CHARLEMAGNE
vivifies par cet amour et cette ardeur de la science, sortit bientôt cette première série de savants, qui se répandirent sur le continent, pour y conserver ou réveiller la civilisation languissante et presque éteinte. Déjà Bède le Vénérable (1) porta la science de la Bretagne à une hauteur surprenante. Élevé depuis l'âge de sept ans dans le couvent de Weremouth, devenu moine à Jarrow, Bède n'avait pas de plus grande joie, après ses exercices de piété, la récitation de l'office et l'étude de l'Écriture sainte, que d'apprendre, d'enseigner, d'écrire; son zèle infatigable et ses nombreux travaux le firent passer, à juste titre, pour le représentant de la science de son temps. Il enseigna jusqu'au moment de sa mort, et son dernier soupir fut une dernière louange au Père, au Fils et à l'Esprit saint [735].
§172. ^—Efforts de Charlemagne pour répandre la science dans l'empire germanique,
Thomassini loco cit., P. II, lib. I, c. 96-100. F. Lorentz, Vie d'Alcuin. Halle, 1829, Van Herwerden, De iis quse a Carolo Max., tum ad propag. relig. christ., tum ad emendaudam docendi rationem acta sunt. Lugd., 1825, in-4. Bœhr, Hist. de la litt. rom. dans la période carlov., Carlsr., 1840.
Saint Bonifacc, le premier, avait réveillé le désir et le goût de la science dans l'empire germanique. Mais ce furent surtout les magnifiques encouragements, les ciïorts intelligents de Charlemagne qui en hâtèrent et en multiplièrent les progrès. Dans sa cour même se forma une seconde série de savants, qui n'étaient plus des Romains et des Grecs, comme en Angleterre, mais bien des Germains. Charlemagne avait pris en Italie le goût do la science, ;.; 'aquelle il ne put s'adonner qu'à un âge déjà avancé, et quand samain, si longtemps habituée à porter le glaive, se
(1) Bedœ Vcnerah. 0pp. Parii^., 1521, 1544, 3 t. in-fol. Bas., 1563, 4 t. Mujne, Curs. Patrol. I, 90-95. Ed. Giles. Lond. 1843. Ils comprennent la grammaire, la physique, l'astronomie, la chronologie, la philosophie, et renferment des recherches historiques, des biographies, des lettres, des commentaires et des homélies. La vie de Bède par Ciuberlus, en tète de ses œuvres. Cf. Gehle, de Bedte Venerab. vita et scriptis. Lugd. Batav., 1838.
86 TRAVAUX SCIENTIFIQüßS PARMI LES GERMAINS.
prêtait avec peine aux exercices de l'écriture. Il avait attiré d'Italie à sa Cour Pierre Pisan, Paulin, patriarche d'Aquilé [f 804]. Didier, roi des Lombards, lui avait envoyé le savant Paul Warnefried, qui devint son maître de grec, acquit sa confiance, et, à part quelque interruption, conserva son amitié jusqu'à sa mort [799]. Mais celui qui eut, sans comparaison, la plus grande influence, sous ce rapport, fut le moine anglais Alcuin, chef d'une école d'York et le plus grand savant de son temps. Ami et conseiller de Charlemagne, il réforma l'école palatine d'après un plan nouveau {schola palatina), fonda auprès de toutes les cathédrales et de tous les couvents du royaume de savantes écoles (1), dans lesquelles on enseignait les sept arts libé' raux (le ^n'ymm, comprenant la grammaire, la dialectique, la rhétorique ; le quadriviujn, comprenantl'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie). Retiré, à la fin de ses jours, dans la solitude du couvent de Tours, dont il était abbé, il y mourut, comme il en a^ait souvent exprimé le désir, le jour de la Pentecôte [804].
A Tours aussi Alcuin avait fondé une école (2) d'où sortirent Amalarius de Trêves, Raban de Mayence, Hetto, abbé.de Fulde, Haimon, évêque d'Halberstadt, et Samuel de Worms. Outre ces écoles, on vit fleurir, à cette époque et peu après, celles d'Orléans, de Toulouse, Lyon, Reims, Gorbie, Aniane, Saint-Germain-d'Auxerre, Saint-Gall, Ptcichenau, Hirsau, Fulde, Utrecht, Mayence, Gorbie-la-Neuve, Trente, etc. Dans ces savantes retraites, où la raison fut
(1) Une circulaire de Charlemagne, adressée à tous les évêques et abbés en 788, recommande l'érection de ces écoles, Dans Baluz., 1. 1, p. 147 sq. : « Constilutio de scholis per singula episcopia et monasteria instituendis. » Capital. Aquisgr. ann. 783, c. 70 : « Non solura servilis conditionis infantes, sed eliam ingenuorum filios (canonici et monachi) adgregent sibique socient. Et ut schole legentium puerorum fiant, psalmos, notas, cantus, computum, granimaticam per âingula monasteria vcl episcopia discant. Sed et libros catholicos bene emendatos habeant ; quia sœpe, dum bene aliquid Deum rogare cupiunt, per inemendatos libros maie rogant.» [Baluz., t. I, p. 173.)
(2) ^icwintOpp. éd. Frobenius. Ratisb , 1776 sq., 2 t. in-fol. Migne, Ser. lat., 99-lül. Elles renferment deux cent trente-deux lettres im- ;äortantes, des vies de saints, des poésies, et s'étendent sur oresque Ajutes les branches des connaissances humaines.
§ 173. — PREMIÈRES hérésies; ADALBKRr, CLÉMENT, ETC. 87
vigoureusement exercée, l'intelligence affinée parfois jusqu'à la subtilité, le cœur nourri de la lecture des écrits attribués à Denys l'Aréopagite, dont on commençait à s'engouôr, on prépara de loin les générations studieuses aux travaux de la scolastique et de la mystique du moyen âge. Il est hors de doute que le but de Charlemagne était surtout de former des ecclésiastiques : ce qui paraît trèsnaturel à une époque où la religion était le foyer unique de toute vie intérieure et spirituelle. Cependant l'éducation du peuple n'était pas négligée : Théodulphe, évêque d'Orléans [f 821], actif coopérateur de Charles, fonda dans son diocèse des écoles populaires (1), et son exemple ne resta pas sans imitateurs.
§ 173. — Premières hérésies ; Adalbert^ Clément; Vadoptianisme.
I. Beati et Elherii, de Adoptione Filii Dei adv. Elipaiid., lil)b. II (Canis Lect. antiq., t. II. P. I, p. 279 sq., et Galland. Biblioth., t. XIII, p. 290 sq.). Alcuini Libell. adv. haeres. Felicis; Ep. ad Felic. lib. VII; Adv. Elipand. libb. IV (0pp. éd. Proben, t. II). Paulini Aquil. Sacrosyllabus et contra Felic. libb. III (0pp. éd. Madrisius, Ven., 1787, in-fol.). Agobard. archiep. Lugdunensis adv. dogma Felic. (0pp. éd. Baluzius. Paris., 16G6); in BJbi. Max. Lugd., t. XIII et XIV, dans Migne, Curs. Patrol., t. XCIX- CI. Lettres, actes, dans Mansi, t. XIII; Harduin, t. IV, p. 863 sq.
II. Madrisii Diss. de Felicis et Elipandi hœresi dans son édition opp. Paulini. Walch, Hist. adoptianor. Gœtt., 17.53. Frobcnii Diss. de haeres. Elipand. et Felic. (0pp. Alcuini, t. I). Relatio historica de ortu et progressa haeresium, praîsertim vero Augusto-Vindelicor. Ingolst., IG54. Walck, Hist. des hérésies, P. IX, p. 667. Contre "Walch, Enhueber, Diss. dogm. hist. qua contr. Chr. Walchium adoptionis in Christo homine assertores Felicem et Elip. merito ab Alcuino Nestorianismi fuisse petitos ostenditur (in Alcuini opp., t. I,dans Migne, t. CI, p. 337-4.38). Seiters, S. Boniface, etc., p 418 sq.
Boniface, au milieu de ses travaux et de ses succès, rencontra un adversaire opiniâtre dans le Frank Adalbert [vers 774]. Ce visionnaire, qui célébrait le culte divin dans
(l) Son infatigable activité ressort particulièrement de so~ Capituare ad parochiœ suœ sacerdotes, anno 797 ; dans Harduin., t. IV., p. 913 sq.; Mansi, t. XIII, p. 995 sq.
88 § 173." — PREMIÈRBS HÉRÉSIES J ADALBERT.
les champs, en plein air, faisait accroire au peuple qu'il avait reçu de saintes reliques delà main même d'un ange, et répandait partout une prétendue lettre tombée du ciel, au milieu de Jérusalem. Dans son fol orgueil, il se Comparait aux apôtres, se faisait dédier des églises et prétendait connaître l'intérieur des consciences, sans avoir besoin de la confession. Boniface prêcha contre lui, puis fit convoquer à son sujet un premier concile à Soissons, [744], un autre à Rome [745], et obtint enfin son emprisonnement à Fulde. L'évêque irlandais Clément, autre adversaire de Boniface, dont ce dernier concile s'occupa activement attaqua l'Église avec plus de force et d'apparence que de raison, s'éleva contre sa constitution judaïco-théocratique, protesta que les canons des conciles et les écrits des Pères ne pouvaient servir de règles de foi, et s'éloignant de plus en plus de l'espriLde l'Église, opposa des conceptions toat à fait contraires à certaines parties de l'enseignement catholique, telle que la prédestination; enseignant, par exemple, que le Christ, en descendant vers les morts, avait délivré tous ceux qui étaient dans les enfers, croyants et infidèles, jusqu'aux idolâtres. Moins austère envers lui- Biôme, il prétendait rester évêque, quoiqu'il eût eu deux fils d'un commerce adultère (1).
L' adoptianisme fut une erreur de plus grave conséquence encore. C'était une suite des coniroverses grecques sur la nature du Christ, dans lesquelles Nestorius surtout avait soutenu qu'il y avait, non union hypostatique, mais séparation complète entre la nature humaine du Christ et sa nature divine, et en même temps une tentative pour expliquer rationnellement la doctrine des deux natures en une personne, et rendre ce dogme plus compréhensible à la raison.
Les premières traces tout à fait certaines de cette hérésie se trouvent dès le YP siècle en Espagne. En effet, Isidore de Séville [f G37] rapporte que Justinien, évêque de Valence [o3SJ, fut obligé d'écrire contre les partisans de
(ij Bonifacü El), ad Zachariam dans Serarius, 135 (Max. Biblioth., t. XIII, p. 126 sq.). Dans Wilrdhoein, ep. 67. Cf. llarduin, t. III, p. \96ö sq.; Mansi, t. XII, p. 373 sq.; Natal. Alex., Hist. cccles. SifcC Viil. c. 2, art. 2; Walch, Hist. des hérésies, P, X, p. 3-65}
clément; l'auoptianïsme. 89
Bonose, qui enseignaient : que le Christ n'est pas le propre Fils de Dieu {proiniits), mais bien un fils adoptif. GeLLe erreur germa si vite que le onzième concile de ToîtMe [675] se vit contrainf, de la réfuter par cette solennelle déclaration : Bic eliam Filius Bei natura est Filius, non adopiionis. Néamoins, cent ans plus tard, elle pullula de nouveau, au temps où l'Église d'Espagne languissait sous le joug des Sarrasms. On eut d'abord de bonnes intentions à ce qu'il semble. On voulait rendre ce mystère de l'incarnation moins choquant aux yeux des mahométans, au milieu desquels on vivait et qu'on espérait ramener par l'exposition d'une doctrine plus abordable à la raison. Deux prclals même se mirent à l'œuvre, Élipand, archevêque de Tolède, vieillard orgueilleux et passionné, et Félix, évoque d'Urgel, jeune encore, savant et habile dialecticien.
Élipand eut d'abord àcorabattre an certain Migétius, qui établissait, dans le sens des Sabelliens, une différence entre le lôyo; et le v(o\- Ô£oO, et soutenait : que le Logos n'était devenu Fils de Dieu que par l'incarnation ; qu'il n'y avait de personnalité que dans rimmanité du Christ. Elipand enseigna dans un sens diamétralement opposé : le Logos est en lui-même, et dans le sens propre, Filius Dei ; mais c'est improprement qu'on nomme ainsi l'humanité dans le Christ. Quant à Félix, il parlait d'un point de vue nestorien pour combattre le mahométanisme, par cela que l'opinion nestorienne se rapprochait davantage de l'idée musulmane d'un prophète divin. Il n'eut pas de peine à admettre la théorie sur laquelle Élipand le consulta [783], et, après s'être entendus tous deux, ils professèrent publiquement : le Christ est vrai Fils de Dieu, selon sa nature divine {Dei Filius natura seu génère), mais il n'est que Fils adoptif de Dieu, selon sa nature humaine {voluntate, beneplacifo, patria, suscepiione). Il est Dieu substantiellement, selon sa nature éternelle. C'est uniquement par métonymie et improprement qu'on peut dire qu'il est Dieu, selon sa nature temporaire et humaine, comme on dit des hommes eux-mêmes, dans un sens, qu'ils sont fils de Dieu. — Ainsi les deux docteurs soutenaient catégoriquement la division nestorienne des deux natures dans le Christ, niaient posifci-
90 § 173, '— I>rem'ièrf.§ hKtiéstRS; AdalëKrt,
vement l'unité hypostatique et renversaient complètement par là le mystère de l'Incarnatiûn. Tous deux en appelaient à des textes tirés des Pères de l'Église latine, saint Uilaire, Marius Mercator, et surtout à Isidore de Séville et à la liturgie mozarabique (1), dans lesquels on trouve le terme adoptio. Mais dans tous les passages cités, le mot adopiio, en parlant du Christ est pris dans le sens actif de suscepiio, assumpiio {Christus sibi adoptavit carnem s. homineni)^ et non dans un sens passif, comme le faisaient abusivement les adoptianistes, en disant : Christus secundum ho7}U!iem a Pâtre adoplatus est. — A ces preuves de la tradition, Félix ajoutait des preuves intrinsèques, tirées du point de vue absolu des nestoriens : «Le Logos divin demeure dans l'homme comme dans un temple; le Christ étant en tout semblable à l'homme, le péché excepté, a dû, comme les hommes appelés à être enfants de Dieu, être adopté par son père céleste, ce qui arriva au baptême du Jourdain ; enfin, de même que les hommes peuvent avoir un père naturel et un père adoptif, l'Homme-Ghrist, est, quant à sa naissance corporelle, fils de David, et par adoption ou par grâce, fils de Dieu.
Élipand, en sa qualité d'archevêque, voulait imposer sa doctrine par la violence, en même temps qu'il déclarait hérétique l'enseignement de l'Église. Il rencontra d'abord de l'opposition en Espagne : Béatus, prêtre d'Astorga, Ethérius, évêque d'Osma, réfutèrent en détail l'erreur de l'archevêque de Tolède, dans un écrit [785] où ils déuiontraient, en se fondant sur les décisions doctrinales de l'Eglise concernant l'union hypostatique des deux natures en Jésus- Christ, que Jésus-Christ était le vrai Fils de Dieu aussi bien
(1) Isidor. Hispal. « (Christus) Unigenitus autera vocatur secundum divinitatis excellentiarn, quia sine fratribus; Primogenitus secundum susceplionem hominis, in qua per adoptionem gratia? fratres habere dignatus est, de quibus esset primogeuitus. » Etymologg. VII, 2; de la Liturgie mozarabique on citait ce passage : « Qui per adopiivi hominis passionem, dum suo non induisit corpori, nostro demum — pepercit. » — In missa de ascens. Domini : « Hodie Salvator noster per adoptionem carnis sedem repetit Deitatis. » — In missa defunctorum : o Quos fecisti adopliouis participes, jubeas hsereditatis tu;e esse consortes. » Conf. Liturgia Mozarab, éd. Alex. Lesle, Rom., 755, 10-4°.
CLEMENT; l'adOPTIAMSME. 91
selon sana<ure humaine que selon sa nature divine: que, par leur séparation des deux natures, leurs adversaires introduisaient un second Christ, et par conséquent une quatrième personne dans la Divinité. — Bientôt après parut une lettre du pape Adrien P"^ prémunissant les évêques d'Espagne [785] contre les « blasphèmes » d'Élipand; et Charlemagne lui-même, intervenant, parce que l'évêché d'Urgel, sur les Marches d'Espagne, appartenait à la métropole de Narbonne, dans le royaume frank, fit examiner la question par un concile tenu à Ratisbonne, en 792. Ce concile condamna l'adoptianisme. Félix, qui était présent, désavoua verbalement, par écrit, avec serment, devant le concile, et plus tard devant le pape à Rome, l'erreur anathématisée. ?iîais à peine rentré en Espagne, dans les provinces soumises aux Sarrasins, il se remit à dogmatiser en attaquant violemment ses adversaires.
Cependant Alcuin était revenu d'Angleterre dans le royaume frank. 11 rédigea, sur la demande de Charlemagne, un ouvrage sur l'adoptianisme {Lib. adu. hœresim Felicis), qu'il envoya à Félix avec une lettre pleine de douceur et dans les termes les plus conciliants. Ce fut en vain. Alors Charlemagne convoqua un nombreux concile à Francfort [794]. L'adoptianisme y fut de nouveau condamné ; et les décisions des deux conciles furent ratifiées par celui de Rome, convoqué la même année par le pape Adrien.
Félix se défendit derechef dans un traité spécial qui provoqua le principal ouvrage d'Alcuin {adv. Felicem, libb. vii). D'après le désir de ce dernier, Charlemagne envoya cet ouvrage au pape et aux évêques francks Paulin, patriarche d'Aquilée, Richbod, archevêque de Tours, etThéodulphe, évêque d'Orléans, qu'on priait aussi d'y joindre leurs propres réfutations de l'hérésie de Félix. En effet, Paulin prit la plume pour confirmer la doctrine d'Alcuin et démontrer, comme lui, que l'adoptianisme était tout simplement le nestorianisme renouvelé (1), et autrefois déjà si victorieusement réfuté par saint Cyrille d'Alexandrie.
(1) Alcuin. ctr. Felic, lib. I, c. 11 : « Sicut Nestoriana impietas in duas Christum divisit personas propter duas naturas; ita et vestra indocta temeritas in duos eum dividit filios, unum proprium, alterum adoptivum. Si vero Christus e^t proprius filiu? Dei et Patris et
^2 § 174. — CHAIU.EMAGNE.
Tous ces efforts échouèrent contre rorgueîUeuse opiniâtreté d'Élipand. Il iallait cependant arrêter les progrès de l'erreur parmi les fidèles. Charlemagne envoya dans ce but les archevêques Leidrad de Lyon, Nefried de Narbonne et l'abbé Benoît d'Aniane à Urgel. Ces heureux missionnaires parvinrent à ramener vingt mille ecclésiastiques et laïques à la doctrine catholique, et à décider Félix lui-même à comparaître encore une fois devant un concile à Aix-la-Chapelle [799]. Là Félix, après avoir disputé pendant six jours contre Alcuin, se déclara convaincu en entendant citer un texte de saint Cyrille, qui lui arracha des larmes, et consentit à souscrire une réfutation de son erreur {confe?siofidei Felicis). Elle n'était pas plus sincère que la première, car on trouva après sa mort [B16] (il avait été placé sous la surveillance de Leidrad) un écrit signé de sa main rétablissant toute la théorie de l'adoptianisme. Ce fut l'occasion d'une nouvelle réfutation par Agobard, successeur de Leidrad, et d'une nouvelle mission des mêmes ouvriers évangéliques, envoyés par Charlemagnc pour achever la conversion des contrées infectées d'adoptianisme. Ils réussirent encore une fois à ramener dix mille fidèles égarés, Ehpand seul, placé sous la protection des Maures, résista. Avec lui néanmoins s'éteignit l'eiTCur en 810. Cette controverse fut importante, par cela qu'elle obligea les évêques franks à s'occuper d'une manière spéculative d'une question dogmatique, et, parla môme, à étudier la littérature sainte, qui s'y rapportait. Les preuves en sont nombreuses et fortes dans les excellents écrits d'Alcuin.
§ 174. — C/mrkmagne.
I. Codex Carolinus (conteii. Annales, Capitularia et Epp.). Eginhard (secret, de Charlem., -f-84d), Vila Caroli. Monaehus Sangallensis, de Gestis Caroli Max. Poeta Saxo, Annal, de gestis Caroli (Pertz, t. I et II).
adoptivus : ergo est alter et alter. » Et dans un autre endroit : « Hoc velim certissime vos cognoscere, o viri fratres hujus adoptionis iu Christo assertores, quod quidquid beatus Cyrillus, Alexand. eecles. pontifex synodali auctoritate impio respondit Nestorio, vobis rcsponsuruni esse absque dubio seialis : quia ejusdem erroris impietas ejusdem veritatis respousionibus destrui débet. »
§ 174. — CHARl.KMAGNK, QS
II. Siolberg-Kertz, t. XXV, p. 455-S6. Phillipps, t. II, p. 32-87 et 359. Éginhard, Vie de Charlomagne. Documents, explications, collections de pièces authent. par Ideler. Hamb., 1839, 2 t. Éginhard, Vie de CharleiTiag:ne, introd. docnm. éclaire, par Ideler. Hamb., 1839. Sporschil, Charlem., son empire et sa maison. Brunsw. 1846.
Charlemagnea certainement eu la plus grande part dans l'organisation extérieure de l'Église, surtout pour l'empire frank. Le dessein qu'il avait conçu de former, d'après le modèle de l'empire romain, un empire germanique ou frank, était non-seulement fondé sur un principe national, mais encore sur un principe chrétien. Aussi trouvait-il l'idéal de son empire dans l'oîuvre profonde de saint Augustin {de Civiiate Dei), dont il faisait sa lecture favorite. Ce point de vue religieux, prédominant dans Gharlemagne, et qui déjà s'était révélé dans son merveilleux discours d'Aix-la- Chapelle, [mars 802] (*), se montra surtout dans ses Capi-
(*) Admoniiio domini Caroli imperatoris : « Audite, fratres dileclissimi, pro sainte vestra hue missi sumus, ut admoneamus -vos, quomodo secundura Deum juste et bene vivatis et secundum hoc sœculum cum jiistitia et cum misericordia convertamini. Admoneo vos imprimis, ut credatis in unum Deum omnipotentem Patrem et Filium et Spiritum Sanctum. Hic est unus Dens, et verus, perfecta trinitas et unitas \era, Dens creator omnium visibilium et invisibilium, m quo est salus nostra, et auctor omnium bonorum nostrorum. Crédite Filium Dei pro salute mundi hominem factum, natum de Spiritu sancto ex Virgine Maria. Crédite, quod pro salute nostra mortem passus est, et tertia die resurrexit a mortuis, oscendit in cœlos, sedens ad dexteram Dei. Crédite eum venturum ad judicandum vivos et mortuos, et tune reddet unicuique secundum opéra sua. Crédite unam Ecclesiam, id est congregationem bonorum hominum, per totum orbem terrœ; et scitote quia illi soll salvi esse poteruni, et illi soli ad regnum Dei pertinent, qui in istius EcclesicC fidem et communionem et caritatem persévérant usque in fmem; qui vero pro peccatis suis excommunicantur ab ista Ecclesia, et non conver- Lunlur ad eam per pœnitentiam, non possunt ab saeculo aliquid Deo acceptabile facere. Confidite, quod in baplisinum omnium peccatorum remissionem suscepistis. Speratc Dei misericordia quod quolidiana peccata nostra per confessionem et pœnitentiam redimantur. Crédite resurrectionem omnium mortuorum, vitam aeternam, impiorum ad supplicium a>ternum. Hœc est ergo Mdes nostra, per quam salvi eritis, si eam firmiter tcnetis, et bonis operibus adimpletis, quia fuies sine operibus mortua est, et opéra sine fide etiam si bona sunt Deo placere non possunt. Primum ergo diligite Deum omnipotentem, ex toto corde, et ex omnibus viribus vestris, et quidquid potes«
94 § 174. — CHAuLEMAGNR.
tulaires, qui constituèrent une IcgislaLion nouvelle pour son grand einpire. Partout on y voit éclater la conviction
tis scire quod Deo placet, illud seinper agite quantum potestis per Dei adjiUorium : qui vero Deo contrarii sunt, fugite; qui enim dioit Deum dilig'ere, et mandata ejus non servat, mendax est. Diligite proximos vestros sicut vos ipsos, et eleemosynas facite pauperibus secundum vires vestras. Peregrinos suscipite in domos vestras, infirmos \isitate, in iis qui in carceribus sunt misericordiam praebete; null) malum quantum hoc vere potestis facialis; ne his qui faciunt ut consentiatis; non solum enim qui faciunt rei sunt, sed qui consentiunt facienti. Dirailtile vobis invicem débita vestra sicut vultis, quod vobis Deus dimittat peccata vestra. Redimite captivos, adjuvate injuste oppresses, defendite viduas et orphanos; juste judicate; iniqua non consentite; ira longa non tcneatis; ebrietates et comessationes superlluas fugite. Humiles etbenigni estote inler vos; domino nostro fideliter serviatis; furta et pcrjuria ne facialis, nec consentiatis facienlibus. Odia et invidia violenta séparant a regno Dei. Reconciliate citius ad pacem inter vos; quia humanum est peccare, angeücum estemendare, diabolicum est perseverare in peccato. Ecclosiam Dei defendite, et causam eorum adjuvate, ut fieri possint pro vobis orave sacerdotes Dei, Quod Deo promisislis in baptismo, recordamini; abrenuntiastis diabolo per opéra ejus; nolite ad ea reverti quibus abrenuntiastis, sed permanete in Dei voluntate sicut promisistis, et eum diligite qui vos creavit, et quo omnia bona ha« buistis. Unusquisque in eo ordine Deo serviat fideliter in quo illeest. Mulieres sint subjectas viris suis, in omni bonitate et pudicitia, custodia nt se a fornicatione et veneficiiä et avaritiis, quoniam qui hœc facit Deo répugnât. Nutriant filios suos in Dei timoré, et faciant eleemosynas tantum quantum habent hilarem mentem et bonam voluntalem. Viri diligant uxores suas, et inhonesta verba non dicant eis; gubernent domos suas; in bonitate conveniant ad Ecclesiain frequentius. Reddant hominibus quœ debent sine murmuratione, et Deo duse Dei sunt cum bona voluntate. Filii diligant parentes suos et honorent illos. Non sint illis inobedientes, caveant se a furtis et homicidiis et fornicationibus ; quaudo ad legitimam œtatem veniunt, legilimam dncant uxorem. Nisi forte illis plus placeat in Dei servilium intrare. Clerici, canonici episcoporum suorum diligenter obetliant mandatis; gyri non sint de loco ad locum. Negotiis sœcularibus se non implicent, in castitate permaneant, lectionem sanctarurn Scripturarum fréquenter amore Dei intendant, ecclesiastica diligenter exerceant. Monacbi qute Deo promiserunt custodiant, nihil extra abbatis sui pneceptum faciant, turpe lucrum non faciant. Regulam memoriter teneant et lirmiter custodiant, scientes prœceptum, quod multis melius est non volum vovere, quam post votum non reddere. Duces, comités et judices justitiam faciant populis, misericordiam in pauperes, pro pecunia non mutent œquitates, per odia non damnent innocentes. Illa apostolica, semper in corde teneantur qui ait • » Omnes nos slave oportet ante tribunal Christi, ut recipiat unr
§ 174. — CHARLEMACtNE. 05
profonde que, sans religion, la législation ne peut avoir ni autorité ni influence véritable. Ce qui le prouve encore, c'est le zèle infatigable avec lequel Charles fondait des établissements pour l'Eglise, en même temps qu'il faisait une guerre acharnée aux peuples les plus éloignés, le plaisir qu'il avait à entendre, pendant ses repas, la lecture des homélies des Pères de l'Église (1), l'intérêt qu'il portait aux discussions théologiques, et, enfin, la part active qu'il prit à la question des images. « Plût à Dieu, » disaic~il souvent, que j'eusse douze hommes comme saint » Augustin ! » A quoi Alcuin répondait : « Le Créateur du » ciel et de la terre s'est bien r-,ontenté d'un seul! » Chailemagne, par cet amour éclairé de la science, par le zèle avec lequel il réunit les savants, en fondant des écoles et des établissements de tout genre, pour hâter la civilisation de ses peuples, en s'appuyaut sur la religion, se montra véritablement supérieur à son siècle et digne de sa haute mission. Ainsi s'explique aussi son respect pour le chef de l'Eglise : et quand le pape l'eut couronné empereur des Romains, les peuples de son immense empire se soumirent à sa puissance comme à celle du Dieu même qui l'avait consacrée. Charles, en admettant la nécessité des rapports intimes de l'État et de l'Église, et des secours mutuels qu'ils devaient se prêter, ne méconnut point la nécessité de déter-
» quisque prout gessit, sive bonura sive maluni. » Quoil Dominns ipse ait : « In quo judicio .judicabitis, jiKlioabitur de vobis. » Id est : Misericordiler regite ut misericoraiam recipiatis a Deo. « Nihil oc- » cultum quod non sciatur, neque opertura quod non revelctur. Et » pro omni otioso verbo reddimus rationem iu die judioii. » Quanto ma^is faciamus omnes cum adjntorio, ut cum Deo placere possit iu omnibus operibus nostris, et post banc vitam prœsentem gauderô lïiereamur cum sanctis Dei in «lernuni. Brevis est ista \'ita, et incertumest tempus mortis ; quid aliud agendum est nisi utsemper parati simus? Cogitemus quam terribile est incidere in manum Dei. Cum confessione et pœaitentia et eleemosynis misericors est Dominus et Clemens; si vidcril nos ex toto corde ad se convertere, statim miserebitur nostri, et concedet nobis istam viam prosperam et futuram cum sanctis suis in œternum. Deus vos conservet, dilectissirai fratres! » [Pertz, Monumenta Germ. historica, t. III, p. 101- 103.)
(1) « Inter cœnandum, dit Éginhard, dolectabatur ex libris S. Augustinj, prœcipue his qui deCivUale Dei prcetilulati sunt. »