‹ Histoire universelle de l'ÉgliseChapitre 189 sur 280 · SAINT ANSELME · texte numérisé non relu

SAINT ANSELME

» sont-ils indépendants? n C'est ce qu'il n'ose décider. Résoudre ce problème parut donc aux scolastiques une tâche de la plus haute importance, et ils se mirent à l'œuvre, en suivant les traces de Boëce, qui avait mal compris le passage cité de Porphyre. Selon Platon, disait Boëce, les universaux sont non-seulement dans la pensée, mais aussi par eux-mêmes et en dehors du corps ; selon Aristote. ils n'ont d'existence réelle que dans les objets sensibles : la raison seule les perçoit comme immatériels et universels. En définitive, Boëce ne se prononçait pas, et ce qu'il citait positivement d'Aristote, dont il commentait précisément un ouvrage, paraissait favoriser le nominalisme. Enfin on ne comprit pas mieux et on ne développa pas davantage ce qu'avait dit Scot Érigène, qui avait cherché à identifier les opinions d'Aristote et de Platon, sans cependant s'y fixer.

On peut donc résumer en ces termes la grande querelle qui divisa les scolastiques : d'après les réalistes, il y a des êtres correspondant aux idées universelles, possédant, par conséquent, les caractères contenus dans les idées universelles, comme dans leurs prototypes, et qui sont par là même de l'essence de la conception ou du genre. Parmi les réalistes, les uns s'attachaient à Platon, comme Richard de Saint- Victor; les autres à Aristote, comme Alain de Lille, Alexandre de Haies, Vincent de Beauvais, etc.; d'autres enfin s'efforçaient de concilier Platon et Aristote, à l'exemple d'Érigène, comme saint Thomas d'Aquin et Duns-Scot.

En face de cette école, d'autres scolastiques renouvelaient la doctrine du portique : c'étaient les nominalistes, qui enseignaient : les idées universelles ne sont que des noms {nomina flatus oocis) auxquels rien ne correspond dans la nature; l'universel existe uniquement dans l'esprit comme une conception abstraite des choses réelles. Aussi n'est-il ni ante rem, ni in re, mais post rem. Ainsi, par exemple, la couleur n'est rien de réel : il n'y a que des corps colorés; la sagesse n'est qu'une pure abstraction : il n'y a de réel que l'homme sage, l'âme douée de sagesse. Du reste, le problème ne fut pas résolu, parce que ces scolastiques n'entrèrent pas d'une manière assez décidée dans le domaine de la pure philosophie. Alors seulement ils fussent arrivés

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aussi à la question de la connaissance philosophique, de son origine, de sa vérité, de ses limites, et des rapports de l'esprit humain avec le monde extérieur, ils auraient tiré la solution du problème des notions de genre et à' espèce (1). L'opposition de ces deux systèmes passa de la philosophie dans le domaine de la théologie et s'y propagea sous les formes les plus diverses. Les progrès du nominaUsme ne datèrent que du XIV^ siècle, quoique dès le XP, Roscelin, chanoine de Compiègne, en eût appliqué les opinions au dogme de la Trinité. Pour lui, les individus seuls étaient des réalités ; tout le reste n'était pas, ou n'était qu'un nom. Les qualités et les parties n'existaientpas non plus, en ellesmêmes, mais seulement dans les corps et dans l'ensemble. En suivant rigoureusement cette prémisse, Roscelin devait arriver au trithéisme, admettre trois dieux sans unité, puisque l'unité hors de l'individu n'était qu'un mot. Il se trouva par là en lutte avec saint Anselme (2), qui opposait à ses adversaires les arguments suivants : « Comment celui qui ne peut pas distinguer son cheval de la couleur de son cheval, pourra-t-il distinguer le Dieu un et ses diverses relations (c'est-à-dire la divinité, V tre divin et les trois personnes divines). Et celui qui ne voit pas comment plusieurs hommes peuvent être essentiellement uns (dans le cas où la notion du genre « homme » ne serait qu'une abstraction, un nom vide), comment reconnaîtrait il qu'en Dieu, plusieurs personnes, dont chacune est Dieu parfait, ne sont qu'un Dieu? Si enfin la nature humaine n'avait de réalité que danstelle ou telle personne humaine déterminée,

(1) Cf. sur cette dispute importante du moyen âge entre le réalisme et le nominalisme surtout Staudenmaier, Scot Érigène. p. 455-63; idem, Philosophie du christianisme, t. I, p. '252-58 et 601. N'oublions pas, non plus, les paroles que vient de prononcer tout récemment J.-J. Gœrres sur la même question : « La plus profonde racine des idées universelles se trouve dans le Logos lui-même: ce sont les idées, les prototypes d'après lesquels toutes choses ont été faites, et que le Créateur a implantés dans l'esprit humain pour lui servir de principe de toute science. » L'Église et l'État, p. 91-94. Weissemb., 1842.

(2) Joh. Monach. Ep. ad Anselm. (Baluz. Miscell. L IV, p. 478 sq,); Anselm. 1. II, epp. 35-41; lib. de Fide Trin. et de incarnat. Verbi, contra blasphemias Ruzelini. C . Ivo Carnot. ep. 7; Abœlardi ep. 21; Theobald. Stamp. Ep. ad Roscel. (d'Achcry, Spicil., t. IL, p. 448).

comment concevrait-on que le Verbe divin s'estfait homme, non en prenant une personnalité humains, mais la nature humaine? Les opinions réalistes d'Anselme furent approuvées au concile de Soissons [109ÎJ], tandis que le chanoine de Compiègne fut contraint de rétracter les siennes. Hildebert, évoque du Mans (1) agit et écrivit dans le même sens qu'Anselme [f 1134].

.§ 254. — Lutte de la scolastique et de la mystique. Abélard, Gilbert de la Porée. Saint Bernard.

Epp. Abœlardi et Heloisœ, surtout ep. 1 ; de Historia calamitatum suarum ; Introductio ad theolog., libb. III (Abaelardi et Heloisi?e 0pp. ed du Chesne. Paris., 1616, in-4 ; éd. Àmboise, 1606 et 1626. Theolog. christ, lib. V. (Martene, Thés, anecdot., t. V). Ethica, sive liber: Scito te ipsum (Pezz: Anecdot, t. III, P. II). Dialog, inter philosoph. Judœum et Christian. (Absei.?) ed. Rheiuwald. Berol., 1831. — Sic et non. Dialecta. {Victor Cousin, Ouvrages inédits d' Abélard. Paris, 1836, in-4). Sic et Non, primum integrum, edd. Henke et Lindenkohl. Marb., 1851. Abœlardi Epitome Theolog. christ, ed. Rheinwald. Berol., 1833. Les Hymnes trouvés et publiés par Greith, dans le Spicileg. Vatican, et par Cousin. Voir Gazette de Frib., t. p. 141-58. ßraun, de Abœl. ethica. Marb., 1852.

Pour la vie d' Abélard. voyez Hist. littéraire de la France, t. XII; Schlosser, Abélard et Dulcin, ou vie d'un rêveur et d'un philosophe. Gotha, 1807.

La lutte commencée entre Bérenger et Lanfranc, continuée entre Roscelin et Anselme, c'est-à-dire la lutte de la théologie spéculative contre la théologie positive, ou plutôt contre la foi comme source de toute lumière, se poursuivit entre Abélard et Saint Bernard sous une forme plus savante, et devint la guerre de la mystique contre la scolas. tique et bientôt contre toute la théologie orthodoxe. Abélard, né à Palais, près de Nantes, en 1079, d'une famille noble, puisa dans les leçons de son père le goût de la science s'y consacra avec un enthousiasme que son premier maître' Roscelin, ne fit qu'augumenter. Abélard, se sentant une prédilection marquée pour la dialectique, se rendit auprès de Guillaume de Gharapeaux (Guil. a Campellis), le plus re-

(1) (Tract, theolog. dû probablement à Hugues de Saint-Victor); Moral, philosophia (0pp. Beaugendre. Paris., 1708, in-fol.).

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