Classe de rhétorique (de deux années
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Cette simple nomenclature des classes suffit déjà pour nous montrer l’accord qui, en matière d’instruction, règne entre les jésuites et les pédagogues protestants du seizième siècle; départ et d’autre, on commence par la grammaire et l’on termine par la rhétorique. Apprendre à bien parler, en latin d’abord, puis en grec, tel est le but de l’enseignement. « La connaissance de la syntaxe, dit le plan d’études, n’est pas le but de la grammaire; les écoliers doivent apprendre le latin comme une langue vivante; ils doivent pouvoir le lire, le parler et l’écrire. »
Pour favoriser le latin, les jésuites, à l’exemple de Trotzendorf et de Sturm, comprimaient le développement de la langue maternelle. « On doit, dit le plan d’études, défendre l’usage de la langue maternelle. Ceux qui en feront usage doivent porter une marque d’humiliation à laquelle on ajoutera une légère punition, à moins qu’il ne rejettent le jour même ce double fardeau sur un condisciple qu’ils auront surpris à l’école ou dans la rue commettant la même faute. Cette belle émulation doit être éveillée, non-seulement entre les condisciples, mais encore entre les diverses écoles. »
« L’étude des auteurs classiques, continue le plan d’études, ne peut avoir pour nous qu’un but secondaire, savoir, de former le style ; nous ne voulons rien de plus. Le style sera essentiellement formé d’après Cicéron. Les élèves, en parlant et en écrivant, se serviront de phrases classiques. »
Les jésuites font représenter des drames latins; mais ces drames, ils les composent eüx-mêmes. Ils rejettentPl'aute et Térence comme trop licencieux. Leur morale, sous ce rapport, est plus pure et plus sévère que celle de Sturm.
Le grec est aussi enseigné chez les jésuites. Plusieurs l’ont parlé et écrit avec une grande facilité. En général, les jésuites ont poussé très-loin l’étude du latin et du grec, et ils ont créé toute une littérature nouvelle dans ces deux langues.
Outre le latin et le grec, les jésuites enseignent, sous le nom d 'érudition, différentes matières tirées des diverses branches des connaissances humaines. Sous ce titre d’érudition, le plan d’études énumère, entre autres, l’arithmétique, l’histoire, les mœurs des peuples, les oracles, les sentences des sages, les ruses de guerre, les faits glorieux, les inventions, les exemples de vertu, les hiéroglyphes, les emblèmes, l’art poétique, la tactique, l’horticulture, les vêtements, la nourriture, les sibylles, etc., etc. Dans le plan de 1832, il est dit que pour répondre aux besoins du temps, il fallait ajouter quelques nouveaux objets d’enseignement aux études principales, savoir : les mathématiques, la physique et la langue maternelle.
Studia superiora.
Les études supérieures comprennent un cours de philosophie de deux à trois ans, et un cours de théologie de quatre ans.
Cours de philosophie. Le professeur de philosophie doit essentiellement suivre Aristote, en tant du moins qu’il n’enseigne rien de contraire à la religion. Il ne doit pas le louer pour ce qu’il a dit de bon, et il cherchera à montrer que ce qu’il y a de bon dans ses ouvrages, il l’a emprunté ailleurs. Il aura, par contre, un grand respect pour saint Thomas; il l’approuvera volontiers, et il ne s’en écartera qu’à regret.
La première année, il enseignera la logique d’Aristote ;
La deuxième, il expliquera les livres de Cœlo, le premier livre de Generatione et la Meteorologica.
La troisième année, il expliquera le second livre de Generatione , les livres de Anima , et la métaphysique.
Deux autres professeurs sont adjoints au profeseur de philosophie :
Un professeur de morale , chargé d’expliquer l’Ethique d’Aristote;
Un professeur de mathématiques , chargé d’enseigner la
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physique, les éléments d’Euclyde, un peu de géographie et de sphère.
Cours de théologie. Ce cours se divise en quatre parties confiées à quatre professeurs :
Le 'professeur de la sainte Ecriture est chargé de faire connaître la Bible; il doit s’en tenir essentiellement à la Vulgate, ne recourir à l’original hébreu ou grec que quand cela est absolument nécessaire et sans s’y arrêter. Il ne doit mentionner les autres versions que dans ce qu’ elles ont de favorable à la Vulgate ; il doit faire cas des Septante, et ne pas s’arrêter aux interprétations des rabbins, à la chronologie et â la géographie sacrées ;
Le professeur d’hébreu doit enseigner les éléments de la langue hébraïque, puis lire les livres faciles de l’Ancien Testament, et s’en tenir à la Vulgate pour le sens du texte sacré.
Le professeur de théologie scolastique suivra saint Thomas, le docteur de l’ordre. Il doit non-seulement exposer ses opinions, mais encore les défendre;
Le professeur de casuistique doit faire peu de théologie, expliquer les sacrements et les devoirs des hommes. Sa tâche est de former de bons et habiles pasteurs.
D’après une autorisation spéciale du pape Iules III, les jésuites ont le droit de conférer le grade de licencié et celui de docteur.
Passons maintenant au caractère religieux et éducatif des établissements des jésuites et aux principales règles de discipline qui y sont suivies.
La religion, dit le plan d’études, doit être la base et le sommet, le centre et l’âme de toute étude, de toute éducation. Il faut que le jeune homme fasse avant tout des progrès dans la connaissance de son Créateur et de son Sauveur, et grandisse en moralité, à mesure que son intelligence se développe. Le maître doit servir d’exemple aux élèves ; il craindra de leur donner du scandale et priera pour eux. Il les recommandera avec une grande confiance à la sainte Vierge et aux saints patrons de la jeunesse, â
saint Joseph, à sainte Catherine, à saint Cassian, à saint Nicolas, à saint Ignace, à saint Stanislas, etc. On cultivera l’humilité qui cherche, non la gloire du monde, mais la gloire de Dieu. On tiendra pour vil et mauvais ce qui touche au vice. Toute volonté s’identifiera avec la volonté du supérieur *, laquelle doit être respectée et suivie comme la volonté de Jésus-Chiist! Le maître veillera à ce que les élèves lisent, récitent et fassent mentalement certaines prières, telles que l’Office, les Litanies de la sainte Vierge, etc. L’élève qui manque à ses devoirs religieux sera puni; on l’obligera à passer quelque temps en prières ou à assister, les jours de fête, à une seconde messe. Les élèves qui se distinguent par leur recueillement doivent être loués publiquement.
Au nombre des moyens propres à maintenir leurs élèves dans la ligne du devoir, les jésuites font surtout usage de l'émulation, de la dénonciation et des punitions.
Celui qui sait exciter l’émulation, dit le plan d’études, a trouvé l’auxiliaire le plus puissant pour son enseignement. Que le maître apprécie donc hautement ce précieux auxiliaire, et qu’il s’applique à en faire l’usage le plus convenable. L’émulation éveille et développe toutes les forces de l’homme. Pour entretenir l’émulation, il faudra que chaque élève ait un rival pour contrôler sa conduite et pour le dénoncer; on nommera aussi parmi les élèves des magistrats, des questeurs, des censeurs, des décurions. Rien ne sera tenu pour plus honorable que de devancer un condisciple et pour plus méprisable que de se laisser devancer. Des prix seront distribués aux meilleurs élèves avec la plus grande solennité possible. En dehors de l’école, on donnera partout aux élèves distingués la place d’honneur.
On vient de voir plus haut ( studiosa inferiora ) qu’un élève pouvait rejeter certaines punitions sur un autre en le dénonçant, et que chaque élève doit avoir un rival pour
1. Page 148 du plan d’études, Ce supérieur est le général de l'ordre .
le surveiller et le dénoncer. Ajoutons à cela que le plan d’études fait de la dénonciation un devoir et que chaque élève est constitué, par ce devoir, surveillant de ses condis ciples.
Les punitions corporelles sont réservées aux cas les plus graves, et il est défendu aux professeurs jésuites de frapper un élève de la main. Quand un élève a mérité la verge, il doit être livré au correcteur, qui n’est pas de la société
Une autre punition en usage chez les jésuites consiste à envoyer l’élève en faute sur un banc réservé aux coupables. Dans un coin de la classe, dit le plan d’études, il y aura un banc particulier sur lequel on enverra les élèves qui n’auront pas rempli leurs devoirs. Ce banc doit porter un nom flétrissant, par exemple, échelle cl’enfer , etc. Le plan d’études (page 301) donne aux professeurs l’avertissement suivant : « Les élèves qui paraissent, vu leur âge et leur extérieur, faibles, insignifiants, peut-être même méprisables, seront dans peu des jeunes gens et des hommes qui pourront parvenir aux dignités, à la fortune ou à la puissance, en sorte qu’il se peut qu’on soit obligé de •rechercher leur faveur ou qu’on dépende de leur volonté; c’est pourquoi il importe de bien peser la manière de les traiter et de les punir. »
Pour bien connaître les élèves, il faut se servir de la confession. Les lettres qu’ils écrivent et celles qu’ils reçoivent doivent être ouvertes par le directeur.
Après cette rapide exposition du plan d’études et des principes d’éducation des jésuites, nous devons nous arrêter un instant pour présenter quelques réflexions sur les points les plus essentiels.
J’ai déjà fait ressortir la ressemblance qu’ont les études chez les jésuites avec le mouvement pédagogique du seizième siècle. Je ne reviendrai donc pas sur ce que j’ai dit à cette occasion : c’est le même engoûment pour les études classiques, et en particulier pour Cicéron, la même pauvreté d’études mathématiques, la même aversion pour la langue maternelle, etc. La critique que j’ai faite de ces
études atteint cependant moins les jésuites que les pédagogues protestants, attendu que le latin est la langue fficielle du clergé romain, et qu’il sert de lien entre les ecclésiastiques catholiques du monde entier. Le Breviarium romanum se lit en tout pays dans les mêmes termes. Le latin est ainsi pour les jésuites un puissant moyen conserver dans l’Eglise catholique l’unité de rite et de doctrine, ce qui compense largement à leurs yeux le défaut qu’il a de n’être pas populaire, et d’empêcher le peuple de prendre une part intelligente à tous les actes du culte public.
Les études supérieures sont, chez les jésuites, ce qu’elles peuvent et doivent être en vue du but religieux qu'ils se proposent. Comparées à d’autres, on est frappé de la discipline sévère à laquelle les intelligences sont soumises. La liberté de pensée, qui tient aujourd'hui une si large place dans les études supérieures, — et dont on abuse tant, — n’existe pour ainsi dire pas chez les jésuites. Il y a loin du jésuite qui n’ose penser et agir en dehors de ce qu’on lui enseigne, et qui doit être un instrument souple et docile entre les mains de ses supérieurs, au protestant qui ose tout examiner et tout sonder, an risque de se perdre dans les abîmes de l’erreur et du doute. Le jésuite et le protestant suivent des routes bien différentes pour arriver à la vérité ! Mais remarquons que cette discipline sévère à laquelle sont soumis les élèves des jésuites est une conséquence toute naturelle de ce principe qui domine l’ordre tout entier : « Toute volonté doit s'identifier avec la volonté du supérieur, laquelle doit être respectée et exécutée, obéie comme la volonté de Jésus-Christ. » Le système des jésuites, on le comprendra sans autre raisonnement, doit nécessairement condamner toute indépendance et toute liberté, non-seulement en dehors du catholicisme, mais aussi dans l’intérieur même de la religion catholique. Quelqu’un demandera-t-il pourquoi les jésuites veulent soumettre les esprits à leur général et non au pape? C’est sans doute qu’ils se considèrent comme les plus in-
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faillibles représentants du catholicisme, et qu’ils veulent que le pape, qui nomme le général, s'identifie avec l’ordre, il est évident, en effet, qu’à part Clément XIV, qui supprima l’ordre parce qu’il trouvait que deux « planètes ne peuvent pas tourner dans la même orbite, » les jésuites ont su toujours se concilier la faveur des papes.
Passons à d’autres chefs de discipline employés par les jésuites comme moyen d’éducation.
Nous avons vu que les jésuites punissent l’élève qui manque de recueillement dans les exercices de piété, en lui faisant réciter des prières ou recommencer un service religieux. N’est-il pas à craindre que ce moyen n’augmente chez l’élève coupable l’indifférence à l’égard des choses saintes, ou tout au moins qu’il ne l’habitue à se contenter d’un culte tout extérieur?
Mais s’il est dangereux de punir un élève en lui donnant des devoirs religieux à remplir, il est plus dangereux encore de le louer pour sa piété. Sous ce rapport, on ne peut trop s’en tenir à la règle de celui qui a dit : « Quand tu prieras, ne fais pas comme les hypocrites, car ils aiment à prier en se tenant debout dans les synagogues et au coin des rues, afin d’être vus des hommes. Je vous dis, en vérité, qu’ils reçoivent leur récompense (la louange); mais toi, quand tu pries, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton Père qui est dans ce lieu secret, et ton Père qui te voit dans le secret, te le rendra publiquement. » Louer quelqu’un pour sa piété, c’est exciter l’orgueil spirituel et provoquer l’hypocrisie. Prenons garde de flétrir par d’imprudentes louanges les sublimes sentiments qui constituent la piété. On lit quelquefois que tel élève a reçu un prix de religion! Allons donc! Un jour, les disciples du Sauveur disputaient entre eux pour savoir lequel serait le premier dans le royaume des cieux. Que fit le Sauveur? Dit-il à Pierre : Toi, tu seras le premier; à Jean, toi, le second, et à Thomas, toi, tu seras le dernier, à cause de ton incrédulité ? Non, mais il les tança et leur dit : '* Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier
de tous, k Au reste rien n’est plus difficile à mesurer que la piété : le malfaiteur qui se repent est plus grand devant Dieu que l’honnête mondain qui se contente d’offrir à Dieu un culte extérieur. J’ai connu dans une classe un élève qu’on était sur le point de renvoyer à cause des défauts de son caractère ; et j'avais néanmoins la conviction qu’aucun ne travaillait plus sérieusement à vaincre les mauvais penchants de sa nature, qu’il tenait d’un père entêté et susceptible. Nous pouvons apprécier les connaissances religieuses et la conduite extérieure, mais Dieu seul peut juger équitablement de la piété d’une Ame.
Je serai plus indulgent en faveur des moyens d’émulation employés par les jésuites pour stimuler le zèle des élèves dans l’étude des diverses branches d’enseignement. L’émulation cependant n’est pas sans danger, et ne doit être en tout cas que le tuteur qui soutient le jeune arbre, en attendant que le tronc ait acquis assez de vigueur pour résistera toutes les causes extérieures qui pourraient le renverser. Car ce qui doit engager l’homme à remplir ses devoirs, ce n’est pas l’appût des récompenses et de la gloire, mais l’amour pour son travail, le sentiment du devoir et la crainte de Dieu. Le martyr qui sacrifie honneurs, fortune, patrie, famille, et même sa propre vie pour demeurer fidèle à sa conviction, nous montre l’homme agissant sous l'empire de la plus haute de toutes les vertus : l'obéissance à Dieu, à sa conscience, à ses devoirs. Or, en éducation, il faut travailler à développer cette vertu dans l’enfant, aün qu'ellole soutienne plus tard dans la vie, où il n’y aura plus guère de moyens d’émulation pour l’encourager, mais, en revanche, une foule d’obstacles, de contrariétés et de mécomptes qu’il ne pourra vaincre ou supporter s'il n'est soutenu par les sentiments dont je viens de parler. Mais cette haute vertu, à laquelle nous devons aspirer, n’est pas naturelle au cœur de l’enfant, et, en attendant quelle s’y déploie sous l’influence d’une sage éducation, il faut avoir recours à la discipline qui oblige, et à l’émulation qui excite et encourage. Les
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moyens de contrainte ne me paraissent pas excessifs chez les jésuites, mais ils font un abus des moyens d'émulation. Si l’on veut bien suivre et considérer les raisonnements que je viens de présenter, on se convaincra avec moi que la règle la plus sage, sous ce rapport, doit se formuler à peu près de la manière suivante : Employer le moins possible les moyens d'émulation et les supprimer à mesure que le goût de l’ctude se développe dans l’enfant , et qu’il entrevoit plus distinctement le but de la vie et la nèces~ site d’y tendre de tout sonpouvoir. Des témoignages, d’abord hebdomadaires, puis mensuels, puis trimestriels, et, jusqu'à un certain Age, le rang, sont des moyens d’émulation que l’expérience a démontrés suffisants. Il faut supprimer l’éloge de la piété, de peur de faire naître l’hypocrisie. L’éloge des talents et des progrès doit se faire avec la plus grande modération, et jamais en public, dans la crainte d’exciter l’orgueil. Enfin je voudrais recommander la suppression des prix et des mentions honorables, afin de prévenir les jalousies et le découragement des faibles. Je pourrais nommer des classes dans lesquelles il n’y a aucune espèce d’émulation, si ce n’est celle qui naît du plaisir de l’étude et de la conviction qu’on doit bien utiliser son temps pour remplir ses devoirs envers Dieu et réussir dans la vie; et je puis affirmer que le zèle pour l’étude n’y laisse rien à désirer, et que les punitions y sont presque inconnues. Là, personne ne sait qui est le premier ou qui se conduit le mieux. Une douce amitié y unit tous les cœurs, et cette intimité n’y est troublée ni par la rivalité, ni par la jalousie, ni par l’orgueil.
Nous avons vu plus haut que la dénonciation entrait comme moyen de discipline dans le système éducatif des jésuites. On a souvent blAmé avec une excessive sévérité ce moyen d’éducation. Ne nous hâtons pourtant pas de le condamner d’une manière trop absolue. Si l’on examine avec soin l’ensemble des disciplines qui régissent l’ordre des jésuites, on se convainc bientôt que toutes partent d’un principe vrai, et que ce qui nous heurte chez eux, c’est
l'application trop rigoureuse de ce principe. La vérité, par exemple, est une. immuable, partout la même; mais si nous voulons, comme les jésuites, déterminer rigoureusement cette vérité, et y soumettre tout homme, nous devenons exclusifs, intolérants, nous nions la liberté morale ijiie Dieu a laissée ;i chacun. Certainement le christianisme renferme des principes, des vérités absolues, il trace à la foi des limites quelle ne doit pas dépasser ; mais dans ces limites il laisse place aux nuances, aux variétés, aux opinions, et donne à l'homme l’occasion et la permission d’examiner, de peser, de comparer, afin qu’il parvienne à une conviction individuelle, librement acceptée. Dieu ne veut point des machines pour le servir, il veut un « peuple de franche volonté. » Ce que nous venons de dire de la discipline qui veut réunir tous les hommes sous la même vérité absolue, peut s’appliquer à plusieurs autres points, que des jésuites, tels qu’Escobar, Molina, Sanchez, ont pressés avec une logique trop rigoureuse. Ces deux principes, par exemple, qu’on trouve dans ces auteurs : La fin sanctifie les moyens ; l'intention donne à l’acte sa valeur morale; ces principes , dis-je, sont vrais dans de certaines limites : la fin sanctifie le moyen, mais pas tout moyen; l’intention aussi donne à l’acte sa valeur morale, mais pas à toute action. Saint François de Sales passant sa main dans la manche de son habit, et disant à des hommes qui en poursuivaient un autre : « II n'a pas passé par ici! » et cela, afin de les arrêter dans leur poursuite, et de sauver celui qu’il venait de voir passer (par le chemin et non par la manche de son habit), avait certes une bonne intention, mais son intention justifie-t-elle ses paroles1? .Te dirai donc aussi, à propos de la dénonciation, quelle se justifie dans de certaines limites. L’élève surveillant ne doit-il pas rapporter les infractions faites au
1. Je tiens ce fait de la bouche d’un respectable abbé, qui me l*a cité comme une preuve de la grande sagesse du célèbre évêque de Genève,
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règlement? Et si tous les élèves sont surveillants?.. J'ai vu des classes où la dénonciation était considérée comme méprisable, se lever tout entières pour accuser ou dénoncer un condisciple qui avait commis un acte dont la honte pouvait rejaillir sur toute la classe. Qui condamnera une telle accusation? Et quel est le maître qui n’ait pas invité une classe entière à lui faire connaître un coupable qu’il ne pouvait découvrir? Mais si nous organisons la dénonciation et si nous l’étendons aux diverses espiègleries des élèves d’une classe, n’est- il pas à craindre qu’elle ne sème la défiance entre les enfants, qu’elle ne détruise leur naïveté, leur franchise, leur confiance réciproque; qu’elle ne brise les doux liens de l’amitié et de la fraternité; quelle n’anéantisse cette charité avec laquelle nous devons couvrir et excuser les défauts et les fautes de notre prochain? Oui, tout cela est à craindre. Je ne veux cependant pas me prononcer d’une manière absolue contre la dénonciation dans les établissements des jésuites, atr tendu que je ne sais pas si elle embrasse tous les actes de la vie, ou si elle est restreinte à certaines transgressions. L’ordre d’ouvrir les lettres que les élèves écrivent et reçoivent rentre sous la même discipline. On doit anéantir toute vie en dehors de celle que l’ordre veut développer. Je suis bien persuadé que tout est bien calculé et bien lié dans le système d’éducation des jésuites; mais l’infiexibilité (lu principe qui le domine les porte ù des applications rigoureuses que repoussent ceux qui ne sont pas placés à leur point de vue.
Je terminerai ce chapitre sur les jésuites par une réflexion que m’a suggérée le conseil donné aux professeurs de considérer, en punissant, ce que les élèves pourront devenir un jour. Il y aurait dans ce conseil une grande sagesse s’il ne renfermait pas un calcul intéressé. Mais tenons-nous-cn à ce qu’il renferme de sage et nous aurons une des plus excellentes règles de discipline. On oublie, en effet, trop souvent, quand on punit un enfant, qu’on a devant soi un homme qui mérite tous nos soins, toute
notre sollicitude. Que de maîtres seraient honteux et confus si l’enfant qu’ils méprisent aujourd'hui leur apparaissait tout à coup tel qu’il sera un jour; ou, mieux encore, si la sublime figure du Sauveur se présentait subitement à eux et leur faisait sentir tout l’amour qu il a, lui, pour la plus chétive de ses créatures! Rien n est plus moralement triste dans une école que le peu de cas que tel maître fait de tel élève , non parce que ce dernier pourra devenir riche ou puissant, mais parce qu il est un être raisonnable créé à l’image de Dieu, et appelé à des destinées bien plus hautes que tout ce que peuvent offrir les grandeurs de ce monde.
§ 6. Charles Borromée*.
Le cardinal et archevêque de Milan, Charles Borromée, né à Arona, sur le lac Majeur (Piémont), le 2 octobre 1538, mort dans la même ville, le 3 novembre 1584, à 1 âge de quarante-sept ans, et canonisé en 1610 par Paul V , est un des prélats catholiques qui ont le mieux mérité de 1 instruction.
Elevé en 1560 (ou 61, il avait vingt-deux à vingt-trois ans) à la dignité de cardinal, il fonda à Rome une société d’hommes lettrés, ecclésiastiques et laïques, qu il réunissait chez lui et dans laquelle on traitait différents sujets scientifiques. Depuis l'an 1562, cette espèce d académie ne s’occupa plus guère que de questions théologiques.
Nommé bientôt après archevêque de Milan, Charles Borromée tourna aussitôt son activité du côté de l instruclion. À la suite de son premier concile provincial, il ordonna que tout curé, sans exception, eût à réunir les enfants, le dimanche, pour une instruction religieuse, représentant que c’était là un des devoirs les plus sacrés du pasteur, et recommandant d’exhorter de temps en
1. Cette notice et les deux suivantes sont extraites des « Sldaen und Dilder • de Kellner. Essen, 1822,
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temps les parents à envoyer leurs enfants au catéchisme. Et pour donner à cette œuvre de la régalurité et de la consistance, il établit des missionnaires catéchistes et fit lui même dans ce but plusieurs tournées pastorales.
Mais notre zélé archevêque ne s’en tint pas à ces catéchismes ou écoles du dimanche, comme on les appelle aussi aujourd’hui; il fonda des écoles pour toutes les classes de la société et pour tous les besoins de son diocèse : écoles populaires (primaires), écoles bourgeoises, école pour la noblesse (à Milan), écoles moyennes, séminaires, maisons d’orphelins, enseignement supérieur, rien ne fut oublié. Le cardinal donnait un. soin particulier aux établissements destinés à former les ecclésiastiques. Mais le plus célèbre de ces établissements fut le Collège Borro mée qu’il avait fondé à Pavie, particulièrement pour les étudiants pauvres. Ils y trouvaient une pension gratuite et une surveillance paternelle, ayant pour but de les préserver de la corruption qui régnait alors parmi les étudiants. Trois séminaires servaient d’écoles préparatoires à ce collège.
À la suite des synodes provinciaux qu’il tint à Milan en 1565, 1573, 1576, 1579 et 1582, Charles Borromée donna une quantité d’ordonnances et de règlements relatifs à l’organisation et à la direction des diverses écoles de son diocèse, à l’instruction religieuse, à la propagation de bons livres pour le peuple et pour le clergé, à la fondation de bibliothèques pour les établissements scientifiques.
L’archevêque de Milan donna naturellement aux écoles de son diocèse une base strictement ecclésiastique; cependant le corps enseignant devait être choisi parmi toutes les personnes capables, ecclésiastiques et laïques, mariées, ou non mariées, hommes ou femmes. Le cardinal avait d’abord confié la direction de ses établissements aux jésuites; mais plus tard il la remit, sur les conseils de l’ordre, à la Congrégation de V Hostie de saint Ambroise , formée d’ecclésiastiques de son diocèse.
Les passages suivants des statuts scolaires du diocèse de
Milan peuvent nous donner une idée de l’esprit que le cardinal travaillait à répandre dans les écoles.
1 . La première chose qu’on doit exiger d’un instituteur, c’est qu’il soit, par sa foi et sa conduite, une lumière du monde.
2. La seconde chose qu’on demandera de lui, c’est qu’il soit rempli d’amour pour Dieu et pour sa vocation ; car ce qui se' fait sans amour ne peut être agréable à Dieu.
3. Racheté au prix du sang de Jésus-Christ, il doit, en troisième lieu, être rempli de zèle pour le salut des âmes qui lui sont confiées. Il se mettra en garde contre la tiédeur et l’indifférence.
4. L'instituteur doit être plein de charité : il se réjouira du bien qui arrive à son prochain, il prendra part à ses épreuves et à ses souffrances. Il recevra avec amour les enfants ou les jeunes gens qui viendront à l’école volontairement, et il s’efforcera d’y attirer les autres par la douceur.
5. Suivant la parole de saint Paul, qui veut que ceux qui enseignent soient revêtus des dons nécessaires, il faut que ceux qui se consacrent à l’enseignement sachent bien les choses qu’ils doivent enseigner.
6. L’instituteur doit être armé de patience pour supporter avec douceur les peines et les fatigues de l’école, les défauts des petits, les méchancetés et l’arrogance des grands. Il doit apprendre à supporter les moqueries, h ne pas y faire attention, à se réjouir, à l’exemple des apôtres, d’être trouvé digne de supporter des injures pour l’amour du Christ.
7. L’instituteur doit s’accommoder aux idées et aux caractères de ses élèves. Il doit, suivant la parole de l’apôtre, se faire tout à tous , petit avec les petits, faible avec les faibles, afin de gagner tout le monde à Jésus-Christ.
8. Il s’appliquera enfin à faire des progrès dans l’exer- Ciee de sa charge, et à croître dans l’amour de Dieu et le zèle pour sa gloire. Et, dit saint Jacques, si quelqu'un manque de sagesse , qu’il la demande à Dieu , qui la donne
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à tous libéralement sans la reprocher, et elle lui sera donnée.
Mais notre pieux archevêque faisait mieux encore que de donner de saintes règles de conduite, il s’exercait luimême à les mettre en pratique. Un jour qu’une personne de distinction lui exprima son étonnement de le voir soigner nuit et jour un pauvre prêtre malade qui s’était distingué dans l’enseignement, il lui répondit : « Vous 11e savez pas ce que vaut la vie d’un bon pasteur! »
Disons, en terminant, que le cardinal Borromée est l'auteur du célèbre Catéchisme du concile de Trente (Catechismus Tridentinus).
Telle a été, dans le champ de l’éducation, l’activité du cardinal Borromée. Malheureusement son œuvre n’a pas été de longue durée. Aujourd'hui, l'instruction n'est rien moins que florissante dans la Lombardie.
§ 7. Joseph de Calaseuz (Calesenz).
Joseph de Calaseuz naquit le 11 septembre 1556 àPeralta (Aragon), d'une famille noble. Son père, don Pedro était gouverneur de la province. Comme il possédait de grands biens, et que Joseph était un enfant bien doué, il ne négligea rien de ce qui pouvait lui rendre la vie agréable. Son désir était d’en faire un militaire; mais le fils
n’avait aucun goût pour cette vocation. Sur ses instances, on l’envoya étudier à l’université de Lérida, où il ne tarda pas à se distinguer, non-seulement par ses progrès dans les sciences, mais encore par la pureté de sa conduite et la bonne iufluence qu’il exerçait sur ses condisciples. A dixneuf ans, il reçut le grade de docteur en droit; mais ce 11’était pas là sa vocation : contrairement aux vœux de sou père, il n’avait goût que pour la carrière ecclésiastique. Ce dernier se laissa vaincre par les prières de sa femme, doua Maria, et Joseph fut envoyé à Valence pour y étudier la théologie.
Une grande tentation l’attendait dans cette ville. Une jeune veuve noble, sa parente, ayantjeté les yeux sur lui, .
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chercha à le détourner de ses études, et lui offrit sa main et son cœur. Mais, nouveau Joseph, il prit le seul parti qui puisse sauver en pareille circonstance, il s’enfuit, et s’en alla continuer ses études à Alkala. Bientôt après, son frère fut tué dans un combat contre les Portugais, et il dut retourner à la maison. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’il obtint de son père la permission d’achever ses études. Celles-ci terminées avec le grade de docteur en théologie, son père voulut de nouveau le faire rentrer sous le toit paternel. Enfin, après bien des combats, il put recevoir les ordres.
La véritable vocation vient du ciel ; mais, quand on l’a reconnue, il faut s’y abandonner et la suivre sans consulter sa propre volonté. Calasenz aurait aimé se livrer dans la retraite à une vie contemplative ; mais son évêque, qui avait reconnu ses dons, lui dit qu’il était appelé à une vie active, et il lui fit desservir diverses paroisses et le chargea de mainte tournée dans les hautes vallées des Pyrénées, où le sel de la terre avait perdu sa saveur, où les troupeaux étaient punis pour les péchés de leurs bergers, et où la démoralisation, l’oubli de Dieu, étaient devenus l’état habituel du peuple. Calasenz trouva partout un rude travail et eut de grandes difficultés à vaincre; mais, à force de zèle et d’amour, il parvint à cicatriser bien des plaies, à relever bien des ruines. Pour le récompenser de ses peines, son évêque, à la joie du diocèse, le nomma vicaire général.
Mais Calasenz n’était pas né pour les dignités ; ce ne fut qu’avec la plus grande répugnance qu’il se chargea des hautes fonctions que son évêque avait voulu lui confier. Tout son désir était d’aller prier à Rome auprès des tombeaux des apôtres et rallumer sa ferveur aux pieds du souverain pontife. Il découvrit enfin son dessein à sou évêque, et partit pour Rome en 1592. Au commencement, il y mena une vie de recueillement et de dévotions ; mais peu à peu il se fit remarquer, et on l’employa à diverses œuvres de charité. Cette nouvelle activité dans les familles,
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dans les couvents, dans les hôpitaux et les prisons, auprès des pauvres et des pèlerins, le mit en contact avec la grande démoralisation de la ville éternelle. Hélas ! il ne s’était guère figuré, en quittant l'Espagne, que Rome renfermât des abîmes de corruption ! Mais Calasenz ne raisonna pas en cette circonstance comme le moine de Wittenberg. Ayant remarqué que la corruption qui régnait dans Rome provenait en grande partie de ce qu’on y laissait croupir les enfants dans l’oisiveté et le vagabondage, il éprouva le besoin de s’occuper de la jeunesse abandonnée. A cet effet, il s’adressa à diverses personnes, mais on n’écouta pas ses représentations. Enfin, après avoir beaucoup prié pour cette œuvre, il acquit la conviction qu'il devait l’entreprendre lui-même, et c’est aussi ce qu’il lit sans hésiter. L’automne de l’an 1597, il ouvrit une école dans un pauvre quartier au delà du Tibre, assisté du curé et de deux autres ecclésiastiques. Dès la première semaine, il réunit cent enfants, qui reçurent, outre l’instruction, des livres, des vêtements et, au besoin, même la nourriture. Malgré les oppositions et les moqueries, les écoles pieuses , comme on les appela, prirent une telle extension qu’il fallut songer, au bout de deux ans, à leur trouver de plus grands locaux. Calasenz et ses aides déployaient un si grand zèle, que, les heures d’étude terminées, ils accompagnaient leurs élèves chez leurs parents pour les empêcher de commettre des espiègleries en chemin.
La renommée des écoles pieuses se répandit dans toute l’Italie et même au delà. Philippe III, roi d’Espagne, offrit à Calasenz un évêché dans son royaume, mais il le refusa. Cependant, il n’était rien moins que considéré à Rome. Deux fois ses écoles furent soumises à l’enquête la plus sévère. Cela arriva sous Clément VIII et sous Paul V, à la suite de plaintes calomnieuses. Mais ces enquêtes tournèrent à l’avantage de Calasenz, à qui Paul V offrit même le chapeau de cardinal, qu’il refusa. En 1614, Calasenz acheta un palais, où il réunit douze cents écoliers. En 1622, Georges XV éleva au rang d’ordre religieux les ins-
tituteurs des écoles pieuses, déjà réunis en congrégation depuis 1614 par Paul V. L’ordre s’accrut rapidement, et des écoles pieuses, dirigées par ses membres, furent fondées dans diverses villes d’Italie et jusqu’en Bohême et en Pologne.
Voici quelques règles que Calasenz, nommé général de l’ordre, avait formulées pour les instituteurs des écoles pieuses-, elles révèlent l’esprit qui animait cet homme de bien :
1 . Soyez des pères au milieu de vos élèves ; ne travaillez pas pour un salaire, mais pour le Seigneur, que vous avez choisi pour votre part. La conscience d’avoir fait du bien vaut mieux que tous les trésors du monde.
2. Vous n’êtes pas seulement responsables pour vous seuls, mais encore pour la jeunesse qui vous est confiée. Préparez-vous donc pour le grand jour où vous devrez rendre compte de vos actions.
3. Tel maître, tels écoliers ! Sachez apprécier votre vocation; le bien temporel et éternel de la jeunesse confiée à vos soins est entre vos mains. Elle vous bénira ou vous maudira en deçà et au delà de la tombe. Malheur à celui qui donne du scandale ! Maudit le séducteur qui abuse de la confiance de la jeunesse, qui empoisonne son âme et en fait un instrument de péché, à sa propre perdition et pour celle des autres !
4. Frères, ne soyez pas sans prudence, rachetez le temps, car les jours sont mauvais. Comprenez bien quelle est la volonté du Seigneur. Soyez remplis de l’Esprit.
5. Travaillez non-seulement à cultiver votre intelligence, mais encore à faire des progrès dans la vie spirituelle. Sans la mortification du corps, il n’est point de vie de l’esprit ; sans la mort du vieil homme, et sans la naissance du nouvel homme, il n’existe point de véritable vertu. Celui qui veut servir le Seigneur doit être maître de ses passions.
6. Il est indigne d’un ecclésiastique de vivre dans la mollesse. Celui qui recherche une bonne table et une cou-
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che moelleuse néglige sa véritable vocation ; il devient charnel quand il devrait être spirituel.
7. Un ecclésiastique qui n’a rien fait pour le Seigneur ne saurait mourir en paix.
Les écoles pieuses prospérèrent aussi longtemps que l’esprit du fondateur les anima; mais, dès qu'il s’en retira, elles ne ressemblèrent plus qu'à, un corps sans Ame. C’esk ce qui arriva même du vivant de Calasenz : la division se mit dans l’ordre, au point que deux de ses membres accusèrent leur général, vieillard de quatre-vingtsix ans, d’affaiblissement mental et d’incapacité, et ils poussèrent la méchanceté jusqu’à le faire comparaître devant le tribunal de l’inquisition. Calasenz réussit à se justifier; néanmoins il fut suspendu, puis destitué de ses fonctions, qui passèrent à l’un de ses adversaires. Dès ce moment, la décadence des écoles pieuses fit de rapides progrès, et l’ordre fut aboli par Innocent X, en 164 G.
Calasenz supporta avec la patience du chrétien ces dures et pénibles épreuves. A l’exemple de son maître, il n’avait que des prières et des larmes pour ses ennemis. Il eut la joie d’en voir plusieurs revenir à lui et se convertir ; même l’un des deux prêtres qui avaient dirigé la coalition se repentit et se convertit lorsque la main de Dieu l’eut atteint; mais l’autre mourut dans l’endurcissement. « Ah ! s’écria Calasenz dans la tristesse que lui causa cette mort, s’il n’avait offensé que moi, ce ne serait rien, mais il a résisté à la parole de Dieu, je ne sais donc ce qui lui arrivera! »
Calasenz mourut le 25 août 1658, à l’âge de quatrevingt-douze ans. En 1748, Benoit XIV le béatifia et Clément XII le canonisa en 1767.
C’est ainsi que se vérifie, dans tous les temps, ce que Jésus disait aux Juifs : « qu’ils bâtissaient des tombeaux aux prophètes que leurs pères avaient persécutés. »
§ 8. Port-Royal.
Port-Royal n’est ni un ordre religieux, ni une secte, c’est un groupe de solitaires lettrés, la plupart laïques, qui se livrent, dans la retraite, à l’étude, h l’enseignement et à la piété.
Avant de devenir une école d’hommes pieux et instruits, Port-Royal n’était qu’une abbaye de femmes. Elle avait été fondée en 1204 près deChevreuse, à 12 kilomètres S. 0. de Paris.
En 1626, le local étant devenu trop étroit, la communauté, composée de quatre-vingts religieuses, se transporta à Paris, vers l’extrémité sud du faubourg Saint- Jacques, où est aujourd’hui l’hospice de la Maternité.
En 1636, l’abbé de Saint-Cyran vint à Port-Royal de Paris, et y eut bientôt acquis la confiance de l’abbesse, la mère Angélique, et des autres religieuses; en même temps il établit dans l’ancien monastère, qui devint Port-Royal des Champs, les célèbres solitaires, dont les plus connus sont Arnauld d’Andilly et Antoine Arnauld, frères de la mère Angélique, Lemaistre, Sacy, Séricourt, Nicole, Lancelot, Fontaine, Tillemont, etc.
Saint-Cyran, qui vient d’être désigné comme le chef spirituel de Port-Royal, ôtait disciple et ami de Jansénius, docteur et professeur en théologie, et évêque d’Ypres depuis 1636. Jansénius (1585 à 1638), était grand admirateur et fervent disciple de Saint-Augustin. Il avait lu 10 fois les œuvres de ce Père et 30 fois ses traités contre les Pélasgiens. De ces lectures et de vingt ans de travail sortit son Augustinus , ouvrage qui relevait essentiellement la corruption naturelle de l’homme, le dogme de la grâce et la doctrine de la prédestination. Jansénius et Saint-Cyran s’étaient rencontrés et compris sur le terrain religieux et théologique, et pour répandre leurs principes, ils se partagèrent les rôles : Jansénius devait se livrer à l’enseignement scientifique et Saint-Cyran à la diffusion des doctrines.
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C’est de cette unité de vie et de principes entre Jansénius et Saint-Cyran que vient le nom de Jansénistes donné aux solitaires de Port-Royal et à leurs partisans, Jansénius étant considéré comme le chef de-cette école.
Dès l’origine Jansénius et ses partisans se posèrent en adversaires des jésuites , alors très-influents en France. Mais ce n’est qu’ après la publication de YAugustinus et du livre de la Fréquente communion d’Arnauld, ouvrage qui renfermait l’application des doctrines de l’évêque d’Ypres, que la guerre éclata. En 1653, cinq propositions de Jansénius furent condamnées à Rome, et en 1656 Arnauldfut condamné par la Sorbonne et rayé de la liste des docteurs. C’est alors que Pascal, qui venait de se rattacher aux jansénistes, écrivit ses famèuses Provinciales. Quant aux religieuses qui refusèrent de signer le formulaire renfermant la condamnation des doctrines de Jansénius, on les dispersa de force dans différents couvents, et leurs élèves furent renvoyées dans leurs familles.
En 1669 les deux monastères de Paris et des Champs qui n’avaient eu jusqu’alors qu’une seule administration, furent séparés l’un de l’autre et les biens partagés. Enfin comme les idées jansénistes persistaient néanmoins parmi les religieuses, le pape supprima le monastère en 1708, et le grand roi le fit raser.
Après cette courte exposition historique, passons aux travaux pédagogiques de Port-Royal. Pour faire concurrence aux jésuites, leurs adversaires, les solitaires de Port-Royal, fondèrent des établissements d’éducation sous le nom de Petites écoles, d’abord à Port-Royal des Champs, puis aux Granges, au Château des Trous, vers Chevreuse, à Chesnai, près Versailles et dans l’impasse Saint-Dominique d’Enfer, A Paris. Ces écoles durèrent jusque vers 1660, qu’elles lurent dispersées, ainsi- que les solitaires. Elles eurent pour principaux maîtres Lancelot, le grammairien de Port-Royal; Nicole, le moraliste; Guyot, Coustel, sous la direction de Wallen de Beaupuis ; et pour élèves les plus célèbres, du Fossé, les Bignon, les Harlay et sutout J. Ra-
cine. Une pédagogie sérieuse et rationnelle se développa rapidement dans les Petites écoles. La méthode, dite nouvelle épellation ou de Port-Royal , qui rend aux consonnes leur valeur euphonique ou à peu près (on dit be, ce , de, etc, au lieu de bé , cè, dé), y fut inventée : c’était un immense progrès dans l’enseignement si difficile de la lecture. Et, chose qui doit être relevée, dans les Petites écoles on commençait par la lecture du français et non par celle du latin, comme partout ailleurs. On y enseignait aussi le français et l’enseignement était donné, en général, dans la langue maternelle des élèves. C’est Port-Royal qui a créé l’école française proprement dite. L’homme qui travailla le plus à cette salutaire révolution fut Lancelot. Il commença parfaire paraître, en 1644, un e nouvelle méthode pour apprendre facilement la langue latine. Elle était nouvelle en effet, non-seulement par son contenu et la méthode suivie, mais en ce quelle était écrite en français, tandis que les livres dont on se servait auparavant, étaient tous écrits en latin. En 1655, il publia une Nouvelle méthode pour apprendre la langue grecque, aussi écrite en français. En 1657, il donna le Jardin des racines grecques. Lancelot publia encore en 1660 une Nouvelle méthode pour apprendre la langue italienne , et une autre pour apprendre l 'espagnol, enfin la célèbre Grammaire générale et raisonnée , dont le fonds est dû à Antoine Arnauld et qui était essentiellement destinée à l’enseignement du français. Nicole eut aussi quelque part dans la composition de ces derniers ouvrages, ainsi que de la Logique de Port-Royal, ouvrage classique, qui parut en 1661. Los solitaires de Port-Royal publièrent aussi un ouvrage pour renseignement delà Géométrie.
<i A partir de Port-Royal, dit M. Burnier *, les méthodes ontpu recevoir plusieurs perfectionnements, mais le fonds est trouvé. Port-Royal simplifie Tétude sans lui enlever pourtant ses salutaires difficultés; il s'efforce de la rendre intéressante, bien qu’il ne la convertisse pas en un jeu