ASSOCIATIONS LIBRES
les. Le nombre des habitants du monastère devait rappeler celui des treize apôtres et des soixante-douze disciples.
Enfin François de Paule, originaire d'une petite ville de ce nom, située dans la Calabre, devint aussi un fondateur d'ordre (1). Plein d'une heureuse témérité, il s'efforça d'imiter la pauvreté de Notre-Seigneur avec plus de perfection encore que les Franciscains, et d'abord il vécut en. ermite dans le voisinage de sa ville natale ; mais, vers: l'année 1457, il lui arriva des compagnons disposés à se mettre sous sa direction, et, pour renchérir sur les Minorités, ils prirent le nom de Minimes. La haute piété, la pureté angélique de ces moines, jointes aux miracles de leur chef, donnèrent à leur ordre une rapide extension en Italie, en France et en Espagne, surtout quand Sixte IV l'eut approuvé [1474] {ordo Minimorum fratrum eremitarxim^ fratrum Francisci de Paula). Léon X combla de joie les Minimes en canonisant [1313] saint François, qui était mort en 1507.
'^ 291. — Associations libres.
Pendant l'époque précédente, nous avons vu se former les Bégards et les Béguines (§ âoO) ; pendant celle-ci leurs opinions héi'étiques et leur conduite irrégulière leur attirèrent des persécutions, qui n'empêchèrent pas cependant l'Allemagne et les Pays-Bas de rechercher de préférence ces associations indépendantes, dont l'heureuse influence sur la société porta bientôt l'Eglise à les autoriser sous une forme plus parfaite. Déjà fort de l'expérience acquise, Gérard Groot de De venter [f 1384] établit une congrégation de clercs libres dans la Hollande, le pays pratique par excellence [clerici et fratres vitœ communis). Gérard, après avoir d'abord étudié à Paris, et professé avec distinction la théologie à Cologne, finit par obtenir un bénéfice important (1); mais il ne tarda pas à se dégoûter de sa vie mon-
(1) Bolland. Acta SS., mens, apr., t. I, p. 103 sq.
(1) Voyez sa Vie par Thomas a Kempis (0pp. éd. Sommalius. Antv., 1607, in-4, p. 765). Chronico'j collegii Windeshemeiisis (GwdemSylloge prima varior. diplomatariorum, etc. Francof., 1728, p. 400).—
^ 292. — Cüi.TE. 583
daine et en adopta une plus austère, quoique non moins active. Son expérience, comme prédicateur, lui apprit à connaître la nécessité de la vie commune et la mir.ère des clercd. Pour soulager cette indigence, il consacra toute sa fortune à la fondation d'un institut dont les membres devaient suivre les traces des apôtres, alliant le travail des mains aux exemples et aux enseignements de la piété chrétienne. Le monastère des chanoines réguliers, créé en 1386 h Windesheim, devint le centre de ces associations, auxquelles s'attachèrent insensiblement les laïques appartenant aux deux sexes à la manière des Bégards et des Béguines, et se répandirent principalement dans les Pays- Bas et la Westphalie, oia, par une sage disposition, on introduisit parmi elles des études scientifiques et surtout philologiques. Ce fut précisément d'une semblable association que sortirent le célèbre Thomas à Kempis et Gabriel Biel, le dernier dessententiaires. Eugène IV et Paul II accordèrent de nombreux privilèges à ces confréries spirituelles, où Télite du clergé trouvait une excellente sauvegarde contre les désordres du temps.
§292. — Cw/^e [1073-1517].
Ivo Carnot (§ 201). Rupertl Tuitiens, de Divinis officiis, Mbb. XII. Guill. Durandi, episc. Mimatens (mieux Duranti, •^ 1296) Rationale divinorum officiorum libb. VIII. Venet., 1609, in-4. Les ouvrages généraux de Mamachi, Selvaggio, Peliccia, Martene, de Antiquis Ecclesiae ritibus. Binterim, t. V, P. I.
L'essor et l'élévation que Grégoire VII avait communiqués à l'Éghse cathohque dans ses relations extérieures agirent également au dedans pu ■ le culte, qui prit un caractère plus brillant, plus intellii-ntet plus mystique à la fois. Depuis que les croisades avaient donné l'occasion d'admirer les temples de la Grèce et de l'Asie, les Occidentaux avaient cherché avec ardeur à les imiter.
Le peuple, d'ailleurs, aimait avec passion les fêtes de
Delprat, Over de Brœderschap van G, Groot. Utrecht, 1830. Cf. Ullmann, Jean Wessel. Hamb., 1834, i" appendice.
l'Eglise; en -i22D, lo concile de Toulouse en faif une longue énumération; en 1222, celui d'Oxford en avait dressé une plus longue encore (-1), d'après laquelle on voit que le quart de l'année était consacré au service du Seigneur sans qu'on craignit d'attirer par là la famine et la misère, dont les spectres effrayent tant les économistes moderne«. Ce fut surtout le sacrement de l'autel qui devint comme le point culminant de l'inspiration religieuse, le centre de tout le culte. u Ici, dit Innocent III (2), tout est mystérieux; de ;cette » source unique jaillit une douceur toute céleste. On se » sert dans la messe de trois langues : du latin, qui domine I) partout, du grec, par ces mots Kyrie, eleison; enfin de » l'hébreu, dans les termes alléluia et ame^i)^ afin que )) chacune d'elle confesse Jésus-Christ, et pour rappeler )) les trois langues dans lesquelles lut écrite l'inscription » de la croix. Tous les penseurs profonds s'occupèrent de ce mystère, et les plus grands maîtres de la vie spituelle s'efforcèrent d'éveiller des dispositions convenables dans ceux qui y participaient. En 1203, le cardinal Guido, légat apostohque, étabUt à Cologne l'usage d'une sonnette pour avertir les fidèles au moment de l'élévation et dans les rues lorsqu'on porterait le Viatique aux malades (3). Alors aussi s'introduisirent les tabernacles et les ostensoirs {ostemoria) pour conserver et exposer le
(1) Cf. Harduin, t. VII, p. 110 et 117; Mansi, t. XXIII. Cf. aussi, t. XXVI, p. 417 , Durandi Rationale, IIb. VII, c. 7.
(3) Innoceut III composa sur l'Eucharistie un ouvrage très-remarquable pour le temps, et ayant pour but d'expliquer les cérémonies de la messe. Il porte pour titre : Mysteriorum miss* lib. VI. C'est du II' livre, c. 33, que sont tirées les paroles citées dans le texte.
(3) Ccesarius Heisterbacensis disait vers 1225 (de Miraculis et visionibus sui temp. dialog. Mb. IX, c. 51) : » Tempore schismatis inter Philippum et Othonem domnusVidocardinalis,...quum missus ^uisset Coloniam [anno 1203] ad confirmandam electionem Othonis, tonam illic consuetudinem instituit; prœcepit enim ut ad elevationem Hostiœ omnis populus in Ecclesia ad sonitum noise veniani peteret, sicque usque ad calicis benedictionem prostratus jaceret. Praecepit etiam idem cardinalis ut, quoties deferendum esset ad infirmum, scholaris sive campanarius, sacerdotem praecedens, per nolara illud proderet, sicque omnis populus, tam in stratis quam in doraibus, Christum adoraret. » Honorius III, 1217, en fit uue loi expresse (Décrétai. Greg. lib. III, tit. XU, c. 10).
Saint-Sacrement ; tous les arts rivalisèrent de zèle pour célébrer dignement le Sacrement adorable par les peintures les plus parfaites, et des hymnes inspirées par le plus pur amour. Grâce aux soins de Grégoire VII, les liturgies mozarabique et slavonne furent remplacées en Espagne, en Bohême et en Pologne, par la liturgie romaine (1), afin que celle-ci devînt une preuve publique et universelle de l'union de chaque Église avec celle de saint Pierre. Durant l'époque précédente, un profond sentiment de respect avait déjà inspiré des craintes sur les accidents fâcheux dont la participation au calice pouvait devenir l'occasion ; cette appréhension était devenue encore plus générale, et comme d'ailleurs les scolastiques les plus célèbres enseignaient que le corps du Sauveur était contenu tout entier sous chaque espèce et que, par conséquent, on recevait le sangsacré avec le corps [concomitantia corporis et sanguinis), cet antique usage du calice devint de plus en plus rare (2).
(1) Cf. Greg. VII, Epp. lib. VII, ep. H (Harduin, t, VI, P. I, p. 1434).
(2) Alex. Halesius (in Sentent. lib. IV, quaest. 53, membr. l) répond à la question : Utrurn liceat sumere corpus Christi sub specie panis tantum, etc. : « Dicendum quod, quia Christus integre sumitur sub utraque specie, bene licet sumere corpus Christi sub specie panis tantum, sicut fere ubique fit a laïcis in Ecclesia. » La principale difficulté contre le refus du calice consistait en ce que le corps du Sauveur, non sacramentaliter, sed tantum ex unione naturali sub specie vini ; c'est pourquoi sub una specie il paraissait imparfait; mais saint Thomas d'Aquin remplaça les mots unio naturalis d' Albertus Magnus par ceux de concomitantia realis seu naturalis. Saint Bonaventure est encore plus explicite. Le premier dit, Summa, P. III. qusest. 76, art. 1 ; « Omnino necesse est confiteri, secundum fidem cath., quod totus Christus (id est divinitas, anima et corpus) sit in sacramento. Sciendum tamen quod aliquid Christi est in hoc sacramento dupliciter : uno modo quasi ex vi sacramenti, alio modo ex naturali concomitantia. Ex vi quidem sacramenti est sub speciebus hujus sacramenti id in quod directe convertitur substantia panis et vini prœexistens, prout significatur per verba formae, quse sunt efficativa in hoc sacramento : ... ex naturali autem concomitantia est in hoc sacramento illud, quod realiter est conjunctum ei, in quod prsedicta conversio terminatur. Si enim aliqua duo sunt realiter conjuncta, ubicumque est unum realiter, oportet et aliud esse. — Art. 2 : Sub ulraque specie sacramenti totus est Christus, aliter tamen et aliter. Nam sub speciebus panis est quidem corpus Christi ex vi sacramenti, sanguis autem ex reali concomitantia, sicut supra
Robert, évêque de Liège, exprima complètement ce sentiment universel de profonde vénération pour le sacrement adorable de l'autel quand, en 1246, à l'occasion d'une vision de la pieuse Juliana, il institua une fête particulière [festum Corporis Christi)^ qu'Urbain IV autorisa à la suite d'un miracle qui se produisit durant la célébration d'une messe à Bolséna (1264), et que plus tard le pape Clément V (1311), étendit à toute l'Église. Ce dernier pape fit cependant observer au Concile de Vienne que le jeudi saint n'était pas un jour favorable pour une pareille solennité (1). L'Église déploya toujours toute la pompe de son culte à cette fête : pour y ajouter un nouvel éclat, saint Thomas d'Aquin composa le plus magnifique de tous les offices avec ses hymnes incomparables : Pange lingua; — Lauda Sion Salvatorem ; — Adora te devote latens deitas; — 0 esca viatoriün. D'ailleurs, cette solennité, objet des vœux universels, manifestation triomphante de la présence réelle, était une véritable réaction contre plusieurs sectes qui niaient le dogme du sacrement de l'autel. On vit aussi s'établir vers le même temps la fête de l'Immaculée Conception, que les chanoines de Lyon furent les premiers à célébrer en 1140. Saint Bernard s'y était opposé, mais les Franciscains l'éten-
dictum est de anima et diviiiitate Christi. Sub speciebus vero vini est quidem sanguis Christi ex vi sacramenti : corpus autem Christi ex reali concomitantia. » Cf. quaest 80, art. 12; et Bonaventure, in Sentent, lib. IV, dist. II, Part. II, art. 1, quœst. 2 : An utraque species sit de integritate sacramenti ? Il répond : « Esse de integritate sacramenti duplicUer est: aut quantum ad eöicaciam; et sic neutra species sed quselibet est totum, quod habet efficaciam ; aut quantum ad signationem vel significationem; et sic sunt de integritate, quia in neutra per se exprimitur res hujus sacramenti, sed in utraque siniul.Ideo fideJes recipiunt perfectum sacramentum subuna specie, quia ad efficaciam recipiunt. Sed quantum ad signationem, sutficit quod Ecclesia facit in eorum prœsentia, nec oportet quod ipsi recipiant, propter periculum effusionis et propter periculum erroris, quia non crederent simplices in altera specie totum Christum recipere. » Cf. Gieseler, Précis d'hist. ecclés.; t. II, P. II. p. 372-80.
(1) Barthol. Fisen, Origo prima festi Corporis Christi ex viso virgini Julianœ divinitus oblato. Leodii, 1619, in-8. Cf. Bzovii Ann. eccles. ad ann. 1230, n» 16; Bolland. Acta SS. mens, ap., t. I, p. 437 sq.; Mansi, t. XXIII, p. 1077; Bullarium magn. Roman, éd. Lugd., 1712, 1. 1, p. l4Q;Binterm, Mémoires archéol., t. V, P. I. p. 275.
dirent avec rapidité parmi le peuple, qui l'adopta avec joie. Saint Thomas d'Aquin, et, à sa suite, tout Tordre des Dominicains, attaquèrent la croyance en l'Immaculée Conception, ce qui fit naître plus tard entre les deux ordres une lutte très-vive et nécessita l'intervention des papes (1). Cette tendance vive et profonde à honorer la sainte Vierge fit encore adopter, à la demande de saint Bona venture, la fête de la Visitation, qu'Urbain VI (2) rendit générale en 1389. Enfin, à Lorette, près d'Ancône (3), et à Zell, en Styrie, de pieuses traditions et la gratitude des peuples firent élever de magnifiques basiliques en l'honneur de Marie.
Vers le même temps on introduisit la dernière fête de l'année ecclésiastique, celle de la Trinité {festum SS. Trinitatis), dont l'origine bien différente des autres, ne repose sur aucun fait historique (4). Aux yeux des siècles antérieurs, cette vérité fondamentale du Christianisme rappelée, pour ainsi dire, dans toutes les cérémonies de l'Église, à la fin de chaque prière, consacrée par la sanctification du dimanche et la célébration des grandes fêtes de l'année, n'avait pas besoin d'une solennité particulière ; cependant, dès le XIP siècle, on commença dans quelques églises particulières, notamment à Liège et à Arles, à célébrer le mystère de la Trinité, comme le complément des trois fêtes principales et surtout delà Pentecôte. Les fidèles l'accueillirent avec une faveur toujours croissante, et le pape Jean XXIIl'étendit à l'ÉgHse entière [1334], tout en la classant parmi les solennités du second ordre [festum secv.ndœ classis). Sous Boniface VIII on avait déjà élevé au rang de
(1) Bernardî ep. 174 ad Canonicos Lugdun. — La querelle entre les deux ordres dut gagner en importance quand le concile de Bàla déclara, sess. XXXVI : « Immaculata Conceptio beatœ Mariœ Vii'ginis tanquam piam et consonam cultui ecclesiastico, fidei catholicce rectse rationi et scripturae, ab omnibus catholicis approbandam fore, tenendam et amplectendam. » (Harduin,. t. VIIL p. 1266.) Aussi la question fut-elle encore agitée dans la période suivante.
(2) Bzovii Ann. eccles. ad ann. 1389. n° 2. Cf. Binterim, 1. cit. {3):Horatiu$ Turselinus, Lauretanae hist. libb. V. Romœ. 1597.
(4) Baluzii Papae Aven., t. I, p. 177; cf. not. p. 793; Bene^ dict. XIV, de Pestis Christi et Mariae, lib. I, c. 13 (,0pp. t. X, p. 360); Laumi, Hist.acad, Navar.. t. II, p. 473.
fêtes doubles {festa duplicia) celles des apôtres « évangélistes » et celles des quatre grands docteurs de l'Église (saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand).
L'éclat de ces diverses solennités fut rehaussé par de magnifiques hymnes qui grossirent l'ancien recueil et sont une des grandes gloires de ces temps (1), Alors le roi Robert invoqua le Saint-Eprit dans le fameux Veni Sancte Spiritus, saint Bernard célébra le nom de Jésus dans le doux et pieux cantique : Jesu dulcis memoria, et exprima sa filiale piété envers la sainte Vierge dans l'hymne Dilatare aperire. Un disciple de saint François, Thomas de Celano [j- 1220], composa le sublime chant de douleur et d'effroi du Dies irœ, tandis qu'un autre Franciscain, Jacopone [t 1306], disputa à Innocent III l'honneur d'avoir composé le Stabat Mater, le plus beau chant qu'une douleur sainte et pure ait jamais inspiré à l'homme. En outre, quoique la langue latine fût conservée, comme naguère, dans la hturgie générale, il se forma, surtout grâce aux confréries, dans chaque église nationale un chant ecclésiastique populaire, et, à côté de la traduction des hymnes latines, adoptées pour les grande? fêtes, on vit naître une série de chants populaires originaux. On trouve des traces de ce chant ecclésiastique en langue allemande dès les temps de saint Boniface. Au XIP siècle ces vestiges deviennent déjà plus fréquents, et un document de 1323 démontre qu'en Bavière on chantait en allemand durant le service divin (2) ; puis, immédiatement après la découverte de l'imprimerie, on vit se succéder rapidement une foule de recueils d'hymnes traduites, de cantiques allemands, de chants populaires que nous possédons encore. Ainsi, on en trouve trois en 1494, et d'autres dans les années 1500, 1503, 1507, 1508, 1512, 1513 et 1517, sanscomp-
(1) Cf. Daniel, Thesaurus hymnologicus sive hymn. cantic. sequentium circa ann. 1500 usitatarum, etc. Halae, 1841, t. I (hymni) ; t. II (Sequent. Cant. Antiphonse).
(2) Hoffmann, Hist. du chant d'Eglise en Allemagne avant Luther. Breslau, 1832. Cf. encore, surtout pour l'histoire du chant religieux en Allemagne, le Catholique, 1442, mars, p. 214 sq. Pour la Pologne, voyez Oloff, Hist. du chant en Pologne ; dans ses Essais sur l'hist, polit., ecclés. et scientifique de la Pologne. Dantzig, 1764.
ter ceux qui n'ont pas de millésime. On rencontre aussi beaucoup de chants religieux allemands dans les recueils de plain-chant allemands qui parurent à Augsboi^rg, à Mayence, à Bàle et à Strasbourg, depuis 1474. Ailleurs, le manque de livres de prières fut remplacé pour le peuple par le Rosaire, dont nous avons parlé plus haut (§ 201), et que les Dominicains appliquèrent bientôt et étendirent à tous les mystères de la Rédemption, fondement de la foi chrétienne, et au culte de la sainte Viei'ge (1). Lorsque, dans la suite, la célèbre bataille de Lépante fut gagnée sur les Turcs par don Juan d'Autriche, le jour même où les confréries du saint Rosaire accomplissaient leurs pèlerinages solennels et leurs dévotions particulières pour attirer la protection du ciel sur les Chrétiens, le pape Pie V, lui-même membre de l'ordre des Frères-Prêcheurs, institua la fête du saint Rosaire. Grégoire XIII la fixa au premier dimanche d'octobre et Clément XI l'étendit à toute la chrétienté.
A toutes ces cérémonies du culte public se joignait toujours la prédication qui le vivifie et le rend vraiment utile. Précisément à la fin de cette époque [1503], nous trouvons cette observation remarquable : « La prédication contribue <( plus que toute autre chose à la conversion de l'homme ; « elle le porte à la pénitence, qui lui obtient le pardon de
(1) Cette prière se compose de quinze dizaines à'Ai'e Maria séparées chacune par un Pater. Elles correspondent à quinze mystères de la Rédemption et se subdivisent en trois parties. I. Les Mystères DE JOIE, rappelant les points suivants : r 0 Marie, qui avez conçu du Saint-Esprit (Luc, L 35); 2° 0 Marie, qui avez porté le Sauveur chez Elisabeth (Luc, IL 7); 3° 0 Marie qui avez enfanté le Seigneur (Luc II, 7); -t" 0 Marie, qui l'avez offert dans le temple (Luc, II, 22 sq.); 5° 0 Marie qui l'avez retrouvé dans le temple (Luc, II, 46.) — II. Les Mystères de douleur : 1° Le Seigneur qui a sué le sang pour nous (Luc, XXII, 44) ; 2° le Sauveur garrotté pour nous (Mattb. XXVII, 26; Marc, XV, 15; Jean, XIX, l); 3° le Sauveur courronné d'épines pour nous (Matth, XXVII, 29 ; Jean, XXIX, 2) ; 4° le Sauveur portant sa lourde croix pour nous (Jean, XIX, 17); 5° le Sauveur crucifié pour nous (Marc, XV, 34; Luc, XXIII, 33; Jean, XIX, 15), — III. Les Mystères glorieux : 1° Le Sauveur ressuscité (Matth. XXVIII, 6 ; Mare., XVI, 6; Luc, XXIV, 6) ; 2° le Sauveur, remonté au ciel (Marc. XVI, 19; Luc, XXIV, 51 ; Actes, 1, 9); 3° l'envoi du Saint.Esprit (Actes II, 1-4); 4° l'Assomption; 5° le Couronnement de la sainte Vierge par le Sauveur dans le ciel. Voyez ci-dessus § 201, QtlAxinger, Manuel du Rosaire. Augsbourg, i843.
(( ses péchés morteis : tandis que 'le sacrifice clc la messe {( suf/it pour effacer les péchés véniels (1). » On peut citer parmi les prédicateurs les plus célèbres de ces temps saint Ives de Chartres, saint Bernard, Hildebert du Mans, Godefroi de Bordeaux, Gilbert de la Porée, Abéîard, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin et plusieurs autres scolastiques, qui laissaient les formes l'igoureuses de l'école pour instruire le peuple dans le langage le plus simple et le plus propre àl'écîairer. L'ordre de saint Dominique se proposa même l'éloquence de la chaire pour objet spécial de ses efforts, et Jean de Vicence parvint à y briller du plus vif éclat avant qu'il se hasardât à y mêler la politique [vers 1230]. Plus tôt encore Foulques de Neuilly avait reaiui^ profondément toutes les populations françaises et les avait poussées à faire de nouveaux sacrifices pour reconquérir les lieux saints. Dans les environs de Ratisbonne, le Franciscain Berthold [f 1272] touchait les cœurs les plus rebelles et réveillait en eux l'espritde componction (2).
En même temps que des prédicateurs, on trouve les plus sages conseils sur la manière de rendre la prédication plus féconde en résultats. Ainsi, Alain de Lille et l'abbé Guibert de Nogent [1124] rédigèrent des traités sur ce sujet (3) ;
(1) Voyez Surgant, Manuale curatorum. Malheureusement nous manquons d'une histoire impartiale de la prédication au moyeu âge. On peut trouver des renseignements fort intéressants sur ce sujet dans les Controverses théologiques de Daniel, ch. VIII, p. 73 sq. Cf. surtout la note de la page 80, où il réfute Guericke. Celui-ci avait dit : « Le pauvre peuple devait se contenter d'entendre ses prédicateurs s'efforcer de le faire rire aux fêtes de Pâques. Pour y réussir plus sûrement, ceux-ci imitaient le cri de quelque animal, ou bien racontaient en chaire quelque bonne facétie.» A cela Daniel répond : « D'après ces paroles, chacun serait tenté de croire que les choses se passaient de la sorte dans ces temps non moins habituellement que le prédicateur nous souhaite la glou-e éternelle à la lin de son sermon. Si Guericke voulait parcourir une, foule de sermons pour la Pâque écrits dans les XIV' et XV« siècles, je pourrais les lui fournir : il y trouverait peut-être matière à édiiication pour luimême et demanderait si les saintes solennités du temps pascal manquaient aussi complètement qu'il le prétend. »
(2) Kling, Sermons du Franciscain Berthold. Berlin, 1824. Gœbel, Schaff., en 2 part.
(3) Guibertus, Liber quo ordine sermo fieri debeat; HuMbertus de Romanis, de Eruditione preedicalorum, lib. IL
ce dernier exige de l'orateur sacré une conscience pare, une parole énergique et entraînante, un langage simple et populaire. Humbert de Romon se conforma à ce modèle dans son évêché de Vienne [1277], et saint Bonaventure, dans son exposition historique de la Bible pour les prédicateurs ignorants [Biblia paupei^um). s'efforça de renverser toute fausse tendance chez l'orateur, dont le but unique, selon lui, doit être la gloire de Dieu et le salut des hommes. Dans les XIV^ et XV^ siècles, plusieurs localités semblent avoir reçu une bénédiction toute particulière sous le point de vue de la prédication. A Cologne et à Strasbourg, le mystique Jean Tauler [Y 1361] fit une impression si profonde sur l'âme de ses auditeurs par ses discours, que ses contemporains renonçaient tous à la décrire (1). Cependant cet humble orateur ayant observé que son orgueilleuse assurance et son savoir empêchaient la parole divine de pénétrer réellement au fond des cœurs, renonça à la prédication pendant deux années, pour méditer dans la retraite la vie du Sauveur et s'exercer au renoncement. Lorsqu'il reparut dans la chaire sacrée, il lui fut d'abord impossible de parler, et ses larmes seules exprimèrent le profond sentiment d'humilité qui le dominait. Saint Vincent Ferrier, aussi affable et aussi indulgent envers les autres qu'il était sévère envers lui-même, réussit par la perfection de sa vie et par son éloquence à ramener dans l'Eglise un grand nombre d'hérétiques (2). Il prêcha avec tant de de succès chez des nations si différentes qu'on le crut doué du don des langues ; sa vie angélique rappelait si bien celle de Jésus-Christ sur la terre que les habitants de Vannes s'écrièrent à son arrivée: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Jean Capistrano exerçait une influence semblable dans la Bohême contre les Hussites (3) par ses discours latins que traduisait ensuite
(1) Sermons de /. Tauler pour tous les dimanches et les fêtes de l'année, édités par les protestants J. Ai'ud et Jacq. Spener; nouv. édition par Kunze et Biesenthal. Berlin, 1841.
(2) Heller, Saint Vincent Ferrier, d'après sa vie et ses actes. Berlin, 1830.
(3) Voyez sa première biographie par P. Sédulim (Historia Sera, phica) ; et ensuite Wadding, dans ses Aon. ord. Minorum, qui sont appuyés dû nombreux documents : Capistranus triuraphans,siveHis-