INNOCENT III
fois de n'avoir pas le loisir de penser aux choses célestes, il n'oubliait pas la partie spirituelle de sa mission et prêchait, aussi souvent qu'il le pouvait, au clergé et au peuple, tantôt en latin, tantôt en langue vulgaire. Ses prédications rappellent surtout celles de Léon le Grand ; elles sont riches d'images, d'allégories, d'allusions mystiques, d'antithèses ingénieuses et inattendues ; l'expression en est grave, comme le sens en est profond et sérieux. Ainsi Innocent réunit, dans le fait, les trois choses que son illustre prédécesseur Alexandre III exigeait d'un vrai pape: zèle pour la prédication, capacité pour le gouvernement de rÈghse, intelligence dans la direction des âmes, 11 était d'ailleurs plein de bienveillance et de charité envers les pauvres et les veuves, de générosité envers les croisés, de dévouement envers les peuples et les villes qu'en cent occasions il réconcilia au nom du Seigneur. Ce fut au milieu d'un de ses projets de réconciliation entre Gêne et Pise, et durant le voyage entrepris à cet effet, qu'il termina sa carrière terrestre [16 juillet 1216]. Si, comme Grégoire Vil et Alexandre 111, qu'il surpassait de beaucoup dans la science des affaires et la connaissance du droit et de la théologie, Innocent avait eu l'occasion de montrer son talent et son énergie dans des circonstances importantes, on pourrait, sans hésiter, le nommer le plus illustre des successeurs de Pierre. Nul d'entre eux, dans tous les cas, n'éleva jamais le trône pontifical à un plus haut degré d'autorité et d'influence. Voici comment le dernier de ses biographes, l'impartial Hurter, nous le fait connaître, en nous montrant l'idée que ce grand pape avait du pontificat et de sa mission :
« A ses yeux, dit-il, le pontificat était la seule puissance capable d'empêcher l'abus de la force, la violation des lois divines et humaines ; puissance plus haute et plus sainte que tout tribunal politique ou civil ; puissance qui tantôt gronde et menace, s'oppose aux grands de la terre et empêche le fort d'opprimer le faible, le fils libre de devenir esclave ; qui oblige les princes de permettre aux veuves, aux orphelins, de plaider leurs causes devant un tribunal ecclésiastique, c'est-à-dire libre et impartial ; qui agit envers les rois comme un père envers ses enfants, les rappelle par ses
324 § 222. — HONORius m; Grégoire ix; innocent iv, etc.
prières, ses avertissements, ses menaces, ses sages conseils, au sentiment de leur deA' oir et de leur dignité ; qui s'honore surtout d'être le protecteur des opprimés, surveille les mœurs des riches et les empêche de se croire, dans leur orgueil, au-dessus de toute loi et de toute autorité; s'efforce de protéger les malheureux contre l'avarice des grands, les peuples contre une domination arbitraire et despotique ; civilise les nations et console les individus par l'assurance du salut éternel, et seule enfin autorise ceux qui l'exercent à déclarer,, en toute vérité, qu'ils n'ont qu'un poids et une mesure, et n'agiraient pas envers un frère naturel autrement qu'ils n'agissent envers tous les chrétiens (1). »
§ 222. — ffonorius III [1216-27], Grégoire IX [1227-41], Innocent IV. [\2A^-M], Clément IV [\^Qb-m], en face des Hohenstavfen Frédéric 11^ Conrad IV et Conradin ^ dernier empereur de la maison de Souabe.
I. Petrl de Vineis (cancellar. Frider. II, -f 1249 Epp. lib. VI, éd. Iselon. Basil., 1740, 2 t. Regesta honor. III et Grog. IX dans Raynald. Riccardl de S. Gernian. Chronic. 1189- r242 (Muratori, t. VII), contin. par Nicol. deJainsHla, Ilist. de rebus gestis Friderici II, ejusque filiorium Conradi et Manfredi, jusq. 125S (ibid. t. VIII). Pipini et Monachi Paduensis Chron. Muratori t. VIII et IX). Hist. diplomalica Friderici IL, collegit et notis illustravit i/Mi/^ard-ß/'e/io/to. Paris, 1843, 2 t. in-4''. La biographie d'Innocent IV par Nicol. de Furbio etBern. Gwîdo (Muratori, t. III, P. I).
IL Sclncarzhiiebi'r, de Celebri intra sacerdotium et imper, schismate, temp. Frid. II Diss. hist. Salisb., 1771. Raumer, Hist. des Hohenstaui'en, t. III, p. 311 sp., et t. IV. W. Zimmermann, les Hohenstanfen, etc. P. IL Hœfler, Situation de l'Eglise dans le siècle de Fréd. II (Archives de littérature théolog. de Munich, 1843, livr. X et XI).
Frédéric ne réalisa ni l'espoir qu'Innocent avait conçu de son élève ni les paroles solennelles par lesquelles le prince reconnaissant avait proclamé «. qu'il devait au » Saint-Siège tout ce qu'il possédait. » A peine empereur, il songea, comme ses prédécesseurs, à fonder l'omnipo-
1) Hurler, le Pape Innocent III, t. III, p. 74-75. Cf. aussi p. 09.
tence et l'absolutisme de l'empire sur les débris des droits ecclésiastiques et des libertés municipales. Une put cependant donner d'abord un libre essor à son désir ; car, en se rendant à Home pour y recevoir la couronne [1220], il trouva les poi'tes de Milan fermées devant lui, et fut obligé, avant d'être couronné à Rome, de promettre par serment d'abolir toutes les lois contraires aux libertés de l'Église, de céder à son fils Henri le Royaume de Sicile, non comme un fief impérial, mais comme un fiet papal, et enfin de restituer la succession de Mathilde ; il renouvela aussi le vœu d'une croisade. Le doux et pacifique Honorius, satisfait de ces promesses, ne fit point attention à ce qu'Innocent avait toujours repoussé comme le plus grand danger pour TÉglise romaine, à savoir : que Frédéric avait déjà fait élire [avril 1220] son fils Henri roi d'Allemagne. Immédiatement après le couronnement, Frédéric se rendit en Sicile, déposa des évêques, en investit d'autres, et fit renaître ainsi la lutte entre l'empereur et le pape. On apprend que Saladin s'est emparé de Damiette ; Honorius accuse de cette perte Frédéric, qui a ajourné la croisade promise. Frédéric s'excuse et promet de partir dans l'espace de deux ans pour les saints lieux, où devait l'attirer d'ailleurs son deuxième mariage avec lolande, fille de Jean, roi de Jérusalem. Mais le pape se voit obligé de consentir à un nouveau retard de deux ans, et il meurt avant l'expiration du délai [18 mars 1227]. Son successeur Grégoire IX, vieillard plein de vivacité, dont l'empereur avait loué franchement la piété, la science et l'éloquence, presse Frédéric d'accomplir son vœu. L'empereur indique Rrindes comme lieu de réunion, et s'embarque en eflét, après bien des tergiversations [13 août 1227]. Mais trois jours à peine se passent, et Frédéric, feignant d'être malade, se fait débarquer. Grégoire alors prononce, à Anagni, l'anathème contre l'empereur [29 septembre 1227], qui se retire vers Viterbe etPérouse. Enfin, sans être lelevé de l'excommunication, Frédéric part pour la croisade [11 août 1228] ; c'était la cinquième. Le pape recommande aux chevaliers de Saint-Jean et aux Templiers de ne point entrer en rapport avec l'empereur ; Frédéric obtient néanmoins du sultan d'Egypte, avec lequel on le soupçonne d'intelligence, une trêve de dix ans,