ABANDON DU DOGME
quelle les idées bibliques et les prophéties divines sont conçues d'une manière tout à fait superficielle. Aussi cette traduction fut-elle prohibée dans l'Empire par un décret impérial [1737]; cinquante ans plus tard elle eût été reçue avec les plus grands applaudissements.
Bientôt le naturalisme des libres penseurs d'Angleterre, né du principe fondamental du protestantisme, se répandit en Allemagne et y fut propagé avec une résolution toute satanique. Il se forma une communauté des partisans de la conscience (Consaenciaires), dont Math. Kuntzen répandit les principes dans de petits traités à l'usage du peuple. Edelmann (i), de son côté, composa divers ouvrages contre le Christianisme [depuis 1735], dans lesquels il proclame, avec une imperturbable assurance et d'un ton populaire : « qu'il faut rejeter le Coran chrétien, non » moins contradictoire et aussi peu authentique que celui » des Turcs, pour s'en tenir, comme Hénoch et Noé, à la » raison seule, à la conscience, que la nature donne ma- » ternellement à tous les hommes, et qui leur enseigne à » vivre honnêtement, à ne nuire à personne, à rendre à » chacun ce qui lui appartient. C'est là la vraie Bible ; la m mépriser, c'est se mépriser soi-même. La conscience, » c'est le Ciel et l'enfer ; il n'y a ni Dieu ni diable ; la Bible » ne fait pas de différence entre le mariage et la fornica- )> tion ; il faut purger la terre des prêtres, des rois et de » toutes les puissances établies. »
Nul n'avait plus favorisé en Allemagne la propagation de ces maximes que Frédéric II, roi de Prusse, protecteur zélé et correspondant actif des philosophes français, qu'il accueillit à sa cour, et qui importèrent dans ses États, et surtout dans les hauts rangs de la société, les ouvrages impies de leur patrie.
La revue littéraire fondée par Nicolai (Bibliothèque allemande de Nicolai) [1764-1806], qui recommandait tous les ouvrages contraires, non-seulement à la foi, mais à tout
(l) Ses écrits les plus connus sont : les Vérités innocentes; Moïse sans voile ; le Christ et Bélial ; la Divinité de la raison. Cf. Acta bist, eccles., t. IV, p. 436 ; t. VI, p. 292; t. XII, p. 119; t. XVIII, p. 957 et suiv. Voyez aussi Elster, Souvenir de Jean-Chr. Edelmann, à propos du docteur Strauss. Clausth., 1839.
SUITE DE L'INFLUENCE DB Ht PHILOSOPHIE MODERNE. 371
sentiment élevé, à toute tendance spirituelle, vint encore puissamment en aide à l'esprit irréligieux qui envahissait le monde, ainsi que les] Fragments de Wolfenbüttel ( Volfenbüttelschen Fragmenté), rédigés par Reimarus [f 1768], publiés par Lessing, et qui, par leur caractère sérieux et grave (1) portèrent le plus grand trouble dans les intelligences ébranlées. L'œuvre du Christ y est décrite comme une révolution avortée, le fait de la résurrection positivement nié, la révélation déclarée impossible.
Ce que Nicolai et Lessing avaient fait dans les hauts rangs de la société fut entrepris pour les basses classes par Bahrdt (2), qui, successivement professeur de théologie à Leipzig, Halle et Giessen, et directeur d'une société philanthropique, acheva sa carrière errante en qualité d'aubergiste, en 1792. 11 est rare de trouver un auteur d'une légèreté plus criminelle que Bahrdt, qui cherche à détruire le contexte des Écritures par les hypothèses les plus absurdes, et s'efforce d'étouffer dans le peuple toute foi à l'Église et à ses enseignements. Il avoue cependant que, si les orthodoxes (protestants) l'avaient payé, il aurait écrit en faveur de leur système, mais que, faute d'argent, il écrit pour leurs ennemis. Tels furent aussi la tendance et les travaux de Wünsch, qui représentait Jésus comme dupe de ses propres illusions; de Venturini, qui fit un fade roman de la vie du Christ, et de Mauvillon (3), qui cependant parla avec plus de savoir et de respect de l'origine divine et de la morale du Christianisme.
(1) 1° Du décri de la raison par les prédicateurs ; 2° de l'impossibilité d'une révélation divine ; 3° de l'invraisemblance du passage des Israélites dans la mer Rouge ; 4° l'Anoien Testament n'est point écrit comme une révélation religieuse ; 5° la Fausseté de la résurrection (Essais d'hist. et de littérat. trouvés dans les trésors de la bibliothèque de Wolfenbüttel; 3e et 4e ess. Wolfenb., 1777; du but de Jésus et de ses disciples. Brunsw., 1778). Fragm. de l'Inconnu de "Wolfenb. (édités par Lessing; 4" édit. Berlin, 1835. Cf. [Acta hist, eccles. nostri temp., t. V, p. 1714 sq.
(2) La petite Bible; Almanach des Églises et des hérésies; Essai de système de dogmatique biblique; Lettres sur la théologie systématique; Lettres sur la Bible de Folkstone; la nouvelle Révélation ; Explication du plan et du but de Jésus et de quelques autres. Cf. Hist. de sa vie par lui-même. Berlin, 1794, 4 vol,
Ca) Le seul vrai système de la religion chrét. Berlin, 1787.
§ 379* — Théologiens bibliques. Littérature classique de r Allemagne.
i.-A.-H. Tittmann, Hist. pragmat. de la religion chétienne et de la théologie dans l'Église protestante; deuxième moitié du XVIII» siècle. Breslau, 1803, t. I, Tholuck, Esquisse historique du bouleversement de la théologie en Allemagne, depuis 1750 (Journal ecclésiast. évang. de 1832, n° 44 et suiv. Extraits de ses mélanges, t. II, p. 1-147). H. John Rose, État de la religion protestante en Allemagne; Discours faits à l'université de Cambridge. Leipzig, 1826. C. v. Langsdorf. Vide de la théologie protestante, par un antisupernaturaliste. Mannheim, 1829. Dissolution intérieure (par le protestant Binder). Schafft)., 1843, 2 vol.
La masse du peuple s'était affranchie de la foi à l'enseignement ecclésiastique. Bientôt les théologiens les plus graves, à l'exemple de Hugo Grotius et de l'Arminien Wetstein [f 1754], auteur d'un parallèle entre les paroles les plus remarquables de l'antiquité classique et les textes bibliques (1), conçurent, à leur tour, et exposèrent le Christianisme d'une manière libre, indépendante, individuelle, conforme à l'esprit nouveau dans lequel on étudiait les saintes Écritures ; car on était loin de la foi vive des premiers réformateurs en l'inspiration des livres sacrés, et l'on n'attribuait plus à la Bible ce caractère si essentiel, et qui la distingue si profondément de la littérature profane. Cette nouvelle méthode d'interprétation eommença avec Jean-David Michaelis (2), professeur à Gœttingue depuis 1745 [f 1791]. Moins instruit que Baumgarten et Ernesti
(1) Wetstein, Prolegomena in Novum Test. (1751); Nov. Test. Amst., 1752. 2 vol. in-fol. Conformément à son plan, il met sur la même ligne le passage de saint Matthieu, où il dit : « Ne vous mettez pas en peine du lendemain, » et le dicton épicurien d'Horace : « Carpe diem, quam minime credulus postero, » ou « Lsetus in praesens animus, quod ultra est, oderit curare. Mais Olearius fait là-dessus l'excellente observation suivante : « Verbis igitur, non sensu plerasque illas sententias cum salutari Salvatoris doctrinaconspirare arbitramur.
(2) Hist. de sa vie. écrite par lui-même, avec des remarques de Hassenkamp. Rinteln, et Leipzig, 1793. Introd. à l'Ancien et au Nouveau Testament ; le Droit mosaïque, etc.