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gardait tout le corps des Templiers, on a vu qu'ils étaient diflérents des archevêques, qui devaient juger les personnes en concile, Les commissaires qu'il nomma pour la France, et surtout pour la province de Sens, furent l'archevêque de Narbonne, les évêques de Bayeux, de Mende et de Limoges, avec Mathieu de Naples, Jean de Mantoue, Jean de Montlaur, tous trois archidiacres, le premier de Rouen, le second de Trente, et le troisième de Maguelone, et Guil laume Agaron, prévôt d'Aix. Ces huit commissaires se rendirent à Paris durant la vacance du siége de Sens par la mort d'Étienne Bécard, décédé le 29 de mars, jour du Samedi-Saint de l'année 1309,
Arrivés à Paris au mois d'août 1309, les huitcommissaires du Pape commencèrent à procéder contre les Templiers. Dès le huitième de ce mois, ils citèrent tout l'ordre de France à comparaître en leur présence le premier jour après la Saint-Martin, dans la salle de l'évêché. Le lendemain, ils envoyèrent la citation dans les provinces de Reims, de Rouen, de Tours, de Lyon, de Bourges, de Bordeaux, de Narbonne et d'Auch. Quant à la province de Sens, ils s’y étaient rendus en personne pour y faire les citations ; le Pape l'avait ainsi ordonné 1; il fallait que le mal fût plus grand dans ce canton du royaume que partout ailleurs. Le 22 de novembre de la même année 4309, c'était un samedi, les commissaires tinrent leur tribunal dans la salle du palais épiscopal de Paris.
« Un homme, disent-ils dans l'acte de leur procès-verbal, se présenta en habit de séculier, disant qu'il venait pour l'affaire des Templiers. Interrogé sur son nom, sa condition et la cause de son arrivée, il répondit qu'il se nommait Jean de Molai, et qu'il était du diocèse de Besançon. Il montra un cachet qu'il assura être le sien, où ce nom était gravé. Il ajouta qu'il avait été Templier, qu'il en avait porté l’habit dix ans, puis était sorti de l’ordre; mais que, sur son fme et sur sa foi, il n'avait ni vu ni su le moindre mal dans cet ordre: que, du reste, il venait se présenter aux commissaires, prêt à faire e! à sceller tout ce qui leur plairait. Interrogé s’il venait défendre l'or dre, qu'en ce cas il dit tout avec franchise, parce qu'ils étaient dis posés à l'entendre favorablement, il répondit qu'il n'était venu que pour cela, etqu'il était bien aise de savoir ce qu'on ferait de l’ordre qu'il prétendait défendre, demandant avec instance qu'on fit de lui ce qu'on voudrait, mais qu'on commençât par lui donner le nécessaire, parce qu'il était pauvre. À le voir et à l'entendre, il leur parut un homme simple, comme hébété et hors de son assiette. Les commissaires n’allèrent pas plus loin dans la procédure, et lui conscillt-
1 Dupuy, p. 40 et 115.
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qu'ils étaient diflérents onnes en concile. Les t surtout pour la proonne, les évêques de jeu de Naples, Jean de idiacres, le premier de de Maguelone, et Guil
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rent de se rendre auprès de l’évêque de Paris, chargé de recevoir les fugitifs de l’ordre et de les entretenir. Après quoi il se retira 1, « Ce narré fait sentir que ce Jean de Molai, qui était imbécile ou le contrefaisait, vêtu d'ailleurs d'un habit laïque, et qui se présenta de luimême, n'était pas le grand maître Jacques de Molai, prisonnier. 11 pouvait être son parent.
Le vrai grand maître, Jacques de Molai, fut tiré de prison, et amené le 26 de décembre aux commissaires, dans le même lieu, L'évèque de Paris lui avait lu la citation, et il avait répondu qu'il voulait comparaître. Les commissaires lui demandèrent s'il avait dessein de défendre l'ordre. Sa réponse fut « que l’ordre était confirmé et privilégié par le Saint-Siége, de sorte qu'il lui paraissait étrange que l'Eglise romaine voulût procéder si vite à le perdre, sans se souvenir que la sentence de déposition contre Frédéric avait été différée pendant trente-deux ans. Il ajouta qu'il n'était pas aussi savant qu'il conviendrait pour défendre l’ordre par lui-même, mais qu'il le ferait de son mieux ; que, du reste, il se réputerait et serait digne d’être réputé un misérable et une âme basse s’il ne prenait en main la cause d'un ordre dont il avait reçu tant de biens et d'honneurs, quelque diflicile que lui semblât cette défense entre ses mains, étant prisonnier du Pape et du roi, n'ayant rien, pas même quatre deniers à employer pour le défendre, et n’usant, non plus que les autres chevaliers que des choses qu'on leur fournissait, C’est pourquoi il demandait secours et conseil, son intention étant que la vérité sur les accusations dont on chargeait son ordre fût connue non-seulement d'eux commissaires, mais, dans toute la terre, des rois, des princes, préhts, ducs, comtes et barons, avouait toutefois que ses confrères avaient été trop roides dans la poursuite de leurs droits contre plusieurs prélats ; qu'après tout, il était prêt à s’en rapporter aux dépositions et aux témoignages des rois, des princes, des prélats et des seigneurs; mais que l'affaire était difficile, et qu'il n'avait avec lui À pour conseil qu'un bon frère servant 2. » Les commissaires lui dirent qu'il songeât mûrement à la défense qu'il offrait ; qu'il se souvint de te qu'il avait confessé, tant contre lui-même que contre son ordre ; qu'ils étaient disposés néanmoins à le recevoir comme défenseur S'il persistait à vouloir l'être, et même à lui accorder un délai, s’il souhaitait délibérer davantage ; qu’ils voulaient pourtant qu'il sût qu’en matière d'hérésie et d’infidélité, il fallait procéder simplement, sans
avocats et sans l’éclat de la forme judiciaire. Pour lui donner lieu de délibérer pleinement, ils lui firent lecture
! Dupuy, p. 122, — ? Ibid., p. 123.
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de leur commission et d’autres lettres apostoliques sur l'information touchant les Templiers. On lui exposa le tout en langue vulgaire, Quand on vint au récit de la procédure de Chinon, où le grand maître avait tout confessé contre son ordre, en présence de trois car- ” dinaux commis par le Pape pour tenir la place de sa Sainteté, il se signa deux fois, et fit beaucoup l'étonné sur cette confession marquée dans les lettres apostoliques. Il dit, entre autres choses, « que, si les commissaires devant qui il parlait étaient d'autres gens, il saurait bien répondre autrement. ». Sur quoi les commissaires lui ayant dit qu'ils n'étaient pas personnes à recevoir des défis militaires, le grand maître reprit qu'il ne voulait pas dire cela; mais que plût à Dieu qu’on usât à l'égard de gens aussi pervers comme les Sarrasinset les Tartares en usent en pareil cas, en leur coupant le cou ou les fendant en deux... C’est qu’il traitait de calomniateurs ceux qui alléguaient ses propres aveux. Il finit cette conférence par demander un délai jusqu’au vendredi suivant. Non-seulement on le lui accorda, mais on lui offrit un plus long terme, s’il le souhaitait. Puis l'appariteur fit la proclamation, comme les jours précédents, pour inviter ceux qui voudraient défendre l'ordre à comparaître. Personne ne se présenta. | Le vendredi venu, le grand maître ‘‘t amené, comme il l'avait déjà été, par le prévôt de Poitiers et Jean de Jamville, huissier du roi, garde des prisonniers. Jacques de Molai remercia les commissaires ou juges du délai qu'ils lui avaient accordé, et de l'offre d’une prolongation. C'était Ià, disait-il, lui mettre la bride sur le cou. Mais quand il fallut répondre à la question, savoir, s’il voulait défendre l’ordre, il répondit qu'il était un gentilhomme sans lettres, et quil avait oui lire une certaine lettre apostolique qui disait que le Pape s'était réservé le jugement de sa personne et de celle des principaux Templiers ; qu’ainsi il s'en tenait là ; qu’il était prêt à aller se sister en la présence du Pape ; mais, qu’étant mortel et ayant peu de temps à vivre, il les priait d'engager sa Sainteté à l'appeler au plus tôt. Les commissaires lui dirent que leur commission regardait l'ordre entier et non les persones en détail. Ils demandèrent s'il trouvait à redire à leur procédure d’information. Il dit que non, et les requit | de se bien conduire en cette affaire. Il ajouta « que, pour la décharge de sa conscience, il avait trois choses à leur déclarer sur son ordre. La première, qu’il ne connaissait point d’autres églises, excepté les cathédrales, où il y eût de plus beaux ornements et plus de reliques, et où le service divin fût mieux célébré par les prêtres que celles de l'ordre des Templiers. La seconde, que nulle part on ne faisait plus d’aumônes que chez eux, où, pa: «n décret général, on les distri-
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buait trois fois par semaine dans chaque maison. La troisième, qu'il ne savait ni ordre religieux ni même nation au monde où l’on montrât tant d’ardeur à répandre son sang pour la foi que chez les chevaliers ; qu’il y avait paru dans l’occasion où le comte d'Artois fut tué en Palestine, où il voulut qu'ils fssent l'avant-garde de son armée ; malheureux de n'avoir pas écouté alors le grand maître, qui lui donnait des conseils capables de sauver le prince, les Français et les chevaliers? Comme on lui répliqua que tout cela était inutile pour le salut sans le fondement de la foi chrétienne : Cela est vrai, dit-il; aussi je crois en un seul Dieu, la Trinité et tout ce qui concerne la foi catholique.
Il continuait sa confession de foi, lorsque le seigneur Guillaume de Nogaret, garde des sceaux du roi, étant survenu, et voyant que le grand maître éludait la défense de son ordre, lui dit qu'on lisait dans ls chroniques de Saint-Denis, que Saladin, soudan de Babylone, ayant reçu l'hommage du grand maître et des principaux de ce temps-là, et ayant appris une disgrâce qui leur était arrivée, dit publiquement que les Templiers étaient punis pour avoir prévariqué à leur foi et s'être souillés d'impuretés exécrables. Le grand maître parut fort étonné, disant qu’il n'avait jamais ouï parler de cela ; qu'il se souvenait seulement, quant à l'hommage, que, lui étant outre-mer sous le grand-maitre de Beaujeu, quantité de jeunes gens, Templiers et autres, avides d'acquérir de la gloire par les combats, murmurèrent contre Beaujeu de ce que, durant la trêve faite par le roi d'Angleterre, qui était mort depuis, les Templiers rendaient encore hommage au soudan pour ne pas l’'irriter; mais le murmure lt apaisé quand Beaujeu fit voir que l’ordre tenait en sa garde quantité de cités et: de forteresses sur les frontières des terres du soudan, de sorte qu’on ne pouvait les garder autrement qu'en lui faisant hommage ; encore auraient-elles été perdues si le roi d'Angleterre n’y eût fait passer des vivres. » Enfin, Jacques de Molai demanda qu’it fui fût permis d’avoir sa chapelle et ses chapelains, afin d'entendre la messe et l'office divin; ce qu'on lui promit 1,
Les actes qui suivent ce procès-verbal des commissaires, au sujet du grand maître, nous apprennent que le roi donna dès lors ses lettres patentes en faveur des Templiers, qui demandaient qu’on leur permit d'avoir des défenseurs de l’ordre. Il ordonna à ses officiers de faire conduire à Paris tous ceux des chevaliers détenus dans les provinces qui se proposeraient d'entreprendre cette défense. C'était en partie l’objet de la commission donnée par le Pape. Les ordres
Dupuy, p. 122 et suivantes.
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du roi furent exécutés; on amena à Paris tout ce qui se trouva de Templiers résolus à plaider pour eux et pour leur ordre. Les commissaires les firent comparaître au nombre de soixante-quatorze, le samedi 44 de mars de l'an 1310. C'était encore dans la salle de l’évêché. On leur lut en français la commission du Pape et les articles de l’interrogatoire qu'il avait envoyés. Cet interrogatoire regardait spécialement l’état de l’ordre en général, pour juger s’il méritait d'être conservé ou aboli. Il contenait dans un plus grand détail les points capitaux avoués par les cent quarante Templiers, à Paris, dès l'an 1307. Cela fait, on reconduisit les soixante-quatorze au Temple, où l'on renvoya des notaires, qui leur demandèrent s'ils avaient délibéré entre eux sur le choix de leurs procureurs, comme on le leur avait dit le samedi qu’ils avaient comparu. Le frère Pierre de Boulogne, prêtre et procureur général de l’ordre, même en cour romaine, où il avait, disait-il, son homimne d'affaires, répondit pour tous, et dicta aux notaires ce qui suit:
« Quoique nous ne puissions pas nous donner des procureurs publics sans la permission de notre chef et de l’ordre entier, ni par conséquent faire ce qu’on veut de nous, nous y suppléerons par nous-mêmes en nous chargeant de notre propre cause. Nous sommes tous préparés à la défendre. Quant aux articles qu'on nous a lus, ce sont autant de mensonges abominables, inventés, forgés et suggérés par des ennemis. L'ordre des chevaliers de la milice du, Temple est pur et fort éloigné de ces horreurs. Ceux qui disent le contraire parlent en hérétiques et en infidèles. Nous sommes prêts à le prouver et à justifier l’ordre. Mais, pour le faire, nous demandons la liberté et le pouvoir d'aller nous-mêmes personnellement au concile général, ou d'y envoyer d’autres de nos frères pour ceux de nous qui ne pourraient pas s’y rendre. Quant à ceux des Templiers qui ont déposé ces mensonges comme des vérités, ce sont ou des gens timides et lâches, à qui la crainte de la mort et l'épreuve des tourments ont arraché ces fausses dépositions qui ne peuvent tirer à conséquence ni contre l’ordre ni contre eux; ou bien, ce sont des mistrables, corrompus peut-être par argent ou par sollicitations, par promesses ou par menaces. Cela est si notoire, que nous avons droit de demander pour Dieu qu’on nous fasse justice, qu’on nous délivre d'une si longue et si cruelle oppression, et que dès à présent on nous admette aux sacrements de l'Église. »
Cela se passait le mardi 7me d'avril de la même année 1310, Le même jour, les notaires s'étant rendus à l'évêché, on amena devant les commissaires neuf Templiers nommés dans les actes. Deux étaient prêtres, savoir : Pierre de Boulogne et Raynaud de Puyno. Ils pré-
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sentèrent aux juges, au nom de tous les soixante-quatorze, un cahier qui contenait, outre ce que nous venons de dire, « qu'ils’ ne pouvaient ni ne voulaient se choisir des pr'ocureurs en titre sans le consentement du grand maître et de tout l'ordre ; qu’ils n’aspiraient qu’à aller se défendre en plein concile à Vienne ; qu'ils commettaient pour défenseurs les deux frères que nous avons nommés et deux chevaliers présents, Guillaume de Chambonet et Bertrand de Sartiges ; qu'ils souscrivent d'avance à tout ce que ces quatre diront ou écriront de favorable à la dignité de l'ordre ; mais qu'ils déclarent nul et de nul effet ce qui leur échapperait de contraire ; qu'ils annullent le témoignage de ceux qui auront déposé ou déposeront contre l'ordre et contre eux-mêmes durant le cours de l'emprisonnement, vu la notoriété publique du peu de poids de ces dépositions extorquées ou gagnées; qu’ils demandent que les apostats de l’ordre soient mis en prison sous bonne garde, jusqu’à ce que la vérité ou la fausseté de leur témoignage soit connue; que, dans les interrogatoires des Templiers, on n’admette point de laïques, de peur qu'il ne semble qu’on les appelle pour inspirer la terreur aux accusés qui en sont très-susceptibles, par la comparaison naturelle qu’ils font de l'état fortuné des menteurs à qui l’on ajoute foi avec les misères, les persécutions et l’opprobre des accusés qui soutiennent la vérité comme des martyrs. Chose inconcevable ! ajoutent-ils, qu’on s’en rapporte plus à des faussaires corrompus par argent qu’à ceux mêmes qui ont supporté tant de maux et qui ont expiré dans les tourments avec la palme du martyre! Enfin, dit ce mémoire, nul chevalier, en aucun autre lieu que la France, n'a autorisé par son témoignage les calomnies dont on charge ici les accusés. » D'où il conclut qu’elles sont des fruits nés de la crainte ou de la séduction. Ensuite le mémoire s’étend sur les louanges de l'ordre, en remontant à son institution toute sainte, aux liens sacrés des trois vœux de tous les ordres réguliers, et du quatrième, qui distinguait celui de ces religieux armés pour la défense de l'Église, à laquelle ils ont prodigué leur sang depuis tant de siècles. Rien n’était omis pour persuader que l'esprit et la pratique de cette sainte institution s’éaient perpétués sans que la moindre tache en eût flétri l'éclat ou la pureté. On y peignait avec des couleurs bien différentes de celles des accusateurs la manière prétendue simple et innocente dont on recevait les prosélytes dans l’ordre, en leur donnant l'habit sanctifié par là croix et le baiser fraternel, On insistait avec les traits les plus énergiques sur la cupidité et sur l'envie que l’on supposait dans ceux qui, pour empoisonner l'esprit du roi et du Pape, avaient suscité des apostats de l'ordre, en les subornant, pour leur faire parler le