‹ Histoire universelle de l'église catholique [microforme]Chapitre 75 sur 121 · XAV · texte numérisé non relu

XAV

354 HISTOIRE UNIVERSELLE [Liv. LXXXVII. — Do 1605

tous vous diront que le Vovum Organum est l'échafaud dont on s'est servi pour élever l'édifice des sciences ; que Bacon y fait connaitre l nécessité de la physique expérimentale, etc, Mais personne ne dim que le but général de ce bel ouvrage est de faire mépriser toutes les sciences, toutes les méthodes, toutes les expériences connues à cetie époque el suivies déjà avec une ardeur infatigable, pour y sub. stituer une théorie insensée, destinée, dans les folles conceptions de son auteur, à donner des menottes à Protée, pour le forcer à prendre toutes les formes imaginables sous lamain de son nouveau maître, c'est. à-dire, en style vulgaire, à découvrir les essences pour s'en emparer et les transmuer à volonté; nouvelle alchimie également stupide et stérile, que Bacon voulait substituer à celle qui pouvait au moins, par sa bonne foi, par sa piété et par les découvertes utiles dont elle avait fait présent aux hommes, se faire pardonner ses espérances trompées et même ses espérances trompeuses,.

« Tout est dit sur Bacon, et désormais sa réputation ne saurait plus en imposer qu'aux aveugles volontaires. Sa philosophie entière est une aberration continuelle. Il se trompe également dans l'objet et dans les moyens ; il n’a rien vu de ce qu’il avait la prétention de découvrir, et il n’a rien vu, non parce qu’il n’a pas regardé, non par suite de l’interposition des corps opaques, mais par le vice intrinsèque de l'œil, qui est tout à la fois faible, faux et distrait. Bacon se trompe sur la logique, sur la métaphysique, sur la physique, sur l’histoire naturelle, sur l'astronomie, sur les mathématiques, sur la chimie, sur la médecine, sur toutes les choses enfin dont il a os parler dans la vaste étendue de la philosophie naturelle, I se trompe, non point comme les autres hommes, mais d'une manière qui n'appartient qu'à lui, et qui part d’une certaine impuissance ràdicale telle, qu’il n’a pas indiqué une seule route qui ne conduise à l'erreur, à commencer par l'expérience, dont il a perverti le caractère et l’usage, de façon qu'il égare lors même qu'il indique un lil vrai ou un moyen légitime. Il se trompe dans les masses et les genéralités, en troublant l’ordre et la hiérarchie des sciences, en leur donnant des noms faux et des buts imaginaires ; il se trompe dans les détails, en niant ce qui est, en expliquant ce qui n'est pas, €n couvrant ses pages d'expériences insignifiantes, d'observations en fantines, d'explications ridicules. Le nombre immense de ses vues et de ses tentatives est précisément ce qui l’accuse, en excluant toute louange de supposition, puisque Bacon ayant parlé de tout

s'est trompé sur tout. Il se trompe lorsqu'il affirme, il se trompe lorsqu'il nie, il se trompe lorsqu'il doute, il se trompe de toutes les

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à 1650 de l’ère chr.] DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 355

à sa religion, qui proteste continuellement: elle est entièrement négative et ne songe qu’à contredire, En se livrant sans mesure à ce penchant naturel, il finit par se contredire lui-même sans s’en apercevoir, et par insulter chez les autres ses traits les plus caractéristiques. Ainsi, il blâme sans relâche :s abstractions, et il ne fait que des abstractions, en recourant toujours à ses axiomes moyens, généraux, généralissimes, et soutenant que les individus ne méritent pas l’ateuton d’un philosophe ; il ne cesse d’invectiver contre la science des mots, et il ne fait que des mots; il bouleverse toutes les nomencatures reçues, pour leur en substituer de nouvelles, ou baroques, ou poétiques, ou l’une et l’autre. Le néologisme est chez lui une véritable maladie, et toujours il croit avoir acquis une idée lorsqu'il anventé un mot. Il regarde en pitié l’alchimie toute opérative de son temps, et toute sa physique n’est qu'une autre alchimie toute babillarde et tout à fait semblable aux enfants qui parlent beaucoup d ne produisent rien, comme il l'a très-bien et très-mal à propos dit des anciens Grecs.

«La nature l’avait créé bel esprit, moraliste sensé et ingénieux, écrivain élégant, avec je ne sais quelle veine poétique qui lui fournit sans cesse une foule d'images extrêmement heureuses, de manière que ses écrits, comme fables, sont encore très-amusants, Tel est son mérite rée], qu’il faut bien se garder de méconnaître; mais dès qu'il sort du cercle assez rétréci de ses véritables talents, c'est l’espit le plus faux, le plus détestable raisonneur, le plus terrible ememi de la science qui ait jamais existé. Que si on veut louer en lui un amant passionné des sciences, j’y consens encore; mais c’est l'anugue amoureux 1. »

On n'a cessé de nous répéter pendant le dernier siècle, le dixhuitième, que Bacon avait rendu le plus grand service aux sciences en substituant l'induction au syllogisme. Un Écossais est allé jusqu’à dire : « Le genre humain s’étant fatigué pendant deux mille ans à chercher la vérité à l’aide du syllogisme, Bacon proposa l'induction ‘mme un instrument efficace. Son nouvel instrument donna aux pensées et aux travaux des rechercheurs un tour plus remarquable plus utile que ne l'avait fait l'instrument aristotélique, et l’on Peut le considérer comme la seconde grande ère des progrès de 1 maison humaine 2, » L'induction £st en effet ce que Bacon appelle le nouvel organe, le nouvel instrument, comme qui dirait la nou- ‘elle jambe pour entrer dans le domaine de la vérité, le nouveau (OMpas pour en bien mesurer les dimensions. Or, ce nouvel organe

! Christianisme de Ba mn, t, 1, p. 359 et segq. — 2 Reid.

est déjà fort vieux. Aristote disait : L'induction est Le sentier qui nous conduit du particulier au général. Cet instrument, différent du syllogisme, est un syllogisme. Aristote disait : L’induction est un syllogisme sans moyen terme ?,

Tout le monde sait que le syllogisme est le raisonnement dans sa forme complète de trois propositions et de trois termes. Il est rare que ces propositions soient exprimées toutes les trois ; d'ordinaire il y en a une de sous-entendue. Alors le syllogisme prend le nom d'enthymème, d'induction, etc. Par exemple, ce sera un syllogisme de dire : Toutes les mers sont salées, si chacune l’est. Or, la mer Adriatique est salée, la mer Baltique l’est, la mer Morte, etc. Donc toutes les mers sont salées. Ce sera une induction de sous-entendre la première proposition de dire simplement : La mer Adriatique est salée, la mer Baltique, ainsi que la mer Morte, etc, Donc tontes les mers sont salées. Par où l’on voit à quoi se réduit toute cette théorie de l'induction dont on à fait tant de bruit : c'est un syllogisme contracté ou abrégé, et rien de plus. Ainsi, lorsqu'on nous dit que Bacon a substitué l'induction au syllogisme, c’est tout comme si l'on disait qu'il a substitué le syllogisme au syllogisme, ou le raisonnement au raisonnement ÿ.

Bodley, célèbre restaurateur de la bibliothèque d'Oxford, écrivit à Bacon sur sa chimère fondamentale : Permettez-moi de vous le dire franchement, je ne puis comprendre vos plaintes. Jamais on ne vit plus d’ardeur pour les sciences que de nos jours. Vous reprochez aux hommes de négliger les expériences, et sur le globe entier on ne fait que des expériences *. Effectivement, pour ne parler que d’une seule science, l'astronomie, le prêtre Copernic venait de retrouver le véritable système du monde ; Kepler venait d’en découvrir les lois sur les observations de Tycho-Brahé. Galilée poussait plus avant ces découvertes; d’autres avec eux confirmaient ou rectitiaient les résultats par des calculs mathématiques. Bacon, à qui les mathématiques faisaient mal au cœur, se moquait de toutes ces découvertes et de tous ces calculs. Voici le résumé du jugement qu'il en porte :

« Quant à l'hypothèse de Copernic, qui exige une discussion particulière, elle n’a pu appartenir qu’à un homme capable de tout imaginer dans la nature, pourvu que ses calculs y trouvassent leur compte ; il séduisit d'abord, parce qu’il ne répugne pas aux phénomènes, et parce qu'on ne peut le réfuter par des arguments astro-

1 Érayoyh dn à ànd rev adieaça êmi ra xalokou Epoÿce. Top., 1,10. — * Anûlyt. privr., 2, 12. — $ De Maistre, t. 1, ©. 4, — * Ibid,, p. 5.

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à 1650 de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 357

nomiques ; il sert à faire des tables, mais ‘! ne tient pas devant les principes de la philosophie naturelle bien posés.

« Le système de Copernic entraine cinq inconvénients qui auraient dà le faire rejeter universellement : 4° Il attribue trois mouvements à la terre, et c'est un grand embarras ; 2 il chasse le soleil du rang des planètes, avec lesquelles cependant il a tant de qualités communes ; 3° il introduit trop de repos dans l'univers, et il l'attribue surtout aux corps les plus lumineux, ce qui n’est pas probable; bil fait dela lune un satellite de la terre (tandis qu'elle n'est, comme nous l'avons vu, qu'une flamme ou un feu follet concentré); & enfin il suppose que les planètes accélèrent leur course à mesure qu'elles s’approchent de la nature immobile (la terre), ce qui est le comble de l'absurdité. Plutôt que d'accorder le mouvement à la terre et de regarder le soleil comme le centre de notre système, j’aimerais mieux, dit Bacon, nier toute espèce de système, et supposer les corps célestes jetés au hasard dans l'espace, comme l'ont pensé quelques philosophes de l'antiquité,

« Si Copernic avait refléchi sur ces grandes analogies, il n’aurait pas inventé son système, qui n’est au fond qu'un véritable /ibertirage d'esprit, qui n’a pas le moindre fondement raisonnable, et qui nous est démontré faux. Mais Copernic était un de ces hommes capables d'imaginer les plus grandes extravagances, dès qu’elles s'accordaient avec ses calculs ; car ceux qui inventent ces sortes de systèmes s’embarrassent fort peu qu’ils soient vrais, pourvu qu'ils leur servent à construire des tables.

«L'astronomie que nous a donnée Copernic joue à l'intelligence humaine le même tour que Prométhée joua jadis à Jupiter, lorsqu'il lui présenta pour victime, au lieu d’un bœuf, la peau d'un bœuf habilement bourrée de paille, d’osiers et de feuillage. L’astronomie, de même, nous présente assez bien la partie extérieure du grand objet qui l’occupe, je veux dire le nombre, le lieu, les révolutions etles temps périodiques des astres: tout cela n'est, pour m'expri- Mer ainsi, que la peau du ciel. Elle est belle sans doute, et trèshabilement préparée pour le système; mais /es entrailles manquent, c'est-à-dire les raisons physiques qui peuvent seules établir une théotie en supportant les hypothèses. Le génie en peut imaginer plusieurs, qui toutes expliquent les phénomènes. La bonne astronomie est telle qui nous enseigne /a substance, Le mouvement et l'influence des corps célestes selon leur véritable essence. Il faut, au lieu de s'amuser à des calculs stériles, étudier les mouvements cosmiques, les passions catholiques et les désirs de la matière, tant dans la terre que dans le ciel ; alors on saura ce qui est et ce qui peut être.

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« Telle est l'astronomie de Bacon, conclut le comte de Maistre, qui cite toujours la page et souvent les paroles. Quant à la nôtre, il la trouve assez bien fondée sur les phénomènes, mais cependant très-peu solide, et même vie, parce qu’elle s'occupe de distances, de lieux, de temps périodiques, etc., et surtout parce qu'elle est toute mathématique, et qu'elle s'amuse à faire des tables, au lieu d'étudier les substances, les influences, les mouvements cosmique: et lrs passions catholiques 1. »

Aussi le comte de Maistre trouve-t-il parfaitement fondé l'éloge que fait de Bacon le principal de ses traducteurs français. Bacon, dit M. Lasalle, n’avait guère observé que le ciel de son lit 2. Le même traducteur fait des rernarques non moins curieuses sur ces problèmes physiques de l’auteur : « Pourquoi la salamandre éteint-elle le feu” Parce qu’elle est douée d'une faculté extinctive, dont l'effet naturel est d'éteindre le feu. — À quoi le traducteur ajoute : Comme notre auteur auraif une vertu explicative, s'il nous montrait bien nettement la raison d: celle-là 3. — Autre problème de Bacon : Qu'on recherche si deux poids parfaitement égaux étant mis en équilibre dans une balance, et l’un des bras étant allongé, elle inclinera de côté par cette seule raison. Le traducteur écrit sous ce magnifique problème: Voyez surtout si une baleine pèse plus qu’un goujon#, »

Galilée, contemporain de Bacon, était un bien autre homme. Né à Pise, l’an 1564, il montra dès sa plus tendre enfance une aptitude singulière pour les inventions mécaniques. Écrivain classique pourle style, mathématicien du premier rang, il fut surtout un génie observateur. À l’âge de dix-huit ou vingt ans, il fit la première et l’une des plus belles de ses découvertes. Se trouvant un jour dans l'église métropolitaine de Pise, il remarqua le mouvement réglé et périodique d’une lampe suspendue au haut de la voûte. Il reconnut l’égale durée de ses oscillations, et la confirma par des expériences réitérées. Il en profita pour construire une horloge destinée aux observations astronomiques. Parmi d’autres découvertes, il inventa les thermomètres vers l’an 4597. En 1609, comme il enseignait à Venise, le bruit s’y répandit qu'un Hollandais avait présenté au comte Maur rice de Nassau un instrument au moyen duquel les objets éloignés paraïissaient comme s’ils étaient voisins : on n’en sut pas davantage. Sur cela seul, Galilée inventa le télescope ou lunette à longue vue, et en montra l'usage et les conséquences au sénat de la république, Il inventa aussi un microscope; mais surtout il perfectionna le téles-

1 Examen de la Philosophie de Bacon, t,1, 0. 5, —91Ibid.,p, 148, — 3 P, 245, — + P, 251.

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cope, et le mit enfin en état d’être tourné vers le ciel. Il vit alors ce que jusque-là n’avait vu mortel : la surface de la lune, semblable à une terre hérissée de hautes montagnes, et sillonnée par des vallées profondes; Vénus, présentant comme elle des phases qui prouvent sa rondeur; Jupiter, environné de quatre satellites qui l’accompagnent dans son cours. Il découvrit encore des taches mobiles sur le globe du soleil, et il! n’hésita pas à en conclure la rotation de cet astre.

Nous avons vu dans le cours de cette histoire, et Tiraboschi a démontré dans trois dissertations intéressantes, que les souverains Pontifes, loin de retarder la connaissance du véritable système du monde, l'avaient, au contraire, grandement avancée, et que, pendant deux siècles entiers, trois papes et trois cardinaux avaient successivement soutenu, encouragé, récompensé et Copernic lui-même et les différents astronomes précurseurs plus ou moins heureux de ce grand homme’; en sorte que c’est en grande partie à l'Église romaine que l’on doit la véritable connaissance du système du monde. Nous avons vu que le chanoine Copernic dédia son fameux livre des Révolutions célestes au grand pape Paul III, protecteur éclairé de toutes les sciences.

Dans le vingtième livre de cette histoire, nous avons vu les idées d'Aristote sur ces matières. On distinguait trois cieux au temps de ce philosophe : le ciel atmosphérique avec ce qu’il renferme; le ciel du soleil, de la lune et des planètes; le ciel ultérieur, limite de l’univers et comprenant toute la création. Au delà de ce dernier ciel, suivant Aristote, il n’y a ni lieu, ni vide, ni temps. C’est là qu'habite la Divinité, immuable, éternelle, se suffisant souverainement à ellemême, et communiquant de là le mouvement et la vie à tout le reste 1, Tous les anciens disaient que ce ciel, qui sert comme de trône à la Divinité, avait été physiquement produit , aussi bien que ls deux autres; mais plusieurs prétendaient qu'avec cela il était éternel et incorruptible. Aristote prouve, contre ceux-ci, que si ce ciel à été produit comme le sont généralement les corps, il n’est ni incorruptible ni éternel. Lui, pense qu'il est à la fois l’un et l’autre, mais aussi qu’il n’a pas été produit comme le reste ?, Ce n’était cependant pour lui qu’une espèce de probabilité; car il dit formellement ailleurs : «il est des problèmes si grands et si ardus, que nous le pouvons en rien décider, tant il est difficile d'en expliquer la tuse ; par exemple, le monde est-il éternel ou non ??» Dans Aristote, les noms de ciel et de monde sont synonymes. Ce philosophe

à 1650 de l’ère chr.]

! De Cœlo, 1,1, c. 9, — 2 Ibid., c. 1051. 9, c. 1. — 3 Top., 1. 1, c. 9,

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rappelle et examiné également les opinions des anciens touchant la terre, Les uns, tels que les Pythagoriciens, pensaient qu'elle était ronde et qu’elle se mouvait autour d’un centre ; les autres pensaient différemment. Aristote croit qu'elle est ronde, mais immobile 1,

Enfin, quant à la physique générale du ciel et de la terre, la science moderne a trouvé qu’Aristote s’est trompé plus d’une fois, pare que les faits qui servaient de base à ses raisonnements n'avaient été observés ni assez exactement ni en assez grand nombre, Les savants ont eu le tort, à une certaine époque, de s'attacher là-dessus à Aristote, au point de ne pas observer, ni voir par eux-mêmes ; en quoi ils allaient et contre l'exemple et contre les principes de leur maitre, Aristote ne recevait point aveuglément les opinions des philosophes antérieurs : il les examinait toutes. Il ne disait pas que les sciences naturelles reposassent sur l'autorité d'aucun d'eux, ni non plus sur la sienne, mais sur des expériences nombreuses et bien faites 2, Ils auraient dû suivre l'exemple des théologiens catholiques. Quelle que fût l'estime de ceux-ci pour le philosophe de Stagire, quel que fût l’empressement avec lequel ils adoptèrent sa méthode, sn ordre, sa clarté, sa précision, ils ne le prirent pas néanmoins pour règle de la doctrine chrétienne ; c’est d'après celle-ci, au contraire, qu'ils admettaient, rectifiaient ou rejetaient ses opinions particulières. Les physiciens auraient dû faire toujours de même, ne jamais s'en tenir à l'opinion d’Aristote comme à quelque chose d'infaillible, mais la confronter avec la grande règle des sciences physiques, d'après Aristote lui-même, l'observation exacte et multipliée des faits,

Quant à l’histoire naturelle des animaux, science qu’Aristote à créée pour ainsi dire à lui seul, tout y est d'observation. L'anatomie du corps humain y sert de point de comparaison. À chaque partie de ce corps, il compare la partie correspondänte du corps des divers animaux, en y entremêlant des remarques curieuses sur leurs mœurs. Alexandre avait donné des ordres et fait des dépenses considérables pour rassembler des animaux de tous les pays, afin que le philosophe pût les observer bien, Aussi, après vingt-deux siècles, te grand ouvrage du philosophe est-il encore admiré comme un chef-d'œuvre que rien n'a surpassé, ni même égalé. Tel est le jugement de Cuvier, l’Aristote français pour l’histoire naturelle.

Si Alexandre eût pu amener à son précepteur le soleil, la lune et les planètes, aussi bien que les animaux de l'Égypte, de la Syrie et de l'Inde, Aristote n'eût pas manqué de découvrir le vrai système planétaire, comme il a découvert le vrai système de zoologie. Ce

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qu'Alexandre n’a pu, le télescope l’a fait. C'est Ià, vraiment, un nouvel organe, un nouvel instrument qui introduit l’homme dans un nouvean monde, tandis que le nouvel organe, le nouvel instru ment de Bacon est une vieillerie qui traîne depuis deux mille ans dans les magasins d’Aristote. Copernic, Galilée, Kepler ont fait avec le télescope ce qu'Aristote n’eût pas manqné de faire; ils ont bien observé le ciel : Bacon s’est moqué d'eux et de leurs découvertes. Quelques théologiens d'Italie ne furent pas plus sages que Bacon, Galilée enseignait ses découvertes à Pise, à Venise, à Florence ; elles lui attirèrent une grande célébrité, rrais aussi beaucoup d’envieux : les uns traitaient ses découvertes astronomiques de pures visions ; les autres soutenaient que le système de Copernic sur le mouvement de la terre était contraire aux Écritures. Galilée. dans une lettre de 1616 à la grande-duchesse de Toscane, entreprit de prouver théologiquement, et par des raisons tirées des Pères, que les termes de l’Écritnre pouvaient se concilier avec ses nouvelles découvertes sur la constitution de l'univers. Ses adversaires le dénor. cèrent à Rome comme soutenant lui-même une Opinion errrée dans la foi. Une assemblée de théologiens, nommée par le Fan. condamna deux propositions : 4° Comme hérétique : que le soleil occupe le centre du monde et qu'il n’a aucun mouvement local; 2 comme erronée dans la foi : que la terre n’est pas le centre du monde et qu’elle a un mouvement quotidien. Ces propositions présentaient plus d’un sens. La terre est vraiment le centre du monde pour l'homme, pour les desseins de la Providence sur l'humanité, surtout ce qui regarde l’ordre de la grâce et de la gloire. Dire indiscrètement au peuple que la terre n’est pas le centre du monde, mais que c’est le soleil, c'était l'exposer à de graves erreurs. Aujourd’hui, l'astronomie nous enseigne que le soleil n’est pas même le centre du monde sidéral, mais simplement de notre système planétaire, qui probablement tourne lui-même, avec notre soleil, autour de quelqu’une de ces étoiles que nous appelons fixes et qui paraissent ne l’être pas. Les deux propositions étaient en outre qualiées de fausses et d'absurdes en philosophie : elles l’étaient effeciement pour la philosophie dominante d'alors. Ii aurait fallu , entre savants, bien distinguer ces sens divers, et adopter à l'égard du peuple un iangage discret, pour ne pas le jeter dans de fausses idées. Mais, de part et d'autre, on n’était point assez calme. Comme Galilée se montrait un peu trop récalcitrant à la décision, le tribunal du Saint-Ofice lui fit personnellement défense de professer désor- Mais l'opinion qui venait d'être condamnée ; condamnée, non par le Pape ni par un concile, mais par une assemblée de théologiens.

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Galilée revint donc à Florence l'an 1617, où il vécut seize ans fort tranquille. Cependant ii composait, avec beaucoup d'art et d'esprit, des dialogues italiens entre trois personnages, pour démontrer le mouvement de la terre, en ayant l'air de le combattre. Pour obtenir la permission de l'imprimer, il se rend à Rome l'an 1630, va trou. ver le maître du sacré palais, lui présente son ouvrage comme le re. cueil de quelques nouvelles fantaisies scientifiques, le prie de vou- Joir bien l’examiner avec scrupule, d'en rctracher tout ce qui lui paraîtrait suspect, enfin de le censurer avec la plus grande sévérité. Le prélat, ne se doutant de rien, lit l'ouvrage, le relit encore, le donne à juger à un de ses collèges, et, n’y voyant rien à reprendre, y mit de sa propre main une ample approbation. D'ailleurs, dix années auparavant, en 1620, la congrégation du Saint-Office avait fait connattre publiquement les passages du livre de Copernic, qui, mal inter. prétés, pouvaient être dangereux, et elle permit d'enseigner le système comme hypothèse, mais non pas comme thèse. Ladite approbation suffisait pour Rome, mais Galilée voulait imprimer à Florence. Alors le maître du sacré palais redemanda son approbation, indiqua un nouveau censeur, et l'ouvrage parut à Florence en 16%, avec l'approbation du censeur de cette ville. Galilée présentait ses dialogues comme une apologie du jugement des théologiens qui avaient condamné le système de Copernic. On a, dit-il, avancé en pays étranger que ce jugement avait été rendu par des gens ignorants et passionnés; mais moi, qui ai eu l’occasion de connaître à fond les motifs de cette détermination prudente, je crois devoir rendre ici témoignage à la vérité. Je me trouvais à Rome à cette époque ; j'ai obtenu non-seulement des audiences, mais même des applaudissements à ce sujet des premiers prélats, et si le jugement a été rendu, ce n’a pas été sans m'avoir demandé auparavant plusieurs informations : c’est pourquoi j'ai voulu, par ce nouvel écrit, montrer au étrangers qu’on en sait autant qu'eux en Italie sur ces matières et que l'on n’en juge qu'avec connaissance de cause. » Certes, dans une plaidoirie pareille, il peut y avoir de l'esprit, mais pas de bonne foi.

Cette ironique apologie de ses adv rsaires les indisposa plus que jamais. Vainement Galilée essaya d'échapper, en alléguant qu'il avait soumis son livre au jugement du Saint-Siége ; vainement, pour dernière ressource, il protesta qu'il avait seulement voulu exposer les deux systèmes de Ptolémée et de Copernic d'une manière philosophique, sans prétendre adopter l’un plutôt que l'autre. Ses dialogues furent déférés à l'inquisition, et lui-même assigné à comparaître devant ce tribunal, C'était en 1633, et il avait soixante-neuf ans. « J'arrivai à Rome, dit-il dans une de ses lettres, le 10 de février, et je fus

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