ORDRE DE GRAMMONT
triote, l'accueillit à Bénévent. Etienne reçut sous sa direction une instruction solide et propre à le faire entrer dans l'Église. Mais le jeune homme s'était senti fortement ému en visitant un monastère en Calabre. A peine revenu en France, il y fonda le nouvel ordre de Grammont avec la faveur toute particulière de Grégoire VII [1073]. « Fondez, « dit ce dernier, autant d'établissements qu'il y a d'étoiles (( au ciel, mais obtenez de saint Benoît plus de grâces spi- « rituelles que de bénédictions temporelles. » Afin de se conformer au vœu du pontife, Etienne posa d'abord pour fondement la règle des Bénédictins; mais plus tard, lorsque ses religieux vinrent lui demander à quel ordre ils appartenaient : (( A l'Evangile, répliqua-t-il, qui a donné nais- « sance à toutes les règles. Telle doit être votre réponse, « Pour moi, je ne veux être appelé ni moine, ni chanoine, « ni ermite : ce sont des noms trop sacrés, qui supposent « trop de perfection pour que j'ose les usurper.
L'austérité de sa vie, jointe à celle qu'il exigeait des autres, lui gagna peu à peu des confrères, qu'il établit à Muret. Etienne de Thiers mourut en 1124, leur laissant pour héritage la pauvreté et une confiance inébranlable dans la bonté divine. Les enfants se montrèrent fidèles à l'humble esprit de leur père : ils abandonnèrent la légitime possession de Muret qu'on leur disputait, pour ne point plaider, et suivirent la voix du ciel qui les appelait à Grammont. On attribue la première règle écrite pour l'ordre au quatrième abbé, Etienne de Lisiac, ou au septième, nommé Gérard [1188]; elle recommande la plus complète pauvreté. « Jamais, dit cette règle, l'homme n'est plus assuré de l'amour divin que dans la pauvreté ; on doit donc s'y conformer rigoureusement. Les malades eux-mêmes ne doivent pas manger de viande. L'administration de toutes les affaires temporelles est confiée à des frères lais. » Or ce fut précisément contre cet écueil imprévu que se brisa cet ordre si pacifique et si estimé. Il périt, dans le cours du XIP siècle, parles audacieux empiétements des frères lais sur la direction spirituelle.
388 S 242. — LES chartreux.
§ 242. — Le$ Chartreux.
Vie de saint Bruno (BoUand. Acta SS. mens, octobr., t. III, p. 491 sq.). MabiUon. Ann., t. V, p. 202; i^jusd. Acta SS. ord. S. Bened., t. VI, P. II, praef., p. 52 sq. Voir aussi la terrible légende intitulée : De vera causa secessus S. Brunon in eremum (Launoi, 0pp., t. II, P. II, p. 324 sq.). Cf. Ilélyot, t. VII ; Hurler, t. IV, p. 149 sq.
Le fondateur de cet ordre fut le prêtre Bruno de Cologne [1084]. Il avait dirigé 1 école épiscopale de Reims et eomptait Urbain II parmi ses disciples. La vie mondaine de l'archevêque Manassès l'indigna (1). Ce prélat s'était laissé aller jusqu'à dire : «C'est une belle chose que l'archevêché « de Reims, mais il est fâcheux que, pour en toucher les <( revenus, il faille chanter des messes. » Bruno se retira donc, avec quelques amis qui partageaient ses idées, dans le diocèse de Grenoble, dont î'évêque Hugues l'accueillit avec joie. A quelques lieues de la ville se trouvait une effroyable solitude nommée la Chartreuse (CartusiumJ, destinée à devenir le berceau d'un ordre plus rigoureux que tous les autres. La règle prescrivait un silence perpétuel, l'abstinence de la viande et un cilice pour vêtement. Mais, en même temps , Bruno communiqua à ses frères son amour pour la science. A côté des pratiques religieuses et des travaux manuels, il leur enjoignit la transcription des auteurs anciens et des documents les plus importants, afin de leur assurer des titres à la reconnaissance de la postérité. Malgré la rigueur de ses observances, l'ordre se propagea promptement et vit même former une branche collatérale pour les femmes. Le profond spiritualisme qui distinguait les Chartreux leur acquit une haute importance duiant la grande querelle des investitures. Urbain II voulut avoir auprès de lui l'austère Bruno [1090] ; mais le saint peu édifié de la vie active des cours, moins tenté encore par l'offre de l'évêché de Reggio, chercha et trouva une nouvelle Chartreuse à Torré en Calabre, oii il mourut en 1101.
(1) L'idée mère de l'affreuse légende citée dans les sources se lie évidemment à l'histoire des désordres reprochés à Manassès.