LE MYSTICISME
faut que l'homme se dépouille de sa nature pour rcvùtir celle du Christ et s'abîmer ensuite dans la profondeur do l'Être divin.
Jean Ruysbroek [7 1381] {doctor ex(aticus), prieur des chanoines réguhers de Grunthal, près de Bruxelles, admet trois degrés dans la vie religieuse (J). Au troisième se trouvent ceux qui vivent dans le pur amour et sont tellement unis à Dieu qu'ils sont morts aux choses extérieures. Quoique Ruysbroek prétende n'avoir écrit que sous l'inspiration de l'Esprit saint, il se sert d'expressions qui semblent indiquer que, dans cet état d'union intime, l'homme n'a plus la conscience de lui-même, que la personnalité lui manque, et, par conséquent, qu'il est absorbé par l'essence divine. Sainte Catherine de Sienne, sainte Brigitte, sainte Angèle de Foligno, Thculogie de la croix, et sainte CaÜierine de Gènes, Théologie de lamow\ appartiennent également aux mystiques de l'époque.
Les erreurs de Ruysbroek trouvèrent un redoutable adversaire dans Gerson {doctor cJiristianissimus)^ qui chercha, comme avait fait autrefois Richard de Saint-Victor, à exposer scientifiquement le but et le véritable objet de la mystique (2). L'essence du mysticisme, dit-il, c'est de connaître Dieu par l'expérience du cœur. Au moyen de l'amour, qui élève l'esprit jusqu'à Dieu, on arrive à l'union immédiate avec la Divinité. Tandis que l'objet de la théologie spéculative est le vrai, celui de la théologie mystique est le bien et la sainteté môme. La scolastique et la mystique correspondent aux facultés par lesquelles l'âme connaît et désire, comprend et aime, et dont les unes et les autres peuvent conduire à Dieu. La scolastique dc.i't ivgler et maintenir la
(1) Spéculum salutis œtcrnae; Summa totius vitte spiritualis, in tabernac. Moys. Rusbvuchu 0pp. e Brabantite e:ermanico idiomate redd. lat. per Surium. Col., J555. Cf. Engelhardt. Hugues de Saiut- Victor et Jean Ruysbroeck. Erlangen, 1838.
(2) Considérations de théologie myst. (0pp. éd. du Pin. Ant., 17ÖG, 5 vol. in-fol.). Cf. Engelhardt, De Gersone mystico, P. II. Erlang., 1822 sq. in-4, L'Ecuy, Essai sur la vie de Gerson. Paris, 1832, s vol. Liebner, Théolog. myst. de Gerson dans les Etudes crit. d'Ullmann et d'Umbreit. i835, 2« livr. Ch. SckmidI, Essai sur Jean Gerson. Strasb., 1839. Thomassy, Jean Gerson, chancelier de N.-D. et de l'Uuivers'té de Paris. Paris, 1813.
mystique dans les limites delà vérité. Mais il ne suffit pas de concevoir Dieu en idée, il faut que l'idée de Dieu pénètre et anime toute la vie de Thomme, et qu'ainsi la mystique réalise ce que la scolastique perçoit et comprend. Ce grand théologien fut poursuivi par Jean de Bourgogne et contraint d'errer en fugitif à travers toute l'Allemagne; mais au milieu de son exil il goûta les Consolations de la théologie (1). Après la mort de son persécuteur, Gerson revint à Lyon, où il se plut, dans les dernières années de sa vie, à enseigner le catéchisme aux enfants, et où il mourut plein de joie dans le Seigneur en 1429, vénéré par les Lyonnais comme un saint (2).
Thomas Kempis ou de Kempein (aujourd'hui Hamerken), prêtre et sous-prieur des chanoines réguliers de Saint-Augustin à Zwolle[f 1471], est devenu célèbre plus qu'aucun autre par l'ouvrage chrétien le plus répandu après l'Écriture sainte, V Imitation de Jésus-Christ (3). On le regarde comme le plus pur et le plus élevé de tous les mystiques. Si Tauler le surpasse en profondeur dans son Imitatian de la vie indigente de Jésus-Christ, Kerapis lui est supérieur par une simplicité et par une pureté de sentiment vraiment po-
(1) Parmi les œuvres de Gerson, éditées par du Pin, se trouve un traité De consolatione theologiœ, oii il offre l'exemple d'une àrae qui, dans l'exil et au milieu des orages, se maintient avec énergie dans la voie chrétienne (Spéculum patientire, sive de consolât, theolog.) Le Dominicain Jean de Tambach, en 1372, en avait déjà fait autant. 0pp., t, I, p. 125-183.
(2) Cf. Gersoniana, libb. IV, éd. du Pin, 0pp., J. Gerson, t. I, p. i-clxj.
(3) Soliloquia; Hortulus ixiarum ; Valus liliorum; Hospitale pauperum; De solitudine etS)l''iitio ; Hymni et cantica; Vitœ beatorun; (0pp. éd. Sommalius. Antv.. 1600, in-4). Le célèbre livre De imilatione a été encore tout récemment traduit en sept langues (lat., ital., esp., franc., allem., angl. et grec) ; éd. Weigl, 1837. Beaucoup de discussions se sont élevées sur le véritable auteur. Cf. du Pin, De auct. libri De imitât. Christi (0pp. Gerson. t. I, p, 121). Greijory, Histoire du livre de l'imitation de Jésus-Christ et de son véritable auteur, 2 vol. in-s. Paris, 1548. Cf. Weigl, 1. cit., Silbert, Gersen (abbé de Verceil), Gerson et Kempis, Vienne, 1828. Kempis offre le plus de preuves en sa faveur. Voyez enfin la vie de Gerson par R. Thomassij, et les Recherches historiques et critiques sur le véritable auteur de l'Imitation de Jésus-Christ, par J.-B. Malou, évèque de Bruges- et les œuvres de Th. A. Kempis, Paris, Sarlit, 860, 8 vol.
§ 285. — LA PRÉTENDIE RENAISSANCE. 563
pulaires. La pensée mère de l'ouvrage est le commerce intime et mystérieux de l'âme avec Dieu et avec Jésus-Christ ; et les moyens d'y arriver qu'il enseigne sont la fréquentation des sacrements, la méditation continuelle de l'Écriture sainte et une juste appréciation des choses du monde. Kempis, inspiré par le génie chrétien de tous les siècles, fait de l'Eucharistie le centre de la vie chrétienne et de la vie religieuse ; aussi le dernier des quatre livres de V Imitation estil tout entier consacré à ce mystère.
y ioo. — La prétendue Renaissance.
Tirabosclii, Storia délia lelteratura italiana, t. V, P. I Conf. la critique de Mœlder sur l'Hist. de la renaissance des lettres, pai Erhard, 1827-32. Voir aussi Staudenmaier, dans les Annales de théologie et de philosophie chrétienne, 1834, t. I, p. 173 sq. Mei- ■ners, Biographie des hommes illustres à l'époque de la renaissance. Zurich, 1790. Jagemann, Hist. des arts et des sciences en Italie. Heeren, Hist. de la littér. class. au moyen âge (œuv. hist., t. IV et V).
C'est une opinion généralement admise que la connaissance delà littérature classique se répanditen Occident pour la première fois à l'époque de la chute de Constantinople [1453] et que le goût de la vraie science fut réveillé en Europe par les savants fugitifs de la ville impériale. Cependant, il a déjà été prouvé que la prétendue ignorance du moyen âge n'est rien moins que réelle. Les scolastiques furent les premiers à donner à la théologie une forme scientifique, et non-seulement ils possédaient eux-mêmes des connaissances profondes, mais ils enfantèrent une science aussi nouvelle que positive. Faut-il d'ailleurs rappeler que les plus grands critiques ont comparé les productions poétiques du moyen âge aux épopées d'Homère ? Faut-il rappeler que toutes les sciences importantes furent cultivées par les nombreuses universités, ou nées dans l'époque précédente, ou florissantes durant celle que nous venons de parcourir (voyez plus haut § 251)? Quant aux classiques de l'antiquité, dès le IX° siècle, nous voyons dans les chants héroïc[ues de Hroswitha, dans les écrits philosophiques de Scot Érigène, une connaissance exacte de ces maîtres fameux. Et dans