Histoire littéraire de l’éducation, vol. 1, p
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puéril ; il n’entend confier à la mémoire que ce qui d’abord a été saisi par l'intelligence; il n’admet que des idées parfaitement claires etdistinctes; peu de préceptes et beaucoup d’exercices; la connaissance des choses et non pas seulement celle des mots : bref, le vrai développement de la pensée et des facultés de l’âme par le moyen de l’étude... La célèbre société de pédagogues qui nous occupe, jeta dans le monde des idées qui n’en sont plus sorties, des principes féconds dont on n’a eu qu’à tirer des conséquences. »
Sous le rapport éducatif proprement dit, les solitaires de Port-Royal partaient de principes en harmonie avec leur point de vue religieux. Selon eux, l’enfant, malgré la grâce du baptême , qui se perdrait de fait quand vient l’âge de raison, est tout plein de mal en dedans et tout environné de mal en dehors : tout son être est soumis aux sens, au premier désir, à la concupiscence. Port-Royal prend la tache originelle au sens augustinien et calviniste et telle qu’elle se présente dans sa connexion avec les dogmes redoutables de la prédestination et de la grâce absolue.
Pour soustraire les enfants à l’empire du mal, les maîtres de Port-Royal ne les perdaient jamais de vue, ni le jour ni la nuit. Ils étaient, ditl’un d’eux, continuellement sur leurs gardes, pour empêcher qu’aucune impression fâcheuse ne vint souiller leur âme et pour qu’aucun mauvais discours ne les entraînât dans le péché. Cependant comme il fallait néanmoins qu’ils connussent le mal dont il fallait se garder, on ne les tenait pas dans une ignorance impossible, mais on ne leur montrait le mal qu’à travers les préceptes de l’évangile, afin qu’ils le repoussassent avec horreur quand il viendrait à se présenter.
Malgré cette surveillance, peut-être trop anxieuse, et les excellentes leçons do morale et de religion qui l’accompagnaient, les maîtres de Port-Royal ne s’appuyaient pas sur leur vigilance et leur instruction pour changer la nature de leurs élèves, mais uniquement sur la puissance
de la grâce, principal fondement de leur système d’éducation, comme il était celui de leur théologie et de leuT piété. Confiants en cette grâce salutaire et efficace, les jansénistes ne désespéraient jamais de leurs élèves, et leur discipline qui, suivant leur conception de l’homme, aurait dû être très austère , n’avait cependant rien d’emporté, rien qui se ressentît de l’impatience de l’homme. Saint-Cyran réduisait ordinairement ce qu’il fallait faire auprès des enfants à trois choses : « Parler peu, beaucoup tolérer, et prier encore davantage. »
« Jusqu’à l’âge de douze ans, dit Emond, cité par Burnier, on occupait les élèves des éléments de l’histoire sainte, de la géographie et du calcul, sous forme de divertissement, de façon à développer sensiblement leur intelligence, sans la fatiguer. A douze ans commençait le cours d’études. L’heure des exercices était réglée, mais non pas d’une manière absolue. Si l’étude empiétait quelquefois sur la récréation, la récréation avait son tour; on prenait conseil de l'à-propos. L’hiver, quand le temps le permettait, le maître faisait sa leçon en se promenant avec ses élèves. Ceux-ci le quittaient pour gravir les collines ou courir dans la plaine, puis ils revenaient pour l’entendre. L’été, la classe avait lieu sous l’ombrage touffu des arbres, au bord des ruisseaux. On expliquait Virgile et Homère; on commentait Cicéron, Aristote, Platon et les pères de l’Eglise. L’exemple de leurs maîtres qu’ils avaient sous les yeux, les entretiens et les instructions familières, tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient, inspirait aux jeunes gens le goût du vrai et du beau. »
A Port-Royal de Paris, les religieuses s’occupaient, comme on a pu l’inférer de ce qui a ôté dit plus haut, de l’éducation des jeunes filles. C’était, on le comprend, le même esprit que dans les écoles de garçons, mais avec les modifications réclamées par la nature do la femme et la vie de couvent. Le règlement rédigé en 1G57 par Jaqueline Pascal, sœur de Biaise, sur la manière dont se faisait l’éducation des jeunes filles, rend témoignage de cet
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esprit, en même temps que des hautes facultés et de la piété éminente de la sœur du grand Pascal. Il vous laisse cependant sous l’impression d’une éducation de serre chaude, et l’on se demande comment des jeunes filles, élevées si délicatement, supporteront l’air rude du monde, lorsqu’elles y retourneront. Pour abréger, je renvoie mes lecteurs au règlement publié par Faugère, et me contente d’en extraire ici deux passages qui m’ont paru caractéristiques.
« On ordonne aux élèves, est-il dit, sur toutes choses de ne rien dire contre la charité, et d’éviter les plus petites paroles qu’elles croiraient que leurs sœurs ne trouveraient pas bon que l’on dît d'elles, quand même ce qu’ elles diraient ne serait pas mauvais en soi, parce qu’il leur doit suffire pour se taire qu’elles sachent que quelques-unes d’elles aimeraient mieux que l’on parlât d’autre chose. »
Voilà qui est d’une grande délicatesse. N’y a-t-il rien cependant qui puisse nuire à la naïveté et à la franchise de la jeunesse? Dans la rude éducation de nos écoles publiques, nos jeunes filles se tancent quelquefois vertement et se disent de dures mais bonnes vérités, et j’avoue que je ne saurais ni condamner dans tous les cas, ni proscrire ces frottements, vu le monde dont il est , pour parler avec Lafontaine. C’est en se frottant l’un contre l’autre dans le torrent, que les cailloux se polissent. On peut recommander ce qui est ordonné ci-dessus, mais comme un but à atteindre, et en attendant je ne pense pas qu’on doive se mettre trop en émoi des frottements de la langue, il suffit qu’on les discipline et les diminue insensiblement.
Le second passage est ainsi conçu :
« Elles évitent toutes sortes de familiarités les unes envers les autres, comme de ces caresses, baisers ou touchers, sous quelque prétexte que ce puisse être; les grandes mêmes n’usent point de cette familiarité envers les petites. Si l’on défend toutes ces choses à la récréation, à plus
forte raison, elles ne doivent jamais être faites, ou dites en un autre temps... »
Ce passage, plus que le précédent, fait ressortir le sérieux de l’éducation de Port-Royal. Mais ce sérieux n’estil pas exagéré? Quant à moi, je vois avec plaisir les jeunes filles se donner des marques d’amitié et de tendresse. Qu’ elles soient d’une grande réserve envers les hommes, je le veux, mais je n’irais pas jusqu’à leur défendre de donner la main, et même un baiser, quand le caractère des personnes, et les circonstances sont telles qu’aucune impression dangereuse ne saurait en résulter. L’apôtre Saint-Paul recommande plusieurs fois aux chrétiens de se saluer les uns lès autres par un saint baiser.
Mais si les soins éducatifs sont un peu exagérés sur quelques points, on ne saurait donner trop de louanges à l’amour des religieuses de Port-Royal pour leurs élèves, à leur sollicitude, à leur dévouement pour tout ce qui pouvait avancer leur développement moral et religieux.
Les développements qui précèdent suffisent non pas pour exposer, mais pour caractériser l’œuvre pédagogique de Port-Royal et pour faire regretter sa fin tragique et prématurée. En persécutant les protestants, en étouffant le jansénisme, Louis XIV a ôté au christianisme en France sa force et sa liberté et préparé les voies à l’incrédulité railleuse et légère du dix-huitième siècle. Dans les derniers temps, des savants distingués, tels que Cousin, Faugère, Vinet et surtout Sainte-Beuve, ont ramené l’attention du public français sur l’œuvre trop oubliée de Port- Royal; ils y ont puisé des sujets d’étude d’une haute portée littéraire, philosophique, religieuse et pédagogique. Si la France eût développé l’œuvre pédagogique commencée par Port-Royal, elle serait de presque deux siècles plus avancée. Tout le dix-huitième siècle et le premier tiers du dix-neuvième se sont traînés dans de stériles théories philosophiques et politiques : ce n’est que depuis un petit nombre d’années que de bons livres pédagogiques
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recommencent à paraître en France, renouant le fil rompu par Louis XIV . . *
Cependant nous avons encore à parler de trois hommes célèbres qui ont continué quelques-unes des excellentes traditions pédagogiques de Port-Royal, sans s y rabat îei peut-être autrement que par la fraternité de sentiments et de principes que l’esprit de Dieu établit entie tous es hommes véritablement pieux.
§ 9. Jean -Baptiste de La Salle»
Fondateur de l’ordre de» Frère» de» écoles chrétiennes et gratuites.
L’ordre des Frères des Ecoles chrétiennes, qui dirige aujourd’hui encore 4 à 5,000 écoles, en France, avec plus de 300,000 écoliers, a eu pour fondateur J. -B. de La Salle, homme d’un dévouement et d’une persévérance extraordinaires. Nous devons nous arrêter un instant sur la vie et l’œuvre de cet intrépide et infatiga c piopa gateur de l’enseignement chrétien et gratuit.
Né à Reims, le 30 avril 1651 , Jean-Baptiste de La se distingua de bonne heure par ses progrès dans les sciences et par sa piété. A onze ans il reçut la tonsure, quinze ans, un chanoine de la cathédrale lui < on'ia Sc place et les riches bénéfices qui y étaient attachés. Il e udia quelque temps la théologie à Paris dans e s uni il ru ^ de Saint-Sulpice, où il eut pour condisciple le pieux enelon. Il revint ensuite à Reims. S’étant lié avec e c. ian Rolland, qui y avait fondé la confrérie des sœio a e ' ' fant-Jêsus, pour l’éducation des jeunes filles, il pnt, son influence, la résolution de renoncer au mon e se consacrer à l’éducation de la jeunesse. s 0Cl UP
d’éducation avec l’abbé Rolland, et apre.i a moi
dernier, il termina l’organisation des sœuis e un Jésus et assura l’existence de cette société en lui obtenant de Louis XIV les lettres patentes nécessaires à 1 exeicic régulier de l’enseignement.
Mais l'abbé de La Salle devait porter ailleurs son activité. La France manquait d’instituteurs pour les classes populaires. Quelques ecclésiastiques zélés avaient fondé des écoles isolées ; ils avaient même tenté d’ouvrir une école normale. Des essais de ce genre eurent surtout lieu à la suite de réunions de prières qu’un prêtre pieux avait établies pour demander à Dieu des instituteurs zélés et capables. Mais ces essais n’avaient pas la consistance nécessaire. Il était réservé à l’abbé de La Salle de donner à cette œuvre une impulsion durable. En 1679, il ouvrit à Reims, avec le secours d’un laïque zélé, nommé Niel, et d’un jeune homme de dix-sept ans, la première école de garçons. Grâce au génie entreprenant de Niel, l’œuvre marcha rapidement, mais elle ne tarda pas à tomber dans des difficultés financières . L’œuvre d’ailleurs manquait d’organisation et d’ensemble : chacun se frayait son chemin un peu comme il pouvait. Le mal, sous ce rapport, augmenta encore lorsque Niel eut quitté Reims pour aller fonder ailleurs de nouvelles écoles. Pour relier les fils de son œuvre, de La Salle se décida alors à réunir les instituteurs dans sa maison après les heures d’école, et à ne les congédier que pour là nuit. Son influence ne tarda pas à se faire sentir sur la marche entière de l’œuvre. Cet heureux résultat l’encouragea et lui fit faire le pas décisif de prendre les instituteurs tout à fait chez lui. Il put alors les soumettre à une règle fixe et les gouverner à son gré. Un noviciat semblable se fonda bientôt à Réthel par les soins de l’infatigable Niel.
De nouvelles difficultés ne tardèrent cependant pas à surgir au sein de l’œuvre : des maîtres commencèrent à se plaindre de la dureté de leur existence, et firent même entendre à leur supérieur qu’il était plus facile de prêcher le dévouement que de le pratiquer soi-même. Ces reproches allèrent au cœur de de La Salle, qui vendit tous ses biens (1684) pour une somme de 40 à 50 mille francs et les distribua aux pauvres. Il se mit ensuite à la tête de ses frères et partagea avec eux les peines de l’enseigne-
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ment et les privations de la pauvreté. A partir de ce jour, ses conseils et ses enseignements acquirent une force irrésistible. De toutes parts, des jeunes gens abandonnant études, plaisirs et fortune, accouraient pour venir partager sa vie de dévouement et de sacrifices. Les frères prirent alors la résolution de faire des vœux temporaires de stabilité et d'obéissance et de porter un costume particulier, consistant en chapeau noir à larges bords, souliers forts et pesants, manteau noir, et robe noire semblable à la. soutane, mais ne s’ouvrant que dans le haut, sur le devant. La vie des frères était si dure que plusieurs ne purent la supporter et moururent à la fleur de l’âge.
Cependant la réputation de de La Salle se répandait de plus en plus, et l’on venait de bien loin à Reims pour voir cet homme extraordinaire. Fatigué de ces honneurs, il se retira quelques temps dans un couvent, puis il contraignit ses collègues à choisir parmi eux un supérieur qui le remplaçât. Mais l'autorité ecclésiastique ne put pas souffrir qu’un prêtre se soumît à un laïque, et elle contraignit de La Salle à reprendre ses fonctions. Ce fut alors qu’il commença à recevoir chez lui de jeunes campagnards dont il forma "des maîtres de la campagne.
En 1688, après des invitations répétées, de La Salle se rendit à Paris pour y fonder des écoles. Mais cette démarche ne fut pas heureuse. Les maîtres laïques, qui craignaient pour leur avenir, s’insurgèrent contre les frères, les calomnièrent, leur firent des procès, pillèrent leur demeure, et les contraignirent enfin à s’éloigner. A cette épreuve vinrent encore se joindre des maladies, la mort de quelques frères et des défections plus pénibles encore. L’œuvre semblait être sur le point de sombrer. Mais de La Salle ne se laissa pas abattre. En 1601, réunissant autour de lui ses deux plus fidèles collègues, Yiort et Drolin, il fit avec eux le vœu solennel de maintenir les écoles chrétiennes et gratuites, dussent-ils demeurer seuls de toute l'association , aller mendier de porte en porte et ne vivre que de pain sec. Après ce vœu, de La Salle alla louer à l’extrémité du fau-
bourg de Vaugirard, près de Paris, une misérable baraque pour y recueillir les frères malades, les réunir durant les vacances et y établir un noviciat. Qui dira les privations que les frères eurent à supporter dans ce triste réduit! Ils dormaient sur des paillasses, exposés au vent, à la pluie et à la neige. Pour meubles on avait quelques vieux bancs, pour vêtements des baillons. On ne faisait point de feu et la table n’était couverte que des aumônes des prêtres et des couvents. Malgré ce dénûment absolu, on recevait tous les jours des demandes d’admission, et l’établissement compta bientôt une quarantaine de novices. Comme le iocal était devenu trop petit pour contenir cette nombreuse famille, et que d’ailleurs il se trouvait à une trop grande distance de Paris, de La Salle en loua un plus vaste et plus rapproché de la capitale, et d’où il put mieux surveiller les écoles qu’il y avait ouvertes.
L’œuvre commença à refleurir. En 1700, de La Salle rédigea une règle pour les directeurs des maisons qui s’étaient fondées depuis quelques années, et il envoya deux frères à Rome pour y transplanter les écoles gratuites. L’un d’eux y demeura vingt-six ans, malgré les plus dures privations.
Ces succès ne mirent cependant pas de La Salle à l’abri des épreuves et des persécutions. Il eut surtout à souffrir d’un mystérieux personnage, d’un certain abbé, qui sut si bien comploter contre lui, que l’archevêque de Paris le suspendit de ses fonctions et nomma un autre supérieur. De La Salle demeura néanmoins l’âme des écoles gratuites; mais il eut beaucoup à souffrir des intrigues des supérieurs intrus, jusqu’à ce que, ramené à sa place par la force des circonstances, il put reprendre les rênes de l’institution.
Mainte fois de La Salle avait tenté de mettre un laïque à la tête de l’œuvre qu’il avait fondée; mais il ne put réussir dans ce projet qu’en 1717. Les frères réunis portèrent leurs voix sur un nommé Barthélemy, le plus vertueux d'entre eux. Depuis ce jour, de La Salle considéra
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son œuvre comme terminée. Il prit la dernière place au réfectoire, déclara qu’il ne voulait plus vivre que pour pleurer ses péchés et se préparer à la mort.
Une dernière épreuve l’attendait encore avant sa mort. Le curé de Saint-Sever ayant pris des arrangements avec les frères, pour certaines fonctions du service divin, et ceux-ci s’étant rendus coupables de quelques négligences, le trop impatient curé porta plainte contre de La Salle, qui fut suspendu comme trompeur par l’archevêque de Rouen. De La Salle supporta cette épreuve avec une résignation toute chrétienne; et il eut la joie de voir le curé repentant venir se réconcilier avec lui. Il mourut bientôt après, le Vendredi-Saint de l'an 1719. Son corps fut déposé dans une chapelle latérale de l’église de Saint-Sever. En 1734, il fut transporté à Saint-Yvon, où les frères venaient de bd tir une église. Les révolutionnaires de 93 brisèrent la niche et le cercueil de plomb renfermant ses os. Ceux-ci cependant demeurèrent à peu près intacts.
Le frère qui était demeuré il Rome obtint de Benoît XIII, en 1724, l’approbation des écoles chrétiennes et gratuites, et, la même année, Louis XV leur accorda une patente qui leur assurait la protection de l’Etat. La révolution française abolit cet ordre avec tous les autres. Quelques frères payèrent de leur tête le refus qu’ils firent de prêter serment à la Constitution. Mais Napoléon rétablit l’ordre en 1808. Enfin, en 1840, Grégoire XVI déclara vénérable le fondateur des écoles chrétiennes, dont le nombre aujourd’hui, comme on l'a vu plus haut, s’élève à plus de quatre mille.
Voici quelques données sur l’organisation de l’ordre des frères des Ecoles chrétiennes et sur leurs règles et principes pédagogiques.
Les membres de l’ordre (g 2, règle de 1810) doivent être fondés dans leur foi, rapporter tout à Dieu et se soumettre parfaitement à sa volonté. Ils doivent être, en outre, zélés pour le bien moral et religieux des enfants. — A la tête de l’ordre est un supérieur (3-4) nommé à vie par les
directeurs des principales maisons. Il est assisté de deux aides, qui doivent demeurer avec lui; leurs fonctions sont limitées à dix années. — Un chapitre formé des directeurs et de trente frères des plus âgés, se réunit tous les dix ans. Le chapitre peut, pour des cas graves, révoquer le supérieur (5-6). — Les directeurs des maisons particulières sont nommés pour trois ans. — Des inspecteurs sont nommés par le supérieur pour visiter une fois l’an les diverses maisons et lui faire un rapport sur leur situation (8). — Aucun frère ne peut être prêtre, ou remplir une fonction ecclésiastique, il ne doit vivre que pour sa vocation (9). — L’ordre a un noviciat pour des jeunes gens de treize à seize ans. Outre ce noviciat il en faut faire un d’une année et avoir enseigné une seconde année, avant d’être admis à faire vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Les vœux se renouvellent d’année en année jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Enfin, un vœu de trois ans doit encore précéder le vœu définitif (10-15). — Les frères ne s’établissent dans un diocèse qu’avec l’autorisation de l’évêque, et ils sont soumis, comme les autres citoyens, à l’autorité civile. Ils enseignent d’après les plans et méthodes de l’ordre et n’osent pas innover. Chaque jour ils conduisent leurs écoliers à la messe. Ceux-ci sont tous, sans exception, obligés de suivre régulièrement les catéchismes du dimanche et des jours de semaine (c’est-à-dire qu’ils doivent tous être catholiques (16-24). — Les frères ne doivent recevoir aucun cadeau des élèves, ni rien confisquer de ce qui leur appartient; sauf les mauvais livres qu’ils remettent dans ce cas au directeur. Ils# doivent aimer leurs élèves sans familiarité. S’ils leur donnent quelque chose, ce ne doit pas être par inclination particulière, mais uniquement pour les encourager ou les récompenser. Ils ne doivent faire faire aucun message par les élèves, ni recevoir de lettres par leur intermédiaire. Tout doit passer par les mains du directeur. Ils ne peuvent s’informer d’aucune nouvelle auprès des élèves, ni leur en communiquer d’aucune
sorte, quelque utiles qu’elles pussent être d’ailleurs1. Les punitions doivent être reçues et données sans colère ni paroles blessantes. Les punitions corporelles sont défendues durant les prières et le catéchisme. Dans les autres cas, sauf pendant la leçon d’écriture, elles doivent être administrées à la place du maître (règle prudente et sage) (27-44).
Je ne m’arrêterai pas à relever ce que quelques-unes de ces règles peuvent renfermer de trop sévère. Dans les ordres religieux, on rencontre partout la tendance à sacrifier l’individu au corps. C’est ce qui fait leur force, mais c’est aussi ce qui les isole et les empêche de suivre le mouvement de la civilisation. Mais le danger n’est pas là pour le moment : aujourd’hui on se jette plutôt dans l’extrême opposé.
Les frères des Ecoles chrétiennes s’occupent de l’éducation des enfants des classes moyennes et inférieures, en particulier des enfants pauvres. Outre les écoles primaires, ils peuvent tenir des écoles d’apprentis et d’ouvriers, diriger des orphelinats et des pensionnats, et instruire les prisonniers. Mais l’enseignement moyen et supérieur leur est interdit. Aucun n’ose étudier le latin ; s’il le sait en entrant dans l’ordre, il doit se conduire comme s’il l’ignorait (de là le nom d’ignorantins qu’on leur a donné par ironie, et qu’on leur donne maintenant en bonne part). Cette proscription du latin a pour but de renfermer les frères dans la sphère de l’enseignement primaire. Ils ont été, en ce point, les continuateurs de Port-Royal pour frayer la voie à l’enseignement de la langue vulgaire si longtemps méprisée et négligée.
Dès l’origine, ces instituteurs ont fait usage de l’enseignement simultané ou par classes, tandis qu’ailleurs on employait l’enseignement individuel (on instruisait un enfant après l’autre). Chaque école est divisée en deux classes
1. Ces dispositions semblent être tirées du Règlement de Jaqueline Pascal.
principales, l’une inférieure et l’autre supérieure, tenue chacune par un frère. En les réunissant deux à deux, on a voulu maintenir les traditions et l'esprit de corps. Les individus isolés succombent plus facilement à la tentation. L’aîné des frères est le protecteur et le conseiller de son jeune collègue, qu’il surveille toujours. Dans ce but, les salles où ils enseignent doivent être contiguës et séparées par une porte en verre. De sa place, le frère aîné peut voir toute la classe de son collègue.
Dans chaque classe on trouve un crucifix, les images de la Vierge, de saint Joseph, de l’ange gardien, de saint Nicolas, de J. -B. de La Salle, et des tableaux contenant les règles de conduite les plus essentielles. En général il y règne beaucoup d’ordre et de propreté. Les commandements se donnent au moyen d’uu petit instrument. Au signal donné, la classe écoute, se lève, s’assied, s’agenouille, change de place, parle ou se lait, écrit ou lit, range les livres ou les prépare. Le même instrument sert encore à avertir, à encourager, à blâmer et à louer. Do bons et de mauvais points complètent les moyens disciplinaires.
L’enseignement comprend la lecture, la grammaire et l’orthographe, la calligraphie, le dessin artistique et géométrique, la géographie, le calcul des nombres entiers et fractionnaires, enfin la religion. Les méthodes d’enseignement sont déterminées dans les instructions, et les individus ne doivent pas les jehanger. Cette stabilité n’est pas, on le comprend, favorable au progrès, mais elle préserve des essais maladroits, véritable plaie de l’enseignement moderne.
La partie de leurs instructions relative aux maîtres renferme des directions que les instituteurs n’oublient que trop souvent. En voici quelques-unes qu’ils feront bien de méditer et de s’approprier1 :
1 . Les matériaux qui m’ont servi pour cette étude étant allemands, ou voudra bien n'y pas chercher les expressions consacrées dans le texte original.
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« Le dévouement et l’humilité sont les principales vertus de l’instituteur. — On 11e fait bien que ce que l’on fait volontiers, et l’on ne fait volontiers que les choses que l’on tient pour importantes. Si le jeune instituteur a une haute idée de l’école, il s’efforcera d’acquérir les connaissances qui lui sont nécessaires pour remplir les devoirs de sa charge, et il regardera comme le plus grand honneur d’avoir été appelé à travailler au bien de l’humanité, à l’exemple de Jésus-Christ. — Christ est son plus parfait modèle. Qu’il considère l’amour qu’il avait pour les petits enfants, lorsqu’il dit à ses disciples : Laissez venir à moi les petits enfants et ne les en empêchez pas , car le royaume des deux est pour ceux qui leur ressemblent. — La foi doit apprendre à l’instituteur qu’il n’est pas de charge plus belle que celle de conduire les enfants au Sauveur, de tenir sa place auprès d’eux pour les élever, les instruire, graver ses instructions dans leurs cœurs, leur faire obtenir sa protection, sa bénédiction, sa grâce et leur montrer le chemin qui mène au ciel. Jésus-Christ confie les enfants à l'instituteur pour qu’il veille sur leur innocence, les instruise des mystères de sa vie et de sa mort, et leur enseigne les paroles qu’il nous a données. Enfin la foi doit lui montrer dans les petits enfants Jésus-Christ même, qui les a aimés plus que lui-même et les a purifiés dans son précieux sang. »
Les instructions énumèrent treize défauts dont l’instituteur doit se garder, savoir : 1® La manie de beaucoup parler; 2° Une trop grande vivacité, ou l'impétuosité; 3° La légèreté ; 4° La précipitation ; 5° La dureté ; 6° La colère; 7° La partialité; 8° La lenteur et la paresse ; 9° La lassitude et la mauvaise humeur ; 10° La familiarité et le badinage; 11° L’inconstance; 12° L’irréflexion, ou une trop grande taciturnité; 13° Enfin la perle du temps.
« Rien, disent les instructions, n’est plus nécessaire à l’instituteur que de s'observer durant l’enseignement ; car l’instituteur a autant d’observateurs de sa conduite que d’écoliers, et ceux-ci reçoivent et conservent toutes
les impressions que sa conduite produit sur eux, chaque mot qu’il prononce doit être une instruction, chaque pas qu’il fait, un bon exemple. Malheur à celui qui scandalise les petits par ses paroles ou ses actions I »
Telle est, en abrégé, la vie et l’œuvre de J.-B. de La Salle, vie pleine de foi et de dévouement, et œuvre de patience, de renoncement et d’amour. C’est à ce point de vue surtout que cette étude est instructive et qu’elle peut être pour tous un stimulant salutaire.
§ 10. Fénelon.
Fénelon (François de Salignac de laMolhe ), l’un des plus illustres écrivains français, peut être, à bon droit, placé parmi les pédagogues, tant en raison de ses écrits, qu’en vertu des fonctions importantes qu’il eut à remplir comme éducateur. Né en 1651 au château de Fénelon, dans le Périgord, d’une famille noble et puissante, il fut destiné par ses parents à l’état ecclésiastique, pour lequel il avait une inclination prononcée. Il fit ses études théologiques à Paris, dans le séminaire de Saint-Sulpice, où nous l’avons vu déjà en compagnie de Jean-Baptiste de la Salle, son condisciple. Ses rares talents et sa grande piété le mirent en état de remplir de bonne heure des fonctions délicates et importantes. Il dirigea pendant quelque temps la maison des nouvelles converties (jeunes filles nobles qui avaient abjuré la religion réformée), ce qui lui fournit l’occasion d’écrire son excellent Traité de l'éducation des filles , que nous analyserons plus bas. Envoyé comme missionnaire dans l’Aunis, après la révocation de l'Edit de Nantes , il s’y distingua, en général, par sa douceur et sa charité. Ses grands talents et ses connaissances étendues le firent nommer précepteur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, enfant dont le caractère volontaire et fougueux inspirait autant d’inquiétude à la nation que ses talents pouvaient lui faire concevoir d’espérances.
. Grâces l’influence d’une éducation religieuse et d’une
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instruction solide, jointes à une douceur bienveillante, à une fermeté inébranlable et à une conduite exemplaire, le jeune prince devint un autre homme entre les mains de Fénelon. Le trait suivant peut montrer avec quelle sagesse notre pieux précepteur savait remplir ses fonctions. Un jour, le jeune prince lui dit, dans un accès d’ emportement : « Monsieur, je sais qui je suis et qui vous êtes. » Fénelon ne lui répondit pas un mot jusqu’au lendemain. Alors s’approchant de son élève, qui avait retrouvé son calme, il lui dit d’un ton tranquille, mais sérieux : « Vous vous rappelez sans doute les paroles que vous me dîtes hier. Mon devoir m’oblige à vous répondre que vous ne savez ni qui je suis, ni qui vous êtes. Si vous vous imagi- - nez être plus que moi, vous vous trompez ; votre naissance n’a pas dépendu de vous et n’est pas le fait de votre mérite, et j’ai plus de prudence et de savoir que vous. Vous ne savez que ce que vous avez appris de moi, et je suis au-dessus de vous encore par l'autorité que le roi et votre père m’ont donnée sur vous. Par obéissance envers eux, je me suis chargé de la tdche pénible et, à ce qu’il paraît, ingrate, d’être votre précepteur; mais puisque vous paraissez croire que je dois me trouver particulièrement heureux de remplir cette charge, je veux aller surle-champ avec vous auprès du roi et le prier de me dédécharger de mes devoirs et de vous donner un autre gouverneur. »
Cette déclaration ébranla le prince, qui supplia son précepteur de ne pas le conduire auprès du roi. Des larmes de repentance coulaient le long de ses joues. Cependant Fénelon ne lui répomlit rien. Il le laissa tout un jour dans l’incertitude sur sa résolution, et ce ne fut que lorsque la crainte et le repentir l’eurent suffisamment humilié, qu’il céda à ses prières et à celles que d’autres personnes lui firent en sa faveur.
En récompense de ses soins, Fénelon reçut l’archevêché de Cambrai ; mais l’impression furtive de son Télémaque , qu’il avait écrit pour l’instruction de son jeune élève, lui
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attira la disgrâce de Louis XIV : il dut se retirer dans son diocèse. Les dernières aimées de sa vie furent troublées par d’autres épreuves encore. L’ Explication des Maximes des Saints, écrite sous l’influence des idées religieuses de madame Guyon, l’entraîna dans une longue et pénible polémique avec Bossuet, qui réussit à faire condamnera Home l’ouvrage de son antagoniste. Les malheurs (Je la France, envahie par l’étranger, déchirèrent aussi son cœur. Enfin la mort de son élève chéri fut le dernier coup *§ rté à sa sensibilité. La religion seule put soutenir son âme au milieu de tant d’afflictions et la nourrir de joie et d’espérance jusqu’à sa mort, arrivée le 7 janvier 1715. Outre le Traité de l’Education des filles et le Télémaque, Fénelon a encore écrit dans un but éducatif et instructif, . des Fables , des Contes , des Dialogues des morts et des Dialogues sur l’éloquence. A l’exception du premier et du dernier, ces ouvrages de Fénelon ont essentiellement en vue l’éducation d’un prince. La morale et le fonds religieux qui y régnent, sont à l’abri de toute critique, et ils témoignent d'une grande sagesse dans l’art de gouverner les hommes.
On y trouve, eu particulier, une touchante sollicitude en faveur du peuple, le mépris du faste et de la vie oisive et voluptueuse des cours, le dévouement au devoir et au bien public. On pourrait peut être reprocher à Fénelon d’être allé trop loin dans son admiration pour la vie champêtre et son mépris des grandeurs. L 'Histoire d’Alibce, persan , n’est pas un portrait d’après nature. Il n’y a pas tant de bonheur, de poésie et d’innocence en bas, tant de tourments, de lassitude et de corruption en haut. Chaque position a ses peines, ses épreuves et ses vices, encore qu’il soit vrai que la simplicité naturelle est un des éléments du bonheur terrestre et l’un des gardiens de la vertu.
C’est dans son Traite de l’Education des filles que Fénelon s’est le plus directement occupé d’éducation. Comme cet ouvrage est devenu classique, soit par la perfection du style, soit par l’excellence des idées qu’il renferme, je
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crois devoir en donner ici une analyse quelque peu détaillée.
Traité de l’Education des filles L
1 . « Les femmes ont des devoirs à remplir, qui sont les fondements de toute la vie humaine. N’est-ce pas elles qui mènent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui par conséquent décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain? Par là, elles ont la principale part aux bonnes et aux mauvaises mœurs de presque tout le monde. Une femme judicieuse, appliquée et pleine de religion, est l’àme de toute une grande maison; elle y met l’ordre pour les biens temporels et pour Je salut. Au contraire, la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent de la mauvaise éducation qu’ils ont reçue de leurs mères et de passions que d’autres leur ont inspirées dans un âge plus avancé. »
2. L’ignorance d’une fille a les conséquences les plus funestes. Elle est cause quelle s’ennuie et ne sait à quoi s’occuper innocemment. Quand elle est venue jusqu'à un certain âge sans s’occuper de choses solides, elle n'en peut avoir ni le goût, ni l’habitude. Elle tombe dans l’oisiveté, et de l’oisiveté dans la paresse. « Elle s’accoutume à dormir un tiers plus qu’il ne faudrait pour conserver une santé parfaite. Ce long sommeil ne sert qu’à l'amollir, qu’à la rendre plus délicate, plus exposée aux révoltes du corps... De là un amour pernicieux pour les divertissements et les spectacles. » Elle devient curieuse et indiscrète. « Elle se passionne pour des romans, pour des comédies, pour des l’écits d’aventures chimériques, où est mêlé l'amour profane. » Et quel dégoût pour elle de descendre de cette vie imaginaire, a jusqu’au plus bas détail du ménage ! »
i. Je mettrai entre guillemets les passages cites textuellement.
3. On doit commencer de bonne heure l’éducation des enfants. « Le premier âge, qu’on abandonne souvent à des femmes indiscrètes et quelquefois déréglées, est pourtant celui où se font les impressions les plus profondes. » Avant qu’ils sachent parler, on peut déjà diriger l’attention des enfants et travailler à délier leur langue. On peut aussi leur inspirer de bonne heure de l’inclination pour les personnes honnêtes et vertueuses et de l’éloignement pour les personnes méchantes et perverties. Cela vaut mieux que de les affectionner à des choses imaginaires et de leur inspirer de l’horreur pour des fantômes, des esprits ou des revenants. On doit fortifier leur santé par un régime simple et bien réglé. 41 est encore très-important de laisser affermir les organes, en ne poussant point l’instruction trop loin et en évitant tout ce qui peut allumer les passions. Si peu que le naturel des enfants soit bon, on peut les rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles; au lieu que si on néglige ce premier âge, ils deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie ; leur corps et leur âme se plient sous le mal. » — Dès qu’ils sont dans un âge plus avancé, il faut que toutes les paroles qu'on leur dit servent à leur faire aimer la vérité. On se gardera de les faire parler beaucoup. Souvent le plaisir que l’on veut tirer des joüs enfants les gâte; ils deviennent orgueilleux, bavards et précipités dans leurs jugements. Quant à l’instruction, il faut se contenter de suivre la nature.- Ils éprouvent le besoin d’observer : eh bien ! qu'on leur procure des occasions d’observer. On doit répondre à leurs questions et les aider dans ce qui les embarrasse. C'est le moyen de mettre dans leur esprit beaucoup de connaissances sans leur faire éprouver les fatigues de l’étude1.