‹ Histoire universelle de l'Église (volume 2)Chapitre 33 sur 332 · DIÈTE · texte numérisé non relu

DIÈTE

Malgré les engagements pris à la diète, les princes luthériens se préparèrent à une guerre offensive, dont Luther et Mélanchthon les détournaient encore, parce que, disaient-ils alors, la parole de Dieu se défend d'elle-même et sans l'aide de l'homme. Mais les princes luthériens furent plus résolus que jamais à prendre les armes, lorsque le rusé chancelier de Saxe, Otto de Pack, communiqua au landgrave de Hesse la copie d'un prétendu document d'après lequel son maître, Ferdinand d'Autriche, et plusieurs évêques allemands s'étaient concertés à Breslau, et s'étaient d'avance partagé les Etats des princes luthériens qu'ils voulaient soumettre. Quoique cette pièce fût forgée à plaisir, il n'y avait que trop de gens malintentionnés pour accréditer des bruits de ce genre, dont Luther surtout sut très-habilement se servir contre son ennemi personnel, le duc George de Saxe (1).

Le landgrave de Hesse, il est vrai, fut obligé plus tard de convenir, par suite d'une correspondance entamée ave son beau-frère, le duc George de Saxe, qu'il avait été trompé ; néanmoins, l'erreur répandue avait augmenté la division entre les deux partis. On en vit la preuve à la diète de Spire [1529], convoquée pour s'entendre sur les affaires religieuses et pour obtenir un secours des Etats contre les Turcs, qui, arrivés jusqu'à Vienne, n'avaient été repoussés que par l'héroïsme de la bourgeoisie et de la garnison (2).

Les princes luthériens amenèrent avec eux à la diète leurs prédicateurs particuliers et célébrèrent chacun pour soi le culte divin. Les princes catholiques firent alors une proposition bien modérée et fort équitable, d'après laquelle « les » États qui, jusqu'à ce moment, avaient gardé l'édit de » Worms le garderaient à l'avenir ; les autres s'en tien- » draient aux doctrines nouvelles, qu'on ne pouvait abroger » sans danger jusqu'au concile général ; cependant on » s'abstiendrait de prêcher publiquement contre le sacre- » ment de l'autel ; on n'abolirait point la messe là où elle » se disait encore, et, dans les localités où elle avait été » publiquement abolie, on n'empêcherait personne de la

(1) Conf. le récit détaillé de Riffel, t. I, p. 371-76, note 1 ; t. II, p.

(2) Les actes sont dans Walch, t. XVI. p. 328-429.

de spire [1526-1529]. 49

» dire ou de l'entendre en son particulier. Les ministres de » l'Église prêcheraient l'Évangile conformément aux in- » terprétations approuvées par l'Église, sans toucher aux » points sur lesquels portaient les controverses, et pour » lesquels on attendrait les décisions du concile. » Les princes luthériens firent [19 avril 1529], contre cette proposition plus que modérée, une protestation formelle qui leur valut dès lors le nom de protestants; et, s'érigeant en membres uniques de la vraie religion et de l'unique Eglise sanctifiante, ils prétendirent qu'on ne pouvait ni ne devait concéder la messe, dont les saintes Écritures avaient fait justice (1). Ils envoyèrent même une députation, avec cette protestation, à l'empereur, à Bologne. Vainqueur de la France et de l'Italie, Charles-Quint avait conclu la paix avec Clément VII à Barcelone, à Cambrai avec François Ier. Il rejeta la protestation et déclara à la députation que les princes catholiques et les États étaient aussi peu disposés à agir contre leur conscience et le salut de leurs âmes que les protestants; que comme ceux-ci, ils demandaient un concile d'où sortiraient la gloire de Dieu, la paix entre les princes chrétiens et toute espèce de bien pour la chrétienté ; que, jusque-là, les États protestants eussent à obéir rigoureusement aux clauses de la diète. Les députés, ayant résisté et protesté de nouveau, furent emprisonnés pendant quelque temps par ordre de l'empereur, qui annonça [21 janvier 1530] qu'une nouvelle diète se réunirait à Augsbourg. Il promit d'y paraître, d'y entendre les deux partis, de travailler à rétablir l'union troublée, espérant d'ailleurs que les États y comparaîtraient, de leur côté, sans aigreur ni rancune.

Cependant la situation des protestants devenait de plus en plus critique, par suite de la vivacité avec laquelle se renouvelait la discussion sur la Cène. Les dix-sept articles, dits de Torgau, marquaient clairement la profonde différence des opinions de Luther et de Zwingle (2) ; et la ren-

(1) Une preuve que ce scrupule de conscience n'était pas trop sérieux, c'est que ces mêmes princes protestèrent contre le recez de la diète de Spire qui défendit, en 1526, d'étendre les opinions des sacramentaires que Luther poursuivait comme le plus grand fléau.

(2) Cf. Riffel, 1. cit., t. II, p. 375 sq.

50 § 312. — diète d'augsbourg [1530], etc.

contre des deux partis [1er octobre 1529] amenée par le landgrave Philippe de Hesse, à Marbourg (1), eut pour résultat, tout à fait inattendu, que Luther déclara ne pas reconnaître Zwingle et ses partisans comme frères de la même Église, et ne leur accorder que la charité chrétienne, qu'on ne refuse à personne. Mélanchthon, à son tour, eut de vifs remords d'avoir protesté, à Spire, contre les articles menaçant les sacramentaires, et d'avoir ainsi contribué à répandre la doctrine impie des Zwingliens.

§ 312. — Diète d'Augsbourg [1530]. Paix religieuse de Nuremberg [1532].

Walch, t. XVI, p. 374 sq. Fœrstemann, Documents pour servir à l'histoire de la diète d'Augsbourg. Halle, 1834 sq. 2 vol. Cœlestini, Hist. comitiorum Aug. célébrât. Francof. ad Viad. [1577] 1597. Pallavicini, Hist. conc. Trid. lib. III, c. 3. Conf. Hase, Libri symbolici Evangel. Lipsiee 1837. Menzel, loco cit., t. I, p. 335 sq. Riffel, p. 378-441, sur la diète d'Augsbourg, et p. 442-519, sur la ligue protestante et la paix de religion de Nuremberg.

L'arrivée de l'empereur à la diète fut retardée jusqu'au 15 juin. C'était la veille de la fête du Saint-Sacrement, ce qui donna lieu aussitôt à des troubles. L'empereur avait demandé que les princes protestants lui remissent un écrit renfermant le symbole de leur croyance et les abus qu'ils prétendaient rejeter. Ils en chargèrent Mélanchthon, qui rédigea, à l'aide des articles de Torgau, l'écrit connu plus tard sous le nom de Confession d'Augsbourg (Confessio Augustana) (2). Luther y adhéra complètement. « Le travail » de Philippe, écrivit-il, me convient assez, et je n y vois

(1) Schmitt, Conférence religieuse de Marbourg, Marb., 1840.

(2) Déjà, pendant la diète, cette confession fut imprimée plusieurs fois et avec plusieurs modifications, à l'insu de Mélanchton, qui en donna une édition latine et allemande en 1530. Il y ajouta une préface où il dit: « Nunc emittimus probe et diligenter descriptam confessionem ex exemplari bonse fidei ; » et en 1531 il y joignit encore une défense. Dans les éditions postérieures, Mélanchton y fit plusieurs changements au gré des réformés; c'est pourquoi les luthT'-iens rigoristes et défiants s'en tinrent à Vinvariata confess. Augsb., les réformés à la varinta. Voyez plus loin, § 315, sub fine. Cf. aussi Hase, Libri symbol. varietas variatae confessionis in prolegom. p. xij-lxj.

§ 312. — diète d'augsbourg [1530] ; 51

» rien à changer ou à améliorer. Gela ne pourrait pas m'al- » 1er d'ailleurs; je ne saurais agir avec tantde calme et de » douceur. » Le travail de Mélanchthon renfermait une préface et deux parties, dont la première, en douze articles, s'appuyait sur les Symboles des Apôtres et de Nicée, et dont la seconde, en sept articles, exposait les abus à détruire. Parmi ces abus, il désignait : la communion sous une espèce, les messes privées, le célibat, les vœux monastiques, la distinction des mets, la confession auriculaire et le gouvernement ecclésiastique.

La première partie présentait d'une manière fort adoucie les principes de Luther (1), de sorte qu'elle s'accordait, dans les points principaux, avec la doctrine catholique. Cependant il fallait y prendre bien garde, car, malgré les adoucissements de Mélanchthon, on y retrouvait la doctrine erronée de Luther :

1° Sur le péché originel, produisant une impuissance absolue pour le bien ; 2° sur la justification par la foi seule; 3° sur le libre arbitre, la foi, les bonnes œuvres; 4° sur le culte et l'invocation des saints ; 5° sur la présence de Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel; car, suivant Luther, il n'y avait point de changement de substance.

Les princes protestants finirent par obtenir la lecture

(1) Dans une lettre que Luther écrivit du château de Wartbourg à Mélanchton, il poussa évidemment jusqu'à la folie sa théorie de la foi: « Esto peccator et pecca fortiter; sed fortius fide et gaude in Christo, qui victor est peccati, mortis et mundi. Peccandum est quamdiu hic sumus... Sufficit quod agnovimus per divitias gloriœ Dei Agnum qui tollit peccata mundi : ab hoc non avellet nos peccatum, etiamsi millies, millies uno die fornicemus aut occidamus. » (Lutheri ep. a Joh. Aurifabro coll. Iense, 1556, in-4, t. I, p. 545.) De son côté, la Coi;fess. August, art. IV, De justificatione, dit: « Item docent, quod homines non possint justificari coram Deo propriis viribus, meritis aut operibus, sed gratis justificentur propter Christum per fidem quum credunt se in gratiam recipi et peccata remitti propter Christum, qui sua morte pro nostris peccatis satisfecit.» (Hase, 1. cit., p. 10. D'après ce passage, la foi paraît êtvele fastigium, tandis que, selon l'idée catholique, elle est l'initium, radix, fundameutum ûmnis justiücationis. La justification, suivant la doctrine luthérienne, couvre le péché; c'est Dieu proclamant notre justification; dans la doctrine catnolique, la justification se fait, parce qu'elle repose sur l'abolitio peccati, et renovatio seu sanctilicatio interioris hominis.

52 § 312. — DIÈTE d'augsbourg [1530];

publique de cet écrit [25 juin]. L'empereur le fit remettre ensuite, aux théologiens catholiques présents à la diète : Eck, Conrad Wimpina, Cochlœus, Faber et d'autres. Nonseulement ils en relevèrent les erreurs, mais ils démontrèrent encore, d'après les écrits de Luther, qu'il avait enseigné toute autre chose. Malheureusement leur travail était rédigé avec une ironie si sanglante et tant de violence, que l'empereur et les princes catholiques en furent scandalisés et exigèrent une rédaction plus modérée. Les théologiens obéirent, discutèrent la confession article par article, montrèrent ce qui s'accordait avec la foi catholique, ce qui s'en écartait, et cette réfutation (confutatio confessionis Augustanœ) fut également lue en séance publique [3 août]. Alors l'empereur manifesta le désir de voir les princes protestants renoncer à toute division, rentrer dans l'Église catholique, «sinon, disait-il, il serait obligé d'agir en conscience, » comme protecteur de l'Église (1). » Cette déclaration excita un grand mécontentement parmi les princes protestants : Philippe de Hesse, à la consternation générale, rompant brusquement les pourparlers ouverts entre les princes et les évêques, quitta en secret Augsbourg. L'empereur n'en persista pas moins à établir une conférence entre trois théologiens des deux partis : c'étaient, du côté des protestants, Mélanchthon, Brenz, prédicateur de Hall en Souabe, et Schneps, prédicateur du Landgrave de Hesse. On s'entendit jusqu'au moment où l'on arriva aux questions du péché originel, de la justification, de la pénitence, de la Cène et du culte des saints. La conférence fut restreinte alors entre Eck et Mélanchthon et deux juristes de chaque parti. Les catholiques accordèrent, comme jadis aux Hussites, la distribution de l'Eucharistie sous les deux espèces ; mais on ne put s'entendre sur la messe et le célibat. II y avait bien encore d'autres différences, et l'accord, s'il avait eu lieu, n'eût été que superficiel et momentané. Si l'union n'était chose si désirable, on pourrait s'étonner que les

(1) Ces deux écrits en latin et en allemand ont été publiés et discutés dans le Catholique, 1824, t. XXV11 et XXVIII; 1829, t. XXI, p. 156-71 et 284-303; Binterim, la Diète d'Augsb. de 1530, et les déclarations du duc Guill. de Bavière et de Stadion, év. d'Augsb., sur la conf. luth. Dusseld., 1844.

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