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S0U3 LOLIS LE DEBONNAIRE ET SES FILS

de Louis, et finirent par armer contre Lothaire ses deux frères, Louis et Pépin. L'empereur fut solennellement rétabli dans sa dignité. Ces tristes expériences furent comme perdues pour le monarque affaibli, qui, ne s'occupant ni des dangers dont les Normands et les Arabes menaçaient l'empire, ni de l'oppression dont les commissaires impériaux accablaient le peuple qu'ils devaient défendre contre l'a.! I)itraire des comtes, ne songeait qu'à satisfaire Judith et à favoriser le plus jeune de ses fils, Charles. Non content de lui avoir destiné une grande partie de l'Austrasie et de la Neustrie (entre la Meuse et la Seine), plusieurs comtés de la Bourgogne et le pays entre la Seine et la Loire, il voulut encore, après la mort de Pépin d'Aquitaine, partager son royaume entre Charles et Lothaire, gagné par l'insinuante Juditli. Louis de Bavière, à qui l'empereur devait sa délivrance, sensiblement blessé par ces derniers arrangements, leva encore une foisl'épée contre son père; mais les deux armées étaient à peine en présence que le vieil empereur tomba subitement malade, et mourut dans une île du Rhin [840]. Le respect du nom frank, que Gharlemagne avait su inspirer aux peuples étrangers, les contint seul, durant les troubles du règne de Louis le Débonnaire. Quant à la paix avec les nations slaves, elle avait été obtenue par les Saxons, qui restèrent dévoués à Louis, lorsqu'on leur eut rendu les possessions territoriales Milevées par Charicmagne [815].

L'Eglise, qui avait fondé tout l'ordre social sur la puissance intérieure et l'autorité extérieure de l'empire, qui avait entrepris, de concert avec le pouvoir politinue, l'éducation religieuse et morale de tant de peuples encore barbares, devait s'attendi-e aussi à de tristes orages, quand elle vit la déplorable lutte des fils contre le père, quand elle la vit se prolonger entre les frères eux-mêmes, acharnés les uns contre les autres, comme ils l'avaient été ensemble contre leur bienfaiteur. Quarante mille hommes devinrent les victimes de ces fureurs fratricides à la bataille^de Fontenai, en Bourgogne [841]. En vain de pieux évêques s'interposèrent : Lothaire alla jusqu'à soulever les Saxons contre Louis. Mais il fut enfin obligé de céder et de signer le traité de Verdun [843], qui partagea l'empire de

142 l'A PAPAUTÉ.

Gharleraagne entre Lothaire, Louis et Charles le Chauve, en laissant à Pépin l'Aquitaine, sous la suzeraineté de Charles, Le calme ne dura guère. La malédiction de ces guerres odieuses pesait sur les trois rois : ils s'observaient avec défiance, se suscitaient de continuels embarras, se trompaient mutuellement. Le moment était favorable aux ennemis du dehors : ils en profitèrent. Les Normands, allés aux Bretons, firent de terribles ravages dans les domaines de Lothaire et de Charles le Chauve. Les Arabes, de leur côté, fondirent sur Barcelone, dévastèrent toutes les frontières espagnoles, et des bords de la Sicile menacèrent le pape dans Rome. Si Louis le Germanique eut moins à souffrir des Normands, qui cependant pénétrèrent avec six cents vaisseaux dans l'Elbe et incendièrent Hambourg [845], il eut d'autant plus à supporter du côté des tribus slaves, obotrites, bohèmes, serbes et moraves, aux frontières orientales de son royaume. Ses fils mêmes se révoltèrent souvent contre lui, et l'empire de Gharlemagne allait évidemment au-devant de la dissolution dont les nouvelles invasions des peuples le menaçaient.

Au milieu de ces démêlés de tous genres, l'empereur Lothaire se montra très-jaloux de défendre ses droits et sa position vis-à-vis du chef de l'Église. Ainsi il envoya à Rome son fils Louis, à la tête d'une armée indisciplinée et avide de pillage, parce que, après la mort de Grégoire IV, on s'était hâté d'éhre Sergius II [844-47], avant l'arrivée des députés impériaux (1), pour s'opposer aux violences du diacre Jean, qui cherchait à usurper le trône pontifical. Sergius, dans cette extrémité, se montra ferme et résolu, et ne consentit à couronner Louis, roi des Lombards qu'après que celui-ci eut déclaré qu'il n'avait aucune vue hostile contre le Saint-Siège. L'élection du nouveau pape Léon ÏV [847-55] (2), successeur de Sergius, ne put, non plus, être retardée jusqu'à l'arrivée des commissaires impériaux, parce que les Sarrasins menaçaient de près la ville pontificale. Mais elle n'eut heu qu'avec cette déclaration posi-

(1) Sergii // Vita et epistolœ, dans Mansi, t. XIV, p. 799 sq.; Ilarduin, t. IV, p. 1463 sq.

(2) Leonis IV Vita et epistolœ, dans Mansi, t. XIV, p. 853 sq.; Harduiin, t. V, p. 1 sq.

§ 185. — sous LOUIS LE DEBONNAIRE ET SES FILS. 143

tive : « sauf la fidélité que, après Dieu, le pape doitàl'em- « pereur. » Quoique Grégoire IV eût fortifié le Vatican et l'église de Saint-Pierre , les Sarrasins pénétrèrent dans Rome, pillèrent principalement les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul, et commirent d'affreux ravages. Léon resta ferme au milieu des dangers^, remit aux mains de Louis la couronne impériale pour son père Lothaire [8o0], et sacra à Rome, comme roi de Wessex, en Angleterre [833], Alfred, fils du roi Ethelwulf, âgé de cinq ans, et qui devint dans la suite le prince le plus éminent de la chrétienté, depuis Charlemagne.

D'après une fable des chroniqueurs postérieurs. Marianus Scot [f 1086], Martinus Polonus [f 1278] et Etienne de Sorbonne [f 1261], entre Léon IV [f 17 juillet 833] et Benoît III, une jeune fille, née à Mayence et élevée à Athènes dans la culture des sciences et des lettres, aurait sous le nom de Jean VIII, occupé le siège pontifical, et honteusement expié son imposture, durant une procession solennelle. Mais comme il est avéré que Benoît succéda immédiatement h Léon, qu'ainsi le temps même manque pour intercaler une pareille monstruosité, et qu'aucun des auteurs du IX*" jusqu'au XP siècle n'en parle, les écrivains protestants eux-mêmes ont, pour l'honneur de leur science historique, renoncé à ce récit fabuleux, si incertain dans ses sources et que l'esprit de parti avait embelli de toutes façons (*).

(*) Hincmari ep. 26 ad Nicol. I, ann. 867 l'Opp. éd. Sirmond., t. II, p. 298). On y raconte que l'envoyé de Hincmar apprit en route la mort de Léon, qu'il arriva à Rome et y obtint de Benoît ce qu'il venait demander. Même solution dans un diplôme du couvent de Corbie (Mabillon, de Re diplom., p. 436; Mansi, t. XV, p. H3). La fausseté de cette histoire de la papesse Jeanne, démontrée par ^neas Sylvius (le pape Pie II), Platiua et Blondel, Joanua papissa. Amst., 1657; Leibniz, Flores sparsi in tumulum papissae (biblioth. histor. Gœtt., 1758, t. I, p. 297 sq.). Tout ce qui concerne ce fait, dans SagiUarii Introd., t. I, p. 676; t. II, p. 626; Fabricii Biblioth. gr., t. X, P- 935. Baronius donne comme fondement de cette fable, ad ann. 879, n" 5 : « Ob nimiani Joanuis VIII animi facilitatem et moUitudinem. » Voy. Gfrœrer, Hist. des Carlov., t. I, p. 288-293. Comme satire du Recueil des fausses décrétales à' Isidore.

§ 186. — Progrès de la puissance papale [8S5-88]. Fausses décrétales d'Isidore.

Recueil des fausses décrétales dans Merlini Collect, concil. Paris, 1523; Colon,, 1530. -/Wtgrne, Curs. Patrol. Mansi, Harduin, Constant, de Antiq. can. coll. (epp. pontif. Rom. § lo). Ballerini, Observ. in diss. XII Pasclî. Quesnelli de Cod. can. eccles. {Leonis Max. 0pp., t. III). Blasci Comment, de coll. can. Isid. Mercat. in Gallandii de Vetust. can. coUectionibus diss. sylloge, etc. Mog., 1790, t. II, p. 1 sq. Mœhler, le Faux Isidore (Mélanges de Mœhler, par Dœllinger, t. I, p. 268-347-). Waller, Doctrine du droit ecclés. de toutes les confessions chrétiennes. Bonn, 1839, p. 155-179. Cf. Katerhamp, Ilist. ecclés., t. IV, p. 254-334. Knust, de Fontib. etconsilio Pseudo- Isidorii. Gœtt., 1832. Richter, Doctrine du droit ecclés. Leipzig, 1842, p. 123-131.

Plus, dans cette alliance °du pontificat et de l'empire, si nécessaire à la conservation de la paix et au progrès des mœurs de la chrétienté, la puissance impériale perdait de son autorité et de sa considération, plus la puissance spirituelle devait grandir en force et en inOuence, Elle allait s'élevant sur les ruines du pouvoir de l'État. Elle devenait indispensable au milieu des désordres nés du mépris des lois, de la grossièreté des mœurs, des invasions des ßarbares. Elle s'appuya bientôt sur des principes qui se trouvent en partie dans les fausses Décrétâtes d'Isidore, que les détails suivants serviront à faire connaître.

Les diverses Églises se servaient des collections de canons ecclésiastiques répandus dans la chrétienté. En Espagne, la collection de saint Isidore de Séville faisait généralement autorité. Au IX* siècle parut en France une collection nouvelle, composée de trois parties. Elle avait pour base celle d'Isidore ; mais elle contenait, en outre, diverses pièces fausses, tirées de faux documents, et que l'ignorance avait inti'oduites dans plusieurs collections particulières. C'était, en tout, cent fausses décrétales, attribuées aux papes depuis saint Clément jusqu'à Damas [384], à quelques papes postérieurs, à de prétendes conciles, et enfin les faux actes de donation de Constantin le Grand (1).

(i) Laurent. Valla, De faiso crédita et ementita Constant. Max.

donatione (0;i[>. omnia).

§ 186. — FAUSSES DÉCRÉTALKS D'ISIDORE. 145

Cependant ces décrétales, reconnues fausses d'après des motifs extrinsèques et intrinsèques, si elles ne pouvaient être attribuées aux papes dont elles portaient le nom^ émanaient cependant d'un pape quelconque (1), de telle sorte qu'elles n'étaient fausses que chronologiquement. D'après les plus anciens manuscrits (2), les trois parties de la collection ne se bornent pas à des questions de droit ecclésiastique, à celles de la primauté du pape, des rapports des évêques avec la puissance temporelle, avec les métropolitains et les synodes provinciaux, qui seules semblent avoir attiré l'attention de la plupart des critiques; mais elles traitent avec un égal intérêt, selon la remarque de Mœhler, des questions de dogme, de morale, de liturgie et de discipline pénitentiaire, et, enfin, de la primauté du rang et de la dignité de l'Église romaine, des appels adressés à Rome, des divers degrés de la hiérarchie, etc. Les Jugements ne doivent être rendus, disent-elles, que par des personnes d'une vertu reconnue, d'une piété éprouvée, et après un sévère examen des témoins (3). Ce n'est pas sans fondement que Luden présume que les luttes de Louis le Débonnaire et de ses fils donnèrent naissance à cette collection, parce que ces luttes étaient devenues si violentes et si subversives de tout ordre qu'il n'y avait plus ni respect pour les choses les plus sacrées, ni lien commun entie les évêques divisés par les plus sauvages passions. On ne sait pas d'une manière certaine quand, pour la première fois, on fit un usage officiel de cette collection (il est probable que ce fut au synode de Crécy [857]. Hincmar de Reims assure que Benoît Lévita, diacre de Mayence, la reçut de Riculph, archevêque de Mayence [787-814], au

(l)Les premiers doutes sur l'authenticité, élevés, dans le XII« siècle par Petrus Comestor, cf. Blasci, Coinm. de collect, can. Isid. Mercat. {Galland. Syllog., t. II, c. 5, p. 30); Nicjl. Cusanus [au XV"' siècle], de Conoordia cath., lib. III, c. 2; Juh. a Turrecremata, Summa eccles., lib. II, c. 101.

(2) Les plus anciens manuscrits, décrits par Ballerini {GaHandii Sylloge, t. I, p. 552 sq. Cf. Camus et Kech, dans les noticeo et extraits des manuscrits de la Biblioth. nationale, t. VI, p. 265-301).

(3) «Non oportet eos a judicibus Ecclesiie audiri, antequam eorum discutiatur eestimationis suspicio vel opinio, qua inlentione, qua fide, qua teraerilate, qua vita, conscientia et religione. »

retour de ce dernier d'Espagne, et la fit entrer en partie dans sa propre collection de lois [entre 840, -42 ou 47]. Nicolas 1^^" et Hincmar, archevêque de Reims, attirèrent l'attention sur ces Décrétalas et commencèrent à en fonder l'autorité. Leur origine espagnole se trouve établie sur diverses preuves; cependant leur origine franke est encore plus probable (d'après Knust entre 836-45, ou entre 840-43 ; d'après Wassersciileben entre 833 et 836). Ce n'est qu'en négligeant complètement toutes recherches et toutes réflexions qu'on a pu leur donner une origine romaine, les attribuer au pape Adrien 1", qu'on sait positivement avoir fait don ù Charlemagne du Gode Dionysien, beaucoup moins favorable au pape que celui disidore. 11 faut supposer pour ainsi dire que les savants modernes sont aussi peu instruits de l'état du 1X.° siècle, que les écrivains de cette époque relaient des temps antérieurs. L'auteur frank de ces Décrôtales, qu'on ne connaîtra jamais, Benoît Levita (1), ou l'archevêque Otgar de Mayence [826-847], se nomme, suivant l'humble coutume des évêques espagnols, Isidore, Pcccator (Mercator), et se montre partout «pieux, croyant, vertueux, plein de sollicitude pour les intérêts de l'Éghse, incapable d'aucune fourberie. » Aussi Mœhler et Rosshirt établissent-ils parfaitement l'analogie de cette collection avec celle des Constitutions et canons apostoliques ; de même que les auteurs de celle-ci ont rapporté aux apôtres les productions des temps postérieurs, pour leur donner plus de valeur et d'autorité, de même les compilateurs de cellelà ont rattaché, en antidatant, le faux Isidore aux papes, et attribué la collection entière à Isidore de Séville, généralement honoré dans l'Eglise. Ce qui n'est pas moins « exact, c'est que, « dans le fait, les fausses Décrétâtes <( n'ont rien changé à l'essence de la disciphne ecclésias- « tique; elles n'étaient que l'expression des opinions

(1) Hefele dit, Hist. eccles., p. 129. Augsb. II : « Du reste, Benoît Levita paraît avoir connu la supercherie; il dit, dans la préface de son Recueil des Capitulaires : « Les Schedulœ réunies par Riculpli « n'ont été retrouvées que par Otgar, » comme s'il avait voulu par là détourner les soupçons et attribuer à Riculph tout ce qui indiquait les vrais auteurs (Otgar ou Benoît). » — Voir Cours d'hist. eccles. de M. l'abbé Jager, inséré dans XVnivcrsUé cath., t. XIII, pages 121, 194 et 264.

§ 186. — FAUSSES DECRETALES D ISIDORE 147

« de leurs temps, qui, sans elles comme avec elles, « auraient fait le même progrès (1). » Mais nous devons ajouter qu'en donnant la valeur d'un fait aux idées de l'époque, en faisant dériver d'une origine antique et certaine ce qui était d'une date plus récente, et en fondant des droits et des rapports légaux sur cette prétendue certitude, elles contribuèrent, selon toutes les probabilités, à développer plus rapidement la liberté et l'indépendance de l'Eglise, l'influence prépondérante de son chef {episcopus unioersalis) surtout vis-à-vis des métropolitains et des conciles provinciaux. Ce faible avantage valut à l'Eglise le reproche injuste et affligeant d'avoir fondé, en partie, sa constitution sur une a œuvre de mensonge. » L'empereur Lothaire mourut peu après Benoît 111 qui fut élu contre le gré des députés impériaux, [2] mai; bientôt ceux-ci, grâce à la fermeté des évêques, du clergé, et du peuple romain, ratifièrent rélection de Benoît [835-58] (2). Lothaire avait partagé de nouveau son empire entre ses fils ; Louis II obtint l'Italie avec le titre d'empereur ; Lothaire II les provinces entre le Rhin, l'Escaut et la Meuse, qui reçurent depuis lors le nom de Lotharingie (Lorraine), et Charles la Provence (3). Pendant qu'à Constantinople l'artificieux Photius s'élevait contre le patriarche légitime Ignace, à Rome, on élut, consacra et couronna pour la première fois, en présence du nouvel empereur Louis II, un pape plein de vigueur, Nicolas 1" [858-67]. Doux et aff'able envers les évêques et les prêtres pieux et zélés, nouvel Ehe, ferme et inébranlable vis-à-vis des méchants, Nicolas rendit les plus grands services à l'Eglise, à une époque où la dynastie franke commençait à déchoir, et où les mœurs des grands et des évêques se relâchaient de plus en plus (4). Dans ces

(1) Walter. Les mêmes sentiments dans Luden, Hist. univ. des peuples et de Etals du moyen âge, ]iv. II, c. 10, § 208; idem, Histo des peuples allem,, t. V, p. 473.

(2) Benedicti III Vita et epistolse, dans Mansi, t. XV, p. i02?,q. , Hardiùn, t. V, p. 102 sq.

(3) A la Provence était jointe une partie du royaum.^ de Bourgogne.

(4) Anastas., Vita Nicol. I, conclut, après la description de la consécration solennelle, par ces mots : Coronatur denique. Voyez sur ce pape Regino, ad ann. 858 : « Post. beat. Gregor, usque in praesens

temps difficiles, il comprit et réalisa l'idée et le but du pontificat suprême. On vit l'empereur Louis, l'ayant reçu dans son camp près de Rome, marcher à ses côtés, tenant la bi'ide de son cheval. Défenseur et vengeur de l'innocence, Nicolasprit vigoureusement le parti de Theutberge, épouse dédaignée de Lothaire II, qu'aveuglait sa passion pour Valdrade ; il punit sévèrement les évêques lâches et rusés qui s'étaient servilement prononcés en faveur de Lothaire à Aix-la-Chapelle [862] et à Metz [863], déposa Günther, archevêque de Cologne, Thietgaud de Trêves, excommunia et soumit à la pénitence Lothaire et \'aldrade. L'expédition de l'empereur Louis, soulevée contre lui par les intrigues de Günther et de Thietgaud, l'invasion même de Rome, ne purent le contraindre à méconnaître la légitimité du mariage de Louis et de Theutberge et à accorder le divorce que celle-ci finit par demander elle-même (1). Il voulait maintenir la discipline qui, dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, commençait à s'afTaiblir. Déjà, dans une diète de 863, les évêques les abbés et les comtes s'étaient plaints de la décadence des mœurs chrétiennes et de l'ordre publique (2). Il se montra non moins résolu contre le despotique archevêque de Ravenne, Jean, à l'occasion du pillage commis par ce dernier dans les éghses de sa province, et contre le savant et intelligent archevêque de Reims, Hincmar, qui avait fait injustement déposer Rothad, évêque de Soissons. Le pape cassa le décret de déposition du synode de Soissons, en s'appuyant sur les fausses Décrétales d'Isidore (3), dont Hincmar niait, non l'authencité, mais l'autorité, tout en y recourant quand elles lui naraissaient favorables à sa cause,

nullus in Romana urbe illi videtur sequiparandus : regiJms ac tyrannis imperavit, eisque ac si dominus orbis terrarum auctoritate prœfuit. »

(1) Hincmar, de Divortio Hlotharii régis et Theutborgce reginfe (0pp. éd. Sirm., t. I). Cf. Mansi, t. XV, p. 319, 324, 373, 649. Les actes synodaux d'Aix et de Metz, dans Mansi, t. XV, p. 611 sq.; Harduin, t. V, p. 539 sq.

(2) Concil. Pistense dans Harduin, t. V, p. soi; Baluz, t. Il, p. 104 sq.

(3) Nicolai I Vita, epistolœ et décréta, dans Mansi, t. XV, p. 143 sq.; Harduin, t. V, p. 119 sq.

§ 186. — FAUSSES DÉCRÉTALES d'iSIDORE. 149

Adrien IT, qui monta sur le siège de saint Pierre à l'âge de soixante-quinze ans [867-72], prit pour modèle de sa conduite Nicolas l^"", auquel il ressemblait par le caractère. Les députés de l'empereur, qui se trouvaient à Rome, furent blessés de ce qu'on ne les eût pas invités à l'élection. Ils se cilmèrent cependant, lorsqu'on leur répondit qu'on en avait agi ainsi afm qu'on ne fût pas obligé dans la suite d'attendre toujours les députés des princes pour l'élection du pape, et qu'il ne s'établît point, par l'usage, comme un droit pour eux d'assister non-seulement à la consécration, mais encore à l'élection du souverain pontife. Il termina l'affaire du mariage de Lothaire venu lui-même à Rome. Mais, après la mort de Lothaire [869], il ne parvint ni à faire restituer à l'empereur Louis, comme héritier légitime, la succession de la LoiTaine, disputée par Charles le Chauve, nia empêcher le couronnement de ce dernier par Hincmar de Reims et les évèques de la Lorraine (1). La noblesse et le clergé de cette contrée étaient dévoués à Charles : au droit légitime de succession, qu'on leur faisait valoir en faveur de Louis, ils opposaient l'ancien droit germanique de l'élection; ils ajoutaient que moins que jamais la Lorraine pouvait se passer d'une protection puissante contre les Normands et les Sarrasins, toujours menaçants. Adrien nuisit encore à sa considération apostolique en prenant sous sa protection le fils révolté de Charles le Chauve, Carloman, moine apostat, comme il s'engagea dans une lutte amèi'e et infructueuse en prenant le parti de Kincmar de Laon, contre son oncle, Hincmar de Reims. Les réponses que Hincmar et Charles le Chauve firent aux avertissements et aux demandes du pape sont très-importantes comme signes caractéristiques du temps (2). Adrien eut, avant de mourir, la joie de voir le patriarche Ignace replacé sur son siège par le huitième

(1) Hadriani II vita, epistolce et décréta, dans A/ansi, t. XV, p. 805 sq.; Harduin, t. V, p. 691, sq.; Hincmari Rem. Opusc. 55 capitulor. advers. Hincmar. Laud. ann. 870 (0pp., t. II, p. 377 sq.). La connaissance des mouvements et des discussions soulevés par Hincmar, dans le royanme frank, est des plus intéressantes pour l'iiistoire de l'Eglise de ce royaume, à cette époque; Katerkamp, Hist. ecclés., P. IV, p. 254, les a bien représentées.

(2) Hadriani II Vita, epist. et décréta, dans Mansi, t. XV, p. 805

150 LA. PAPAUTl'i:.

concile œciniié.iique, l'intrus Photius chassé, etrunion rétablie entre les Églises grecque et latine.

La position de son successeur. Jean VIII [87:2-82], devint des plus graves, lorsqu'il eut à choisir et à décider entre les deux prétendants à la dignité impériale, Louis le Germanique et Charle le Chauve (1). Charles s'était en hâte rendu en Italie, à la tête d'une puissante armée. Le pape lui donna la préférence sur le loyal Germain et le couronna à Rome [87oj. Charles, en retour, reconnut les décrets imptjrtants de divers conciles relatifs à l'indépendance des évêques vis-à-vis la puissance temporelle (2). Là se borna sa reconnaissance. Il s'inquiéta peu de l'obligation plus importante qu'il avait, par exemple, de s'opposer aux entreprises menaçantes des Sarrasins, aux troubles croissants et aux divisions intestines et désastreuses du royaume. Il mourut au moment où il entreprenait une nouvelle expédition en Italie [877].

D'après le principe désormais solidement établi, le successeur de Pierre élit et couronne l'empereur (3), le pape eut de nouveau à choisir parmi les nombreux compétiteurs de

sq.; Harduhi, t. V, p. 691 sq.; Hincmari, Rem. opus. 55, capitulor. adv. Hincraar. Laud. ann. 870 (0pp. t. II, p. 377 sq.). L'agitation et les luttes excitées à cette époque dans le royaume de France par Rincmar font parfaitement connaître la situation de l'Église à cette époque, et sont tros-bien raconttes par A'af. Alex., Hist. eccles. saec. IX, dissert. VI et Vil ; Gess, Faits mémorab. de la vie et des écrits d'Hincmar, archev.de Ileiras. Gœtt., 1806; Katerkamp, Hist. ecclés., P. IV, p. 251 sq.; Masses, dans le Dict. ecclés. de Aschbach; Hefele, dans celui de Frib.

(1) Joantm VIII Vita, epistol.T. dans Mansi, t. XVII. p. 337 sq. ; Harduin, t. VI, P. I, p. 1 sq.

(2) Synod. Ravenn. ann. 877, dans Mansi, t. XVII, p. 337; Harduin, t. VI, P. I, p. 186 sq.; synod. Ttiscassina, ann. 878 (capitul. Lud. II, dans Baluz, t. II, p. 187); Harduin, 1. cit., p. 191 sq.; Maust, 1. cit., p. 345 sq,

(3) Les paroles de Louis II. dans une lettre à l'empereur Basile, sont très-remarquables ; il y fait consister la prééminence de l'empereur d'Occident dans son couronnement par le pape : Prfesertim quum et ipsi patres nostri gloriosi reges absque invidia imperatorem nos vocitent, et imperatorem esse procul dubio fatentur, non i^rofecto ad œtatem, qua nobis majores sunt, atlendentes, sed adunctioneni et sacrationem qua pei- summi j)ontificis manus impositionem divinilus sumus ad hoc cutmen provecti et ad Romani principatus Imperium, quo suporno nutu potimur, aspicientes, quod jani ab avo

§ 186. — FAUSSES DÉCRÉTALES d'iSIDORE, 151

la race carloyingienne. D'abord Jean parut, au concile de Troyes [878], se prononcer en faveur de Louis le Bègue, fils de Charles le Chauve, puis pour le duc de Lombardie, Boson, beau-frère de Charles le Chauve; mais il finit par se décider en faveur de Charles le Gros, roi d' Allemanie, un des trois fils de Louis le Germanique [f 876], parce que les craintes de l'Italie, menacée par les Sarrazins, étaient à leur apogée : Syracuse était déjà tombé entre les mains des infidèles! Charles le Gros fut en effet couronné empereur [881J, et, par lesmorts promptes et successives de la plupart des membres de la race carlovingienne etla tutelle des sur^^vants, il devint maître unique du grand empire de Charlemagne et de Louis le Débonnaire. Malgré des moyens de défense si puissants, il ne put venir à bout ni de ses ennemis ni de ceux du pape. Il acheta la paix des Normands par de fortes redevances, et donna en fief au duc des Normands, Godefroi, le pays des Frisons, sous la promesse qu'il embrassei-ait le Christianisme. Dans l'empire même c'étaient des guerres intestines, Thuringiens contre Saxons, conduits les uns par Poppo, les autres par Egino. Charles ne fut pas plus heureux en Italie, où les vassaux n'estimaient guère la dignité impériale. D'une infatigable activité, comme le prouvent ses lettres, le pape Jean usa, plus qu'aucun de ces prédécesseurs, de la puissance de l'excommunication pour arrêter la violence des princes et des évèques, et mourut sans avoir pu apaiser la fermentation et les troubles de l'Italie.

Il s'éleva un conflit entre Etienne VI [88o-91], le troisième successeur de Jean, et Charles le Gros, qui alla jusqu'à vouloir déposer le pape, parce qu'il avait été consacré immédiatement après son élection et sans le consentement préalable de l'empereur (1). Etienne lui envoya l'acte qui constatait l'unanimité de l'élection parcelle des signatures, et prouvait, en même temps, qu'elle s'était faite en pré-

nostro non murpante, ut perhibes, sed Dei nutu et Ecclesiœ judicio summique pontificis per impositionem. et unctionem mniius obtinuit. » (Baronii Ann. ad ann. 871, n» 54 sq.; Muratori, Script., t. II. P. II, p. 243.)

(1) Stephani V Vita et epistolee, dans Manu, t. XVIII, p. 6 sq.; Harduin, t. VI, P. I, p. 365 sq.

sence et avec ïe consentement de Jean, évëque de Pavie, et délégué de Charles (1). L'empereur se désista de son opposition. Alors se montra de plus en plus l'incapacité de Charles à défendre son empire, d'une part, contre les attaques des Normands et des Sarrazins, de l'autre, contre les divisions intestines qui le déchiraient. Les plaintes des évêques sur la ruine de tout ordre, de toute discipline, de toutes bonnes mœurs, sont lamentables (2). «Partout ils » ont à pleurer sur des villes ravagées, des couvents pillés » et incendiés, des plaines dévastées et désertes. »

Lorsque Charles le Gros eut enfin perdu son principal appui, le duc Henri, Arnolphe, fils naturel de Carloman, sollicita en Allemagne la déposition de l'empereur et sa propre élévation au trône. Charles ne survécut que deux mois à cette honte [f 888]. Une des suites les plus immédiates de cette chute de la dynastie carlovingienne fut que les ducs d'Italie et les margraves des frontières de la France, ne reconnaissant plus personne au-dessus d'eux, songèrent à conquérir la dignité impériale et impliquèrent nécessairement les papes dans leurs démêlés. Guido, duc de Spolète, et Bérenger duc de Frioul, se disputèrent principalement la domination suprême. Le premier, vainqueur dans deux batailles près de la Trébie et près de Brixen, rassembla les évêques lombards à Pavie, et après avoiï prêté serment, d'après les conditions que le concile lui dicta comme règle d'un gouvernement juste et légitime, se fit couronner et confirmer dans sa dignité impériale, à Rome, par le pape Etienne VII [891]. Formose, successeur d'Etienne [891-96], fut obligé de couronner comme coempereur Lambert, fils encore mineur de Guido, [992] (3).

La tyrannie de ces empereurs et leur incapacité à fonder un pouvoir durable déterminèrent lej pape à appeler à Rome Arnolphe, qui était résolu à faire valoir en Italie les

(1) Cî. Murafori, Hist. d'Italie, ann. 885.

(2) Conc. Troslejan. dans Mansi, t. XVIII, p. 265; Harduin, t. VI, P. I, p. 505.

(â) Formosi II Vita, epistolfe et décréta, dans Mansi. t. XVIII, p. 99 sq.; Harduin, t. VI, P. I, p. 423 sq. Cf. Auxilii libb. II, de Ordinal. Formosi (Max. Biblioth., t. XVII, p. 1 sq.). et Dialog, super causa et negot. Formosi [MabiUon. Ann., t. II, p. 28 sq.).

§ 186. — FAUSSES DÉCRÉTALES d'iSIDORE. 153

droits qu'il tenait de son origine carlovingienne. Il apparut, en effet, s'empara de force de Rome, occupée parla veuve de Guido, et obtint la couronne impériale des mains du pape délivré, aux acclamations du peuple [896]. Les Romains prêtèrent serment de fidélité à l'empereur, sauf toutefois l'honneur et la fidélité qu'ils devaient au pape (1). Arnolphe sut se défendre, malgré la ligue de Lambert de Spolète et du duc Albert de Toscane, résolus de repousser lapuissanceallemandederitalic. Malheureusement il mourut bientôt après [899], etsonfils, Louisl'Enfant, ne putfaire valoir ses droits à la couronne impériale, à cause de sa jeunesse et des incursions désastreuses des Hongrois en Allemagne. Ainsi commença une ère difficile et pénible pour le siège pontifical et l'Église romaine. A peine Boniface YI, élu tumultuairement par les partisans de défunt Formo:se, eutil exercé le pontificat, que quinze jours après sa consécration, le parti contraire parvint à élire Etienne VI [896-97]. Ce pape oublia tellement sa dignité apostolique que, s'abandonnant à une aveugle haine, il fit juger Formose, déjà endormi dans sa tombe, sous prétexte qu'étant évêque de Porto, il s'était attribué la juridiction de l'Évêchéde Rome. On déterra le cadavre de Formose, on le revêtit des habits pontificaux, on l'assit dans la salle du tribunal et on lui donna un avocat. Son élection à la papauté fut déclarée contraire aux canons, et son cadavre dépouillé fut jeté dans le Tibre. Mais cette barbarie exaspéra le parti adverse, qu'i s'empara d'Etienne, le jeta en prison et l'y étrangla (2).

(1) « Juro, per hfec omnia Dei mysteria, quod, salvo honore et lege mea, alque fidelitate domini Formosi papœ, fulelis sum et ero omnibus tliebus vitce meœ Arnulfo imperatori, et numiuam me ad illius iiifidelitatem cum aliquo homine sociabo, et Lamberto, filio Agildrudœ et ipsi matri suaï ad saicularem honorem nunquam adjutorium prsebebo. » Muratori, Hist. d'Italie, t. V, p. 254.

(2) Stephani F/ Vita et epistolae, da.ns Mansl, t. XVIII, p. 173 sq.; Harduin, t. VI, P. I, p. 461 sq.; Muratori, Hist. d'Italie, aun. S'jt, t. V, p. 263; Gaz. de phil. et de théol. cath. de Bonn., 1847, livrais. III.

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