‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 51 sur 101 · L’élude des langues doit commencer par la langue · texte numérisé non relu

L’élude des langues doit commencer par la langue

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maternelle ; on passe ensuite à la langue d’un peuple voisin, puis au latin, au grec, à l’hébreu, apprenant une langue après l’autre et non toutes à la fois, crainte de confusion.

15. Chaque langue s’apprend mieux par l’usage, par l’oreille, la lecture, les copies, etc., que par les règles. Celles-ci suivent l’usage pour lui donner plus de sûreté.

16. On ne doit faire apprendre parfaitement que la langue maternelle et le latin. (Coménius recommande le latin, parce qu’il voulait en faire la langue universelle, un lien intellectuel commun entre tous les peuples}.

Quoique Coménius se soit surtout occupé de la culture intellectuelle et de l’enseignement, il est loin d’avoir méconnu la valeur de l’éducation physique, morale et religieuse. Ses ouvrages renferment, à ces différents égards, des règles excellentes. Il insiste surtout sur la nécessité d’élever les enfants dans le sentiment de leur dépendance vis-à-vis de Dieu. « Il faut, dit-il, exhorter de bonne heure les enfants à chercher Dieu, à lui obéir et à l’aimer par dessus toutes choses. Ils n’en sont pas aussi incapables que plusieurs se plaisent à le dire. L’objection qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils font ne doit pas nous arrêter; l’intelligence viendra après. Dieu n’a-t-il pas ordonné qu’on lui fasse offrande des prémices? Pourquoi donc lui refuserait-on les prémices de la pensée, de la parole, des mouvements et des actions? Il faut que les enfants apprennent de bonne heure que la vie éternelle, et non ce monde temporel, est le but de notre existence; que cette vie n’est qu’un temps de préparation pour l’autre, et qu’ainsi ils ne doivent jamais sacrifier ce qui est éternel à ce qui est périssable. Qu’on les habitue donc, dès leur plus tendre enfance, à pratiquer tout ce qui mène à Dieu, à prier, à lire les Ecritures, à rendre un culte à leur Créateur, et à garder ses commandements. « Que Dieu, s’écrie-t-il, n’a-t-il pitié de nous, et ne nous fait-il trouver un moyen de ramener toute l’activité que nous dé-

ployons hors de Dieu à la poursuite de tout ce qui est bien et agréable à Dieu ! »

Ce besoin d’employer toutes les forces vives de l’homme à poursuivre ce qui est bien et agréable à Dieu devint surtout dominant sur la fin de la vie de notre célèbre pédagogue. A l’âge de soixante-dix-sept ans, il écrivit un ouvrage intitulé : La seule chose nécessaire. On y trouve la profession de foi de l’auteur et une touchante confession de ses erreurs. Il s’était, en particulier durant les horreurs de la guerre de Trente ans, embarrassé dans l’interprétation des prophéties, et il avait publié un livre intitulé : Lux in tenebris , « la lumière dans les ténèbres, » qui avait rencontré bien des contradicteurs, et que sa conscience lui faisait un devoir de désavouer. Je ne puis mieux achever le portrait que je viens d'esquisser qu’en citant les paroles par lesquelles Coménius termine le dernier de ses ouvrages :

«Je vais me dépouiller, dit-il, de tous les soucis terrestres. Désire-t-on que je m’explique plus clairement sur ce point? Eh bien ! la plus chétive hutte doit me tenir lieu de palais ; et si je ne puis en avoir une pour reposer ma tête fatiguée, je veux, à l’exemple de mon maître, être content si quelqu’un m’accueille sous son toit. Ou bien je demeurerai sous la voûte du ciel, comme il le fit à Gethsémanée les nuits qui précédèrent sa mort, jusqu a ce que les anges viennent me chercher, comme le pauvre Lazare, et m’emportent dans le sein d’Àbraham. Au lieu d’un vêtement précieux, je veux me contenter, comme Jean-Baptiste, d’un habit grossier. Du pain et de l’eau seront mes mets les plus délicieux ; et si je puis y ajouter un peu de légume, je veux louer la bonté du Tout-Puissant. Ma bibliothèque se composera du triple livre de Dieu b Ma philosophie sera d’admirer avec David les œuvres de Dieu, et de m’étonner de ce que Celui qui, a fait de si grandes choses s’abaisse jusqu’à faire attention

i. La nature, la conscience et la Bible.

TEMPS MODERNES

avec amour à un ver comme moi. Mes remèdes seront peu de nourriture, beaucoup de jeûnes ; et ma jurisprudence sera de faire à autrui comme je désire qu’il me soit fait à moi-même. Si quelqu’un me demande quelle est ma théologie, je ferai comme saint Thomas d’Aquin mourant, car moi aussi je vais bientôt mourir, je prendrai la Bible et je dirai du cœur et de la bouche : « Je crois ce qui est écrit dans ce livre. » Si l’on veut une confession de foi plus explicite, eh bien ! je réciterai le symbole de3 apôtres (Credo); car je n’en connais pas de plus courte, de plus simple, de plus complète. Si l’on me demande mon formulaire de prière, je nommerai l'Oraison dominicale, attendu que personne ne peut donner un moyen plus puissant pour ouvrir le cœur du Père que le Fils qui est descendu du sein du Père. Enfin, si l’on me demande les règles de ma vie, j’indiquerai les dix commandements; car personne ne peut mieux dire ce qui plaît à Dieu que Dieu lui-même.

« Je loue et j’exalte ta divine sagesse, ô mon Sauveur, de ce que tu ne m’as donné sur la terre ni patrie ni demeure, et de ce qu’elle m’a été partout un lieu d’exil et de pèlerinage ! Je ne saurais dire avec Jacob : « Mes jours ont été courts et n’ont pas atteint à l’âge de mes pères. » Car tu as fait que les miens ont été plus longs que ceux de mon père, de mon grand-père et de plusieurs milliers de ceux qui ont traversé avec moi le désert de ce monde. Tu sais pourquoi tu as ainsi prolongé mes jours... et je m’en remets à ta sainte volonté. Tu m’as, en tout lieu, envoyé, comme au prophète Elie, un ange dans le désert pour me réconforter avec une bouchée de pain et un verre d’eau, afin que je ne meure pas de faim et do soif. Tu m’as aussi préservé de la folie universelle des hommes, qui prennent ce qui est accidentel pour l’essentiel, le chemin pour le but, la peine pour le repos, l’asile pour la demeure, le voyage pour la patrie; mais moi, tu m’as conduit en Horeb, la montagne de ta sainteté; oui,*tu m’y as entraîné 1 Que ton saint nom soit béni 1 »

En terminant la biographie de Coménius, M. Kellner 1 dit, et j’aime à le répéter après lui : « Aussi longtemps que le principe de l’enseignement intuitif conservera sa valeur, ausi longtemps qu’un caractère doux et un cœur pieux demeureront la plus belle parure de l’instituteur, aussi longtemps enfin que dans les écoles d’Allemagne on apprendra l’allemand et qu’on travaillera à une culture nationale allemande, aussi longtemps le souvenir d’Amos Coménius y vivra dans le cœur des amis de l’instruction.»

* 16. £iocke.

Le pédagogue et philosophe anglais Locke naquit en 1632 à Wrington, près de Bristol. Son père était capitaine dans l’armée du parlement durant la guerre civile. Après avoir, jusqu’en 1651, fréquenté l’école de Westminster, il se rendit à Oxford, où il étudia entre autres choses la médecine. En 1664, il partit pour Berlin en qualité de secrétaire d’ambassade ; mais il revint dès l’année suivante à Oxford. En 1666, il accepta des fonctions de précepteur chez le comte de Schaftesbury, qui lui confia l’éducation d’un fils maladif, âgé de quinze ans. Ce fils prospéra entre les mains de Locke, se maria et eut sept enfants, dont l’alné, un garçon, fut encore élevé par notre pédagogue. ' En 1683, Schaftesbury ayant dû quitter l’Angleterre, Locke l’accompagna en Hollande. Il en revint en 1689. En 1690, il publia son célèbre ouvrage suri 'esprit humain, et en 1693, ses Pensées sur f éducation des enfants. Ce dernier ouvrage eut un grand succès ; on le traduisit en français, sen allemand et en hollandais. Les dernières années de Locke furent consacrées à l’étude des Saintes-Ecritures et à la religion, qu’il avait négligée durant sa vie. Il écrivit des commentaires sur les épîtres de saint Paul. Quelques mois avant sa mort, il communia avec deux de

t- Ancien directeur d’Ecole normale, membre catholique du Conseil royal de l’instruction (Prusse).

TEMPS MODERNES

ses amis, et leur déclara qu’il éprouvait un amour sincère pour tous les hommes; il se sentait aussi, disait-il, en communion avec tous les fidèles composant la vraie Eglise de Jésus-Christ, à quelque dénomination qu’ils appartinssent. Il mourut, le 28 octobre 1704, en écoutant la lecture d’un psaume.

Locke n’est pas un pédagogue aux vues étendues et profondes, comme Coméniu3. C’est un précepteur qui a écrit sur l’éducation domestique qu’il convient de donner aux enfants des hautes classes. Il a jeté quelques regards justes et profonds sur la nature de l’enfant et indiqué des procédés pratiques; mais, en général, son jugement est peu solide, il tombe facilement dans l’exagération de son principe. Voici un rapide aperçu de ce que sa pédagogie renferme de plus saillant.

Introduction.

>< Mens sana in corpore sano # (esprit sain dans un corps sain), est, dit Locke, la description complète d’un heureux état sur la terre. Celui qui possède ces deux choses n’a plus guère de vœux à former, mais qui manque de l’une et de l’autre est dans une situation malheureuse qu’on ne peut guère améliorer. L’éducateur doit essentiellement s’occuper de l’âme, mais le corps a aussi son importance et c’est par lui que je vais commencer

Education physique.

Les enfants de familles nobles doivent être traités, sous le rapport physique, à peu près de la même manière que ceux des campagnards aisés. On ne les habillera pas trop chaudement, pas même en hiver, et on les habituera à être sans bonnet, soit de jour, soit de nuit, soit par le vent, soit par la pluie. Pas de vêtements étroits. Les corsets des filles sont particulièrement nuisibles à la santé L

i. Ils affaiblissent le corps et engendrent toutes sortes d'infirmités en gênant le jeu et le développement des organes les plus essentiels à la vie, tels que l’estomac et les poumons.

Le lait est la nourriture la plus convenable aux jeunes enfants. La viande est un aliment trop solide pour leur estomac. Les mets épicés ou trop salés leur sont nuisibles. Entre les repas, qui doivent être peu nombreux, on ne doit leur donnerque du pain sec. Ils peuvent boire de la bière, mais non du vin et des liqueurs. On doit leur défendre les melons, les pêches, les raisins et la plupart des espèces de prunes ; mais ils peuvent manger des fraises, des groseilles, des pommes et des poires1.

On doit habituer les enfants à des évacuations régulières. Le temps le plus propice est le matin, après le déjeuner.

Les enfants 'doivent se laver tous les jours les pieds dans de l’eau froide, aün de les endurcir, ainsi que les mains, contre l’humidité. Les bains froids font merveille sur les personnes faibles. Tout garçon doit apprendre à nager. Il doit sortir et se mouvoir à l’air libre, en toute saison.

Se coucher tôt et se lever malin est une règle d’or à laquelle il faut soumettre les enfants. Huit heures de sommeil suffisent. On ne doit pa3 les éveiller violemment. Leur couche doit être dure ; on ne les couchera pas sur de la plume.

On leur donnera le moins de remèdes possibles, surtout pas de préservatifs, et on n’ira pas chercher le médecin pour de légères indispositions.

Locke recommande encore l’équitation, l’escrime et la danse, comme des exercices propres à fortifier le corps, à l’assouplir, à lui donner de la tenue. Cependant ce n’est que pour se conformer à l’usage qu’il permet l’escrime. Il aimerait à la défendre à cause des dangers qu’elle présente. A ce point de vue, la danse peut aussi éveiller des craintes fondées.

1. Locke ne se tromperait-il pas? N’oublions pas cependant qu’il nous parle avee l’autorité d’un médecin. 11 me paraît que, dans sa pensée, il veut proscrire les fruits exotiques, d’après ce principe, que la nourriture a plus saine est celle qui croit dans le climat où l’on vit.

Digitiz

temps modernes.

Education intellectuelle (Instruction)1.

Le programme des études que Locke veut faire parcourir à son élève est assez étendu. Il commence par la lecture, qu’il veut qu’on fasse apprendre en jouant. Un dé à 25 facettes, portant chacune une lettre de l’alphabet, est V abécédaire qu’il remet entre les mains de son élève. On joue avec ce dé, et l’élève doit apprendre à nommer les lettres qui sortent. On passe ensuite à l’épellation et à la lecture.

Ecriture. Rien de remarquable.

Le Dessin n’es? que la continuation de l’écriture. On doit apprendre à dessiner des maisons, des machines, des paysages, etc., ce qui est d’une grande utilité en voyage.

Outre la langue maternelle, le français et le latin, Locke recommande encore la géographie , Y arithmétique, en particulier Y arithmétique commerciale et la tenue des livres, la géométrie (les six premiers livres d’Euclide), la chronologie et Yhisloirc, le droit civil et les lois constitutionnelles de son pays. Il conseille d’apprendre dans Cicéron, plutôt que par règles, la logique et la rhétorique. Il recommande encore la philosophie naturelle , qu’il divise en métaphysique , ou élude des esprits , et en physique , ou étude des corps. Il faut, dit-il, commencer par la métaphysique, et la puiser dans la Bible, de peur que le monde naturel n’étouffe la foi au surnaturel. On peut se servir de Descartes. Pour la physique, on suivra l’incomparable Newton. Le savant doit savoir le grec, mais comme Locke ne veut pas faire un savant, il abandonne cette langue, que son élève pourra toujours apprendre seul un jour, s’il le désire. Il donne à la musique la dernière place, car d’abord on ne saurait tout apprendre, et ensuite c’est un art inutile.

Comme les pédagogues qui l’ont précédé, Locke s’appesantit essentiellement sur l’enseignement des langues.

1. Locke ne parle qu’en dernier lieu de l’instruction dan* ses Pensées.

C’est que cet élément est toujours dominant dans l'instruction ; les autres branches sont des accessoires qu’on ne sait pas encore traiter avec l’étendue et l’importance qu’elles méritent. Locke partage, sur l’enseignement des langues, les principes de Ratich et de Coménius. Avant tout il veut la langue maternelle. Tl ne permet pas que son élève la méprise sous prétexte quelle est la langue du peuple. A l’anglais on joindra d’abord le français (la langue d’un peuple voisin, disait Coménius), qu’il faut apprendre jeune et de la même manière que la langue maternelle, c’est-à-dire en parlant. Si l’enfant ne commence pas cette langue de bonne heure, il n’acquerra jamais une bonne prononciation. On peut appliquer ces paroles à toute autre langue étrangère.

Le latin doit s’apprendre de la même manière que le français. Si l’enfant ne peut avoir un maître parlant latin, on lui fera lire les fables d’Esope avec la traduction en regard. Il lira la première fable jusqu’à ce qu’il comprenne. Il passera ensuite à la suivante, et ainsi de suite, répétant toujours ce qu’il sait déjà. Après Esope, on prendra Justin et Eutrope. Avec la grammaire, on n’apprend aucune langue. On en épargnera donc l’ennui à l’enfant. C’est aux philologues qu’il appartient d’approfondir l’étude d’une langue. La première grammaire à apprendre est celle de la langue maternelle. En général, on ne doit aborder la grammaire d’une langue que quand on sait la parler couramment.

Si l’enfant doit étudier le latin dans une école, il faut le dispenser des thèmes latins, des vers et des discours ; on se bornera à lui faire comprendre cette langue. La manie de faire faire des vers est surtout condamnable. Si l’élève n’a pas de talent, on le tourmente inutilement, et s’il en avait, il faudrait plutôt étouffer cette disposition que de travailler à la développer. La poésie est un art inutile : il n’y a point d’or sur le Parnasse.

On ne doit pas faire apprendre par cœur de longs morceaux classiques. L'âme ne se fortifie que par ce qui la

passionne fortement. Qu’on règle ses goûts, qu’on la fasse travailler avec ordre et méthode, et l’on aura fait ce qui est possible pour fortifier la mémoire.

Locke dit qu’une mère pourrait enseigner le latin à ses > enfants. Elle n’aurait pour cela qu’à lire elle-même les évangiles en latin jusqu’à ce quelle les comprît, puis elle les ferait lire à ses fils. On passerait ensuite aux fables d’Esope !...

J’aurais plusieurs remarques à présenter sur les idées de Locke en matière d’enseignement; mais je me bornerai aux plus essentielles.

Locke affecte du mépris pour la musique et la poésie, sous prétexte que ces arts sont inutiles. Je ne saurais partager son opinion. Le chant et la musique sont les auxiliaires des sentiments les plus intimes de notre nature : la religion, le patriotisme, la joie, la tristesse, y ont recours pour exprimer ce que le langage est impuissant à rendre, et ces arts développent des sentiments qui nous seraient inconnus si nous ne les possédions pas. Or l’homme ne vit pas seulement de pain et de pensées, ii vit aussi d’impressions. J’en dirai autant de la poésie, qui fait vibrer en nous des fibres qu’elle seule sait atteindre. Ajoutons à cette considération que la versification est'un excellent exercice de style. Rien n’est plus propre à donner le goût de l’harmonie et du nombre, rien ne rompt mieux un jeune homme au style que l’obligation de fabriquer des vers, c’est-à-dire d’enfermer sa pensée dans un cadre limité et soumis à des règles invariables.

L’ordre dans lequel Locke veut qu’on apprenne les langues est excellent, mais son aversion pour la grammaire va beaucoup trop loin. Sa méthode réussira aussi longtemps qu’il ne s’agira que de converser, mais dès qu’on doit lire et écrire, la grammaire devient une lumière et un guide indispensable. Se lancer, par exemple, dans le latin, sans connaître ni les déclinaisons, ni les conjugaisons, c’est s’aventurer dans une forêt sans chemin et sans boussole. Et comment encore écrire le fran-

ooo

çais sans la connaissance de la grammaire? Commençons toujours, dans l’étude d’une langue, par donner le matériel, mais montrons ensuite de quelle manière les mots se relient entre eux et quelles modifications résultent de leurs rapports. Quand Locke dit qu’on peut apprendre seul le grec, si on en a envie, et qu’une mère peut enseigner le latin à ses enfants, sans le savoir elle-même, cela ne mérite pas qu’on s’y arrête pour le réfuter.

Mais les idées de Locke en matière d’enseignement renferment une erreur plus grave et plus dangereuse encore que celle que je viens de relever. On a vu qu’il veut que l’enfant apprenne à lire en jouant; les langues doivent aussi s’apprendre sans peine, en causant, sans trop d’exercices de mémoire, sans thèmes difficiles, sans versification et sans aride grammaire. Faire de l’étude un jeu, une récréation, telle est la pente sur laquelle il pousse la pédagogie. Nous verrons plus tard Rousseau et Basedow élargir cette voie, et oublier cette vérité éternelle : que l’homme doit manger son pain à la sueur de son front Bienheureux est l’homme, dit le sage, qui a appris à porter le joug dès sa jeunesse ! Sans doute, le plaisir est un des éléments de la vie ; mais la peine en est aussi un, et ces deux éléments, plaisir et peine, joie et souffrance quoique opposés l’un à l’autre, n’en sont pas moins un de ces dualismes mystérieux et indissolubles dont notre existence terrestre est pétrie.

Education morale et religieuse.

L’éducation doit être domestique ou privée, et non puolique. L’école, où tout se fait au coup de la cloche, exerce une influence fâcheuse sur le caractère des enfants.

Ceux qui sont chargés d’élever des enfants doivent tout d’abord chercher à établir leur autorité. Au commencement on exigera une obéissance absolue; mais à mesure que l’enfant grandit, le commandement doit être remplacé par le conseil et la discussion. Rus tôt l’on traitera l’enfant en homme, plus vite il sera homme.

TEMPS MODEKNES.

Le but de l’éducation est la vertu, qui est indispensable pour acquérir l’estime et l’amour de ses semblables, ainsi’que le contentement de soi-même. Son fondement est la connaissance de Dieu, tel qu’il nous est révélé dans le Symbole des apôtres. On se contentera, en fait de culte privé, d’une courte prière le soir et le matin. — On ne parlera pas aux enfants des esprits, des revenants, etc.

Le moyen le plus efficace pour maintenir l’enfant dans le chemin de la vertu, c’est de le rendre sensible à l’approbation et au mépris de ses semblables. L’amour des louanges et la crainte de la honte sont les soutiens les plus solides de la vertu ; c'est le tronc vivant sur lequel on peut greffer avec succès les vrais principes de la morale et de la religion. Là est le grand secret de l’éducation. Les louanges que l’enfant a méritées doivent lui être données publiquement, cela double la récompense. Mais il faut cacher ses torts et ses défauts.

On ne doit pas faire étudier les enfants à coups de bâton, car cela les dégoûte du travail et les rend lâches et rampants. Mais il ne faut pas non plus les encourager en leur donnant des gourmandises, de l’argent ou de beaux habits. 11 faut agir sur eux par la louange ou le blâme. On évitera de leur imposer un travail qui leur répugne; les enfants veulent être libres et indépendants, aussi bien que l’adulte. On s’efforcera de leur inspirer l’amour du travail et on ne les y contraindra pas. Un enfant bien disposé apprend trois fois plus que celui qui ne l’est pas. Néanmoins l’enfant ne doit pas demeurer oisif; il faut qu’il apprenne à quitter ce qui lui plaît pour faire ce qui lui plaît moins, lorsque le devoir l’y appelle. Pour corriger l’enfant qui aime mieux jouer que de travailler, on lui ordonnera de beaucoup jouer et on ne lui permettra le travail que comme récréation.

Les enfants sont impérieux et égoïstes par nature. Il faut combattre énergiquement ces deux tendances. On guérira l’enfant de l’égoïsme en l’engageant à faire des

libéralités, après quoi on le comblera de louanges et de récompenses.

Le mensonge doit être représenté aux enfants comme une chose indigne d’un homme d'honneur. Le mensonge répété doit être puni de la verge. L’aveu sincère sera suivi du pardon de la faute.

On doit avoir l’œil ouvert sur tous les défauts d’un enfant, afin de les combattre, et on évitera soigneusement de lui inculquer de mauvaises habitudes, telles que celles de frapper, de mentir, de rechercher les friandises, etc.

La tenue et les bonnes manières s'apprennent dans la bonne société plutôt que par des règles.

On ne doit pas donner à l’enfant trop de règles de conduite, car, quand on veut les maintenir toutes, on devient trop sévère, et si l’on se relâche, on compromet son autorité.

Il ne faut pas punir dans la colère, ni apostropher les enfants en se servant de paroles injurieuses. L’entêtement et la rébellion doivent seuls être punis de la verge, et .encore faut-il faire en sorte que la honte les atteigne plutôt que la douleur. Les coups doivent briser la volonté, mais il faut absolument qu’ils la brisent. Quand on est obligé de punir, il faudrait avoir recours à un domestique. De cette manière, les parents conserveraient mieux leur dignité, et l’antipathie que l’enfant conçoit contre celui qui le frappe ne retomberait pas sur eux. — Le précepteur ne doit frapper qu’avec la permission du père.

Locke donne encore le conseil de raisonner avec l’enfant pour le convaincre de sa faute (conseil dangereux ! ).

Comme le lecteur intelligent et attentif l’aura déjà observé, Locke n’est pas un guide sûr en éducation. L’instruction publique, qu’il blâme, présente des avantages que n’a pas l’instruction privée. Chacun, d’ailleurs, n’a pas le moyen d’avoir un gouverneur, sans compter que bien peu seraient capables de donner toute l’instruction que l’on reçoit dans un collège ou dans un lycée. Ajoutons que l'école est un fort bon apprentissage de la vie,

TEMPS MODERNES

lorsqu’elle est bien dirigée. Les leçons à heures fixes, que Locke condamne, comme ne tenant pas compte des dispositions de l’élève, sont on ne peut plus propres à discipliner l’enfant et à soumettre son activité à une volonté supérieure. Un jeune homme qui a suivi régulièrement les classes d’une école, est capable d’entrer dans une vocation et d’en remplir les devoirs d’une manière exacte et régulière.

Je ne pense pas avec Locke, qu’on doive, en éducation, se hâter de faire des hommes. On signale ce fait comme un des défauts de l’éducation américaine.

Locke a sans doute emprunté aux jésuites l’idée subtile de faire frapper les enfants par un tiers, ainsi que celle qui se rapporte à l’effet des louanges et de la honte. J’ai déjà exprimé ailleurs ma manière de voir sur ces matières. 11 est évident que l’amour-propre est un mobile d’une grande puissance et qu’il doit conserver sa place dans l’éducation. Mais ce mobile doit peu à peu faire place à la voix de la conscience, qui met l’homme, non plus en regard de ses semblables, mais en face de Dieu. Locke se traîne ici dans une morale toute humaine. Ce qu’il dit de la religion est très-faible et a l’air d’un horsd'œuvre dans son système.

Telles sont, en abrégé, les principales pensées de Locke en matière d’éducation. Comme on l’a vu, elles sont entachées de mainte erreur, mais cela ne doit pas nous empêcher de profiter des idées utiles et pratiques qu elles renferment. Locke a été et demeurera un pédagogue célèbre. La renommée cependant me paraît l’avoir traité en favori, probablement parce qu’il a donné naissance à une philosophie nouvelle, l’empirisme, dont Condillac a été le principal représentant1, et qu’en éducation il a montré une grande indulgence envers des faiblesses qui sont chères à la nature paresseuse et égoïste de l’enfant.

1. Cette école nie les idées innées et base toutes nos connaissances sur l’expérience; elle aboutit à la négation de l’absolu.

$ 17. Auguste Hermann Francke»

Pendant que Jean-Baptiste de la Salle fondait en France l’ordre des Frères des Ecoles chrétiennes , un homme d’un caractère non moins remarquable et d’une foi étonnante commençait en Allemagne, avec sept florins, une des œuvf^ les plus extraordinaires qui se soient jamais produites dans le champ de la pédagogie. Cet homme est Auguste Hermann Franche, prédicateur et professeur à Halle. On est déjà saisi d’étonnement et d’admiration à la seule vue des bâtiments qu’il lit construire pour ses divers établissements. Le premier qui se présente est une grande maison, à gauche du .chemin qui conduit de la ville au faubourg Glaucha. Audessus de la porte d’entrée, on lit ces paroles solennelles : Ceux qui se confient en l'Elernel reprennent de nouvelles forces , les ailes leur reviennent comme aux aigles , ils courront et ne se fatigueront pas. Après avoir traversé ce premier bâtiment, on arrive dans une longue cour, véritable rue, bordée de hautes maisons. Mais ce n’est guère là que la moitié des bâtiments, qui comprennent, outre la maison des orphelins, le gymnase ou pédagogium, une librairie considérable, l’institution biblique de Cannstein, une grande pharmacie, et plusieurs autres constructions, jardins, etc., pour les divers besoins de cette œuvre gigantesque. Au premier abord, on se croirait transporté dans une colonie étrangère.

Franche naquit à Lubech, sur la Baltique, le 22 mars 1GG3. Son père s’étant rendu, en 1G66, à Gotha, en qualité de conseiller de justice, le jeune Franche y suivit les cours du gymnase; ensuite il alla étudier à Erfurt, à Iiiel, à Hambourg, et de nouveau à Gotha. Ses études terminées, il se rendit à Leipsich, où il donna, sur l’Ancien et le Nouveau Testament, des cours publics qui attirèrent un nombreux auditoire et commencèrent sa réputation. La

TEMPS MODES NES

théologie n’était cependant encore pour Francke qu’une affaire de tête et non de cœur et de conviction, comme il nous l’apprend lui-même. Des doutes pénibles agitaient son âme. Les juifs, se disaient-il souvent, croient au Talmud, les Turcs au Coran, les chrétiens à la Bible. Qui a raison ? Appelé à Lünebourgpar le surintendant Sandhagen, et devant y prêcher sur ces paroles : Ces choses sont écrites , afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le fils de Dieu , et qu’en croyant vous ayez la vie par son nom , ses doutes se réveillèrent avec une nouvelle’ intensité; il devait prêcher sur la foi et il n’avait point de foi. Dans son angoisse, il se mit à prier Dieu de vouloir le sortir de ses doutes et l’éclairer. Il est dans la vie des mystères qu’il serait aussi déraisonnable de nier qu’impossible d’expliquer. Francke fut converti en faisant sa prière. « Je fus, dit-il, assuré dans mon cœur de la grâce de Dieu en Jésus-Christ, et je pus, dès ce moment, non-seulement l’appeler Dieu, mais aussi mon père. » Cette heure solennelle laissa dans son esprit une impression ineffaçable.

De Lünebourg, Francke se rendit à Hambourg et y fonda une école dans laquelle il s’exerça h la patience et à l’amour. Les expériences qu’il fit lui révélèrent de nombreuses plaies dans le champ de l’éducation, et éveillèrent en lui le désir de pouvoir y opérer des réformes utiles. De Hambourg, Francke alla passer deux mois à Dresde, vers son ami Spener; il revint ensuite reprendre ses cours à Leipsick, puis se rendit en 1690 à Erfurt en qualité de diacre à l’église des Augustins. Accusé de tendances sectaires, il fut destitué de ses fonctions en septembre 1691. La Prusse venait alors de fonder l’université de Halle. Francke y fut appelé pour y professer le grec et les langues orientales. En même temps on le nomma pasteur du faubourg Glaucha. Le 7 janvier 1692 il arriva à Halle, où il est resté jusqu’à sa mort, c’est-à-dire durant trente-cinq ans.

C’est en 1694 que Francke commença son œuvre péda-

gogique. Voici comment il débuta. Le jeudi, des pauvres venaient à la cure, et au lieu de leur distribuer du pain à la porte, il les faisait entrer et donnait une instruction religieuse aux plus jeunes; les autres devaient écouter. Une prière terminait la cérémonie. Comme il était très à l’étroit dans ses finances, il se privait quelquefois de son repas du soir, afin de pouvoir donner du pain aux nécessiteux. En 1695 il plaça une boîte pour les pauvres dans sa chambre. Un jour il y trouva sept florins qu’une femme charitable y avait déposés. « Voici, dit-il, un magnifique capital, il faut en faire quelque chose de bon ; je m’en vais, avec cet argent, commencer une école pour les pauvres. Il acheta ce jour-là même des meubles d’école,, engagea un étudiant pour donner des leçons, et ouvrit sa classe dans sa propre maison, à côté de son cabinet d’étude. Bientôt le nombre des enfants s’éleva à soixante. En attendant, sa bienfaisance envers les pauvres attirait l’attention du public et des dons commencèrent à lui arriver. A mesure que l’argent lui parvenait, Francke élargissait ses plans. Sa maison étant devenue trop petite, il loua une chambre dans une maison voisine pour y établir une seconde classe. Il serait trop long de raconter le développement progressif de l’œuvre de Francke, jusqu’à ce qu’elle fût en pleine activité dans les nombreux bâtiments dont j’ai parlé plus liant. Il nous suffira d’en faire connaître les diverses parties. Je dirai seulement ici que notre pédagogue se trouva souvent dans de grands embarras financiers durant ses nombreuses constructions, et que toujours il en sortit avec honneur, quelquefois môme d'une manière tout-à-fait extraordinaire. Un jour qu’il était sans argent, c’est lui qui le raconte, il se mita contempler le ciel bleu, et son cœur se sentit tout à coup fortifié. « Que c’est une chose délicieuse se disait-il, que de pouvoir, quand on ne possède rien, se décharger de toute inquiétude sur le Dieu vivant qui a créé les cieux et la terre ! » Là-dessus survient un architecte qui demande s’il est arrivé de l'argent, qu’il doit payer les ou-

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vriers. « Il n’est rien arrivé, lui répondit Franeke, mais je me confie en Dieu. » A peine avait-il prononcé ces mots, qu’un étudiant l’aborde et lui remet un don anonyme de trente écus. Alors il se tourne vers l’architecte et lui demande combien il lui faudràit. « Trente écus, répondit-il. — Eh bien, tenez, les voilà, le bon Dieu me les envoie pour vous. »

Une autre fois, il avait fait l’aumône d’un ducat à une pauvre femme qui était dans le besoin ; celle-ci, dans sa reconnaissance, pria Dieu de vouloir envoyer à Franeke un monceau de ducats pour ses orphelins. Et voilà que les ducats commencent à lui arriver de divers côtés. Il en reçut cinq cent soixante-quinze. Lorsqu’il les vit tous en un monceau sur sa table, il s’écria : « Voilà la prière de ma pauvre femme qui est exaucée ! » La vie de Franeke est pleine de traits pareils.

Voici l’énumération et la statistique des établissements de Franeke en 1727, c’est-à-dire l’année de sa mort.

1. Le lycée ( Pédagogium ) avec 82 élèves. Cet établissement était destiné aux classes supérieures. On y enseignait, outre la religion, qui devait être le fondement de tout, le latin, le grec, l’hébreu, le français et l’allemand ; l’arithmétique, la géographie, l’histoire et la chronologie, la géométrie, l’astronomie, la musique, la botanique, l’anatomie, et les principes essentiels de la médecine. On voit, par cette simple énumération, que Franeke ne se contente plus d’un enseignement exclusivement classique, comme on le voulait alors, et qu’il prépare la voie aux études réales et techniques encore négligées. Cette nouvelle tendance ressort davantage encore dans les moyens d’instruction mis à la disposition du lycée. En effet, il possédait un jardin botanique, un cabinet d’histoire naturelle, un cabinet de physique, un laboratoire de chimie, des çabinets d’anatomie, des ateliers pour tourner, polir le verre, peindre et dessiner, etc. Dans une classe destinée à préparer les élèves pour l’univer-

sité, ou étudiait encore spécialement les classiques latins1, la rhétorique, la logique, la métaphysique, la dogmatique, etc. Les élèves devaient aussi faire des discours, et disputer entre eux sur des points de controverse.

2. L’école latine de la maison des orphelins, avec 3 inspecteurs, 32 professeurs, 400 écoliers et 10 domestiques. Cette école ressemblait aux collèges ou gymnases latins d’alors. On y enseignait cependant plus de branches. Sur le plan d’étude on trouve la botanique, l’anatomie, la peinture. On y préparait aussi les jeunes gens pour l’université.

3. Les écoles allemandes (écoles bourgeoises), avec 4 inspecteurs, 98 maîtres, 8 institutrices et 1,725 élèves, garçons et filles. L’enseignement dans ces écoles ne dépassait guère le niveau d’une bonne école primaire. On y trouve cependant l’histoire naturelle et l'histoire universelle.

4. Les orphelins , au nombre de 134, dont 34 filles, avec 10 surveillants et surveillantes.

5. Les pensionnaires (pour la table seulement) 255 étudiants (de l’université) et 360 écoliers pauvres.

6. L’économie domestique , la pharmacie et la librairie occupaient 53 personnes. Les deux derniers établissements étaient d’une grande importance par les sommes considérables qu’ils rapportaient. Voici quelle fut leur origine. Un jeune théologien, nommé Elers, avait fait imprimer un sermon de Franche sur les devoirs envers les pauvres , et il alla l’exposer en vente, avec quelques autres, à la foire de Leipsick sur une petite table. Cet essai lui ayant réussi, il ouvrit une librairie à Halle, publia d’autres écrits de Francke, ainsi qu’un grand nombre d’ouvrages pour les écoles, et son commerce prospéra au point qu’il put ouvrir encore deux autres librairies, l’une à Berlin et l’autre à Francfort-sur-le-Mein. Les bénéfices

1. Francke était opposé à l’étude des classiques grecs. Il se contentait, pour le grec, du Nouveau Testament et des Pères. En général il redoutait l’inilueuce des littératures païennes.

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réalisés étaient consciencieusement versés dans la caisse de la maison des orphelins. — L’origine et le développement de la pharmacie n’est pas moins remarquable. En 1700, un nommé Burgstaller ayant, avant de mourir, donné à Franche une recette pour préparer un remède très-salutaire, celui-ci remit la recette au médecin de la maison, le célèbre poète religieux Christian Frédéric Richter, qui, après bien des essais infructueux, parvint à fabriquer ledit remède, et il en résulta une pharmacie considérable, qui rapporta de grandes sommes à l’établissement. Il n’était bruit, en maint endroit, que des cures merveilleuses opérées par le médicament de la maison des orphelins.

7. Etablissements pour femmes. L’asile des demoiselles renfermait 15 personnes, — la pension des jeunes demoiselles 8, — et l’asile des veuves 6 personnes.

Le personnel entier des établissements de Francke, sans compter les familles des professeurs etc., s’élevait, suivant les indications ci-dessus, à 4,273 personnes, c’està-dire à peu près au chiffre des populations des villes françaises de Mézières, Briançon, Digne, Privas, Foix, etc.

Francke, comme nous l’avons vu, avait été appelé à Halle, en qualité de pasteur et de professeur à l’université. Je ne dirai rien de son activité comme pasteur, attendu qu’elle ne rentre pas dans mon sujet. Il n’en est pas de même de sa charge de professeur. Francke exerça la plus grande influence sur l’université, soit au point de vue des études, soit sous le rapport de la discipline et des principes religieux. Quant à ce qui regarde les études, il insista, en particulier, sur la nécessité de mieux apprendre l’allemand, et, en général, dè se mieux préparer pour les études universitaires. Sous le rapport religieux et disciplinaire, il insistait pour que la théologie fût avant tout une affaire de foi et de conviction. « Un grain de véritable foi, disait-il, vaut mieux qu’un quintal de connaissances historiques, et une goutte d’amour plus qu’une mer de science. » Avec le concours de ses collègues, il mit un

frein à la vie désordonnée des étudiants et les soumit à un régime presque semblable à celui des Frères de la vie commune

Pour compléter cet aperçu sur l’activité et les œuvres de Francke, je dois encore mentionner deux institutions qu’il dirigeait et dont le siège était à Halle. En 1710 le baron de Cannstein engagea Francke à fonder une imprimerie pour la propagation des saintes Ecritures avec des caractères stéréotypés. Le prince Charles de Dauemarck encouragea l’entreprise en envoyant 1 ,271 ducats. La première édition stéréotypée du Nouveau-Testament parut en 1713, et jusqu’en 1795, il fut imprimé dans la maison des orphelins 1,659,883 Bibles, 883,890 Nouveaux-Testaments, 16,000 exemplaires des Psaumes et 47,500 du livre de Sirach1 2.

L’autre institution que je dois mentionner est l’établissement d’une mission dans l’Inde, provoquée et soutenue par le roi Frédéric IV de Danemark. Cette œuvre, qui subsista durant un siècle, exerça une grande influence sur les contrées où elle s’était étendue, surtout par les écoles qu’y fondèrent les missionnaires.

Francke, comme on le voit, appartient à ce petit nombre d’hommes d’élite, dont le passage laisse une impression profonde dans l’histoire de l’humanité. Nous avons raconté son action immédiate : mais qui dira l’influence qu’il exerça indirectement, par ses écrits, par sa parole et par ses établissements ! Les études prirent en Allemagne une direction plus pratique et plus nationale (par l’étude de l’allemand), et une foule de pasteurs, professeurs et instituteurs, élevés dans ses établissements, portèrent au loin son esprit et ses principes. Un grand nombre d’écoles pour les pauvres, de maisons d’orphelins, d’asiles pour les enfants vicieux, furent fondés en divers lieux sur le modèle des établissements de Halle. Le comte de Zinzen-

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