INNOCENT III
appelé à décider entre les deux rivaux, et suspend la décision en attendant les informations de l'archevêque de Drontheim. En Angleterre, il annule la double élection faite pour remplir le siège archiépiscopal de Canterbury, rejette les deux prétendants, et fait élire, conformément aux statuts ecclésiastiques de l'époque, par les chanoines anglais venus à Rome, le savant Etienne Langton Anglais de naissance, qu'il consacre et soutient contre l'opposition du roi d'Angleterre, Jean sans Terre, en excommuniant le roi, déliant ses sujets du serment de fidélité [1209], mettant le royaume en interdit et finissant par déposer le roi luimême (1). Contraint de faire pénitence à Rome, Jean recouvre ses droits en se déclarant feudataire du Saint- Siège [1213]. Cette lutte du pape et du roi fit sentir aux barons, effrayés des actes arbitraires de Jean, dont ils pouvaient à leur tour devenir victimes, le besoin d'une constitution qui garantît leurs droits. Ils profitèrent de la position critique du prince, se lièrent avec Langton et forcèrent Jean à souscrire la grande charte de leurs libertés {magna charta UbeiHatum, 15 juin 1215), fondement de la constitution actuelle de l'Angleterre, et, pour le clergé, la restitution de toutes les libertés de l'Église, savoir : liberté des élections, exemption de la juridiction temporelle, droit d'appel absolu à Rome, dans les affaires ecclésiastiques. Cependant Innocent déclara la charte nulle, parce qu'elle avait été obtenue en violation du serment féodal et contre les droits des seigneurs suzerains, réclama l'obéissance, promit la rémission des fautes, et excommunia les récalcitrants.
Enfin, Constantinople même sentit les effets de l'autorité d'Innocent, mais au détriment de son désir permanent de délivrer les saints lieux. En effet, la croisade que les puissantes prédications de Foulques de Neuilly avaient déterminée en France avorta, quant à son but véritable, par la conduite indigne de Henri Dandolo, doge de Venise. Ce rusé vieillard, aveugle de corps, mais d'une rare perspicacité d'esprit, profita de l'embarras des croisés, qui devaient payer le transport et l'équipement d'une armée
(1) Lingard, Hist. d'Angleterre, t. III.
§ 221. — INNOCENT m. 321
navale, pour leur faire entreprendre, malgré les menaces du pape, et au profit des Vénitiens, la conquête de la ville de Zara, en Dalmatie, depuis longtemps révoltée contre Venise. Ces croisés se laissèrent même engager par le fugitif Alexis dans des intrigues de palais, s'emparèrent de Constantinople [12 avril 1203] et fondèrent l'empire latin [1203-61], dont le comte de Flandre, Baudouin, fut proclamé le premier empereur (1). Innocent était trop juste pour n'être pas irrité contre les croisés, qui, au lieu de combattre des infidèles, avaient détrôné des empereurs chrétiens. Il finit par se radoucir et accorder l'absolution, en vue des circonstances critiques où l'on se trouv^ait et dans l'espoir des avantages de l'Église. Cependant il ne répondit point à l'appel qu'on lui avait fait de venir à Constantinople.
Telles étaient l'activité et l'influence d'Innocent, toujours prêt à adoucir le sort des opprimés, partout présent par lai-même ou par ses légats. Au milieu de ses affaires si diverses, il n'avait pas perdu de vue son dessein principal : il convoqua donc, en rappelant les touchantes paroles du Sauveur, « j'ai désiré d'un grand désir manger cette « pâque avec vous, avant de mourir, » le quatrième concile de Latran, ou
le douzième Concile œcuménique [1215],
le plus brillant de tous jusqu'à ce moment de l'histoire (2). Il s'y trouva soixante et onze archevêques, quatre cent treize évêques, huit cents abbés ; les légats des patriarches
(])Cf. ßalduini ep. ad Ottonem imperat. in ^r/iûWi Chronic. Slav., lib. VI, c. jy, et Balduini ep. ad omnes fidèles, dans Arnold., 1. cit., c. 20; dans un autre sens, ad Innoc. {Innoc, lib. VII, ep. 152, et dans Raynnldi Annal, ad ann. J204, n"' 6-18); Geoffroy de Ville-Hardouin, de la Conqueste de Constantinople, da 1198-1207 (l'Histoire de l'empire de Constantinople sons les empereurs francs, par C. du Fresne. Ven., 1729. in-fol.) ; Nicetas Acominatus, Hist. Joannis Comnen., imperat. jusqu'à Bald. Flander. 1117-1206, éd. Fabroti. Paris., 1C47, in-fol. Cf. Schlosser, Hist. univ., t. VII, p. 109 sq.; Leo, Man. de l'hist. du moyen âge, P. I, p. 440 sq.; Raumer, t. III, p. 198-236.
(2) Les actes dans Mansi, t. XXII, p. 953 sq.; Hardmn, t. VII, p. 1- 86 ; Hurler, t. II. p. 633 sa.
329 § 221. — INNOCENT m.
d'Alexandrie et d'Antioche, les patriarches de Gonstantinople et de Jérusalem, plusieurs princes d'Europe ou leurs représentants. Le principal objet du concile fut de décider une nouvelle croisade. A la nouvelle de la croisade des enfants, Innocent s'était écrié en gémissant : « Ces enfants « nous font honte, pendant que nous dormons, ils partent « courageusement pour la conquête de la Terre sainte (1). » Afin que la croisade nouvelle pût se réaliser, on ordonna et promit solennellement d'observer la paix de Dieu entre tous les princes et peuples chrétiens durant quatre ans; les évêques devaient réconcilier tous les contondants. On proposa aussi un projet d'union avec l'Église grec (2). Le concile s'occupa en même temps de raffermir et d'assurer la pureté de la foi par l'exposition de la doctrine de l'Eucharistie, naguère attaquée par Bérenger, exposition où se trouve, pour la première fois, le mot transsubstantiatio (3), et par la condamnation des dangereuses erreurs de l'abbé Joachim, d'Amaury et des Albigeois. Il termina la lutte des prétendants à l'empire en faveur de Frédéric; enfin, il décréta soixante-dix canons concernant la vie et la discipline ecclésiastiques, qui malheureusement ne furent pas toujours et partout observés (4).
Quoique Innocent, chargé de travaux, se plaignît par-
(1) Cf. Hurter, Innocent III, t. II, p. 452 sq., et Gazette de philosophie et théologie cath. de Bonn, livr. XXII, p. 209-15.
(2) Les Grecs acceptaient la formule : « Pater a nullo, Filius autem a solo Pâtre ac Spiritus sanctus ab utroque pariter absque initio semper ac sine fine. »
(3) Conc. Lateran. IV, c. I: « Una vero est fidelium universalis Ei'clesia, extra quam nuUus omnino salvatur. In qua idem ipse sacerdos et sacriflcium Jesus Christus, cujus corpus et sanguis in sacramento altaris sub speciebus pauis et vini veracitercontinentor; transsubstantiatio panis in corpus et vini in sanguinem, potestate divina, ut ad perficiendum mysterium unitatis accipiamus ipsi de suo quod accepit ipse de nostro. » (Mansi, t. XXII, p. 9Sl ; Harduin, t. VII, p. 17.) Sur Amalrich, ibid. c. II.
(4) Le vingt et unième portait spécialement contre les sectes qui méprisaient les sacrements de l'Eglise : « Omnis utriusque sexus fidelis postquam ad annos discretionis pervenerit, omnia sua solus peccata confiteatur fideliter, saltem semel in anno, proprio sacerdoti, et injunctam sibi pœnitentiam studeat pro viribus adimplere, suscicipiens reverenter ad minus in Pascha eucharistiîe sacramentum (can. XXIIJ. »