‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 58 sur 101 · Livre III (12 à 15 ans · texte numérisé non relu

Livre III (12 à 15 ans

Jusqu’ici Emile a vécu essentiellement de sensations sous la loi de la nécessité ; il a étendu dans la nature le cercle de scs perceptions. Maintenant le moment est venu de lui faire faire un pas de plus : il doit apprendre à comparer les sensations perçues, pour en tirer des juge-

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ments et en former des idées. En outre, comme à l’avenir ses forces vont dépasser ses besoins, il s’agit d’occuper ce surplus de forces à faire provision de connaissances. Mais on n’ira pas étudier au hasard, on n’apprendra que ce qui est utile aux yeux mômes d'Emile, et non-seulement à ceux de son Mentor; car il doit toujours être le maître de ses actions et en avoir la pleine intelligence.

Emile sera donc, dorénavant, sous l’empire d’une seconde loi : l’utilité viendra s’unir à la nécessité pour le gouverner. Et comme il importe qu’il se fortifie dans la liberté, l’indépendance, on lui laissera encore ignorer les rapports des hommes entre eux et on continuera à l’occuper de choses physiques et matérielles.

Je ne m’arrête pas à démontrer que l’assertion de Rousseau relative aux forces d’Emile est dénuée de fondement. Abandonné à lui-même sur une île déserte, il ne serait pas plus capable qu’un autre enfant de se suffire à luimême. On peut faire une remarque analogue sur la loi de l’utilité.

Mais voyons comment Rousseau réalise son programme.

Commençant par la cosmographie, il se rend avec son élève sur une colline pour contempler le lever et le coucher du soleil. Le spectacle est ravissant, et notre Mentor y joint une courte instruction sur les quatre points cardinaux. Emile demande à quoi cette connaissance peut lui servir. C’est juste, on ne doit rien apprendre que d’utile, lui répond son Mentor, laissons donc cela. Le lendemain on fait une promenade, on s’égare, on s’arrête altéré, affamé, à l'heure de midi, à la lisière d’un bois ; ou s’assied par terre, on se met à pleurer, que faire? Le gouverneur rappelle A son élève qu’ils ont vu ce bois la veille au nord de Montmorency. Emile regarde le soleil : donc, ditil, Montmorency est là. au midi, du côté du soleil. Il se lève, il part comme un trait, le chemin est retrouvé et l’on arrive encore assez tôt pour le dîner. Voilà la première leçon de cosmographie. Quand Rousseau a imaginé

celte anecdote, il a oublié que son élève toujours dans les champs, était aussi peu capable de s’égarer qu’un Iroquois. Mais nous ne saurions nous arrêter à toutes les inconséquences de notre philosophe. En suivant la méthode que je viens de caractériser, il étend les connaissances géographiques de son élève, et lui fait apprendre l’histoire naturelle, la physique et la chimie. Il ne lui enseigne rien comme à l’école, il ne fait que lui fournir l’occasion d’apprendre ; il observe, expérimente et étudie avec lui : il n’est pas son maître, mais son émule.

A côté du livre de la nature, Rousseau ouvre à son élève celui des arts et des métiers ; ils ont un atelier, des outils. Ils parcourent la contrée pour visiter les ateliers. Emile doit tout voir, tout comprendre, tout essayer. Ici il forge, là il rabote, ailleurs il taille une pierre. En le promenant d’atelier en atelier, Rousseau ne souffre jamais que son élève voie aucun travail sans mettre lui-même la main à l’œuvre, ni qu’il en sorte sans savoir parfaitement la raison de tout ce qui s’y fait ou du moins de tout ce qu’il a observé.

^Rousseau met ici en garde contre un écueil. On estime plus, dit-il, dans le monde, les arts d’agrément et de luxe que les arts utiles. Il ne faut pas qu’Emile adopte ce préjugé. Pour l’en préserver, son Mentor lit avec lui un livre, un seul livre, Robinson Crusoê. Emile doit devenir un Robinson. Avec cet idéal en tête, il se gardera bien de préférer le brillantà l’utile. « Le fer doit être à ses yeux d’un beaucoup plus grand prix que l’or, et le verre que le diamant. De même il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon qu’un empereur, et que tous les joailliers de l’Europe ; un pâtissier est surtout à ses yeux un homme très-important, et il donnerait toute l’Académie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les orfèvres, les graveurs, les doreurs ne sont, à son avis, que des fainéants qui s'amusent à des jeux parfaitement inutiles ; il ne fait pas même un grand cas de l’horlogerie. » Suivent une longue tirade contre le luxe et les riches fair

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néants, et un éloquent plaidoyer en faveur de l’égalité et de la simplicité. Rousseau prédit dans de prochaines révolutions la ruine de tout ce monde brillant, mais pourri, qui ne vit que de fêtes, de luxe, de scandales, de tromperie et de mensonge, aux dépens de l’artisan et du laboureur. « Nous approchons, dit-il, de l’état de crise et du siècle des révolutions. » Cette prédiction m’a paru digne d’être relevée.

Ce second terme de la vie d’Emile doit finir par l’apprentissage d’un métier. Emile sera laboureur, mais cela ne lui suffit pas; un laboureur est esclave de sa terre, et Emile doit être indépendant, il doit pouvoir, au besoin, s’en aller et emporter sa fortune dans ses bras. « Quand il apprendra son métier, dit Rousseau, je veux l’apprendre avec lui, car je suis convaincu qu’il n’apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettons donc tous deux en apprentissage, et nous ne prétendons point être traités en messieurs, mais en vrais apprentis qui ne le sont pas pour rire : Pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon? Le czar Pierre était charpentier au chantier, et tambour dans ses propres troupes : Pensez-vous que ce prince ne vous valû t pas par la naissance ou par le mérite? Vous comprenez que ce n’est point à Emile que je dis cela ; c’est à vous, qui que vous puissiez être. »

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