Saint-Siège, il partit avec vingt-quatre disciples, dont deux avaient été sacrés archevêques pour cette mission ; car ils avaient tous un si grand zèle pour le salut du prochain qu'il lui était impossible d'en emmener moins ; mais, lorsqu'ils furent entrés dans laPannonie, qui est la Hongrie actuelle, Romuald fut attaqué d'une maladie qui l'empêcha de passer outre. Elle fut longue, et sitôt qu'il avait résolu de revenir sur ses pas il se portait mieux ; mais quand il voulait aller plus avant son vidage s'enflait et son estomac ne gardait plus de nourriture. Il assembla donc ses disciples et leur dit : « Je vois que Dieu ne veut pas que je passe outre ; mais, parce que je n'ignore pas votre désir, je n'oblige personne à retourner, je vous laisse une entière liberté ; mais je sais qu'aucun de ceux qui demeureront ne souffrira le martyre. » En effet, de quinze qui s'avancèrent dans la Hongrie, quelques-uns furent fustigés, plusieurs vendus et réduits en servitude, mais ils n'arrivèrent point au martyre.

Romuald revint à son monastère d'Orviète, dont il trouva que l'abbé ne suivait pas ses maximes ; car il voulait qu'un abbé, comme étant véritablement moine, aimât l'extrême abjection, n'eût point d'affection pour le temporel et employât les biens du monastère pour l'utilité des frères, sans faire aucune dépense par vanité. N'étant pas écouté, il quitta ce monastère et alla se loger avec ses disciples près du château de Rainier, qui fut depuis marquis de Toscane. Ce seigneur, ayant quitté sa femme sous prétexte de parenté, avait épousé la veuve d'un de ses parents. C'est pourquoi Romuald ne voulut point demeurer gratuitement dans ses terres, afin dene paraître pasapprouversa conduite; mais il lui payait une pièce d'or pour l'eau et une autre pour le bois, et il le contraignit à

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les recevoir, en le menaçant de se retirer. Rainier disait : « Il n'y a ni empereur, ni homme vivant qui me donne tant de crainte que le visage de Romuald, Je ne sais que dire devant lui et ne trouve point d'excuse pour me défendre. » En efïet le saint homme avait ce don de Dieu que tous les pécheurs, principalement les grands du siècle, tremhlaient devant lui comme en présence de la majesté divine.

Il changea encore plusieurs fois de demeure, faisant du fruit partout et convertissant plusieurs pécheurs. Ce qui l'obligeait à changer si fréquemment, c'est que, partout où il demeurait, une foule innombrable venait le ohercher. Ainsi, quand il avait rempli un monastère, il y mettait un supérieur et se pressait d'en aller remplir un nouveau. Entre autres monastèresilalla habiterla montagne de Sitrie, en Ombrie, où il souffrit une calomnie atroce de la part d'un de ses moines, nommé Romain ; car, comme il voulait le corriger de ses impuretés, non-seulement par des réprimandes, mais par de rudes disciplines, celui-ci l'accusa d'un crime de même genre, et, quoique son âge et son corps exténué l'en rendissent incapable, la calomnie trouva créance, et les disciples du saint homme le mirent en pénitence et lui défendirent de célébrer les saints mystères. Il s'y soumit et fut environ six mois sans approcher de l'autel. Enfin Dieu lui commanda, sous peine de perdre sa grâce, de quitter cette simplicité indiscrète et de célébrer hardiment la messe. Il le fit le lendemain, et, pendant la messe, il fut longtemps ravi en extase et reçut ordre de donner une exposition des psaumes, que l'on garde encore à Camaldule, écrite de sa main.

Étant à Sitrie il demeura sept ansenfermé, gardant conlinuellomcnt le silence, ettoutefois il ne fit jamais plus de conversions et ne renferma plus depénitents.Ilnerelâcharien dans la vieillesse de l'austérité de sa vie. Pendant un carême il ne vécut que de bouillon fait d'un peu de farine, avec quelques herbes, et il faisait ainsi diverses expériences pour éprouver ses forces. Pendant l'été, de deux semaines il en passait une jeûnant au pain et à l'eau ; l'autre, il ajoutait quelque cliosc de

cuit le jeudi. S'il était tenté de manger de quelque mets plus de son goût il le faisait préparer avec soin, l'approchait de son nez et de sa bouche, et disait : « Gourmandise I gourmandise 1 Combien ce mets te ferait plaisir 1 mais malheur à toi ! jamais tu n'en goûteras 1 » et il le renvoyait au cellérier. Ces austérités n'empêchaient pas qu'il ne montrât un visage serein et une gaietécontinuelle. Il fit plusieurs guérisons miraculeuses, mais en évitant autant qu'il était possible qu'on les lui atttribuât. Quand il envoyait quelque part ses disciples il leur donnait un pain, un fruit ou quelque autre chose qu'il avait bénite, et ses disciples guérirent plusieurs malades en leur en faisant manger.

Les moines de Sitrie vivaient dans une grande perfection. Tous marchaientnu-pieds, pâles, négligés, et toutefois contents dans leur extrême pauvreté. Quelques-uns demeuraient enfermés dans leurs cellules comme en des sépulcres. Personne n'y goûtait jamais devin. Non-seulement les moines, mais leurs serviteurs et ceux qui gardaient les bestiaux, jeûnaient, observaient le silence, se donnaient la discipline l'un à l'autre et demandaient pénitence pour les moindres paroles oiseuses. Quand Romuald y vit un si grand nombre de moines qu'à peine pouvaient-ils demeurer ensemble, ildeur donna un abbé et se retira à Bifolco, gardant étroitement le silence.

Cependant l'empereur saint Henri, étant verm en Italie, envoya prier saint Romuald de venir le trouver, promettant de faire tout ce qu'il lui ordonnerait. Le saint homme refusait absolument d'y aller et de rompre son silence ; mais ses disciples lui dirent : « Considérez que nous sommes en si grand nombre ici que nous ne pouvons plus y loger commodément; demandez, s'il vous plaît, à l'empereur quelque grand monastère. » Le saint homme leur écrivit : «Sachez que l'empereur vous donnera le monastère du mont Amiat ; voyez seulement quel abbé vous y mettrez. » Il vint donc trouver l'empereur, qui se levaaussitôt et dit avec beaucoup d'affection : (( Plût à Dieu que mon âme fût dans votre corps I » Il le pria de îui parler, mais il ne pulcejour-làlui faire rompre son silence.

de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE

Le lendemain, quand Romuald vint au palais, les Allemands vinrent en foule le saluer en baissant la tête et s'empressaient à arracher les poils de sa fourrure pour les emporter en leur pays comme des reliques; de quoi le saint homme fut si affligé que, sans ses disciples, il serait aussitôt retourné à sa cellule. Élant entré chez l'empereur, il lui parla beaucoup de la restitution des droits des églises, de la violence des puissants et de l'oppression des pauvres. Enfin il demanda un monastère pour ses disciples, et l'empereur lui donna le mont Amiat, dont il chassa un abbé coupable de plusieurs crimes. Ce monastère, situé en Toscane, dans le territoire de Clusium, avait été fondé vers l'an 743 par Rachis, roi des Lombards.

Une des dernières fondations de saint Romuald, mais qui dans la suite est devenue la plus célèbre de toutes, fut celle deCamaidule. Ce lieu, nommé alors Campo-Malduli, est situé au milieu des plus rudes montagnes de l'Apennin, dans le diocèse d'Arezzo; mais c'est une plaine agréable, arrosée de sept fontaines*. Saint Romuald le choisit comme propre à ses disciples, et y bâtit wne église du Saint-Sauveur et cinq cellules séparées pour autant d'ermites, à qui il donna pour supérieur le vénérable Pierre. C'est de ce monastère que les religieux de saint Romuald ont pris le nom de Camaldules.

SaintRomuald .sentant approcher safin, revint à son monastère de Val-de-Castro, et, se tenant assuré qu'il mourrait bientôt, il se fit bâtir une cellule avec un oratoire pour s'y enfermer et y garder le silence jusqu'à sa mort. Vingt ans auparavant il avait prédit à ses disciples qu'il mourrait en ce monastère, sans que personne fût présent à sa mort. Sa cellule de réclusion étant faite, il sentit augmenter ses infirmités, principalement une fluxion sur la poitrine qui l'oppressait depuis six mois. Toutefois il ne voulut ni se coucher sur un lit, ni relâcher la rigueur de son jeûne. Un jour, comme il s'affaiblissait peu à peu, le soleil étant vers son coucher, il or-

» Dans la bulle de confirmation d'Alexandre II, de 1072, il est dit: Campus amobilis. « Mais, dit Hurter, il faut entendre cette expression dans le sens spirituel. Ou y Domcne neuf couvents. ■

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donna à deux moines qui étaient près de lui de sortir et do fermer après eux la porte de la cellule, et de revenir au point du jour pour dire auprès de lui matines, c'est-à-dire laudes. Comme ils sortaient à regret, au lieu d'aller se coucher ils demeurèrent près de la cellule, et quelque temps après, écoutant attentivement, comme ils n'entendirent ni mouvement ni voix, ils se doutèrent de ce qu'il en était; ils poussèrent promptement la porte, et, ayant pris de la lumière, ils le trouvèrent mort, couché sur le dos. 11 avait vécu cent vingt ans, dont il passa vingt dans le monde, sept dans le monastère, quatrevingt-treize dans la vie érémitique. C'est ce que nous lisons dans sa Vie, écrite, quinze ans après, par saint Pierre Damien Ml mourut l'an 1027, le 19 juin; l'Église honore sa mémoire le même jour; mais à Rome sa fête a été fixée au 7 février, jour de la seconde translation. Incontinent après sa mort il se fit un grand nombre de miracles à son tombeau ; ce qui fut cause que, cinq ans après, les moines obtinrent du Saint-Siège la permission d'élever un autel sur son corps; c'était alors une manière de canoniser les saints ^.

L'ordre de saint Romuald, autrement des Camaldules, subsiste encore avec honneur, 11 renferme les trois genres de vie : cénobites, ermites et reclus. Leur règle est celle de saint Benoît, avecquelques observances particulièl es. L'ordre de Saint-Benoît et celui de Saint- Romuald ont donné, de nos jours, à l'Église deux grands Papes; le premier. Pie VII, de glorieuse mémoire ; le second, Grégoire XVI ^

1 Mabillon, dans ses Annales de Saint-Benoit, dit qu'il ne vécut guère plus de soixante-dix ans. — ^ActaSS., 1 ievr. Acta SS. Ord. S. Bened., sect. 6, pars 1. — ^ Consulter au mot Gamalhules, le Dictionnaire des Ordres religieux du R. P. Hélyol, auquel nous avons empriinié la plus grande partie do ce que nous avons écrit sur SaintRomuald. — «On conserve encore aujourd'hui, dit Hurter, dans le couvent des Camaldules, la première partie d'une explication des psaumes dont saint Romuald est l'auteur. Il l'écrivit dans un élan d'entliouiiasme plutôt que de dessein prémédité. Du reste, le genre de vie qu'il prescrivait à ses frères n'était point favorable aux travaux scientiûques. Le peu de temps qui leur restait après le chant d'un grand nombre de psaume?, la prière et la méditation, était consacré à un travail manuel, l'été dans les champs, et l'hiver dans la maison, où ils se livraient à la confection de divers objets nécessaires. La profonde solitude dans laquelle ils vivaient

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Au commencement de l'année 1027 le roi Conrad partit d'Ivrée, et, accompagné du roi Rodolphe de Bourgogne, il se mit en marche pour Rome. En chemin il fit au marquis Rainier de Toscane une visite dont celui-ci se serait bien passé. Le marquis ne s'était pas encore soumis au nouveau roi et osa même lui fermer les portes de Lucques. Conrad prit aussitôt ses mesures pour l'assiéger dans les formes; ce que voyant, Rainier se ravisa et se rendit à discrétion. Conrad lui ôta le marquisat et le donnaà Boniface, père de la célèbre comtesse Malhilde. Boniface, déjà seigneur de Modène, Reggio,Manfoue, Crémone et Plaisance, devint, par l'investiture de la Toscane, le plus puissant prince de l'Italie. Conrad, arrivé à Rome le mercredi saint, y lut couronné empereur, le jour de Pâques, par le Pape Jean XIX; sa femme Gisèle fut pareillement couronnée impératrice. Outre le roi Rodolphe de Bourgogne on vit à cette solennité Canut le Grand, roi d'Angleterre et de Danemark. Les fêtes se terminèrent par une sanglante bataille entre les Romains et les Allemands ; elle commença par la querelle d'un Allemand et d'un Romain, au sujet d'une peau de bœuf qu'ils étaient à marcliander; desinjures ils en vinrent aux coups, et bientôt les deux nations s'en mêlèrent. La peau de bœuf n'était que l'occasion ; la vraie cause était l'antipathie nationale. L'empereur Conrad retourna, la môme année 1027, en Allemagne, après avoir nommé vice-roi de Lombardie l'archevêque Héribert de Milan.

A l'occasion de ce couronnement de Ternies privait de cultiver leur esprit, ce qu'ils auraient d'ailleurs regardé comme une occupation trop inoiuiaiiie. La véritable tendance de l'ordre s'explique par les paroles d'un des ses chefs : « Si quelqu'un entre dans l'ordre avec des connaissances déjà acquises, qu'il remercie Dieu du don qui lui a été accordé ; s'il y arrive ignorant, qu'il s'accoutume à la vie d'ermite. » En conséquence, dans ie premier siècle, on ne trouve point de Camaldulcs qui aiont composé des ouvrages; plus tard, au contraire, plusieurs membres de cet ordre culiivèrent diverses branches des sciences, et niûme la poésie. » Tableau des Institut ions- et des Mœurs du l'Église au moyen âç/e. — Hurler cite ensuite comme le plus céliibre de tous les Gamaldules le moine Ambroise 'l'raversari.et comme lopins fécond en écrits scientifiques Paul Giiistiniani, mort en \b'lV>. Ziefîclbaucr aitribue à ce dernier 122 traites on lanRue latine, en italien, 80 qui sont incomplets et oO 9ni sont perdus.

pereur il y eut à Rome comme une assemblée générale de l'Europe chrétienne. Les chefs des nations s'y connurent de près, se lièrent d'amitié entre eux et y concertèrent la paix et le bien-être de leurs peuples. On en voit une preuve dans la lettre suivante du roi Canut, longtemps cruel et injuste, ensuite bumain et équitable. Il écrivait, en 1027, de Rome, où il était allé en pèlerinage, portant une panetière sur l'épaule et un bâton à la main :

« Canut, roi de tout le Danemark, de l'Angleterre, de la Norwége et d'une partie de la Suède, à Égelnoth, le métropolitain, à l'archevêque Alfric, à tous les évêques et primats, et à toute la nation des Anglais, nobles et gens du peuple, salut. Je vous fais savoir que je suis allé à Rome pour la rédemption de mes péchés et pour le salut des royaumes et des peuples qui sont assujettis à mon gouvernement. Il y a longtemps que je m'étais engagé par un vœu à faire ce pèlerinage; mais j'en avais été empêché jusqu'ici par les affaires d'État et autres obstacles. Maintenant j'adresse d'humbles actions de grâces à mon Dieu tout-puissant de ce qu'il m'a octroyé, une fois en ma vie, de visiter ses bienheureux apôtres Pierre et Paul, et tous les saints lieux au dedans et au dehors de Rome, de les honorer et de les révérer en personne. Et j'ai fait cela parce que j'ai appris des sages que le saint apôtre Pierre a reçu du Seigneur le grand pouvoir de lier et de délier et qu'il est le porte-clef du royaume céleste. Voilà pourquoi j'ai jugé très-utile de solliciter spécialement son patronage auprès de Dieu.

« Or sachez qu'il s'est tenu ici, dans la solennité pascale, une grande assemblée d'illustres personnes, savoir, avec le Pape Je.ni et l'empereur Conrad, tous les princes des nations depuis le montGargan jusqu'à la mer qui nous avoisine. Tous m'ont accueilli avec distinction et m'ont honoré de riches présents; j'ai reçu, particulièrement de l'empereur, des vases d'or et d'argent, des étoiles et des vêlements de grand prix. Je me suis donc entretenu avec l'empereur môme, avec le seigneur Pape et les princes qui étaient là, sur les besoins de tout le peuple de mes

de l'ère chr.]

royaumes, tant Anglais que Danois. J'ai tâché d'obtenir pour mes peuples plusdejustice et de sûreté dans leurs voyages à Rome, et surtout qu'ils ne soient plus dorénavant retardés par tant de barrières ni fatigués par d'injustes péages. L'empereur a consenti à ma demande, ainsi que le roi Rodolphe, qui possède les principales clôtures des montagnes, et tous les princes l'ont confirmée par leurs édits, en sorte que mes hommes, soit marchands, soit pèlerins, iront à Rome et en reviendront en toute sûreté et sans aucune vexation de barrière ni de péage.

« Je me suis aussi plaint devant le seigneur Pape et ai témoigné un grand déplaisir au sujet de l'énormité des sommes d'argent exigées jusqu'à ce jour de mes archevêques quand ils se rendaient, suivant l'usage, auprès du Siège apostolique afin d'obtenir le pallium. lia été décidé que cela n'aurait plus lieu à l'avenir. Enfin tout ce que j'ai, pour l'utilité de ma nation, demandé au seigneur Pape, à l'empereur, au roi Rodolphe et aux autres princes par les terres desquels nous allons à Rome, ils me l'ont accordé de grand cœur et même confirmé par serment, sous l'attestation de quatre archevêques, de vingt évêques, ainsi que d'une multitude innombrable de ducs et de nobles, qui était présente. C'est pourquoi je rends au Dieu toutpuissant de très-grandes actions de grâces de ce que j'ai réussi à mon gré dans tous mes désirs et mes projets.

a Sachez donc maintenant que j'ai voué à Dieu de mener désormais une vie en tout exemplaire, de gouverner selon lajusticeet la piété les royaumes et les peuples qui me sont soumis, et de garder un jugement équitable en toutes choses. Si, par l'ardeur ou la négligence de ma jeunesse, j'ai jadis violé la justice, mon intention est de me corriger, avec l'aide de Dieu. C'est pourquoi j'adjure mes conseillers, à qui j'ai confié le gouvernement, et je leur commande, ainsi qu'à tous les vicomtes et magistrats du royaume, s'ils veulent conserver mon amitié et sauver leur âme, de ne faire désormais aucune Injustice, soit au riche, soit au pauvre. Que toute personne, noble ou non, jouisse de ses droits selon la loi, de laquelle aucune déviation ne

doit se permettre, soit en crainte de moi, soit en faveur de l'homme puissant ou dans le dessein de remplir mon trésor. Je n'ai [);is besoin d'argent levé par injustice,

« Je veux, en outre, que vous sachiez ([no, reprenant la route par laquelle je suis vimiu, je vais en Danemark, pour, avec le conseil de tous les Danois, faire une paix et une alliance avec les nations qui ont voulu, s'il leur avait été possible, nous priver et de la vie et du royaume ; mais elles ne l'ont pu, Dieu détruisant leur force, lui qui veuille nous conserver dans la royauté et l'honneur et anéantir la puissance de tous nos ennemis. Lors donc que j'aurai fait la paix avec les nations circonvoisines et réglé notre royaume oriental de manière à n'avoir à craindre ni guerre ni hostilité d'aucune part, je m'embarquerai au plus tôt, cet été même, pour revenir en Angleterre.

« J'ai envoyé par avance cette lettre afin que tout le peuple de mon royaume se réjouisse de ma prospérité ; car, comme vous le savez vous-mêmes, jamais je n'ai épargné ni ma personne ni mon travail, et jamais je ne les épargnerai pour l'utilité nécessaire de tout mon peuple. Maintenant je conjure tous les évêques et les magistrats de mon royaume, par la fidélité que vous me devez, ainsi qu'à Dieu, de faire en sorte qu'avant mon arrivée en Angleterre toutes les redevances que nous devons suivant la loi ancienne soient acquittées, savoir : l'aumône pour les charrues, la dîme des animaux produits pendant l'année, et les deniers que vous devez à Saint-Pierre de Rome par chaque maison des villes et des villages ; de plus, à la mi-août, la dîme des moissons, et, à la Saint-Martin, les prémices des semences. Que si, à mon prochain débarquement, ces redevances ne sont pas entièrement payées, la puissance royale s'exercera contre les délinquants, selon la rigueur de la loi et sans aucune grâce »

Voilà ce qu'écrivit l'an 1027, en partant de Rome, le roi le plus puissant de ces terribles hommes du Nord qui, sous les noms de Danois et de Normands, ravagèrent pendant

> Wilkins, Concil. Mag"^ Brit.» h 1, p. 297.Labbe, t. 9, p. 8G1,

plus d'iïn siècle l'Europe chrétienne. On y voit le changement prodigieux que la piété chrétienne avait opéré dans ce chef de Barbares et de pirates. On ne le voit pas moins dans le préambule suivant d'un de ses diplômes en faveur du monastère de Croyland : « Canut, roi de toute l'Angleterre, du Danemark, de la Norwége et d'une grande partie de la Suède, à toutes les provinces, nations et peuples soumis à ma puissance, petits et grands, salut. Comme mes ancêtres et mes parents ont souvent opprimé l'Angleterre par de dures extorsions et des déprédations cruelles, et qu'ils y ont versé fréquemment, je le confesse, le sang innocent, mon application a été, depuis le commencement de mon règne et le sera toujours à l'avenir, tant devant Dieu que devant les hommes, de satisfaire pour ces miens péchés et ceux de mes parents, de réparer avec la dévotion que je dois l'état de toute la sainte Église, notre mère, ainsi que de tous les monastères situés en mon royaume et qui auraient besoin en quelque chose de ma protection, et de me rendre ainsi secourables dans mes nécessités et favorables à mes prières tous les saints de Dieu '. » C'est avec cette pieuse humilité que parlait le roi Canut au faîte de la puissance et de la gloire, lui qui, au commencement de sa conquête d'Angleterre, disait encore : « Qui m'apportera la tête d'un de mes ennemis me sera pius cher que s'il était mon frère *. »

Un homme surtout avait puissamment contribué à cet heureux changement de Canut ; ce fut saint Égelnolh, Édelnoth ou Elnoth, archevêque de Cantorbéry. Issu d'une noble famille et baptisé par saint Dunstan, il fut d'abord moine de Glaslonbury ; ensuite il succéda, l'an 1020, à l'archevêque Living, successeur de saint Elpbége. Deux ans après il alla à Rome, où il fut reçu avec beaucoup d'honneur par le Pape Benoît VIII, qui lui donna le paliium. A son retour, passant à Pavie, il acheta un bras de saint Augustin cent marcs d'argent et un marc d'or, et enricliit de cette relique l'Église d'Angleterre. Ce fut co vertueux pontife qui, par l'autorité de

« Acia SS. Ord. S. Hened., eect. 6, pars I, p. 440. — Florent Wigorn.C/iron., p. 6l9,édit. Francfort, KiOl.

sa sainteté, encourageait Canut au bien et le détournait du mal. Ce fut par ses exhortations que le prince fit le pèlerinage de Rome, ainsi que nous l'avons vu. Ce fut par ses conseils qu'il renouvela les lois tant ecclésiastiques que civiles, conformes à celles des rois précédents, et dont la première est d'aimer Dieu par-dessus toutes choses Ce fut encore par le conseil du saint archevêque que Canut étendit ses libéralités sur les églises étrangères, comme on voit par celle de Chartres, à laquelle il envoya une somme considérable, du temps de l'évôque Fulbert, quil'en remercia par une lettre et employa cet argent à rebâtir son église qui avait été brûlée. L'archevêque Édelnoth ou Elnoth mourut l'an 1038 et est compté entre les saints *,

Canut, ainsi que déjà nous l'avons vu, emmena en Danemark plusieurs évêques d'Angleterre, dont il mit Gerbrand en Zélande. Unvan, archevêque de Brème, reçut fort bien l'évêque Gerbrand ; mais il l'obligea à le reconnaître pour son supérieur et à lui promettre fidéhté. L'ayant pris en amitié, il se servait de lui pour envoyer à Canut des députés avec des présents, le congratulant des victoires qu'il avait remportées en Angleterre, mais le reprenant de ce qu'il avait osé en enlever des évêques. Canut prit en bonne part la réprimande, et vécut si bien depuis avec l'archevêque qu'il ne faisait rien que par son avis, jusque-là qu'il fut le médiateur de la paix entre ce prince et le roi Coni ad le Salique Cette paix fut cimentée parles fiançailles et depuis par le mariage de Gunilde, fille de Canut, avec le jeune Henri, fils de Conrad, qui fut depuis l'empereur Henri III.

Vers ce même temps, comme nous l'avons déjà vu, régnaient en Norwége et en Suède deux rois du nom d'Olaf ou Olaiis, zélés l'un et l'autre pour la propagation de la foi et de la piété chrétiennes. Le premier s'appliquait particuiièremenl à purger la Norwége des devins, des magiciens et des enchanteurs dont elle était remplie, et il avait auprès de lui de saints évêques que nous avons déjà appris à connaître, et qui l'aidaient par leur doctrine ctleurs conseils. 11 envoya des députés à l'ar-

« Lnbbe, t. 9, p. 314. — « Acla SS. Ord. S. Bened., Bcct. C, pars 1. — • Adam. Brein. , 1. 2., c. 38.

ae 1ère chr.]

chevêque Unvan, avec des présents, le suppliant de recevoir favorablement ses évêques cl de lui en envoyer, de sa part, pour affermir la religion en Norwége On se rappellera sans doute que l'archevêque de Brème ou de Hambourg était légal du Siège apostolique pour la conversion des peuplesduNord.

Oiaûs de Suède, nouveau chrétien dont Olaûs de Norwége avait épousé la fille, n'était guère moins zélé que son gendre pour la religion chrétienne. Il fit de grands efforts pour faire abattre le temple d'idoles qui était à Upsal, au milieu de son royaume, et les païens, craignant qu'il n'en vînt à bout, convinrent avec lui que, puisqu'il voulait être chrétien, il choisît le meilleur pays de la Suède pour y établir une église et l'exercice de sa religion, sans faire violence à personne pour quitter le service des dieux. Le roi, fort content de ce traité, fonda une église et un siège épiscopal dans la Gothie occidentale, près du Danemark et de la Norwége. Ce fut à Scaren, ville alors très-grande, à présent peu considérable, où, à la prière du roi de Suède, Turgot fut ordonné premier évêque par l'archevêque Unvan ; il s'acquitta si bien de son ministère qu'il convertit à la foi deux peuples célèbres des Goths. Le roi Olaûs de Suède fit baptiser sa femme et ses deux fils, Émond et Araond. A ce dernier il fit donner le nom de Jacques au baptême ; ce prince, tout jeune qu'il était, surpassa en sagesse et en piété tous ses prédécesseurs, et aucun roi ne fut si agréable aux Suédois *.

Cependant Oiatis, roi de Norwége, fut chassé de son royaume par la faction des seigneurs, dont il avait fait mourir les femmes à cause de leurs maléfices. Canut, qui lui faisait la guerre, se prévalut de cette révolte et fut reconnu roi de Norwége, ce qui n'était encore arrivé à aucun roi de Danemark. Olaiis, mettant toute son espérance en Dieu, entreprit de se rétablir pour réprimer l'idolâtrie, et par le secours du roi de Suède, son beau-père, et 'des insulaires, il assembla une grande armée et reconquit son royaume. Alors il crut que Dieu l'avait rétabli afin de ne plus pardonner à personne

» Aiiam. lircii). , I. 2, c. 40. — ^ Id., c. 41.

qui voulût demeurer magicien ou qui refusât de se faire chrétien. Il y réussit pour une grande partie ; mais, suivantles uns, quelque peu de magiciens qui restèrent le firent mourir pour venger ceux qu'il avait condamnés; suivant d'autres il fut tué dans une bataille ; d'autres enfin disent qu'il fut mis à mort secrètement, pour faire plaisir à Canal, qui s'emparade son royaume. Quoi qu'il en soit au juste du genre particulier de sa mort, Olaûs fut regarde comme martyr. On l'enterra avec honneur à Drontheim, capitale du royaume ; il se fil à son tombeau un grand nombrede miracles, et il fut depuis en grande vénération à tous les peuples voisins. IlmouruU'an 1028, Ie29 juillet, jour auquel l'Église honore sa mémoire. Son filsMagnus, ayant récupéré le trône en 1035, contribua beaucoup à étendre la dévotion des peuples en-vers son père, que la cathédrale de Drontheim choisit pour patron titulaire *.

L'archevêque Unvan, profitant d'une paix solide entre les Slaves et les Saxons d'outre- Elbe, rétablit la métropole de Hambourg, ruinée parles Normands en 845, ety assembla unegrande multitude d'habitants etdeclercs. Il y demeurait souvent, jusqu'à y passer la moitié de l'année, et y donnait rendez-vous à Canut et aux princes des Slaves. Enfin, après avoir gouverné son Église pendant seize ans et s'être dignement acquitté de sa mission chez lesinfidèles, il mourut le 27 janvier 1029, et eut pour successeur Libentius II, neveu du premier, prévôt de la cathédrale. Il fut élu par la faveur de l'impératrice Gisèle, reçut le bâton pastoral de l'empereur Conrad et le pallium du Pape Jean XIX; mais il ne tint le siège de Brème et de Hambourg que quatre ans *.

Plus loin, dans la Hongrie, le roi saint Étienne, après avoir converti et édifié son peuple par une sainte vie, l'édifia par une sainte mort en 1038. Dieu l'éprouva par de grandes afflictions. Il perdit plusieurs enfants en bas âge ; mais il s'en consolait par les grandes espérances que lui donnait le seul qui lui restait, nommé Éraéric. H le fît élever avecgrand soinet composa pour son inslruc-

1 Adam. Brem., 1. 2, c. 43. Aclu SS , 29 juillet. —

»Acl:im. Divin., 1. 2, c. 42, 4i, 45.

(De 1024 à 1054

tion, le Traité de Politique et de Législation chrétiennes, que nous avons déjà vu. Le jeune prince profita si bien de la bonne éducation qu'il avait reçue qu'il parvint à une haute piété, et, étant une nuit en prières, il promit à Dieu de garder la virginité ; mais il tint cette résolution très-secrète. Aussi le roi, son père, voulant assurer la succession du royaume, lui proposa un mariage convenable avec une belle princesse. Éméric s'en défendit d'abord ; puis il céda à la volonté de son père et se maria, mais sans préjudice de son vœu, et il ne toucba point à son épouse, comme elle en rendit témoignage après la mort du prince, qui suivit de près son mariage. Il fut enterré à Albe-Royale et il se fit plusieurs miracles à son tombeau ; aussi l'Église l'honore-t-elle entre les saints le 4 novembre

Le roi, son père, eut besoin de toute sa vertu pour se consoler de cette perte, et, afin d'attirer sur lui la miséricorde de Dieu, il augmenta ses aumônes, déjà très-grandes, surtout envers les étrangers. Il avait une confiance particulière en un saint ermite nommé Gonthier, retiré en Bohême, et, quand ce saint homme venait le voir, il le laissait maître de son trésor. Enfin le saint roi Étienne, ayant été longtemps malade et sentant approcher sa fin, appela les évèques et les seigneurs de sa cour qui étaient chrétiens, et leur recommanda l'élection du nouveau roi, mais surtout de conserver la religion nouvellement établie en Hongrie. Après quoi, levant les mains et les yeux, il s'écria : «Reine du ciel, réparatrice du monde, c'est à votre patronage que je commets la sainte Église avec les évôques et le clergé, le royaume avec les grands et le peuple; leur disant le dernier adieu, je remets mon âme entre vos mains. » Ayant ensuite reçu en leur présence l'Extrôme-Onction et le saint Viatique, il expira le 45 août, jour de l'Assomption de la très-sainte Vierge, comme il avait toujours désiré et demandéaveclarmes. Il fut enlerrédans l'église qu'il avait fait bâtir à cette sainte patronne à Albe-Royale. Sa sainteté fut attestée par plusieurs miracles.

• Afud Sur., 4 iiov. AclaSS^il août.

Son corps fut levé de terre quarante-cinq ans après sa mort. Benoît IX le canonisa, et Innocent XI fixa sa fête au 2 septembre*.

L'ermite Gunlher ou Gonthier, dont il vient d'être parlé, était un seigneur de Thiiringe, illustre par sa naissance et sa dignité, qui, touché de repentir des péchés de sa jeunesse, alla trouver saint Godehard, depuis peu abbé de Hirsfeld et ensuite évêque de Hildesheim. Gunther lui découvrit le fond de sa conscience, et l'abbé lui persuada d'embrasser la vie monastique. Il renonça à sos biens, qui étaient grands, et les donna au monastère de Hirsfeld, du consentement de ses héritiers, se réservant toutefois pour sa subsistancele monastère de Guelling, dont il jouissait étant séculier, suivant l'abus de ce temps-là, ce qui fut cause que l'abbé différa quelque temps sa profession. Après l'avoir faite dans le monastère d'Altaha, soumis au môme abbé, il alla, par sa permission, demeurer à celui de Guelling, qu'il s'était réservé ; mais, comme il n'était accoutumé ni à la pauvreté ni au travail, il trouvait de grandes difficultés dans le gouvernement de cette maison et venait souventdemander conseil au saint abbé Godehard, qui lui dit enfin d'un ton ferme et sévère qu'il se soumît à l'obéissance et à la stabilité qu'il avait promises à Dieu, ou qu'il quittât l'habit et retournât dans le siècle. Il en parla même à l'empereur saint Henri, qui fit venir Gunther et lui représenta fortement qu'il ne pouvait servir deux maîtres. Ainsi il abandonnaGuellinget revint à Altaha se ranger à la vie commune.

Il s'y distinguabientôl par sa ferveur et son austérité, en sorte que Saint Étienne de Hongrie, son parent, en entendit parler et désira ardemment le Voir. Il envoya deux fois, mais inutilement, l'en prier ; enfin Gunther se rendit à la troisième, et, avec la permission de son abbé, il alla avec les envoyés du roi, qui le reçut avec une joie extrême. Il le fit manger à sa table ; mais il ne put jamais le persuader de manger de la viande.

Ensuite le saint homme se relira, par la permission de son abbé, avec quelques moi-

> Acta SS., 2 sept.

de.'èrechr.l DE L'EGLISE

nés d'Altaha, dans un désert des forêts de Bohême, où il fonda un ermitage ou nouveau monastère, l'an 1008, et y demeura trentesept ans. Lui et ses disciples vivaient dans une extrême pauvreté ; leur nourriture était grossière, ils ne buvaient que de l'eau, et encore par mesure. Gunther, qui les gouvernait, était un homme sans lettres, qui n'avait rien appris que quelques psaumes ; mais il avait été si attentif aux lectures de l'Écriture sainte et aux discours des autres que souvent il en expliquait les sens les plus mystérieux, tantôt en souriant, tantôt sérieusement, en sorte qu'il se faisait admirer. L'auteur de sa Vie dit avoir entendu de lui un discours sur saint Jean-Baptiste qui tira les larmes de tous les assistants.

Le duc Bradislas de Bohême, étant un jour à la chasse, poursuivait un cerf d'une merveilleuse grandeur ; le cerf se réfugia dans un endroit de la forêt où tout à coup il s'arrêta. Le duc, étonné, aperçut bientôt une pauvre cellule et entendit une voix du ciel qui lui dit qu'un trésor de Dieu était caché là. Le duc, ayant fait le signe de la croix, entra dans la cabane. Et voilà qu'un beau vieillard à cheveux blancs était prosterné en prière sur sa couche. Le duc en demeura stupéfait; mais le vieillard, l'ayant regardé, lui dit avec douceur : « Ne craignez pas ; au contraire, bénissez Dieu ; car je suis Gunther, qui vous ai tenu sur les fonts de baptême ; » et il lui en rappela des preuves. Le duc, hors de lui, demandait à son bienheureux parrain comment donc il était venu dans cette affreuse solitude et à une vie si pauvre, lui qui était d'une si haute noblesse, et il le pressait de venir à sa cour. Le saint homme l'en remercia, et lui dit que, s'il voulait assister à sa mort, il n'avait qu'à revenir le lendemain avant neuf heures. Le duc revint en effet de grand matin, avec Sévère, évêque de Prague, lequel célébra la messe, et donna la communion au saint ermite, qui mourut à neuf heures, au milieu des cantiques et des pleurs des assistants. C'était le 9 octobre 1045, jour auquel l'Église honore la mémoire de saint Gunther'.

» Àcta SS. Ord. S. Bened,, scct. G pnrs 1, p. 480.

Lorsque le roi Conrad passa les Alpes pour aller à Rome recevoir la couronne impériale du Pape Jean XIX, il y avait dans son corlége un clerc de l'Église de Toul qui 'levait un jour, sous le nom de saint Léon IX, commencer pour l'Église romaine une ère nouvelle. Ce clerc se nommait Brunon. Il était né le 21 juin 1002, dans le diocèse actuel de Nancy et de Toul, au château de Dachsbourg ou Dabo, sur les confins de la Lorraine et de l'Alsace. Sa famille, ainsi que celle de Hugues Capet, remontait, par sainte Mathilde, femme de Henri l'Oiseleur, àCharlemagneet à Witikind. Un de ses ancêtres, le corn te Hugues I", qui embrassa la vie monastique en 940, fut la tige commune des princes de Lorraine, des princes de Hohenlohe et des comtes de Habsbourg, qui subsistent encore. Le comte Hugues IV, père de Brunon, était cousin de l'empereur Conrad . La piété n'était pas moins héréditaire dans sa famille que la noblesse. Son aïeul paternel et son aïeule maternelle, le comte son père et la comtesse sa mère, après s'être distingués dans le monde, y renoncèrent pour se dévouer à Dieu dans les monastères qu'ils avaient fondés, et parmi lesquels était celui de Hesse, près de Sarrebourg. Le jeune Brunon n'avait que cinq ans lorsque sa mère, qui l'avait nourri ellemême, le mit entre les mains de Bertold, évêque de Toul et troisième successeur de saint Gérard, pour l'instruire dans les arts libéraux et les lettres.

Sous le gouvernement éclairé de Bertold la ville de Toul était devenue une école plus florissante que jamais, où afiluaienf les enfants des nobles, et où le jeune Brunou trouva deux de ses cousins, l'un fils du duc de Lorraine, l'autre du duc de Luxembourg, Ils s'appelaient Adalbéron tous les deux. Le premier mourut jeune encore ; le second, qui devint depuis évêque de Melz, joignait à l'étude des sciences la pratique des vertus, la mortification, les jeûnes, les veilles. H fut le précepteur particulier de son cousin Brunon, comme étant plus avancé en âge et dans les études. Unis par les liens du sang et de l'amitié, les deux cousins faisaient des progrès merveilleux. Ils étudièrent d'abord ce * que l'on nommait dans ce lerapsle Triviwn,

qui comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; ils se distinguèrent en prose et en vers, s'exercèrent même à plaider et à juger des causes. Ils étudièrent ensuite, avec non moins de succès, le Quadrivium, c'est-àdire l'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie. Le progrès dans les sciences n'empêchait point le progrès dans la piété. Le jeune Brunon déployaitavec les années un caractère de plus en plus aimable. La grâce divine perfectionnait en lui un heureux naturel. Nonobstant son illustre naissance, ses richesses, ses avantages de corps et d'esprit, on ne voyait en lui ni orgueil ni prétention. Il était affable et prévenant envers tout le monde ; il obéissait volontiers, non-seulement à ses supérieurs et à ses égaux, mais encore à ses inférieurs.

.Un jour, après avoir terminé ses études, il se délassait dans un des châteaux de son père en Alsace. C'était pendant l'été. Comme il s'endormit le soir, un reptile venimeux lui piqua le visage ; il s'ensuivit une enflure considérable, qui mit ses jours en péril. On n'attendait plus que sa mort quand un vieillard vénérable, qu'il reconnut pour être saint Benoît, lui apparutet lui procura une prompte guérison. Brunon conçut dès lors une grande affection pour l'état monastique ; il paraît même l'avoir embrassé ; car ildisait quelque temps avant sa mort : « J'ai vu la cellule que j'habitais étant moine changée en un vaste palais, et il me faut rentrer en ce moment dans la demeure étroite, du tombeau. »

L'évêque Bertold, qui l'avait élevé, étant mort, il se soumit de même à son successeur Hériman. Il compatissait à ceux qui avaient à souffrir, particulièrement aux moines de Sainl-Èvre, contre lesquels des flatteurs et des envieux avaient prévenu le nouvel évêque. Brunon tantôt les défendait avec courage, tantôt pleurait avec eux. Il procura surtout, par son autorité, le maintien de la vie canonique dans le cloître de Saint- Étienne, qui était la cathédrale. Ses parents l'ayant mené à la cour de l'empereur Conrad, qui était de leur famille, il s'y attira la bienveillance de tout le monde ; il était de si bonne mine, si plein de grâces et de prudence, que pour le distinguer des autres qui

portaient le même nom que lui on y ajoutait l'épithète de Bon. L'empereur et l'impératrice avaient une telle confiance en ses lumières et sa discrétion qu'ils l'admettaient dans leurs conseils les plus secrets et ne faisaient rien sans son avis. Ils pensaient dès lors à l'élever à un des postes les plus éminents de l'Église et de l'empire. Brunon s'en aperçut; mais, tout jeune qu'il était, il promit à Dieu d'accepter avec plus de joie l'église la plus pauvre, si sa providence Ty appelait, que le poste le plus éminent et le plus riche auquell'empereur voudrait l'élever par affection charnelle.

Il était âgé de vingt-trois ans et diacre quand il suivit le roi Conrad dans son voyage de Lombardie, L'évêque Hériman, étant malade, le chargea de conduire les troupes de l'évêché de Toul au service du prince. Dans cette mihce séculière Brunon déploya une sagacité et une prévoyance telles qu'on eût dit qu'il ne s'était jamais occupé d'autre chose, traçant lui-même les camps, fournissant à chacun, en temps et lieu, les subsistances nécessaires, de telle sorte que et nobles et particuliers n'avaient à s'occuper que de leur personne. C'était en 1026.

Durant cette expédition l'évêque Hériman vint à mourir pendant le carême. Aussitôt le clergé et le peuple de Toul, d'une voix unanime, choisirent Brunon pour leur évôque. Ils en écrivirent deux lettres, l'une au roi Conrad, l'autre à Brunon lui-même. Ils représentaient au roi les déprédations journalières auxquelles ils étaient exposés sur les confins des trois royaumes de Lorraine, de Bourgogne et de France ; le roi de Lorraine et de Germanie étant trop loin pour les défendre, tandis que les rois des Français revendiquaient leur ville par toutes les machinations possibles, il leur fallait un pasteur noble et sage, capable de repousser tous les ennemis. Ce pasteur n'était pas difficile à trouver, puisque le suflVage unanime du clergé et du peuple avait désigné Brunon, parent du prince, chéri de Dieu et des hommes, élevé dans cette Église, instruildansles lettres, d'une conduite exemplaire, et qui, passant par les divers degrés, avait été canoniquemenl élevé au diaconat. Nun-seulcment

de l'ère chr.]

les habitants de la ville et des faubourgs, mais toutes les populations du voisinage, les 6vcques de la province s'accordaient à le demander; le roi devait donc leur accorder celui-là ; car nous avons cette parole du bienheureux Pape Célestin : « Chacun doit recevoir le fruit de sa milice dans l'église où il a passé sa vie dans tous les offices; il ne doit aucunement usurper la solde ou la récompense due à un autre. Que les clercs aient la faculté de résister lorsqu'ils voient qu'on les accable ; qu'ils ne craignent point de repousser ce qu'on leur impose, et, s'ils n'ont pas la récompense qui leur est due, qu'ils aient au moins le libre jugement sur celui qui doit les régir. » Saint Léon parle dans le même sens quand il dit : « Nul ne doit être ordonné pour ceux qui ne le veulent ni ne le demandent, de peur qiie la ville ne méprise ou ne haïsse un évêque qu'elle n'a point souhaité, et qu'elle ne devienne moins religieuse qu'il ne convient si elle ne peut avoir celui qu'elle voulait. » C'est ainsi que l'Église deToul parlait au roi Conrad, «ajoutant que, si la puissance terrestre pouvait faire prévaloir la violence contre une si évidente et si canonique autorité, elle ne pourrait néanmoins jamais leur ôter leur affection pour leur élu. Enfin ils conjuraient tous le prince de considérer plutôt l'utilité de l'Église de Dieu que l'intérêt de sa parenté.

Dans la seconde lettre ils informaient Brunon qu'ils l'avaient élu d'une voix unanime et qu'ils le demandaient au prince; par crainte et par amour de Dieu il ne devait en aucune façon s'opposer à leur demande ; ils le conjuraient, par Celui qui s'est fait pauvre pour l'amour de nous et qui s'est humilié jusqu'à la mort, de ne point, à cause de la richesse et de la noblesse de sa famille, mépriser leur Église pauvre et humble ; cette Église, l'ayant nourri dès son enfance, avait quelque droit d'en être nourrie à son tour; ayant eu la gloire d'élever un tel personnage, elle méritait de l'avoir pour pasteur, afin qu'il pût dire d'une manière spéciale : « Je connais mes brebis et elles me connaissent. » On n'ignorait pas que le roi de la terre, en considération de sa parenté et de son mérite, le destinait à quelque chose de plus grand ; si

donc il écoutait néanmoins leur prière, eux

conjureraient le Roi du ciel de lui accorder, et au ciel et sur la terre, des honneurs d'autant plus magnifiques ; si au contraire il les méprisait par l'ambition terrestre d'une dignité plus éminente, la justice divine, se vengeant de ses mépris, non- seulement lui ferait manquer la dignité qu'il ambitionnait, mais encore l'empêcherait de parvenir jamais à un honneur quelconque.

Conrad et le diacre Brunon, ayant reçu ces lettres, furent dans de grandes perplexités. Le roi était charmé de voir son jeune parent ainsi loué et chéri de tout le monde; mais il était fâché de ne pouvoir plus, comme il en avait dessein, lui procurer une dignité plus haute. Il craignait d'offenser Dieu, s'il résistait au vœu si unanime de cette Église; il regrettait de ne pouvoir rien faire qui répondît au mérite de la personne. Dans cette fluctuation de pensées il sollicita Brunon, par des intermédiaires, de ne pas accepter, lui représentant le ravage de cette Église, sa pauvreté, sa position à l'extrémité de l'empire, où l'empereur ne viendrait probablement jamais. Il devait songer à sa propre sûreté et à son propre repos, ainsi qu'à l'amitié du prince, et fermer l'oreille aux instances de ceux qui avaient plus à cœur leur nécessité et leur consolation à eux que sa sûreté et son honneur à lui. Voilà ce que le roi faisait dire. Mais Brunon était plus touché des lettres que lui avait écrites l'Église de Toul ; plus cette Église était pauvre, plus il se rappelait le Maître divin de l'humilité, qui s'enfuit quand on veut le faire "roi et qui vient à la croix de lui-même ; puis il se rappelait sa première résolution, d'aimer mieux servir le Christ dans l'humilité que de se voir élevé dans le monde au péril de sa conscience. Plus donc on s'efforçait de le détacher de ce parti, plus il s'y attachait. A la fin il présenta à Conrad les lettres qu'il avait reçues de l'Eglise de Toul. Le roi, les ayant lues, en fut vivement touché et lui dit : a Je vois bien, mon trèscher neveu, que mes desseins sur vous sont contrariés et vaincus parles desseins de Dieu ; je n'ose ni ne dois résister ; car ce serait pour le malheur de nous deux et de beaucoup d'autres. J'approuve ce que je ne puis éviter.

Pour vous, content de la grâce de Dieu, qui

seul vous a préélu au gouvernement de celte Église, sans aucune manière de vénalité, ne cliercliez point à vous concilier la bienveillance ni de mon épouse ni d'aucun mortel que ce soit, de peur de vous entacher ne fût-ce que d'une ombre de simonie ; car sans aucun doute, ce que Dieu a commencé en vous de bien, il l'achèvera au plus tôt. Jetez vos inquiétudes en sa gratuite bonté ; lui-même vous nourrira, suivant sa divine et infaillible promesse. Quant à notre conseil et à notre secours, quel qu'il puisse être, comptez bien qu'il ne vous manquera point; car je m'intéresse à votre prospérité plus qu'à celle de qui que ce soit de votre ordre, tant àcause de votre fidélité pournotre service qu'à cause de l'affection qui m'unit à vous comme parent. Seulement ayez soin de servir fidèlement le Tout-Puissant et d'augmenter les bonnes qualités qu'on loue en vous depuis votre enfance. »

Bf unon, ayant ainsi le consentement du prince, se disposait à partir pour son diocèse. On lui représenta d'autres difficultés : c'étaient les hostilités delà Lombardie. Pour les éviter on lui conseillala route la plus longue, mais la plus sûre; il répondit: « Remettons-nous-en à la divine Providence; nul ne saurait nuire à celui qu'elle protégé. Si elle veut me purifier de mes fautes parle Veudela tribulalion je ne m'y refuse pas. Marchons par le grand chemin, et souffrons avec joie tout ce que le souverain Arbitre décidera de nous. » Il traversa donc la Lombardie en droiture avec un cortège considérable. Mais, comme la simplicité de la foi n'exclut point les règles de la prudence, Brunon, accompagné seulement de cinq |)crsoiines, précédait toujours d'un jour son cortège. Il traversa ainsi toutes les villes sans que personne le reconnût ni lui dît un mot. Les ennemis, qui comptaient le trouver parmi son escorte, virent toutes leurs manœuvres déjouées. Il arriva heureusement à Toul le jour de l'Ascension, 15 mai 1026, et fut inironisé le même jour par son cousin Théodoric, évèfiue de Metz, frère de l'impératrice sauilc Ciiii6;;oiide.

Dé^ les preiuioi s juursde son arrivée il dc-

[De 1024 à 1051

posa les deux abbés de Moyen-Moutier et de Saint-Mansui, lesquels, négligeant le salut des âmes qui leur étaient confiées, ne se croyaient établis que pour dominer sur le temporel, et il recommanda leurs monastères au vénérable Vidric, prévôt du monastère de Saint-Èvre, qui, par son zèle et son industrie, y établit en peu de temps la régularité monastique. Le roi Conrad était ravi d'apprendre de la renommée les heureux succès du jeuneévêque; il en ressentait d'autant plus de joie qu'il voyait dès lors en lui le futur instrument de la Providence pour restaurer l'état de la religion et de l'empire. Comme le roi devait recevoir du Pape la bénédiction impériale le jour de Pâques 1027, il voulait, par amitié, que Brunon en reçût le même jourlaconsécration épiscopale etqu'il la différât jusqu'alors; mais Brunon, qui aimait l'humiUté et gardait fidèlement les commandements de Dieu, ayant su que cet honneur lui attirerait des envieux, et qu'en parliculierl'archevêque de Trêves songeait à. y opposer un certain privilège, il alla trouver le prince et le supplia de se dé partir de son dessein, protestant qu'il se passerait volontiers de cet honneur pour ne pasdonnerlieu à des difficultés à venir. Le princeayantcédé, mais avec beaucoup de peine, Brunon revient à Toul et convient avec l'archevêque de Trèvesdujourdesonordination.Cet archevêque était Poppon, fils de Léopold, margrave d'Autriche. Le jour convenu on arrive à Trêves; mais une autre difficulté se présente; l'archevêque met en avant un prétendu privilège d'après lequel tous ses suffraganls, avant que de recevoir l'ordination, devaient prêter serment de ne jamais faire quoi que ce soit, sans rien excepter, que par son ordre ou son conseil, tel qu'un serviteur. Brunon, qui savait parrÉcrilure qu'une promesse infidèle et insensée déplaît à Dieu, déclara fermement qu'il ne ferait point cette promesse inconvenante, pour ne point se mettre en cas de ne pouvoir tenir ce qu'il auiait juré. Après un long débat il revint à Tuul sans avoir rien terminé. Conrad, ayant appris ce différend, les manda l'un et l'autre à Worins, où, après (|ueliiues négociations, l'archevêque consentit que Brunun promit

DE L'ÉGLISE CATIIOLIUUE.

de l'ère chr.)

seulement qu'il prendrait son avis dans les affaii es ecclésiastiques. Bi unon n'eut pas de peine à faire la promesse conçue en ces termes, et il fut ordonné le 9 septembre de la même année 4026.

A son retour à Toul le saint évêque établit Vidric abbé de Saint-Èvre, à la prière de saint Guillaume de Dijon, et il fit rebâtir ce monastère, qui tombait en ruines et qui avait beaucoup souffert de deux incendies. Plusieurs contribuèrent à celte bonne œuvre, et Bnmon en dressa un acte pour consacrer la mémoire de ses bienfaiteurs. L'empereur Conrad est à la tôle de la liste pour avoir donné quinze livres d'argent et trois onces d'or. Brunon donna le même Vidric pour abbé aux monastères de Moyen-Moutier et de Saint-Évre.

Le saint évêque de Toul était le très-bel homme de son temps. Cet extérieur était reiiaussé par une merveilleuse élégance de mœurs et de caractère. Sa charité était si expansive que bien des fois, à force de distribuer tout aux autres, il se trouvait luimême pauvre au milieu de leurs richesses. Sa vertu principale était la compassion; jamais affaire ne put l'euipêcher un seul jour de servir chaque matin une foule de pauvres de ses propres mains, de leur laver les pieds, à l'exemple du Christ, et de leur donner à manger. Sa piété était si tendre qu'il ne vaquait jamais à la prière, soit en particulier, soit en public, sans que son visage et sa poitrine fussent baignés de larmes. Il excellait danslessciences divines et humaines, spécialement dans la musique, et il composa plu • sieurs morceaux de chant en l'honneur du saint martyr Cyriaque, du saint évêque Hidulphe, de la bienheureuse vierge Odile et du Pape Grégoire, l'apôtre des Anglais. Son humilité et sa patience étaient telles que, s'il lui arrivait pour quelque faute de reprendre un de ses inférieurs, et que celui-ci, emporté par l'impatience, répondît par des injures, le saint y répliquait non par des coups, mais par la compassion et les pleurs.

Avec cela il était d'une constance invincible dans les épreuves. Quelques-uns des principaux du pays, envieux de son mérite et de sa renommée, essayèrent de le décrier à

la cour de l'empereur. N'y ayant pu réussir ils lui suscitèrent des traverses à l'étranger. Ils excitèrent un comte des frontières de France, Eudes, comte de Champagne, à faire la guerre au saint prélat pour le détacher de la fidélité à l'empereur. Brunon lut inébranlable; ni les violences ne purent l'abattre, ni les ruses le surprendre ; sa courageuse charité non-seulement soulageait les souffrances de son peuple, mais faisait du bien à ses ennemis mêmes. Le Tout-Puissant le fit enfin triompher de tous ses envieux. Le comte qui avait allumé cette guerre fut tué par le duc Gozilon de Lorraine. Le saint évêque de Toul, envoyé en ambassade auprès du roi Robert de France, se concilia si bien l'amour et la vénération de tout le monde par sa sagesse et sa sainteté qu'il établit une paix durable, non-seulement entre ce roi et l'empereur Conrad, mais encore entre les deux Henri, leurs fils, qui leur succédèrent. Il réussit môme à joindre à l'empire romain le royaume de la Bourgogne transjurans, occupé par le roi Rodolphe

Le roi Robert de France avait perdu, l'an 1025, son fils aîné, Hugues, qu'il avait associé à la couronne et qui s'en montrait digne par ses belles qualités. Il lui restait trois autres fils, Eudes, Henri et Robert*. Le premier des trois, Eudes, se trouvant imbécile,' on jeta les yeux, pour la succession au trône, sur les deux autres. Le roi Robert et la plupart des seigneurs étaient pour Henri, l'aîné des deux ; la reine Constance, par un entêtement de femme, voulait le cadet comme valant mieux que son frère. Les évêques et les seigneurs se partagèrent entre les deux princes; quelques-uns restèrent neutres, demandantqu'on nefitdechoixqu'àlamortdupère'; ce qui montre de plus en plus que, dans la première moitié du onzième siècle, la succession au trône par ordre de primogéniture n'était pas encore reconnue comme une loi par les Français, du moins comme une loi inviolable. Cependant le prince Henri fut sacré roi par l'archevêque de Reims, le jour de la Pentecôte, 14 mai 1027 ; oon frère Robert

» Vita S. Léon. IX. Acia SS., 19 avril. —« Dom Bouquet, t. 10, p. 225,262,276,277, 280, 283, etc. — »Id., p. 504, Epist. Odolr,

[De 1024 à lOSi

fut fait duc de Bourgogne. Leur mère Constance cherchait à mettre la division parmi eux ; pour résister à ses intrigues ils se jurèrent amitié, se liguèrent ensemble et prirent même les armes en 1030. Leur père marche contre eux en Bourgogne, ce qui occasionne une guerre plus que civile. Mais elle ne dura guère. Le roi, ayant consulté à cet égard saint Guillaume de Dijon, reçut de lui cette réponse : « Vous devez vous souvenir, ô roi, des injures et des opprobres que vous avez fait essuyer à votre père et à votre mère pendant votre jeunesse, d'autant plus que, par la permission de Dieu, juste juge, vous êtes traité par vos enfants comme vous avez traité ceux qui vous ont donné le jour. » Le roi écoula très-patiemment ces paroles, convint du fait et se confessa hautement coupable. Quelque temps après les deux princes revinrent à la paix

Après que le calme eut été rendu à l'État le roi Robert ne songea plus qu'à s'adonner aux exercices de piété ; il passa le carême de l'an 1031 à faire plusieurs pèlerinages. Il visita à Bourges l'égUse de Sainl-Étienne, à Sauvigny letombeau de sain t Mayeul, àBriou, celui de saint JuUen, à Castres celui de saint Vincent, à Conques celui de sainte Foi, à Toulouse celui de saint Saturnin, à Pamiers celui de saint Antonin, au monastère de Saint-Gilles celui de ce saint abbé; enfin il visita celui de saint Gérauld d'Aurillac ; après quoi il revint célébrer la fête de Pâques à Orléans. Il fit plusieurs présents à toutes les églises et de grandes aumônes aux pauvres. Les pauvres qui, par leurs maladies ou par leur extérieur dégoûtant, avaient le plus de quoi rebuter sa délicatesse, comme les lépreux, étaient ceux qu'il chérissait le plus et qu'il servait avec le plus d'affection; il considcraiten eux Jésus-Christ souflrant, il leur baisait les mains, et en guérit même plusieurs en touchant leurs plaies et en faisant sur eux le signe de la croix. C'est ce que rapporte l'auteur contemporain de sa Vie.

Le pieux roi tomba malade à Molun et dès lors ne songea plus qu'à profiter du peu de temps qui lui restait pour enrichir la cou-

' Glabcr, I. 3, c. 9, p. iO.

ronne qu'il espérait dans le ciel. Il désirait ardemment s'unir à Jésus-Christ, qu'il invoquait sans cesse. Pourle voir il appelait continuellement à son secours les anges, fes archanges et tous les saints de Dieu ; continuellement il faisait le signe de la croix sur son front, sur ses yeux, sur ses narines, sur ses lèvres, sur son gosier, sur ses oreilles, en l'honneur des principaux mystères de la vie du Sauveur. Il prenait aussi fort souvent de l'eau bénite, selon sa pieuse coutume; car, quelque part qu'il fût, il voulait toujours en avoir dans sa chambre. La fièvre augmentant il demanda le saint Viatique, et il le reçut avec de grands sentiments de piété. A peine l'eut-il reçu qu'il expira, un mardi, 20 juillet, l'an 1031. On porta son corps à Saint-Denis, où il fut enterré auprès du roi Hugues, son père. Il fut vivement regretté de son peuple. Le clergé, les moines, les veuves, les orphelins, énumérant ses bienfaits, s'écriaient en pleurant : « Roi du ciel, Dieu bon, pourquoi nous faire mourir en nous enlevant un si bon père pour l'unir à vous ? Sous l'empire de Robert nous étions en sûreté, nous ne craignions personne. Au tendre père, au père du sénat, au père de tous les hommes de bien, félicité, gloire, demeure éternelle avec Jésus-Christ, le Roi des rois ' ! »

Une des plus cruelles famines dont l'histoire fasse mention désolait alors le royaume de France; elle commença l'an 1030 et dura trois ans, pendant lesquels des pluies presque continuelles empêchèrent les moissons et les autres fruits de la terre de venir à maturité. Les éléments paraissaient tellement altérés et les saisons si dérangées qu'il semblait que le monde allât rentrer dans le chaos. Ou s'imaginera aisément ce que les peuples eurent à souffrir d'une indigence qui ne lit qu'augmenter pendant trois années consécutives ; mais on aurait peine à croire les détestables attentats que la rage de la faim fit alors commettre, si un auteur contemporain, le moine Glaber, n'avait pris soin de nous en instruire. Cependant, comme cet auteur exagère volontiers pour faire de l'éloquence, on

' Helirald, l (Va Dom Bouquet, t. 10, p. 116.

de l'ère chr.]

ne doit peut-fitre point ajouterune foi entière à tout ce qu'il dit de ce fléau.

Cette stérilité et cette lamine, qui avaient commencéen Orient, se fircntsentirenGrèce, en Italie, dans les Gaules, et enfin en Angleterre. En France les grands et ceux d'une fortune médiocre pâtissaient de la faim aussi bien que les pauvres, et la misère universelle fit cesser les rapines des puissants; mais d'autres calamités en prirent la place. Après avoir mangé les cadavres des hôtes mortes on en vint jusqu'à déterrer lescadavres humains pour s'en nourrir. Quelques misérables allèrent bien plus loin ; ils attaquaient les voyageurs, non pour leur demander leur bourse, mais pour se faire de leurs membres dépecés une exécrable nourriture. On prit, à Mâcon, un homme qui, faisant profession de loger les passants, en avait tué et mangé quarantehuit, dont on trouva les têtes dans sa maison. Il fut brûlé vif à Mâcon, par ordre d'Olhon, comte de la ville. Un autre vendait, au marché de Tournus, de la chair humaine pour de la chair d'animal ; ayant été convaincu de ce crime il fut pareillement condamné au feu. On fit enterrer la chair humaine qu'il vendait; mais unhomme affamé, quiremarqua l'endroit, alla ladéterrer pour s'en nourrir. Il fut surpris et puni du même supplice.

Mais, si la famine fut grande et occasionna des crimes, la charité ne fut pas moins grande et produisit d'héroïques vertus. Les évêques et les abbés, persuadés que les biens de l'Église sont les biens des pauvres, particulièrement dans une calamité publique, les distribuèrent libéralement pour soulager tant de malheureux, et ils souffrirent ensuite avec eux. L'Église rendit alors volontiers aux pauvres ce qu'elle avait reçu autrefois des riches. On dépouilla les autels et on en vendit les vases sacrés pour nourrir les membres souffrants de Jésus-Christ; mais comme, malgré ces largesses, le nombre et les besoins des pauvres croissaient tous les jours, et qu'il était impossible de soutenir tant de misérables, les prélats crurent devoir préférer les laboureurs, etils s'appliquèrent à leur foLirnir quelque nourriture, de peur que la terre ne demeurât sans culture.

Le saint abbé Richard de Verdun se distin-

gua par son zèle pour le soulagement des malheureux. Il écrivit aux évêques, auxcomtes et aux pj-inces, des lettres fort pressantes pour exciter leur charité, et il leur en donna lui-même l'exemple; car, après avoir distribué l'argent et les provisions du monaslèie, il en fit vendre les plus précieux ornements; ce qui le mit en état de nourrir tous les jours un grand nombre de pauvres.

Le saint abbé Guillaume n'eut pas moins de générosité dans une calamité si cruelle. Étant revenu un jour à son monastère de Saint-Bénigne pendantcette famine, il assembla ses moines au chapitre et leur demanda s'ils ne manquaient de rien. Ils répondirent que, grâce à Dieu, ils avaient toutes leurs provisions pour longtemps. Il s'informa en même temps de la quantité d'aumônes qu'ils faisaient, et il connut qu'on se contentait de faire les aumônes accoutumées, sans que l'excès de la misère les eût fait augmenter. Alors, plein d'une sainte indignation, il se leva de sa place en chantant ces premiers mots d'une antienne : Ubi est charitas ? « Où est la charité ? » et, prenant avec lui le cellérier, il se fit conduire au grenier, ensuite à la cave; puis, ayant fait appeler les pauvres, il leur distribua le blé, l'orge et le vin qu'il y trouva, ne cessant de répéter Ubi est chuintas, que quand il eut tout donné. Le saint abbé mourut avant la fin de la famine, le 1" janvier 1031

Mais qui pourrait rapporter en détail toutes les actions de charité que fit saint Odilon de Cluny durant cette môme calamité? Son monastère était un des plus riches du monde chrétien; il le rendit pauvre pour soulager la misère publique. Il se reposait sur les soins de la Providence pour la subsistance de ses religieux; mais, pour celle des pauvres, il croyait qu'il fallait commencer par y employer les biens de son monastère. Il donnait avec tant de libéralité qu'on l'accusa de profusion. Quand le saint abbé eut épuisé les provisions du monastère il vendit les calices et les autres vases sacrés, il vendit même la couronne d'or que l'empereur saint Heiu i avait donnée à Saint-Pierre de Cluny. Odilon

' Hist. de l'Égl. gall., 1. 20.

[De 1024 à 1054

fut un jour sensiblemont affligé de trouver deux jeunes enfants, à demi nus, morts de faim et de froid sur le chemin de Paris à Saint-Denis. Il se dépouilla aussitôt d'une partie de ses vêtements pour les ensevelir. ; La famine causa bientôt une si grande mortalité que les vivants suffisaient à peine pour enterrer les morts; on en laissait les corps à la campagne ou sur les grands chemins, dans les endroits où ils étaient tombés de défaillance, et comme les loups, dont ils devinrent la pâture, prirent goût à la chairhumaine, ces cruels animaux vinrent ensuite assaillir les vivants, qui souvent n'avaient pas la force de se défendre. Le mal était à son dernier période. Toutes les ressources paraissaient épuisées, lorsque Dieu, qui voulait châtier rigoureusement la France, mais non la perdre, eut enfin pitié de l'état où la famine et la mortalité avaient réduit ce royaume.

Après trois ans de stérilité la moisson de l'année 1033 futsi abondante qu'ellesurpassa la récolte de cinq années ordinaires. Les peuples, que la misère passée avait rendus plus dociles, reçurent ce bienfait avec reconnaissance et parurent disposés à mener dans la suite une vie plus chrétienne. Les évoques profitèrent de ces conjonctures pour corriger les désordres qui avaient attiré la colère de Dieu, et surtout pour empêcher les guerres particulières des seigneurs, que la famine avait pour un moment suspendues ^

(( Bientôt, dit Glaber, les évôques commencèrent, d'abord en Aquitaine, puis dans la province d'Arles et dans celle de Lyon, ensuite dans le reste de la Bourgogne, et enfin dans toute la France, à célébrer des conciles auxquels assistaient avec eux les abbés et les autres hommes consacrés à la religion, ainsi que tout le peuple. On y por-

' Rappelons que plusieurs conciles avaient, dts la fin du dixiùiiie siècle, toiité d'amener entre eux ccite paix. Dès l'nn 9'Ji on voit une, convention de paix conclue entre les principaux assistants (Scnpf. rer. Franc, X, 14'i). En lOI'J le concile d'Orléans voulut aussi mettre un Icrmo aux guerres privées (////rf., p. 172, 224, ;}■!!), 454). \'m lOa les habitants d'Amiens et de Corbio conlinreiH que, s'il s'élevait entre eux des dissensions, on Ittendrait jusqu'au dimanche, jour où la discussion patifique aurait lieu devant l'église, eu présence do l'évôquo *t du comte (/6iV/., p, 37Uj,

tait les reliques des saints les plus célèbres de chaque province. Comme on avait annoncé que ces conciles, oû^ avec les évêques, devaient se trouver les grands de chaque pays, avaient pour but de restaurer la paix et les institutions sacrées delà foi, toute la population, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, s'y portait avec joie, prête à obéir à tout ce qu'ordonneraient les pasteurs de l'Eglise, non moins (|ne si une voix du ciel était adressée aux hommes sur la terre. Chacun, en effet, était troublé par les fléaux qu'on venait d'éprouver et doutait qu'il lui fût permis de jouir de l'abondance qui s'annonçait. On écrivit donc par chapitres, d'un côté, tout ce qui était défendu ; de l'autre, tout ce que les signataires s'engageaient à Dieu de faire. Le plus important était de conserver une paix inviolable, en sorte que les hommes de toute condition, à quelque chose qu'ils fussent exposés auparavant, pussent désormais marcher sans armes et sans crainte. Tout brigand et quiconque envahissait le bien d'autrui était soumis par cette loi à la perte de ses biens ou à des peines corporelles. Plus d'honneuret de respect devaient encore être rendus aux lieux sacrés et aux églises, et quiconque y cherchait un refuge, de quelque faute qu'il fût coupable, devait y demeurer en sùrclé, excepté seulement celui qui aurait violé l'engagement de cette paix. Quant à ce dernier on pouvait l'arrêter, même sur l'autel, pour lui faire subir la peine qu'il avait encourue. Enfin tous les clercs, les moines et les religieuses devaient couvrir de leur garantie ceux qui voyageaient avec eux, de sorte qu'ils ne fussent exposés à aucune injure. Il serait trop long, ajoute Glaber, de rapporter tout ce qui fut arrêté dans ces conciles ; mais ceci, du moins, est digne de remarque, qu'il fut ordonné par une sanction perpétuelle que tout fidèle s'abstiendrait, le vendredi de chaque semaine, de l'usage du vin, et le samedi de celui de la viande, à moins qu'une grave infirmité ne l'en empêchât ou que ce ne fût le jour d'une fête solennelle. Celui qui s'en dispenserait pour une autre cause devait, en retour, nourrir trois pauvres.

« Dieu parut approuverces règlements, et

de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE

il s'opéra pendant la tenue de ces conciles un grand nombre de guérisons miraculeuses par la vertu de saintes reliques qu'on y avait apportées. Les peuples qui s'y étaient rendus étaient si charmés que, pour ratifier solennellement les canons qui avaient été portés contre les violences, ils priaient les évèques de lever leurs crosses vers le ciel, pendant qu'eux-mômescriaient en étendant lesmains: « La paix ! la paix ! la paix ! » confirmant par là le pacte perpétuel qu'ils venaient de contracter entre eux et avec Dieu. Tout le monde promit, en outre, de se rassembler de nouveau au bout de cinq ans, pour aviser aux moyens de rendre la paix encore plus stable.* »

Ces conciles se tenaient l'an 1033, à la cessation de la famine. Deux ans auparavant, au deuxième concile de Limoges, les évèques avaient employé des moyens semblables pour arrêter les pillages dans ce diocèse. Après la première séance on célébra une messe solennelle, qui était celle de la dédicace. L'évangile ayant été chanté, Jourdain, évêque de Limoges, fit un discours au peuple sur ce qu'on y rapporte de Zachée, qui rendit le quadruple de ce qu'il avait pris, et il exhorta les seigneurs qui pillaient les biens de l'Église à imiter ce publicain. Après quoi le diacre qui avait chanté l'évangile, étant monté sur l'ambon, lut à haute voix l'excommunication suivante :

« Par l'autorité de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de sainte Mario, Mère de Dieu, de saint Pierre, de saint Martial et des autres apôtres, nous, évèques ici assemblés au nom de Dieu, savoir : Aimon, archevêque de Bourges ; Jourdain, évêque de Limoges ;Étienne du Puy,Rencon d'Auvergne, ! Ragamond de Mende, Émile d'Albi, Deusdedit de Cahors, Isambert de Poitiers, Armand de Périgueux, Roban d'Angoulème, nous excommunions les chevaliers de ce diocèse de Limoges qui refusent ou qui ont refusé à leur évêque la paix et la justice qu'il leur demande. Qu'ils soient maudits, eux et ceux qui les aident à faire le mal 1 Maudites soient leurs armes, ainsi que leurs

•Glaber 1. 4, c 3.

CATHOLIQUE. m

chevaux ! Que leur demeure Soit avec le fratricide Caïn, avec le traître Judas, avec Dathan et Abiron, qui ont été engloutis vivants dans les enfers ! Et de même que ces flambeaux s'éteignent à vos yeux, que leur joie s'éteigne à l'aspect des saints anges, à moins qu'ils ne viennent à satisfaction avant leur mort et qu'ils ne se soumettent à une juste pénitence, selon le jugement de leur évêque',»

Dans ce concile de Limoges saint Martial est compté parmi les apôtres ; il était, en effet, l'apôfre du pays, y ayant le premier annoncé TÉvangile, et c'est dans ce temps que le Pape Jean XIX répondit qu'on pouvait lui donner le nom d'apôtre. Mais les Limousins prétendaient de plus que saint Martial était un des soixante-douze disciples et qu'il avait été envoyé dans leur pays par le Sauveur lui-même ; question fort débattue dans les conciles particuliers de cette époque et de cette province, notamment dans celui de Bourges, tenu la même année d031, où, avec quelques règlements sur la discipline ecclésiastique, on avait aussi fait des canons contre les guerres particulières *.

Dansle deuxième concile de Limoges on fit de grandes plaintes au sujet des excommuniés,qui, à l'insu des évêques,allaient à Rome se faire absoudre. Sur quoi on dit qu'Étienne d'Auvergne, prédécesseur de Rencon, ayant excommuniéPonce, comte de Clermont,pour avoir répudié sa femme et s'être ensuite remarié, le comte, sans renoncer à son péché, alla à Rome et se fitabsoudre parle Pape, qui ne savait pas qu'il eût été excommunié 'par son évêque ; que, l'évêque s'en étant plaint au Pape, apparemment Jean XIX, le Pape lui fit la réponse suivante :

« Ce que j'ai fait sans le savoir n'est pas tant ma faute que la vôtre, car vous savez que quiconque, desdiverses parties de l'univers, a recours à moi, il m'est impossible de ne pas en prendre soin, le Seigneur ayant dit spécialement au bienheureux Pierre : «Pais mes brebis. » Comment donc le Siège apostolique pourrait-il, sans unejuste raison, rejeter ceux qui viennent de si loin y chercher le remède ?

• |.abbe, t. 9, p. 891. — » Id., p. 8C4, etc.

[De 1024 & 1054

Avant que cette brebis malade vînt à Rome vous auriez dû m'instruire de ce qui la regardait ; je n'aurais pas manqué de confirmer la sentence d'excommunicationquevousaviez portée; car je déclare à tous mes confrères les évêques que je chercherai plutôt à les soutenir et aies consoler qu'à les contredire. A Dieu ne plaise qu'il y ait de la division entre moi et mes coévêques ! C'est pourquoi la pénitence et l'absolution que j'ai accordées à votre excommunié, je les déclare nulles, parce qu'il les a obtenues frauduleusement, et elles ne pourront servir qu'à sa condamnation, jusqu'à ce que vous l'ayez absous après une satisfaction convenable. »

Les évêques du concile, ayant entendu la lecture de cette lettre, se dirent les uns aux autres: « Nausn'avons pas raison de murmurer contre notre chef. Ce n'est pas la faute de V Apostolique, c'est la nôtre, si nous manquons de lui faire connaître ceux que nous ne voulons pas qu'il absolve. Les Apostoliques de Rome et les autres Pères ont ordonné que, si un évêque impose une pénitence à un de ses diocésains et l'envoie ensuite au Pape, afin qu'il juge si la pénitence convient à la faute, le Pape puisse la modérer ou l'augmenter; car c'est dans le Siège apostolique que réside principalement le jugement de l'Église universelle. De même,si l'évêque envoie son diocésain à Rome avec des lettres et des témoins pour qu'il reçoive la pénitence du Pape, ainsi qu'on en use souvent pour les crimes énormes, les évêques ne sachant quelle pénitence il convient d'y imposer, cet homme peut licitement recevoir le remède du Pape ; mais il n'est permis à personne de recevoir la pénitence et l'absolution du Pape sans avoir consulté son évêque. »

Dans ces dernières paroles il n'est pas question de toute espèce de péchés, mais uniquementde ceux qui demandaient une pénitence publique et une réparation publique sur les lieux, pour lever le scandale. Dans les paroles précédentes on voit l'origine des cas réservés au Pape, en ce que les ordinaires, ne sachantquelle pénitence imposer pour certains crimes énormes, renvoyaient au Pape ceux qui en étaient coupables

< Labbe, t. 0, p. 880 et 881.

Cependant Bérold, évêque de Soissons, et Guérin, évêque de Beauvais, voyant que, par la faiblesse du roi, le royaume penchait vers sa ruine ; que les droits, les coutumest et finalement toute espèce de justice étaient violés, crurent rendre un grand service à la chose publique en suivant l'exemple des évêques d'Aquitaine et de Bourgogne et en faisant comme eux un décret pour obliger tous les laïques à jurer qu'ils observeraient désormais la paix et la justice. Tous les évêques de FranceyayantconsentijilspressèrentGérard, évêque de Cambrai, de publier aussi ce décret dans son diocèse. Gérard s'y refusa. Il y avait à ceci une raison politique : quoique de la province ecclésiastique de Reims, Cambrai n'était pas du royaume de France, mais du royaume de Lorraine, qui appartenait à l'empei'eur Conrad. L'évêque Gérard dit donc, pour justifier son refus, que le décret en question donnait atteinte aux droits de la royauté et confondait la puissance séculière avec la puissance ecclésiastique ; qu'il appartenait aux évêques de prier et d'avertir les rois de leurs devoirs, mais qu'il n'appartenait qu'aux rois d'ordonner la paix et la guerre et de porter des lois pour réprimer les violences de leurs sujets. Ces raisons étaient bonnes en thèse générale ; elles étaient peut-être bonnes encore pour le royaume de Lorraine, où l'empereur Conrad maintenait l'ordre et la justice par son autorité ; mais en France, où le royaume périssait par l'imbécillité du roi, c'est le terme de la chronique de Cambrai, ces mêmes raisons étaient nulles ; pour prévenir un malheur extrême il fallait y recourir à des moyens extrêmes, et, comme il n'y avait que l'Église et les évêques qui pussent sauver le royaume, l'Église et les évêques devaient en conscience le sauver. Gérard ajoutait, de plus, qu'un pareil décret lui paraissait dangereux, parce qu'on prétendait obliger tout le monde d'en jurer l'observance, qu'il arriverait de là que presque personne ne serait exempt de parjure*.

Les évêques de France se choquèrent de la résistance de Gérard, et ils traitèrent ce pré-

* Cliron. Camer. Dom Bouquet, t. 10, p. 201.

de l'èrechr.J DE L'ÉGLISE

lat d'ennemi de la paix de Dieu, l'accusant de vouloir diviser le sacerdoce et l'empire. Ils ne laissèrent pas de passer outre, et le décret fut porté et accepté avec joie par les peuples, qui promirent de s'y conformer. On y ordonnait que personne désormais ne portât les armes, ne répétât par la force ce qu'on lui avait pris, ni ne vengeât son sang ou celui de ses parents, mais qu'on pardonnât de bonne foi aux meurtriers, qu'on jeûnât le vendredi au pain et à l'eau, et qu'on fit le samedi abstinence de chair et de graisse; que, quelque crime qu'eût commis un pénitent, on ne lui imposât pas d'autre pénitence que celle-là; que, de plus, tous jureraient d'observer ces articles, et que, si quelqu'un refusait de faire ce serment, il serait excommunié comme un païen, que personne ne le visiterait à la mort et qu'on lui refuserait la sépulture.

Quel que dût être le résultat de ces moyens si sévères de pacification publique, l'empressement général des peuples à les réclamer et à s'y soumettre montre déjà un progrès immense vers des mœurs plus douces; car ce sont les mômes peuples qui, dans l'origine, ne connaissaient d'autre loi, d'autre justice que le glaive.

Quand Gérard de Cambrai, qui s'était opposé à ce décret, vit que, malgré son opposition, ses collègues l'avaient publié, il entreprit de le combattre, et composa à ce sujet un écrit où il prétendait faire voir : 1° qu'on ne pouvait jamais défendre le port des armes, parce que c'était une chose licite; que depuis le commencement du monde il y avait eu des hommes destinés à prier, d'autres à cultiver les terres et d'autres à porter les armes pour la défense des ecclésiastiques et des laboureurs ; que ces conditions sont nécessaires et se soutiennent mutuellement ; 2° qu'il est toujours permis de demander larestitution i'un bien usurpé et la réparation d'une injure ; 3° qu'on ne doit pas obliger indifféremment tout le monde à jeûner le vendredi et le samedi, et qu'on ne doit pas croire que celte pénitence soit suffisante pour toutes sortes de péchés; 4° qu'au reste il est de la charité d'exhorter les mourants à la pénilence, quelque grands pécheurs qu'ils soient.

et que ce serait nne cruauté de refuser la sépulture aux morts, comme le décret menaçait de le faire à l'égard des réfractaircs.

Cet écrit ne servit qu'à aigrir de plus en plus les évôques contre Gérard. Il s'y était bien attendu, et l'autorité seule de ses confrères ne l'aurait pas fait changer d'avis ; mais les cris des peuples, qui murmuraient publiquement contre sa conduite et qui le regardaient comme l'ennemi de la paix, furent plus efficaces. Il devint odieux à ses propres diocésains, et son peuple se souleva contre lui à Douai. Il craignit alors de devenir la victime de sa résistance à un décret accepté par tous les autres évêques. Ainsi, cédant enfin aux prières et aux remontrances de ses amis, et surtout de Leduin, abbé de Saint-Vaast d'Arras, il se conforma à l'avis de ses collègues et fit publier dans son diocèse le décret pour l'observation de la paix.

Mais, malgré le zèle des évêques et des peuples, la violence qu'il s'agissait de faire aux mœurs nationales était trop grande pour que de tels règlements fussent longtemps observés. La guerre privée, soit qu'on se défendît ou qu'on voulût se venger, était une sorte d'administration barbare delà justice dont on ne pouvait se passer, lors même qu'on en déplorait les conséquences. Comme personne ne vous faisait droit, il fallait bien se faire droit à soi-même; comme le pouvoir législatif était anéanti et qu'aucun pouvoir exécutif n'étendait sa protection sur les provinces, il fallait bien que celui qui éprouvait une injustice en cherchât par ses propres forces le redressement. Aussi ce que l'évêque Gérard de Cambrai avait annoncé arrivait-il : c'est que les premiers conciles pour la paix de Dieu n'avaient pas tant fait cesser les rapines que multiplié les parjures *.

Cependant, comme nous l'avonsfait remarquer, ceux qui avaient juré la paix de Dieu étaient convenus qu'ils se rassembleraient au bout de cinq ans pour aviser aux moyens de la rendre plus stable. Ce fut dans ce but que, vers l'an lOiO, plusieurs conciles provinciaux furent convoqués en Aquitaine, et bientôt tout le reste des Gaules suivit l'exem-

i Bald.

[De 1024 à 1054

pie de cette province. Par une innovation heureuse on y substitua la trêve de Dieu à la paix de Dieu, c'est-à-dire qu'au lieu de s'efforcer plus longtemps d'arrêter l'essor de toutes les passions humaines, et de remplacer les rigueurs nécessaires de la justice terrestre parla perfection delà charité chrétienne, on prit à tâche de régulariser ces passions, de soumettre la guerre aux lois de l'honneur, de l'humanité et de la compassion, de laisser à ceux qui n'avaient point de supérieurs l'appel à la force, puisqu'il était impossible de leur donner un autre garant, mais de les empêcher de faire jamais de celte force un usage destructeur de la société, ou de la tourner contre ceux de qui ils n'avaient point reçu d'injures et de qui ils ne pouvaient point attendre le redressement.

Nous avons les actes des conciles de Touluges, dans le Roussillon, d'Aussonne, de Saint-Gilles et quelques autres, pour l'établissement de la trêve de Dieu. Ces actes ne sont pas parfaitement uniformes; chaque assemblée d'évêques apportait quelque modification aux lois de la trêve; mais leur principe commun était toujours de limiter le droit de la guerre, et d'interdire, sous les peines ecclésiastiques les plus sévères, même au moment où les hostilités semblent abolir toutes les lois, les actions contraires au droit des gens et à l'humanité. Malgré la diversité de ces actes des conciles une législation générale finit par être adoptée dans toute l'Europe sur la guerre et sur la trêve de Dieu. Les hostilités, même entre soldats, furent limitées à un certain nombre de jours par semaine ; certaines classes de personnes furent protégées contre ces hostilités, et certains lieux furent placés sous la garantie d'une neutralité perpétuelle. Cette législation ellemême fut soiivent violée, et, au bout d'une période assez longue, devenue moins nécessaire, elle tomba en désuétude. «Cependant, dit un auteur hostile au catholicisme, on doit encore la considérer comme la plus glorieuse des entreprises du clergé, celle qui contribua le plus à adoucir les mœurs, à développer les sentiments de commisération entre les hommes, sans nuire à ceux de bravoure; à donner une base raisonnable au

point d'honneur, à faire jouir les peuples d'autant de paix et de bonheur qu'en pouvait admettrealors l'état de lasociété, à multiplier enfin la population de manière à pouvoir bientôt fournir aux prodigieuses émigrations des croisades »

Tout acte militaire, toute attaque, toute spoliation, toute effusion de sang fut interdite depuis le coucher du soleil le mercredi soir jusqu'au lever du soleil le lundi matin, en sorte que trois jours et deux nuits par semaine furent seuls abandonnés aux violences des guerres et des vengeances. De plus, les jours des grandes solennités religieuses, les saisons de jeûne de l'Avent et du Carême, et les fêtes des patrons, qui variaient avec la dévotion particulière de chaque province, furent également compris dans la trêve de Dieu *. Il fut encore convenu que, pendant l'Avent et le Carême <es longues saisons de jeûne et de paix, personne ne pourrait élever des fortifications nouvelles, ni travailler aux anciennes, à moins qu'il n'eût commencé ce travail quinze jours avant l'ouverture du jeûne. On ne voulait pas que l'un des partis profitât d'une garantie commune pour changer la proportion des forces, et l'on jugeait avec raison qu'en permettant aux plus faibles de travaillera se mettre en défense on exciterait les plus forts à violer la trêve.

Les lieux mis sous la sauvegarde perpétuelle de la trêve de Dieu furent les églises et

1 SismoDdi, Hist. des Français, Un synode réuni à Caen en 1042 déclare quela trêve doit être observée depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin, depuis le commencement de l'Avent jusqu'à l'octave de l'Épiphanie, depuis l'ouverture du Carême jusqu'à l'octave (le Pâques, et depuis les Rogations jusqu'à l'octave de la Pentecôte. Tant que la trêve durait il était expressément défendu de dévaster les terres et d'enlever les bestiaux.

Le concile de Narbonne (1045), après avoir prescrit Ia trêve du mercredi soir au hindi matin, la déclare en outre obligatoire pourics tonipset jours suivants: dp| nis le premier dimanche de l'Avent jusqu'à l'octave de l'Épiplianie, depuis le dimanche de la Quinquagésime jusqu'à l'octave de Pâques, depuis le dimanche d'avant l'Ascension jusqu'à l'octave de la Pentecôte, les jours de fête delasainto Vierge, de saint Pierre, de saint Laurent, de saint Michel, de tous les Saints, de saint Martin, de* saints Just ot Pasteur, patrons de l'église de Narbonne, et tous les jours de jcùne. L'infraction i celte ordonnance entraînait l'anatliÈme et le bannissement perpétuel.

de l'ère chr.]

Tes cimetières, avec un pourtour de trente pas ecclésiastiques, mais seulement autant que ces églises ne seraient pas fortifiées et qu'elles ne serviraient pas de refuge à des malfaiteurs qui en sortiraient pour piller. Les personnes auxquelles s'étendit la même sauvegarde furent les clercs, autant qu'ils ne porteraient pas d'armes, les moines et les religieuses. Enfin le droit de la guerre fut limité par la protection accordée à l'agriculture. Il ne fut plus permis de tuer, de blesser ou de débiliter les paysans de l'un et de l'autre sexe, ni de les arrêter, si ce n'est pour leurs fautespersonnelles et selon ledroit. Les outils de labourage, les meules de paille, le bétail, les plantations plus précieuses furent mis sous la protection de la trêve de Dieu. Parmi ces objets plusieurs ne pouvaient être enlevés comme butin, d'autres devaient subir le sortdela guerre; mais,quoiqu'il fût permis delesprendre pour son usage, il était défendu de les brûler ou de les détruire à plaisir.

Des peines ecclésiastiques furent établies con tre les infracteurs de la trêve ; de fréquentes assemblées d'évêques furent chargées de tenir la main à ces règlements, et, dans quelquesprovinces, des officiers de paix, une milice armée et entretenue par une contribution spéciale durent réprimer les contrevenants *.

1 Dom Bouquet, t. 11, p. 510, etc. — Un concile tenu à Rouen en 1096 défendit sous les peines les plus sévères de jamais inquiéter les laboureurs qui étaient à la charrue et de toui lier à leurs bœufs et chevaux de service. — Un grand nombre de conciles ou synodes du onzième siècle, dans différentes parties de la France, étendirent la irûve de Dieu à toutes les provinces. — «Les Papes, dit à ce sujet l'illustre Balmès, poursuivaient avec ardeur l'œuvre commencce, la sanctionnaient du sceau de leur autorité, propageaient l'observance de la trêve au moyen de leur influence, alors universelle et puissante, sur toute l'Euiopo. Bien que la trêve ne fût eu apparence qu'un témoignage de respect donné à la religion par les passions qui, en sa faveur, consentaient à suspendre leurs violences, c'était au fond le triomphe du droit sur le fait, et l'un des plus admirables artifices que l'on ait jamais employés pour adoucir les mœurs d'un peuple barbare. L'homme qui, durant quatre jours de la semaine, et pendant de lont;s espaces de temps, se voyait furcé de suspendre l'exercice de la force, s'inclinait nécessairement à des mœurs plus douces; il devait finir par renoncer entièrement à la force. Ce qui est difficile, ce n'est pas de convaincre l'homme qu'il agit mal, mais de lui faire perdre l'habitude d'agir mal ; or nous savons que toute habitude s'engendre par la répétition des actes et se perd dès que Ton a obtenu de faire cesser les actes pendant un certain temps... Ceux qui ont regardé l'iu-

Vers le môme temps une nouvelle institution vint seconder cette tendance générale à humaniser la guerre : ce fut l'institution de lachevalerie, qui dut commencer en France sous les rois Robert et Henri. La chevalerie chrétienne était dans l'origine une consécration religieuse du noble guerrier .à la défonse de l'Église et des pauvres. Le noble qui voulait recevoir cotte ordination militaire se présentait à l'évêque, qui bénissait d'abord son épée, afin qu'il pût être le défenseur des églises, des veuves, des orphelins et de tous les serviteurs de Dieu, contrôla cruauté des païens et des hérétiques

« Seigneur très-saint, disait le pontife. Père tout-puissant, Dieu éternel, qui seul ordonnezet disposez bien toutes choses ;qui, pour réprimer la malice des pervers et protéger la justice, avez, par une disposition salutaire, permis l'usage du glaive aux hommes sur la terre et voulu l'institution de l'ordre militaire pour la protection du peuple ; qui, par le bienheureux Jean, avez fait dite aux soldats qui venaient le trouver dans le désert de ne vexer personne, mais de se contenter de leur solde, nous supplions votre clémence. Seigneur, comme vous avez donné h votre serviteur David de vaincre Goliath et à Judas Machabée de triompher des nations qui ne vous invoquaient pas, de même, à

tervention de l'autorité ecclésiastique dans les affaires civiles comme une usurpation du pouvoir public devraient bien nous dire s'il est possible d'usurper ce qui n'existH point, si un pouvoirqni se trouvedans l'incapacité d'exercer ses propres attributions peut raisonnablement se plaindre de voir passer ces attributions aux mains de qui a l'intelligence et la force d'en tirer parti. A cette époque le pouvoir public ne se plaignait nullement de ces usurpations prétendues; gouvernements et peuples les considéraient comme justes et légitimes; car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ces usurpations étaient naturelles, nécessaires ; elles se trouvaient amenées par la force des événements, elles résultaient de la situation des choses. Certes il serait étonnant de voir, de nos jours, les évéques s'occuper de la sécurité des chemins, publier des édits contre les incendiaires, contre les voleurs, contre ceux qui coupent les oliviers ; mais, aux temps dont nous parlons, cette manière d'agir était naturelle ; je uirai pins, elle était nécessaire. Grâce à ces soins de l'Église, à cette sollicitude incessante, si légèrement incriminée depuis, on put jeter les fondements de cet édifice social qui nous abrite aujourd'hui; on put consommer une réorganisation qui serait restée impossible sans l'influence religieuse, sans l'action de l'autorité ecclésiastique. » {Le Protestantisme comparé au Catholicisme, traduction de Blanclie Raftin. t. Il, p. 102-105.) 1 Foiiii/'. Hoiiian. De benedict. nov. milil.

rDe 1024 à 1054

votre serviteur que voici, qui vient courber la tête sous le joug de la milice, accordez la force et l'audace pour la défense de la foi et de la justice, accordez une augmentation de foi, d'espérance et de charité; donnez-lui tout ensemble et votre ciainte et votre amour, l'humilité, la persévérance, l'obéissance, la patience ; disposez en lui si bien toutes choses qu'il ne blesse personne injustement ni avec cette épce ni avec une autre, mais qu'il s'en serve pour défendre tout ce qui est juste et équitable, et que, comme d'un moindre degré il monte à un nouvel honneur de la milice, il dépouille de même le vieil homme avec ses œuvres pour revêtir l'homme nouveau, afin qu'il vous craigne et vous serve avec droiture, qu'il évite la société des perfides, qu'il étende sa charité sur le prochain, qu'il obéisse à son supérieur eutouteschoses selon la droiture et remplisse en tout son devoir selon la justice. »

L'évêque donnait au nouveau chevalier l'épée nue, en disant : «Recevez ce glaive, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et servez-vous-en pour votre défense et pour celle de la sainte Église de Dieu, et pour la confusion des ennemis de la croix de Jésus- Christ et de la foi chrétienne, et, autant que le permet la fragilité humaine, n'en blessez personne injustement. »> L'épée ayant été remise dans le fourreau, le pontife en ceignait le nouveau chevalier, disant : « Ceinstoi de ton épée sur la cuisse, vaillant guerrier; mais prends garde que les saints ont vaincu les royaumes, non par l'épée, mais par la foi. » Le nouveau chevalier se levait alors, tirait son épée, la brandissait avec force, l'essuyait sur son bras gauche et la remettait dans le fourreau. Alors le pontife lui donnait le baiser de paix en disant : « La paix avec toi ! » Puis, avec l'épée nue à la main droite, il frappait trois fois le nouveau chevalier doucement sur les épaules en disant une seule fois : « Sois un guerrier pacifique, vaillant, fidèle et dévoué à Dieu. Enfin il lui donnait un léger soufflet de la main droite en disant : « Sors du sommeil de la malice et veille dans la foi du Christ et dans une louable renommée.» Après quoi les chevaliers assistants lui mettaient les éperons,

pendant que l'évêque disait : « Toi qui surpasses en beauté les enfants des hommes, ceins-toi de ton épée sur ta cuisse, vaillant guerrier*. »

Avant cette consécration le récipiendaire commençait par prendre un bain, pour indiquer qu'il se présentait à l'ordre de chevalerie net dépêché; il se revêtait d'une tunique blanche de lin, d'une robe vermeille et d'une saie noire, et on lui expliquait que ces couleurs représentaient la pureté de sa vie future, le sang qu'il devait répandre pour l'Église, et la mort qu'il devait toujours avoir en mémoire. La ceinture était pour lui un nouvel engagement à mener désormais une vit chaste ; les éperons dorés, à voler avec rapidité partout où son devoir l'appelait.

La chevalerie n'était accordée qu'aux hommes d'un sang noble, et non pas encore à tous, mais seulement au guerrier accompli. On s'y préparait par un noviciat militaire. Le jeune liomme de naissance devait servir en apprentissage sous les ordres d'un chevalier avant de prétendre lui-même à la chevalerie, comme, dans l'Église, le diacre doit servir sous les ordres d'un prêtre avantde prétendre lui-même à la prêtrise. Les châteaux des seigneurs devinrent comme autant de séminaires de chevalerie. Les fils des nobles y faisaient leur apprentissage avec le fils du seigneur même. Commele maître etles apprentis étaient d'une condition égale, il s'établissait entre eux des habitudes d'égards et de politesse. Les exercices de la chevalerie se faisant dans la cour du château, ces manières polies et chevaleresques prirent le nom de courtoisie. Le (ils du moindre seigneur achevait son éducation à la cour du seigneur principal, le fils de celui-ci à la cour du roi. La cour des rois de France fut ainsi regardée comme l'école suprême de courtoisie du royaume. Cette hiérarchie d'éducation chevaleresque, en adoucissant les mœurs, rappelait encore lahiérarchiede lasubordination politique et montrait la royauté comme le faîte de l'édifice social*.

Une autre cause continuait à adoucir les

• Pontif. Rom. De Benedict. nov. milit.

2 On se servait à IVgard des chevaliers des titres de Sire, Messire, Monseigneur. Leur feniiiif' s'appelait Madame, tandis que les autres fcmini s nobles n'dtaicntqna des dainoisclles.u Us prenaient place à la tiible du roi, lion*

d« '.'ère cbr )

mœurs guerrières de nos ancêtres : c'était la dévotion des lointains pèlerinages *. Vers l'an 1026 le saint abbé Richard de Verdun fît celui •de Jérusalem avec sept cents pèlerins, qu'il défraya par lesli/'îéralités de son ami Richard, duc de Normandie. Il fut reçu à Constantinople avec distinction par l'empereur et par le patriarche. Il passa à Jérusalem la semaine sainte avec de grands seuliments de piété, et l'on assure qu'il y fut témoin du miracle qu'on prétendait s'y opérer tous les ans à la vue de tous les fidèles, et qui consistait en ce que, toutes les lampes étant éteintes le samedi saint, pour faire un nouveau feu, on voyait une lampe s'allumer d'elle-même. Plusieurs auteurs de ce temps-là parlent de ce prodige comme d'un fait certain et avéré, et apparemment que le miracle était alors constant ; mais ou y découvrit dans la suite de la supercherie.

neur refusé aux fils et aux frères du prince tant qu'ils n'étaient pas armés. Certaines armes n'étaient permises qu'à eux seuls et certaines magistratures leur étaient réêervées, ainsi que les ambassades, le droit de donner conseil au roi, d'avoir un sceau particulier, de commander les armées, et celui de ceindre à d'autres l'épée de chevalier. On distinguait parmi eux les bacheliers et les bannerets ; il n'était permis qu'aux derniers de porter la baiiderolleen haut de la lance et d'en surmonter les combles de leurs manoirs, de lever et d'entretenir à leurs frais cinquante hommes d'armes, d'aspirer à devenir barons, marquis, ducs. Gliacun d'eux avait son cri de guerre, que le chef et les soldats répétaient en chargeant l'ennemi.

« Saint Georges était le patron des chevaliersj ils lui adressaient leurs prières avant d'aller combattre. Comme lui ils devaient affronter le danger, délivrer l'innocence, fouler aux pieds la tyrannie, humilier l'orgueil, venger la vertu outragée.

« Leur première obligation était de défendre la religion et ses ministres, les églises et leurs biens, de combattre pour la foi et de mourir plutôt que de la trahir. Venait ensuite celle de fidélité envers le prince ou envers le seigneur qui leur avait ceint l'épée et pour qui ils étaient tenus de guerroyer valeureusement. Ils devaient en outre soutenir les droits du faible, en s'exposuut en toute occasion, pourvu que ce ne fût pas contrairement i leur honneur et au dommage de leur seigneur nûturel ; ne jamais offenser autrui par malice et ne point usurper le bien des autres. Ils devaient s'attaquer, au contraire, i ceux qui se rendaient coupables de ces rapines ; ne point agir par avarice et en vue de récompense vénale, mais pour la gloire et la vertu ; obéir à leurs capitaines ; Être les gardiens de l'honneur et du rang de leurs compagnons d'armes; ne pas les opprimer par orgueil ou par force ; défendre leur renommée en leur absence, et les assister en toute cirsonstance.

« Sers Dieu, et il te viendra en aide ; sois courtois envers tout gentilhomme, en menant l'orgueil à l'écart ; oe flatte pas, ne révèle pas un secret, montre-toi loyal dans tes actions et tes discouis, tiens à ta parole; secourj

L'abbé Richard trouva à Antiocheun saint moine du mont Sinal, nommé Sirnéon, qui s'attacha à lui. Siméon était natif de Syracuse en Sicile. Il fut élevé à Conslanlinople, d'où il passa à Jérusalem. Il se retira ensuite au monastère du mont Sinaï, où il embrassa la vie religieuse. Richard II, duc de Normandie, faisait tous les ans de grosses aumônes à ce monastèie. Les moines qui étaient allés en France les recevoir étant morts en chemin, Siméon fut chargé par ses supérieurs de faire ce voyage. Il s'embarqua ; mais le vaisseau sur lequel il était fut pris par des pirates, qui mirent à mort les matelots et les passagers. Siméon s'échappa à la nage et se rendit à Antioche, où il se joignit à l'abbé Richard. Il continua sa route avec lui jusqu'à Belgrade, où le seigneur de la ville l'arrêta prisonnier et ne voulut pas qu'il suivît les pèlerins français.

les pauvres et les orphelins, et Dieu te récompensera.» Telles étaient les recommandations que Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, recueillait de la bouche de sa mère. (C. Cantu, Hist. univers., t. X, p. 82.)

Nous verrons bientôt les chevaliers trouver dans les grandes expéditions de la Terre-Sainte une occasion de faire briller ces qualités et ces vertus ; mais il ne faut pas croire que ces guerriers d'élite, hommes de foi, de courage et d'honneur, furent, autant que l'a dit la poésie, observateurs const.ints de lois si belles. Le luxe qu'ils déployaient dans les fôies leur fut d'abord funeste; la jalousie les arma les uns contre les autres ; la vanité les fit courir après une foule d'aventuresridicules;leur courtoisie célèbre dégénéra en galanterie insipide et licencieuse: ce fut la décadence de l'institution.

1 Glaber rapporte que, dès le commencement du onzième siècle, «une multitude innombrable commença à se diriger vers le tombeau du Sauveur, à Jérusalem; jamais on n'eût pu espéier de voir un si grand nombre de pèlerins. Petit peuple, gens de moyenne condition, rois, comtes, prélats, nobles daines mêlées aux femmes pauvres, tous s'y rend'iicnt en foule. »

Ces pèlerins, avant de partir pour la Terre-Sainte, re< cevaient d'un prêtre, dans une église, le bourdon et l'escai celle. A leur retour ils cueillaient des branches de palmiers et les rapportaient avec eux, en signe de l'acconiplissemeut de leur pèlci iiiage. « Après avoir coupé des palmes à Jéricho, selon l'usage, dit Foulques de Chartres, nous commençâmes noti e retour. »

Mais la Palestine n'était pas le seul lieu de pèlerinage; il y en avait, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, de très-célèbres en France et hors de France, où allluaient en tous temps les chrétiens.

Un usage des pèlerins était de jeter à certains endroits des pierres qui devenaient autant de stations; on élevait des croix sur ces monceaux de pierres qui reçurent le nom de Monts de joie (montes gaudii), d'où Montsjoie.

Les pèleriuages furent parfois imposés comme chAti> ment ; dans ce cas ou l'accomplissait pieds nus, a\ ec ciliées, chaînes de fer et autres signes de pénitence.

[De 1024

Richard arriva heureusement à Verdun.

Pour Siméon, quand il eut été mis en liberté, il se rendit à Rome, d'où il passa en France avec un saint moine nommé Cosme, qu'il avait amené d'Antioche. Étant arrivés en Aquitaine ils furent bien reçus par le duc Guillaume, et, comme les esprits étaient alors fort échauffés sur la question de l'apostolat de saint Martial, on ne manqua pas de les interroger là-dessus. Ils rendirent témoignage que l'Église d'Orient mettait ce saint évêque au nombre des soixante-douze disciples de Jésus-Christ. Le moine Cosme mourut en Aquitaine ; ainsi Siméon prit seul la route de Normandie, où il arriva l'an 1027. Il trouva que le duc Richard, dont il venait de si loin recueillir les aumônes, était mort l'année précédente. Il les demanda au successeur, maison ne l'écouta point. Il fit quelque séjour à Rouen, et il engagea le comte Josselin et Emmeline, sa femme, à bâtir un monastère en l'honneur de la sainte Trinité sur la montagne proche de Rouen, qui porte aujourd'hui le nom de Sainte-Catherine, à cause des reliques de celte sainte que Siméon y donna et qu'il avait apportées du mont Sinai.

Siméon, n'ayant pu obtenir d'aumônes du ducdeNormandieet ne voulant pasretourner les mains vides à son lointain monastère, prit le parti d'aller trouver l'abbé Richard de Verdun. Il passa ensuite à Trêves, où Poppon, qui en était archevêque, fut si charmé de sa vertu qu'ayant eu la dévotion d'aller à la Terre-Sain te il voulut qu'il l'accompagnât. Siméon, étant revenu de ce pèlerinage à Trêves, souhaita d'y vivre reclus. L'archevêque, à la tête du clergé et en présence du peuple, fit la cérémonie de la réclusion le jour de Saint-André, l'an i 028, c'est-à-dire qu'il l'enferma dans une tour proche la porte de la ville alors nommée la porte Noire, en murant la porte ou du moins en yapposantsonsceau. Le saint homme y vécut comme dans lui tombeau ; mais le genre de vie qu'il menait, paraissant au-dessus des forces humaines, étonna plus la populace (]u'il ne l'édilia ; elle s'imagina que ce moine étrangcrétait un magicien qui se privait de la compagnie des hommes pour *voir commerce avec les dé-

mons, et l'on s'en prit au saint reclus de toutes les calamités qui arrivaient à la ville. Une inondation ayant fait de grands ravages à Trêves sur ces entrefaites, on crut que Siméon l'avait procurée par ses prestiges, et le peuple s'ameuta contre lui pour le lapider ; cependant il ne put forcer la tour du saint re dus, et toute sa fureur aboutit à en casser les fenêtres à coups de pierre. Le Seigneur acho vait de purifier son serviteur par ces épreuves. Le peuple, qui passe aisément d'une extrémité à l'autre, montra dansla suite autant de vénération pour le saint homme qu'il avait fait paraître de prévention contre lui.

Siméon mourut saintement le premier jour de juin, l'an 1035. L'abbé Éberwin, qui a écrit sa Vie, l'assista dans sa dernière maladie et lui fit la recommandation de l'àme. Dès que le bruit de sa mort se fut répandu la malignité et la médisance se turent, et l'on s'empressa de témoigner d'autant plus de vénération pour sa vertu que l'on savait qu'elle avait été plus cruellement calomniée. Le clergé de Trêves, les moines, le peuple et même les religieuses se rendirent à sa cellule pour honorer ses funérailles, et toute la ville ne retentit plus que des éloges du saint homme, que la calomnie avait rendu quelque temps auparavant un objet d'exécration. C'est ainsi que Dieu justifie ses saints. Poppon, archevêque de Trêves, écrivit aussitôt au Pape pour lui demander la canonisation de Siméon. Elle fut prononcée l'an 1042, et promulguée à Trêves, avec beaucoup de solennité, le 27 novembre. Cependant l'Église honore la mémoire de saint Siméon le jour de sa mort *.

La dévotion de visiter Jérusalem, déjà si répandue précédemment, se répandit encore bien plus depuis que la grande famine eut menacé les Occidentaux d'une destruction universelle. «On voyait, ditGlaber, une multitude si innombrable se diriger de tout l'univers vers le sépulcre du Sauveur d Jérusalem que jamais auparavant on n'aurait pu espérer tant de zèle. Ce furent d'abord les gens d'un ordre inférieur dans le peuple (jui partirent, ensuite les médiocres, enfin les

' Acta SS., 1«' juiu.

del'èrecbr.l t>E L'EGLISE

plus grands, lesrois, les comtes, les marquis, les prélats. Après ceux-là on vit, ce qui n'était jamais arrivé encore, plusieurs dames des plus nobles entreprendre à l'envi, avec les plus pauvres, ce pèlerinage, et un grand nombre de ceux qui parlaient pour la Terre- Sainte s'y acheminaient avec le désir d'y mourir plutôt que de revoir jamais leur patrie. Ainsi un Bourguignon, nommé Lethbald, étant arrivé sur le mont des Olives, à l'endroit d'où le Sauveur est monté au ciel, s'y prosterna de tout son corps en forme de croix, arrosant le lieu de ses larmes, avec une joie inénarrable ; puis, se levant de terre et s'élançant de toutes ses forces vers les cieux, il disait avec transport : « Seigneur Jésus, qui, du trône de votre majesté, avez daigné descendre sur la terre à cause de nous, pour sauver le genre humain ; qui, de cette place que je contemple de mes yeux, êtes remonté, revêtu de chair, vers les cieux d'où vous étiez venu, je supplie votre toute-puissante bonté que, si mon âme doit sortir de ce corps cette année, je ne m'éloigne pas d'ici, mais que cela m'arrive à la vue du lieu de votre ascension ; car je crois que, comme je vous ai suivi de corps pour venir en ce lieu, mon âme joyeuse vous suivra de même dans le paradis. » Le même soir, après avoir reçu la sainte communion, il expira plein de juie, en saluant afiectueusement ses compagnons de voyage, qui racontèrent depuis le fait à l'historien Glaber

Parmi les pèlerins de cette époque, un des plus ihustres fut Robert, duc de Normandie ; il fut accompagné à Jérusalem d'une multitude immense de seigneurs et de bourgeois normands. Comme il n'avait pas d'enfants légitimes, il fit prêter serment à ses sujets que, s'il ne revenait pas de ce long voyage, ils reconnaîtraient pour leur duc son fils Guillaume, qui lui était né d'une bourgeoise de Falaise, sa concubine ; à quoi consenlit aussi Henri, roi de France. Avant que de partir pour la Palestine le duc Robert fit plusieurs largesses aux églises et aux monastères. 11 donna entre autres une terre au monastère de Saint-Pierre de Préaux, et il

> Glaber, 1. 4, c. t>.

• envoya son lils Guillaume, encore enfant, y porter l'acte de donation. On prit plusieurs jeunes seigiicui s de l'âge de Guillaume pour servir de témoins, et, afin qu'ils s'en souvinssent, on donna à chacun d'eux un soulfiL-t sur la joue. Cet usage était ancien. Il est marqué dans la loi des Ripuaires que, quand on achetait une terre, si l'on ne faisait pas un contrat de vente, l'acheteur devait la payer sur-le-champ, en prendre ensuite possession en présence de témoins, donner des soulflets et tirer les oreilles aux petits enfants, alin qu'ils pussent un jour en rendre témoignage *. De là sans doute le soufflet que l'évêque donnait au nouveau chevalier à la fin de sa bénédiction. Le duc Robert arriva heureusement à la Terre-Sainte et fit de riches présents aux églises de Jérusalem ; mais, à * son retour, il mourut le i" juillet 1035, à Nicée, en Bithynie, et Guillaume le Bâtard, plus connu sous le nom de Guillaume le Conquérant, lui succéda à l'âge d'environ neuf ans.

Le saint évêque de Toul, Brunon, ne fit point le pèlerinage de Jérusalem, mais il faisait tous les ans celui de Rome ; car il avait une extrême dévotion à saint Pierre et allait le prier tous les ans pour les brebis que Dieu lui avait confiées. Un jour qu'il y était acconipagné de plus de cinq cents personnes, tant clercs. que laïques, une maladie pestilentielle se mit parmi eux. Une fois attaqué on n'espérait plus voir le lendemain. Le saint évêque, extrêmement affligé du malheur de ses compagnons de voyage, y trouva un prompt remède. H trempa dans du vin les reliques des saints qu'il portait avec lui, surtout celles de saint Èvre, auquel il avait une dévotion particulière. Tout malade qui goûtait tant soit peu de cette boisson était aussitôt guéri. Quant à lui-même, pendant tout le voyage, il célébrait presque chaque jour la sainte messe et y exhortait d'une manière touchante les peuples qui y assistaient à se convertir, à faire pénitence et à élever leurs pensées vers le Ciel. Ces miracles et colle piélé le firent vénérer et chérir, particulièrement dans la province de Rome.

* Annal. Bened., t. 4, p. 39a. Leg. l\ /j , c. ciO, 1.

Sa coutume était, quand il voulait prendre son repos la nuit, de se recommander plus dévotement aux reliques des saints; puis, délivré de tous les soins du siècle, il délassait son âme dans une sainte contemplation et recevait ainsi le sommeil nécessaire au corps. Une nuit qu'il s'était ainsi pieusement endormi, il lui sembla être transporté dans la principale église de Worms, où il vit une multitude infinie de personnes vêtues de blanc, parmi lesquelles il reconnut un de ses amis, l'archidiacre Bézelin, qui était mort en l'accompagnant dans un de ses pèlerinages à Rome. Lui ayant demandé ce que c'était que celte multitude, ilappritquec'étaient ceux qui avaient fini leur vieau service de saintPierre. Pendant qu'il en était dans l'admiration survint saint Pierre lui-même, qui annonça que toute cette multitude communierait de la main de Brunon. Et, de fait, l'ayant revêtu d'habits pontificaux, le même saint Pierre et le premier martyr Étienne le conduisirent à l'autel, au milieu d'une mélodie ineffable, et tous reçurent la communion de sa main.

Après la communion il lui sembla que saint Pierre lui donna à lui-môme cinq calices d'or, trois à un autre qui le suivait, et un seul à un troisième. S'étant éveillé il le raconta à ses amis et s'étonnait de ce que cela voulait dire. L'événement le fit bien comprendre ; car il fut élu Pape dans la principale église de Worms. Il occupa le siège de saint Pierre cinq ans, son successeur Victor trois ans, et Etienne un seul.

Une autre fois, pendant le sommeil, il lui semblait qu'un personnage qui avait l'air d'une vieille femme difforme le recherchait avec importunité et s'efforçait de le joindre dans un entretien familier, mais pourtant sincère. Celte personne avait le visage si hideux, les vêtements si déchirés, les cheveux si hérissés et si en désordre qu'à peine y reconnaissait-on quelque chose d'une forme humaine. Épouvanté d'une si horrible laideur, il s'étudiait à éviter celte personne; mais elle cherchait d'autant plus à s'attacher à lui. Fatigué de son importunité l'homme de Dieu lui fit sur le visage le signe de croix; elle, aussitôt, tombant à terre comme morte, se relevait avec une beauté toujours plus

merveilleuse. Réveillé par l'effroi de cette vision il se leva pour assister à l'office de la nuit. S'étant rendormi après, en admirant la chose, il lui sembla voir le vénérable abbé Odilon, qui venait de mourir, et il le pria de lui apprendre ce que signifiait cette vision. Odilon lui répondit avec joie : « Tu es bienheureux, et tu as délivré son âme de la mort. » « Que ce récit ne soit pas une feinte, ajoute l'archidiacre Wibert, biographe contemporain du saint pontife, nous en avons pour témoins irrécusables le doyen Walter etson compagnon intime Warneher, lesquels certifient lui avoir entendu dire ces choses en pleurant et en s'étonnant beaucoup de ce que cela voulait dire. Au reste, conclut Wibert, personne ne doute que la vision de cette femme ne signifiât l'état déplorable de l'Église, à laquelle le saint Pontife, par l'assistance du Christ, rendit son ancienne beauté *. »

Le Pape Jean XIX avait fait quelques efforts pour commencer cette restauration , particulièrement en France. Burcard, fils naturel de Conrad, roi de Bourgogne et frère de Rodolphe le Fainéant, fut élevé fort jeune sur le siège de Lyon, où il vécut avec beaucoup de splendeur, plus en prince qu'en évêque. Un ancien historien dit que ce qu'il fit de mieux pour son troupeau ce fut de mourir. Cependant sa mort donna lieu à de nouveaux troubles. Burcard, son neveu, et alors évêque d'Aoste, s'empara de l'archevêché de Lyon et commit bien des violences ; mais l'empereur Conrad le fit prendre et l'envoya en exil. Le comte Gérard usurpa ensuite ce siège pour son fils, qui était encore enfant, et qui fut bientôt chassé comme un mercenaire.

Dans cette désolation de l'Église de Lyon on eut recours au Pape Jean XIX, qui, pour consoler cette Église affligée des mauxqu'elle avait soufferts, résolut d'élever sur ce grand siège saint Odilon, que le clergé'et le peuple désiraient ardemment. Le Pape le nomma donc archevêque de Lyon et lui envoya le pallinm avec l'anneau pastoral ; mais Odilon, si soumis en toute autre occasion au souve-

' Vita s. Léon. IX, yaiiœ, 1. 2, c. 1. Acta SS., t» avril.

de l'ère chr.]

DE L'ÉGLISE CATilOLlUUE.

rain Pontife, crut devoir lui résister quand il lui offrait une dignité dont il se croyait indigne. Il la refusa constarament, et, quelques raisons qu'on pût lui apporter, son humilité y trouvait des réponses. Le Pape fut choqué du refus d'Odilon et lui écrivit une lettre pleine de reproches et de menaces.

« Qu'y a-t-il, lui dit le Pape, de plus recommandé à un moine que l'obéissance, et que peut faire un chrétien de plus agréable à Dieu que d'obéir avec humilité ? Nous avons ressenti vivement l'outrage que vous avez fait à l'Église de Lyon, qui vous demandait pour son époux. Par votre refus vous lui avez, pour ainsi dire, craché au visage. Nous ne parlons point du mépris que vous avez fait de tant de prélats qui vous pressaient d'accepter l'épiscopat ; mais nous ne pouvons ni ne devons laisser impunie votre résistance à ^ l'Égiise romaine. Si vous continuez à lui désobéir par un refus opiniâtre vous éprouverez sa sévérité. L'évêque Geofroi vous notifiera nos ordres, a vous et à nos frères les évèques'.»

Malgi'é une lettre si pressante Odilon demeura ferme dans la résolution qu'il avait prise de ne jamais accepter l'épiscopat, et, comme il faisait un grand bien dans tout l'ordre monasti(iue, on ne crut pas devoir lui faire violence. Ainsi on s'accorda à élever sur le siège de Lyon Odalric, archidiacre de Langres, dont l'élection fut généralement ap- j plaudie, parce que c'était un excellent sujet^ I qui, avec des mœurs édifiantes, avait l'érudi- | lion et les talents propres pour remplir dignement une si grande place.

L'an i033, le vendredi 29 juin, fête de Saint-Pierre, il y eut une grande éclipse de ' soleil. Le môme jour quelques-uns des prin- ) cipaux d'entre les Romains conspirèrent contrôle Pape Jean XIX, voulant le tuer ; ce que n'ayant pu exécuter, ils le chassèrent seulement de son siège. Mais l'empereur Conrad, étant venu à Rome avec une armée, le rétablit et soumit tous les rebelles. Le Pape Jean mourut la même année, le 28 novembre, après avoir tenu le Saint-Siéj^e neuf ans et quehiues mois. On ordonna à sa

> Labbe, t. 9, p. 858.

place Théophylacte, son neveu, fîFs d'Albéric, comte de Tusculuni, quoiqu'il n'eût qu'environ douze ans. Ce fut un grand malheur pour l'Église de Dieu. Déjà l'empereur Conrad, oubliant ses beaux coiomencements et les devoirs de sa charge, vendait des évêchés par avarice ; à son exemple les parents du jeune Théophylacte lui achetèrent la papauté à prix d'argent. Cet enfant, élevé sur la Chaire de saint Pierre sous le nom de Benoît IX, à l'âge de dix à douze ans, l'occupa à peu près autant d'années, se conduisant d'une manière scandaleuse. Qu'on juge des funestes effets que dut produire l'exemple de l'empereur et du Pape. Il y eut plus d'une province où non-seulement des prêtres, mais des évêques mêmes se mariaient et laissaient leurs bénéfices à leurs enfants comme un héritage. On put voir plus que jamais combien il importe à la chrétienté et à l'humanité entière que l'Église romaine soit, même temporellement, indépendante de toute famille et de toute nation particulière'

Quand nous disons que Benoît IX se conduisit d'une manière scandaleuse, nous entendons parler de ses mœurs et de l'emportement avec lequel il se livra à toutes les passions de la jeunesse. Quant à la doctrine et au gouvernement de l'Église, l'histoire ne lui fait point de reproche. Son autorité fut reconnue et respectée par toute la terre ; on écoutait saint Pierre, môme dans son indigne successeur.

Benoît IX donna successivement lepallium à trois archevêques de Hambourg : en 1032 à Herman, successeur de Libentius II, qui avait plus de simplicité que de prudence, et entre les chapelains duquel se trouvait Suidger, depuis Pape sous le nom de Clément II ; en 1035 àBézelin, surnommé Alebrand, qui fut un très-digne prélat et fit de très-gratids biens à ses deux Églises de Brème et de Hambourg, tant pour le spirituel que pour le ten oorel. Il eut un soin particulier de son clergé, et, oour y faire observer la continetice, suivant le dessein de Libentius, son prédécesseur, il rebâtit le cloître de Brème et rétablit la vie commune entre les chanoi-

HlSiUlllE UiMVEKSELLË

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nés. Il continua les murs de la ville, corn- , niencés par Herman, et renouvela Hambourg, , ruiné par les Slaves. Il y bâtit de pierres de | taille l'église et la maison épiscopale, qui | n'étaient l'une et l'autre que de bois, et cette maison était comme une forteresse. 11 profitait de la paix qui régnait avec les Slaves d'au delà de l'Elbe pour faire avancer la religion dans ce pays ; mais les gouver- ; neurs y mettaient obstacle par leur dureté j à exiger les tributs. Il ordonna trois évê- ^ ques pour l'aider dans sa mission chez les , infidèles, à Sleswig, à Ripen, et un troisième j chez les Slaves, sans siège fixe. Enfin l'archevêque Alebrand mourut l'an 1043, vers le 15 avril, et fut enterré à Brème. Sou successeurfut Adalbert,hommetrès-noble, bien fait de sa personne et orné de grands talents. Il reçut, comme ses deux prédécesseurs, le bâton pastoral de l'empereur Conrad et le pallium du Pape Benoît IX, et fut ordonné à Aix-la-Chapelle, en présence de l'empereur et des seigneurs, et de douze évôques qui lui imposèrent les mains. Il tint le siège vingtneuf ans

Un des plus illustres prélats d'Allemagne était alors saint Bardon, archevêque de Mayence. Il était noble, et, ayant fait ses études dans l'abbaye de Fulde, il y embrassa la vie monastique. Comme il lisait continuel- j lement le Pastoral de saint Grégoire, ses ' confrères lui en demandèrent un jour la raison; il répondit eu riant: « Peut-être viendra-t-il quelque jour un roi qui, ne trouvant personne qui veuille être évêque, sera assez simple pour me donner un évêché ; il faut donc que je m'y prépare. » Richard, abbé de Fulde, ayant bâti un no,uvcau monastère près du grand, en donna la conduite à Bardon, et l'empereur Conrad, étant ^ venu à Fulde et ayant voulu voir ce nouvel établissement, fui ravi d'y trouver Bardon, ' qu'il connaissait déjàde réputation et qui était parent de l'impératrice, son épouse. 11 l'em- ) brassa et promist de l'élever en dignité à la première occasion. En effet il manda, peu de temps après, à Tabbé Richard de le lui envoyer, cl liU donna l'abbaye de Werthen,

> Adaïu. Urcin., 1. 2, c, 6i.

près de Cologne, et, quelque temps après, celle d'Herfeld, près de Fulde, et Bardon fui abbé des deux ensemble.

Aribon, archevêque de Mayence, se trouva avec l'empereur à Paderborn, à la fête de Noël 1030 et lui demanda congé d'aller à Rome. H partit l'année suivante, après la Chandeleur, et, au retour, il mourut le 13 avril 1031, après avoir tenu le siège dix ans. On porta son bâton pastoral à l'empereur Conrad, qui tint conseil sur le choix du successeur. Après que l'on eut nommé plusieurs sujets, quelqu'un dit que, suivant les privilèges de l'abbaye de Fulde, on devait en tirer l'archevêque de Mayence. L'empereur fut d'avis de différer l'élection, et il se trouva en effet que les privilèges le portaient et que les roisprécédents les avaientsuivis. Richard, abbé de Fulde, crut que cette dignité le regardait, et, ayant donné ordre aux affaires de sa maison, il prit le chemin de la cour. Mais un matin il dit aux moines qui l'accompagnaient : « Ne vous alûigez point, mes frères, je ne vous serai point ôté. J'ai vu cette nuit notre frère Bardon sur une haute montagne où je ne pouvais monter. Il avait une houlette à la main, ses brebis passaient autour de lui, et une fontaine très-claire sortait de dessous ses pieds. C'est lui qui est choisi ; cédons à la volonté .souveraine. »

L'assemblée pour l'élection se tint au mois de juin, la veille de Saint-Pierre. Le roi dit, sans nommer personne, qu'il connaissait un sujet très-digne ; puis il appela Bardon et déclara qu'il lui donnait le siège de Mayence, suivant le privilège de Fulde. Il fut donc sacré le lendemain, 29 juin 1031, étant environ dans sa cinquantième année. L'empereur célébra cette année la fête de Noël à Goslar; Bardon s'y trouva, et, suivant la prérogative de sa dignité, il officia le jour de la fête. Il prêcha en peu de mots après l'évangile, et plusieurs, mal satisfaits de son sermon, murmuraient de ce qu'on avait choisi un moine pour remplir une si grande place. L'empereur même se repentait de l'y avoir mis. Le lendemain, jour deSaint-ÉtiennCjThéodoric, évêque de Metz, célébia la mi;sse et lit un sermon qui fut loué de tout le monde.

« C'est là, disait-on, c'est là un évêque 1 » Le

de l'ère chr.)

DE L'EGLISE CATHOLIUUE.

jour de Saint-Jean on envoya demander à l'archevêque Bardon qui célébrerait laraesse; il répondit que ce serait lui. Ses amis l'en détournaient, sous prétexte de la fatigue d'officier si souvent ; mais il fit un sermon qui fut admirable et admiré, et fit fondre en larmes tout l'auditoire. L'auteur de sa Vie a eu soin d'en conserver la presque totalité, qui vraiment est admirable de verve et de doctrine. Après s'être demandé qui est Jean, quelle est son autorité, quelle est la sublimité de son enseignement, il en développe Ja doctrine sur Jésus-Christ avec une connaissance si approfondie de l'Écriture, avec dos idées si grandes et si sublimes, dans un langage si animé, si vif et en même temps si clair, que nous ne nous souvenons pas d'avoir lu quelque chose de plus magnifique. De , cet ensemble de vérités si hautes, il amenait ses auditeurs à confesser leurs péchés, à les effacer par les larmes d'une sincère contrition et à s'offrir eux-mêmes avec Jésus-Christ en sacrifice d'expiation sur l'autel. L'étonnement, l'admiration, l'émotion des auditeurs furent indicibles. Quand l'archevêque vint se mettre à table avec l'empereur, suivant la coutume, l'empereur dit tout rayon- I nant : <c C'est aujourd'hui Noël pour moi ! | car nos envieux sont confondus. » Et il lui [ fit donner à laver le premier. Mais le saint

archevêque ne fut pas plus touché des louanges de ce jour que du mépris des jours précédents ; il retourna à son diocèse e\. le gouverna vingt ans en bon pasteur

Un autre saint honorait alors l'ordre mo- | nastique dans les royaumes de Lorraine et de Germanie ; c'était saint Poppon, abbédeStavelo, au diocèse de Liège. Il naquit en Flandre vers l'an 978 et suivit d'abord la profes- ^ sion des armes, ne laissant pas dès lors de vivre dans une grande piété. 11 alla en pèle? rinage à Jérusalem et ensuite à Rome. Le comte de Flandre et les principaux seigneurs le chérissaient ; un d'entre eux voulut même j lui donner sa fille, mais il la refusa, et, ayant j résolu de quitter le monde, il embrassa la vie monastique à Saint-Thierry, près de Reims, où l'abbé Richard de Verdun, l'ayant

1 Ar.la SS., 29 janv. Acla SS. Ord. S. Bened., sect. 6, pars 2.

VU, le prit tellement en affection qu'il obtint de l'abbé de Saint-Tliierry de le lui envoyer, etqu'il le retint auprèsde lui à Saint- Vannes. Poppon y attira ensuite sa mère Adelvive, veuve depuis longtemps; non-seulement elle prit le voile, mais elle se fit recluse, et elle est comptée entre les saintes.

L'abbé Richard, ayant reçu du comte de Flandre le monaslère de Saint-Vaasl, y envoya Poppon pour le gouverner en qualité de prévôt, ce qu'il fitavec unegrande utilité pour le monastère. Delà il alla trouver l'empereur saint Hein i pour les affaires de la maison et gagna l'affection du prince, dont il obtint facilement ce qu'il demandait. Il le détourna même d'un spectacle auquel il se divertissait, qui était d'exposer à des ours un homme nu frotté de miel. Poppon représenta si bien à l'empereur elaux seigneurs l'inhumanité de ce divertissement qu'il en fit abolir l'usage. L'empereur Henri lui donna, quelque temps après, l'abbaye deStavelo, du consentement de l'abbé Richard, qui l'avait rappelé à Verdun, et deux ans après il lui donna encore l'abbaye de Saint-Maximin de Trêves, où les moines, qu'il voulait réformer, lui donnèrent du poison, mais sans effet.

Après la mort de l'empereur saint Henri il s'employa avec succès à réunir les princes de l'empire, divisés entre eux, et ensuite à faire la paix entre Conrad, roi d'Allemagne, et Henri, roi de France. L'évêché de Strasbourg étant venu à vaquer en 1029, l'empereur Conrad voulut le donner à Poppon ; mais il s'en excusa disant qu'il était tils d'un clerc, ce qui l'empêchait d'être évêque, selon les canons. L'empeiewr, ayant depuis appris la vérité, lui ht des reproches de cette fiction, etPoppon répondit qu'il se sentait incapable \même de la charge d'abbé qu'il exerçait. L'empereur, charmé de son humilité, résolut de lui donner le gouvernementde toutesles abbayes qui vaqueraient dans son royaume; ce qui lui donna l'occasion d'en réformer plusieurs, où il mit pour abbés des personnes de mérite. On compte jusqu'à quatorze monastères rétablis par ses soins. Enfin il mourut le 25 janvier 1048

1 /cta >S., 29 janv. Acla SS. Ord. S. Dened., iecUÔ, oars 2.

[De 1024 à 1054

Un autre saint édifiait dans le même tenops le royaume de Hongrie. Après la mort du roi saint Etienne, Pierre, fils de sa sœur, y fut reconnu roi ,• mais, comme il était de race allemande, il voulut donner à des Allemands les gouvernements et les charges. Les Hongrois, irrités, choisirent pour roi Ovon ou Aba, beau-frère de saint Étienne, et Pierre, obligé de s'enfuir la troisième année de son règne, se retira en Allemagne, près du roi Henri le Noir, fils de l'empereur Conrad. Cependant Ovon répandit beaucoup de sang et fit mourir cruellement les personnes les plus considérables du conseil, durant le carême, apparemment de l'an 1041. Ensuite il vint pour célébrer la Pàque à Chonad, capitale de ia province Morissène, dontsaintOérard était évêque. Ce prélat étant invité, de la part des évêques et des seigneurs, à venir couronner le nouveau roi, s'y refusa. Les autres évêques lui mirent la couronne ; car c'était l'usage de ce temps-là que les rois recevaient des évêques la couronne à toutes les grandes fêtes.

Le roi Ovon entra donc dans l'église, couronné, avec une grande suite de clergé et de peuple; mais le saint évêque Gérard monta à la tribune et s'adressa ainsi au roi par interprète, car il ne parlait pas hongrois : « Le carême est institué pour procurer le pardon aux pécheurs et la récompense aux justes. Tu l'as profané par des meurtres, et, en me privant de mes enfants, tu m'as ôté le nom de père. C'est pourquoi tu ne mérites point aujourd'hui de pardon, et, comme je suis prêt à mourir pour Jésus-Christ, je te dirai ce qui doit t'arriver. La troisième année de ton règne le glaive vengeur s'élèvera contre toi, et lu perdras, avec la vie, le royaume que tu as acquis par la fraude et la violence. » Lcsamis du roi, qui entendaient le latin, surpris de ce discours, faisaient signe à l'interprète de se taire, voulant garantir l'évêque (le la colère du roi; mais l'évêque, voyant que la crainte faisait taire l'interprète, lui dit : « Crains Dieu, honore le roi, déclare les paroles de ton père ! » Enlin il l'obligea à parler, et l'événement fit voir que le saint évêque avait l'esprit de prophétie. Il prédit encore qu'il s'élèverait dans la nation une

violente sédition dans laquelle il mourrait lui-même.

Gérard était Vénitien, et dès l'enfance avait reçu l'habit monastique. Ayant entrepris d'aller en pèlerinage à Jérusalem, il passa en Hongrie, oîi le roi saint Étienne goûta tellement sa doctrine et sa vertu qu'il le retint malgré lui, jusqu'à lui donner des gardes. Gérard se retira dans le monastère de Béel, que le saint roi avait bâti à la prière du saint ermite Gunther, et y passa sept ans, s'exerçant au jeûne et à la prière, et n'ayant pour toute compagnie que le moine Maur, qui fut depuis évêque de Cinq-Églises. Le roi saint Étienne, ayant établi la tranquillité dans son royaume, tira Gérard de sa solitude, le fit ordonner évêque et l'envoya prêcher à son peuple, dont il se fit tellement aimer que tous le regardaient comme leur père. Le nombre des fidèles croissant, le saint roi fonda des églises dans les principales villes et mit l'évêque Gérard dans celle de Chonad, dédiée à saint Georges. Là il y avait un autel de la Vierge, devant lequel était un encensoir d'argent, dans lequel deux vieillards faisaient brûler continuellement des parfums, et tous les samedis on y disait l'office de la Vierge, à neuf leçons; car le roi Étienne et toute la Hongrie avaient une dévotion particulière à la sainte Vierge.

Le saint évêque Gérard avait grand soin de tout ce qui regarde le service divin, disant que la foi doit être aidée par ce qui est agréable aux sens. C'est pourquoi il gardait le meilleur vin pour le saint Sacrifice, et l'été il le faisait mettre à la glace. Pour se mortifier il se levait la nuit, prenait une cognée et allait seul à la forêt couper du bois. Dans ses voyages il ne montait pas à cheval, mais dans un chariot, pour s'occuper de saintes lec tures. Il trouva moyen d'accorder la vie solitaire avec l'épiscopat, bâtissant des cellules près des villes où il allait prêcher, dans les lieux des forêts les plus écartés, pour y passer la nuit. Tel était ce saint évêque.

Ovon, pour se venger du roi de Germanie, (jui avait reçu chez lui le roi Pierre, entra en Raviôre l'an 4042 et y fit de grands ravages. Celle gu(Mre dura deux ans; mais enfin, l'an 1044, le roi Henri remit en possession

de l'ère clir.J

Pierre, qui, peu de temps après, prit Ovon et lui fit couper la tête. Ainsi fut accomplie la prophétie de saint Gérard

Cependant Micislas, roi de Pologne, étant mort l'an 1034, et son fils Casimir étant encore trop jeune pour gouverner, il y eut sept ans d'interrègne ou plutôt d'anarchie. Rixa, veuve du dernier roi, devenue odieuse, se retira en Saxe, sous la protection de l'empereur Conrad ; son fils Casimir la quitta quelque temps après, pour venir en France, et se fit moine à Cluny, sous le nom de Charles. En Pologne, comme il n'y avait point de maître, le désordre était extrême ; la religion, encore nouvelle, se trouvait en grand péril, les évêques réduits à se cacher, les églises exposées au pillage. Bretislas, duc de Bohême, ennemi des Polonais, profita de l'occasion, entra dans le pays, prit les meilleures villes, entre autres Gnesen, qui était la capitale, d'où, par le conseil de Sévère, évêque de Prague, qui l'accompagnait, il voulut enlever le corps du martyr saint Adalbert, leur évêque ; mais les Polonais prétendent que les clercs de l'Église de Gnesen trompèrent les Bohèmes et leur donnèrent à la place le corps de saint Gaudence, frère de saint Adalbert. Les richesses de cette église, qui étaient grandes, furent pillées, entre autres un crucifix d'or du poids de cent livres, et trois tables d'or enrichies de pierreries, dont le grand autel était orné. Ce pillage de l'église de Gnesen arriva l'an 1038.

L'année suivante Étienne, qui en était archevêque, de l'avis des autres évêques de Pologne, envoya une députation à Rome pour se plaindre de ce sacrilège. Le Pape Benoît IX, ayant délibéré sur cette affaire, en conclut que le duc Bretislas et l'évôque Sévère seraient excommuniés jusqu'à l'entière restitution des choses saintes. Toutefois, pour ne pas les condamner sans les entendre, on les cita à Rome; ils y envoyèrent des députés, qui les excusèrent sur la dévotion pour de si précieuses reliques et sur le droit de la guerre. Ils promirent que ce qui avait été pris serait rendu; mais depuis, ayant gagné par présents les cardinaux, ils obtinrent l'abso-

» Acta SS., 24 sept. Acla SS. Ord. S. Bened., sect. 6, pars 1.

lution de leur prince sans aucune restitution.

D'un autre cAté les Polonais, ennuyés de l'anarchie, résolurent de rappeler Casimir, fils de leur dernier roi ; mais, ne sachant ce qu'il était devenu, ils envoyèrent en Allemagne vers la reine Rixa, sa mère, qui leur, dit qu'il vivait encore, mais qu'il était à Cluny et y avait embrassé la vie monastique. Les députés s'y rendirent sans délai, et, par la permission de l'abbé saint Odilon, ils parlèrent à Casimir; « Nous venons, lui direntils, de la part des pontifes, des seigneurs et de tous les nobles de Pologne, vous prier d'avoir pitié de ce royaume, d'en venir apaiser les divisions et dele délivrer de ses ennemis. » Casimir répondit qu'il n'était plus à lui, puisqu'il n'avait pu même leur parler sans l'ordre de son abbé. Ils vinrent donc à saint Odilon, qui, après avoir pris conseil, leur répondit qu'il n'était pas en son pouvoir de renvoyer un moine profès et de plus ordonné diacre, et qu'ils devaient s'adresser au Pape, qui seul avait dans l'Église la puissance souveraine.

Les députés de Pologne allèrent à Rome, et, ayant eu audience du Pape Benoît IX, ils lui représentèrent le triste état de leur pays et le besoin qu'ils avaient du prince Casimir pour la conservation du royaume et de la religion. Le cas était nouveau et la demande extraordinaire ; toutefois, après avoir bien consulté, le Pape crut devoir l'accorder. Il dispensa donc Casimir de ses vœux, lui permettant non-seulement de sortir du monastère et de rentrer dans le monde, mais de se marier, à condition que les nobles de Pologne payeraient tous les ans au Saint-Siège chacun un denier de redevance, qu'ils porteraient, comme les moines, les cheveux courts, en forme de couronne, et qu'aux grandes fêtes ils auraient au cou, durant la messe, une écharpe de lin semblable à l'étole des prêtres et des diacres.

Ainsi Casimir retourna en Pologne, où il fut reconnu roi et épousa Marie, sœur de Jaroslas, prince de Russie, dont le roi Henri de France épousa une fille. Casimir, ayant assuré la paix au dedans comme au dehors, cliercha à faite fleurir les sciences dans son royaume. Les monastères étant alors leurs

[De 1024 à 105^

sanctuaires, il envoya à Cluny des députés avec de riches présents ; ils en ramenèrent douze religieux, pour qui le roi fonda deux couvents, dont l'établissement contribua à épurer les mœurs et à donner à la religion la dignité et la décence qui s'étaient perdues au milieu des guerres civiles. A sa mort, arrivée l'an 1058, il ne restait en Pologne presque aucune trace des calamités passées. Ce prince emporta les regrets de ses sujets et mérita le surnom de Pacifique. Son fils Boleslas lui succéda

La trêve de Dieu, établie en France, ne s'était pas encore étendue à l'Italie ; aussi les guerres étaient-elles fréquentes entre les seigneurs des différentes classes, ainsi que les villes, qui aspiraient de plus en plus à la liberté et à l'indépendance. En l'absence de l'empereur les guerres privées entre les gentilshommes furent bientôt suivies d'une guerre plus générale, que ces mêmes gentilshommes déclarèrent, d'un commun accord, d'une part aux prélats qui, pour la plupart, étaient leurs suzerains, et rie l'autre aux bourgeois des villes. Les vassaux mitoyens voyaient d'un œil jaloux ces hommes, nés leurs égaux ou leurs inférieurs, qui jouissaient de l'autorité souveraine, les premiers comme princes et les seconds comme républicains. Ils se plaignaient de l'orgueil d'Hériberl, archevêque de Milan, qui, sans respecter la constitution féodale de Conrad, dépouillait de leurs fiefs ceux de ses vassaux qui avaient encouru sa disgrâce.

A la nouvelle d'une injustice que cet archevêque venait de commettre envers l'un d'eux, tous les gentilshommes, vassaux du siège de Milan, prirent les armes en même temps, l'an 1035, et leur exemple fut bientôt suivi par tous les gentilshommes de la Lombardie. Les bourgeois, d'autre part, qui avaient été en butte à quelques vexations de la part de la noblesse, et qui croyaient que le lustre de leurs prélats rejaillissait sur euxmêmes, prirent les armes pour les seconder. Le premier combat se livra dans les rues mômes de Milan.

Après une longue résistance les gentils-

' Caron., ann. lO'tl. Hiograp/i. univ-

hommes furent défaits et obligés de sortir de la ville *; mais, dès qu'ils furent en rase campagne, de nombreux auxiliaires accoururent pour se ranger sous leurs drapeaux ; la ville de Lodi, jalouse de Milan, se déclara pour eux, et, dans la bataille de Campo-Malo, l'archevêque et les Milanais furent défaits par les gentilshommes. L'empereur Conrad, que ces désordres déterminèrent à passer en Italie, l'an 1036, assembla une dicte à Pavie, où il s'efforça de les apaiser. Il fit mettre aux arrêts l'archevêque Héribert, ainsi que les évêques de Verceil, de Crémone et de Plaisance. Il seconda de tout son pouvoir les réclamations des vassaux du second rang, qu'on nommait vavasseurs ; mais ses efforts pour rétablir la paix furent infructueux; l'archevêque Héribert trouva moyen d'échapper à ses gardes et retourna dans sa ville, qui s'arma pour le défendre. Conrad voulut en vain l'y poursuivre; il fut repoussé de Milan et forcé de renoncer au siège de cette ville*.

Bientôt une nouvelle querelle augmenta la confusion que cette guerre civile avait produite. Les gentilshommesavaienteux-mêmes des vassaux de troisième rang, dont la tenure était militaire et qu'on appelait alors vavassins; ils avaient aussi des esclaves ou serfs attachés à la glèbe. Ces deux classes d'hommes, au moment où tous les ordres de la société prenaient les armes pour la liberté, crurent aussi avoir le droit de la réclamer; Ms s'armèrent à leur tour contre leurs seigneurs et demandèrent un affranchissement général.

Tous les rangs de la société se trouvèrent, à celte époque, en guerre les uns avec les autres. Cependant l'excès même de l'anarchie ramena enfin une paix avantageuse pour toute la nation; les droits de chaque ordre fuient fixés avec plus de précision; la constitution de Conrad, sur la succession des fiels, fut admise par tous les partis; la plupart des esclaves furent mis en liberté, et les conditions les plus humiliantes attachées à la dépendance féodale furent supprimées ou adoucies. Enfin les gentilshommes, désirant

» ArniilpliG, Ifist. Mndinl., 1. 2, c. 10. — * Sigelt, Hcriii. loutiu. Annal. Iliklel^h. Ariuilplic, //(>•/. Mf diol., I. 'i^ c. 13. LuiiUiilpli. senior, 1. l>, c S5.

de l'ère chr.|

acquérir une patrie, prirent presque tous le parti'de se faire admettre à la bourgeoisie des villes voisines, ou, selon le langage du temps, de se recommander, eux et leurs fiefs, à la protection des cités. Cette pacification générale paraît s'être opérée en 1039, au moment où, les armées étant en présence dans le voisinage de Milan, lanouvelle delà mort de Conrad le Salique leur fut apportée et les engagea à poser les armes *.

L'empereur Conrad était encore à Crémone, l'an 1037, lorsque le Pape Benoît IX vint le trouver et fut reçu par lui avec de grands honneurs. Après avoir traité de ses affaires le Pape s'en retourna à Rome, sans qu'on sache le motif de ce voyage. Seulement Glaber,à propos de l'année suivante, dit que, Benoit ayant été chasséde Rome, l'empereur y alla et le rétablit sur son siège. Comme Glaber est le seul qui parle de cette expulsion et de ce rétablissement, on peut révoquer la chose en doute. Ce qu'il y a de certain, c'est que, l'an 1038, l'empereur Conrad alla à Rome et que le Pape Benoît y excommunia l'archevêque Hèriliert de Milan. Conrad alla jusqu'au mont Cassin, dont les moinesavaientbeaucoupà souffrir de Pandolphe, prince de Capoue;car il retint àCapoueleur abbéThèobald, s'empara de tous les biens du monastère et le fît gouverner par ses valets, le réduisantàunetelledisetteque,lejourde l'Assomption de Notre-Dame, on manqua de vin pour le service de l'autel. L'empereur, à qui les moines avaient déjà porté leurs plaintes en Allemagne, leur assuraavec serment qu'iln'étai t venu en ces quartiers-là que pour ce seul sujet, et qu'il protégerait ce saint lieu toute sa vie. Ensuite, ayant demandé leur bénédiction, il mit sur l'autel de Saint-Benoît un tapis de pourpre orné d'une broderie, fit élire Richer abbé, car Théobald était mort, etconfirma tous les biens du monastère. Richer le gouvernatrès-sagementjusqu'àl'anlOSS.où il mourut. On remarque entre les mornes du mont Cassin plusieurs saints personnages qui vécurentdepuisle commencement du onzièmesièclejusqu'aumilieu,etdanssesZ>2a%Mes le Pape Victor Hl en compte jusqu'à douze

'Arnulphe.l. 2,c. IC. —*ActaSS. Ord. S.Bened., WCt. 6, pars 1, p. 102.

L'empereur Conrad revint ensuite en Allemagne; mais la peste, causée, à l'ordinaire, par les chaleurs d'Italie, emporta une grande partie de son armée, ainsi que la jeune reine Guneiinde, épouse du roi, son fils. L'empereur lui-môme étant à Utrecht, à la Pentecôte de l'année suivante 1039, mourut subitement le lendemain lundi, 4""° de juin, après avoir régné près de quinze ans. Son fils Henri III, surnommé le Noir, déjàprécédemment élu, lui succéda et régna dix-sept ans'.

Cependant l'Église romaine était dans UK> état bien triste ; le jeune Pape Benoît se 11-» vrait, dans sa conduite personnelle, à tou* les emportements de la jeunesse. Dans uti prince séculier de son rang et de son âge le monde n'en eût point été scandalisé ; dans un Pape la jeunesse même, au lieu d'être une excuse, était un scandale déplus. Fredaine dans l'un, infamie dans l'autre. Excédés de la vie scandaleuse de Benoît, une partie des Romains le chassèrent de la ville l'an 1044, douzième de son pontificat, et mirent en sa. place Jean, évêque de Sabine, sous le nom de Silvestre III. Mais expulser Benoît n'était pas le déposer; Silvestre III futdoncévidemment un antipape ; encore dit-on qu'ilne lefûtpas gratuitement. Son intrusion ne dura que trois mois. Benoît, qui était de la famille des comtes de Tusculum, insultait Rome avec le secours de ses parents et fit si bien qu'il y rentra; mais, comme il continuait toujours sa vie scandaleuse et se voyait méprisé du clergé et du peuple, il convint de se retirer pour s'abandonner plus librement à ses plaisirs, et, moyennant une somme de quinze cents livres de deniers, il céda le pontificat à l'archiprêtre Jean Gratien, qui était le plus estimé pour sa vertu de tout le clergé de Rome. Tel est le récit du Pape Victor III, dans les Dialogues qu'il écrivit vers la fin de ce siècle sur les miracles de saint Benoît*.

Le Pape Benoît IX, ayant donc volontairement abdiqué, se retira dans ses terres hors de la ville, et Jean Gratien fut ordonné Pape le dimanche 28 avril 1045. HermanContract, qui écrivait dans le temps même, dit dans le meilleur de ses textes : « Les Romains

1 Wippon. —«.4c/a SS. Ord. S. Bened.^ sect.4,pars. 2, p. 4^1.

[De 1024 à lOSi

chassent le Pape Benoit pour ses crimes et établissent témérairement Pape un certain Silvestre, que cependant le Pape Benoît chasse ensuite avec le secours de quelquesuns; puis lui-même, rendu à son siège, se démet spontanément delà papauté et permet qu'on ordonne à sa place Gralien, sous le nom de Grégoire » Olhon de Frisingue, qui écrivit un siècle plus tard, dit avoir appris des Romains que le pieux prêtre Gratien, voyant l'état déplorable de l'Église et pressé du zèle de la secourir, alla trouver Benoît et Silvestre et leur persuada à tous deux de se retirer, moyennant une pension, et qu'à cause de cela les citoyens de Rome élurent ce prêtre pour souverain Pontife, comme étant le libérateur de l'Église de Dieu, et qu'ils le nommèrent Grégoire VP. Enfin le moine Glaber, auteur du temps même, finit son Histoire par ces mots, après avoir parlé de l'expulsion de Benoît : « On mit à sa place un homme très-pieux et d'une sainteté reconnue, Grégoire, Romain de naissance, dont la bonne réputation répara tout le scandale qu'avait causé son prédécesseur *• »

En combinant avec attention ces divers témoignages on voit clairement que le prêtre Jean Gratien était un saint homme, que ce fut par zèle pour Dieu et son Église qu'il persuada au Pape Benoît d'abdiquer, que l'abdication de ce Pape fut volontaire, que la modique pension de quinze cents livres n'a rien de simoniaque, plusieurs conciles des premiers siècles ayant assigné des pensions aux évêques mêmes qu'ils venaient de déposer ; qu'enfin Grégoire VI fut canoniquement élu en considération et de sa vertu et du service qu'il venait de rendre à l'Église.

Ainsi en pensait dès lors un juge bien compétent, saint Pierre Damien, abbé de Foiil- Avellane, personnage distingué par son mérite. Ayant appris la promotion deGrégoiroVI il lui écrivit en ces termes ; « Au seigneur Grégoire, très-saint Pape, Pierre, pécheur et moine, hommage de la servitude qui est due. Révérendissime seigneur, je rends grâces à Jésus-Christ, le Roi des rois ; car, altéré d'al-

« Herni., ann. 1044.— > Otlio Fris., I. 6, c. 23. — «Glaber, 1. 5, c. 6.

tendre toujours du bien de la Chaire apostolique, je bois à longs traits la coupe de vos louanges qu'on me présente de toutes parts. Ce breuvage me récrée l'âme d'une manière si douce que, pendant que l'esprit jubile au dedans, la langue s'écrie à l'instant au dehors : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » C'est vraiment lui qui change les temps et transfère les royaumes. Vraiment, ce qu'il a prédit autrefois par son prophète, il vientde l'accomplir merveilleusement sous les yeux de l'univers, savoir que le Très-Haut domine sur l'empire des hommes et qu'il le donne à qui il veut. Que les cieux donc se réjouissent, que la terre tressaille et que la sainte Éghse se félicite d'avoir récupéré l'antique privilège de son droit! Qu'elle soit brisée la tête à mille formes du venimeux serpent ! Cesse le commerce d'une perverse négociation ! Que le faussaire Simon ne fabrique plusaucune monnaie dans l'Église ; queGiézi ne remporte plus de dons furtifsen l'absence présente du prévoyant docteur! Dès maintenant que la colombe retourne dans l'arche, et que, par les vertes feuilles derolivier,elle annonce la paix rendue à la terre ! Qu'il soit réparé maintenant le siècle d'or des apôtres, et, sous la présidence de votre sagesse, que la discipline ecclésiastique refleurisse ! Qu'on réprime l'avarice de ceux qui aspirent aux mitres épiscopales I Qu'on renverse les comptoirs des banquiers qui vendent les colombes ! Mais que le monde puisse espérer ce que nous écrivons, l'Églisede Pesaro le fera voir; car, si elle n'est ôtée des mains de cet adultère, de cet incestueux, de ce parjure, de ce voleur, l'espérance que les peuples ont conçue pour la restauration de l'univers sera entièrement frustrée. Tous ont les yeux tournés de ce côté, tous dressent l'oreille à cette parole: S'il est rétabli on n'attendra plus du Siège apostolique rien de bon. » On voit par cette lettre quelles espérances saint Pierre Damien, et avec lui le monde entier, concevaient du pontificat de Grégoire VI.

Pierre lui écrivit encore une seconde lettre, où il dit : « Votre Béatitude doit savoir que, pour nos péchés, on ne trouve point de clercs dans nos quartiers qui soient dignes de

de 1 ère chr.j

l'épiscopat. Ils le désirent assez, mais ils ne cherchent pas à le mériter. Toutefois, selon la qualité du temps et la disette des sujets, il nie semble que cet archiprôtre peut être promu àrévèché de Fossombrune, quoiqu'il l'ait ardemment désiré, puisqu'il est un tant soit peu meilleur que les autres et qu'il a l'élection du clergé et du peuple. Si donc il peut plaire à votre très-prudente Sainteté, qu'il fasse pénitence de son ambition et qu'il soit sacré selon ce que Dieu vous inspirera. Je vous prie seulement, si vous ne le sacrez pas, de ne point remplir ce siège avant de m'avoir entendu, moi votre serviteur*. »

Pierre Damien naquit à Ravennel'an 1007. Comme il était le dernier d'un grand nombre d'enfants, un des aînés fit des reproches à sa mère de ce qu'elle leur donnait tant de cohéritiers, et elle y fut si sensible que, se tordant les mains, elle se mit à crier qu'elle était une miséiable qui ne méritait pas de vivre. Elle cessa de nourrir ce pauvre enfant, qui devint bientôt livide de faim et de froid et n'avait presque plus de voix, quand une femme, qui était comme domestique dans cette maison, survint et dit à la mère : « Est-ce agir en mère chrétienne. Madame, que de faire pis que les tigresses et les lionnes^ qui n'abandonnent pas leurs petits ? Cet enfant nesera peut-être pas le moindre de sa famille.» Elle s'assit auprès du feu, et, ayant frotté l'enfant de quantité de graisse, lui fit revenir la chaleur et la couleur. La mère rentra en elle-même, le reprit et acheva de le nourrir.

Il était encore en bas âge quand il perdit son père et sa mère. Un de ses frères, qui était marié, se chargea de son éducation; mais lui et sa femme étaient avares et durs et traitaient cet enfant comme un esclave. Ils ne le regardaient que de travers, lui donnaient la nourriture la plus grossière, le laissaient nupieds et mal vêtu, le chargeaient de coups; enfin, quand il fut un peu plus grand, ils l'envoyèrent garder les pourceaux. En cet état il trouva un jour une pièce d'argent, et, se croyant riche, il était encore en peine de ce qu'il en achèterait qui lui fît le plus de

* Petr. Dam., Epi$t. 1 et 2.

plaisir. Enfin il se dit à lui-môme : «Ce plaisir passerait bien vite ; il vaut mieux donner cet argent à un prêtre afin qu'il offre le saint Sacrifice pour mon père ; » et il le fit.

Un autre de ses frères, nommé Dajnien, le tira de la misère, le prit chez lui et le traila avec une douceur et une tendresse paternelles. Ce Damien fut archi prêtre deUavenne et ensuite moine, et on croit que ce fut de lui que Pierre prit le surnom qui le distingue. Par les soins de ce frère il étudia premièrement à Faenza, puis à Parme, où il eut Yves pourmaître, et ilfit un si grand progrès dans les lettres humaines qu'il fut bientôt en état de les enseigner, et sa réputation lui attirait de tous côtés un grand nombre de disciples. Se voyant ainsi riche et honoré dans la vigueur de la jeunesse, il ne succomba point aux tentations de vanité et de plaisir, mais il fit ces réflexions salutaires :«M'attacherai-je à ces biens qui doivent périr ? et, si je dois y renoncer pour de plus grands, ne sera-t-il pas plus agréable à Dieu de le faire dès à présent ? » Il commença dès lors à porter un cilice sous des habits de fines étoffes, à s'appliquer aux jeûnes, aux veilles et aux prières. La nuit, s'il sentait des mouvements excessifs de sensualité, il se levait et se plongeait dans la rivière; puis il visitait les églises et disait tout le psautier avant l'office. Il faisait de grandes aumônes, nourrissait souvent des pauvres et les servait de ses mains.

Il résolut enfin de quitter entièrement le monde et d'embrasser la vie monastique, mais hors de son pays, de peur d'en être détourné par ses parents et ses amis. Comme il était dans cette pensée il rencontra deux ermites du désert de Font-Avellane, dont il avait ouï parler; s'étant ouvert à eux ils le fortifièrent dans son dessein, et, comme iltémoigna vouloir se retirer avec eux, ils lui promirent que leur abbé le recevrait. H leur offrit un vase d'argent pour le porter à leur abbé, mais ils dirent qu'il était trop grand et qu'il les embarrasserait dans le chemin, et il demeura fort édifié de leur désintéressement. Pour s'éprouver il passa quarante jours dans une cellule semblable à celles des ermites ; puis, ayant pris son temps, il se déroba aux siens et se rendit à Font-Avellane, où, sui-

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