TENTATIVES POUR ARRETER
des Anselme ; il appartenait à celle de saint Bernard sousle point de vue mystique, mais d'une façon qui lui est pro-' pre. Enfin il sentit le prix de la méthode dans les investigations scientifiques, ainsi que de l'étude consciencieuse de l'Écriture sainte et de lapatrologie, commele prouvèrent ses nombreux commentaires sur presque tous les livres de la Bible.
La Somme des Sentences de Hugues mérite une attention particulière. Elle fut publiée vraisemblablement vers l'an 1130, après avoir paru comme œuvre de Hildebert, évêque du Mans, sous le titre de Tractatus théologicus. Elle présente déjà, et bienavantLombard, un systèmepresque complet des dogmes chrétiens (1). Or, comme les dogmes sont l'objet de la foi, qui, à son tour, comprend tout l'enseignement de l'Église, l'auteur recherche, en premier lieu, en suivant les Pères de l'Église, quel est cet enseignement, puis quels sont les rapports de la foi chrétienne avec la raison, avec la révélation, avec la foi dans l'Ancien Testament, avec les opinions des philosophes. Après avoir ainsi exposé le Credo, il suit, dans l'explication des dogmes, à peu près l'ordre du Symbole, d'après la méthode que nous avons déjà indiquée en parlant de Pierre Lombard. Dans un ouvrage important qu'il publia évidemment beaucoup plus tard [De sacrameniis), Hugues, plus systématique encore, traite l'ensemble du dogme d'une manière plus large, plus régulière et plus complète, et s'attache, bien plus que
(1) A cette époque, on dut s'appliquer à donner des analyses plus rationnelles, plus complètes des écrits des premiers Pères, comme cela était déjà arrivé pour les collections de droit canon rédigées par Burchard de Worms, Ives de Chartres et d'autres. On s'adonna plus particulièrement à l'étude d'Origène [De principiis), d'Augustin (Enchiridion, etlib. I de Doctrina christiana), d'Isidore de Séville (Sententiar. lib. III); de Jean Damascène (De fide orthod.). Dans le monastère de St-i'rudon on eut, dès la fui du XP siècle, la pensée d'une somme théologique qui fut réalisée par l'abbé Rudolph. Celle de Guillaume de Champeaux est encore inédite. Ensuite vient Abcelardi Introductio in theolog. christ.; enfin le système de Lombard, ainsi que celui de Hugues de Saint-Victor. Yoy. sur le Tractatus théologicus comme fragments de la Summa Sent, de Hugues, Liebner, Etudes et critiques, 1831, et Monograp. de Hugues, p. 217 et
dans sa Somme, au développement historique de la doctrine sacrée (1).
Richard de Saint- Victor, né en Ecosse, prieur de son couvent depuis 1162, perpétua l'esprit conciliateur de son maître Hugues. Inférieur à celui-ci pour la profondeur du sens philosophique et du sentiment mystique, il le surpasse parla forme plus classique de ses écrits ; son Traité sur la Trinité est un modèle de clarté, de solidité et de précision. Néanmoins, (et c'est lui-même qui en fait l'observation), il est parfois forcé, quand les mots lui manquent, tantôt d'en étendre, tantôt d'en limiter la valeur, suivant les besoins du moment. Ce qui lui est tout à fait propre, c'est la tentative qu'il fait de s'orienter scientifiquement dans le mysticisme lui-même (2] ; l'esprit qui cherche à connaître, ditil, mène à la théologie spéculative, la volonté qui tend à la pratique conduit à la théologie mystique [f 1173].
Tandis que Richard et Hugues cherchaient ainsi, par de nobles efforts, à concilier toutes les méthodes, comme Pierre Lombard avait essayé de concilier la théologie spéculative et la théologie positive, Gauthier de Saint- Victor, successeur de Richard, donna bientôt l'exemple d'une intolérante partialité, en décriant les quatre premiers scolastiquesdu temps, dont il représentait les ouvrages comme les labyrinthes de l'esprit humain [1180] (3). Heureusement son exagération était trop évidente pour pouvoir produire une impression profonde. Jean de Salisbury montra plus de modération dans le jugement qu'il porta des scolastiques. Il avait tour à tour étudié sous Abélard et Guillaume de Ghampeaux, partagé les souffrances du grand Thomas Bécket, et finit par s'asseoir sur le trône épiscopal de
(1) Voyez pour une analyse plus précise et plus complète, Liebner, p. 349-484, et Bossuet-Cramer, P. VI, p. 791-838.
(2) Ses écrits peuvent se diviser en trois classes : 1° Traités sur la contemplation et ses conditions préalables (De statu inter. hom.; De praeparat. animi ad contemplât.) (Benjam. minor.) de Gratin contemplât. (Benjam. major.); 2° Traités sur la Trinité; 3« Travaux d'exégèse sur les différents livres de la Bible. Ils consistent surtout en explications des difficultés qui se rencontrent dans le texte. 0pp. Rouen, 1640. Conf. Engelhard, loco cit., p. 301.
(3) Contra quatuor labyrinthos {Abœlard., Petr. Lombard., Petr. Pictav., Gilb. Porretan.). On en trouve une analyse dans Bulœi Hist. Univers. Paris., t. Il, p. 200, 402, 562, 629 sq.