‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 45 sur 101 · La discipline tire sa première et principale force · texte numérisé non relu

La discipline tire sa première et principale force

1. Laisser agir la nature, devint plus tard le principe de la pédagode Rousseau. Instruire en amusant fut la devise de Basedow et de * soi école.

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de l’exemple. On doit aussi remplacer, autant que possible, l’obligation et la contrainte par l’attrait et l'encouragement indirect. Une personne, par exemple, qui avoue une faute en présence d’un enfant, engagera celui-ci à faire l’aveu de ses propres fautes.

6. Tous les enfants aiment les histoires. Il faut tirer parti de ces dispositions naturelles. Mais il ne faut raconter que des histoires instructives. Les histoires de la Bible sont les meilleures, car à côté de l’intérêt qu’elles excitent, elles posent les bases de la religion, a II faut ignorer profondément l’essentiel de la religion, pour ne pas voir qu’elle est toute historique. Et quoique les histoires bibliques semblent allonger l’instruction, elles l’abrègent beaucoup et lui ôtent la sécheresse des catéchismes , où les mystères sont détachés des faits1. » Mais « il faut bien se garder de leur faire (aux enfants) jamais une loi d’écouter, ni de retenir ces histoires, encore moins d’en faire des leçons réglées : il faut que le plaisir fasse tout. Ne les pressez pas, vous en viendrez h bout, même pour les esprits communs2.

7-8. L’enseignement religieux (mais historique) doit commencer par la distinction entre l’âmo et le corps, et la connaissance d’un Dieu tout-puissant, créateur et conservateur de l’univers. De la supériorité de l’âme sur le corps, on conclut à la nécessité d’apporter le plus grand soin à l’orner de connaissances et de vertus. On doit ensuite faire connaître la destinée de l’âme dans l’autre vie et la nécessité de la religion pour la conduire sûrement à sa destinée éternelle. Par ce moyen on prépare les enfants à la lecture de l’Evangile et de la parole de Dieu. Mais s’il est à désirer qu’un bon fonds religieux soit posé, il faut prévenir les jeunes filles contre « certaines dévotions qu’un zèle indiscret introduit, sans attendre que l’Eglise

1. Fénelon exprime ici une vérité dont on ne saurait trop se pénétrer.

2. Ces dernières pensées accusent une éducation trop molle. L’enfant, pas plus que l’adulte, ne peut et ne doit être soustrait à la peine du travail, et heureux celui qui apprend à porter le joug dès sa jeunesse!

les approuve. » — « Ce qu’il y a de principal à mettre sans cesse devant les yeux des enfants, c'est Jésus-Christ. On doit leur expliquer le décalogue, les sacrements et l’usage de la prière. (Plusieurs passages de ce chapitre ont un caractère exclusivement catholique ; mais cela n’empêche pas que les protestants ne puissent y puiser de sages conseils, sans déroger à leur point de vue.)

9. On doit éviter d'élever les filles dans une mollesse et une timidité qui les rendent incapables d'une conduite ferme et réglée. Il faut réprimer en elles les amitiés tendres, les petites jalousies, les compliments excessifs, les flatteries, les empressements, les détours artificieux, les larmes volontaires, les sentiments affectés. — Il ne faut pas leur faire soupçonner qu’on veut leur inspirer le dessein d’être religieuse, car cette pensée leur ôte la confiance en leurs parents, leur persuade qu’elles ne sont point aimées, et leur agite l’esprit. Mieux vaut l’éducation par la mère, si elle est bien faite, que l’éducation au couvent, où l’on n’apprend pas à connaître le inonde, et d’où l’on revient sans aucune expérience de la vie1.

10 — 1 1 . « Ne craignez rien tant que la vanité dans les filles : elles naissent avec un désir violent de plaire. » Et les excès de la vanité « vont encore plus loin dans notre nation qu’en toute autre; l’humeur changeante qui règne parmi nous, cause une variété continuelle de modes : ainsi on ajoute à l’amour des ajustements celui de la nouveauté, qui a d’étranges charmes sur de tels esprits. Ces deux folies mises ensemble renversent les bornes des conditions et dérèglent toutes les mœurs. » Les maux que la vanité entraîne après elle sont incalculables.

12. Parmi les devoirs des femmes, il faut compter en premier lieu l’éducation de leurs propres enfants, la conduite des domestiques, la direction du ménage et des affaires qui s'y rapportent. Tout cela exige beaucoup de

1. Celte dernière pensée est tirée de la Lettre à une dame de qualité , insérée à la fin de l'ouvrage .

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connaissances, de sagesse et d’expérience. Pour former les femmes à leur vocation, il faut habituer de bonne heure les jeunes filles au gouvernement d’une maison, en leur confiant certaines occupations domestiques en rapport avec leurs capacités. Les connaissances nécessaires à la femme sont : une lecture et une écriture correctes, la connaissance des quatre premières règles de l’arithmétique et la tenue d’un livre de recettes et de dépenses. Il serait bon aussi qu’elle connût les principales règles de la justice et de l’administration civile. Celle qui possède un domaine devrait s’entendre aussi à l’économie agricole. Enfin, la femme doit savoir comment on établit de petites écoles, de petites industries pour diminuer la misère, et par quels autres moyens on soulage les pauvres et les malades. Après ces instructions, qui doivent tenir la première place, on peut laisser lire aux filles quelques bons livres profanes, comme des histoires grecques et romaines, et surtout l’histoire de France. C’est le moyen même de les dégoûter des comédies et des romans. L’étude de l’italien et de l’espagnol n’est pas utile; ces langues ne renferment guère que des livres dangereux. « Celle du latin serait plus raisonnable, car c’est la langue de l’Eglise, et il y a une consolation inestimable à entendre le sens des paroles de l’office divin. On pourrait leur permettre aussi la lecture des ouvrages d’éloquence et de poésie, si elles avaient le goût de ces choses ; mais ces lectures ne sont pas sans danger pour les imaginations vives, et il faut y observer une exacte sobriété. » La musique et la peinture doivent être entourées des mêmes précautions. Rien n’est plus pernicieux qu’une mélodie efféminée ; le plaisir qu’elle procure est empoisonné. Platon déjà rejetait toutes les mélodies de ce genre. Quant au dessin, il doit tendre à perfectionner le sentiment du beau, si dénaturé dans une foule d’objets d’art, regardés comme précieux, mais qui n’ont de mérite que celui que leur donnent le caprice et la mode. — Quelle que 6oit la condition d’une fille, elle doit craindre et fuir l’oisiveté. La nature, la punition in-

fligée au premier homme, l’exemple de Jésus-Christ, tout nous engage à mener une vie laborieuse ici-bas ; mais l'éducation, comme le travail, doit être appropriée à la condition dans laquelle on doit vivre. Il serait dangereux de faire sortir une jeune fille de la sphère qui lui est destinée.

12. Fénelon termine son Traité par des conseils sur la manière de choisir une gouvernante. La lettre à une dame de qualité , qui y est jointe, renferme encore beaucoup d’idées saines et pratiques.

Tel est, en abrégé, le Traité de l'Education des filles. On a, aujourd’hui, des ouvrages d’éducation plus complets, plus systématiques ; mais celui-ci demeurera à cause de l’excellence de l’esprit qui l’anime et de la beauté du style. Dans tous les temps et en tout pays, on le lira avec plaisir et avec fruit. Fénelon est, de tous les ecclésiastiques catholiques qui se sontoecupés d’éducation, celui peut-être qui s’est le plus rapproché des principes rationnels qui sont à la base de la pédagogie moderne. L’ordre naturel a une place dans sa théologie, et il sait concilier les besoins de la vie temporelle avec l’esprit du christianisme. Cette qualité lui assignera toujours un rang élevé entre les pédagogues.

g 11. Rolltn (1661-1741).

« Un honnête homme, dit Montesquieu, a par ses ouvrages d’histoire , enchanté le public. C’est le cœur qui parle au cœur; on sent une secrète satisfaction d’entendre parler la vertu : c’est l’abeille de la France. »

Charles Rollin, fils d’un pauvre coutelier, originaire de Montbéliard, naquit à Paris, le 30 janvier 1661. Un bénédictin, qui l’employait, petit garçon, pour servir la messe, lui procura une place gratuite au Collège des Dix-huit. De là il passa à la Sorbonne pour y étudier la théologie. En 1683, il fut noffimé professeur au* Collège du Plessis , sans avoir reçu les ordres majeurs. En 1688, il devint professeur

voyal au Collège de France. Il revêtit, pendant les années 1694 et 1695, les fonctions de recteur de l’Université, déploya, depuis 1699, une grande activité en sa qualité de coadjuteur du College de Beauvais, et redevint, en 1720, recteur de l'Université. Rollin mourut le 14 septembre

« Cet homme vénérable, dit Vinet, rendit les plus grands services à l’instruction publique. La religion et la belle antiquité occupèrent toutes ses pensées. Son cœur formé par l’une, son esprit cultivé par l’autre, en firent le modèle accompli d’un instituteur. Peu d’ouvrages ont été accueillis avec autant de faveur que son Traité des études (4 volumes), son Histoire ancienne (13 volumes), et sou Histoire romaine (5 volumes). Son style, un peu diffus, a de la pureté et quelque chose de la grâce antique; sa morale est excellente; son sentiment des beautés littéraires est juste et vif; enfin, de tous les auteurs qui ont écrit pour la jeunesse, le bon Rollin est celui qui avait le plus de vocation à cette tâche intéressante. »

Le Traité des études mériterait que nous nous y arrêtassions quelques instants. Mais l’analyse, même la plus superficielle, en serait trop longue et je dois me borner à l’indication des objets qu’il renferme.

Le Discours préliminaire . par lequel il s’ouvre, traite des avantages de la bonne éducation et fait connaître le plan de l’ouvrage.

Le premier livre est consacré à la première éducation. Le chapitre sur l’éducation des filles est, en grande partie, un abrégé de l’ouvrage de Fénelon sur le même sujet.

Le second livre traite de l’étude des langues : du français, du grec et du latin. L’auteur relève l’importance du français, alors très-négligé, et demande qu’à l’exemple des anciens, on apporte un soin particulier à l’étude de la langue maternelle. Passant h la langue grecque, il en montre l’utilité et la nécessité. Il la présente comme la plus facile de toutes lesétudes qui se font dans les collèges. Le latin exige plus de temps. « Cette langue, dit Rollin,

178 histoire de la pédagogie.

fait proprement l’occupation des classes; elle est comme 1 fond des exercices du collège, où l’on apprend non-seulement à entendre le latin, mais encore à l’écrire et à le parler. » L'auteur voudrait que l’on commençât l’enseignement du latin par la lecture des auteurs et non par la composition des thèmes. Rollin pose ici un principe excel lent : on doit, dans l’enseignement, aller de l’exemple au précepte et non de la règle à l’exemple. Cependant, on ne peut guère aborder un auteur sans préparation : trop de difficultés se présentent à la fois. Coménius, dont nous parlerons bientôt, a su frayer la voie d’une manière plus pratique. En effet, on ne s’écarte pas du principe de Rollin et l’on ne surcharge pas l’intelligence des élèves, lorsque l’on commence par quelques propositions à l’appui d’une première règle, et qu’on fait ainsi une première fois le tour de k grammaire en s’appuyant sur des exemples choisis et des exercices préparés. On peut ensuite passer

la lecture des auteurs. En général, Rolün présume un peu trop des forces des jeunes gens, et se tient parfois dans des régions trop élevées. Il se jette trop vite en pleine littérature.

Le livre troisième est consacré à la poésie.

Le livre quatrième, à la rhétorique.

Les principes littéraires de Rollin sont excellents. Il prélude, par ses préceptes plus que par son exemple, à l’école classique ; mais il met constamment en garde contre l’affectation et la recherche de l’effet. Il veut qu’un écrivain connaisse les qualités du style et qu’il ait l’oreille délicate ; mais il ne souffre pas que la forme obscurcisse le fond. J’aime aussi les vêtements qui relèvent et fout valoir la personne qui les porte ; mais je fais peu de cas d’une toilette qui attire les regards et relègue au second plan celle qui en est revêtue.

Lecinquième livre renferme les trois genres d’éloquence.

Le sixième livre , consacré à l’histoire, est le plusétendu, et peut-être le mieux écrit : on sent que Rollin est ici dans son élément de prédilection.

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Le septième livre a pour objet la Philosophie. Cette étude, dit Rollin, quand elle est bien conduite, peut beaucoup contribuer à régler les mœurs, à perfectionner la raison et le jugement, à orner l’esprit d’une infinité de connaissances utiles et à inspirer aux jeunes gens un grand respect pour la religion.

Le livre huitième et dernier, l’un des plus considérables, et le plus important, parle du gouvernement intérieur des classes et du collège.

Ne pouvant, vu l’abondance des matières, en donner un résumé complet, je me bornerai à la citation de quelquesuns des passages les plus caractéristiques.

1 . Le but des maîtres n’est point d’apprendre à leurs disciples seulement du latin et du grec, ni de leur enseigner à faire des thèmes, des vers, des amplifications ; à charger leur mémoire de faits et de dates historiques; à dresser des syllogismes en forme, à tracer sur le papier des lignes et des figures. Ces connaissances, je ne le nie point, sont utiles et estimables, mais comme moyens et non comme fin... Le but des maîtres, dans la longue carrière des études, est d’accoutumer leurs disciples h un travail sérieux; de leur faire estimer et aimer les sciences, de leur en montrer la route, de leur en faire bien sentir l’usage et le prix, et par là de les disposer aux différents emplois où la Providence les appellera. Le but des maîtres, encore plus que cela, est de leur former l’esprit et le cœur; démettre leur innocence à couvert; de leur inspirer des principes d’honneur et de probité, et leur faire prendre de bonnes habitudes, de corriger et de vaincre en eux, par des voies douces, les mauvaises inclinations qu’on y remarque.

2. Qu’est-ce qu’un maître chrétien chargé de l’éducation des jeunes gens ? C’est un homme entre les mains de qui Jésus-Christ a remis un certain nombre d’enfants qu’il a rachetés de son sang, eu qui il habile comme dans sa maison et dans son temple, qu’il regarde comme ses membres, comme ses frères, comme ses cohéritiers ; dont

il veut faire autant de rois et de prêtres qui régneront et serviront Dieu avec lui et par lui pendant toute l’éternité. Et pour quelle ün les leur a-t-il confiés ? Est-ce précisément pour en faire des poètes, des orateurs, des philosophes, des savants ? Qui oserait le dire et même le penser? 11 les leur a confiés pour conserver en eux le précieux et inestimable dépôt de l’innocence qu’il a imprimée dans leur il me par le baptême, pour en faire de véritables chrétiens. Voilà donc ce qui est la fin et le but de l’éducation des enfants, tout le reste ne tient lieu que de moyens.

3, Quand un maître a demandé et reçu de Jésus-Christ, pour la conduite des autres et pour son propre salut, l'esprit de sagesse et d’ intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété , et surtout l’esprit de la crainte du Seigneur, il n’y a plus rien à lui dire : cet esprit est un maître intérieur qui lui dicte et lui enseigne tout, et qui, dans chaque occasion, lui montre et lui fait pratiquer ses devoirs. Une grande marque qu’on l’a reçu, c’est lorsqu’on se sent un grand zèle pour le salut des enfants; qu’on est touché de leurs dangers ; qu’on est sensible à leurs fautes...; qu’on éprouve quelque chose de la tendresse et de l'inquiétude de saint Paul à l’égard des Galates, pour qui il sentait les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que Jésus-Christ fût formé en eux.

Sur la conduite des enfants.

1 . Le premier soin du maître est de bien étudier et d’approfondir le génie et le caractère des enfants. Vouloir les mettre tous de niveau et les assujettir à une même règle, c’est vouloir forcer la nature.

2. En matière d’éducation, la souveraine habileté consiste à savoir allier, par un sage tempérament, une force (l’autorité) qui retienne les enfants sans les rebuter et une douceur qui les gagne sans les amollir.

3. La voie commune et abrégée pour corriger les enfants, ce sont les châtiments des verges ; mais ce remède devient souvent un mal plus dangereux que ceux qu’on veutgué-

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rir, s’il est employé hors de raison et sans mesure. Il en est de ees châtiments comme des remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes ; ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes.

4. Le seul vice, ce me semble, qui mérite un traitement sévère, c’estl’ opiniâtreté dans le mal, mais une opiniâtreté volontaire, déterminée et bien marquée.

5. Le maître ne doit jamais punir avec passion ni par colère, surtout si la faute qu’il punit le regarde personnellement, comme serait un manque de respect ou quelque parole choquante.

6. Les soufflets, les coups et autres traitements pareils sont absolument interdits aux maîtres. Ils ne doivent punir que pour corriger, et la passion ne corrige point.

7. C’est un défaut assez ordinaire d’employer les réprimandes pour les fautes les plus légères, et qui sont presque inévitables aux enfants ; et c’est ce qui leur ôte toute leur force et en fait perdre tout le fruit.

8. Il faut éviter d’exciter l’aigreur de l’enfant par la dureté de nos paroles, sa colère par des exagérations, son orgueil par des marques de mépris. — Il ne faut pas l’accabler par une multitude de réprimandes qui lui ôtent l’espérance de se pouvoir corriger des fautes qu’on lui reproche.

9. Il faut toujours montrer aux enfants un but solide et agréable qui les contienne dans le travail, et ne prétendre jamais les assujettir par une autorité sèche et absolue.

10. On courrait risque de décourager les enfants, si on no les louait jamais quand ils font bien. Quoique les louanges soient à craindre à cause de la vanité, il faut tâcher de s'en servir pour animer les enfants sans flatter ce vice.

11. Les récompenses ne sont point à négliger pour les enfants, et quoiqu’elles ne soient pas, non plus que les louanges, le principal motif qui les doive faire agir, cependant les unes et les autres peuvent devenir utiles à la vertu, et être pour elle un puissant aiguillon.

12. On voit des parents, dit Fénelon, assez bien intentionnés d’ailleurs, mener eux-mêmes leurs enfants aux spectacles publics. Il faut avoir bien peu de connaissance de l’esprit humain pour ne pas voir que ces sortes de divertissements ne peuvent manquer de dégoûter les jeunes gens de la vie sérieuse et occupée à laquelle pourtant on les destine, et qu’ils doivent leur faire trouver fades et insupportables les plaisirs simples et innocents.

13. C’est un grand bonheur pour les jeunes gens de trouver des maîtres dont la vie soit pour eux une instruction continuelle ; dont les actions ne démentent jamais les leçons; qui fassent ce qu’ils conseillent, et évitent ce qu’ils blâment; et qu’on admire encore plus lorsqu’on les voit que lorsqu’on les entend.

14. Je ne sais s’il y a une joie plus pure que celle d’avoir contribué par ses soins et par ses libéralités à former des jeunes gens qui, dans la suite, deviennent d’habiles professeurs, et par leurs rares talents font honneur à l’université. — Souvent c’est du sein de la pauvreté que sortent les plus excellents sujets, comme Horace le remarque en parlant des plus grands hommes de la République romaine.

15. Les pères et mères ne doivent point omettre un moyen puissant qu'ils ont entre les mains d’attirer sur leurs enfants la bénédiction de Dieu : c'est de contribuer plus ou moins, selon la mesure de leur revenu, à la subsistance de quelque pauvre écolier, et de l’aider à faire ses études. J’ai reçu autrefois un pareil secours de la libéralité de feu M. Peletier. Il n’y a point de jour où je ne ine souvienne de la bonté paternelle qu’il m’a témoignée, et ma reconnaissance devient d’autant plus vive, que je sens mieux de jour en jour de quel prix est une bonne éducation.

Le Traité des études , comme on vient de le voir par l’analyse qui précède, est un guide précieux que l’on ne saurait trop recommander aux parents et aux maîtres

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chargés de l’éducation de la jeunesse. Sans doute, il n’est plus au niveau de notre siècle. On n’y trouve ni calligraphie, ni dessin, ni chant, ni arithmétique, ni algèbre, ni géométrie, ni géographie proprement dite, ni sciences naturelles dans le sens moderne du mot ; mais tout ce qui concerne les études littéraires et l’éducation est excellent, et peut-être meilleur que ce qui se pratique aujourd hui. Et je me demande si un collège comme l’avait conçu Rollin, ne serait pas de nos jours encore plus propre à cultiver 1 esprit et le cœur et à former des hommes, que tout le bagage scientifique et littéraire dont on surcharge aujotird hui les études. Les jeunes gens n’ontplus le temps de rien digérer comme il faut. On les mène au pas de coin se au travers d’une foule d'objets qu’ils ne fout sou- ' en t (lu effleurer. L assimilation des notions acquises n’a pas le temps de s opérer, les forces du corps et de l’dme s énervent dans ces exercices forcés, et la vraie culture, celle qui consiste à développer l’individualité et à la fortifier, ne s efiectue pas convenablement. Aussi le besoin d une réforme dans les études commence-t-il à se faire sentir généralement en Allemagne, en Suisse, et sans doute dans d'autres pays encore.

Comme on a l’habitude, aujourd’hui, de placer la religion au nombre des branches d’enseignement, on sera peut-être frappé que Rollin ne lui ait pas consacré un livre particulier dans son ouvrage. La religion, ainsi qu on a pu le voir, n’estcependant pas étrangère au Traité des études , elle y est répandue partout, surtout dans l'histoire. De plus, Rollin lui a accoi’dé une attention particulière dans les devoirs du principal. Il veut que le dimanche et les jours de fêtes lui soient spécialement consacrés, et qu outre les services ordinaires, il y ait dans la chapelle des instructions, des catéchismes, des comptes î end us des lectures religieuses faites par les élèves. On ne saurait, en éducation, accorder à la religion une place plus grande que ne le demande Rollin. On pourrait même

craindre qu’en suivant toutes ses prescriptions, on ne fatiguât les élèves par trop d’exercices religieux.

C. COURANT ESSENTIELLEMENT PHILOSOPHIQUE (SEIZIÈME, DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLE).

Les pédagogues du troisième courant, que nous devons maintenant passer en revue, se sont peu mis en peine de mettre leurs principes en harmonie avec les vérités fondamentales du christianisme. Il faut cependant en excepter Comenius et Franke, qui furent des hommes d’une rare piété. Néanmoins, les travaux sortis de ce courant pédagogique, ont une grande valeur. S’il leur manque, en général, le sel de l’évangile, ils nous font, en revanche, mieux connaître que les précédents, certaines faces de la nature de l’enfant. Ce sont eux qui ont préparé les voies à une pédagogie rationnelle. Mais avant de parler des pédagogues philosophes, nous devons dire un mot des branches nouvelles qui sont venues enrichir le champ de l’enseignement, et qui ne tarderont pas à l’élargir et à le transformer.

g 12. lie» littérature» modernes.— lie» sciences naturelle».

La philosophie.

Au moyen âge, toute la science était concentrée dans la théologie et les enseignements de l’Eglise : nous avons vu quelle a été l’œuvre de la scolastique au moyen âge. La renaissance est venue, apportant avec elle un monde nouveau, les richesses littéraires de la Grèce et de Rome; aussitôt les études se modifient, se transforment, l’art de parler avec la pureté et la grâce d’un Cicéron devient le point culminantde toute culture scientifique: on a vu comment les études se réorganisèrent pour répondre aux aspirations de la renaissance, comme aussi pour donner

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satisfaction aux besoins religieux nouveaux qui surgirent de la réformation.

Mais la culture classique, jointe à l’élargissement du domaine théologique et ecclésiastique, n’est pas le terme du développement vers lequel nous tendons. De nouvelles richesses doivent venir s’ajouter auxrichesses déjà acquises et ses matériaux nouveaux feront subir aux études de nouvelles transformations. A l’ombre des études classiques, naîtront et se développeront peu à peu les littératures modernes; le chancelier Bacon nous ouvrira les trésors inépuisables do la nature, et Descartes posera les bases des études philosophiques.

L’apparition des littératures modernes (du quinzième au dix-huitième siècle), est un des événements les plus marquants dans le développement des sociétés actuelles ; il a rattaché entre elles toutes les classes de la société, qui maintenant parlent la même langue et ont accès aux mêmes idées, aux mêmes lumières. L’école primaire et le journalisme en sont sortis. Qni dira toute l’influence que nos littératures populaires modernes exercent sur les temps actuels ? Leur suppression ne se laisse plus même concevoir, car elles constituent l’un des éléments les plus indispensables de la civilisation. Les solitaires de Port- Royal ont été dans ce domaine, comme nous l’avons vu, des novateurs hardis et intelligents.

Les sciences physiques et naturelles n’ont pas une moindre importance. Ne sont-elles pas, en effet, à la base de tous nos arts et métiers, de notre industrie, de notre commerce, de notre agriculture et de la plupart des carrières scientifiques? Les écoles techniques et polytechniques, industrielles, commerciales, agricoles, forestières, etc., sont sorties de ce champ de travail, la plus grande conquête des temps modernes. Qu’on songe seulement à l’emploi de la vapeur ! Le grand promoteur de ces études si fécondes fut le chancelier Bacon, savant anglais qui vivait à la fin du seizième et au commencement du dixseptième siècle. Je n’ai pas à faire ici l’historique des

sciences naturelles, mais je crois cependant utile, pour en caractériser le point de départ, de dire un mot du grand naturaliste anglais.

François Bacon naquit en 1561 et mourut en 1626. Après avoir terminé ses études à l’université de Cambridge, il accompagna l'ambassadeur anglais Powlett à Paris. Plus tard il parvint jusqu’à la charge de chancelier d’Angleterre; mais six ans avant sa mort il fut destitué de ces hautes fonctions. Bacon ne s’occupa jamais directement d’enseignement, mais ses éminentes capacités et ses écrits remarquables, dans lesquels il recommande l’étude de la nature, l’ont élevé au rang des hommes qui ont le mieux mérité de la science et de la civilisation.

Au seizième et au dix-septième siècle encore, comme on l’a vu, toutes les études se concentraient autour des auteurs grecs et latins. L’art de bien dire constituait l’idéal de la culture scientifique. La création, avec ses trésors et ses merveilles, était un livre fermé. Personne ne s’avisait de l’étudier, sinon dans quelques livres anciens, dans Aristote par exemple, dans et le moine anglais Roger Bacon, qui, trois siècles avant François, avait essayé d'attirer l’attention de ses contemporains sur les œuvres de la création, et avait passé pour sorcier. François Bacon fut plus heureux. A sa voix on ouvrit les yeux pour contempler les merveilles de la nature dans la nature même; car disait-il, ce n’est pas dans les livres des anciens que nous devons étudier les pierres, les plantes et les animaux, c'est dans la nature même qui seule peut redresser les erreurs et nous enrichir de nouvelles connaissances. En étudiant la nature dans les livres imparfaits et incomplets qui en parlent, nous imprimons aux œuvres de Dieu le sceau de notre pauvre image, au lieu de considérer celui dont Dieu les a marquées. Et, en procédant ainsi, nous avons perdu, pour la seconde fois, l’empire sur la création. Car après la chute, nous avions encore conservé quelque puissance sur les créatures rebelles par des arts vrais et solides, mais nous avons perdu en partie ce reste de pou-

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voir, parce que, ne voulant suivre que les prétentions de notre propre raison, nous voulons nous faire semblables à Dieu. Si les hommes ont encore quelque humilité en présence de leur Créateur, quelque respect de ses œuvres, quelque amour pour leur prochain, et quelque désir de soulager l’humanité dans ses peines et ses détresses;. s'ils ont encore conservé quelque amour de la vérité dans les choses naturelles, quelque haine des ténèbres, quelque aspiration vers une intelligence éclairée et purifiée, nous les conjurons instamment d’abandonner cette philosophie absurde, qui ne s’appuie que sur des hypothèses, se rit de l’observation et se joue des œuvres de Dieu. Puissent les hommes ouvrir avec humilité et respect le livre de la création, le sonder avec persévérance, et, libres d’opinions préconçues, identifier leur âme entière avec les vérités qu’il renferme 1 !» a Nous devons, dit-il ailleurs, oublier ce que nous savons et nous replacer comme de petits enfants en face de la nature. Car il en est du règne de la nature comme du royaume des cie jx, il faut redevenir enfant pour y entrer. C’est par le contact immédiat avec la création et par l’observation attentive des faits et des phénomènes naturels, et non au moyen d’axiomes et d’hypothèses, que le naturaliste doit s’élever à la connaissance de l’ordre et des lois qui régnent dans la nature 2. »

Le système de Bacon pour l'étude de la nature se divise en deux parties : l’une spéculative et l’autre expérimentale.

La spéculation renferme l'histoire naturelle, qui observe les faits, les étudie et les coordonne; la physique, qui recherche les causes des phénomènes particuliers, et la métaphysique, qui remonte à la nature absolue des choses (par exemple la nature de la blancheur, de la lumière, etc.) 3.

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