DE CETTE EPOQUE
1048], et surtout Hugon ; si bien que, vers la fin de cette époque, de nombreux monastères se trouvèrent, môme en Espagne et en Pologne, sous la dépendance et la direction de Tabbé de Gluny. Le moine Guillaume, disciple de saint Mayeul, digne de son maître, restaura les abba3'es de Normandie et du nord de la France, et y fit fleurir de pieuses écoles; Richard, abbé de Saint- Vannes, à Verdun, réforma de son côté les couvents de Belgique. La règle de saint Benoît fut observée à Cluny, dans son austérité primitive, avec son silence permanent, l'aveu public des péchés, le travail des mains, adouci par la récitation du Psautier (1). Guillaume fonda aussi en Allemagne sur le modèle de Cluny le célèbre monastère de Hirsau [1069], dont il mourut abbé, en 1091.
Pendant deux cents ans cette congrégation sérieuse soutint, par ses exemples et son influence, la vie spirituelle dans la chrétienté, sauva la science, conserva en honneur les pratiques de l'ascéti: me chrétien, eut sa part directe dans la plupart des évéiu-ments importants de TEghse, jusqu'au temps de saint Bernard.
Seuls les Bénédictins duMont-Cassin gardèrent précieusement les saintes traditions du Christianisme, durant les luttes tumultueuses des factions de l'Italie, et quoique l'influence de cet établissement ne pût s'exercer efficacement, pendant le X*^ siècle, sur les autres couvents dégénérés (2), ce fut cependant dans son sein que vinrent se réfugier une foule d'âmes, dégoûtées des abominations du siècle. Tel fut saint Romuald, de la famille des ducs de Ravenne, qui, après avoir subitement changé de vie, se mit à prêcher le mépris du monde, et la pénitence, à remuer et convertir les pécheurs les plus endurcis, qu'il rassembla dans les solitudes des Appenins, à Camaldoli [1018], et forma en un ordre confirmé par le pape Alexandre II (3). Jean Gualbert,
(l)Cf. Antiq.consuet. lib.II, c. 3: Silentium in ecclesia, dormitorio, refeclorio et coquina. — « Novitius opus habet ut signa diligenter ad- , discat, quibus tacens quodammodo loquantur. » C. 4 : Descript. des signa loquendi. Stoiber g-Kerz, P. XXXI, p. 386-431.
(2) Tosti, Hist. de l'abbaye du Mont-Cassin, ouvrage qui a paru depuis peu de temps.
(3) La règle de l'ordre dans Holstenii Cod. regul. monast., t. II p. 194 sq.
196 § 200. — SITUATION DE l'ÉGLISE
de Florence, fonda à Vallorabreuse, en Toscane [1038], une congrégation plus sévère encore, dans laquelle s'observa, avec la plus scrupuleuse exactitude, la règle de saint Benoît (1). Ces deux congrégations, primitivement destinées à la vie érémitique, furent plus tard soumises à la vie claustrale, et eurent pour but de mener l'homme dans les voies de la perfection, en lui inspirant le goût de la vie spirituelle, par les pratiques simples, douces et pieuses d'une vie régulière et commune. ■»-
Tous ces établissements monastiques obtinrent peu à peu, et par suite de leur heureuse influence, divers privilèges, qui ne devaient d'abord que consolider les droits de la communauté, mais qui peu à peu s'étendirent. La prépondérance delà puissance papale, au X" siècle surtout, l'ambition, l'avarice et la tyrannie des évêques (2), valurent aux monastères d'être souvent et en beaucoup de points soustraits à la juridiction épiscopale, par exemple, pour la visite des évêques, pour la déposition des abbés. La consécration des moines, des églises et des autels des couvents fut seule réservée aux évêques. Cluny obtint la plupart des exemptions, et jouit même du droit de choisir l'évêque ù ordonner; le concile de Chalons [1063] confirma tous ces droits (3).
§ 200. — Situation de l'Église dans les principaux Etats de r Europe.
Cf. Dœllinger, Man. d'hist. ecclés., t. II, P. I, c. 5, p.49-H5; dans I3 2' édit. p. 44-103.
La vie religieuse des peuples se modela fidèlement, durant cette période, sur celle des pontifes romains. De là les différences tranchées qu'elle présente au IX'=, au X'= au XP siècle. 11 est impossible de la caractériser d'une manière géné-
(1) Valus umbroste congregationis statuta adhuc nancisci nobis non contigit, dans Holsteniiis-Brockie, t. II, p. 303.
(2) Voir § 200.
(3) Conc. Cabillonense, dans Mansi, t. XIX, p. 1025 sq.; Harduin, . t. VI, P. I, p. 1139 sq., Mabillon, Ann. Bened. lib. LXII, num. 12. Cf. Gfrcerer, Hist. de l'Église, t. III, p. 1487 sq.
raie. C'est pourquoi nous allons exposer rapidement l'état de lÉglise dans les principaux royaumes de l'Europe, h cette époque.
/?oyau»?e/ran/i(l). Les divisionsmalheureuses ainsi queles guerres de Louis le Débonnaire et de ses fils non-seulement troublèrent la paix du grand empire, mais arrêtèrent les développements de l'Eglise et les progrès des mœurs ecclésiastiques et chrétiennes. En vain, sous Charles le Chauve, on réunit de nombreux conciles à Coulaines, Thionville, Loire, Beauvais, Meaux; on y fit peu d'attention; on les écouta encore moins au milieu des guerres civiles qui, durant toujours, des invasions des Normands qui, se renouvelant sans cesse, entraînaient le pillage des couvents, la ruine des églises, le renversement de tout ordre et de toutediscipline ecclésiastique. Les illustres savants des écoles de Charlemagne avaient tous disparu, en 87o, sans laisser do disciples. De là bientôt une si profonde ignorance dans le clergé, que les évêques Frotaire de Poitiers et Fulrad de Paris se virent obligés de faire composer par Abbon, moine de Saint-Germain, une sorte d'Homiliaire [vers DIO], dans lequel les ecclésiastiques devaient apprendre à prêcher les vérités fondamentales du christianisme, car le concile de Trosly [909] se plaignait de voir une multitude de chrétiens devenir vieux sans savoir le Symbole ni l'Oraison dominicale. Bientôt la considération dont les peuples entouraient l'Église tomba avec celle delà royauté Carlo vingienne ruinée par les empiétements successifs des grands vassaux. Dans ce chaos politique, l'Église ne put plus, pour ainsi dire, réunir de conciles, et tous les désordres éclatèrent h la fois. Ainsi l'on vit le puissant comte de Vermandois [vers 925] faire élire comme archevêque de Reims son fils qui n'était pas encore âgé de cinq ans ; on vit Tindigno Jean X oser approuver cette élection, et confier à l'évoque Abbon de Soissonsl'administration spirituelle du diocèse(2).
(1) Flodoardi Hist. Ecclesiœ Rhemensis; Glabar Radniphus, Hist Francor. (Bouquet, t. X); le Cointe, Ann. ecclesiastici Francor! Paris., 1668, in-foL, t. IV-VIII; Longueval, Hist.de l'Église gallicane. Paris., 1732, t. IV-VII. Pour le X« siècle, le Liber legum Icclesiasticarum qui se trouve dans Mansi (t. XIX, p. 179-194) est fort important.
(2) Flodoardi Hist. Ecclesitc Rhemensis lib. IV, c. 20
198 § ?00. — SITUATION DK l'ÉGLISE
Mais le gage d'un avenir plus consolant se trouva alors, non-seulement pour l'Église franke, mais pour l'Eglise universelle, clans la florissante congrégation de Gluny (1). La restauration politique du royaume frank sous Hugues Capet, l'élévation d'une nouvelle race royale [987] vinrent aussi relever les espérances de l'Église. Ce fut alors également que, convaincue de l'insuffisance de la puissance temporelle pour défendre les rois contre l'insubordination grossière et effrénée des grands vassaux, l'Église introduisit la trêve de Dieu, Treuga Dci, et punit l'infraction de cette trêve, comme une violation des droits religieux, par les censures les plus fortes, et, vers la fin du X^ siècle, par la peine même de l'interdit. Mais le clergé répondit faiblement à l'appel de l'Église, et ses progrès furent extrêmement lent?. Quatre-vingts synodes du XP siècle entendirent des plaintes et reçurent des accusations contre l'anarchie, le brigandage, le concubinage et la simonie du clergé, qui faisait de l'interdit l'abus le plus criminel. Lorsque cette dépravation du clergé fut à son comble, que des évêques osèrent même donner en dot à leurs fdles les biens de leurs évêchés, le bien sortit de l'excès du mal. Une vigoureuse réaction partit du sommet de la hiérarchie. Le concile de Pieims [1049] parle avec un sérieux inaccoutumé. A Reims, sous Gerbert [vers 870], à Chartres, sous Fulbert [f 1028] (2), s'élèvent des écoles florissantes, auxquelles s'associent les écoles monastiques de Tours sous Bérenger [f 1088], de l'abbaye de Marmoutiers, près de Tours, réformée par saint Mayeul, abbé de Gluny, et du couvent de saint Bénigne, à Dijon. Plus florissantes encore et incomparablement plus savantes, les institutions de l'abbaye de Fécamp et du couvent du Bec brillent dans les ténèbres du XP siècle, sous la haute direction des plus célèbres théologiens de leur temps, Lanfranc et son disciple Anselme, tous deux montés plus tard sur le siège de Ganterbury.
Empire germanique (3). Formé, après la mort de Charles
(1) Voir § 199.
(2) Cf. sur Fulbert de Chartres, Stolberg-Kerz, P. XXXIII, p. 49.
(3) Les chroniques de Régino, Dithmar de Mersebourg, Adam de Brème, Lambert d'Aschaffenbourg. WUtichindi. monacb. Corbej. Ann. (jusqu'à 957). Adelboldi Tita Henrici IL U'ij^j^onis Vita Conradi Salici. ■Sigm. Calles, S. J., Annales Eeclesiee Germ., t. IV, c, 5.
le Gros [888], par les cinq nations des Franks austrasiens, des Souabes, des Bavarois, des Tharingiens et des Saxons, cet empire reconnaissait, depuis le temps de saint Boniface, comme principale métropole l'église de Mayence. Cependant, dès le VIP siècle, Cologne avait été reconnu comme archevêché, et avait pour suffragants les évêques de Liège (antérieurement Tongres, et, jusqu'en 708, Maëstricht), Utrecht, Munster, Minden et Osnabrück). Metz, Toul et Verdun formaient, d'ancienne date, le diocèse métropolitain de Trêves. Ce fut sous le roi Arnolphe que se tint le premier concile allemand, proprement dit, dans la royale villa de Tribur [894].
A peine l'ordre était-il rétabli dans l'Eglise qu'il fut de nouveau renversé, par suite des invasions des Hongrois, sous les fils mineurs d'Arnolphe et les descendants de Louis. Othon [936-73], par sa victoire près du Lech, mit un terme à ces invasions, releva l'Église d'Allemagne qui devint peu à peu la plus florissante de l'Europe chrétienne. AIoi'S les peuples retrouvèrent des guides, des protecteurs, de véritables pères dans des évoques comme saint Ulrich d'Augsbourg, Brunon de Cologne, Adalbert de Magdebourg, Frédéric de Mayence, un peu équivoque d'ailleurs sous le rapport politique. Alors fleurirent, parmi les couvents, outre Corbie et son historien Witekind, Saint-Gall et ses pieux abbés Notker'et Eccehard. Alors aussi l'épiscopat compta dans ses rangs des hommes remarquables sous tous les rapports. Sous les deux Othon, dont le zèle avait valu à l'Éghse des souverains pontifes tels que Grégoire V, Sylvestre II, on vit en Allemagne le chancelier de l'empire Willigis, archevêque de Mayence, saint Wolfgang, évoque de Ratisbonne ; saint Gérard, évêque de Toul ; saint Conrad, évoque de Constance ; Bernward, évêque de Hiklesheim précepteur d'Othon III [993-1022] et si fort au-dessus de son siècle, par son savoir, son goût des arts et son habileté, et qui eut pour successeur l'évêque Godehard [1032-1038] renommé par le don des prophéties et l'admirable discipline de son Éghse cathédrale (1). Enfin Piligrin,
(1) Kratz, Saint Bernward et S. Godehard. Hildesheim, 1840. Gfrœrer, Services rendus à l'État par le clergé allem, au commencement du X« siècle [Gaz. de Fnb., t. XIX, P livrais.
200 § 200. — SITUATION DE l'ÉGLISE
évêque de Passau, qui fit trois fois le pèlerinage de Palestine. Les évêques de Passau avaient obtenu du Pape Léon VIT, et conservé par décision des papes Agapet [947] et Benoît VII [97o], malgré l'opposition de l'archevêque do Salzbourg, le titre et les prérogatives de métropolitains de Lorch, ce qui avait amené un changement notable dans la hiérarchie de l'Église allemande. Sous l'empereur Henri II, l'évêché d« Mersebourg fut rétabli, un nouvel évêché fondé à Bamberg, confirmé par Jean XVIII, et occupé par le chancelier de l'empereur, Eberard de Willigis. La fondation de cet évêché avait excité toute la sollicitude de ce pieux empereur. Il n'avait pas balancé à se mettre à genoux devant le concile de Francfort [1006], pour supplier les évêques présents de consentir à cette érection. L'année suivante il réussit à apaiser le scandale d'une vive lutte soulevée, à l'occasion d'un couvent de femmes à Gandersheim par l'archevêque Willigis associé à la plupart des évêques allemands contre Bernward de Hildesheim et le Pape Sylvestre IL Néanmoins, Henri II agit souvent aussi arbitrairement que Othon P"", pour mettre ses créatures en possession des évôchés. Heureusement que la plupart des choix de ces deux empereurs furent favorables à l'Église, comme le prouve le grand nombre d'évêques excellents qu'eut alors l'Allemagne : Meinwerk de Paderborn, saint Wolbodo de Liège, Burchard de Worms, Dithmar de Mersebourg, le meilleur historien allemand avant Lambert d'Aschaffenbourg. En ces temps brillèrent, du plus vif éclat, l'école cathédrale de Liège, fondée par l'évêque Notker [f 1008], les écoles de Fulde, d'Hildesheim et de Paderborn, la dernière fondée par Meinwerk. C'est à l'infuience énergique des évoques que le digne successeur de Henri II, Conrad le Vieux ou le Salique, dut son élection à l'empire : il justifia leur choix en nommant à son tour de saints évêques, comme saint Popo de Strasbourg, Réginald de Spire, le savant Brunon de Wurtzbourg, l'archevêque Bardon de Mayence, qui fit preuve d'un si grand mérite, en sa qualité d'abbé de Hersfeld, que le couvent de Fulde céda, en son honneur, le droit fort ancien qu'il avait d"élire l'archevêque alternativement avec l'Église de Mayence.. A cette époque se distingua aussi Unwan de Brème, par le
DANS LES PRINCIPAUX ETATS DE l'eUROPE. 201
zèle qu'il mit à propager la foi chrétienne dans le Nord de la Scandinavie, et la prudence qui lui concilia l'amitié des rois du Nord et des princes slaves. Henri III, nouveau Oharlemagne par sa sagesse et la pureté de ses intentions, mérita bien de TEglise en contribuant à l'élévation des papes Clément II, Damase II, Léon IX et Victor II, et en s'opposant avec vigueur aux envahissements delà simonie. Pierre Damien, peu suspect ici, lui rend ce témoignage qu'après Dieu ce fut lui qui abattit la tête de l'hydre (il parle de la simonie). Grâce aux efiorts de ce généreux empereur pour rétablir l'autorité et la considération du Saint-Siège, le pape put reprendre sur les affaires ecclésiastiques d'Allemagne son influence légitime, qu"on sent déjà dans ces paroles de Wazon, évêque de Liège, à l'empereur : «Nous vous devons <( fidélité, comme nous devons obéissance au pape, » Malheureusement, durant la minorité de son fils Henri IV, placé sous la pernicieuse influence d'Adalbert, évèque de Brème, la simonie reparut d'une manière efirayante et fit naître entre la papauté et l'empire, une controverse désastreuse, qui ne s'apaisa qu'après une lutte deux siècles.
Italie (1). Ici, plus qu'ailleurs, l'Eglise eut à supporter la longue et cruelle tourmente des invasions, et les violences de l'arianisme ; mais celles-ci l'épurèrent en l'éprouvant, celles-là amenèrent dans son giron les hordes sauvages. Anselme, duc du Frioul, gendre du roi lombard Astolphe, fonda, dans les États de Modène, le célèbre monastère de Nonantula, dont il fut le premier abbé, et eut en diverses abbayes, onze cent quarante-quatre moines sous sa conduite. Mais vers la fin de l'empire des Lombards, leur historien Paul Warnefried, se plaint de ce que, dans son temps, l'église si vénérable de Saint-Jean-de-Monza était tombée entre les mains de prêtres simoniaques et violateurs du célibat qui en avaient flétri la gloire et comme éteint le nom. Les choses se relevèrent sous la domination franke; cependant le refus opiniâtre des archevêques de Ravenne, et su.-tout de l'archevêque Jean [850-878], de se soumettre au siv%e apostolique, empira singulièrement la
(1) Voir les écrits d'Atton, évùque de Verceil, Rathérius de Vérone, Luitprand, évèque de Crémone, et Pierre Damien, plus bas, C. 5.
202 § 200. - SITÜATIO.N DE L EGLISE
situation déjà si déplorable de l'Italie. L'influence des Otbon d'Allemagne n'avait été que passagère. En vain un concile de Pavie [1022], présidé par le pape Benoît VIII, avait décrété divers canons contre l'incontinence des ecclésiastiques; le fatal exemple de l'archevêque de Milan, Guido, entretint le clergé dans ses honteuses habitudes. Il se forma alors une réaction contre le parti aristocratique et mondain du clergé; et du sein du peuple naquit, sous la direction de deux jeunes prêtres, pleins de zèle pour la conservation de la pureté chrétienne, Ariald et Landolphe, une société ayant pour but de détruire la simonie et le concubinage. Le parti adverse nomma d'abord, par ironie et mépris, les membres de cette société naissante Patarins (ramas populaire) ; mais les sociétaires prirent bientôt eux-mêmes ce nom comme un titre d'honneur, ainsi que firent plus tard les Gueux. Leur influence se répandit au point qu'en 1057 ils obligèrent les ecclésiastiques de souscrire à une décision populaire, ordonnant le rétablissement général du célibat des prêtres, et que le peuple ne voulut plus recevoir de sacrement de la main de ceux qui vivaient en concubinage. Ils formèrent bientôt une plus grande association, nommée Pataria, qui étendit son autorité et son action toujours croissante de Milan à toute la Lombardie. Ariald, associé à des ecclésiastiques animés du même esprit que lui, introduisit, pour la première fois, à Milan, la vie régulière et commune ; il gagna à sa cause un vaillant défenseur temporel dans la personne de Herlembald, frère de Landolphe, qui venait de mourir. Le pape, encourageant leur entreprise , nomma Herlembald gonfalonier de l'Eglise (1). Bien plus, un peu plus tard, Ariald rapporta de
(1) Arnulphi Mediolan. GestaMediolanensium et L andulphi senioris Hist. Mediolan. (Muratori, Script., t. IV). Bonizonis, Sutrien. epsü., lib. ad amicum (Œfele, Script, rer. Boicar. t. II). 5. Andreœ (disciple d'Ariald) Vita S. Arialdi, et Landulphi, de S. Paulo (ses contemporains), Vita S. Arialdi {Puricelli, de sanctis martyribus Arialdo et Herlembaldo. Mediolani, 1657; aussi dans Bolland. Acta sanctorum ad. d. 27 mens., junii). André décrit ainsi le clergé de Milan : « Alii cum cauibus et accipitribus hue illucque pervagantes, alii vero tabernarii, alii vero usurarii existebant, cuncti fere cum publicis uxoribus sive scortis suam ignominiose ducebant vitam. » Cf. aussi Barun.ad an. 1061, n» 48; Muratori, Hist, d'Italie, P. VI, p. 335; Acta Ec
DANS LES PRIXCIPAfX ETATS DE l'eUROPE. 205
Rome une sentence d'excommunication contre Guido. Il on résulta une émeute, dont Ariald fut la victime [1067] glorieuse, car Alexandre II, de passage à Milan, le canonisa solennellement. Tout ce mouvement populaire, si utile à l'Église et si efficace pour la reforme du clergé, partait en principe des silencieuses cellules de Gamaldoli et de Vallombreuse (1 ). Pierre Damien, de son côté, agissant comme légat du pape, a\ait, par sa gravité, sa modération et sa fermeté, ramené le malheureux clergé de Milan à des sentiments de douleur et de repentir vifs et sincères. Enfin l'heureuse issue de l'épreuve du feu, subi par le moine Pierre de Vallombreuse, surnommé, par suite de ce jugement de Dieu, Petrus Igneus, servit encore à augmenter le crédit et l'autorité morale de la Pataria. Il ne faut pas oublier que Tune des causes les plus réelles de l'état déplorable du clergé, au X'' et XP siècles, fut la négligence presque générale des études théologiques : car les deux écoles philosophiques de Milan et les écoles cléricales de Parme, Bologne et Faënza, étaient sans importance et ne s'élevaient guère au-dessus du trivium et du quatrivium.
Heptarchie anglo-saxonne (2). — Les églises paroissiales, fondées par l'archevêque Théodore de Canterbury, avaient entièrement consolidé l'établissement du Christianisme en Angleterre, Un clergé moral, pur, élevé dans de nombreux et florissants couvents, et plus particulièrement dans l'abbaye de Glastonbury, « la mère des Saints, » hâtait, par ses exemples et ses travaux, l'œuvre de la régénération évangélique. Ces services importants valurent, ici comme ailleurs, aux biens ecclésiastiques, l'immunité des charges et des impôts, sauf la nécessitas trinoda (contribution du
clesice Mediolan. a Carolo, cardinal! S. Praxedis archiepiscopo, condita, etc.,edit.nova. Mediolani,l844,t. I. La Pataria de Milan (Nouv. Sion, 1845, II, 60-63, mai).
(1) Voy. p. 192.
(2) Bcda, Chronicou Anglo-Saxoaicum, éd. Ingram. Lond., ^823, in-4. Guilielmi Malmesburiensis de Gestis regum Anglor. libb. V jusqu'en 1126); de Gestis pontificum Anglor. (Savile, Rer. Anglic. script. Lond., 1596, in-fol.). Inguliihi abbatis Croylandensis Descriptio compilata (jusqu'en 1060 dans Savile). Alfordi Ann. Ecclcsia? Britann. Leod., 1663. t. I et III. Lingard, Antiq. of the Anglo-Saxon Church.
204 § 200. — SITUATION DE LEliLISE
ban et de l'arrière-ban, entretien des routes, ponts et forteresses). Reconnaissante envers Rome, comme doit l'être une fille envers sa mère, l'Eglise d'Angleterre restait dans une union intime avec le siège apostolique, d'où lui étaient venus les premiers missionnaires. Huit rois d'Angleterre firent pieusement le pèlerinage de Rome : ce fut un roi d'Angleterre, Ofla de Mercie, probablement, [790] qui introduisit l'usage du denier de Saint-Pierre {ronu&cot), originairement destiné à l'entretien des écoles cléricales anglaises, à Rome. Autour des grandes métropoles de Ganterbury et d'York s'élevèrent de nombreux évêchés. Au concile deCloveshove [803], Etbelhard de Canterbury fut reconnu pour métropolitain, par douze évoques; l'archevêque d'York avait cinq sufîragants. Si la hiérarchie ecclésiastique était bien marquée, d'une part, et devenait ainsi un gage de force et de stabilité pour l'Eglise, d'une autre part, celle-ci avait une garantie de progrès dans la culture scientifique etthéologiquequcses membres recueillaient de leurs rapports fréquents et intimes avec l'Eglise d'Irlande. Ainsi le vénérable NorthumbrienBède[f 735] (1) acquit et conserva le nom de maître, parmi ses contemporains et dans la postérité. Egbert, son disciple, fils du roi et archevêque d'York, forma Alcuin, à qui plus tard, l'école d'York dut sa réputation européenne. Mais, ici encore, les invasions barbares arrêtèrent les progrès de l'Église. Heureusement, Alfred le Grand (2) délivra son peuple du joug des Danois [880], et non content d'avoir contraint les conquérants vaincus à embrasser le Ghristianisme, il chercha encore à dompter l'ignorance, qui devenait plus menaçante que les Barbares, en appelant auprès de lui les savants de France, en traduisant lui-même en
(l)Voir § 171.
(2) Asserii Menevensis Annales rer. gest. Alfredi. Oxon., 172?. Stolberg, Vie d'Alfred le Grand, roi d'Angleterre. Munster, 1815. « Inter Stridores lituorum, inter fremitus armorum, loges tulit, quibus sui et divino cultui et disciplina; militari assuescerent, » dit Malmesbury. Voir, quant aux encouragements donnés par Alfred aux sciences, Slolberg, lococit.,p. 271-87, Lorenlz, Histoire d'Alfred, tlrc-e de l'histoire des Anglo-Saxons de Turner. Hanib., 1829. Stolberg- Kertz, t. XXXI, p. 107. IStaudmmaier, Scot Brigène, t. I, p. 115 sq. 128 sq.
anglais Ihistoire ecclésiastique d'Orose et de Bède, le célèbre livre de Boëce {de Consolatione philosop/iiœ), la Règle pastorale de Grégoire, une partie des psaumes et des extraits des œuvres de saint Augustin, en collaboration avec les évêques Plegmond de Canterbury et Werfrith de Worcester. Ces généreux efforts furent cependant insuffisants pour remédier à l'ignorance, à l'immoralité, suites déplorables de la ruine des institutions cléricales, détruites par les Danois. Faute de sujets capables, il fallait ordonner des sujets indignes, et, chose inouïe en Angleterre jusqu'en 860, on reprocha publiquement au clergé d'Angleterre le concubinage de ses membres. Le concile de Londres, tenu sous le roi Edmond [en 944], fut obligé de rappeler sérieusement au clergé que son devoir était de vivre dans la continence Les couvents naguère si florissants, tombèrent en ruine, se dépeuplèrent et furent obligés de se recruter en France. Ce fut en eflét dans ce royaume que se formèrent des hommes, tels que Dunstan, Oswald, qui devinrent les restaurateurs de la vie cléricale en Angleterre, comme si la France avait dû alors payer sa dette, et reconnaître les services de même nature que lui avait rendus jadis la Grande-Bretagne. Alors aussi le Seigneur suscita à l'Eglise, parmi les enfants mêmes de l'Angleterre, des instruments puissants. Sous le règne du roi Édred, troisième fils d'Edouard, successeur d'Alfred, le chanceUer d'Etat Turkétul, et Dunstan, son successeur dans la même charge, embrassèrent la vie du cloître ; et bientôt ce dernier fut élu abbé du couvent de Glastonbury, Turkétul, abbé du monastère de Croyiand, qu'il restaura.
Dunstan, de son couvent, fut appelé au siège de Winchester et, peu après, à l'archevêché de Canterbury (l). Sa pensée s'éleva alors à la hauteur de sa position : il conçut le dessein d'une réforme complète du clergé. Oswald, évê-
(1) La biographie de S. Duustan par Biilforth et Osborn (Bolland. mens, maii, t. IV, p. 344), par Osbert (Surius, Vitée sanctonim, t. III, p. 309 et Whartoii, Angl. sacra, t. II, p. 211-26, sous le nom d'Eadmer; puis vient le Scrutinium de corpore S. Dunstani, p, 227- 33). Voy. Harduin, t. VI, P. I, p. 675, Leges contra clericos coujugatos. "
206 § 200. SITUATION DE l'église
que de Worcester, Ethelward de Winchester (I) s'unirent, avec enthousiasme, à cette belle et sainte entreprise, que, de son côté, le roi Edgard favorisa de tout son pouvoir. « Songez, dit ce pieux roi au vénérable Dunstan, durant « le concile de Londres, tenu en 969, que, du haut du ciel, « mon père vous regarde : écoutez les plaintes qu'il vous « adresse sur la ruine des couvents et des églises, qu'il u s'est plu à édifier durant sa vie. On a méprisé vos aver- « tissements; prenez donc des mesures plus sévères, re- « courez aux châtiments, l'autorité royale vous soutiendra (t dans toutes vos mesures; chassez des fonctions ecclésias- « tiques les sujets indignes, rempHssez-les par des hommes « vertueux et capables. »
Enfin, le pape Jean XIII confirma de son autorité l'entreprise du serviteur de Dieu, et une lutte sérieuse s'engagea contre un clergé immoral et rebelle, en même temps qu'une réforme prudente et progressive des couvents prépara les pépinières d'un clergé nouveau. Alors on vit un concile mettre les ecclésiastiques dans l'alternative de choisir entre la pratique de la continence ou la perte de leurs bénéfices. Oswald, évêque de Worcester, agissant en conséquence, construisit, non loin de sa cathédrale, une nouvelle église, qu'il fit occuper par des moines et où il célébra lui-même le saint sacrifice ; le peuple abandonna à la fois l'ancienne église et son ciergé dépravé. Cet exemple fut suivi en beaucoup d'endroits; divers synodes remirent en vigueur les anciens décrets de Dunstan sur le célibat; paitout le roi Edgard veilla à leur exécution. Malheureusement, après la mort du roi Edgard et de l'archevêque Dunstan [988], la j lutte entre la race anglo-saxonne et la race danoise, établie dans l'île depuis Alfred, recommença avec une fureur nouvelle, qui ne se termina que par l'affreux massacre de tous les Danois résidant dans les provinces saxonnes [1 002]. Avec Edouard le Confesseur [1042-66] la Bretagne rentra sous le sceptre de l'antique maison royale, qui ramena la paix dans l'île et relia l'Eglise d'Angleterre au siège apostolique.
(1) Eadmeri Vita S. Owaldi ("^'liarton, t. II, p. 191-210). Wolslan . Vita S. Ethehvoldi (Mabillon, Acta sanctorum ord. S. Bened. saec. V). : et. W'i/A-iJis, Concilia Magiise Britan. etHibern. Lond., 1737, t. I. Cf.; Shiberg-Kcrz, t. XXXI, p. 367-86.
Mande. L'Église d'Irlande, solidement fondée par saint, Patrice, fut de bonne heure prospère; dès 793, elle parta-gea le sort de l'Église d'Angleterre. Durant les guerres presque continuelles des Danois, l'esprit des combats s'empara souvent aussi du clergé irlandais; prêtres et abbés descendaient aux champs de bataille. Vers 927, la grande église d'Armagh tomba au pouvoir d'une famille puissante, dont, pendant deux cents ans, les membres gouvernèrent le diocèse et la province d'Armagh, à la fois comme évoques et princes temporels. Cette double domination eut une influence fâcheuse sur toute l'Église d'Irlande. Dès 846 en-siron, la dignité épiscopale et l'autorité royale s'étaient confondues dans la personne d'Emly, Olchobair, Mac- Kinède; cette confusion de pouvoir, qui devint une coutume permanente de l'PJglise d'Irlande, fut peut-être aussi une des causes de l'amour qu'eurent dès lors les Irlandais pour les voyages et le changement. Les moines irlandais eurent, en Allemagne, dv's établissements particuliers; en France, les hospices nommés Hospitalia Scotorum, dont il est question dans un capitulaire de Charles le Chauve [845]. Les Irlandais se distinguèrent, sous bien des rapports, par leurs études ecclésiastiques et leurs institutions scientifiques; on compte, parmi leurs savants de cette époque, 'Virgile, évêque de Salzbourg [depuis 756], qui déjà enseignait l'existence des antipodes; Sédulius, abbé de Kildare [v. 818] ; Dungal, docteur de Pavie, fameux dans la controverse des images; le profond et subtil Érigène fut probablement aussi un Irlandais.
Ecosse. La suprématie des églises écossaises paraît avoir appartenu d'abord à l'évêque de Dunkald, dont l'église épiscopale fut fondée [849] parle roi Kenneth, vainqueur des Pietés; elle passa, vers la fin du IX« siècle, à l'évêque de Saint André (1). Le clergé était composé surtout de moines et de kuldéens(A'(e/ec/ee, en irlandais CeileBae, c'està-dire serviteurs de Dieu, hommes vivant en commun), qui n'étaient évidemment autre chose que des chanoines vivant selon la règle de Clirodegang; leur nom ne fut connu
(1) Cf. les petites chroniques dans Lines, Critical Essay. LondoQ., 1729, in-4, 2 vol. et dans Plakerton Euquiry lato the aucieat history of Scotland. London, 1789, 2 vol.
208 § 200. — SITUATION DE l'ÉGLISE
et en usage en Ecosse que vers la seconde moitié du IX* siècle (1).
Espagne. L'Église de ce royaume s'était consolidée sous le règne du Visigoth Ueccared ; de nombreux conciles, tenus les uns après les autres, depuis le VP siècle, à Tolède, jusqu'en 633, avaientcontribué, parleurs sagesordonnances, à améliorer la situation de cette Église (2), à empêcher la puissance séculière de se mêler des affaires spirituelles, et à assurer, au contraire, à l'Église une part active dans la direction des affaires de l'État, heureux de ce concours. Daprès le dix-septième concile de Tolède [69i], on ne devait, durant les premiers jours de session de chaque concile, s'occuper que d'affaires ecclésiastiques, traitées par des ecclésiastiques seulement; puis devaient être agitées les affaires civiles (3),
Les évêques, par le nombre de voix importantes dont ils disposaient pour l'élection des rois, avaient une grande autorité politique dans cet État électif; la considération dont ils jouissaient pouvait seule d'ailleurs étayer le trône chancelant des rois élus. Un de ces rois, Witizia [701-10], donna, par ses dérèglements, l'exemple et l'impulsion à un clergé trop faible encore et trop enchn à l'imiter, il déclara les décrétales des papes sur le célibat des prêtres non obligatoires, troubla, par là même, l'union de l'Espagne avec Rome, et arrêta brusquement l'essor qu'avait pris l'Église et qu'abattit presque entièrement l'invasion soudaine des Sarrasins [712 et suiv.]. Les chrétiens d'Espagne ne furent plus, sous la domination de ces derniers, qu'une secte parfois tolérée, le plus souvent durement opprimée. Cependant
()l Braun, de Culdeis commentatio historico-ecclesiast. Bonnae, 1840, in-4.
(2) Eulogii Cordubens. Memoriale sanctor. Apologeticus pro martyr. Adhortatio ad martyr, et epp. (Max. Biblioth. t. XV, et Schotti Hispania illustrata, t. IV). Pauli Alvari Indiculus luminosus. Samsonis, abbat. Cordub. Apologeticus (Espaùa sagrada; éd. III. Madrid, 1792, t. XI.) Cf. Stoiber g-Kerz. P. XXVIII, p. 389-432.
(3) Les nombreux conciles de Tolède, Tolet. IV, an. 633; Tolet. V, G3Ö; Totet. VI, 638; Tolet. VII. 646; Tolet. VIII, 653; Tolet. IX, 655; Tolet. X, 656; Coric. Emeritense, 666; Conc. Augustodun. 670; Tolet. XI, 673; Bracarease III, 675; Tolet. XII, 681; Tolet. XIII- XVII 683-684, 688, 693, 694, Cœsaraugustan. III, 691.
DANS LES PRINCIPAUX ÉTATS DE l'euROPE. 209
les Goths, retranchés dans les montagnes de l'Asturie, y défendirent vaillamment, sous le roi Pelage, leur foi et leur culte; encouragés par quelques succès, il sortirent, sous Alphonse le Chaste, de leurs défilés, descendirent dans la plaine, et conquirent Oviédo, Tuy, Léon et Astorga [795- 842]; Oviédo devint le siège d'un évéché, Léon la résidence des rois chrétiens. Encouragé par ses exemples héroïques, Enéco Arista, comte de Borgia, fonda le royaume de Navarre [au milieu du IX* siècle], à côté duquel s'élevèrent, au LX*^ siècle, les Églises d'Aragon et de Gastille. Les chrétiens qui vivaient sous la dominatian des Sarrasins obtinrent, à différentes époques, la liberté du culte, conservèrent, au milieu de l'Espagne arabe, leur organisation ecclésiastique, composée de vingt-neuf évêchés, outre les trois anciennes métropoles, et remplirent même parfois des charges politiques dans l'État, quoique d'ailleurs toujours soumis, comme en Orient, à une forte capitation mensuelle. Cependant le fanatisme mahométan ne permettait jamais que cette tolérance fût de longue durée, et d'intervalle en intervalle il éclatait en grossières marques de mépris, en injures et outrages contre le signe de la croix, le son des cloches, et surtout contre la personne des prêtres. L'irritation des chrétiens fit naître enfin une cruelle persécution, qui éclata sous Abd-er-Rhaman II, Mahomet I" et Abd-er- Rhaman III [entre 830-60]. Il en résulta, d'un côté, des actes de faiblesse et d'apostasie; d'un autre côté, des actes d'un courage héroïque, de la part d'un grand nombre de martyrs, dont le prêtre Perfectus ouvrit la liste à Cordoue, résidence du Califat, et parmi lesquels on distingue Eulogius, Aurélius, jeune encore, et sa toute jeune épouse Sabigotha [839]. Le concile de Tolède [852] fut même obhgé de prémunir contre un empressement aveugle pour le martyre. Lorsque, envoyé par l'empereur Othon I", le moine Jean, du couvent de Saint-Gorze, près de Metz, arriva en Espagne, les chrétiens le supplièrent, les Sarrasins lui recommandèrent de ne rien entreprendre qui pût altérer, d'une manière désavantageuse pour les fidèles, leurs rapports avec leurs maîtres (1). a Ce sont nos péchés, lui dit hum-
(1) Vita abbatis Gorziensis {Bollandus, Acla sanctorum ed d. 87 mens, febr., § 122; Pertz, t. VI, p. 372).
210 § 200. — SITUATION DE l'ÉGLISE
« blement un évêque, qui nous ont soumis à la domination « étrangère, et saint Paul nous défend (1) de résister à la « puissance que Dieu nous impose; du moins avons-nous (( la consolation de pouvoir vivre selon notre foi. » Cette situation devait nécessairement relâcher les liens de l'Église d'Espagne avec Rome; le pape Léon IX les raffermit, comme le prouve déjà le concile de Toulouse [iOSo], tenu par Victor II. Bientôt après, les neuf évêques d'Aragon, assemblés à Jacca, en Biscaye [1060], résolurent unanimement de renoncer à la liturgie gothique et d'adopter le rituel romain. Cependant ce ne fut que sous Grégoire VII [1080], et après les nombreux efforts qu'avait faits le pape Alexandre II, qu'on parvint enfin à abolir complètement la liturgie mozarabique.
De cette exposition de l'état religieux des principaux royaumes de l'Europe résulte que la vie religieuse se présentait, à cette époque, sous des formes bien diverses, et dépendantes des localités mêmes, et qu'à la fin du IX« ainsi qu'au commencement du X^ siècle elle tomba, de la hauteur où l'avait élevée Charlemagne, au plus bas degré, par cela même que le chef de l'Église, d'où part l'impulsion, était paralysé dans son action sur le corps entier. Au milieu du conflit des partis, le clergé, sans culture, laissant le peuple sans instruction, celui-ci prit nécessairement une direction toute sensuelle ; sa religion ne fut plus, trop souvent, qu'une superstition grossière, une vénération presque païenne des saints et des reliques, un culte exagéré des images, et une confiance si complète aux ordalies (2j, qu'en vain les conciles et les rois firent retentir contre ces abus leurs voix irritées et menaçantes (*). Les grands du royaume se li-
(2) Rom. XIII, 2.
(1) Voir § i67 sub fin.
('') Ces sortes de jugements de Dieu se trouvent chez les peuples des contrées les plus opposées : chez les Grecs et les Romains, en Chine, au Japon, dans les Indes orientales 3 ils reposent sur la foi en
DANS LES PRINCIPAUX ÉTATS DE l'eUROPE. 211
vraient à des actes de violence qu'aucune autorité temporelle ne pouvait modérer ni restreindre, et qui obligèrent l'Église à manifester sa puissance spirituelle d'une manière inconnue jusqu'alors (1). Cette triste situation fut encore empiroe par la croyance, généralement répandue en Occicident, que l'an 1000 amènerait le jugement dernier et la fin du monde (2). Cette opinion produisit des effets extraordinaires chez les bons et les mauvais : parmi ceux-là elle fit, entre autres, naîtr eun désir extrême d'entreprendre les
un ordre moral qui régit le monde, aucjuel la nature est aussi subordonnée, de telle sorte quelle rend témoignage à la justice et à l'innocence, et se manifeste dans ce sens dans les cas difficiles. On retrouve une espèce de jugement de Dieu chez les Juifs, dans la prescription concernant le sacrifice de jalousie, Nombr. V, 12-31 ; Nombr. XVI, 1 sq. 1 Samuel. XXIII, 9 sq. Luc. I, 15 sq. Act. Apostol. I, 15; V, I sq. Tacite, parlant des Germains (de Moribus Germanorum, c. 10), cite les différentes formes des jugements : L'épreuve par l'eau froide : probatio per aquam frigidam ou Judicium aquaticuni; l'épreuve par l'eau chaude : Judicium, examen caldarium ; l'épreuve par le feu : Judicium ignitiura sive Judicium ignis, ou Judicium candentium vomerum; le duel : Judicium pugnœ sive duellicurn, divinatio per duellum; le pain consacré : offa judicialis, Judicium panis adorati; l'épreuve de la croix : Judicium crucis, usitée surtout chez les Saxons et les Frisons. Cf. du Fresne, Glossarium s. v. Sors Sanctor.; Campiones, etc. Déjà Agobard, évèque de Lyon, parlait avec feu, sous Louis le Débonnaire, contre les ordalies; puis le concile de Valence [855], c. 12, contre l'épreuve du duel : « Iniquissim.a ac detestabilis constitutio quarumdam seecularium legum ; de même le pape Nicolas I; Atton de Verceil (d'Achery, Spicileg., 1. 1, p. 41 e sq.). Hincmar de Reims justifie le Judicium aquee frigida? et calidœ (Opp; t. II, p. 676). L'Église les mit sous sa surveillance et ordonna quelques précautions : « Ordo diffusior probandi homines de crimine suspectos per ignitos vomeres, candens ferrum, aquam ferventem sive frigidam. » {Pez, Thesaur. anecdot., t. II, p. 2;Mansi, t. XVIII p. 853.) Brnidri, les ordalies et les jugements de Dieu (Gazette théol. de Dieringer, 1846, livrais. 3).
(1) Cf. Mœhler, Nouvelles doctrines controversées entre les catholiques et les protestants. Mayence, 1834, p. 384-91.
(2) Bien des documents de cette époque commencent ainsi : « Appropinquante mundi termino; » et alors aussi eurent lieu In plupart des donations pour des fondations d'église. G!aber Radulph. lib. III, c. 4,. raconte: « Infra millesimum tertio jam fere imminente anno, contigit in universo pa-ne torrarum orbe, prœcipue tarnen in Italia et in Galliis, innovari ecclesiarura basilicas, licet pleraeque decenter locatœ minime indiguissent, etc. »
212 SITUAT. DE l'eGL. dans LES PRINC, ETATS DE L EUROPE.
pèlerinages de Rome et delà Palestine (1). Baronius, décrivant dans ses Annales cette dépravation générale des mœurs, met, en tête de l'histoire du X^ siècle, des observations destinées à prémunir les faibles contre le scandale de cette époque. Du reste, même durant les ténèbres et los désordres du X^ siècle, le Saint-Esprit, toujours présent dans son Église, se manifestait visiblement dans de saints prêtres qui, comme Élie et Jean dans le désert, reprochaient publiquement au monde ses passions et ses crimes, ou ramenaient les âmes dans le silence et la retraite à une vie plus pieuse et plus chrétienne. Alors apparurent en Italie ce Rathier, évêque de Vérone, dont il a été question plus haut, à qui son clergé reprochait de rendre la voie du ciel trop difficile [f 974] ; et Atton de Verceil, et Luitprand de Crémone; et, à côté de ces pontifes, prêchant publiquement la pénitence, les silencieuses et actives congrégations de saint Romuald, de saint Gualbert de Florence; dans la basse Italie, Nil, le saint ermite [f 1005]; en France, l'importante congrégation de Cluny [depuis 910], avec ses illustres abbés, ses moines nombreux et dévoués; en Angleterre, le courageux Dunstan et ses nobles collaborateurs, évêquesetrois, également zélés pour l'œuvre de Dieu [après 957] ; en Allemagne enfin, oii la vigoureuse race des Othon avait établi et maintenu Tordre dans l'État et l'Église, toute une série de pieux personnages dont la moralité éprouvée, la religion ferme et éclairée consolent l'âme attristée de la perversion du siècle. Tels furent ceux que nous avons déjà cités ailleurs : saint Brunon, archevêque de Cologne-, saint Adalbéron, confesseur d'Othon P"", et saint Ulrich, tous doux successivement évoques d'Augsbourg; Adélaïde, femme d'Othon P", et Mathilde, femme de Henri I", saint Wolfgang, évêque de Ratisbonne ; saint Adalbert, premier évêque de Magdebourg; saint Adalbert de Prague; saint Meinwerk, évêque de Paderborn, et tant d'autres (2). Ces
(1) Glaber Radulph. lib. IV, c. G : « Per idem tempus [vers 1033] ex universo orbe tam iiuiümerabilis multitudo cœpit confluere ad sepulcrum Salvatoris Hierosolymis, quantam nullus hominum prius sperare poterat. »
(2) Cf. Stoiber g-Kerz, P. XXXI, p. 444-504; P. XXXII, p. 426; P. XXXIII, p. 439-525.