‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 47 sur 101 · Essais, liv, I, ch. xxv · texte numérisé non relu

Essais, liv, I, ch. xxv

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qu’on ne devient pas toujours plus sage en étant plus savant. »

Montaigne doute cependant qu’il en doive être ainsi, et après avoir passé en revue divers savants et classes de savants, il ajoute : « Je crois qu’t Z vaut mieux dire que ce mal vient de la mauvaise façon de se prendre aux sciences. D’après la manière dont nous sommes instruits, il n’est pas étonnant si maîtres et écoliers n’en deviennent pas plus habiles... Le soin et la dépense de nos pères ne visent qu’à nous meubler la tête de science; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles... Nous nous enquérons volontiers s’il sait du grec ou du latin, s’il écrit en vers ou en prose ; mais s’il est devenu meilleur ou plus avisé, ce qui est le principal, cela demeure derrière. Il fallait s'enquérir qui est mieux savant, non qui est plus savant. Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides.

« Les écoliers ne se nourrissent pas non plus de la science ; elle passe de main en main pour la seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autrui et d’en faire des coûtes, comme une vraie monnaie inutile à tout autre usage et emploi qu’à compter et jeter... Nous savons dire : Cicéron dit ainsi, voilà les mœurs de Platon, ce sont les mots mêmes d’Aristote; mais nous, que disons-nous nous-mêmes? que faisons-nous? que jugeons-nous? Autant en dirait bien un perroquet. Nous empruntons les opinions et le savoir d’autrui, et puis c’est tout; il les faut faire nôtres. Nous ressemblons proprement à celui qui, ayant besoin de feu, en irait chercher chez son voisin, et y en ayant trouvé un beau et grand, s’arrêterait à se chauffer sans plus se souvenir d’en rapporter chez soi. Que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie ?

« Voyez revenir mon écolier après quinze ou seize ans, il n’est rien de si malpropre à mettre en besogne. Tout ce que vous y reconnaissez davantage, c’est que son grec et

son latin Font rendu plus sot et plus présomptueux qu’il n’était parti de la maison. Il en devait rapporter l’âme pleine, et il ne l’en rapporte que bouffie : elle a seulement enflé au lieu de grandir... Mon vulgaire Périgordin appelle fort plaisamment leltre-fèrits (lettre-férus) les savanteaux auxquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dit. Car le paysan et le cordonnier parlent de ce qu'ils savent : ceux-ci pour se vouloir élever et gendarmer de leur savoir, qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s’embarrassant et empêtrant sans cesse.

« Il ne nous faut pas attacher le savoir à l’âme ; il ne l'en faut pas arroser, il l’en faut teindre.

« C’est une bonne chose que la science, mais nulle drogue n’est assez forte pour se préserver sans altération et corruption, selon le vice du vase qui la contient. Tel a la vue claire qui ne l’a pas droite, et par conséquent voit le bien et ne le suit pas, il voit la science et ne s’en sert pas. La principale ordonnance de Platon, en sa république, c’est de donner à ses citoyens selon leur nature, leur charge. Nature peut tout et fait tout. »

Cette critique de Montaigne touche un des points les plus essentiels de la pédagogie. Pestalozzi l’a reproduite sur tous les tons contre les études de son temps. 11 s'agit, en éducation, non pas tant de se loger des conaissances dans la mémoire, que d’acquérir des forces intellectuelles et morales, au moyen desquelles nous puissions nous diriger nous-mêmes dans les complications de la vie. Que me sert, par exemple, de savoir résoudre un problème d’arithmétique d’après une certaine formule, si, lorsqu’un problème se présente en dehors de l’école, je ne puis le lésoudre par la seule force de mon intelligence et les directions qu’elle me donnera ? Que me servira encore de connaître telle ou telle opinion, tel ou tel jugement, si par moi-même je n’ai aucune opinion, et ne puis juger de rien? Aussi Pestalozzi, par un besoin de réaction poussé trop loin, alla jusqu’à n’avoir plus, dans l’enseignement, antre chose eu vue que le développement des facultés do

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l’enfant. Exercer toutes les facultés pour les fortifier et rendre l’homme capable d’agir librement et sans secours extérieur, tel était le mot d’ordre de sa pédagogie, et tel est encore le sens des exercices d’intuition ou exercices d’intelligence. Ces idées se retrouveront plus loin, lorsque nousparlerons de Pestalozzi. Passons maintenant aux idées de Montaigne sur la manière d’élever les enfants, en opposition avec le pédantisme de son temps et- de tous les temps. Nous trouvons ces idées dans une instruction sur l’institution des enfants, adressée à madame Diane de Foix, comtesse de Gursau1.

« En agriculture, les façons qui vont devant le planter sont certaines et aisées, et le planter même. Mais depuis que ce qui est planté vient prendre vie, à l’élever il y a une grande variété de façons et difficultés : pareillement aux hommes il y a peu d’industrie à les planter; mais depuis qu’ils sont nés, on se charge d’un soin divers, plein d’occupation et de crainte, à les dresser et nourrir. »

Après cette introduction, Montaigne dit qu’il est difficile de reconnaître de bonne heure les inclinations naturelles des enfants, et il ajoute : « Toutefois, en cette difficulté, mon opinion est de les acheminer toujours aux meilleures choses et plus profitables. » Il est d’avis qu’il ne faudrait pas contrarier la nature.

Montaigne donne ensuite à Diane le conseil de choisir pour son fils un conducteur « qui ait plutôt la tête bien faite que bien pleine, » et qui, selon les capacités de l'enfant, au lieu de criailler à ses oreilles comme qui verseserait dans un entonnoir, » commençât par lui montrer les choses, par les lui faire goûter, choisir et discerner par lui-même. « Quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. 11 est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de

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