‹ Histoire universelle de l'ÉgliseChapitre 136 sur 280 · PHILIPPE IV · texte numérisé non relu

PHILIPPE IV

que Philippe demandait au pape de dégrader Bernard de Saisset, afin qu'il piit être livré au bras séculier et puni d'après les lois de l'État. Le pape répondit en suspendant de nouveau le privilège des décimes accordés sur les revenus du clergé, dont il accusait le roi d'avoir abusé, et exposa tous ses griefs dans la bulla Ausculta ^ Fui [o décembre 1301], qui, après avoir rappelé à Philippe qu'il avait un véritable supérieur sur la terre dans le chef de l'Église, lui reprochait le pillage des églises (1) et convoquait les prélats de France à un concile à Rome. Malheureusement le pape irrité, oubliant sa haute dignité, repiocha, dit-on, dans un discours tenu en consistoire, à Pieirc Flotte, qui n'avait qu'un œil, d'être physiquement borgne et spirituellement aveugle. La bulle du pape arriva falsifiée (2) entre les mains du roi de France, qui la fit publiquement brûler [février 1302]. Philippe le Bel, pour renforcer de toutes manières son opposition au pape et prévenir les efî'ets^ de Tinterdit qu'il redoutait, convoqua à Paris les trois États, et se servit, pour la première l'ois, contre la papauté, du clergé, de la noblesse et de la bourgeoisie , représentant tout le peuple, comme, quelques siècles plus tard, on s'en servit contre la royauté. Le chancelier Flotte s'y distingua par ses intrigues et ses menées artificieuses. Le clergé intimidé, la noblesse et le tiers état irrités s'adressèrent au pape pour obtenir un accomodement. Philippe écrivit de son côté à Boniface en des termes injurieux (maxima tua fatuitas). Il disait, d'une part, avec raison, qu'il n'était soumis à personne pour les choses temporelles; mais d'autre part, il prétendait, à tort, que c'était folie de méconnaî re le droit compétent au prince de disposer des prébendes ecclésiastiques et de leurs revenus. Boniface, dans une réponse rédigée en présence des cardinaux, se défendit, comme d'une falsification de sa bulle, d'y avoir affirmé, ainsi que l'en accusaient les États, que le roi Phiüppe tenait la France en fief du pape ;

(1) Raynaldus, ad an. 1301, n° 13 sq.; du Puy, p. 661.

(2) Sur la falsiUcatiou de la bulle beaucoup plus courte (Baillet, p. 103), cf. Spondanus, Ann. ecclesiast. ad. an. 1301, n° 11, De 3Inrca, De concord. sacerd. lib. IV, c. 16, présume que le ohnncelier Flotte était le falsificateur. Voyez Planck, 1. cit., p. 96 sq.

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il protesta que Philippe était soumis au pape, non comme prince {ratione c?ommw), mais comme chrétien, sous le rapport spirituel, et pour les choses temporelles {ratione peccati) ; et qu'enfin il était loin de nier la différence des puissances instituées de Dieu (1).

Malgré les menaces de Philippe, il était venu au concile de Rome quatre archevêques, trente-cinq évêques et six abbés de France (2). Les conclusions de l'assemblée furent résumées dans la bulle Unam sanctam [18 novembre 1302], qui expose les rapports de la papauté et de la royauté. Charles de Yalois, frère du roi, jusqu'alors toujours favorisé par le pape, voulut s'interposer comme médiateur, et Boniface envoya à cet effet au roi le cardinal Jean Lemoine d'Amiens (3).

Phihppe ne voulut entendre aucune des propositions du légat. L'excommunication fut fulminée contre lui le 13 avril 1304. Mais on arrêta à Troyes les bulles et on emprisonna les messagers qui les apportaient. Phihppe se hâta

(1) Boniface, concevant l'idée des deux huminaires comme Grégoire et Innocent III, dit : « Scriptum est : Fecit Deus duo luminaria magna, laminare majus, ut prœesset diei, et luminare minus, ut prœesset nocti : sunt enim duae jurisdictiones, spiritualis et temporalis. Juridictionem spiritualem principaliter habet summus Pontifex; jurisdictionem temporalem habet imperator et alii reges; tamen de omni temporal! habet cognoscere summus pontifex et judicare, ratione peccati, etc. — Dicimus quod in nullo volumus usurpare jurisdictionem régis ; non potest negare rex, seu quicumque alter fidelis, quin sit nobis subjectus ratione paccali. » Cf. du Puy, p. 72 sq. La remarque de Gerson, si favorable aux évêques, est importante in Serm. de pace et unione Grfecorum : « Nec dicere oportet omnes reges vel principes hœreditatem eorum vel terram tenere a papa, ut papa habeat superioritatem civilem, similem et juridicam super omnes, quedmadmodum aliqui imponunt Bonifacio octavo. Omnes tamen homines, principes et alii, subjectionem habent ad papam, in quantum eorum jurisdictionibus, temporalitate et dominio abuîi vellent contra legem divinam et naturalem, et post superioritatis illa nomiaari potestas directiva et ordinativa potius quam civilis vel juridica. » c

(2) Raynaldus, ad an. 1302, n" 12, sub fin. Mansi doute cependant dans sa note qu'il ,'y ait eu autant de prélats français. Raynaldus commence, n° 13 : « Ex eo consilio videtur émanasse insignis constitutio Unam sanctam Ecclesiam catholicam, etc. »

(3) Cf. quant aux douze articles du cardinal pour la confereoce,, du Pug, p. 89.

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de conclure la paix avec Edouard ; de son côté, Boniface réconcilia Charles II de Naples et Frédéric de Sicile, et reconnut, après de longues hésitations, Albert d'Autriche comme roi des Romains. Le roi de France convoqua de nouveau les États de son royaume [12 juin 1303]. Guillaume de Plasian, développa dans l'assemblée, de la manière la plus sophistique et la plus injurieuse, le texte des accusations contre le pape, dont l'exilé Colonna lui avait fourni les matériaux. Il reprocha au pape même les privilèges momentanés accordés au roi sur les biens de l'Église, l'accusa de fomenter l'hérésie et d'avoir nié l'immortaHté de l'âme (1), parce que, dans un moment d'irritation, le pape s'était crié : « Je préférerais être un chien plutôt qu'un Français ! » Cependant on sut si bien s'emparer de l'esprit de l'assemblée, que les États jurèrent de consacrer leur vie et leurs biens à la cause royale, et de rendre la France indépendante du pape. Pour la première fois en France on entendit « appeler du pape au concile universel. » Guillaume de Nogaret, alors garde des sceaux, qui avait pris la part la plus active aux accusations contre le pape, fut envoyé en Italie avec Sciarra Colonna. Cependant Boniface s'était lavé par serment de toutes ces fausses imputations, dans un consistoire tenu à Anagni. Puis dans diverses bulles d'un ton assez exalté, il avait proclamé la toute-puissance du Siège apostolique (2), vis-à-vis du droit électif des corporations religieuses et du droit de promotion des universités de France. Il allait lancer contre la France une bulle d'interdit et déUer les sujets de Philippe du serment de fidélité, quand, subitement, il fut saisi et retenu prisonnier par Nogaret et Colonna. Boniface, revêtu de ses vêtements pontificaux, n'avait pu garantir sa dignité des outrages et des violences de Colonna ; il se montra du moins résolu puisqu'il était tombé, comme le Christ, au pouvoir de ses adversaires, de mourir en pape. Les habitents d' Anagni l'arrachèrent, au bout de trois jours, d'entre

(1) Les autres imputations mensongères et ridicules contre Boniface étaient : qu'il niait la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, ne considérait point la fornication comme un péché, avait un démon familier, etc.

(2) Cf. du Puy, Preuves, p. 163, et Raynaldus, ad an. 1303, n» 36 sq.

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