Novum organum
3. Cette branche de l’histoire naturelle rentre aujourd’hui dans la physique, la chimie, la philosophie, etc.
La partie expérimentale consiste à employer les forces ou les lois naturelles connues dans le but de produire un effet déterminé : elle comprend la mécanique ou physique pratique et la magie ou la métaphysique expérimentale. Bacon pressentait que l’étude de la nature amènerait des découvertes importantes sur ses forces les plus cachées, et il s’est servi du mot de magie pour exprimer les effets extraordinaires qu’on en ferait sortir.
Bacon compare la science à une pyramide, dont la partie inférieure est composée de l’histoire et de l’expérience, la partie moyenne, de la physique et de la mécanique, et la partie supérieure, de la métaphysique et de la magie. Au sommet de la pyramide est le Dieu créateur; mais ajoutet-il, il est douteux que l’esprit humain puisse jamais remonter jusqu’à lui. C’est-à-dire que les hommes ne sauraient jamais rien sur la nature de Dieu, et qu'il demeurerait l’inconnue éternelle de la philosophie naturelle 1 ! Cette manière d’envisager la science est pleine de dangers : elle peut aboutir au matérialisme ou au panthéisme. Une science qui ne repose que sur la nature, c’est-à-dire sur la matière, ne saurait s’élever au-dessus de la nature. Mais si des savants distingués ont commis l’erreur de ne prendre que la nature pour base de toute science et de toute philosophie, on ne saurait accuser la nature de cette méprise, et son étude n’en est pas moins féconde en résultats importants, comme on l’a vu plus haut.
Passons à la philosophie. Descartes, philosophe célèbre, né à La Haye (Touraine) en 1596, et mort à Stockholm en 1650, est le père de la philosophie moderne, comme Bacon l'a été des sciences physiques et naturelles. Partant du sentiment qu’il est un être pensant, comme de la seule réalité dont il ait la connaissance directe, immédiate,
1. C’est ce qu’afttrme Diesterweg, le roi des pédagogues allemands, lequel se sert aussi de la même figure pour représenter la science. Pa~ dagogitches Wollen-und-Solkn, page 119.
TEMPS MODERNES
substantielle et par conséquent positive, il essaye d'arriver par voie de raisonnement et d’expérience à une conception philosophique du monde et de son auteur. En rattachant ainsi la spéculation aux données de l’expérience et de l'observation plutôt qu’à (Tes propositions toutes faites, axiomes ou dogmes, dont on ne peut vérifier l’exactitude ù priori , il a créé la véritable philosophie, laquelle procède du connu à l’incônnu pour remonter, par une synthèse judicieuse, jusqu’au centre où tout vient aboutir. Mais, comme l’expérience l’a démontré, l’entreprise était périlleuse ; la philosophie, dans la recherche de la vérité, doit tenir compte de tout ce que renferment la nature, l’histoire et l’homme, et malheur à celui qui, négligeant un seul facteur, érige témérairement en principe ou en axiome philosophique ce qui n'est qu’une erreur de sa raison ! 11 retombe dans un aristotélisme qui devra à son tour être démoli. La méthode de Descartes était excellen soit pour tenir la théologie éveillée, soit pour arriver par’ la voie naturelle à déterminer certaines vérités sociales, telles, par exemple, que les principes de liberté, d’égalité, de tolérance, d’humanité dans les peines légales, etc., que la théologie n’osait aborder franchement ; soit enfin pour donner une conception plus complète et plus profonde des plans de Dieu dans la nature et dans l’histoire. Mais la philosophie, malheureusement, s'est obstinée jusqu’à présent à rejeter la « maîtresse pierre » de l’édifice. Elle cherche Dieu dans la nature physique, c’est-à-dire dans la matière, où il n’est pas, et elle refuse de le reconnaître dans l’histoire, où il s'est produit et révélé clairement, authentiquement, en particulier dans la personne de son Fils, puis dans l’Eglise chrétienne qui continue son œuvre au sein de l'humanité. On n’arrivera pas à Dieu par la pyramide de Bacon. Jésus-Christ seul est la porte qui mène au ciel, selon cette parole qui est sortie de sa bouche : « Personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, savoir le Fils de l’homme... et personne ne vient au Père que par moi. » Jésus-Christ, personnage
historique, s'affirme d'ailleurs psychologiquement, comme répondant aux besoins les plus intimes et les plus profonds de la nature humaine. Platon, plus sage que maint philosophe de nos jours, a appelé de ses vœux, comme devant devenir la lumière de l'humanité, Celui que nos sages rejettent comme une pierre qu’ils ne peuvent faire entrer dans leur édifice. Mais n'est-ce pas une grande faute de la raison que de rejeter le fait historique le plus important qui se soit accompli jusqu’ici dans le monde, par ce seul motif qu’il embarrasse la raison et contrarie certaines hypothèses témérairement élevées au rang d’axiomes? Mais, ce qui est au-dessus de la raison n’est pas contre la raison. D’ailleurs tout, dans ce monde, est entouré de mystères pour notre raison. La plus chétive graine, qui recèle dans son sein des milliers de générations de plantes toutes semblables à celles qui l’a produite, n’est-elle pas déjà un mystère insondable ? Et pourtant il ne vient â l’idée de personne de rejeter la génération, quoiqu’on ne puisse ni la comprendre ni l’expliquer. Espérons qu'un jour la philosophie sortira de sa partialité et saura tenir compte de tous les éléments, aussi bien historiques et religieux que physiques et matériels, renfermés dans le domaine de l’observation et de l’expérience.
Nous avons maintenant indiqué à grands traits les contours du champ d’étude que cultivent les temps modernes, champ immense, mais encore incomplet pour tous ceux qui rejettent la maîtresse pierre destinée à devenir la pierre fondamentale de tout l’édifice, selon cette parole qu’elle-même a prononcée : « La pierre que ceux qui bâtissaient ont rejetée, est devenue la pierre de l'angle; » et nous avons vu, — retenons bien ceci, — que les temps modernes étaient travaillés du besoin de renouveler toutes les sciences sur la base de l’observation et de l’expérience, eu remontant pour toute chose aux objets mêmes de nos connaissances : c’est de ce besoin, du moins en partie, qu’est sortie la Réformation; c’est de lui que sont nées les sciences naturelles et leurs applications aux arts et métiers;
c’est de lui enfin que provient la philosophie cartésienne, et le mouvement qui s’y rattache. Ce besoin était un signe du temps, embrassant tout, s’étendant à tout et pénétrant toute chose. La pédagogie aussi aura, sous son impulsion, à recommencer son œuvre. Montaigne, Locke et d’autres préluderont à ce grand travail. Rousseau, se plaçant sur le terrain de Descartes, va faire main basse sur tous les systèmes d'éducation, et il ira demander à la nature de se charger, elle seule, de l’éducation de l’homme. Enfin Pestalozzi, pénétrant avec l’œil du génie dans la nature de l’enfant, lui arrachera les secrets de son développement et découvrira les procédés qu’elle emploie oour s’assimiler de nouvelles connaissances.
§ 13. Michel Montaigne»
Montaigne naquit au château de Périgord, le 28 février 1533. Il était doué de facultés éminentes, et reçut une éducation soignée. A six ans il possédait parfaitement le latin, ignorant absolument le français. Son père lui fit apprendre . le grec par forme de délassement, et porta l’attention jusqu’à ordonner qu’on le réveillât en jouant de quelque instrument. Envoyé au collège à Bordeaux, il y acheva ses études vers l'âge de treize ans; il prit ensuite des leçons de droit, à la suite desquelles il obtint une place de conseiller au Parlement. Il voyagea ensuite en Italie, où de grands honneurs lui furent prodigués. A son retour, il fut maire de Bordeaux ; mais il se démit de cette charge au bout de quatre ans, pour aller philosopher à son aise dans le château de Montaigne. Ses dernières années furent troublées par les guerres des catholiques et des protestants, entre lesquels il essaya vainement de se porter médiateur. Il mourut à Bordeaux, le 13 septembre 1592, à l’âge de cinquante-neuf ans.
Montaigne n’est pas un pédagogue, au sens restreint du mot : c’est un écrivain philosophe qui examine ce qui se
passe dans la société et exprime naïvement ce qu'il voit et ce qu’il pense.
Jusqu’à Montaigne, et longtemps après lui encore, la pédagogie s’est essentiellement occupée à élargir le champ de l’instruction : elle était conquérante. Les études classiques, les sciences naturelles, les littératures modernes, sont entrées successivement dans le domaine de l’instruction. Mais le moment de la réflexion devait aussi arriver, le moment où, n’ayant plus de champ nouveau à conquérir, les pédagogues porteraient leur attention sur la manière d’enseigner, soit sur les méthodes d’enseignement, soit sur l’ohjet môme de l’éducation, c’est-à-dire sur l’enfant. Montaigne peut être considéré comme l’un des précurseurs de ce travail qui, proprement, a donné naissance à la science pédagogique.
Ecoutons d’abord comment il critique la manière d’étudier de son temps ; Rousseau et Pestalozzi ont trouvé des figures moins énergiques pour condamner après lui la méthode de leur époque1 :
« Je me suis souvent dépité en mon enfance, de voir dans les comédies italiennes toujours un pédant (institu- * teur) pour badin (bouffon) et le surnom de magister n’avoir guère plus honorable signification parmi nous. Car, ayant été donné à des pédants pour m’instruire, je ne pouvais moins faire que d etre jaloux de leur réputation. Je cherchais donc à les excuser, en faisant remarquer la différence que leur savoir établit entre eux et le vulgaire. Mais j’y perdais mon latin, attendu que les plus galants hommes étaient ceux qui les avaient le plus en mépris, témoin notre bon du Bellay :
Mais je hais par sur tout un savoir pédantesque.
Ce préjugé est ancien, car Plutarque dit que Grecet écolier étaient mots de reproches et de mépris entre les Romains. Avec l’âge, j’ai trouvé qu’on avait grandissime raison, et