QUIÉTISME
lui reprocha de vouloir amener l'homme à un tel état d'indifférence surnaturelle, qu'il ne s'inquiète plus ni du ciel, ni de l'enfer, ni d'aucun dogme, et de prétendre que, loin de pratiquer des œuvres de charité, l'âme arrivée à ce haut degré d'union avec Dieu n'appartient plus à la vie sensible. A la même époque, on crut remarquer des tendances analogues et les mêmes erreurs, en France, dans les ouvrages de François Malavale de Marseille, de l'abbé d'Estival, du Barnabite Lacombe [Analysis orationis), et surtout dans ceux de Jeanne de la Motte Guyon, femme distinguée par son esprit, sa piété, et la pureté de ses mœurs, à laquelle la plus jalouse malignité ne put jamais porter la moindre atteinte (1).
Née en 1643 d'une ancienne famille de France, élevée dans différents couvents, elle eut dès son enfance le goût de la vie contemplative. La lecture des ouvrages de saint François de Sales la rendit assidue à l'oraison. Mariée dès l'âge de seize ans, les chagrins de son intérieur, le désir des consolations et du repos de l'âme, la conduisirent à un commerce plus fréquent et plus intime avec Dieu. Dirigée par le barnabite Lacombe et devenue libre par la mort de son mari, elle avança de plus en plus dans la voie spirituelle, passa par tous les degrés marqués par les mystiques : l'indifférence absolue, la mort spirituelle, la régénération intérieure. Résolue de se vouer sans réserve au service de Dieu, elle se rendit à Genève [1681], y fut persécutée par l'évêque, et entra dans un couvent d'Ursulines à Thonon. Là , eile se sentit l'irrésistible besoin d'écrire et composa divers traités : Moyen court et très- facile pour l'oraison ; les Torrents spirituels ; Opuscules mystiques ; Commentaires sur Y Écriture sainte, etc. Les principes dangereux qu'on avait remarqués dans ses ouvrages [29 janvier 1688], la firent retenir dans un couvent. On lui reprochait surtout cette opinion, qui était comme la base de son système : Il y a un état de pur amour de Dieu, sans retour sur soi, abstraction faite de tout espoir de récompense, de toute crainte dechâ-
(1) La Vie de Mme de la Motte-Guyon, écrite par elle-même. Col., 1720, 3 vol. in-12, et Berlin, 1826, La Bible de Mme Guyon. Col. (Amst.), 1715 et suiv., 20 vol. Conf. Engelhardt, Histoire ecclésiastique, t. III, p. E22 et suiv.
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timent, dans lequel l'homme est indifférent même à son salut, et aime Dieu uniquement parce qu'il est l'être le plus digne d'amour : on est heureux par l'amour de Dieu seul, si bien que l'âme consent à sa damnation éternell«., si Dieu l'y destine, etc. Les écrits de Mme Guyon furent condamnés par l'archevêque de Paris etl'évêque de Chartres [1 694], Le roi avait chargé une commission, qui se réunissait à Issy sous la direction de Bossuet, d'examiner les ouvrages incriminés [1694-95] ; cette commission publia, comme résultat de cet examen, trente-quatre articles, caractérisant parfaitement la vraie et la fausse mystique. Mme Guyon souscrivit humblement ces articles, et déclara solennellement qu'elle n'avait jamais voulu rien écrire de contraire à la doctrine catholique. On lui permit de se retirer à Saint- Cyr, où elle termina sa carrière dans la piété la plus édifiante [1717]. Sa vie n'eût certainement pas fait tant de bruit, sans ses rapports avec le pieux Féneîon, qui, convaincu de la vertu de Mme Guyon, et surtout de la pureté de son amour pour Dieu, par la charité qui l'animait luimême , se déclara ouvertement son ami. Bossuet opposa aux principes de Mme Guyon un traité qu'il composa sur les états d'oraison, auquel il pria l'archevêque de Cambrai de donner son approbation. Fénelon refusa, parce que le livre de Bossuet renfermait un jugement fort sévère contre Mme Guyon. Dès lors une vive et pénible controverse s'éleva entre ces deux grands hommes, dans laquelle la grandeur de Fénelon se révéla par l'humilité même dont il fit preuve. Il voulut à son tour exposer les principes de la véritable mystique, sans faire paraître les opinions de Mme Guyon sous un jour aussi défavorable que Bossuet, et il composa son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure [1697], dans laquelle il exposa la doctrine de l'amour pur et désintéressé d'une manière plus séduisante que sûre (1). Bossuet craignit que les conséquences de cet ouvrage ne
(1) Explication des maximes des saints sur la vie intérieure. Paris, 1697, in-12. Fénelon, Lettre à M. de Meaux en réponse aux divers écrits ou mémoires sur le livre des Maximes, etc. — Sur le Quiétisme (Œuvres; nouv. édit. Paris, 1838, chez Lefèvre, t. II, p. 481-826). Conf. Bossuet, Lettres sur l'affaire du Quiétisme (Œuvres ; nouv. édit. Paris, 1836, in-4, t. XII, p. 1-514J.