GRÉGOIRE VIII ; CLÉMENT III ; CÉLESTIN III
encore quelques faibles rapports avec Jérusalem. Les efforts des Latins contre l'ennemi commun étaient paralysés d'ailleurs par les divisions des sectes chrétienriGS que les croisés avaient trouvées en Asie. Tout avait donc contribué à encourager les entreprises des mahométans et à faire tomber entre leurs mains Jérusalem, dont riiéroïsme des Templiers et des chevaliers de Saint-Jean n'avait pu retarder la chute. Cependant, quand on apprit en Occident la prise de la ville sainte, l'enthousiasme, qui avait poussé naguère les nations européennes vers l'Orient, se réveilla dans sa ferveur primitive et fît renaître partout le désir de l'union. Le pape et l'empereur donnèrent les premiers l'exemple. De toutes parts on répondit à l'appel de Grégoire, proclamant une nouvelle croisade (1) : ceux qui ne purent s'y joindre payèrent la dîme de Saladin. Frédéric lui-mêm'e (2), chargé d'ans, mais rajeuni par un pieux enthousiasme, se mit à la tête d'une formidable armée, s'avança à travers l'empire grec, et trouva malheureusement la mort dans le Cydnus (en Cilicie) [1190], tandis que la plus grande partie de son armée, dirigée par son fils, Frédéric, duc de Souabe, périt au siège de Saint-Jeand'Acre. Richard Gœur-de-Lyon, roi d'Angleterre, et le roi de France, Philippe-Auguste, s'étaient rendus par mer en Palestine, durant l'été de 1190 (3). Toutes ces forces n'aboutirent, par suite du désaccord des chefs, qu'à la prise de Saint-Jean-d'Acre. Philippe-Auguste étant revenu en Europe, Richard avait à son tour quitté la Palestine, toutefois après avoir conclu avec Saladin un armistice de trois ans [119:2]. A son retour, passant près de Vienne, le héros chrétien fut perfidement retenu captif par son ennemi, Leopold, duc d'Autriche, et livré à l'empereur Henri VI,
(l)Ad omnes fidèles de clade Hierosolimitana (Mansi, t. XXII, p. 527 sq.; Harduin, t. VI, P. II, p. 1889 sq.).
(2) Tageno (dec. Eccl. Patav. qui prit part à la croisade), Descriptio exped. Asiat. Friderici (Freher-Struve, t. I, p. 405). Ansberti, Hist. de expedit. Frid. éd. Dobrowsky. Pragae, 1827.
(3) Galfridi de Vino Salvo [-f- après 1245], Itinerarium Richardi in Terram sanctam (Boiigars, t. I, et Gale, Script, hist. Angl. t. II). Rigordius Gothus, De gestis Phil. Aug. (du Chesne, t. V; Bouquet, t. XVII). Cf. Schlosser, Hist. univ., t. VII, P. I, p. 81 sq.; Raumer, t. II, p. 319 sq.; Leo, Histoire du moyen âge, P. I, p. 426 sq.
316 § 221. — INNOCENT m.
qui ne le délivra que moyennant une forte rançon, lorsque le pape eut élevé sa puissante voix en faveur du magnanime croisé (1). Henri VI marchait sur l'Italie pour prendre, après la mort de Guillaume II [H89], possession de son héritage des Deux-Siciles, quand il apprit, en route la mort de son père. La Sicile, redoutant la domination étrangère, élut Tancrède, comte de Lecce, fils naturel de Rû^er l'Ancien, frère du roi Guillaume 1^', mort depuis longtemps ; le pape Clément III ne tarda point à donner l'investiture à Tancrède, qui mourut peu [de temps après [4194], et les Deux-Siciles se soumirent à Henri.
Tout dans la conduite de cet empereur égoïste et cruel, alors dans la force de l'âge et au comble de la puissance, annonçait un règne orageux au doux et octogénaire pape Célestin, et la vente ignominieuse de l'évêché de Liège, et la captivité de Richard, et la défense faite aux clergés et aux laïques d'Itahe d'en appeler à Rome (2), lorsque des événements indépendants de tout calcul humain changèrent tout à coup la face des affaires. A peine Henri avaitil assuré en Allemagne la succession de son fils Frédéric, âgé de trois ans et non encore baptisé, qu'au milieu des préparatifs d'une croisade il mourut subitement à Messine [H 97]. A ce moment, un des plus grands hommes de la papauté montait sur le siège de saint Pierre.
§ 221. — Innocent III; sa situation en face des princes de l'Europe.
Innoc. III. Epp. lib. XIX, éd. Baluz. Paris., 2 t. in-fol (lib. I, II, V, X-XVI). Brequigny et de la Porte du Theil, Diplomala, chartae, epist. et alia docum. ad res Franc, spectantia. Paris., 1791, 2 tom. (lib III et V-X). Resgistrum Innoc. III, super negotia Rom. imp. (Baluz. t. I, p. 687). Gesta Innoc, par un contemp. (Ibid. et Brequigny, t. I). Richardi de S. Germano, reg. Sicil. notarii, Chron. de 1189-1243 (Muratori, t. VII).
Harter, Histoire du pape Innocent III et de ses contemporains. Hamb. 1834-42, 4 vol. Trad. française par Saint -Chéron. Paris, 1838, 3 vol — même ouvrage trad. par l'abbé Jager et Théod. Vial, Paris, Vaton, Gaume, 1838-40, 2 v. in-8.
(1) Baron, ad an. 1193, n. 2 sq. Matthœus Paris, ad an. 1195. Voyez Schmidt, Hist. des Allem., P. II, p. 604 sq.
(2) Jœger, Hist, de l'emp. Henri VI. — Raumer, t. II.
§ 221. — INNOCENT m. 317
Innocent, de l'illustre famille italienne des Conti, avait cultivé ses précieuses facultés en étudiant la théologie et le di'oit à Paris, à Rome et à Bologne. Il entrait à peine dans l'âge viril lorsque, malgré sa répugnance, il fut apj)elé au trône pontifical. Il songea aussitôt à fortifier les Etats de l'Église, à délivrer l'Italie de la domination étrangère, à séparer les Deux-Siciles de l'Allemagne, condition nécessaire de l'indépendance du Saint-Siège, et à reprendre, dans toute la chrétienté, l'influence qui appartient au chef de l'Église, dont l'autorité se communique aux princes temporels comme le soleil prête sa lumière à la lune (1), suivant le langage d'Innocent. « La papauté, dit-il dans une lettre à Othon, domine la royauté. Celle-ci n'a de puissance que sur la terre et sur les corps; celle-là en a dans le ciel et sur les âmes. Les rois ne régnent que sur des royaumes particuliers et des provinces isolées. Pierre les domine tous par la plénitude du pouvoir : car il est le représentant de celui à qui appartient l'univers. »
Innocent cependant sentait tout le prix d'une union sincère et solide entre l'Église et l'État : « Union, disait-il, qui prépare la foi, triomphe de l'hérésie, fonde les vertus, extirpe les vices, sauve la justice, préserve de l'iniquité, produit le calme, apaise les persécutions, dompte la barbarie païenne, fait croître avec la prospérité de l'empire la liberté de l'Église, assure, avec la tranquillité des corps, le salut des âmes, avec les droits du clergé ceux de l'État. » En outre, le but principal des efforts de ce digne successeur de saint Pierre était la délivrance de l'Église d'Orient, la restauration de la discipline ecclésiastique et la destruction des hérésies. Dès le commencement de son pontificat, il donna l'investiture au préfet impérial de Rome,
(1) Grégoire VII (lib. VII, ep. 25 ad Guilielmum, regem Angliae, an. 1085) exprimait déjà cette idée plus nettement qu'Innocent, lib. I, ep. 401 ad Acervum. Innocent avait la conscience des limites de son pouvoir; il dit ad prœlatos Franciœ (Décrétai. Greg. lib. II, tit. I, c. 13), en vue de sa médiation entre le roi de France et celui d'An gleterre, parlant du passage de S. Matth. XVIII, 15-17 : « Non enim intendimus judicare de feudo,... sed decernere de peccato : cujus ad nos pertinet sine dubitatione censura, quam in quemlibet exercera possumus et debemus, etc. » Puis il en appelle à l'empereur Valent!nien.