‹ Histoire universelle de l'Église (volume 2)Chapitre 73 sur 332 · TRAITS CARACTÉRISTIQUES · texte numérisé non relu

TRAITS CARACTÉRISTIQUES

variation dans les dogmes fondamentaux eux-mêmes (1). L'enseignement doctrinal était abandonné à l'arbitraire et au hasard, et il semblait qu'un ((grand cours de théologie expérimentale avait été ouvert en Europe.»

Lorsqu'on eut ainsi formellement constitué l'anarchie dans les nouvelles communautés religieuses, on se vit cependant obligé d'en revenir à l'institution d'une autorité, pour donner à la société spirituelle l'indispensable fondement de dogmes communs. A cet effet, on rédigea les Livres symboliques (2), qui ne purent conserver une autorité durable, par cela même qu'ils étaient le produit des opinions humaines.

Les adversaires de l'Église catholique avaient opposé à la doctrine de la nécessité des œuvres, singulièrement défigurée par eux, l'absurde opinion de la justification de la foi sans les œuvres. Peu à peu, le luthéranisme, en se développant, devint le protestantisme, ou la protestation universelle, le rejet de toute doctrine, non pas en tant que fausse, mais en tant qu'enseignement de l'Eglise catholique. Ainsi Luther, protestant contre le pape, ne voulut admettre la communion ni sous une ni sous deux espèces. Ainsi les luthériens, protestant contre tout ce qui venait de Rome, refusèrent opiniâtrement d'admettre les changements si importants du calendrier de Grégoire XIII. Les théologiens protestants déclaraient que le pape, étant l'Antéchrist, voulait, au moyen* de ce calendrier, se glisser dans leurs églises, et qu'ainsi il fallait, en conscience, rejeter la réforme grégorienne. On préférait (3), dit Menzel, se tromper dans ses calculs plutôt que d'accepter quelque chose du pape. Le déchaînement des passions, au milieu

(1) Bossuet, Hist. des variations; Planck, Hist. de l'orig. et des chang. des dogmes protest.

(2) Libri Syrabolici Evangelicor. éd. Hase. Lipsiae, 1837; Corpus libror. symbol. qui in eccles. Reformatorum auctoritatem public, oblinuerunt. Elberf., 1827; Collectio confessionum in eccles reformatis publicatar. ed. Niemeyer. Lips., 1840. Dans les recueils d'Augusti et de Niemeyer, les XXXIX articuli Eccles. anglicans.

(3) On persista dans cette erreur en Allemagne jusqu'en 1777; en Angleterre, jusqu'en 1752; en Suède, jusqu'en 1753. Les bases erronées du vieux calendrier Julien amenèrent une différence de dix jo.urs en 1582, le jour du printemps étant tombé le 11 mars.

des agitations de la réforme, ne permettait guère de penser au changement des mœurs. Luther se plaignait de voir Sodome pire sous l'Évangile que du temps du papisme. Philippe de Hesse réclama la bigamie, et les réformateurs la lui accordèrent. Pour mettre un frein au dévergondage des passions, il fallut, comme firent Zwingle et Calvin, avoir recours au plus rude despotisme. En dépit du principe de l'affranchissement de l'esprit humain, si hautement prôné, les récits superstitieux de la lutte de Luther contre le diable ravivèrent la foi à la magie et aux opérations diaboliques. Mélanchthon, tourmenté par les divisions et les incertitudes que doit nécessairement produire l'absence d'une règle véritable et infaillible de la foi, s'écriait que les eaux de l'Elbe ne lui fourniraient pas assez de larmes pour pleurer un si grand malheur. Nous avons vu que, tout en réclamant une liberté sans limite dans le domaine de la foi, les réformateurs agirent, envers leurs adversaires, avec une telle intolérance qu'ils allèrent jusqu'à les condamner à mort, et qu'ainsi, outre les exécutions ordonnées par Calvin (1), on brûla vif, à Genève, le prédicateur Nicolas Antoine, accusé de judaïsme ; on exécuta l'osiandriste Funck [4601], on décapita, à Dresde, ie chancelier Krell, convaincu de crypto-calvinisme [1632]. Et toutes ces exécutions furent faites, non avec précipitation, mais avec la plus grande maturité. Mélanchton et de Bèze justifièrent scientifiquement la peine de mort infligée aux hérétiques ; Mélanchton, d'accord avec Luther, autorisa l'assassinat des tyrans (2). La ruine de l'esprit national, la guerre civile, le recours à l'invasion étrangère furent presque partout les suites de la réforme. Ainsi les Anglais furent appelés en France et en Ecosse, les Français en Allemagne, les Hollandais en Angleterre, les Anglais en Hollande, les Russes en Pologne, et les Turcs en Hongrie.

(1) Voyez § 315.

(2) Walch, Œuvres de Luther, t. XII, p. 2151 sq. Cf. Strobel, Mélanges, t. I, p. 170; Ukert, Vie de Luther, t. II, p. 46, et surtout l'essai intitulé « l'Assassinat religieux et politique, » dans les Feuilles tost, et politiques, L IX, p. 737-70.

Page 1