LUCIUS II ; EUGENE III
§ 218. — Honorius 11 [1 124-30], Innocent II [1 130-43], Lucius 11 [1 144-45], Eugène 111 [1 145-53].
Après la mort de Calixte, une double élection avait appelé au trône pontifical les cardinaux Théobald et Lambert, évêque d'Ostie ; le premier ayant résigné son titre, le second prit, comme pape, le nom d'Honorius II. La race des empereurs franconiens s'était éteinte avec Henri V [1123]. Le cardinal légat Gerhard prit une part active à l'élection de Lothaire II, àMayence. Le nouvelle élu avait consenti à ce que l'élection de l'évêque ne se fît plus même en la présence, toujours intimidante, de l'empereur, et à ce que l'évêque prêtât entre les mains du prince, après la consécration seulement, non plus le serment de l'hommage-lige, mais le serment de fidélité (1).
Une double élection appela encore, après la mort d'Honorius, à la succession pontificale, d'une part Innocent II, de l'autre le cardinal Pierre de Léon, sous le nom d'Anaclet II (2). Le schisme dura huit ans, jusqu'au moment où saint Bei-nard se prononça en faveur d'Innocent II, réfugié en France, et gagna à sa cause, par la haute considération dont il jouissait, Louis VI, roi de France, et le puissant et opiniâtre Guillaume, duc d'Aquitaine. Le parti du nouvel antipape Yictor IV demeura par là même sans force et sans appui. Lothaire II se rendit deux fois à Rome, pour y sou-
(1) Anomjmi Narratio de elect. Lotharii {Eckhard. Quaternio vet, monumentor. p. 46). Cf. dans Pistorius-Struve, t. I, p. 671 : « Concordantihus itaque in electione régis universis regni principibus, quid juris regiœ dignitatis imperium, quid libertatis reginae cœlestis id est Ecciesiœ, sacerdotium habere deberet, stabili ratione prtescri-
bilur Habeat Ecclesia liberam in spiritualibus electionem, nec
regio metu extortam, nec prœsentia princijns, ut antea coarctatam, vel ullapetitione restrictam : habeat imperatoria dignitas electum libère, consecratum canonice, regalibus per sceplrum, sine pretio tamen, investire solemniter, et in fidei suœ ad justi favoris obsequium (saivo quidem ordinis sui proposito) sacramentis obligare stabiliter. »
(2) Armilphi Sagiens. archidiac. Tract, de schism. Petr. Leon. (Muratori, t. III, P. I; d'Achery Spicileg. t. I), Anacleti Epp. (Recueil des historiens des Gaules, t. XV, p. 360).— Reimbaldi Ep. de schism. (Ibid., p. 326). Innoc. Il Ep. ad Germ. dans les Cod. Udalrici LEckhard. t. IIJ.
302 § 218. — HONORius II ; innocent ii;
tenir la cause d'Innoceni contre Roger, roi de Sicile, et reçut en fief, comme vassal du pape, les biens de la comtesse Mathilde. La présence de saint Bernard, qui fit aussi deux fois le voyage d'Italie, contribua efficacement à la cessation du schisme.
La haute Italie avait vu, pour ainsi dire, partout deux évêques opposés l'un à l'autre : un évêque papal, un autre impérial. En même temps (1) l'Italie, où, même après la conquête des Lombards, s'était conservée une sorte de nation romaine parmi les propriétaires des biens fonciers, qui avaient gardé leur liberté et leur antique constitution municipale, l'Italie avait vu renaître une sorte de tiers état opposé à la noblesse et au clergé, formé des habitants des villes, qui, peu à peu, se mirent en possession des droits municipaux et s'érigèrent en puissantes républiques. Les évêques librement élus renoncèrent, pourla plupart, à leurs droits sur les villes, qui arrivèrent ainsi bientôt à un état florissant. Rome imita cet exemple, que favorisaient les troubles des élections papales. L'ancien sénat fut rétabli sous Innocent (!2) ; sous Lucius II, un patrice, représentant le consul, fut élu, non sans de vives contestations, à la suite desquelles le pape fut tué d'un coup de pierre. Cet esprit républicain avait été surtout réchauffé par x^rnaud deBrescia. Cet ecclésiastique, puissant en parole et de mœurs irréprochables, s'était efforcé de réveiller dans le peuple tous les souvenirs de l'ancienne Rome, de montrer l'ÉgUse apostolique comme le modèle de tous les siècles, condamnant, par sa pauvreté, les richesses du clergé. En même temps il soulevait le peuple contre les puissances établies, en l'éblouissant par l'espoir de réformes chimériques et d'irréalisables utopies.
Innocent II convoqua le second concile de Latran, ou
le Dixième Concile œcuménique [1139].
Ce concile confirma tout ce qui s'était fait pour la paci-
(1) Savigny, Hist. du droit rom. dans le moyen âge, t. I, p. 409; t. III, p. 103 sq. Cf. Leo, Hist du moyen âge, t. I, "p. 548 sq. Hull' mann, les Municipalités du moyen âge. Bonn., 1827, 2 vol.
(2) Otto Friskig. Chron. lib. VII, c. 27. Muratori, Hist. de l'Italie, t. VII, p. 84.
LUCIUS Ii; EUGÈNE III. 303
fication de l'Eglise. Il y parut près de mille prélats. Ils excommunièrent Roger, le soutien du schisme, déposèrent tous ceux qui avaient été élevés en dignité par les antipapes, condamnèrent Pierre deBruis et Arnaud de Brescia(l), qui fut successivement chassé, par suite de sa condamnation, d'Italie, de France et de Suisse (2) Le concile promulga aussi trente canons contre la simouie, le concubinage des ecclésiastiques et autres pernicieuses habitudes de l'époque.
L'esprit de vertige et d'indépendance qui s'était emparé de Rome y régnait plus que jamais. La nouvelle république voulut réduire le pape à ne plus recevoir que la dîme et des offrandes volontaires. L'empereur Conrad III fut invité, au nom du sénat et du peuple romain Senaiuspopulusque Romanns), à résider à Rome et en faire le siège de son empire ; on prétendait ainsi accomplir l'ordre donné à Pierre par le Christ de payer la dîme, et donner à César ce qui est à César, au prêtre ce qui est au prêtre (3). On appela même Arnaud de Brescia à concourir à la restauration de la république et de l'Éghse. En vain Eugène III et
(1) Otto Frising. De rebus gestis Frider. lib. II, c. 20. S. Bernard. ep. 195, ad episc. Constant, an. 1140 : « Arnoldum loquor deBriscia, qui utinam tam sanse esset doctrinae quam districtae est vitœ. Et si vultis scire, homo est neque manducans neque bibens, solo cum
diabolo esuriens et sitiens sanguinem animarum Is ergo ad haue
aetatem ubicumque conversatus est, tain fœda post se et tam sseva reliquit vestigia, ut ubi semel fixerit pedem,illuc ultra redire omnino non audeat. Denique ipsam in qua natus est valde atrociter commovit terram, et conturbavit eam. Unde et accusatus apud domnum papam sehismate pessimo, natali solo pulsus est... Pro simili deinde causa et a regiio Francorum exturbatus est schismaticus insignis. Exsecratus quippe a Petro apostolo adhœserat Pelro Abœlardo, cujus omnes errores ab Ecclesia jam deprehensos atque damnatos cum illo etiam et prw illo defendere acriter et pertinaciter coaabalur. » Cf. Raumer, t. II, p. 34-38.
(2) Cf. Mansi, t. XXI, p. 523-46; Harduin, t. VI, P. Il, p. 1207-18.
(3) On rejeta, dans cette circonstance, comme fausse, la prétendue donation de Constantia le Grand : « Mendacium vero iilud et fabula heretica, in qua referetur Ccnstantinum Sylvestro imperialia simoniace concessisse in Urbe; ita détecta est ut etiam mcrcenarii et mulierculae quoslibet etiam doctissimos super hoc coucludant, et dictus apostolicus cum suis cardinalibus in civitate prœ pudore apparere non audeant. » (Marlene et Durand, Collect., ampliss. t. II, ep. 384, p. 556.)
304 § 218. — H0N0K1U3 ii; innocent ii ;
saint Bernard s'efforcèrent de soumettre les Romains ; Eugène fut obligé de transférer son siège à Viterbe, ou il apprit la déplorable nouvelle de la prise d'Édesse par les Turcs [1144]. 11 en donna aussitôt avis au roi de France, Louis VII, et chargea saint Bernard de prêcher une nouvelle croisade. On n'eut pas de peine à décidera cette pieuse entreprise Louis, que poussaient à la fois les vœux de son frère et la voix de sa conscience, inquiète de l'ordre qn'il avait donné d'incendier une église remplie de monde. La multitude suivit l'impulsion donnée par saint Bernard, et une nouvelle croisade fut résolue pour l'an 1147. Saint Bernard eut plus de peine à gagner l'empereur Conrad III d'Allemagne, qui ne se rendit aux éloquentes paroles de l'abbé de Cîtaux que durant la diète de Spire et les fêtes de Noël, et promit de prendre la croix à Rastisbonne, Les deux armées de France et d'Allemagne étaient sans doute plus brillantes que celle de la première expédition ; mais elles avaient trop de confiance en elles-mêmes et trop peu en celui qui est le Dieu des armées, qui pèse dans sa balance les rois et les peuples, et fait gagner les batailles. De durs reproches, d'amères récriminations furent adressés à saint Bernard, quand, déçus dans leurs espérances par la perfidie des Grecs et les intempéries de la saison , les princes ne ramenèrent d'Orient que les débris épuisés de leurs florissantes armées. Mais le saint n'en fut point ébranlé ; il protesta de la vérité de ses promesses, conformes à la volonté et aux desseins insondables de Dieu. Moïse, disait-il, envoyé de Dieu pour conduire le peuple élu dans la Terre promise, ne put y pénétrer. Après en avoir appelé aux miracles qu'il avait opérés, et à l'autorité du pape Eugène, qui en avait été témoin, saint Bernard ajoutait : « Le témoignage de ma conscience me suf- » fit ; si j'avais encore à choisir de deux choses l'une, je » préférerais les murmures dirigés contre ma personne » aux murmures adressés au Seigneur ; j'aime mieux (( qu'on s'en prenne à mon honneur qu'à la gloire deDieu. » Il terminait en déclarant hardiment que les croisés s'étaient rendus indignes de leur mission et des promesses divines, par leur confiance téméraire en eux-mêmes et leurs honteux dérèglements.