‹ Histoire universelle de l'Église (volume 2)Chapitre 76 sur 332 · LE CLERGÉ PROTESTAXT, SES DROITS, ETC · texte numérisé non relu

LE CLERGÉ PROTESTAXT, SES DROITS, ETC

les assertions des théologiens dn conventicule de Naumbourg [1554], présidés par M élan eh thon, démontrer la nécessité de la dépendance de l'Eglise vis-à-vis des princes par les deux textes bibliques : Attollite portas, principes, restras (Ps. XXIII, 7), et erunt reges nutritii tui (Isaïe, XLIX, 23). Tant il est vrai qu'on peut tout démontrer à l'aide de la Bible (I). ju'après de tels précédents, il devenait facile à Stéphani de fonder scientifiquement, sur la même autorité biblique, le système épiscopal, suivant lequel la paix religieuse d'Augsbourg avait transféré, dans les pays protestants, la puissance des évêques aux souverains et aux seigneurs ; il était naturel que, par le fait, le système territorial, qui a pour base : cujus regio, illius religio, s'établît également, et trouvât plus tard ses défenseurs théoriques dans les piétistes Thomasius et Bœhiner. Il en résulta encore qu'en Danemark la puissance royale devint peu à peu absolue, que les sujets, arbitrairement gouvernés, changeaient de religion comme de vêtements (2), selon le caprice des princes, surtout lorsque la paix de Westphalie reconnut expressément aux princes le jus reformandi. Ainsi s'étaient formées comme au milieu du paganisme, des religions d'État, des religions nationales, des religions établies parla loi. Ce n'est pas sans motif et par hasard que, dans les traductions du Nouveau Testament de Luther, déjà, on ne trouA^e pas une fois le mot Église, en place duquel il met toujours le terme de communauté (3). Ni les fréquents avertissements de Luther, ni les douleurs de Mélanchthon, ni les théories récentes du système collégial, ni la prétention de Calvin : Ecclesia est sui juris, n'ont pu affranchir les communautés religieuses protestantes de cette servitude politique.

(i) Camer, Vita Mélanchthon., éd. Strobel, p. 319, Mélanchthon, t. II, et 1714, p. 541-53. A. Menzel a en le mérite d'attirer de nouveau l'attention sur ce traité, qu'on avait entièrement oublié. Loco cit., t. III, p. 530 sq.

(2) Sur l'arbitraire des princes dans les choses de la foi, voyez Wolfq. Menzei, Hist. des Allem, ch.4'20. On disait que les femmes de ces ministres serviles leur criaient : « Écrivez, nos chers maîtres, écrivez, afin que la cure puisse vous rester. »

(3) Cf. Dr Sylvius, l'Eglise et l'Evangile, pu Protestation catholique contre le protestantisme qui s'appelle Église. Ratisb., 1843.

§ 337. — Culte et discipline.

BlbL Agenden-., éditée par Kœnig. Zelle, 1726. in-4. J.-L. Funk, l'Esprit et la forme du culte établi par Luther, Berlin, 1819. Grüneiwn, De protestan tismo artibus haud infesto. Stuttg., 1839, in-4. Gieseler. Manuel de l'hist. eccl., t. III, P. 2, p. 300

Au sacrifice de la messe, qui, depuis les temps apostoliques, avait été, dans FÉglise catholique, le centre du culte et de la vie religieuse, l'Église nou\el!e, qui prétendait ramener l'ère des apôtres, substitua la prédication. La langue populaire une fois introduite dans les diverses cérémonies du culte, il fallait donner au peuple une part plus active dans les assemblées religieuses. Lorsque Luther régla la forme du culte pour la première fois [en 1526], sentant, dans le moment, tout ce qui manquait à son organisation improvisée, il déclara qu'il ne prétendait mettre par là aucune entrave à la liberté chrétienne, ni prescrire son rituel comme une norme fixe et immuable (î). Dans sa haine aveugle contre tout ce qui rappelait le catholicisme, et d'après sa manière exclusive et restreinte de considérer les temps apostoliques, Luther devait se montrer hostile aux images. Cependant la résistance qu'il opposa aux dévastations iconoclastes de Carlostadt le ramena à un jugegement plus raisonnable sur l'art et son influence, de sorte qu'il en parla parfois avec reconnaissance, et estimait beaucoup Albert Durer et Luc Kranach.

Mais il fallait que l'artiste s'en tînt aux étroites limites du système luthérien, qui ne lui permettait point, par exemple, de représenter la Vierge douloureuse, quoique, dans le cycle restreint des fêtes annuelles du protestantisme, le peuple, en beaucoup d'endroits, se plût encore à fêter la Vierge. Luther estimait par-dessus tout la musique (2). Il institua un chant d'église populaire dont le texte fut tiré des hymnes de l'antiquité chrétienne, de quelques cantiques des Frères bohèmes, et des cantiques religieux qui!'

(1) Walch, Œuvres de Luther, t. X, p. 2ôG sq.

(2) Ibid., p. 1723.

composa lui-même. Cependant il ne faut pas croire que Luther soit le créateur du chant d'église allemand. Les livres de cantiques approuvés, et en usage longtemps avant Luther dans l'Église catholique, renferment des'mélodies, des chœurs, qui étaient généralement chantés par tout le peuple durant l'office divin. Beaucoup de couvents du moyen âge non-seulement cultivèrent les sciences, mais furent encore de véritables écoles de musique et de chant religieux. Luther se servit des Antiphonaires de l'Église catholique, auxquels il appliqua un texte allemand. La mélodie : « Réjouissez- vous-donc, Église du Christ » (Nun freut euch liebe Chisteng'mein), n'est que l'antique hymne Fortem virili pectore, et le chef-d'œuvre du temps, le célèbre choral : « Notre Dieu est une forteresse » (Fine feste Burg ist unser Gott), ne diffère de l'hymne du commun des apôtres, Exultet or bis gaudiis, qu'en ce qu'il a deux temps de plus pour compléter le mètre. Il en est de même des mélodies de Walther, Selneccer, Burk, qui n'ont, pour la plupart, aucune originalité, et ne sont que des réminiscences du choral catholique (1).

Outre le baptême et la Cène, seuls sacrements conservés par Luther, il maintint encore l'exorcisme, par opposition à l'Église hérétique des réformés. Lorsque Crell, chancelier de l'électeur de Saxe, Christian Ier, cherchant un accommodement entre les opinions extrêmes des luthériens et des calvinistes, essaya de faire abolir l'exorcisme, le clergé luthérien de Zeiz et de Dresde excita une émeute populaire contre lui. « La coterie alliée des théologiens et des » juristes retint, avec une joie diabolique, Crell dans un » dur cachot. Enfin, on le retira de son trou étroit et in- » fect, et le pauvre homme, maigre, décharné, à moitié » mort, fut décapité à Dresde. Le bourreau s'écria : C'est » là un véritable coup calviniste ! »

Les principes tant prônés d'une liberté chrétienne sans limites n'ayant point porté, dans les communautés protestantes, tas fruits les pins heureux, ou se trouvant le plus souvent en opposition avec la théologie officielle des

(l) Voyez Pletz, Nouv. Revue théolog., XIIIe année, )r"livr. C. Winterfeld, Chants spirituels du Dr Martin Luther et Système musical employé de son temps. Leipzig, 1841.

princes, il fallut bien en venir à une discipline sévère. Les amendes, l'exclusion de la Cène, le refus de sépulture ecclésiastique en devinrent les moyens ordinaires. En Ecosse, la discipline prit un caractère singulièrement sombre et effrayant. Ailleurs, à Jena, Weimar, Brunswick, par exemple, elle fut poussée jusqu'à la cruauté. Henning Brabant (1) avait renversé, dans cette dernière ville, l'aristocratie, et y avait fondé une démocratie, qui, disait-elle, ennemie de toutes les tyrannies, ne voulait plus supporter celle du clergé. Celui-ci prononça solennellement la sentence d'excommunication contre Henning, ameuta le peuple, et répandit le bruit que le diable, sous la figure d'un corbeau, avait poursuivi le sectaire dans les rues. Le peuple crédule et superstitieux abandonna Henning, qui fut saisi et soumis à une cruelle torture. Ses membres disloqués furent serrés dans des chevilles, son corps fut ignominieusement mutilé, et on ne lui donna le coup de la mort qu'après lui avoir arraché le cœur et lui en avoir frappé la bouche. L'indomptable Henning expira en disant : « Voilà » ce qui s'appelle combattre pour sa patrie [17 septembre 1604]! »

§ 307. — Exégèse protestante.

Voyez t. II, § 286, les sources indiquées pour cette partie.

Plus les réformateurs méprisaient la science humaine, en demandant que Platon et Aristote, « ce bourreau des « âmes qui ne savait presque rien de philosophie, » fussent brûlés tous deux, plus ils prônaient l'étude de l'Écriture sainte, unique source de la foi. Ils admettaient l'inspiration divine, même de la lettre (2). Luther expliqua avec

(1) Le récit complet se trouve dans Strombeck, Henning Brabant, capitaine de la ville de Brunswick. Brunw., 1829. A. Menzel, loco cit., t. V, p. 229 sq. Voy. aussi dans les Feuilles hist. et polit., t. VII, p. 319, l'opinion de Mélanchthon.

(2) Codicem Hebrœum V. T. tum quoad consonas tum quoad vo« calia sive puncta ipsa sive punctorum saltem potestatem et tum quoad verba 0£o'^v£uaxov esse (Formula consensus helvetica. can. II).

178 § 338. — EXÉGÈSE PROTSETANTE.

intelligence quelques parties de la Genèse, du Psautier, de l'épître aux Galates, et traduisit et développa souvent les paroles de l'Esprit saint dans un langage simple, populaire, persuasif. Mélanchthon, occupé de bonne heure de la lecture de la Bible, appliqua sa vaste connaissance de l'hébreu à l'explication du sens littéral de l'Ancien Testament, et, d'après ce principe de saint Augustin, que le Nouveau Testament seul fait complètement comprendre l'Ancien, il y ajouta des commentaires dogmatiques et allégoriques.

Mathieu Flacius chercha à donner à l'exégèse une base scientifique (Clavis sacrœ Scripturœ), sur laquelle il fonda son Gompendium du Nouveau Testament (Glossa compendiaria in N. T.). Wolfgang Franz, dans son Herméneutique {Tractatus théologiens, etc., Vit., 1619), et Salomon Glassius, dans sa Philologia sacra, poussèrent ces travaux sur l'Ecriture plus loin. Les autres exégètes luthériens, Wolfgang Musculus [f 1563], David Chytreeus et Martin Chemnitz, se sont, comme leurs prédécesseurs, strictement attachés, dans leurs commentaires polémiques, aux livres symboliques de leur confession {Regula, seu analogia fidei). Tout ce qui paraissait s'écarter de l'enseignement de la Bible, comme les découvertes astronomiques du grand Keppler, était rudement poursuivi (1).

Dans l'Église réformée, Calvin (2), marchant sur les traces de Léon Judœ, traducteur allemand de la Bible, de Zwingle, OEcolampade et Bucer, commentateurs subtils de l'Écriture, pénétra, avec un profond sentiment religieux, dans le texte sacré, et en développa avec une grande saga-

(1) « Cet homme étonnant, dit Wolfgang Menzel (loco cit., ch. 430), qui découvrit les lois du monde planétaire, naquit à Weil, ville de la Souabe. Les théologiens de Tubingen condamnèrent sa découverte (?), parce que la Bible enseigne, disaient-ils, que le soleil tourne autour de la terre. Keppler voulait déjà détruire son ouvrage, quand on lui offrit un asile a Graetz, d'où il fut ensuite appelé à la cour de Rodolphe. Les Jésuites, meilleurs appréciateurs de son mérite, le tolérèrent quoiqu'il ne cachât jamais son luthéranisme. On se contenta de le persécuter en secret, et sa mère, qui se vit accusée de sortilèges, put à grand' peine échapper au bûcher. » Cf. le baron de Breilschwerdt, Vie et influence de Jean Keppler, d'après de nouvelles sources originales. Stutt., 1S31. Cf. A. Menzel, t. V. p. 117-126.

(2) Cet écrit a été encore tout récemment édité et recommandé par Tholiick. Voyez son Indicateur Iittér., 1831, n° 41 sq.

cité les hautes pensées, surtout dans ses commentaires sur les épîtres de saint Paul, auquel il attribue souvent, en faisant violence au texte, son âpre et rigide système. Sébastien Castellio traduisit la Bible en un latin pur et classique, et altéra ainsi l'idée biblique en ôtant au texte son énergie primitive et son caractère original. Th. de Bèze opposa à cette « œuvre de Satan » une nouvelle traduction, dans laquelle il s'efforça de conserver la couleur orientale du texte.

Quant à l'exégèse philologique, elle dut ses progrès d'abord à Conrad Pélican, ensuite et surtout aux travaux des deux Buxtorf, père et fils, professeurs des langues orientales à Bâle, qui s'aidèrent de la connaissance de la littérature talmudique et rabbinique (i). Thomas Erpénius [f 1624] et son disciple, le fameux Jacques Golius (2), rendirent plus facile l'étude du dialecte arabe ; Samuel Bochart expliqua la géographie de la Bible (Phaleg et Kanaan) et son histoire naturelle (hierozoicon). Au milieu de ces travaux éclata la dispute sur l'origine des points voyelles de l'hébreu (Louis Capellus) et la pureté du grec du Nouveau Testament (Henri Estienne). Plus libre de préjugés que ses prédécesseurs, Hugo Grotius (3), le plus grand humaniste de son siècle, commenta l'Ancien et le Nouveau Testament avec une grande impartialité et de rares connaissances phiWngiques, sans s'occuper de l'inspiration ni des livres symboliques de son Église. On lui opposait Goccyus, et les sectaires orthodoxes disaient de l'un : 11 trouve le Christ partout dans l'Écriture ; de l'autre : Il ne le trouve nulle part.

§ 339. — Mystiques et Visionnaires

Arnold est le plus complet sur ce sujet, malgré ses préventions, dans son Hist. de l'Église et des hérésies. Kromayer, de Weigelianismo,

(1) Lexicon chaldaicum, talmudicum et rabbinicum, achevé pa son fils, 1640.

(2) Son dictionnaire arabe était encore de nos jours le meilleur qu'on eût pour l'étude de cette langue jusqu'à la publication da celui de Freytag.

(3) Annot. ad V. T. Paris., 1644, éd. Dœderlein; Halrc, 1775 sq., 3 vol. in-4. Annot. in N. T. Amst., 1641 sq., 2 vol.; éd. Windlieina, Halaj, 1769, 2 vol. in-4.

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