LES PAPES DEPUIS INNOCENT V, ETC
l'esprit chi^étien du moyen âge que la vue de J^erusalem et le souvenir des lieux où le Sauveur avait expié les péchés du monde par ses souffrances, et sa mort. Ainsi fat brisé l'égoïsme de la raison ; aux tendances individuelles qui avaient désolé l'Église et la société succéda le dévouement de chacun au bien général. Lb foi triompha de nouveau de "esprit du monde.
L'Eglise d'Occident se ressentit alors de la longue vacance du Siège apostolique, qui dura vingt-sept mois ; car, après la mort d'Adrien, les cardinaux avaient déjà modifié les ordonnances de Grégoire X sur la tenue des conclaves. Obligés enfin de faire un choix, les cardinaux élurent Pierre, ermite du montMoron près de Salmone [de juillet en décembre 1294]. Le nouveau pape, Célestin X, méritait la réputcition de sainteté qu'il s'était acquise, mais ses vertus privées ne lui donnaient pas la capacité nécessaire pour gouverner l'Eglise et tenir tête aux princes de l'Europe (1). On disait de lui : Le pape ^siithien des choses de plen/tudine potestails, mais plus encore de plenitudine shnplicitatis. II eut, en outre, le malheur de se soumettre complètement à l'inflence de Charles II, de Naples, qui parvint, par ses intrigues et en abusant de l'ingénuité du pape, à faire nommer sept cardinaux français et trois napolitains. Le pape, après un court pontificat, résolut de renoncer à son pouvoir ; mais le simple consentement des cardinaux ne leur paraissait pas suffisant pour valider son abdication: le pape céda donc à leurs sollicitations et principalement à celles de Gajétan, et donna une constitution expresse, portant que tout pape peut renoncer à sa dignité : il voulut alors se retirer dans son ancienne solitude, pour y retrouver la paix dont il y avait joui. Mais son successeur, craignant que sa fuite ne pût devenir plus tard l'occasion d'un schisme, le retint captif au château de Fumona jusqu'à sa mort, qui arriva peu de temqs après [lu mai 1296J. (2)
(1) Jacob. Cardin. Carmen de vita et canon. Cœlestini (Muratori, Script, t. III, P. I). Petrus de Alliaco, Vita Cœlestini (Bolland. mens, maii, t. IV, p. 485). Cœlestini Op. ascet éd. Telera. Neap., I6i0, in-4. (Max. Bibliotli. t. XXV). Cf. Raynaldus, ad an. 1294. Ptolomœi de Fiadonibus Hist. eccles., lib. XXIV, c. 29 sq.
(2) Voir Le Pouvoir temporel des Papes, par S. Em. le card, Matthieu, p. 31S.
§ 226. — BOMFACE VIII : PHIWPPE IV. 341
L'acte le plus utile du pontificat de Célestin fut le renouvellement de l'ordonnance relative au conclave.
I 226. — Boniface VIII [1294-1303], Philippe IV, roi de France.
J, Jacob. Cardin. De elect. et coronat. Bonif. VIII {BoUand. mens. maii, t. IV, p. 462). Ptolem. Luc. Hist. ecclesiast., lib. XXIV, c. 29 sq. Raynaldus, ad an. 1291-1303. Mansi, t. XXIV, p. 1131 sq.; t. XXV, p. 1-123. Harduin, l. VII, p. 1171 sq. (P. du Puy], Hist. du diff. entre le pape Boniface et Philippe le Bel. Paris, 1055, in-fol.
II. Rubei, Boniface VIII et fami). Cajetanor. Ronice, 1651. Vigor. Hist. eor. quse acta sunt inter Philippum Pulchrum et Bonifacium VIII 1639, in-4. Baillet, Hist. des démêlés du pape Boniface avec Philippe, etc.; 2' édit. Paris, 1718, 2'osli, Storia di Bonifacio VIII e de suoi tempi, divisa in libri sei. Monte Cassino, 1846, 2 tom. Christophe, Histoire de la papauté au XIV« siècle. Paris, 1853, 2 vol. Bamberger, Hist. synch., t. XII. Cf. Planck, Hist. de la constitua de la société ecclesiast. chrét., t. V, p. 12-154, qui loue ce pape souvent méconnu et le défend surtout contre le Gibelin Dante (Enfer, cant. XXVII, v. 85; cant. XIX, v, 52). Voyez un examen plus sévèi'e dans Schlosser, Hist. univ. t. VIII, p. 3 sq. Cf. Palma, Prfelect. hist. eccles. t. III, p. 143-89. Wiesemann, Ami ''e la Religion, 1844, livr. 10. — Ghantrel, Boniface VIII.
Au moment où le cardinal Cajétan (Boniface ^'III) fut élu à la place de Célestin (1), les affaires politiques de l'Europe étaient fort compliquées. En Sicile, rien n'était encore réglé; en Allemagne, Adolphe de Nassau avait succédé à Rodolphe de Habsbourg ; la France et l'Angleterre étaient en guerre; Philippe le Bel, roi de France, était soutenu par le roi d'Ecosse ; Adolphe de Nassau et lecomte de Flandre avaient embrassé le parti d'Edouard 1", roi d'Angleterre. En Italie fermentaient l'esprit de parti, l'amour de l'indépendance, le désir de la domination, la soif des conquêtes, les rivalités du commerce ; Venise et Gênes., Pise et Florence se faisaient une guerre acharnée; Mathieu Visconti s'était rendu maître de Milan et fait nommer vicaire impérial de la Lombardie, par le nouvel empereur Adolphe, afin de pouvoir se soumettre tout le pays. Or
(1) Boniface VIII, par Tosli, I, 116.
342 § 226. — BONiFACE VIII ;
Boniface, également versé dans le droit canon et le droit civil, né plutôt pour être prince du monde que chef de l'Eglise, d'un caractère ferme comme les plus illustres de ses prédécesseurs, mais d'une piété bien moins profonde, Boniface dut, au souvenir de Grégoire VII et d'Innocent III, se sentir singulièrement pressé de prendre, comme eux, une position nette et tranchée, une attitude fière et décidée.
La magnificence inouïe qu'il déploya à son couronnement (1) prouva qu'il était résolu de rendre à la papauté sa grandeur et son éclat ; ses premiers décrets l'annoncèrent comme un autre Innocent III. Le roi Charles était encore indécis, quand le pape quitta Naples, malgré la rudesse de la saison, se rendit brusquement à Rome et y fit immédiatement abattre les châteaux forts des grands qui prétendaient s'opposer à son autorité. Bientôt après il chercha, selon la promesse que, dit-on, il avait faite à Charles II, avant son élection, à inféoder de nouveau la Sicile au Saint-Siège, ce qui semblait devoir être facilité par l'élévation de Jacques de Sicile au trône d'Aragon et la concession que Boniface lui faisait de la Sardaigne et de la Corse, pour prix de sa renonciation à la Sicile. Mais la répugnance des Siciliens pour les Français était invincible ; ils choisirent pour roi le frère de Jacques, Frédéric II. Vainement alors le pape frappa les Siciliens de toutes les peines spirituelles et temporelles : on s'était, depuis vingttrois ans, comme blasé sur l'excommunication. Le pape fit sentir ses dispositions hostiles à l'égard des Gibelins, en condamnant à l'exil deux cardinaux de la vindicative famille des Colonna et en s'emparant de leurs biens. Mais ce fut de la France, si hautement favorisée par le pape, que lui vinrent les outrages les plus sanglants et les traitements les plus indignes. Boniface, pour apaiser la guerre odieuse et cruelle allumée entre Edouard I" et Philippe le Bel, fit des remontrances à Edouard et engagea le roi des Romains à renoncer à l'alhance de l'Angleterre [1295] ; il espéra amener les trois rois à un armistice, en les menaçant de l'excommunication [1297]. En agissant ainsi, le
(1) Muraiori, Hist. d'Italie, an. 1295.