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mun des théologiens, à la croyance commune des fidèles. Toute Ja grâce du premier homme, qu'il appelle grâce du créateur, était la lumière naturelle de la raison. Toute la grâce médicinale de l'homme déchu, c'est un plaisir prévenant, un amour d’instinct et d’emportement, un transport, pour ainsi dire, qui produit un amour semblable en quelque sorte à celui dont on aime les plus viles créatures, dont on aime les corps, dont les ivrognes aiment le vin, Cette grâce, selon lui, au lieu d'augmenter ou de produire le mérite, le diminue; au lieu de purifier notre amour, en corrompt la pureté : l'homme ne mérite qu'autant qu'il va par lui-même vers le bien, Certes, c'est là ne reconnaitre la grâce que de nom, c’est la nier, ou plutôt c’est l'ignorer complétement : on dirait l’homme animal: qui ne saurait concevoir les choses de l'Esprit divin.
Une aberration si profonde et si capitale dans un homme tel que Malebranche, accuse dans les théologiens de son temps une négligence déplorable à bien faire ressortir la distance infinie qui existe nécessairement entre la grâce et la nature. Nous croyons que cette négligence n'a pas aidé médiocrement au jansénisme et au philosophisme à fausser les idées et les esprits du dix-septième et du dix-huitième siècle; à tel point que ces siècles, si vantés par euxmêmes, courent grand risque d'être taxés un jour de siècles d'ignorance lettrée. De là aussi, croyons-nous, vient cette espèce de divorce entre la théologie argumentative et la théologie de la piété, entre la théologie des professeurs et la théologie des saints. Nous les avons vues réunies l’une et l’autre, au moyen âge, dans saint Thomas et saint Bonaventure. Dans les temps modernes, elles sont devenues comme étrangères l’une à l’autre, au grand préjudice, croyonsnous, de toutes les deux.
Nous avons admiré leur union dans saint François de Sales, Un pieux personnage, qui mourut en 1566, un an avant la naissance du saint évêque de Genève, nous a laissé un exemple pareil. C'est François-Louis Blosius, en français de Blois, parce qu'il était de la maison de ce nom, illustrée par ses alliances avec plusieurs têtes couronnées. Il naquit en 14506, au château de Donstienne, dans le pays de Liége, et se fit Bénédictin à l’abbaye de Liesse, en Hainaut. Il en devint l’abbé en 1530, refusa l’archevêché de Cambrai et l'abbaye de Tournai, que Charles-Quint, avec lequel il avait été élevé, le pressait d'accepter. Blosius s’occupa d'introduire la réforme dans son monastère, auquel il donna des statuts qui furent approuvés par
1 Malebranche, Traité de la Nature et de la Grâce, 3e discours, art. 17, 18,1) et 30. Méditat, 14, n. 5 et 18. - Fénelon, t. 8, p. 242, édit, de Versailles.
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Paul Il en 4545, et y vécut dans la pratique exemplaire de toutes les vertus religienses, Ses opuscules seuls le prouveraient : écrits avec une élégante simplicité, ils respirent la piété la plus tendre. 4° Canon ou règle de la vie spirituelle, en trente-huit Chapitres terminés par une humble et fervente prière, et par quelques hymnes où l'âme fidèle exprime à Jésus son amour. 2 Le Cabinet spirituel, contenant le miroir spirituel, le collier spirituel, la couronne et le petit écran. d Trésor de pieuses prières, 4 Le Manuel des petits. b° Psychagogie, ou récréation de l'âme, divisée en quatre livres, dont les trois premiers sont tirés de saint Augustin, et l’autre de saint Grégoire. 6 Collyre des hérétiques. 7° Comparaison d'un roi et d'un moine, traduite de saint Chrysostôme. & Consolation des pusillanimes, % Institution spirituelle, utile à ceux qui aspirent à la perfection. 10 Petite règle du novice. 41° Perle spirituelle, contenant un abrégé de la vie de Jésus-Christ tirée des évangiles, une explication de sa passion tirée de Tauler, etc. 420 Oratoire de l'âme fidèle. 430 Petit flambeau pour éclairer les hérétiques et les ramener de leurs erreurs. 14e Miroir des moines. é
Un autre homme apostolique, animé du même esprit de foi, fut Jean Lejeune, surnommé le père l'Aveugle, né à Poligny l’an 4592, et mort en 1672. Il entra l'an 1614 dans la nouvelle congrégation de l'Oratoire, fondée par le père de Bérulle, depuis cardinel. Sa vie entière fut consacrée à prêcher apostoliquement, surtout les pauvres. En 1635, il devint aveugle : ce qui ne l'empêcha pas de continuer ses travaux de missionnaire jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, Sur la fin de ses jours, ne pouvant plus sortir de sa chambre, il y rassemblait les enfants du peuple pour les instruire. Les ser. mons du père Lejeune ont été imprimés en dix volumes, à Toulouse, du temps même de l’auteur, et depuis, en douze volumes, à Lyon, sous le titre de Missionnaire de l'Oratoire. Ils ont été traduits en latin et publiés à Mayence sous le titre, aussi vrai que beau, de Délices des pasteurs.
Dans un avis aux jeunes prédicateurs, le vénérable missionnaire leur dit : « Les vieux nautoniers donnent quelquefois de bons avis aux jeunes ; non pas qu'ils aient toujours plus d'esprit ou de prudence que les jeunes, mais parce qu'ils ont plus d'expérience. — Le premier avis que je vous donne pour bien prêcher, c’est de bien prier Dieu ; le second, c'est de bien prier Dieu; le troisième, le quatrième et le dixième, c’est de bien prier Dieu. Il est dit du Fils de Dieu, qu’il passait les nuits en prières, et qu'il allait, suivant sa Coutume, prier à la montagne des Olives. L'instituteur du sacré ordre des prédicateurs, saint Dominique, était si assidu à l'oraison,
qu'à Toulouse et aux autres monastères où il a demeuré, où ne marque point où était sa chambre, parce que le chœur de l'église était sa chambre, son étude et sa bibliothèque, où il passait Jai nuit et'une grande partie du’ jour. Saint: Thomas, saint Bonaventure, saint Vincent Ferrier et d’autres saints prédicateurs ont plus. appris au pied des autels et du crucifix qu'en aucune école: ou bibliothèque. — Ayez pour unique fin.èn vos .sermons la gloire de Dieu et le salut des Ames; tout ce quirnë teñdra pas-à ‘ce but vous obligéra du moins au feu du purgatoire, et même vous fera mépriser par les gens du monde, !: :.: " ! al is wo) do
«Lisez et rrelisez assidûment l'Écriture sainte: Vouÿ n'éntrerez en chaire ‘que pour précher la parole de Diéu, congme ferait Notre-Sui. gneur Jésus-Christ, dont vous tenez la place. Wen faut donc:banxir toute sorte de fables et autres sciences profanes. Un seul passage de la'sainte Bible a plus de force sur l'esprit des Chrétièns que cent raisonnements humains : necraighez donc pas de la prêcher toute pure. Si vous voulez y ajouter quelque chose, les livres qu'il me semble que vous devez lire principalement sont: saint Augustin, saint Chrysostôme, la vie des saints, et quelques commentaires sur l'Éériture, ‘si vous én'avez le moyen ; mais, après l'Écriture, le. livre que vous devez lire et relire souvent, ée sont les œuvres spirituelles de Grénade; iles faudrait savoit quasi toutes par cœur, et lés prêcher partout, même mot à mot}:et l’on verrait naître dés fruits àdmiräbles,
‘« L’éloquence, l'élégance et l'emphas” (des paroles servént à persuader; mais je ne puis vous ‘conseiller de: prêcher par périodes carrées, et d’user de pensées où de pointes trop étudiées, 4° Le Fils de Dieu he prêchait point comme cela, et'saint Paul dit : Non avec des paroles persuasives de l’humuine sagesse, 2 Céla sent'un peu la vanité, et toute imperfection du prédicateur mésédifie ses auditeurs, 3 Vous perdez du temps à rechercher ces fleurettes et à étudier ces périodes, et il ie faudrait émployer à prier Dieu, pour attirer sur vos paroles sa bénédiction. 4e Ces fleurs nuisent souvent aux fruits ; car l'esprit de l'auditeur, s'amusant à admirer la gentillesse des paroles, ne s'applique qu’à demi à la vérité dés sentences.
« La méthode qui est gardée en ces sermons est pour aider la mémoire, et non pour usér d'artifice ; Car j'ai remarqué que le mouvement du Saint-Esprit, joint à une éloquence naturelle et naïve, pérsuade mieux que la rhétorique artificielle, — H y a en cette œuvre des fautes contre la politesse du langage français ; c’est quelquefois par ignorance, d’autres fois je les affecte tout exprès pour
me rendre plus intelligible au peuple. » Ainsi s’exprime le père Lejeune lui-même,
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Vous n'éntrerez en me ferait Notre-Sei.
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L'édition de 1662 porte l'approbation de deux religieux , l’un Carme, l'autre Dominicain, conçue en ces termes : « Nous, soussignés, docteurs-régents de l’université de Toulouse, certifions avoir lu avec exactitude le Missionnaire de l'Oratvire, composé par le R'P. Jean Lejeune, prêtre de l’Oratoire de Jésus, rempli d’une doctrine toute céleste, qui éclairé l’entendement et échauffe la volonté;
et, ce qui est'asséz rare ailleurs, on y voit partout un ordre admi- :
rable dans ‘la multitude des pensées, dés comparaisons naïves en-
châssées âvéc un artifice ‘trèsagréable ; it est clair dans l'embarras des matières les plus embrouillées, en telle sorte qu'il semble que :
Dieu ne lui ait fermé les yeux du corps que pour rendre plus clairvoyants ceux de l'esprit, en le faisant marcher d’un pas ferme et assuré danë les labyrinthes des plus difficiles questions de la théolgie. Les prédicateurs y apprendront à parler plus du cœur que de la langue ; les Ames dévotes, les principales règles d'une véritable et solide piété, et lés péchèurs, les moyens de sortir de l'état funeste où leur volonté perverse les a réduits, Tel est notre sentiment, » 7e "2
Ce jugement des deux religieux ne nous paraît que juste. Et, si cn'était un trop étrange paradoxe, nous dirions que, sauf la différenee de style; le père Lejeuné l’émporte sur tous les prédicateurs môdernes pour l’ensemble et la profondeur de la doctrine , pour la merveilleuse application de l'Écriture, des Pères et de la théologie,
pour la sagesse pratique des réfléxions. Nous ne connaissons aucuns ! srmons dont la lecture soit si instructive, si attachante, si propre
à faire naître dans l'esprit des idées neuves et originales. Ils sont au nombre de trois cent soixante-deux, pürmi lesquels vingt sur la sainte Vierge, plus de vingt sur le Saint-Sacrèment de l'autel, vingthuit sur les attributs de Dieu, principalément sa justice. Il est à regretter qu'il n'ait pas traité avec la même profondeur et étendue la -mätière de la grâce divine et dé la vie surnaturelle.
Dans ‘un sérmon, qu'il y a fort peu de Chrétiens qui vivent selon la fob'il'se résume ainsi : « Il y a donc en ce mondé quatre sortes de vies selon les quatre divers principes qui donnent le mouvement à toutes les actions des créatures vivantes et animées : la vie végétativé, la vie sensitive, la vie raisonnable , la vie chrétienne. La vie végétative, c’est la vie des plantes, qui ne s'emploient qu’à 'se nourrir elà s’accroître ; la viesensitive, c’est la vie des animaux, qui se conduisént par les sens : la’ vie räisonnablé, c’est la vie dés hommes quise conduisent par la' raison ; la vie chrétienne, c'est la vie des fidèles, qui se conduisent par la foi. D'où il paraît que, même parmi ls families chrétiennes et catholiques, il y a beaucoup de belles
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plantes, de bornes bêtes et d’honnôtes gens, mais fort peu de vrais Chrétiens.
« Si Jésus-Christ nous dessillait les yeux de l'esprit et de la foi, comme il ouvrit les yeux du corps de cet aveugle de Bethsaïda, nous dirions comme lui : Je vois des hommes qui marchent comme des arbres 1; nous verrions que plusieurs personnes qui sont fort estimées et louées dans le monde n’ont point d'autre vie que celle des plantes, point d’autres ressorts et de principes de leurs actions que ceux des arbres. Voilà un marchand , fort soigneux et diligent, qui travaille nuit et jour, qui voyage par mer et par terre, qui se couche tard et se lève de bon matin ; quel est le principe de tous ces mouvements ? pourquoi fait-il tout cela ? C'est pour acheter, ici une maison, là une ferme ; c'est-à-dire pour s'établir sur la terre comme ce noyer et cet orme qui jettent des racines de tous côtés pour s’agrafer et s’affermir dans la terre. Cet homme n'était autrefois qu'un petit mercier, et c'est maintenant un riche marchand, comme cette plante, qui n'était autrefois qu'un petit arbrisseau , est maintenant un grand arbre.
« Quelques autres mènent une vie sensitive, et au jugement de Dieu ils ne sont pas plus estimés que des brutes ; ils ne se conduisent que par les sens : Cornparatus est jumentis insipientibus.. En effet, quel est le ressort de vos pensées, le motif de toutes vos actions ? C'est le contentement de vos sens, les aises de votre corps ; vous ne travaillez que pour cela, vous ne songez qu'à cela, à boire, à manger, à dormir, à vous vautrer dans les voluptés sensuelles, Que font les ours, les lions et les autres brutes ? Vous vous couchez le soir, parce que vous êtes las, et pour mettre votre corps à son aise : ainsi fait un cheval quand il est harassé et qu'il trouve une bonne litière. Vous mangez, parce que vous avez faim et que vous trouvez de bonnes viandes : ainsi fait un mulet quand il a faim et qu'on lui donne de bonne avoine : Sicut equus et mulus. Nous nourrissez vos enfants, parce que ce sont vos petits : ainsi font une hirondelle, une poule et un moineau ; ils prennent grand soin de nourrir leurs petits, parce que ce sont leurs poussins.
« Il y en a d’autres qui ne sont pas si brutaux, mais néanmoins qui ne sont pas plus Chrétiens; ils pensent être bien parfaits parce qu'ils sont bien raisonnables : la raison, la prudence humaine, la vertu naturelle ou morale est le principe de leurs actions... Vous endurez les injures et les supercheries qu'on vous fait, parce que c'est le propre d’un grand Courage de mépriser ces faibles esprits;
1 Marc, 8, 24,
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