SECONDE PÉRIODE DE LA SCOLASTIQUE
mer se distinguent par une certaine liberté ; dans chacun d'eux l'auteur suit un ordre différent, mais jamais celui de P. Lombard. A ces occupations scientifiques Bonaventure sut joindre une grande activité pour le bien général de l'Église. Dès 1256 il avait été élu général de son ordre, à l'âge de trente-quatre ans, et le pape l'avait créé cardinal en 1273. Grégoire X s'en servit avec avantage dans les circonstances les plus graves, comme au concile œcuménique de Lyon. Bonaventure y mourut le 14 juillet 1274, au milieu de ses travaux et dans la force de l'âge. Le deuil universel de tous les membres du concile, ainsi que les magnifiques funérailles qu'on lui fit, furent le noble couronnement de sa sainte vie. Le cardinal d'Ostie prononça l'oraison funèbre. Grégoire X et les patriarches de Constantinople et d'Antioche marchèrent à la tête du cortège et versèrent des larmes sur la tombe du mort. On le canonisa en 1482.
Thomas, comte d'Aquin en Calabre, fut élevé au Mont- €assin. Ayant manifesté le désir d'entrer dans les ordres, les Bénédictins cherchèrent à s'attacher un homme d'un talent aussi éminent ; mais la carrière plus vaste où marchaient les Dominicains répondait mieux aux vœux du jeune homme. Il entra donc dans cet ordre contre le gré de ses parents et de ses frères, et se rendit à Cologne auprès d'Albert le Grand. Bientôt après, Thomas devint professeur dans cette ville [1249] ; plus tard, à Paris [1257], à Rome [1261] et dans d'autres cités itaUennes. Il refusa l'archevêché de Naples. On peut le ranger, sans contredit, parmi les plus grands théologiens du moyen âge, et même le placer au premier rang, non pas tant pour l'étendue de son savoir que pour le génie profondément philosophique qui le caractérise {doctor angelicus) (1). Docteur spéculatif
(1) Le pape Jean XXII dit : « Toile Thomam et dissipabo ecclesiam. » Commentar. in Aristot. ; Summa theologiœ tripart. (P. III, suppl. et comment, in IV libb. Sent.); De veritate cath. fîdei contra gentiles; Qusestiones quodlibeticse; Expositio continua, sive Catena aurea, in quatuor Evang. (0pp. cura Justiniani et Henriquez. Rom«. 1570, 17 t. in-fol. ; Antv., 1617, 18 t. in-fol.; Paris., 1660, 23 t. in-fol. ; Yen., 1745 sq. 28 t. in-4). Cf. Bolland. Act. SS. mens, mart. t. I. p. 655. Ign. Feiyerle, Hist. vitee sanctorum Thomse a Villanova, Thomœ Aquin. et Laurent. Justiniani. Viennee, 1839; Kling,
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et dialectien éminent, saint Thomas appartient à la fois aux mystiques et aux scolastiques. Malheureusement sa principale œuvre théologique {Summa totius theologiœ tripartitd) n'est point achevée. La certitude de sa mort dont il prédit l'époque précise trois mois d'avance, au moment où il partait pour le concile de Lyon, le fit renoncer à toute espèce d'étude pour s'occuper uniquement de la pensée de l'éternité [t 7 mars 1274].
On a ajouté à la troisième partie de la Somme quelques extraits de ses leçons ; le reste est à compléter par son Commentaire sur Lombard. En exposant son système dans cet ouvrage, qui est assurément le plus important de ceux qu'ont fournis les scolastiques, saint Thomas s'attache franchement à saint Augustin, dont, au jugement du cardinal Noris, si compétent en ces matières, il est le meilleur commentateur. Mais, en même temps, on reconnaît clairement dans le docteur angélique l'influence de Hugues de Saint-Victor, qu'il considérait d'ailleurs aussi comme son maître (1). On a soutenu à tort que la Grande Somme ne fut point destinée au public par le saint, et qu'elle n'était qu'une collection de
dans la Feuille religieuse de l'Allemagne catliol. publiée par Sengler, 1833. t. III, 1" livr., p. 74 sq. Les extraits de Mœller l'aîné sur cette matière dans le Catholique, 1828; 1829, janv. et mai; 1830, mars; 1831, fév. et mars; 1832, mars, Dict. eccl. de Frib., t. X, p. 911. Brischar, Idées de S. Thom. (Rev. trim, de Tub., 1845, livr. 3).
(1) Saint Thomas se prononce en ces termes sur le but de sa Somme : « Quia catholicae veritatis doctor non solum provectos deiDet instruere; sed ad eum pertinet etiam incipientes erudire (secuudum illud Apostoli 1 Cor. III, 2), propositum nostrse intentionis in hoc opère est : ea quse ad christianam religionem pertinent eo modo tradere secundum quod congruit ad eruditionem incipientium. Consideravimus namque hujus doctrinse novitios, in bis quae a diversis «onscripta sunt, plurimum impediri : partim quidem propter multiplicationem inutilium quœstionum, articulorum et argumentorum, partim etiam quia ea quse sunt necessaria talibus ad sciendum, non traduntur secundum ordinem disciplinae; sed secundum quod requirebat librorum expositio, vel secundum quod se pr£ebebat occasio disputandi-, partim quidein quia eorumdem frequens repetitio et fastidium et confusionem generabat in animis auditorum. » — La Quœstio prima a pour titre : « De sacra doctrina qualis sit, et ad quae se extendat; in X articules divisa ; » la Quœstio secunda : « De Deo : utrum Deum esse sit per se notum (art. I); utrum Deum esse sit demonstrabile (art. II); utrum Deus sit (art. III). » Cf. Oudinutr Commentar. de scriptorib. écoles, t. III, p. 253 sq.
ses leçons mise en ordre après sa mort (1). Cette assertion n'est vraie que pour la troisième partie. La seconde renferme deux subdivisions : dans la première [prima secundœ, intitulée De virtutibus et vitiis in génère)^ il développe les principes de la morale universelle ; la seconde [secunda secundœ) renferme ceux de la morale spéciale, que jusque-là les autres scolastiques avaient toujours réunis à la dogmatique, sauf Abélard, dont cependant la morale est plutôt philosophique que chrétienne et théologique. La Somme procède d'un bout à l'autre par questions; à une première solution, peu approfondie, en succède une seconde plus complète. L'introduction prouve que la théologie est véritablement une science, bien qu'elle repose sur l'histoire : car les faits historiques reposent sur des idées. La théologie occupe le premier rang parmi les sciences, parce qu'elle a été donnée par Dieu lui-même, qu'elle repose sur la révélation, et qu'elle se distingue par là d'une théologie secondaire et qui forme une partie de la philosophie. Suivant saint Thomas, on doit suivre une double méthode en discutant avec les incrédules et les hérétiques : aux premiers, montrer la vanité de leurs opinions ; aux seconds, ce qu'ils ont de commun avec nous, et prouver la vérité des dogmes qu'ils rejettent par leur intime liason avec ceux qu'ils admettent. Ses œuvres apologétiques contre lesMahométans et les Juifs sont un fruit du zèle que lui inspira Raymond de Pennatort, pour venir en aide aux prédicateurs d'Espagne (2). Ses
(1) Cf. Natal. Alex. Dissert, ad hist. eccles. XIII et XIV sœculi, diss. VI ; et Oudmus, I. cit.
(2) De veritate cath. fidei contra gentiles, libb. IV*. Après le Proœraium, cil. i, l'auteur parle ainsi de son intention dans le eh. 2 : « luter omnia vero studia hominum, sapienti* studiura est perfectius, sublimius, et utilius, et jucundius. Primo, quia non ita sunt nobis nota singulorum errantium dicta sacrilega, ut ex his qute dicunt possimus rationes assumere ad eorum errores destruendos. Hoc modo usi sunt antiqui doctores in destruclionem errorum gentilium, quorum positiones scire poterant ; quia et ipsi gentiles fuerant, vel saltem inter gentiles conversati, et in eorum doctrinis eruditi. Secundo, quia quidam eorum, ut Malioraetistœ et Pagani, non conveniunt nobiscum in auctoritate alicujus scripturai per quam possint convinci, sicut coutra Judaeos disputare possumus per Vêtus Testamentum, contra h;«reticos per Novum : hi vero neutrum recipiunt; unde necesse est ad naturalem rationem recurrere, cuiomnes assentire coguntur, quœ tune in rebus divinis deliciens est. Simul
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commentaires sur l'Écriture sainte montrent une profonde connaissance des Pères et une parfaite intelligence des idées fondamentales de la Bible et du dogme. Du reste, ses vertus égalaient sa science. Aussi fut-il canonisé par Jean XXII en 1323, et mis au nombre des docteurs par Pie YI en 1567. "
La gloire de cet illustre Dominicain excita longtemps la jalousie des Franciscains. Enfin ils purent à leur tour se glorifier de Jean Duns Scot (1). Originaire du North umberland, il étudia, suivant Trithémius, sous Alexandre de Haies, ce qui est peu vraisemblable. Il acquit à Paris et à Cologne la réputation d'un docteur fort subtil {doctor subtilis), et mourut en 1308, Ce n'est pas tout à fait sans raison que les Franciscains opposèrent son autoi'itéà celle de saint Thomas d'Aquin, car, s'il lui est inférieur sous le rapport du génie spéculatif, il l'égale par la puissance de sa dialectique, et lui est quelquefois supérieur par la subtilité de son esprit. Mais cette subtilité môme, jointe à l'obscurité de son langage, rend la lecture de ses ouvrages très-difficile. Avec Duns Scot commença la lutte des Thomistes et des Scotistes (2), qui devint si vive qu'on ne put plus appai-tenir à l'un ou à l'autre des deux ordres sans embrasser par le fait ou le thomisme ou le scotisme. En philosophie la querelle portait sur les universaux, question par laquelle Scot se rapprochait de Platon. En théologie, saint Thomas et les Dominicains soutenaient les principes rigoureux d'Augustin sur la grâce, et les dogmes qui s'y rattachent, tandis que Scot et les Franciscains adoptaient des opinions moins sévères et faisaient une grande part à la liberté. Enfin les Dominicains niaient l'immaculée conception de la sainte Vierge, que leurs adversaires défendaient avec ardeur (3). Cette rivalité eut quelques avantages, en excitant des dis-
autem veritatem aliquam investigantes ostendemus qui errores per eam excludantur, et quomodo demonstrativa veritas fldei christiange religionis concordet. »
(1) Qucestiones in IV libb. Sent.; QuEestiones quodlibeticse. 0pp. éd. Wadding. Lugd., 1639 sq. 12 t. in-fol. Baumgartem-Crusius, De theolog. Scoti. Jen., 1826. in-4.
(2) Arada, Controv. theolog. inter Thom. et Scot. Col., 1620, in-4. Bulœi, Hist. univers. Paris., t. IV, p. 298 sq.
(3) Les points controversés entre les Thomistes et les Scotiste
448 § 258. — LES AUTRES sciences;
eussions sérieuses et approfondies sur quelques points de doctrine, et en arrêtant les opinions trop exclusives, quoique trop souvent la discussion dégénérât en aigreur. Roger Bacon (1), Franciscain, qui enseignait à Oxford, acquit le glorieux surnom de docteur admirable {doctor mirabilis). Versé dans toutes les branches des connaissances humaines, mais principalement dans les sciences naturelles, il se distingua par une merveilleuse facilité de conception [f 1294]. Il reprocha à la théologie de son temps des vues trop exclusives, et pour y remédier il conseilla, entre autres, l'étude de la philologie, comme Vincent de Beauvais, le grand compilateur et le grand érudit de son temps, conseillait celle de l'histoire, et surtout de l'histoire ecclésiastique (2).
§ 258. — Les autres sciences : poètes ecclésiastiques; littératures nationales.
Nous avons déjà fiait mention des traités de morale particuUers d'Abélard et de saint Thomas d'Aquin : il faut citer encore Guillaume Pérauld (3) et Raymond de Pennafort (4). Ce dernier systématisa les anciens livres pénitentiaux et en fit une véritable casuistique. Toutefois l'ac-
sont exposés dans Avancini. S. J. Dialogus Thomistse et Scotistse. Ode XVII, De immac. conc. B. M. V. On y lit ces deux strophes :
SCOTISTES.
Hic te non colit, o sidère pulchrior Unquam virgo satis, qui sini defluam Adse in posteritatem Âppingit maculam patris.