LE JANSÉNISME. QUESNEL ETC
déclaration de 1682 (*). L'oratorien Thomassin (1) se rapprocha bien plus de la vérité dans cette question, il prouva clairement que cette controverse fut une des plus hostiles aux droits du Saint-Siège, et qu'elle n'était que le développement de la voie qu'avaient tristement ouverte Paul Sarpi et Edmond Richer (2).
§365. — Le Jansénisme. Quesnel. Schisme d' Utrecht.
Leydecker, Historise Jansenismi libb. VI. Traj. ad Rhen., 1695. Luehesini, Hist. polem. jans. Romae, 1711, 3 vol. Abrégé hist. des détours et des variations du Jans., 1739, in-4. Thom. du Fossé, Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal. Col., 1739. Nicol. Fontaine, même titre. Col. (Utrecht), 1738. (Dom. de Colonia, Jésuite) Dictionnaire des livres qui favorisent le jansénisme. Anv., 1756, 4 vol. Reuchlin, Hist. de Port-Royal. Lutte des Jansénistes ot des Jésuites sous Louis XIII et Louis XIV (jusqu'à la mort d'Angélique Arnauld, 1661). Hamb., 1839. Cf. aussi la Gazette théol. de Fribourg, t. II, p. 148-90.
Mais une controverse plus déplorahle par ses suites fut celle du jansénisme. Nous en avons rapporté les commencements plus haut (3). Après la condamnation des cinq propositions de Y Augustinus de Jansénius, ses adhérents posèrent la question (4) : « L'Église est-elle réellement infail-
1730. (Œuvres; nouv. édit. Paris, 1836, in-4, t. IX, avec Corollaria defension. et appendix ad defensionem.) Cf. É. du Pin, De pot. Eccl. et temp. sive declaratio cleri Gallicani den. rep. Vind., 1776, in-4; Mog., 1788, in-4, et Fénelon, De summi Pontificis auctoritate diss. (Œuvres; nouv. édit. Paris, 1838, chez Lefèvre, t. I, p. 650-70).
(*) Les prétendues libertés de l'Eglise gallicane, dit très-bien Sismondi, furent pour elle un véritable asservissement ; à quoi l'on peut ajouter que nos frères séparés ont toujours considéré le gallicanisme comme le frère cadet du protestantisme. Ce même esprit existait en Angleterre longtemps avant Henri VIII, et lui a rendu sa tâche facile. (Note des Traducteurs.)
(1) Dans son célèbre ouvrage : De nova et antio. Eccl. disciplina, etc.
(2) Voyez § 345.
(3) Voyez § 350.
(4) (Du Mas), Hist. des cinq propos, de Jans. Liège, 1699. Trévoux, 1702. Robbe, Diss. de Jansenismo (tractât, de gratia, t. II). Paris.,
» lible dans la détermination d'un fait historique, par » exemple du sens d'un livre? Son infaillibilité ne se restreint-elle « pas uniquement aux dogmes?» On fit la célèbre distinction entre la question de fait et la question de droit, et l'on dit : Sans aucun doute, les cinq propositions condamnées sont condamnables; mais elles ne se trouvent pas, avec le sens condamné, dans le livre de Jansénius. Les principaux champions du jansénisme furent alors Antoine Arnauld (1), Nicole, et le plus célèbre et le plus profond de tous, Pascal (2), tous trois ennemis déclarés des Jésuites. Port-Royal-des-Champs, à Paris, dont l'abbesse, Angélique Arnauld, avait été formée par l'abbé de Saint- Cyran, fut comme le centre de tous les mouvements jansénistes, et son influence fut d'autant plus grande et plus fâcheuse, que les religieuses avaient acquis une grande considération par leur sincère piété. Les distinctions subtiles, les subterfuges déloyaux des Jansénistes obligèrent Alexandre VII de confirmer la bulle de son prédécesseur, Cum occasione, par la bulle Ad sacram, qui déclarait manifestement que les cinq propositions étaient, par le fait, dans F Augustinus de Jansénius, et avaient été condamnées dans le sens où elles s'y trouvent. Sur la demande des évêques français, le pape envoya de plus un formulaire que le clergé devait souscrire sans équivoque [1665]. Bossuet, à la prière de l'archevêque de Paris, écrivit aux religieuses de Port-Royal pour leur faire connaître clairement le point de la question et les engager à l'obéissance. Jamais, dit-il en substance, on n'a admis la nécessité de cette distinction, au milieu de tant de formules de foi, dans lesquelles l'autorité de l'Église a introduit des faits. L'Eglise est souvent obligée de rechercher et de défi) Œuvres complètes d' Arnauld. Laus. 1775-83, 48 vol. in-4. (2) Lettres provinciales. Paris, 1656, in-12, et Lemgo, 1774, 3 vol. La Vie de Pascal, par sa sœur M,ne Périer, et Bussut, Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal. (Œuvres de Pascal, j779, 1819. Bossut, Hist. des Mathém.) Herrn. Reuchlin, Vie de Pascal, esprit de ses ouvrages, extrait en partie de nouvelles recherches manuscrites sur la morale des Jésuites. Stuttg., 1840. Pensées, fragments et lettres publiés par P. Fougère. Paris, 1844. Cette édition donne les pensées sous leur forme primitive. Néander, De l'importance histor. des Pensées de Pascal. Berlin, 1847,
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cider certains faits, comme, par exemple, si telle erreur a été enseignée par tel ou tel évoque, si elle est ou non renfermée dans tel ou tel livre. Elle ne pourrait plus se préserver des fausses doctrines si on voulait lui enlever cette autorité. L'Église n'a jamais attendu que les hérésiarques et leurs partisans eussent avoué qu'ils avaient enseigné les dogmes qu'on leur reprochait. A quel danger ne seraitelle pas exposée , si elle accordait que ses décisions sur la personne et les œuvres des hérétiques n'ont de force que lorsque la réalité dés faits est reconnue par les partis condamnés eux-mêmes? Fénelon s'expliqua dans le même sens plus tard (1). Ces sages avertissements portèrent les évêques opposants à souscrire le formulaire, sous le pontificat de Clément IX, en ce sens qu'ils garderaient ce qu'ils appelaient un silence respectueux (2).
Au commencement du XVIIIe siècle, toute la controverse fut renouvelée d'une manière plus vive que jamais. Le clergé avait continué à signer le formulaire, quand, en 1702, parut le Cas de conscience. On supposait qu'un ecclésiastique à son lit de mort, était tourmenté dans sa conscience, parce qu'il ne pouvait pas croire que le pape fût infaillible dans la décision d'une question de fait ; que c'était avec cette restriction qu'il avait signée le formulaire, et qu'il se confessait. Le confesseur hésitait pour savoir s'il pouvait absoudre le mourant. La plupart des membres de la Sorbonne et d'autres docteurs se prononcèrent pour l'absolution. Ils furent cependant presque tous obligés de j se rétracter, par l'archevêque de Paris, cardinal de Noaiîles ; beaucoup perdirent leurs places, d'autres, comme du | Pin, furent exilés. Les religieuses de Port-Royal expièrent durement les restrictions qu'elles mirent à leur adhésion an formulaire (3). Clément XI, dans sa bulle Vineam Do- \rnini [1705], renouvela et expliqua les principes de celle d'Alexandre VII, à savoir, que le silence respectueux ne
(1) Correspondance de Fénelon. Paris, 1827. Conf. Dœllinger, loco | Cit., p. 823.
(2) Voir pour la question du Jansénisme surtout l'ouvrage de M. J. de Maistre intitulé de l'Eglise uallicane. Il se trouve dans ses
• Œuvres. Paris, Migne, 1841, p. 503 sq.
(3) Mémoires sur la destruction de Port-Royal-des-Champs, 1711.
pouvait, dans ce cas, nullement suffire ; qu'il fallait, au contraire, rejeter tout doute sur la certitude du jugement intervenu, quant à la question de fait. Le clergé et le parlement adoptèrent la bulle.
Cependant la controverse janséniste n'avait pas encore atteint son apogée. Quesnel, Père de l'Oratoire, l'y fit parvenir. Il avait bien mérité de l'Église par ses travaux scientifiques et par la publication des Œuvres de Léon le Grand, précédées de solides dissertations. Les Oratoriens ayant l'heureuse habitude de faire une méditation sur quelques passages de l'Écriture sainte, Quesnel se livra avec ardeur à ce saint exercice, et publia, en 1671 et 1687, ses Réflexions morales (1) sur tout le Nouveau Testament. Cet ouvrage était écrit avec un profond sentiment religieux, une véritable onction, et une grande force de pensée. Il émut les esprits à un haut degré, et devint la lecture habituelle d'un grand nombre de chrétiens. Le cardinal de Noailles, alors évêque de Châlons , l'avait recommandé dans une lettre pastorale, en 1685. D'autres prélats éminents s'exprimèrent avantageusement en faveur du livre, et Clément XI lui-même fit la remarque qu'aucun ecclésiastique italien ne serait capable de composer un ouvrage de ce genre. Mais, après un examen plus attentif, les Réflexions morales ayant soulevé la critique d'hommes fort éclairés en France , Clément institua une commission d'examen, composée, non de Jésuites, c'est-à-dire d'ennemis des Jansénistes, mais de Dominicains, c'est-à-dire de religieux dont les opinions étaient les plus éloignées de celles des Jésuites. Ce ne fut qu'après une longue et mûre délibération que le pape fit connaître le résultat de cet examen, dans la constitution Unigenitus [1713], qui condamnait cent et une propositions des Réflexions morales. Peut-être n'avait-on pas, en un sens, assez considéré qu'il ne s'agissait dans le livre de Quesnel que de méditations pieuses, d'aspirations et de formules de prières, et non de distinctions dogmatiques, par conséquent scientifiquement rigoureuses. Mais, d'un autre côté, n'avait-on pas droit d'exiger que
(1) Le Nouveau Testament en français avec des réflexions morales. Paris, 1687. Gonf. Huth, Histoire ecclésiastique du XVIIIe siècle, t. I, p. 255-322.
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des méditations religieuses qui devaient nourrir la piété du fidèle reposassent précisément sur des propositions dogmatiques claires et bien arrêtées ? Et dans le fait, Quesnel, devenu le chef des Jansénistes , par la mort d'Arnauld [1694], avait ouvertement reproduit toutes les erreurs jansénistes, sous le rapport de la liberté et de la grâce. Il enseignait que la grâce divine agit d'une manière toutepuissante et irrésistible, ce qui détruit la liberté humaine, comme l'avait fait Jansénius. Il en concluait très-oonséquemment : Dieu veut-il sauver une créature, elle est infailliblement sauvée : donc (c'était la conséquence logique), si elle n'est pas sauvée, c'est que Dieu ne l'a pas voulu. Quesnel exposait en même temps des idées trèssuspectes sur l'Eglise et les choses de discipline (1).
Dès que la bulle du pape parut, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris [1695-1729], défendit la lecture des Réflexions morales dans son diocèse; mais dans l'assemblée du clergé, réuni sur la demande du roi [1714], il fit des difficultés pour admettre simplement la bulle , et n'ayant pu, malgré l'appui de sept autres évêques, faire prévaloir son avis, il publia une circulaire dans laquelle il condamnait de nouveau les Réflexions morales, en défendant, cependant, sous peine de suspens, d'admettre les décisions dogmatiques du Saint-Siège à ce sujet. La Sorbonne n'enregistra, de son côté, la bulle qu'à la simple majorité des voix. Louis XIV, pour apaiser les passions singulièrement excitées, projeta de réunir un concile national, dont sa mort [1715] ne permit pas la convocation. Les Jansénistes se relevèrent sous la régence de l'indifférent et immoral duc d'Orléans. Quatre évêques en appelèrent contre la bulle au futur concile œcuménique [1717]; cent six docteurs de Sorbonne et le cardinal de Noailles se rangèrent à l'avis des appelants, qui formèrent bientôt un gros parti. Ces symptômes alarmants de résistance à
(1) Huth, Hist. ecclés., p. 258 sq., 279 sq. ; Renali Jos. Dubois, Gollectio nova actor. publicor, constitut. dementia; Unigenilus. Lugd. Batav., 1725; C.-M. Pfaff, Acta publica constitut. Unigenilus. Tub., 1728; Errores et synopsis vitae Pasch. Quesnel cujus 101 propositiones constitutione Unigenilus per ecclesiam damnatœ, etc., accedunt instrumenta publicationum, etc. Antv., 1717, in-12.
l'autorité pontificale décidèrent le pape à publier la sévère bulle Pastor alis ofßcii [1718] qui déclarait que quiconque tarderait d'admettre la constitution Unigenitus , cesserait d'être membre de l'Église. Les Jansénistes protestèrent. Le cardinal reconnut son devoir : il vit tout ce que pouvait produire une opposition qui se rattachait à son nom, à l'autorité de sa famille. Aussi d'un côté il tendit la main pour conclure la paix [1720], et de l'autre il continua à résister et à flotter entre les divers partis, qu'il ne pouvait ni quitter, ni embrasser, jusqu'en 1728 : alors il adopta sans réserve la bulle Unigenitus, et son exemple fut imité par la plupart des évêques appelants. Seuls, les évêques de Montpellier, d'Auxerre et de Troyes, et plusieurs religieux, restèrent inébranlables. Les Jansénistes étaient tombés dans des erreurs déplorables, et perdirent, comme il arrive aux sectes, toute retenue, toute réserve et tout respect. Ils voulurent gagner par de prétendus miracles ce qu'ils n'avaient pu obtenir par l'intrigue. Ils répandirent le bruit que de nombreux malades étaient journellement guéris, dans le cimetière Saint-Médard, sur la tombe du diacre François Paris, de son vivant appelant zélé [1727] (1). Des convulsions, des extases devaient prouver aux yeux de la multitude, la sainteté du diacre et de sa cause, et ne valurent à la secte que le nom ridicule de convulsionnaires, et, par là même le coup de grâce. Le cimetière ayant été fermé par ordre du roi, les convulsions continuèrent dans des maisons particulières. Enfin, l'archevêque de Paris, de Beaumont [dep. 1746], prescrivit de sévères mesures à ce sujet à son clergé, lui ordonna de refuser les sacrements à tout malade qui ne présenterait pas un billet de confession de son curé, car les appelants avaient leurs confesseurs particuliers. Le Parlement évoqua l'affaire, et cita l'archevêque à sa barre [1752]; le prélat protesta contre la compétence du tribunal; le roi prit fait et cause pour le clergé, et bannit les membres du Parlement. En 1754, la difficulté
(1) Vie de M. François de Paris. Utrecht, 1729. Relation des miracles de saint Paris, avec un abrégé de sa vie. Bruxelles, 1731. Montgeron, la Vérité des miracles. (Paris, 1737.) Col., 1745 et suiv., 3 vol. in-4. Mosheim, Dissert, ad hist. ecclesiast., t. II, } p. 307 sq. Gonf. Tlwluck, Mélanges, P. I, p. 133-48.
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des circonstances l'obligea à rappeler les exilés; la réaction contre le refus des sacrements devint plus vive que jamais de leur part, et, à leur tour, ils parvinrent à éloigner de Paris l'archevêque, toujours ferme dans ses opinons. La controverse traînait en longueur et la discussion se continuait sourdement, quand Clément XIV, s'emparant de l'affaire, déclara que les ordonnances de l'archevêque seraient maintenues dans toute leur rigueur, mais ne s'appliqueraient qu'à des adversaires de la bulle Unigenitus notoirement connus. Une des plus tristes conséquences de cette lutte fut la malheureuse immixtion de l'Etat et le rôle que le gouvernement conserva, depuis lors, dans les affaires religieuses.
La lutte fut plus ardente et plus fâcheuse encore dans les Pays-Bas, car le jansénisme y forma un schisme posisitif (1). Les évêchés fondés en partie par Philippe II, l'église métropolitaine d'Utrecht [dep. 1559] et les évêchés suffragants de Harlem, Leeuwœrden, Deventer, Groningue et Middelbourg, avaient été détruits par suite des bouleversements religieux et politiques (2), et leurs biens confisqués. Cependant il y resta un nombre assez considérable de catholiques, soumis à la juridiction d'un vicaire apostolique. Aussi Grégoire XIII nomma le nonce de Cologne, Sasbold Vismer, vicaire apostolique d'abord du diocèse d'Utrecht, puis de tous les Pays-Bas. Clément VIII, le sacra, à Rome, archevêque de Philippi (in partibus infidelium [1602], et le renvoya à Utrecht avec une autorité révocable. Pierre Roven succéda, à ce même titre, à Sasbold Vismer, chercha à maintenir le chapitre d'Utrecht, qui dépérissait de jour en jour, en formant du moins une collégiale, au moyen d'un certain nombre de curés dispersés qu'il y réunit. Utrecht devint alors le refuge des Jansénistes, surtout quand ils virent le vicaire apostolique, Pierre Kodde, archevêque de Sébaste [dep. 1684], se déclarer ouvertement pour eux. Clément XI fut contraint de
(1) Hoynk van Papendrecht, Hist. de rebus ecclesiast. Ultraj. Col., 1725. Groote, Liste chronol. des évoques d'Utrecht. Augsb. 17<>2. Mozzi, Storia délie revoluzione délia chiesa d'Utrecht. Veu., 17ö7, 3 vol.
(2) Voyez § 333.