EN IRLANDE
effet échouèrent. Plunkett seul, primat catholique d'Irlande, en devint la victime, et fut exécuté à Tyburn, sur la déposition de faux témoins. L'inhabile Jacques II régna trop peu de temps pour que son bon vouloir parvînt à adoucir le sort des Irlandais, qui restèrent, dans leur propre pays, comme des ilotes, sans droits et sans patrie. En 1688, lorsque Guillaume d'Orange détrôna son beau-père, les Irlandais furent encore les plus fidèles défenseurs de la légitimité. Mais ils perdirent la bataille décisive de la Boyne. La capitulation de Limerick [1691] leur assura la liberté de conscience et le maintien de leurs propriétés. Cependant, peut-être contre la volonté de Guillaume, la capitulation ne fut point observée, et un million soixante mille sept cent quatre-vingt-douze acres de terre s'ajoutèrent aux dix millions six cent trente-six mille huit cent trente-sept déjà saisis et passèrent en partie entre les mains des colons hollandais. L'Irlandais seul ne possédait plus rien en Irlande.
Comme nous l'avons dit plus haut, d'après les aveux de Hume, l'intérêt anglais et protestant peut seul expliquer un traitement aussi inique, infligé, par un peuple civilisé, à une nation qui parle la même langue, a les mêmes mœurs, habite la même latitude. Ce système d'oppression alla toujours croissant. Les actes authentiques du dernier siècle prouvent que toute plainte juridique, toute dénonciation contre un catholique, était considérée comme un service honorable rendu au gouvernement (1). Au milieu du XVIIIe siècle un tribunal déclara « que les lois ne re- » connaissaient point de catholiques dans le royaume, et » que leur existence n'y était possible qu'autant que l'État » voulait bien fermer les yeux (2). » Ce n'était certes pas la faute du gouvernement s'il subsistait encore des millions de catholiques irlandais ; mais il pouvait, à juste titre, s'attribuer leur misérable situation. Swift , un de leurs compatriotes, nous donne une idée de cette misère, par le mépris avec lequel il parle de ce peuple de bûcherons et de porteurs d'eau, sans possessions, sans organisation. Il n'y
(1) Moore, 1. cit., liv. II, ch. 1, p. 126. (2} Ibid.,ch. 5, p. 185 sq.
avait de lois, en Irlande, que contre les Irlandais, pour y exciter, mais non pour y apaiser la sédition (1). Les écoles fournissaient des moyens légaux d'exercer le prosélytisme protestant (2). Les catholiques, comme tels, étaient incapables d'acquérir des terres, de les prendre en fermage pour plus de trente ans. Nous avons déjà dit que le fils, pour hériterer, à l'exclusion de ses frères et de ses sœurs, des biens de ses parents, de leur vivant même, n'avait qu'à embrasser le protestantisme. La femme qui se déclarait protestante se rendait par là même indépendante de son mari et pouvait l'abandonner. Les mariages mixtes étaient invalides; le prêtre catholique qui les avait bénis était condamné à mort. Appauvris, dépouillés, exténués, les catholiques devaient néanmoins entretenir à leurs frais des pasteurs protestants, richement dotés, la plupart du temps sans troupeau, et subvenir en même temps à l'entretien de leurs propres prêtres. Le clergé anglican posssédait deux millions d'acres de terre, percevait la dîme de tontes les autres propriétés territoriales. Cette dîme et l'armée de péagers, d'inspecteurs, de percepteurs qu'elle entraînait, étaient une intolérable charge, une plaie toujours saignante, une source toujours nouvelle de larmes et de calamités pour le pays.
Pendant la guerre de l'indépendance de l'Amérique et durant la révolution française, la crainte arracha au gouvernement anglais quelques adoucissements dans la législation, trop souvent illusoires dans la pratique. Depuis 4772, les catholiques avaient pu prendre en fermage « des marais inutiles, » prêter le serment d'allégeance. Le système de conversion des enfants catholiques, fondé sur une barbare immoralité, fut aboli. En 1793, on leur accorda, non l'éligibilité, mais quelques votes pour le Parlement. Néanmoins ils restèrent toujours exclus des fonctions municipales et judiciaires (du moins les schériffs étaient constamment protestants). Ils ne pouvaient ériger ni écoles ni collèges. II était toujours vrai de dire : « En Irlande, il n'y
(1) Arthur Young, apud Moore, dans l'appendice, note 68, Conf. liv. I, ch. 10.
(2) Voyez Moore, liv. II, ch. 2, p. 137 sq.
» point de lois pour les « catholiques (1). » Il était toujours constant que les honimes du pouvoir se souciaient peu de rendre justice à l'Irlande et d'y maintenir la paix. Les iniquités qui précédèrent, ou plutôt créèrent l'insurrection de 1798, le prouvent; et elles furent telles qu'un ministre d'Angleterre ne pouvant y croire disait officiellement : « Le peuple s'y opposerait et s'en vengerait (2). » Elles n'étaient que trop réelles, elles pesaient même sur les Irlandais protestants, qui prirent, comme les catholiques, part à l'insurrection, née à la fois du désespoir du peuple et de la contagion de la révolution française. L'union de l'Irlande et de l'Angleterre [1801] fut le triste résultat de cette levée de boucliers, qui, comme toutes les précédentes, devait être expiée par des saisies. Cette fois ce fut la nationalité irlandaise qui fut confisquée tout entière au profit des vainqueurs.
La conservation du catholicisme en Irlande est un miracle, même au point de vue humain, et une réalisation merveilleuse de la parole du Sauveur : « Les portes de » l'enfer ne prévaudront point contre mon Église. »
§ 332. — Le protestantisme en France.
Histoire ecclésiastique des Eglises réformées au royaume de France, par Th. de Bèze. Anvers, 1580, 3 vol. (jusqu'en 1563). Maimbotirg, Hist. du Calvinisme, etc. Serrani (prédicat, réformé à Genève, -f- 1598) Commentar. de statu relig. et reipubl. in regno Galliae. Gen., 1572 sq. 5 vol. Thuanus, Hist. sui temporis. Berthier, Hist. de l'Eglise gall. Paris, 1749, in-4. Peignot, livre des singularités. Dijon, 1841. La France et les réformateurs (le Catholique, 1842, livr. d'avril, mai, juin). Weber, le Calvinisme dans ses rapports avec l'Etat, à Genève et en France. Heidelb., 1836. Ranke, Hist. de France, aux XVI« et XVII0 siècles. Stultg., 1852, t. I.
Les sectes du siècle précédent, la Pragmatique-Sanction, la conduite arbitraire de François Ier dans les affaires religieuses, aussi bien que dans les affaires politiques, le choix des évêques plus soumis aux volontés du roi qu'à
(1) Moore, liv. II, ch. 11, p. 277.
(2) Ibid., ch. 12, notes 90-91.
celles du pape, avaient depuis longtemps préparé les voies au protestantisme en France. Déjà Zwingle, et après lui Calvin, avaient dédié leur principal ouvrage à François Ier. Aussi Luther et Mélanchthon trouvèrent-ils en France des lecteurs avides, parmi lesquels il faut compter surtout le fameux philologue Lefèvre d'Étaples. Ce fut à Meaux que Guillaume Farel et le cardeur de laine Jean Leclerc rassemblèrent séditieusement la première communauté protestante. La Sorbonne , malgré l'indépendance connue de ses opinions, avait condamné au feu les livres de Luther. Ils n'en furent pas moins répandus et lus avec avidité. Les novateurs étaient protégés par le conseiller d'État Berquin, par la duchesse d'Étampes, maîtresse du roi, et par Marguerite de Valois, sœur de François Ier. Marguerite, mariée à Henri d'Albret, roi de Navarre, attirait à sa cour tous ceux qui étaient persécutés pour cause de protestantisme. Par contre, les intérêts du catholicisme étaient chaudement défendus par le cardinal Duprat, chancelier de François Ier, par le cardinal de Tournon et la reine-mère, Louise de Savoie. Les protestants s'étant permis de détruire des statues du Sauveur et de la sainte Vierge, ayant même osé afficher à la porte du roi un libelle perfide contre la transsubstantiation (1), François Ier, effrayé des malheurs qui avaient éclaté en Allemagne, prit des mesures sérieuses pour arrêter la propagation du protestantisme en France. Les protestants furent poursuivis, obligés de fuir, quelques-uns mis à mort. Parmi les fugitifs se trouvait Calvin qui s'établit à Genève, et, de là, répandit ses doctrines en France. Mais en même temps, François Ier protégeait en Allemagne les protestants qu'il persécutait dans son royaume, Henri II suivit cette politique perfide et gagna de François Ier les territoires de Metz, Toul et Verdun.
La faiblesse des successeurs fut favorable à la propagande protestante [f 1547]. Henri II [1547-59] publia bien, il est vrai, de sévères ordonnances contre les calvinistes, et spécialement l'édit de Chateaubriand [1551], remettant à la justice séculière la recherche des hérétiques, autrefois attribuée aux tribunaux ecclésiastiques, qui ne
(1) Gerdesius, Historia Evangelii renovati, t. VI, p. 50.
pouvaient condamner à mort. Malgré cela, il se forma des communautés protestantes à Paris, Orléans, Rouen, Lyon, Angers; elles se réunirent toutes dans un synode général tenu à Paris [1559], adoptèrent un symbole calviniste, une organisation presbytérienne, les lois disciplinaires les plus austères de Calvin, et firent même une loi qui condamnait les hérétiques à mort, comme si elles avaient voulu d'avance prescrire la conduite qu'ont tint bientôt à leur égard.
Les huguenots (1) devinrent plus puissants encore durant la minorité de François II [1559-60] et de Charles IX [1560-74], sous la régence de la reine -mère Catherine de Médicis, et pendant que les factions des ducs de Guise et des princes de Bourbon se disputaient le pouvoir. Catherine, sans piété véritable, superstitieuse et intrigante, ne se fit pas scrupule de sacrifier l'intérêt de ses enfants à sa perfide politique. Favorisant tantôt le parti catholique, tantôt le parti protestant, suivant les circonstances et le besoin, elle se ligua d'abord avec les Guise, ennemis jurés | des huguenots, et fortifia le parti contraire aux Bourbons par le mariage de François II avec Marie Stuart. Les protestants, encouragés par une consultation favorable de leurs théologiens, de Bèze entre autres, tramèrent, contre François II et les Guise, la conjuration d'Amboise [1560], qui fut découverte avant l'exécution, et dont les auteurs furent mis à mort. L'édit de Romorantin [1560] empêcha l'établissement de l'inquisition en France, malgré [l'inquiétude que donnaient les protestants, et, sur la de- |mande de l'amiral de Coligny, le roi décréta, à l'assemblée de Fontainebleau [1560], la suspension de toute poursuite 'juridique contre les huguenots pour affaire religieuse, et (promit la convocation d'un concile national pour l'abolition Ides abus eccésiastiques. Le résultat de cette condescendance fut une nouvelle conjuration du prince de Condé.
Catherine de Médicis pardonna au prince, et décida, en vue surtout de l'amiral de Coligny, le colloque de Poissy
(1) C'était d'abord un sobriquet injurieux donné aux protestants 2t qui signifiait revenants, fantômes de nuit. Voir les div. éclaire, dans Daniel, Hist. de France, ed. Griffet, 10, 54
[1561] entre le cardinal de Lorraine, le théologien Claude d'Espence, le Jésuite Lainez, d'un côté, et Bèze, Pierre- Martyr Vermili de l'autre. La discussion fut chaude, sur l'Eucharistie surtout, mais stérile, comme toujours (1). Les Guise s'étant unis au roi Antoine de Navarre et au connétable de Montmorency , l'artificieuse régente crut convenable de s'allier au prince de Condé; cette alliance valut aux huguenots un édit qui leur accordait le libre exercice de leur religion, et l'autorisation de tenir des assemblées hors des villes [1562], en tant qu'ils s'abstiendraient de toute violence à l'égard des catholiques. Mais comme, sans égard à cette condition, les huguenots, de jour en jour plus audacieux par la tolérance même exercée envers eux, tuaient les prêtres et les moines, introduisaient de force dans leur prêche, en vertu d'un décret du consistoire de Castres, ceux qui passaient sur la route, et, conformément aux résolutions d'un autre synode convoqué parViret,à Nîmes [février 1562], composé de soixantedix prédicateurs, abattaient les églises du diocèse, chassaient ou troublaient les catholiques dans leurs pratiques religieuses, ceux-ci blessés dans leurs convictions, conçurent une indignation profonde, et l'ardente haine des deux partis éclata enfin, avec toutes les fureurs d'une guerre de religion (2). Une dispute, survenue entre les gens de la suite du duc de Guise et des huguenots réunis dans une grange, à Vassy, en Champagne, donna le signal de la lutte. Le duc, accouru pour rétablir l'ordre, fut blessé d'un coup de pierre; ses gens, irrités, massacrèrent soixante huguenots. Les calvinistes se plaignirent hautement de cette violation de l'édit de 1562, et, sous la conduite du prince de Condé, excité lui-même par l'Anglais Throckmorton, commencèrent la guerre. Plusieurs de leurs chefs furent pris à la bataille indécise de Dreux [décembre 1562]; le duc de Guise fut lâchement assassiné au siège d'Orléans [1563] par un gentilhomme nommé Poltrot; le roi de Na-
vl) Voyez la Confessio Gallicana, dans Augusti Corpus librorum symbolicor., p. 110-125, qui fut présentée à Charles IX en 1561.
(2) Lacretelle, Hist. de France pendant les guerres de religion. Paris, 1815 et suiv., 4 vol. Herrmann, Guerres religieuses et civiles de la France pendant le XVIe siècle. Leipzig, 1828.
varre mourut, d'une blessure. Ces vicissitudes amenèrent l'ordonnance d'Amboise [mars 1563], qui assurait aux huguenots la liberté du culte dans les villes. La réconciliation ne fut qu'apparente et momentanée. La tentative de s'emparer du roi, dans le château de Monceau, fit éclater une seconde guerre civile [1567], et produisit des scènes sanglantes, des crimes horribles commis par les huguenots à Nîmes. Ils obtinrent encore une fois, à l'aide de l'électeur palatin, la paix de Longjumeau [1568], qui remettait en vigueur l'édit de 1562, sans les clauses qu'on y avait postérieurement ajoutées. Cette paix ne fut, pour les huguenots, qu'un moyen de se fortifier. Ayant, en effet, obtenu des secours d'Elisabeth et des Pays-Bas, ils recommencèrent [1568] la troisième guerre civile, qui dépassa de beaucoup les deux autres en fureur et en cruautés réciproques. Briquemaut, le principal chef des huguenots, portait un collier d'oreilles de prêtres assassinés. Gaspard de Coligny se mit à la tête du parti réformé, lorsque le prince de Condé eut succombé à la journée de Jarnac [1569], et arracha à la cour affaiblie la paix de Saint-Germain [1570]. Elle accordait aux huguenots la liberté de conscience, plusieurs villes pour l'exercice public de leur culte, leur concédait le di'oit de remplir des charges dans l'État, et leur donnait, pour garantie, les villes fortes de La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité.
Cependant, le souvenir des atrocités commises par les huguenots entretenait une sourde fermentation parmi les catholiques. Charles IX, dans l'espoir de maintenir la paix, chercha à gagner Coligny et l'attira à sa cour. L'amiral, profitant de la position, excita Charles contre sa mère, et fomenta la guerre de la France contre l'Espagne, en obtenant du roi qu'il soutînt les Pays-Bas révoltés. Enfin, la haine longtemps contenue fit une explosion terrible, au moment où le mariage de Henri de Navarre (Henri IV) avec Marguerite, sœur du roi, avait attiré un grand nombre de gentilshommes calvinistes à Paris, et les torches de la guerre civile éclairèrent la terrible nuit de la Saint-Barthélémy [24 août 1572]. Cet horrible massacre fut, non pas le résultat d'un projet longuement médité, mais l'effet d'une résolution subite prise contre Coligny, et pour pré-
venir les suites que faisait craindre l'assassinat manqué de l'amiral qu'avait ordonné la reine mère [22 août]. Catherine de Médicis, son plus jeune fils, le duc d'Anjou, et leurs affîdés, décidèrent le roi à consentir à l'assassinat de l'amiral de Coligny, qu'ils accusaient de vouloir exciter une nouvelle guerre civile et de mettre la vie du roi lui-même en danger. Charles, longtemps agité, indécis, finit par se rendre. Le duc de Guise, avide de venger son père, se précipita le premier dans l'hôtel de l'amiral et le tua. La cloche des Tuileries donna le signal du massacre aux Parisiens, tenus en éveil par les bruits qu'on avait répandus d'avance d'une conjuration calviniste. Quatre mille hommes, à peu près, parmi lesquels beaucoup de catholiques, furent, tant à Paris que dans les provinces, les victimes de cet odieux attentat. Rome apprit vaguement, d'après les ordres équivoques envoyés de la cour de France aux gouverneurs des provinces, qu'un soulèvement avait été excité par les Guise, et que la découverte d'une conjuration contre la vie du roi avait donné lieu au massacre des huguenots. Si donc Grégoire XIII, mal informé, fit chanter un Te deum à cette occasion, et si Muret tint le discours qu'on lui a si souvent reproché et qui a été si mal interprété, parce qu'on l'a peu lu (1), cela n'est pas plus éton-
(l) Le passage en question du discours de Muret est ainsi conçu : « Veriti non sunt adversus illius régis caput ac salutem conjurare, a quo post tot atrocia facinora non modo veoiam consecuti erant, sed etiam benigne et amanter excepti. Qua conjuratione, sub id ipsum tempus quod patrando sceleri dicatum ac constitutum est in illorum scele ratorum ac fœdifragorum capita, id quod ipsi in regem et in totam prope domum ac stirpem regiam machinabantur. 0 noctem illam memorabilem, quse paucorum seditiosorum interitu regem a praesenti caedis periculo, regnum a perpétua civilium bellorum formidine liberavit! » Mureti oratio XXII, p. 177 Opp. éd. Ruhnkenii. Quant au nombre des morts que l'on a tant exagéré (on varie de dix à cent mille), il faut observer que la Popelinière, écrivain assurément peu suspect, ne parle que de mille tués, et dans les autres villes le nombre des morts fut très-petit. Dans le désir de jeter sur ses adversaires l'infamie d'un fait fort condamnable en lui-même, on oublie qu'auparavant les protestants eux-mêmes avaient égorgé un bien plus grand nombre de catholiques. Ainsi \» maréchal de Montgommery avait fait massacrer à Orthez trois mille catholiques; on sait aussi que deux à trois cents moines avaient été tués ou précipités dans un puits, d'autres enterrés tout vivants, en-
nant que les félicitations envoyées naguère par les souverains de l'Europe au roi des Français, Louis-Philippe, sur la conservation de ses jours. Le noble évêque de Lisieux, Jean Hennuyer, prit, malgré les ordres du roi, les huguenots de son diocèse sous sa protection, et il recueillit de son humanité toute chrétienne la joie de les voir presque tous rentrer dans le sein de l'Église catholique. Quant à la perfide espérance conçue par la cour, d'affaiblir le parti des huguenots par la mort de leur chef, elle fut pleinement déçue. Les sectaires se disposèrent avec une fureur toute nouvelle à une quatrième guerre de religion [1573], et Charles, n'ayant point d'armée prête à entrer en campagne, fut obligé d'accorder un nouvel édit de pacification aux huguenots, fortifiés d'ailleurs par leur alliance avec le parti des politiques. Charles IX, mort le 30 mai 1574, laissa un royaume divisé, un sceptre affaibli à son frère, qui abandonna le trône de Pologne pour monter sur celui de France. Henri III n'eut, dans les circontances où il se trouvait, ni l'énergie ni la décision nécessaires. Il fut obligé de concéder aux huguenots victorieux une paix incomparablement plus favorable que les précédentes [1 576J , qui leur assura le libre exercice de leur culte partout, excepté à Paris, une complète égalité de droits politiques et civils, un nombre égal de membres calvinistes et catholiques au Parlement.
Ces conditions, si avantageuses, excitèrent le mécontentement des catholiques; ils formèrent à Péronne une Ligue contre les calvinistes, à la tête de laquelle le roi crut prudent de se mettre, aux États de Blois [1577]. De nouvelles violations du dernier édit de pacification par les Huguenots donnèrent lieu à une nouvelle guerre et à un second édit de Poitiers (de la même année), qui restreignit beaucoup les derniers avantages accordés. Henri III n'ayant pas d'enfants, son frère, le duc d'Alençon, étant mort, le roi de Navarre et le jeune prince de Condé, chefs des calvinistes, semblaient pouvoir aspirer à la couronne. Les catholiques, dans la crainte d'un roi calviniste, vou-
fin que beaucoup de cathédrales avaient été détruites. Cf. Dœllinger, p. 513-45. Hœninghaus, Revue cathol., 1841, n° 28.
lurent élever au trône le pins proche parent catholique du roi, le cardinal de Bourbon, oncle de Henri de Navarre. Le cardinal publia dans ce but le manifeste de Péronne, de 1585. On parvint, par des voies artificieuses, à gagner le consentement du pape Grégoire XIII. Mais il revint sur l'approbation qu'il avait donnée au plan des ligueurs, dès qu'il en eut une connaissance plus exacte. Son successeur, Sixte V, rejeta de même la Ligue comme une conjuration dangereuse ; mais il déelara en même temps le roi de Navarre et le prince de Gondé incapables de régner en France, en vertu des lois fondamentales du royaume. Henri en appela au Parlement, qui déjà avait refusé de promulguer la bulle du pape. Une nouvelle guerre s'engagea. Henri de Navarre en sortit victorieux à Coutras [1587]. La ligue releva la tête lorsque Henri III eut fait assassiner le duc de Guise et son frère le cardinal. La Sorbonne de Paris se déchaîna si fortement contre le roi, qu'il dut s'allier à Henri de Navarre. Il mourut bientôt après de la main de l'assassin Jacques Clément, Dominicain [2 août 1589]. Malgré la bulle d'excommunication du pape, Henri IV succéda à Henri III. Il fut généralement reconnu roi de France, sous la condition qu'il embrasserait la religion catholique, ce qu'il fit en effet, convaincu qu'un catholique seul pouvait régner en France, et cédant à la fois à son intérêt et aux sages conseils de son ministre et de son ami Sully [25 juillet 4593] (1). Deux ans après, le pape releva Henri de la sentence d'excommunication, souslacondition qu'ilsoutiendrait l'Église catholique et ferait publier, sauf quelques exceptions, les décrets'du concile de Trente. Cette adhésion du souverain pontife fit tomber la Ligue. Mais les calvinistes persévérèrent dans leur esprit d'indépendance et de sédition, et surent obtenir de Henri TV, l'édit de Nantes [1598], qui leur concédait en tous lieux le libre exercice de leur religion, l'admission au Parlement de Paris, la formation
(1) Dans les archives du prince Doria, il existe une correspondance inédite et autographe entre Henri IV et Clément VIII, qui doit être de la plus haute importance pour la connaissance intime des relations religieuses de l'Europe immédiatement après le retour du roi da France à l'Eglise catholique. Cf. aussi Bretschneider, Hist. ecclésiast., 1841, n° 128.
de chambres spéciales dans le Parlement de Grenoble et de Bordeaux, l'autorisation de réunir des synodes, la création des universités de Saumur, Montauban, Montpellier et Sedan. Il fallut une grande sévérité pour faire enregistrer un édit si nouveau, et le ressentiment des catholiques fut entretenu par la persévérante intolérance des calvinistes qui, dans le trente et unième article de la foi du synode de Gap [1603], déclarent encore: « Nous croyons que le pape » est vraiment l'Antéchrist et le fils de la perdition an- » nonce par la parole de Dieu sous l'image de la prostituée » vêtue d'écarlate. » L'assassinat de Henri IV, par Ravaillac le 14 mai 1610, se rattache à ces sourdes et implacables haines. Les huguenots furent épargnés sous la régence de Marie de Médicis, durant la minorité de Louis XIII [1610-43], Mais le vigoureux cardinal de Richelieu [1624-42] changea complètement de système à leur égard, lorsqu'il vit qu'il n'y avait pas de paix durable à attendre des calvinistes, toujours mécontents, toujours menaçants, plus que jamais irrités de ce que le roi épousait une infante d'Espagne et restituait aux catholiques du Béarn, les églises qu'on leur avait enlevées. La prise de la Rochelle, dernier rempart des calvinistes, abattit entièrement le parti sous le rapport politique ,[1628) et termina enfin cette longue et sanglante luttede soixante-dix ans(l). Aussi les calvinistes se tinrent-ils tranquilles, même durant la minorité de Louis XIV, et la tentative qu'ils firent de s'allier avec l'Angleterre [1659], sous l'inspiration du synode de Montpellier, fnt sévèrement réprimée.
Peu à peu un grand nombre de calvinistes fut ramené à l'Eglise par les efforts d'un épiscopat remarquable, et le zèle d'une milice cléricale pure et fervente, sortie de l'école de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul (2). La liberté de ceux qui persévérèrent dans l'hérésie, fut de plus en plus restreinte, jusqu'au moment où Louis XIV,
(1) Fénelon, Correspondance diplomatique, dernier volume, sous la direction d'un M. Cooper, Paris, 1841. Elle contient des renseignements précieux sur les batailles de .Tarnac, Moncontour, la Saint- Barthélémy et le siège de la Rochelle.
(2) Picot, Essai historique sur l'influence de la religion en France pendant le XVII* siècle. Paris, 1824, 2 vol. Louvain 1824.
persuadé que leur persévérance était pur entêtement et opposition politique, et entraîné par les conseils du chancelier Le Tellier, abolit l'édit de Nantes [18 octobre 1685], et le remplaça par douze autres articles (1). Cette mesure, Binon tout à. fait arbitraire, du , moins extrêmement imprudente, exaspéra les calvinistes, poursuivis d'ailleurs par les violentes mesures de Louvois et les missionnaires éperonnés qu'il leur envoya {dragonnades) pour les convertir. Il en résulta l'émigration immédiate de soixante-sept mille calvinistes, qui se retirèrent en Angleterre, en Hollande, en Danemark, et surtout dans le Brandebourg.
§ 333. — Le protestantisme dans les Pays-Bas.
Stradœ Romani, S. J. Hist., Belgicœ duœ décades. Romse, 1640-47, 2 vol. in-fol. H. Léo, Douze livres d'hist. néerlandaise. Halle, 1835, P. II, Idem, Man. d'hist, univers., t. III, p. 466-533. Gerh. Brandt, Historie de Reformatie en andere kerkelyke Geschiedenissen in em omtrent de Nederlanden. Amst. et Rotterd., 1671-1704, 4 vol. in-4 (jusqu'en 1623). Histoire abrégée de la réformation des Pays- Bas, traduite du hollandais de Gérard Brandt. Amst., 1730, 3 vol. in-12. Cf. Essai sur le caractère belge (Feuilles hist. et polit., t. VI, p. 193 sq., 269 sq.).
Nulle contrée n'était plus disposée à embrasser le protestantisme que les Pays-Bas, soumis malgré eux au sceptre de Charles-Quint, en rapports fréquents par leur commerce avec l'Allemagne, et depuis longtemps travaillés au dedans par des discussions littéraires et scolastiques. C'est ce que Charles-Quint sentait bien ; aussi fit-il immédiatement publier dans les Pays-Bas l'édit de Worms contre Luther ; il y établit des inquisiteurs, et, pour montrer tout le sérieux de ces mesures, ordonna l'exécution de Henri Voes et de Jean Esch [1523]. La Hollande devint néan-
(1) Sur la légalité de cette mesure, Dœllinger cite les paroles de Hugo Grotius (Apol. Riveti discuss., p. 22) : « Norint illi, qui reformatorum sibi Anponunt vocabulum, non esse illa fœdera, sed regum edicta ob publicam facta utilitatem, et revocabilia si aliud regibus publica utilitas suaserit. » Mais il reste toujours fort douteux que cette mesure ait été conforme à la prudence et à l'utilité publique. Cf. {Benoist), Hist. de l'édit de Nantes. Delft, 1693-95, 5 vol. in-4.
DANS LES PAYS-BAS. lßl
moins bientôt le théâtre du fanatisme et des cruelles extravagances des anabaptistes. On y publia aussi une Bible traduite en hollandais, d'après les principes de Luther, par Jacques Van Liesveld [1525]. De là des ordres plus sévères encore de l'empereur [depuis 1530]. Mais sa sœur, Marguerite de Parme, gouvernante des Pays-Bas, dont le sincère attachement à l'Église catholique et les nobles intentions étaient connus, sut adoucir la rigueur impériale. Malheureusement Philippe II, en prenant le gouvernement des Pays-Bas [dep. 1555,] suivit une voie opposée et crut pouvoir conserver la pureté de la doctrine catholique par des mesures sévères, despotiques, qui violaient même les privilèges garantis et jurés. Les Flamands voyaient d'ailleurs avec impatience toutes les hautes charges occupées par des Espagnols ; leur mécontentement s'accrut encore lorsqu'en place des quatre anciens sièges épiscopaux d'Utrecht, d'Arras, de Cambrai et de Tournay, Philippe II obtint une bulle du pape Paul IV [14 mai 1559], qui instituait quatorze nouveaux évêchés, et érigeait Malines, Cambrai et Utrecht en archevêchés. Les rigueurs du cardinalministre de Granvelle n'étaient pas propres, non plus, à calmer les esprits (1). A la tête des mécontents se placèrent le sous-gouverneur des Pays-Bas, Guillaume d'Orange, et les comtes d'Egmont et de Hoorne. Guillaume, d'une profonde indifférence religieuse et dans l'espoir de parvenir à la souveraineté, se prononça hautement en faveur du protestantisme. On vit s'unir au parti des mécontents, dans le compromis de 1565, même des gentilshommes catholiques, pour obtenir de la gouvernante la suspension de l'inquisition et de l'édit de religion dont on les menaçait. Une circonstance fortuite fit donner aux députés le nom ironique de Gueux, qui resta celui des confédérés. La députation avait, il est vrai, déclaré expressément qu'on entendait maintenir l'Église catholique et elle seule. Cependant, dès 1561, on vit paraître un symbole des Pays-Bas (confessio Belgica), qui fut adopté par un certain nombre de Belges, tenant des assemblées religieuses séparées et cé-
(1) Documents inédits, papiers d'Etat du cardinal de Granvelle. Paris 1841-42, 3 vol. in-4.