MYSTIQUES ET VISIONNAIRES
Rosae - Crucianismo et Paracelso. Lipsiae, 1669. Gieseler, t. III, p. 433.
La pieuse tendance d'un Jean Tauler, d'un Thomas à Kempis et des mystiques antérieurs, nommément de l'auteur de la Théologie allemande, avait exercé une vive influence, non-seulement sur Luther, mais sur divers membres des Églises protestantes. Cet esprit intérieur se montre dans les quatre livres « du vrai Christianisme » [dep. 1605] du surintendant Arndt de Lunebourg [f 1621], qui restèrent très-populaires (1); dans les ouvrages de Jean Gerhard, professeur à Iéna [-f- 1637], dont la théologie douce et profonde (Loci theologici; Confessio theologica) inclina fortement vers le mysticisme (schola pietatis) ; plus encore dans les « Heures édifiantes et spirituelles » (Geistliche Erquickstunden) de Henri Müller, de Rostock (-j- 1675), et surtout dans les « Poésies spirituelles » de Paul Gerhard. Né en 1606 dans la Saxe électorale, diacre de l'église de Saint-Nicolas à Berlin, obligé de fuir, parce qu'il s'était opposé à l'union projetée par l'électeur entre l'Église luthérienne et celle des calvinistes [1666], il termina sa carrière comme pasteur principal à Lubben \\ 1676]. C'est au milieu des plus grandes amertumes de sa vie, dans les angoisses de la persécution, qu'il composa ses plus beaux et plus touchants cantiques : les odes : « Ordonne tes voies » (Befiehl du deine Wege), et : « Réveille-toi, mon âme, et chante » (Wach auf, mein Herz und singe), resteront, aux yeux de la postérité, des preuves du génie saint et poétique de ce pieux prédicateur ("2).
Valentin Weigel (3), prédicateur à Meissen, admettait l'existence d'une lumière intérieure, qui seule révèle à l'homme le sens de la parole divine, déposée dans les
(1) Nouv. éd. avec des not. biogr. p. Krummacher. Leipz., 1847. Conf. Riedner, Hist. de l'Égl. chrét., p. 759.
(2) Hymnes spirituels de Paul Gerhard, d'après l'édition publiée pendant sa vie. Stutt., 1843.
(3) La Touche d'or, ou Moyen de tout connaître sans erreur. Neust., 1617. in-4. A son école se rattache Theol. Weigelli Confes» sio. Neust., 1618. in-4. Cf. Staudenmaier, Philos, du Christianisme, t. I. p. 723-26.
§ 339. — MYSTIQUES ET VISIONNAIKES. Î32
saintes Écritures, et lui communique les inspirations d'une vraie science, tandis que toute autre connaissance, purement humaine, n'est propre qu'à égarer son esprit; mais Weigel prétendait, en môme temps, que le Christ était descendu sur la terre avec sa chair et son sang, et donna ainsi naissance à la secte des Weigéliens.
La mystique prit un caractère théosophique dans les ouvrages du médecin suisse Paracelse, mort catholique [en 1541 à Salzbourg]. qui fondit en une même doctrine, théologie, chimie et histoire naturelle (1). D'après Paracelse, l'action de Dieu dans le royaume de la grâce est analogue à son action dans la nature. Dès lors la chimie donne la clef des tranformations, non-seulement du monde des corps, mais encore de la sphère des esprits ; par elle. il espérait trouver l'essence de la vie, la pierre philosophale.
Cette idée fut développée de la manière la plus originale dans les ouvrages du cordonnier de Gœrlitz, Jacques Bœhm [f 1624], qui, dès son enfance, crut avoir des révélations divines (2), et prétendit, dans sa doctrine mystique, faire comprendre les mystères de l'esprit par les symboles et les formules sensibles de la chimie et de la physique. Ses aperçus sont vastes, mais vagues ; ses idées très-profondes, mais le plus souvent d'une rare obscurité. La propagation de ces doctrines mystérieuses fit croire à l'existence d'une société secrète, qui, en possession d'une science occulte de la nature et de la pierre philosophale, préparait dans le silence la régénération du monde moral, ivait pour chef un inconnu nommé Rosen-Kreuz, et se perdait, quant à son origine, dans l'obscurité des temps les Rosecrw'x). Il est probable que la croyance en l'existence |éelle de cette société fut confirmée par les trois ouvrages jatiriqu.es de Jean-Valentin Andrese [f 1654], qui dans son
j (1) Œuvres. Bàle, 1589 sq. 5 vol. in-4. Rixner et Siber, Vies et petnnes des physiciens célèbres. 1829, Ie' livre. Pren, Théolog. de 'aracelse. BerL, 1839.
i (2) Voyez ses œuvres éditées par Gichtel. Amst., 1682. 2 vol. in-4; Ir30. 6 vol. par Scheibler, Leipzig, 1831 sq. Wuller, "Vie et doctr. de iicq. Bœhm. StuMg., 1836. Cf. surtout Slaudenmacer, Philos, du hristianisme, 1. 1, p. 72e-"40.
livre: Fama fraternitatis (1), exposait l'idéal d'une association secrète de ce genre, ayant pour but et pour devoir l'étude de la nature et la recherche de la vérité. Le médecin anglais Robert Fludd [f 1637], ayant identifié les conceptions des Rosecroix avec les idées de Paracelse, donna naissance à la philosophie du feu (2).
§ 310. — Controverses dans le sein des Eglises luthérienne et réformée.
Planck. Notions sur la doctrine protestante, t. IV-VI, et Histoire de la théologie protestante depuis les formules de concorde jusqu'au milieu du XVIII« siècle. Gœttingue, 1831. Cf. aussi Engelhardl, Manuel de l'hist. ecclésiast., t. III, p. 227-336. Gieseler, Hist. eccl, Bossuetf Histoire des variations.
De vives discussions s'élevèrent parmi les protestants, même durant leur lutte passionnée contre TEglise catholique. Nous en avons déjà indiqué quelques-unes. Le résumé suivant complétera le tableau des divisions qui déchirèrent l'Eglise protestante à son origine, et montrera plus clairement encore à quel terme doit nécessairement conduire le principe même du protestantisme. ,
A. Parmi les luthériens.
1° Controverses antinomistes. Dans les instructions données aux visiteurs des églises, Mélanchthon avait engagé les
(1) Le titre est: Fama fraternitatis, ou Découverte de l'honorable Confrérie de E,ose-Croix. Francf., 1615. Confessio Fratern. Rosacea Crucis, 1615. Mariage chimique de Christian Rosenkreuz, 1618. Voy. aussi son auto-biographie, traduite du latin par Seybohl. Wintertbur. 1797. L'Apap d'Andrese dévoilé, avec difiérents essais pour servir à l'histoire ecclésiast. des XVI" et XVIIe siècles, par Papst. Leipzig, 1827. Gotll. de Murr, De la véritable origine des Rose-Croix et des Francs-Maçons. Sulzb., 1803. Conf. Sigicart, Hist. de la phil., t. II, p. 51-69 et 449.
(2) Ses œuvres médicales et philosophiques ont été éditées eu latin et en français par Oppenheim et Goude, 1617, 5 vol. in-fol.
prédicateurs, à s'appuyer sur la loi, dans leurs sermons sur la pénitence, de manière à exciter une crainte salutaire de Dieu, sans laquelle il n'y a pas de vraie pénitence possible. Cette recommandation scandalisa Jean Agricola i d:Eisleben, qui, de professeur à Wittenberg [depuis 1526], était devenu prédicateur de la cour à Berlin. Il songeait aux œuvres des catholiques, et prétendait qu'il ne fallait prêcher que l'évangile. Il se tourna même contre Luther [1537], affirmant que la pénitence doit s'appuyer, non I sur les dix commandements ou la loi de Moïse, mais sur les > souffrances et la mort du fils de Dieu, d'après l'Évangile ; (Luc. XXIV, 26, Jean, XVI, 8 ; Philip. II, 5, 12). Luther lui répondit par six dissertations [1538-40] dans lesquelles il idémontrait que la loi donne la conscience du péché, et combien la crainte de la loi est salutaire et nécessaire pour [la conservation de la morale et des institutions divines et ■humaines (1). Agricola se soumit humblement. Cette dis- ;icussion, dans son sens véritable, était une réfutation de ijl'assertion primitive de Luther d'après laquelle toute capacité pour le bien avait été anéantie dans l'homme. Ici Luther modifia son opinion, en prétendant que l'homme ■doit être porté au bien par la crainte, tandis qu'Agricola jvoulait que l'amour seul fût son mobile, et confondait la loi de Moïse avec la loi morale.
2° Controverses sur les bonnes œuvres. Par antipathie contre ie catholicisme, Luther avait résolument rejeté les bonnes œuvres. Mélanchthon reconnutle danger de cette exagération, et, dans son travail sur leshypotyposes [1535], affirma |le toute sa force la nécessité des bonnes œuvres, comme i 'aurait fait un catholique. Armsdorf, pour démasquer ce 'aux frère, s'éleva d'abord contre George Major, à Witi ienberg, poussant la déraison jusqu'à prétendre, en s'appuyant sur saint Paul et Luther, que lesbonnes œuvres sont Inême nuisibles au salut. La conférence religieuse d'Al- | enbourg [1560], loin de réconcilier les adversaires, augmenta leur animosité (2). A cette discussion se rattache :
i (1) Walch, Œuvres de Luther, t. XX, p. «014. Mèlanchth. Epp. t. I, j >. 915. Elwert, De antinomia Agricole. Tur., 1837. ; (2) Acta Colloquii Altenb. Lipsiaa, 1570, in-fol. Lœber, Ad hist. oll. Altenb. adnimadversion. Altenb., 1776, in-l.
3° La controverse synergistique. Luther avait posé l'assertion absolue : Dieu seul fait toutes choses dans l'homme. C'était la prédestination dans toute sa rigueur. Mélanchthon, pour adoucir cette doctrine terrible et désolante, avait, en travaillant ses Loci theologici, fait clairement entendre que la volonté de l'homme coopère à sa conversion avec la grâce divine. Cette opinion de la coopération (awêpfwpoç) avait été introduite dans l'Intérim de Leipzig. Elle se trouvait reproduite dans une dissertation de Pfeffinger de la même ville. Armsdorf la réfuta. Les professeurs de l'université d'Iéna, qui avait été fondée en 1557 pour la défense du pur luthéranisme, prétendirent qu'en conséquence du péché originel l'homme ne coopère pas à l'œuvre de Dieu, qu'il ne peut y résister. La cour de Weimar soutint le parti qui combattait le synergisme [1560]. Mais cette doctrine trouva dans Iéna même, un défenseur, Victorius Strigel, qui expia sa hardiesse par trente ans de prison, en même temps qu'une effrayante persécution atteignit ses partisans . Flacius, le principal auteur de la peine du malheureux Strigel, avait soutenu dans sa dispute contre lui [1560] : Le péché originel est la substance de l'homme et non pas un accident, comme le prétend Strigel. On en concluait : Doncl'hommeestune créature du diable et n'est pas capable d'être racheté. Cette conséquence tourna les amis de Flacius contre lui ; il fut obligé de fuir et mourut dans la misère [1575] (1).
4° Controverse osiandriste. André Osiander renouvela l'opinion d'Agricola,etladéfenditdans la discussion qui servit d'ouverture à son professorat à Kœnigsberg [1549] ; il combattit en même temps la doctrine de la justification de Luther, prétendant que la sanctification constitue l'essence de la justification, et que le Christ opère la justice de l'homme, non selon sa nature humaine, mais selon sa nature divine. Son adversaire, Stancarus, soutint l'opinion tout à fait opposée : On ne peut, disait-il, tirer la médiation du Christ que de sa nature humaine. Il se fit par là de nombreux ennemis; de vives altercations s'élevèrent parmi les professeurs, etle duc Albert reconnut qu'il avait donné des verges pour se fouetter lui-même, en créant l'université de Kœnigsberg.
(1) Ritter, Vie et mort de Flacius. Francf. et Leipzig (1723) 1723,
DANS LE SEIN T*tâ ÉGLISES LUTHÉRIENNE ET REFORMÉE. 1S5
L'envie et la haine en divisèrent tous les membres, dont quelques-uns, comme partisans de Flacius, d'autres, excitéspar la vieille aristocratie du pays, se jetèrent dans l'opposition dirigée parMœrlin, prédicateur de Kœnigsberg. Bientôt tout le pays s'insurgea contre Osiander. On prétendit sérieusement que, pendant que Mœrlin s'enivrait à table, le diable écrivait à sa place, à son bureau ; on ne pouvait expliquer autrement sa prodigieuse activité d'esprit et sa vie toute mondaine. A Mœrlin [f 1571] succéda le fanatique et versatile Hesshusius (1). La discussion s'était répandue par toute la Prusse avec une sauvage ardeur, et ne fut terminée qu'après l'oppression du parti osiandriste, dans le Corpus doctrinœ Prutenicum [1566].
5° Cryptocaltrinisme. On soupçonna, dès le principe, Mélanchthon, le rédacteur de la confession d'Augsbourg, de jouer un rôle équivoque en ce qui concerne l'Eucharistie. Cette duplicité ne resta pas longtemps cachée, et éclata surtout après l'Intérim de Leipzig. Il se forma, par rapport à la Cène, un parti de luthériens et un parti de philippistes, et Matthieu Flacius combattit aussi, de Magdebourg, la doctrine de Mélanchthon, dite de Yadiaphora, prétendant que les points donnés comme indifférents par ce docteur ne l'étaient nullement. Mélanchthon n'en pencha pas moins, à la fin de sa vie, vers la doctrine de Calvin sur la Cène, et se permit même de changer, sans en rien dire, le dixième article de la confession d'Augsbourg. Il y fut déterminé par les assertions de Brenz, qui rédigea, comme article de foi pour tout le "Wurtemberg, la doctrine de l'ubiquité du corps du Christ. Les rusés philippistes cherchaient, depuis la réunion de Torgau [1574], à se donner les apparences de l'orthodoxie luthérienne, aux yeux de l'électeur de Saxe, Auguste, auprès duquel ils étaient soutenus par son médecin de confiance, Peucer, gendre de Mélanchthon. Les plus fer- || vents défenseurs de la doctrine luthérienne sur la Cène, IWigand et Hesshusius, furent chassés d'Iéna [1573]. Les J philippistes wittenbergeois crurent alors être tout-puissants i et parlèrent assez hautement du rejet de la doctrine luthérienne; mais ils excitèrent par là un soulèvement général
• j (1) Cf. Wofg. Menzel, Hist. de l'Allem., ch. 419.
180 g 340. — CONTROVERSES
contre eux. On ordonna des prières publiques pour l'extirpation de l'hérésie calviniste en Saxe ; on frappa une médaille en commémoration de la victoire du Christ sur le diable et la raison ; on laissa mourir un grand nombre de théologiens en prison ; d'autres, et parmi eux le médecin Peucer, y languirent longtemps (1).
6° Formule et livre de concorde. Les protestants comprirent promptement que ces controverses animées, ces discussions ardentes, pouvaient compromettre même leur existence politique, et ils commencèrent à se montrer beaucoup moins rigoureux et moins opiniâtres sous le rapport dogmatique. Ce fut le chancelier de Tubingue, Andreœ, qui fit le premier pas pour une réunion publique des divers partis. L'électeur Auguste de Saxe, avec lequel il s'était mis en rapport, convoqua les théologiens Martin Chemnitz et Chytrœus ; ils rédigeaient alors, avec plusieurs autres, le Livre de Torgau, dont on tira un nouvel écrit symbolique, qui apparut dans le couvent de Bergen, le 28 mai 1577, sous le titre de Formula concordiœ. Les principaux rédacteurs, Andreœ, Selneccer et Chemnitz, espéraient ainsi apaiser tous les partis; ils avaient habilement exposé et maintenu le système de Luther (2). Mais lorsque les calvinistes virent leurs opinions formellement rejetées, la formule de concorde devint une formule de discorde (Conc. discors) (3). Cependant elle fut admise, souscrite par les États de Dresde [25 Juin 1580J, et obtint l'autorité d'un symbole, comme les anciens symboles œcuméniques, la confession primitive d'Augsbourg et son apologie, les articles de Smalkald et les catéchismes de Luther (Livre de concorde). Les philippistes, ayant ainsi éprouvé une défaite momentanée en Saxe, cherchèrent à profiter des changements politiques de 1586, gagnèrent à
(1) Peuceri, Hist. carcerum et libération, divin., éd. Pezel. Tig.t 1G05. Frimel, Witteberga a Calv. divexata et divinitus liberata, ou Récit de la manière dont le démon sacramentaire a pénétré en Saxe. Wittenb., 1646, in-4. Walch biblioth. théol. t. II, p. 588 et suiv.
(2) Cette Formula concordiae dans Hase, Libri symb., p. 570-830. Conf. aussi dans les Prolegom. locus VII de Furmul. conc. ac Libro concordiœ, p. cxxxjv sq.
(3; Hospiniani Conc. discors. Tig., 1608; Gen., 1678. Hutteri Conc. Concors. Vit., 1614, in-fol. Anton. Hist. des formules de Concorde. Leipzig, 1779, 2 vol.
la doctrine de Calvin L'électeur Christian Ier et son chancelier Nicolas Crell, qui gouvernait le pays, et formèrent un plan d'union des calvinistes et des luthériens. On défendit • toute controverse dans les chaires, on mit les philippistes dans les charges les plus importantes, on publia une édition de la Bible avec des interpolations calvinistes; mais, après la mort de Christian [1591], le gouvernement de Frédéric- Guillaume 1er de Saxe-Altenbourg rétablit le luthéranisme avec une grande sévérité, et les Articles de visite de Torgau exprimèrent énergiquement la haine du calvinisme [1592]. 7° Controverse syncrétique (1), soulevée par George Calixt, professeur à Helrastœdt. Calixt fit comprendre que l'opinion des théologiens de Wittenberg sur l'ubiquité et la communication des deux natures dans le Christ (Communicatio idiomatum), telle qu'elle était exposée dans la Formule de concorde, était une conception eutychienne. La confusion augmenta encore lorsque Calixt, dans son Epitome theol. [1619], passa sous silence presque tout ce que le parti reprochait aux catholiques et aux calvinistes, et que même, dans son Epitome theol, moral. [1634], il dit, en parlant de Barth. Rihus, qui était rentré dans l'Église catholique : « Bien des points controversés entre les catholiques et les i protestants n'ont point de rapport au principe de la foi, et » l'on ne peut refuser l'espérance du salut éternel à de pieux » catholiques qui. aveuglés par les préjugés, la naissance ou » l'éducation, sont franchement dévoués à leur croyance. » Mosheim lui-même ne voulut point de cette concession, et Calixt trouva de nouveaux et d'ardents adversaires dans les théologiens saxons "Werner, Hulseman, Scherpf et Calov, lorsqu'ils apprirent sa manière de voir, durant la malheureuse conférence religieuse de Thorn. On ne pouvait, disaient-ils, supporter un pareil amalgame de croyances (syn-
(l) Le syncrétisme fut primitivement une association de partis politiques contre des ennemis extérieurs. Plutarque, dans son traité « de l'Amour fraternel, » en donne pour exemple l'union résolue par les Cretois, lors de leurs dissensions intestines, contre un ennemi du dehors qui les menaçait d'un danger commun. Zwingle et Mélanchthon employèrent encore cette expression en bonne part; mais déjà elle est reprochée à ce dernier comme étant synonyme de fusion de doctrines religieuses, d'hypocrisie et de trahison, parFréd. Staphylus. Voyez A. Menzel, 1. cit., t. VIII, p. 125.
crétismë). Alors s'éleva la controverse syncrêtique, qui réveilla en même temps la discussion sur le péché originel, la justification, les bonnes œuvres, l'Église, la Cène. Les adversaires de Calixt effrayaient la chrétienté luthérienne, en ' accusant ce théologien de vouloir leur donner pour frères, non seulement les papistes et les calvinistes, mais encore les Sociniens et les Arminiens, les Turcs et les juifs. La mort de Calixt [4656] n'interrompit pas la guerre, que l'on continua vivement contre son fils et toute l'université de Helmstœdt (1). Les théologiens de "Wittenberg auraient bientôt imposé à l'Église luthérienne un nouveau livre symbolique (Consensus repetitus er.cl. lutheranœ)^ qui, par opposition aux vues modérées de Calixt, faisait des rigides opinions de l'école autant d'articles de foi, si la cour de Dresde ne les avait avertis qu'une pareille mesure ne pouvait se réaliser sans le consentement du prince.
8° Triomphe de la doctrine luthérienne. Les luthériens et les calvinistes d'Allemagne se trouvaient ainsi engagés dans une opposition vive et acharnée. La haine du bas peuple contre le calvinisme en arrêtait l'essor, et ce n'était guère que dans les hauts rangs de la société qu'il avait des partisans. Le sort et le triomphe des deux systèmes dépen<Jaient désormais de l'habileté et de la science de leurs défenseurs. Le calvinisme eut probablement triomphé, si le livre de Mélanchthon était resté plus longtemps en usage. Mais il parut alors une série d'ouvrages dogmatiques des théologiens renommés du temps, tels que Chemnitz (2), Gerhard (3) et Léonard Hutter (4), qui défendirent habilement et avec ardeur le luthéranisme, et lui valurent la victoire.
(1) Henke, l'Université de Helmstedt dans le xvie siècle, ou George Calixt et son temps. Halle, 1833. Schmid, Hist. de la controv. syncrét. au temps de George Calixt. Erlang., 1846.
(2) Loci theol., ed. Polyc. Leyser. Francof., 1591, 3 vol. in-4; 5e édit. ; Vit., 1690. Il fut encore plus célèbre comme polémiste; sou
• écrit le plus important est son Examen conc. Tridentini, qu'il composa à l'occasion d'une discussion avec les Jésuites.
(3) Loci theol. quum pro astruenda, tum pro destruenda quorumvis contradicentium falsit. Jen., 1610-25, g., 4 vol. ; ed. Cotta. Tub., 1762-81, 20 vol. in-4. Indices adjec. Muller. 1788 sq., 2 vol. in-4; 2e éd., 1767 sq.
(4) Leon Hutteri Compendium locor. theol. jussu et auctor. Christiani IL Vit. 1610. (Hase) Hutterus redivivus; edit. quarta. Lipsiae, 1839, pose le Compendium de Hutter comme base, et exnose
B Parmi les réformés.
Walch, Exposition historique et théologique des dissensions qui ont divisé les Églises en dehors du luthéranisme, 38 édition, léna, 1733 et suiv., 5 vol.
L'usage des synodes, introduit de bonne heure parmi les réformés par Zwingle et Calvin, trancha les discussions nées parmi eux d'une manière plus marquée que chez les luthériens. L'Eglise réformée se raffermit en Allemagne, lorsque le palatin Frédéric III se prononça pour elle [1559]. Les théologiens Ursinus et Olevianus rédigèrent, sur sa demande, le catéchisme de Heidelberg [1563], qui fut reconnu en Allemagne comme livre symbolique, et obtint une grande faveur, par les adoucissements qu'il apporta aux sombres doctrines de Calvin et par sa rédaction populaire (I). Le calvinisme, il est vrai, dut de nouveau céder le pas au luthéranisme, aprèslamort de Frédéric, sous Louis VI [1576]; mais il reprit le dessus après le décès de ce prince [1583]. Plus tard, le landgrave Maurice de Hesse [1604] et l'électeur Jean-Sigismoud de Brandebourg [1614] embrassèrent également la réforme calviniste, moins par conviction, que par suite d'une alliance avec les Pays-Bas. La doctrine réformée s'était solidement établie dans ces dernières provinces, après l'armistice qu'elles avaient obtenu en 1609. Mais la guerre civile y fut suivie d'une guerre religieuse, produite par la lutte entre les systèmes de Zwingle et de Calvin. Arminius, professeur à Leyde [depuis 1603], rejetait la prédestination absolue de Calvin comme inconciliable avec la sagesse et la bonté de Dieu, tandis que son collègue Gomare la soutenait au contraire, et de là naquirent, au grand détriment de la nouvelle république, les communautés arminienne et calviniste.
Après la mortd'Arminius,Episcopius embrassa son parti, qui présenta, sous le titre de Remontrance, une justification de ses opinions aux États Généraux de Hollande [1610], et fut puissamment défendu par le célèbre avocat Olden-Barneveldt et le syndic de Rotterdam, Hugo Grotius (2), dont
ensuite le développement du dogme par les théologiens protestants.
(1/ Voyez Augusti, Corpus librorum symbolicor., p. 535-77.
(2) Luden, Hugo Grotius, d'après l'histoire et d'après ses écrits, Berlin, 1805.
l'influence valut au parti des Remontrants une loi de tolérance [1614].
Mais le stathouder Maurice d'Orange, aspirant au pouvoir absolu, chercha à gagner le parti des calvinistes, opprima les arminiens, fit exécuter Olden-Barneveldt, accusé de papisme et de connivence avec les Espagnols, et condamnera une prison perpétuelle Hugo Grotius et d'autres arminiens. L'effervescence augmentant de plus en plus, les Etats Généraux convoquèrent le fameux synode de Dordrecht [novembre 1618 — mai 1619] (1), auquel se rendirent des théologiens de tous les pays, sauf la France. Le résultat ne pouvait être douteux, puisque le prince d'Orange avait renversé le parti républicain, et que les membres élus du synode étaient pour la plupart calvinistes ou favorables au calvinisme. Les remontrants avaient été condamnés dès avant le synode. Cependant, pour conserver une apparence de justice, on ne prononça le rejet de leur demande qu'à la cinquante-septième session, et on exposa dans quatre articles la doctrine de Calvin sur la prédestination, dans toute sa rigueur, comme un immuable dogme de foi. Les théologiens réunis à Dordrecht en appelèrent à la promesse faite par le Christ d'être avec son Église jusqu'à la fin des siècles, quoique ces mêmes théologiens, avec tous les protestants, eussent prétendu et soutinssent encore que, durant mille ans, l'Église avait été plongée dans les plus grossières erreurs. Episcopius et treize prédicateurs furent exilés, les assemblées de remontrants dispersées, deux cents prédicateurs de leur parti destitués ; quarante d'entre eux passèrent aux contre-remontrants, quelques-uns au catholicisme ; les célèbres savants de Leyde, Gerh.-Jean Vossius, Gaspard Barlœus et Pierre Bertius, furent également destitués. Les conclusions du synode ne furent point adoptées par les Églises réformées d'Angleterre et de l'électorat de Brandebourg. A la mort de Maurice d'Orange [1623], le
(l) Acta Synodi nation. Dordr. hab. Lugd. Bat., 1620, in-fol.; Han., 1620, in-4. Acta et scripta synodal. Dordracena remonstrantium. Härder, 1620, in-4. Voyez aussi Augusli Corpus hbrorum symbolicor., p. 198-240; Halesii Hast. conc. Dordraceni, éd. Moshem. Hamb., 1824; Graf., Essai pour servir à l'histoire du synode de Dordrecht. Bâle, 1825.
DANS LH SEIN DES ÉGLISES LUTHERIENNE ET REFORMEE. 19i
sort des remontrants devint plus tolérable ; ils obtinrent même la liberté du culte [1636]. Episcopius défendit leurs opinions dans plusieurs traités dogmatiques (Institutiones theol.). Mais bientôt les remontrants eux-mêmes se divisèrent; il y en eui qui adoptèrent les opinions sociniennes sur la Trinité, le péché originel, la grâce et la satisfaction. Les collégiants (1) ainsi nommés par suite de leurs réunions (collèges), tinrent, même après le synode de Dordrecht, des assemblées privées où ils célébraient leur culte: ennemis de toute foi positive, ils prétendaient que le chrétien ne peut pas prêter de serment, exercer de charge publique, faire la guerre ; et, rejetant tout ministère sacerdotal, ils accordaient le droit de prêcher à quiconque se sentait inspiré. En Angleterre, s'éleva, après le synode de Dordrecht, la secte des lalitudinaires qui adoptèrent les principes les plus larges par rapport à la prédestination. Ces principes furent défendus par Jean Haies, qui avait assisté au synode, et, avant lui, par Ghillingworth [-f- 1644], qui avait singulièrement réduit les articles de foi calvinistes dans son livre de « la religion protestante, voie certaine du » salut.» C'est ainsi que la rigueur des principes de Calvin fut également abandonnée en France. Caméron [fl62o] déjà s'était prononcé dans le sens le plus mitigé, et son disciple Amyrault, professeur à Saumur, avait pris publiquement la défense de son maître, dans son livre Universalismus hypotheticus [depuis 1634]. Plus tard, Leblanc, professeur à Sedan [1675], prétendit, comme l'avait faiH Calixt parmi les protestants, que l'opposition entre les luthériens et les calvinistes était tout à fait insignifiante, et qu'on pouvait parfaitement s'entendre et s'unir, puisquo les différences ne portaient sur aucun point capital,
(l) Rues, Situation actuelle des mennonites et des collégiants. Iéna, 1743. Fliedner, Voyage pour les collectes en Hollande. Essea, 1831, t. I, p. 186 et suiv.