ET DE LA MYSTIQUE
nommé dialecticien de son temps, qui défendait la cause de la science contre les nominalistes, comme Anselme avait défendu contre eux l'enseignement de l'Église. Le nouveau disciple ne tarda pas à surpasser son maître. Fier de ses succès et plein d'ambition, il fonda une école à Melun, où les auditeurs accoururent en foule. Un travail exagéré le força de quitter la France pendant quelque temps. Guillaume de Champcaux s'était retiré à l'abbaye de Saint- Victor près Paris, où il enseignait la rhétorique et la dialectique. Abélard y redevint son élève, rompit de nouveau promptement avec lui, et laissa de curieux renseignements sur les causes de cette rupture.
« Guillaume de Gliampeaux soutenait que les universaux étaient essentiellement contenus dans tous les individus, de telle sorte que les individus n'étaient plus essentiellement distincts entre eux, mais différaient seulement par le nombre de leurs accidents. Dans la suite Guillaume modifia son opinion : après une dispute avec Abélard, il enseigna que Tuniversel est en chaque chose, non plus quant à l'essence, mais quant à l'idée. La question des universaux fut toujours une des plus graves pour les dialecticiens, et au fait elle est si difficile que Porphyre, dans ses Isagogies, n'osant pas la résoudre, se contente de dire : « c'est un point fort épineux. )> Cependant, lorsque Guillaume eut changé, ou plutôt se vit forcé de changer d'opinion sur ce sujet, il ne trouva presque plus d'auditeurs, comme si la dialectique tout entière reposait sur la question des universaux (1). »
Abélard rouvrit son école de Melun, puis la transporta en IHo sur la montagne Sainte-Geneviève, à Paris, ce qui priva Guillaume de tous ses élèves. L'amour que le Breton ressentait pour sa mère, qui voulait se faire religieuse, le porta de nouveau à quitter momentanément ses élèves. Pendant son absence, Guillaume ayant été nommé à l'évêché de Châlons, Abélard ne trouva plus le champ assez vaste pour sa gloire, et se rendit auprès d'Anselme de Laudun, célèbre théologien de Laon. Il se crut bientôt supérieur à ce nouveau maître, et, plein de confiance en luimême, il offrit de faire, après un seul jour de préparation,
(1) Historia calamitat. dans Schlosser, Abélard et Dulciu, etc.
un cours sur Ezéchiel, un des prophètes les plus difficiles. Anselme, dans cette occasion, se montra non moins jaloux que Guillaume de Champeaux, ce qui contraignit A,bélard à regagner Pai'is, où il devint le plus célèbre des maîtres ile dialectique et de théologie. Il se lia alors, pour son malheur, avec le chanoine Fulbert et avec sa savante nièce. Abélard oublia ce qu'il devait à sa haute position et à la confiance de l'oncle ; Héloïse, ce qu'elle devait à la pudeur virginale. Portant jusqu'au délire son enthousiasme pour son amant, elle dédaigna de devenir sa femme, préférant le voir figurer parmi les chefs de l'Église. Fulbert et ses parents se crurent méprisés par Abélard; ils s'en vengèrent avec une lâcheté indigne. L'infortuné alla cacher sa honte et sa douleur dans le cloître de Saint-Denis; Héloïse prit le voile [1119]. Cependant les vœux ardents de la jeunesse académique rappelèrent le maître dans sa chaire de professeur. Alors les scolastiqnes eux-mêmes, mais surtout Albert et Lothaire de Reims, devinrent jaloux de ses succès, tandis que les mystiques crurent s'apercevoir qu' Abélard ne traitait pas avec asez de respect les mystères divins. Le concile de Soissons [1121] condamna son Introduction à la théologie à cause de plusieurs propositions hérétiques sur la Trinité, et le relégua lui-même dans un monastère. Il fallut la sympathie universelle qu'Abélard excitait pour porterie légat du pape à lui permettre de revenir à Saint- Denis. Là encore, ayant osé soutenir que Denis, évêque de Paris, n'était pas le même que Denis TAréopagyte , il fut poursuivi avec fureur par les moines qui le forcèrent à chercher un refuge dans la solitude de Nogent. Ses disciples l'y suivirent, s'y bâtirent des cabanes, lui construisirent un monastère, qu'Abélard nomma le Paraclet, pour rappeler les consolations qu'il y avait trouvées dans sa pénible situation. Persécuté dans sa nouvelle retraite, il l'abandonna à Héloïse, et la tradition poétique qui s'attacha à ce monastère le conserva jusqu'en 1593. Abélai'd répondit à l'appel d'un abbé de Saint- Gildas-de-Ruys en Bretagne ; mais s'étant vainement efforcé, pendant dix ans, de rétabhr la discipline du couvent, il revint encore professer la théologie à Paris en 1136.
Ce fut alors qu'on vit entrer dans la lice contre lui