ET ÉCRIVAINS THÉOLOGIQUES
style deTérence. L'école de Liège mérite aussi uue mention particulière. Elle dut ses succès à l'Évêque Notker (-j- 1007], qui la mit sous la direction du digne Wazon, à son tour évêque de Liège. Ses contemporains la nommèrent la nourrice de la science, et elle devint en effet une vraie pépinière d'évêques et de savants (1). L'Italie ellemême eut, au X" siècle, ses savants : Rathier, l'austère évêque de Vérone et de Liège [f 974], dont la plume rude et acerbe poursuivait sans relâche un clergé dissolu (2) ; Atton, évêque de Verceil [945], qui ne se lassait pas de gémir sur la chute de la disciphne (3) ; Luitprand [f après 970], qui fit de son siècle une histoire effrayante et presque repoussante de vérité. En France, le chanoine Flodoart transmit à la postérité le récit des faits mémorables de l'Eglise de Reims (4). Mais l'homme qui, grâce à son éducation, due en partie aux Arabes, s'éleva le plus au-dessus de son siècle, fut Gerbert, esprit fécond et original, également versé dans les sciences mathématiques, et les sciences astronomiques et naturelles. La Bible, les Pères et les canons de l'Église furent les sources d'où il tira les principes de sa doctrine religieuse et morale. La philosophie lui fut si chère qu'il l'estima un don divin comme la foi. Il cultiva la rhétoiique et en composa un traité. Sa science fit l'admiration de la France et de l'Allemagne (o), et valut à l'école de Reiras une gloire qu'elle ne recouvra plus après lui. Ses travaux réveillèrent le goût de l'étude; son zèle produisit de nombreux et illustres disciples [j- 1003]. Le plus remarquable d'entre eux fut Fulbert, de Chartres qui rendit moins de services à la
(1) Cf. Gesta episcopor. Leodiens. (Marlene, IV, p. 803). Voy. Hießer, Papes allem., P. II, p. 381.
{2} Rftiherius, de Oontemptu canonum ; Apologia sui ipsius; de Discordia inter ipsumet clericos; Meditationum cordis s. pneloquior. lib. VI, et epp. IV (0pp. éd. Ballerini. Veron., 1765, in-fol.). Cf. Engelhardt, sur Rathier (Traité dhist. ecclés., n" 5).
(3) Atto Verceil. de Pressuris eccles., lib. III; Collectio canonum, ep. XI (d'Achery, Spicileg. éd. II, t. I).
(4) Flodoardi, Historia Ecclesiœ Rhemensis [jusqu'en 948], éd. Colvenerias. Duaci, 1617. Il écrivit aussi un Chronicon sive annales, de 877-966 (Bouquet, t. V).
(5) Hock, Gerbert et son siècle. Vienne, 1837. Cf. Hœfler, Papes; allem., P. i, p. 85-88.
236 § 204. — NorvELLE controverse
science par ses écrits que par des élèves pleins de talents tf 1029J, comme Bérenger de Tours, que nous apprendrons à connaître avec son savant adversaire Lanfranc {archevêque deCanterbury depuis 1070), dans la seconde controverse sur TEucharistie. Nous avons déjà vu la puissante influence exercée en Italie, pour la réforme du clergé, par Pierre D ami en, élevé dans l'austère discipline et les études sérieuses du couvent de Fonte-Avellana. Ses écrits, principalement dirigés contre la simonie et le concubinage des prêtres, et marqués d'un caractère grave et ascétique, prouvent une vaste connaissance des saintes Écritures, des Pères et des canons de l'Église [f 1072], Au nord de l'Allemagne fleurit, durant la première moitié du XP siècle, à côté des couvents de Fulde et Hildesheim, l'établissement scientifique de Paderborn, fondé par l'évêque Meinwerk [1009-36] (1). Mais, dans la seconde moitié du XP siècle, dit le scolastique Gozechin de Liège, quand les deux flambeaux de l'Église, l'empereur Henri et l'archevêque Luitpold, de Mayence [-j- 1039], s'éteignirent, on vit s'éteindre avec eux toute étude, tout principe de droit, tonte pratique d'équité, toute règle de morale. Cependant, en 1062, la voix prophétique d'Othon, bénédictin de Saint-Emmeran, à Ratisbonne, annonçait déjà de loin la direction mystique que prendraient certains esprits des siècles suivants (2).
§204. — Nouvelle controverse sur la prédestination; Gottschalk [Gotestalc] (3).
Les écrits de Ratramnus, Scotus Erigena, Lupus, Florus, Remigins,
(1) Voici comment, dans la Viia Meinwerci, lib. II, son activité scientifique est poeiiquement dépeinte : « Studiorum multiplicia sub eo floruere exercitia, quando ibi musici fuerunt et dialectici enituerunt, rhetorici clarique grammatici, quando magistri artium ibi exercebant triviam, quibus omne Studium erat circa quadrivium. Ubi mathematici claruerunt et astronomici, habebantur physici atque geometrici. Viguit Horatius Magnus atque Virgilius, Crispus et Sallustius et urbanus Statius, ludusque fuit omnibus insudare versibus et dictaminibus jucundisque cantibus. » {Bolland. Acta SS. M. Junii, t. I, p. 637.)
(2) Othlonis Lib, visionum; de Cursu spirituali ; de Ti'ib. qusest. {Pez, Thesaur., t. III).
(3) Cf. t. I, § 117.
SUR L.V PRÊDESTINATIOX. 237
Prudentius, et les Confess. Gotteschalki (Mauguin, Vet. auct. qui sœc. IX de prfedest. et grat. scripserunt, opp. et frag. Paris., 1650, 2 vol. in-4}. Mansi, t. XIV et XV; Harduin, t. V.
Viserius, Gotteschalki et prœdestinatian. Controv. hist. Dubl., 1631, in-4. Han., 1CS2. Celtot, Hist. Gotteschalki pnedestinatiani, Paris., 1665, iii-f. Mauguin, Gotteschalki Controv. hist. et chroii. synogs. Paris, 1630, iii-4. Nalalis Alex. Hist. eccles. sœc. IX et X, di'^s. v. Kunstmann, Deux lettres de Raban Maur à Hincmar sur la doctrine de Gottschak. Rev. trim. de Tubing., ann. 1836, livr. III, p. 434-52. Cf. aussi Mouograph. hist. de Kunstmann sur Raban Maur, p. 119 sq. Staudenmaier, Scot Érigène, t. I, p. 170-200.
Les écrits de saint Augustin et de Fulgence, mal interprétés, devinrent, pour le moine Gottschalk, comme autrefois sous la plume du prêtre gaulois Lucidus, la source des opinions les plus exagérées sur la prédestination. Fils du comte Saxon Bernon, destiné, dès le bas âge, au cloître par ses parents, Gottschalk fut obligé, en vertu du principe posé par le concile de Tolède : Monachum facit aut propria confessio aut paterna devotio, de prononcer entre les mains de Raban Maur, et contre son gré, les vœux monastiques. Inquiet, mécontent, il chercha du calme et des consolations dans l'étude. Retiré au couvent d'Orbais, en France, il fit de saint Augustin l'objet de ses méditations habituelles, et finit par imaginer un système sur la prédestination entièrement opposé aux idées du grand docteur de l'Église, mais étayé de quelques-unes de ses propositions les plus hardies. Il y a, dit Gottschalk, une double prédestination {gemina prœdestinatio), en vertu de laquelle Dieu a destiné une partie des hommes à la béatitude, l'autre à la damnation. Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes; il ne veut que celui des élus, seuls objets de sa miséricordieuse rédemption. Les élus ne peuvent pas se perdre, pas plus que ceux qui sont destinés à la damnation ne peuvent se sauver; les sacrements administrés à ces derniers ne sont que de stériles céi'émoniesile baptême ne les incorpore ni au Christ ni à l'Église. Après le péché originel l'homme n'a conservé de liberté que pour le mal. Les expressions de Gottchalk ne justifient que trop l'accusation (ju'onporta contre lui, quoique sa pensée, peut-être, fût plus pure et plus orthodoxe que son langage. Ce fut
238 § 204. — Kouv. controverse sur la prédest.
durant un voyage à Rome qu'il mit en avant les propositions que nous venons de citer, et qui scandalisèrent fort ses hôtes. Son ancien abbé, Raban Maur, archevêque de Mayence depuis 847, en ayant été informé, tint, à ce sujet, un concile à Mayence [848], qui rejeta la doctrine de Gottschalk et résolut de le livrer lui-même à son métropolitain, Hincmar de Reims, s'il refusait de se rétracter. Hincmar le traita encore plus rudement que Raban Maur. Rien n'ayant pu vaincre son opiniâtreté, le concile de Crécy [849j le condamna à être publiquement fouetté, à être enfermé dans le couvent d'Hautvilliers, où il mourut sans s'être réconcilié avec l'Eglise, Mais ses opinions lui survécurentetfurent chaudement défendues par Ratramne, moine de Gorbie, Rémy archevêque de Lyon, Prudence, évêque de Troyes, et Loup, abbé de Ferrières, un des écfivainsles plus distingués et les plus élégants de sonsiècle. Elles furent, d'un autre côté, vivement combattues par Hincmar de Reims, et, sur ses sollicitations, par Scot Erigène, qui ouvrit une vaste carrière a la controverse, en attaquant hardiment la doctrine de Goltschalk, bien plus sous le point de vue philosophique que sous celui de la théologie. Pressé par ses adversaires, Hincmar profita du concile de Crécy [853], qui, restant dans de justes bornes, décida, d'après les propositions de l'archevêque (4 capitula Carisiacensia) : Il n'y a pas deux prédestinations ; mais il y a dans la prédestination un double acte de Dieu, selon lequel les uns sont destinés à la vie éternelle, les autres à la damnation {{). La lutte dura encore quelque temps ; Rémy archevêque de Lyon, essaya même, avec les autres
(1) « Habemus liberum arbitrium ad boniim, prœventum et adjutum gratia; et habemus liberum arbitrium ad malum, desertum gratia. Deus omnes homines sine exceptione vult salvos fieri, licet non omnes salventur : quod autem quidam salvantur solvantis est domum ; quod autem quidam pereunt, pereuntium est raeritum. Deus elegit ex massa perditionis, secundum praescientiam suam, quos per gratiam prœdestinavit ad vitam, et vitam illis preedestinavit œternam. Cœteros autem, quos justicife judicio in massa perditionis reliquit, perituros prœscrivit, sed non, ut périrent, prœdestinavit. Pœnam autem illis, quia justus est, pr;edestinavit œternam. Ac per hoc unam Dei preedestinationem tantummodo dicimus, quae aut ad donum pertinet gratiœ, aut ad retributionem justitioe. » vMansi, t. XIV, p. VZO; Harduin, t. V, p. 18.)