Livre IV. — L’adolescence (15 à 20 ans
Dans l’enfance, l’homme fait connaissance avec soimême et avec le monde physique; dans l’adolescence, il doit apprendre à connaître ses semblables. Ici commence le danger de l’éducation. Un jour suffit pour détruire l’œuvre des quinze premières années, si l’on n’y prend bien garde.
Le moment propice pour étudier la société est marqué par la nature dans l’éveil du sentiment qui porte un sexe vers l’autre. Or, c’est ce qui caractérise, suivant Jean- Jacques, l’âge de l’adolescence. « Nous naissons, dit-il, en
deux fois, l’une pour exister et l’autre pour vivre, l’une pour l’espèce et l’autre pour le sexe.
« I^a source de nos passions, dit-il encore, l’origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais, est l’amour de soi : passion primitive innée, antérieure à toute autre, et dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des moiüûcations. » Mais dès que l’homme éprouve le besoin d’une compagne, il 11’est plus seul, il commence à se répandre dans ses semblables, « Toutes ses relations avec son espèce, toutes les affections de son âme naissent avec l’amour qui nous porte vers un autre sexe. » C’est alors le moment d’étudier les relations des hommes entre eux et d’apprendre à les connaître.
Que dire de ce point de vue sous lequel Rousseau nous fait envisager le développement de l'homme? Notre philosophe ne se serait-il pas laissé guider ici par le penchant le plus prononcé de sa nature? Lycurgue vivait pour sa patrie, Platon pour la vertu, Crésus pour les richesses, Lucullus pour la bonne chère, et Rousseau pour les femmes. La patrie, la sagesse, la fortune, la table, le sexe ont chacun une place dans la vie humaine, et Rousseau a tort de vouloir tout subordonner à l’amour de soi et à l’amour
du sexe1. Sa base est trop étroite. Mais revenons.
Par où Emile commencera- t-il à étudier ses semblables? La société est trop corrompue pour qu’on puisse la lui montrer de près : on doit éviter d’éveiller la passion qui ne fait encore que fermenter au fond do son cœur. Point de société mondaine, point de bals, point de théâtres, point de paroles indiscrètes. Plus longtemps Emile ignorera les relations sexuelles, plus longtemps il sera calme et heureux. La précocité en cette matière affaiblit
1. On ne saurait nier qu’un jeune homme ne puise dans lo désir de trouver une compagne des motifs de bien faire. Mais cette vertu n’est pas à l’épreuve du feu des passions. Celles-ci ont besoin d’une force plus grande pour les régler et les contenir.
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l'âme et le corps : elle ruine les individus et les peuples.
Ne pouvant se résoudre à montrer des hommes vivants à son élève, Rousseau commencera par lui parler des morts. 11 va lui dérouler les pages de l’histoire, à commencer par les Vies de Plutarque, et il lui apprendra à estimer les vertus modestes que connaît déjà Emile, la simplicité, la liberté, et à haïr le luxe, l’ambition, la tyrannie. Rousseau recommande les fables dans cette nouvelle période de développement.
Cependant Emile ne doit pas toujours voir les hommes de loin. Son jugement, une fois formé sur les vertus et les vices sociaux, il peut, sans danger excessif pour son cœur, faire enfin son entrée dans le monde. Les premières fautes qu’il commettra serviront à le corriger de sa présomption et l’empêcheront de juger trop sévèrement ses semblables.
Ici Rousseau montre comment toutes les vertus sociales naissent de l’amour sexuel. Dès qu’on aime son semblable (un autre sexe), dit-il, on veut son bien comme le sien propre ; on éprouve le besoin d’être bon, d’être juste. La bonté et la justice, enfantés par l’amour, s’établissent dans le cœur sous la forme d’une loi ; c’est ce qui constitue la conscience. La bonté et la justice ne sont pas de simples abstractions, de purs êtres de raison, mais un besoin, une inclination naturelle renfermée dans nos affections primitives.
Cette manière d’envisager les vertus sociales et la conscience est caractéristique. La religion n’a que peu de place dans ce système nouveau. Dieu, qu’on doit à la fin faire connaître à Emile, n’y apparaît que comme cause première de ce qui existe. La morale y descend au niveau de l’homme naturel, et la foi y est réduite à un vague hommage rendu au Créateur (Rousseau adore Dieu, dit-il, mais il ne le prie pas : que lui demanderait-il? Il a i-eçu sur la voie de la nature tout ce qui lui est nécessaire), et a une espérance plus ou moins certaine que l’âme conti-
nuera à vivre au delà de la tombe. Je n’ai rien trouvé de plus dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, placée comme un épisode dans cette partie de l'Emile.
La Profession de foi du Vicaire savoyard est un système philosophique. Je ne veux ni l’analyser ni la.discuter ici, cela me conduirait trop loin. Il me suffît, pour mon dessein, d’en faire connaître l'esprit et la méthode.
La mise en scène de cette profession de foi manque à la fois de convenance et de moralité : Rousseau la place dans la bouche d’un prêtre qui remplit ses fonctions sans croire à l’Evangile, et qui, entraîné par la nature, a violé le vœu imposé à son état. Dans l’admonition qu’il reçut de son supérieur, on lui fit comprendre que, s’il eût mieux caché ses fautes, il aurait évité la punition. Ce procédé le révolta. Quoi ! se dit-il, c’est parce que tu es moins coupable, c’est parce que tu as respecté le lien sacré du mariage qu’on te condamne ! Irrité, troublé, découragé, notre vicaire tomba dans l’incrédulité. Ne pouvant néanmoins vivre sans croyance, il se mita étudier les systèmes des philosophes. Aucun ne le satisfit. Alors il prit la résolution de chercher la vérité dans son cœur, et, se mettant à philosopher à la manière de Descartes (en ajoutant cependant le fait du sentiment au fait de la pensée), il arrive d’observation en observation et de déduction en déduction, jusqu’à la cause première de toute chose, cause libre, juste et bonne, toute-puissante, créatrice et conservatrice du monde; puis, redescendant sur lui-même, il trouve que, dans la chaîne des créatures, il est la plus excellente, non-seulement par son intelligence et sa raison, mais plus encore par le sentiment, par le cœur et la conscience, au fond desquels il trouve la liberté et l’obligation morale d’aimer son Créateur, d'être juste et bon envers son semblable. Son âme étant immatérielle, elle peut survivre au corps, soit pour jouir, soit pour souffrir, suivant que le moi, qui n’est autre chose que la continuité de l’existence par le souvenir, sera tissu de bonnes ou de mauvaises actions.
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Voilà toute la foi de notre vicaire. Tout le reste est hérissé pour lui de difficultés infinies, ou enveloppé des ténèbres les plus profondes. Il ne sait comment s’orienter dans le dédale des religions. Le christianisme soulève dans son esprit des objections qu’il ne peut résoudre. La majesté des Ecritures lui impose, mais que de choses inadmissibles ! La figure du Christ le jette dans le ravissement, mais comment l’expliquer, comment la concilier avec les exigences de la raison et la mettre en harmonie avec la nature? Ne trouvant aucune issue dans ce labyrinthe, notre vicaire en revient à sa profession de foi, base de toutes les religions, et il conclut par cet adage devenu populaire, malgré l’erreur qu’il renferme, que toutes les religions sont bonnes, pourvu qu’on les observe bien. A ses yeux, les différentes religions sont de pures institutions civiles auxquelles ont fait bien de se soumettre; car il faut de l’ordre et de l’unité au sein d’un peuple. C’est ainsi que notre vicaire, qui a retrouvé une place, quoiqu’il ne soit pas corrigé de son défaut, justifie sa position : il dit la messe et accomplit tous les actes du culte aussi scrupuleusement qu’un autre.
Tels sont les principes dans lesquels doit être élevé Emile. Ajouterai-je que ce qui manque au déiste Rousseau, comme aux panthéistes et -aux matérialistes modernes, c’est le sentiment du péché, c’est le besoin d’une réconciliation avec Dieu ? Malgré ses fautes, Rousseau s’est cru jusqu’à la fin juste et bon, et, contradiction frappante, cet homme, qui ne voyait qu’hypocrisie et corruption dans son siècle, cet homme, qui est devenu misanthrope par dégoût de ses semblables, affirme sur tous les tons que l’homme est bon ! Cette erreur est ce qui lui a rendu incompréhensible une institution établie pour réconcilier l’homme avec Dieu. Le christianisme ne peut être construit philosophiquement que sur un besoin de la conscience.
Cependant Rousseau n’a pas, par cette digression, perdu de vue son objet. Il continue à montrer les hommes
à son Emile, s'aventurant à la fin auprès des dames et jusqu’au théâtre. Il lui laisserait même commettre des fautes si la nature l’exigeait impérieusement. Mais Emile est docile, il aime la vertu et il ne veut qu’une compagne digne de lui et auprès de laquelle il puisse passer d’heureux jours. Ici Rousseau donne des règles de politesse et de bon goût, et après avoir inutilement cherché une femme dans les sociétés de Paris, il quitte la capitale de la France avec cette boutade : « Enfin, le temps presse ; il est temps de la chercher tout de bon (il a donné le nom de Sophie à la future épouse d’Emile), de peur qu’il ne s’en fasse une qu’il prenne pour elle, et qu’il ne connaisse trop tard son erreur. Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l’honneur, ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris; nous cherchons l’amour, le bonheur, l’innocence ; nous ne serons jamais assez loin de toi ! »