‹ Histoire universelle de l'ÉgliseChapitre 236 sur 280 · HERESIES · texte numérisé non relu

HERESIES

§ 279. — Jean Wicliff [\ 324-1384].

Writings of John Wicliff. Lond., 1836. Hetirici de Knyghlon (chanoine de Leicester et contemporain de Wicliff). De eventibus Angliœ usque ad an. 1395 (Twisden, Script, historige Angl. Lond., 1652, in-fol. — Thom. Walsingham (Bénédictin à Saint-Aibaii vers 1440), Hist. Anglicamajor (Camdeni Scriptores rerum Anglicarum.Lond. 1574). Lewis, History of the life and sufferings of J. Wicliff. Lond., 1720; Oxf.,| i836. Rob. Vaughan, Life and opinions of John de Wicliffe. Lond., [1820], I83l,2 vol. Deux ouvrages écrit tout à fait du point de vue protestant. Cf. De Ruever Groneman, Diatribe in J. W. reformationis prodromi vitam, ingenium, scripta. Traj., 1837. Les erreurs de Wicliff sont méthodiquement exposées par Slaudenmaier dans sa Philosophie du Christianisme, 1. 1, p. 667-82. — Pluquet, Dict. des Hérésies, art. J. Wiclef. édit. Migne, Paris,

La résistance que les sectes avaient opposée à l'Église clans l'époque précédente (voyez §§ 233-38) prit durant celle-ci un caractère d'opiniâtreté extraordinaire, d'abord et surtout dans Jean Wicliff, qui parut concentrer en lui tous les éléments de la fausse philosophie et delà théologie erronée dont l'Occident était alors infecté. Wicliff, né dans le Yorkshire [1324], étudia dans l'université d'Oxford, sous Thomas Bradwardine, la philosophie d'Aristote, la théologie et le droit. Jeune encore, il emprunta le langage apoca- Ij'ptique de Joachim de Floris pour prophétiser la chute de l'Eglise. C'était vers le temps où Edouard III, fort d'un statut du parlement [1350], cherchait à contester les droits pontificaux que le pape Innocent III avait fait prévaloir contre Jean sans Terre. W'icliff fit preuve d'un profond sa-

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voir dans la querelle de l'université d'Oxford, contre les ordres mendiants [1360] ; mais en même temps, rien de plus injurieux que son langage à leur égard. Entrer dans un ordre mendiant, disait-il, et renoncer au ciel, c'est tout un. Il se fit aimer de la cour en attaquant les impôts levés par le Saint-Siège, et ce service lui valut une chaire de théologie à Oxford en 1372. WiclifT fit encore partie de l'ambassade qu'Edouard envoya sur le continent en 1376 pour négocier avec le pape. Le novateur fut alors témoin des dérèglements de la cour pontificale d'Avignon, et sa polémique contre le souverain pontife en devint plus ardente à son retour en Angleterre. Mais lorsque Wiclifî se vit accusé d'hérésie, et soumis à une enquête ordonnée par Grégoire XI, et que les efforts des grands rendirent inutile, il prit une attitude plus décidée et marcha rapidement dans la voie des hérésiarques. Il nia la transsubstantiation, prétendit que le Sauveur n'avait point institué le saint sacrifice de la messe; qu'un prêtre en état de péché mortel ne pouvait administrer aucun sacrement; que la confession auriculaire devenait chose oiseuse et inutile dès qu'on avait la contrition intérieure ; qu'un pape immoral est un membre du diable et, par conséquent, n'a plus aucune autorité sur l'Église; qu'il est contraire à l'Écriture que les ecclésiastiques possèdent des biens temporels; enfin que les princes et les rois eux-mêmes sont tenus de renoncer à leur dignité quand ils pèchent gravement.

Wicliff' développa en outre un système de prédestination extrêmement rigoureux, et déposa ainsi dans ses théories le germe des plus profondes révolutions religieuses et politiques. Aussi le pape s'étant prononcé contre elles avec une grande énergie, ses injonctions portèrent le concile de Londres [1382] à condamner comme erronées et hérétiques (1) vingt-quatre propositions de Wicliff", et la cour fut obhgée de se soumettre au jugement des évêques. Wicliff", renonçant à sa chaire de professeur, se retira dans sa cure de Luttherwort, où il mourut en 1384, après y avoir composé son principal ouvrage (2) le Trialogns, qui sys-

(1) Sur ce concile, voyez Hardv.in, l. VII, p. 1889 sq.; Mansi, t. XXVI, p. 695.

(2) Trialogus, ou, plus complet, Jbamus Wiclefl, viri undequaque

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tématise et pousse jusqu'aux dernières limites son opposition à rÉglise (l).

La hase du système wicléfiste est dans sa théorie des idées qui a des rapports frappants avec les opinions d'Amaury de Bène (voyez § 238), et, par conséquent, avec le panthéisme (2). L'enseignement du panthéiste anglais peut se résumer en ces termes : « Toute la nature est Dieu, et » chaque être est Dieu (3) ; » ce qui est conforme avec la manière dont Wicliff conçoit l'idée, et se formule dans cette proposition fondamentale : « Ce qui est Dieu selon l'idée, » est Dieu môme, ou l'idée est Dieu. » On a peine à conce- A'Oir que l'hérésiarque n'ait pas vu la fausseté de ses principes, lorsqu'il en tire lui-même cette conséquence absurde : « Donc un âne est Dieu (4). » Il allait même jusqu'à prétendre appuyer sur le fondement soude de l'Écriture sainte cette identification panthéiste de Dieu avec l'idée (5).

piissimi, Dialogorum libb. IV. Bas.. 1525, in-4, éd. Wirth. Francof. et Lipsiae, 1753, lib. I (de Deo et ideis; lib. II, de Créât, mundi; lib. III, de Virtutibus et vitiis; lib. IV, de Ecclesia, sacrant en tis, etc.). Sur ses autres ouvrages, voy. Lewis, p. 143 sq., et surtout son traité de Ideis.

(1) On trouve une excellente critique de Wicliff dans Thomœ Waldensis Doctrinale antiquitatum fidei. Paris, 1521-32, in-fol., éd. J. Rubens, Venet., 1571, in-fol., éd. Blanciotti. Venet., 1757-59, in-fol.

(2) Pour les preuves, voyez Staudenmaier.

(3) Parmi les passages condamnés sont les suivants ; Quœlibet creatura est Deus ; quodlibet est Deus. Ubique omne eus est, quum omne ens sit Deus; Harduin, t. VIII, p. 407; Mansi; t, XXVII, p 751. Cf. Harduin, t. VII, p. 1867, 1870 sq., 1890 sq.; t. VIII, p. 203, 260, 263, 280, 299 sq., 909 sq., 1675; t. IX, p. 1929, 1945.

(4) Voici les propres paroles de Wicliff, de Ideis, c. 2 : « Et si dicatur, quod raale sonat, concedere asiniim, et quodlibet aliud, esse Deum, conceditur apud aegre intelligentes; ideo multi non admittunt talia, nisi cum determinatioue, ut talis creatura secundum esse intelligibile, vel ideale quod habet in Deo ad intra, est Deus. Uli autem qui habent eumdera sensum per subjectum per se positum œque concedunt propositionem simplicem, »

(5) « Unde sic converto istam quœstionem : Omnis creatura est Deus, Deus est quœlibet creatura in esse intelligibili, et istam conversionem videtur Apostolus docere nos, ubi non dicit absolute quod Deus est omnia, sed cum additamento : Deus est omnia in omnibus, ac si diceret : Dens est omnes rationes ideales in omnibKS creatU' ris. » De ideis, c. 2,

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Une fois ce principe admis, tout le reste du système se d«> roulaitavcc facilite; il arrivaitàsoutenirl'éternité réelle des choses et du temps, et cette proposition commune à Wicliff et à Abélard : « Dieu n'aurait pu créer plus d'existences » qu'il n'en n'a produit. » Pour lui, la création tout entière n'est autre chose qu'une émanation, ce qui implique le fatum et la nécessité du mal (1) : aussi le novateur ne craint pas de soumettre à cette nécessité Dieu lui-même, dont toute la liberté consiste à vouloir le nécessaire. La nécessité, à son tour, est dans la conception, dans laquelle Dieu se trouve lié; donc, encore, l'idée éternelle implique une prédestination éternelle, anéantissant la liberté du Créateur comme celle de la créature. Enfin l'œuvre de la rédemption rentre également sous le joug de cette nécessité absolue, et l'histoire du monde n'est pour Wicliff que le déroulement d'une fatalité sombre et désespérante, comme chaque révélation religieuse est l'œuvre du démon, auquel sont dues également les grandes institutions scientifiques et religieuses (2).

Quoique l'hérésiarque eût traduit la Vulgate en anglais [1380], il est à remarquer qu'il se fit peu de partisans parmi le peuple. Les savants seuls embrassèrent ses opinions. Ses partisans furent nommés Lollards : sous le règne de Henri V on les poursuivit à outrance d'après les conseils du Carme Thomas de Vaud [-j- 1431]. La secte fut presque anéantie; cependant longtemps après la mort de Wicliff, elle ressuscita dans la Bohême, et attira de nouveau sur lui les anathèmes de Constance et de Bâle.

(1) Il dit sans figure : « Quum omnia qua; eveniunt de necessitate eveiiiuiit, absolute necessarium est quod damnandus ponat obicem in peccando (Trialog. lib. III, c. 7, 23; IV, c. 13). Recolo me dixisse in libro I quod omnia quœ eveniunt necessario absolute evenient (lib. III, c. 8). » Cf. Harduin, t. VIII, p. 407 ; Miinsi, t. XXVII, p. 751.

(2) « Omnes religiones indifferenter introductfe sunt a diabolo. — Universitates, studia, collegia, gradualiones et magisteria in eisdem, sunt vana gentilitate introducta, et tantum prosunt Ecclesite sicut diabolus. » (Harduin, t. VIII, p. 300; 301; Mansi, t. XXVII, p. Ö33, 634, nommément, Sess. VIII, Conc. Constant.).

§ 280. — Jean Hus [1373-1415]. Les lïmsites.

Historia et monuraenta J. Hus et Hieronymi Prag., etc. Norimb., 1558. 1715. 2 t. Des conciles, dans von der Hardt. Cf. § 271. Hardain, t. VIII; Mansi, t. XXVIl. Coc/t/tcws, Hist. Hussitar. Mogunt., 1549. Theobald, Hist. des Hussites ; 3» édit. Breslau, 1750. 3 vol. in-4. Cappenberg, Utrum Hussii doctrina fuerit hœretica et merito Ecclesia cathol. anathemate proscripta, necne? Diss. hist. dogm. Monast., 1834. Le Manuel de Ritter (t. II, p. 311-36) est celui qui raconte le mieux ces guerres. — Pluquet, Dictionnaire des hérésies, art. J. Hus et Hussites, édit. Migne, Paris, 1847.

Hus avait étudié à l'université de Prague, où la querelle du rationalisme et du réalisme s'était ranimée avec une nouvelle ardeur. En 1398, il devint successivement professeur, doyen de la faculté de philosophie et prédicateur de la chapelle de Saint-Bethléem à Prague. En 1406, deux Anglais, partisans de \Yiclifî, ayant visité cette ville, llus s'attacha à leurs idées et traduisit le Trialogue de Wiclifî, en langue bohème. Mais, comme son esprit était peu apte aux études spéculatives, il ne put saisir l'ensemble des doctrines du théologien anglais, bien moins encore les défendre au point de vue historique. Aussi Hus n'adopta qu'en partie les doctines de Wicliff, ce qu'on voit facilement dans sa doctrine de la personne du Sauveur et de la prédestination absolue. Du reste, Hus les propagea sous la forme énergique et rude qui lui était propre ; et, sans ménagement aucun, il déclara fausse et inique la condamnation de son maître. Ces commencements, joints aux démarches expresses faites par les Allemands, mirent l'université de Prague en demeure de se prononcer, et elle condamna quarante-cinq propositions de Wicliff [1408]. La noblesse polonaise s'étant prononcée contre les nouvelles idées, il s'ensuivit des troubles, et les Bohèmes s'adressèrent au roi Winceslas pour qu'il ôtât une voix dans l'université aux Allemands, dont l'influence passait pour y être trop puissante. Winceslas détestait les Allemands qui naguère l'avaient fait déposer, et il accorda facilement ce qu'on lui demandait. Ceux-ci abandonnèrent donc l'université do Prague. Ils renforcèrent l'université de Cracovie et donnèrent naissance à celle de Leipzig. C'était un malheur n. 31

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pour le pays, et on en accusa l'influence de Jean Hus, qui se laissa emporter aux plus violentes, aux plus vulgaires diatribes contre le pape et l'Eglise. Un de ses auditeurs en fut tellement scandalisé qu'un jour il s'écria : « Maître, » je suis allé à Rome, j'y ai vu le pape et les cardinaux; » mais, en vérité, ils ne sont pas aussi mauvais que vous » les représentez. — Eh bien ! si le pape te plaît tant, » reprit Hus, cours encore une fois à Rome, et restes-y. )) — Non, maître, reprit son interlocuteur, je suis vieux » pour faire le voyage; mais vous, vous êtes jeune; allez-y » donc, et vous trouverez, je le répète, que les choses ne » s'y passent pas aussi mal que vous le dites. »

Cependant Jean XXHI avait accordé une indulgence plénière à ceux qui prendraient part à une croisade contre Ladislas, roi de Naples. Hus et son ami Jérôme de Prague profitèrent de cette occasion pour se déclarer ouvertement ; ils se mirent à prêcher contre l'indulgence, se moquèrent scandaleusement de la bulle et finirent par la brûler. On lança contre lui l'excommunication, mais elle ne fit que le pousser à de nouveaux excès, et le confirma dans ses erreurs, consignées surtout dans son Traité de V Église, dont voici les propositions principales :

L'Église se compose seulement de fidèles prédestinés au bonheur éternel et qui ne peuvent pas plus cesser d'en être membres que les réprouvés ne peuvent arriver à en faire partie. Le Christ est le seul chef de l'Éghse; on ne saurait prouver qu'elle ait besoin d'un chef visible ou que Notre- Seigneur en ait établi un. La papauté doit sa naissance uniquement à la faveur et à l'autorité impériales. La prétendue obéissance due à l'Eglise est une invention des prêtres contraire à l'Écriture sainte. Aussi, quand un prêtre se sent irréprochable dans sa conscience, aucune intervention papale ne doit l'empêcher de prêcher, aucune excommunication l'efï'rayer ; mais, en revanche, tout chef spirituel ou temporel qui se trouve en état de péché mortel est par le fait même dépouillé de son pouvoir et obligé de l'abdiquer (1). Du reste sa doctrine sur l'Eucharistie paraît

(1) Cf. surtout dans Tractatus de Ecclesia (Hist. et monum., t. I

avoir été orthodoxe; il reconnut les sept sacrements, le culte de la sainte Yierge et des Saints, estima et défendit hautement le célibat des prêtres.

Le concile de Constance devait nécessairement condamner de pareilles doctrines comme dangereuses et hérétiques (l). Hus y comparut le 3 novembre 1414, après avoir été vainement cité à Rome. On y prononça contre lui la sentence qui frappait tout hérétique et que la séditieuse conduite de Hus ne justifiait que trop, c Bien des gens, dit a avec raison Léo, ont enseigné des doctrines beaucoup » plus hardies et plus profondes que celles de Hus , mais ils » le firent d'une manière convenable, vécurent conformé- » ment à ce qu'ils enseignèrent et ne montèrent pas à l'é- » chafaud. n Pierre Damien, saint Bernard, Pétrarque, sainte Brigitte n'ont-ils pas peint sous les couleurs les plus vives les désordres de l'Église ? n'en ont-ils pas appelé de toutes leurs forces la réformation, et Brigitte ne fut-elle pas précisément canonisée par le concile qui condamna Jean Hus au bûcher? Ainsi l'Église sait parfaitement distinguer entre le réformateur et celui qui n'en prend que le nom. Si quelqu'un, dit Mœhler, se montre profondément versé dans les choses de Dieu ; s'il a donné des preuves incontestables que sa vie est entièrement conforme à sa doctrine ; si, avant tout, il prouve le mépris ((u'il a de lui-même et commence par réformer sérieusement sa propre âme ; si enfin il fonde sur l'expérience les vues qu'il expose et confirme ses conseils par sa pratique ; alors l'Église lui reconnaît avec joie le droit et le devoir d'agir sur les fidèles pour réformer leurs mœurs et ranimer leur zèle. Mais ne remplit-il pas ces conditions; n'a-t-il que de pompeuses paroles à offrir : on s'en détourne avec le mépris qu'il mérite. Or ce fut le cas de Jean Hus. Il subit sa sentence le 6 juillet 1415, avec tout le courage d'un martyr. Si l'on ne saurait justifier ce jugement, du moins on peut l'expliquer

(1) Gerson lui-même choisit clans l'ouvrage de Hus (de Ecclesia), quatorze articles qu'il déclare « hœrelici et ut taies condcmnandi. » (Hist. et monum., t. I, p. 29.) Quarante-cinq opinions de Wicliff furent également condamnées dans la huitième session [4 mai 1415] (von der Hardt, t. IV, p. 150 sq.; Harduin, t. VIII, p. 29"^ sq.;Mansi, t. XXVII, p. 632 sq.),

par lalégislation du temps (l), qui condamnait tout hérétique au bûcher, et par la position toute particulière du concile, qui s'était réuni pour rendre à l'Eglise le repos dont elle avait depuis si longtemps besoin, et dont les membres les plus éminents et les plus libres penseurs, tels que Gerson, se sentaient tous comme contraints, par la nécessité des choses, de prononcer la peine de mort contre quiconque résisterait aux ordres du concile, fût-il cardinal ou pape (2). D'ailleurs, Hus, de l'aveu môme de ses amis, ne pouvait s'appuyer sur le sauf-conduit de l'empereur Sigismond pour éluder le jugement du tribunal suprême de l'Eglise (3). En effet, dans l'écrit présenté au concile pa;* les nobles de la Bohême après l'arrestation du novateur, ils demandèrent seulement que, par considération pour le sauf-conduit impérial, on lui permit de rendre publiquement compte de sa foi. En même temps, ils reconnurent formellement que, s'il persistait à soutenir des opinions erronées, la décision du concile devrait recevoir son exécution. Enfin, même après le supplice de Hus, la noblesse, tout infectée qu'elle était de ses doctrines, ne dit pas un seul mot de la violation du sauf-conduit (4) dans le factum amer et passionné qu'elle présenta au concile, et dans lequel elle aurait certainement fait usage d'un argument aussi victorieux ! De plus, avant même d'accorder à Jean ïlus le sauf-conduit, Sigismond lui fit nettement savoir par deux fois que, dans le cas où ses doctrines seraient condamnées par le concile et 011 il s'opiniâtrerait à les soutenir, il n'aurait aucune protection à espérer de l'empereur. « Bien loin de favoriser » vos erreurs, ajouta-il, je mettrais moi-même le feu

(1) Cf. ./. de Müller, Hist, de la Suisse, liv. III, ch. 2, n» G; et Schmidt, Hist. des Allemands, P. IV, p. 124. Avant son voyage à Constance, Hus avait lui-même dit expressément dans les procèsverbaux : « Porro, si me de errore aliquo convicerit, et me aliéna a lide docuisse probaverit, non recusabo quascumque hseretici pœnas ferre. » Acta Hussii, fol. 2.

(2) Gerson, de Auferibilitate papœ et de modis uniendi ac reformandi. Von der Hardi, t. I, p. 106.

(3) Cf. von der Ilardt, t. IV, p. 189 ; p. 495-97.

(4) Cf. une discussion parfaite de cette question dans les Feuilles hiiîtoriques, t. IV, p. 402-25. sous le titre de Jean Hus et le sauf-conduit.

N Hus. r45

» au bûcher. Si donc vous êtes disposé à les défendre, » le concile a ses lois et ses droits d'après lesquels il devra » procéder contre vous (1). » Gieseler a osé soutenir que, pour justifier la violation du sauf-conduit, le concile en vint à cette infâme déclaration, que l'on n'était tenu d'observer aucune promesse à l'égard d'un hérétique (2). Le passage auquel il fait ici allusion ne dit rien de pareil. Suivant ce décret, mutilé par Gieseler et qui est tout entier dans la note (3) : premièrement, dans une affaire purement spirituelle, comme celle d'hérésie, la juridiction de l'Église subsiste par elle-même, agit dans une sphère tout à fait indépendante, et ne peut être limitée dans son exercice, ni par le pouvoir temporel en général, ni par un sauf-conduit en particuHer. Secondement, quand le prince garantit sa protection à quelqu'un, il est formellement tenu de remplir son engagement de tout son pouvoir, sans empiéter toutefois sur celui d'autrui, et il ne peut être considéré comme ayant accompli sa promesse que s'il a fait ce qui dépendait de lui pour la remplir. — Voilà donc une déclaration absolument opposée à celle qu'on s'est plu à attribuer au concile.

(1) Cochlœus, Hist, Hussitar., p. lOG.

(2) Gieseler, Hist. de l'Église, t. II, sect. IV, p. 418. Le point de vue catholique dans Holden, Analysis fidei, c. 9 {Braun, Bibl. regul. fidei, t. II).

(3) « Praesens S. synodus ex quovis salvo conductu, per impcratorem, reges et alios Sceculi principes, hœreticis vel de hœresi dilïhmatis, putantes eosdem sic a suis erroribus revocare, quocumquc vinculo se adstrinxerint, concesso, nulluni fidei catholicce, vel jurisdictioni ecclesiastic;e prœjudicium gencrari, vel impedimentum praestari posse sive debere, déclarât quominus, salvo dicto conductu non obstante, liceat judici competenti ecclesiastico de hujusmodi personarum erroribus inquirere, et alias contra eas débite procedere, casdemque punire, quantum justitia suadebit, si suos pertinacitcr recusaverint revocare errores, etiamsi de salvo conductu confisi ad locum venerint judicii, alias non venturi. Nec sic promittentem, quum alias fecerit quod in ipso est, ex hoc in aliquo remansisse obligatum. » Voyez von der Hardi, t. IV, p. 521. Un autre décret que le protestant von der Hardt trouva dans le manuscrit Dorrianus, et qu'il pnl)lia pour la première fois, porte « Quure> tarnen Joann. Huss, lidem orthodoxam pertinaciter compugnans, se ab omni conductu et privilegio reddiderit alienum, necaliqua sibi fides aut proniissio de jure naturali, divino vel humano, iuerit in pnejudicium. catholicee lidei observanda. » Mais cette pièce est de toute èvidenco

Jérôme de Prague, l'ami de Jean Hus, venu d'abord à Constance sans y être appelé, quitta la ville peu après, y fut ramené de force, renonça momentanément aux doctrines de Wicliff comme à celles de son maître, se déclara bientôt de nouveau pour la doctrine qu'il venait d'abjurer et mourut du même supplice et avec la môme fermeté que son compagnon [J-416].

Hus et Jérôme venaient de quitter Prague, lorsque Jacob de Misa (Jacobellus), professeur de philosophie depuis 1400, souleva la question du calice et soutint qu'il fallait absolument y participer pour recevoir le bienfait de l'Eucharistie, tandis que Hus n'avait voulu introduire l'usage du calice qu'avec l'approbation du pape. Cette question devint le point de ralliement et le mot d'ordre des Hussites. Dans sa treizième session [i5 juin 14! o], le concile défendit de distribuer le calice aux fidèles, surtout pour détruirepar là une opinionerronéc et injurieuse à rEglise(l).

Cependant la nouvelle de la mort de Hus augmenta l'irritation et les exigences de ses partisans. Conduits par Nicolas de Husinecz et Jean Ziska, tous deux chambellans du roi Wenceslas, ils voulurent maintenir par la violence l'usage du calice; l'anarchie et l'insurrection, tristes fruits des nouvelles doctrines, se répandirent de toutes parts. Nicolas s'établit sur la montagne du Tahor {Hardisstin) et distribua

apocryphe, n'ayant aucun des caractères qui garantissent l'authenticité de ces actes.

(l) Conc. Constant. Decretum contra communion, sub utraque specie panis et vini (von der Hardt. t. III, p. 646 ; t. IV, p. 333 ; Harduin, t. VIII, p. 381 sq.; Mansi, t. XXVII, p. 727 sq.). On dit ici de l'usage du calice : « Laudabilem Ecclesise consuetudinem (sub una specie) rationabiliter approbatam tanquam sacrilegam damnabiliter repi'obare conantiir. » Le concile dit au contraire : « Et sicut hsec consuetudo ad evitandum aliqua pericula et scandala est rationabiliter introducta, quod licet in primitiva Ecclesia hujusmodi sacramentum reciperetur a fidelibus sub utraque specie, laraen postea a conlicientibus sub utraque, et a laicis tanlummodo sub specie panis, suscipiatur ; quum firmissime credendum sit, et nullatenus dut)itandum, integrum Christi corpus et sanguinem tant sub specie panis quam sub specie vini veraciter contineri. Unde quum hujusmodi consuetudo ab Ecclesia et SS. Patribus (surtout les scolastiques) rationabiliter introducta et diutissime observata sit, habenda est pro lege quam non licet reprobare, aut sine Ecclesia auctoritate pro libilo inutare. »

§ 280. — JEAN Hus 547

le calice à quarante mille hommes [1419), tandis que Ziska se livrait aux plus grandes atrocités contre les monastères et les autorités de Prague. Wenceslas en mourut d'indignation et de douleur, et malheureusement son successeur, l'empereur Sigismond [16 août 1419], était alors occupée repousser les Turcs de la Hongrie. Les Hussites se soulevèrent d'abord timidement ; mais les menaces mêmes du nouveau souverain les exaspérèrent, et ils ne consentirent à se soumettre qu'aux quatre conditions suivantes : 1° que la parole de Dieu serait prêchée en toute hberté ; 2° l'usage du calice serait accordé à quiconque le demanderait ; 3° le clergé renoncerait à toute espèce de propriétés temporelles pour vivre comme les apôtres; 4° tout péché mortel serait, pour les laïques comme pour les ecclésiastiques, défendu et puni par l'autorité sécuHère; on y comprenait iivrognerie, le vol, la rétribution des messes. L'empereur rejetant ces propositions, les Hussites se décidèrent à une résistance désespérée, mirent touf, à feu et à sang, et allumèrent ainsi les torches d'une véritable et longue Saint- Barthéîemy. Après la mort de Ziska, arrivée en 1425, ils se divisèrent en quatre fractions ; les Taeonfes, commandés par Procope l'aîné ; les Orphelins, par Procope le jeune ; les Orébites, et les habitants de Prague. De légères dissidences religieuses les distinguaient entre eux, mais la politique surtout les séparait les uns des autres. Après une lutte sanglante et sans résultat, les Hussites [1437] reçurent du concile de Bâle l'invitation bienveillante de consentir à un nouvel examen de leurs principes, et, comme on ne put leur accorder sans restrictions les quatre articles (1), ils se retirèrent. Le concile les admit de nouveau et leur accorda : 1° la libre prédication de la parole divine sous la surveillance de l'évoque ; 2" la participation au calice ; car, disait le canon, quoique TEghse en ait suspendu l'usage pour de graves raisons, elle conserve néanmoins le droit de le ré-

(1) Il faut surtout consulter les quatre discours prononcés dans le concile sur cet article: Joan de Ragusa, de Communione sub utraque specie; jEgidius Carelarius, do Gorrigendis publicis; Henr. Kalteisen, de Libéra prredicatione verbi Dei; Joan. Polemar., de Civili Dominio clericorum (Harduin, t. VIII, p. 1655-1950; Mansi, t. XXIX, p. 699- 1168;.

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