CHAPITRE V
l'église grecque.
§ 475. — Aperçu général.
Fred, de Schlegel, Philosophie de rhisloire, t. II, p. 69-91.
A peine TÉglise eut-elle arrêté le torrent des invasions barbares , en créant et constituant le saint empire germano-romain, que l'islamisme, fanatique et conquérant, fondit sur elle. La violence et les persécutions de Rome païenne semblèrent renaître, non plus maintenues par la raison froide et prudente du peuple-roi, mais excitées par les sombres ardeurs de l'imagination orientale. La puissance de l'enfer, vaincue par le Christianisme, se déchaîna de nouveau contre l'Église et ses paisibles progrès. L'islamisme, au lieu de séparer extérieurement et d'unir au dedans l'État et l'Eglise, les fondait violemment en une unité mécanique ; au lieu de conserver le lien historique du monde ancien avec le monde régénéré par le Christianisme, Mahomet le brisait, avec une rage égale à son ignorance : son commandement nouveau, ce fut la vengeance; son but, les plaisirs charnels; son principe, l'orgueil; sa doctrine et sa pratique, le plus brutal despotisme. Comment donc l'invasion d'un peuple aussi différent des populations germaniques, aussi rapidement contraire au Christianisme, comme l'était le peuple arabe, aurait-elle servi à rajeunir, à raviver, à restaurer le monde ancien ? L'islamisme, en vertu de quelques bons éléments qu'il renfermait, pouvait, tout au plus, dompter et ennoblir, jusqu'à un certain degré, des hordes sauvages et grossières ; mais l'énervante
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sensualité, qui en fut le caractère essentiel, devait produire d'infaillibles perturbations et un inévitable affaissement moral.
A quelle époque l'Église eut-elle jamais, plus qu'alors, besoin, pour combattre une aussi aveugle fureur, de la décision prompte, de l'activité ferme, de la force pratique qui font l'essence du Christianisme? Et, plus que jamais, tout cela faisait défaut à l'Église d'Orient, divisée en sectes nombreuses. Affaiblie, affaissée sur elle-même, elle se perdait en vaines spéculations, en questions oiseuses, en disputes minutieuses, en théories vagues ou subtiles. La vie véritable du Christianisme s'éteignait sous cette apparente vitaUté de l'esprit. II ne manquait plus, pour l'étouffer en- -tièreraent, ce qui arriva bientôt, que la tyrannie religieuse et le dogmatisme insensé des empereui'S, qui, plaçant arbitrairement sur les sièges épiscopaux les créatures dévouées à leurs opinions, en repoussaient les pasteurs les plus dignes, les plus fermes et les plus éclairés, et ouvraient par là une large porte à l'ennemi du nom chrétien. Aussi cette Éghse épuisée, défaillante, n'ayant plus que l'apparence de la vie, ne put opposer ni autorité morale ni force matérielle aux envahissements du mahométisme, vigoureux de jeunesse, ivre de conquêtes, soiitenu par d'innombrables et victorieuses armées.
§ 176. — Mahomet f sa doctrine; ses rapides progrès.
Alcorani textus univcrsus arab. et lat. cd. Marracius. Pat., 1698;
Lipsia?, 1834. Abulfeda (sœc. XIV), Annales Muslemici, arab. et
lat. éd. Reiske. Hafui;e, 1780 sq., 5 t. in-4. Ejusd. Historia anteisla-
lïiica, arab. et lat. éd. Fleischer. Lipsiee, 1831. De Vila Muhame-
dis, arab. et lat. éd. Gagnier. Oxon., 1723, in-fol. Gagnii'r, la Vie de Mahomei. Amst., 1732, 2 t. Dœlliiiger, Religion de
Mahomet, son développement, son mfluence sur la vie des peuples.
Rastib., 1838. Cf. Man. d'hisl, ecclésiast., t. I, P. II, p. 245-336.
Weil, Mahomet le prophète, sa vie et sa doctrine. Stutlg., 1843.
Idem, Introduction au Koran, 1844.
L'Arabie était, au commencement du VIP siècle, un des pays les plus extraordinaires du monde, par les contrastes nombreux qu'offraient son sol, son climat, sa civilisation.
100 § l'/'ô. — MA-HOMET, SA DOCTRINE,
Au plus bas degré de celle-ci se trouvaient d'abord los Ichthyophages, situés aux bords du golfe Persique ; puis venaient, à un degré plus élevé de culture, les Bédouins, à l'imagination ardente, au sentiment vif, heureux de leur vie pastorale et nomade dans l'intérieur du pays ; enfin les formes les plus polies et les plus parfaites se rencontraient chez les habitants des villes. L'Arabie, géographiquement si bien séparée de tout autre pays, offrait un facile asile à tous les opprimés de l'Asie, qui, de plus, y trouvaient la réunion des opinions et des pratiques religieuses les plus contraires. Cependant ces peuples d'origine et de mœurs si diverses avaient un sanctuaire commun, la Kaaba de la Mecque. Là était une pierre noire et informe, vénérée comme divine dès la plus haute antiquité, posée, selon la tradition, par Abraham, et renouvelée par les Amalécites. Primitivement, elle avait été consacrée à un seul Dieu ; mais peu à peu on l'avait entourée de trois cent soixante idoles. Malgré la prédominance de ce culte idolâtrique et superstitieux, où régnait surtout le sabéisme, le souvenir d'une religion primitive et monothéiste s'était conservée en Arabie (1); les Juifs, répandus en grand nombre dans la presqu'île, et un certain nombre de chrétiens, peu éclairés d'ailleurs, l'avaient renouvelé et remis en honneur. Ces influences portèrent Mahomet (digne de louange, le désiré) à une réaction, en faveur de la religion primitive, contre le culte des idoles. xMais l'élément sensuel, qu'il tenait du caractère de sa race, prédomina dans ses opinions nouvelles et les troubla étrangement. Issu de la race sacerdotale des Korcichites, qui prétendait descendre d'Ismaël, et qui était chargée de la garde du sanctuaire de la Kaaba, Mahomet naquit à la Mecque [370]. Son père était païen, sa mère juive; à son extérieur grave et majestueux, s'alliaient des manières agréables ; mais nulle éducation littéraire n'était venue adoucir son caractère. La pauvreté le jeta dans le
(1) La prière que les anciens Arabes adressaient à Allah Taala, c'est-à-dire au Dieu suprême, était conçue en ces termes : « Cultui tuo me dedo, o Dens, cultui tuo me dedo. Non est tibi socius nisi socius, quem tu possides, et una quidquid illepossidet. » La formule si connue : « Il n'y a pas d'autre Dieu que le Dieu unique, » fut également trouvée par Mahomet chez des Arabes. Voy. DœlUnger, Hist. ecclés., p. 250.
commerce, quoiqu'il fût naturllement prédisposé à la contemplation. Cette disposition fut augmentée dans un voyage d'atîaires qui le mena à un couvent nestorien, oii il ne prit pas d'ailleurs du Christianisme une notion lavorabie (1)
A l'âge de quarante ans, il prétendit avoir des visions, qu'il ne communiqua d'abord que dans le cercle de sa famille (Khadiah, sa femme, Ali, son cousin, Abu-Bekr, son beau-père). Après un long séjour dans une caverne isolée (que plus tard les mahométans nommèrent la caverne des Conseils divins), il prêcha publiquement et proclama : Il y a un Dieu, et Mahomet est son prophète [611], Il est probable qu'il eut, dès le principe, la vaine pensée qu'il serait reconnu par les Juifs comme le Messie attendu avec tant d'ardeur, et par les sectes chrétiennes de l'Arabie comme le Paraclet. Quoique son cousin, le jeune Ali, prît son parti et menaçât de briser les dents, d'arracher les yeux, d'ouvrir le corps, de couper les membres à tous ceux qui oseraient résister au prophète de Dieu, sa propre race, les Koréichites, s'élevèrent contre lui et le menacèrent de la mort. Il s'enfuit de la Mecque [15 juillet 622, hedschra, hégire, fuite] vers Hatschreb ou Yatreb {Médina- al-Nadi, la ville du prophète), où on l'accueillit, et d'où bientôt il sortit comme prophète et chef d'une nouvelle loi politique et rehgieuse, qui fit jouer, à un peuple insignifiant jusqu'alors, un des rôles les plus importants dans l'histoire du monde. Il s'empara de la Mecke [630] et fit de la Kaaba, « consacrée par la présence d'Abraham et d'Ismaël, » après l'avoir purifiée de toutes les idoles, le temple principal du cuUe nouveau.
La doctrine religieuse de Mahomet, révélée, disait-il, par l'ange Gabriel, successivement rédigée et augmentée pour former le Koran (le livre) (2), n'est qu'un mélange de parsisme, de judaïsme et de Christianisme, tiré non des livres mômes de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais
(1) Daprès le rapport de Paulus Diaconus, Zouaras (Xlle siècle) et d'autres historiens.
(2) Le Koran se compose de 114 chapitres {Sura); chacun de ceuxci est divisé en Ajat (versus). Il comprend deux parties, Vlman (doctrine de la foi), le Din (doctrine morale). Cf. Weil, Introd. iiist. et critiq. au Koran. Bielefeld, 1844.