S\ LUTTE AVEC LOUIS DE BAVIÈRE
naîtrait cet interdit (1). Peu après, les électeurs confondant, comme les écrivains dont nous avons déjà parlé, l'empereur, en sa qualité de protecteur de l'Église, avecle roi des Romains, proclamèrent, dans l'assemblée de Rhense [13 juillet 1338], que l'empereur tenait sa dignité et sa puissance uniquement des princes électeurs. La polémique continua avec plus d'animosité que jamais : Guillaume d'Occam, surtout, se signala par son ton passionné. Mais Louis nuisit à sa propre cause, tantôt en attaquant avec audace les droits les plus sacrés de l'Église, en accordant de sa propre autorité des dispenses matrimoniales et le divorce à son fils; tantôt en revenant sur ses pas, craintif et pusillanime. Le peuple perdit entièrement confiance en Louis de Bavière. Aussi Clément VI put-il agir plus hardiment contre lui, tandis que les électeurs, de leur côté, lui firent entendre des reproches amers. Le pontife lança contre l'empereur un anathème entouré de tout l'appareil des imprécations judaïques (2), « comme si, dit Dœllinger, la » cour d'Avignon avait voulu remplacer par la violence » effrénée de son langage l'absence du droit et de la jus- » tice. » Clément invita en même temps les électeurs à choisir un autre souverain, en leur recommandant Charles de Moravie, fils de Jean IV l'Aveugle, roi de Bohème. Ce prince fut effectivement élu par cinq des votants à Rhense en 1346. Cependant les scandaleuses menées de cette diète privèrent Charles IV de l'assentiment général, et il se vit contraint de se réfugier en France. La mort de l'empereur Louis [1347] ne lui rendit pas la confiance de la nation ; quoiqu'il revînt avec la levée de l'interdit ponti-
(1) Voyez la première assemblée des électeurs, àa.ns Gewold, 1. cit., p. J46. Olenschlœger, Recueil de pièces, p. 188.
(2j Cf. Raynald. ad an. 1346, n» 3 sq. L'excommunication contient les paroles suivantes :« Veniat ei laqueus quem ignorât, et cadatin ipsum. Sit maledictus Ingrediens, sit maledictus egrediens. Percutiat eum Dominus amentia et caecitate ac mentis furore. Cœlum super eum fulgura mittat. Omnipotentis Dei ira et beatorum Pétri et Pauli, quorum Ecclesiam prœsumpsit et prœsumit suo posse confundere, in hoc et futuro saeculo exardescat in ipsum. Orbis terrarum pugnet contra eum ; aperiatur terra et ipsum absorbeat vivum. In generatione una deleatur nomen ejus, et dispereat de terra memoria ejus, etc. »
482 § 268, — INNOCEA'T VI ;
fical, il trouva un antagoniste dans la personne de Günther de Schwartzbourg, et fut obligé de se faire réélire à Francfort et couronnera Aix-la-Chapelle [juillet 1349].
Les Minorités schismatiques, et Occam à leur tête, ne pouvant plus compter sur le pouvoir temporel, renoncèrent alors à lears erreurs. Mais, d'un autre côté, l'avenir se montrait toujours menaçant pour la papauté; Clément créa de nouveau une foule de cardinaux français, et acheta moyennant 80,000 florins d'or le comté d'Avignon de la reine Jeanne de Naples, qui en était propriétaire comme comtesse de Provence, comme si Avignon devait rester à jamais le siège de la papauté (1). Et cependant, malgré ces circonstances si fatales au pouvoir pontifical, Clément VI parvint à faire accepter sa médiation et à rétablir la paix entre l'Angleterre et la France, la Hongrie et Naples, Venise et Gênes.
§ 268. —Innocent VI [1352-62]; Urbain F [1362-70]; Grégoire XI [\m^-l^.
Après Clément, l'austère et pieux Etienne d'Albert, cardinal-évêque d'Ostie, autrefois professeur de droit civil à Toulouse^ fut élu et prit le nom d'Innocent VI. Il s'appliqua sur-le-champ à imposer à sa cour une économie devenue indispensable, ce qui lui permit de diminuer les lourds impôts levés par ses prédécesseurs. Il chercha en même temps à mettre des bornes au faste des cardinaux, à protéger leur honneur en éloignant d'Avignon la foule de femmes perdues qui s'y trouvaient, et à enlever au sacré collège l'espèce d'autocratie qu'il exerçait.
Dans sa politique extérieure à l'égard des princes et spécialement de Pierre le Cruel en Castille, Innocent fit preuve de prudence en tenant compte des changements qui s'étaient opérés dans l'opinion. Quant à l'Italie, les esprits y revenaient avec ardeur vers des idées de domination universelle : à Rome, l'alîsence du pape, l'impuissance de l'empereur poussaient jusqu'au délire, jusqu'au ridicule la
(1) Voyez 'a pièce dans Bzovius, Ann. ecclesiast-. ad an. 1348, n° 10, et Leibnitii Jod. jur. gent. P. I, p. 200.
rRBAIN V; GREGOIRE XI.
fièvre de liberté qui agitait le peuple. Le tribun Nicolas de Rienzi (1), après avoir rétabli la république romaine, commença par y faire régner l'ordre, la paix et une justice rigoureuse, en courbant fortement sous son ascendant tous les chefs de parti. Bientôt l'orgueil l'enivra: il eut l'audace de mander devant son tribunal le pape, les cardinaux, les deux empereurs rivaux, Louis et Charles, et les princes électeurs. Innocent, résolu de reprendre les villes qui s'étaient constituées en républiques, envoya en Italie une armée nombreuse sous le commandement du belliqueux cardinal Albornoz[1353, qui ne tarda pas à rétablir le pouvoir pontifical. De son côté, Charles IV était aussi descendu en Itahe avec une faible suite [1354], plutôt pour goûter la puérile satisfaction de porter deux couronnes que pour soutenir ses droits. Mais en vain le peuple romain s'enthousiasmait pour le passé, en vain Pétrarque le ressuscitait dans ses vers, en s'écriant : a Puisse le nouvel Auguste re- » venir en Italie ! Puisse Rome revoir son fiancé, l'Italie » baiser ses pieds ! » Charles ne se rendit pas à Rome et resta en paix avec le pape dont, au moment de sa mort, on reconnut les excellentes qualités, tout en lui reprochant un trop grand penchant au népotisme.
L'abbé du monastère de Saint- Victor de Marseille le remplaça sous le nom d'Urbain V, et conserva sous la tiare le renom de ses hautes vertus. Il avait résolu de reporter à Rome le siège apostolique : Pétrarque l'y conviait en lui demandant « s'il aimait mieux ressusciter un jour parmi » les pécheurs d'Avignon que parmi les apôtres et les mar- )) tyrs de Rome. » Les prédécesseurs du pontife s'étaient trouvés en guerre ouverte avec le redoutable Barnabo, tyran de Milan : Urbain lança contre lui les plus rigoureuses censures de l'Église, qu'il appuya d'une croisade [1363], tout en se montrant disposé à conclure la paix [1364] (1). Dans le but de rétablir complètement celle de l'Italie, le pape réalisa le vœu pressant de tous les gens de bien, et
(1) Papencordi, Nicola di Rienzi et son temps, d'après des sources inédites. Hamb., 1841. C'est une peinture assez favorable de ce tribun. Schlosser offre un tabeau tout opposé dans son Hist. univ., t. VIII, p. 190 et p. 207. Fouilles hist. et polit., t. XX, p. 4G9.
(1) Cf. Raynald. ad an. 1364, n» 3,