Livre V. — Sophie ou la Femme
Dans le livre V et dernier, Y Emile tourne enfin au roman : l’auteur de la Nouvelle Hèlo'ise pouvait-il concevoir la vie autrement que comme un roman ? Je ne suivrai pas notre auteur dans ce qu’il nous dit des femmes. Aux yeux de Rousseau, la femme n’existe que pour l’homme; par conséquent, « toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utile, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce, voilà les devoirs des femmes dans tous les temps. Tant qu’on ne remontera pas à ce principe, on s’écartera du but. »
U résulte de ce principe que la femme, à l’inverse de l’homme, doit être élevée dans la soumission et la dépendance : une femme doit épouser en toute circonstance le parti et la religion de son mari ; elle doit tout sacrifier à son principe suprême, qui est l’homme. Par la même raison, les femmes doivent cultiver l’art de plaire,
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et ce qu’on pense d’elles ne doit pas leur être moins cher que ce qu’elles sont. « L’opinion, dit Rousseau, est le tombeau de la vertu parmi les hommes et son trône parmi les femmes. » Ces principes sont bien différents de la modestie et des vertus cachées recommandées avec tant de raison par le. christianisme.
Malgré les faux principes de Rousseau sur la position sociale de la femme et sur la manière de l’élever, son principe de tout ramener à la nature lui fait faire parfois des tableaux d’un goût exquis. En voici deux ou trois :
« Sophie aime la parure et s’y connaît ; sa mère n’a point d’autre femme de chambre quelle ; elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage, mais elle hait les riches habillements; on voit toujours dans le sien la simplicité jointe à l’élégance : elle n’aime point ce qui brille, mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode, mais elle sait à merveille celles qui lui sont favorables. Il n’y a pas une jeune personne qui paraisse mise avec moins de recherche et dont l’ajustement soit plus recherché; pas une pièce du sien n’est prise au hasard, et l’art ne paraît dans aucune. Sa parure est très-modeste en apparence, et très-coquette en effet; elle n’étale point ses charmes; elle les couvre, mais en les couvrant elle les fait imaginer.
» Jamais il n’entre dans l’appartement de Sophie que de l’eau simple; elle ne connaît d’autre parfum que celui des fleurs, et jamais son mari n’en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l’attention qu’elle donne à l’extérieur ne lui fait pas oublier qu’elle doit sa vie et son temps à des soins plus nobles : elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté qui souille l’âme; Sophie est bien plus que propre, elle est pure.
» Sophie a peu d’usage du monde; mais elle est obligeante, attentive et met de la grâce â tout ce qu’elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d’art. Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules, qui n’est point asservie aux modes, qui ne
change point avec elles, qui ne fait rien par usage, mais qui vient d’un vrai désir de plaire et qui plaît. Elle ne sait que les compliments triviaux et n’en invente point de plus recherchés ; elle ne dit pas qu’elle est très-obligée , qu’on lui fait beaucoup d’honneur , qu’on ne prenne pas la peine , etc. Elle s’avise. encore moins de tourner des phrases. Pour une attention, pour une politesse établie, elle répond par une révérence ou par un simple je vous remercie; mais ce mot, dit de sa bouche, en vaut bien un autre. Pour un vrai service, elle laisse parler son cœur, et ce n’est pas un compliment qu’il trouve. Elle n’a jamais souffert que l’usage français l’asservît au joug des simagrées, comme d’étendre sa main en passant d’une chambre à l’autre sur un bras sexagénaire quelle aurait grande envie de soutenir. Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service, elle laisse l’officieux bras sur l’escalier et s’élance en deux sauts dans la chambre en (lisant qu’elle n’est pas boiteuse. »
Sophie étant faite pour Emile, comme Emile pour Sophie, il ne pouvait se faire qu’à la fin ils ne se rencontrassent. Le commencement de leurs amours est charmant. Le vrai christianisme peut réaliser quelque chose de mieux. Cependant on aimerait à voir régner partout des mœurs aussi pures et des sentiments aussi beaux à l’origine de tous les mariages qui se contractent. Dieu a mis dans l’union de l’homme et de la femme une jouissance, un bonheur réel qui peut durer jusqu’à la mort des conjoints. Mais pour goûter ce bonheur et le conserver, il faut se soumettre aux règles que Dieu a établies, et qui consistent à le chercher et à le goûter exclusivement dans les liens sacrés du mariage. Tout sentiment, tout acte qui s’affranchit de ces liens porte atteinte à la sainteté du mariage et tend à miner le bonheur que Dieu a bien voulu y attacher. Que de jours paisibles, que de bonheur les jeunes gens laissent échapper, et que de tourments et de maux ils se préparent lorsqu’ils ne savent ou ne veulent discipliner ni leur corps ni leur âme!
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Après une année passée dans les douceurs d’une honnête fréquentation, Emile et Sophie durent se séparer : le premier devait encore voyager avec son Mentor pour étudier les institutions politiques des différents peuples. Sur le point de devenir membre de la société civile, il doit savoir quels sont les devoirs et les droits du citoyen et quel est le pays où il pourra vivre suivant ses principes. Cette partie de l 'Emile est peu attrayante : elle ne renferme guère qu’un aride abrégé du Contrai social. Comme on peut s’y attendre, Emile ne trouve nulle part l’idéal social qu’il cherche, et il rentre en France avec la conviction qu’il ne doit chercher la liberté qu’en lui-même, et que la suprême sagesse consiste à se soumettre aux institutions établies comme on se soumet à la nécessité. Il retombe ainsi sous la loi de la nécessité, par laquelle son éducation a commencé.
Cependant Sophie et Emile sont demeurés fidèles l’un à l’autre, et le jour du mariage est arrivé. « Enfin, dit Rousseau, je vois naître le plus charmant des jours d'Emile et le plus heureux des miens; je vais couronner mes soins, et je commence d’en goûter le fruit. Le digne couple s’unit d’une chaîne indissoluble, leur bouche prononce et leur cœur confirme des serments qui ne seront point vains : ils sont époux. ■» Et quelques pages plus loin : « Peu à peu le premier délire se calme et leur laisse goûter en paix les charmes de leur premier état. Heureux amants! dignes époux? Pour honorer leurs vertus, pour peindre leur félicité , il faudrait faire t histoire de leur vie... »
On a trouvé dans les manuscrits de Rousseau un fragment que l’on a ajouté au cinquième livre de l’Emile; il est intitulé : Emile et Sophie , ou les Solitaires. C’est donc ici l’histoire de leur vie , pour honorer leurs vertus et peindre leur félicité... Oui c’est l’histoire de leur vie, mais quelle vie ! Après quelques années passées dans la soütude, Emile, pour distraire Sophie inconsolable de la mort d’une petite fille, la mène à Paris. Ce fut pour son malheur. L’aii’ de la capitale les détacha vun de l’autre, et Sophie
devint infidèle. Lorsqu’Emile apprit sa honte, ii éprouva des souffrances d’Ame d’une violence excessive ; mais rappelant à lui sa raison et ses principes, il se dit à la fin que rien n’était changé en lui, et, s’armant de stoïcisme, il quitta Paris, seul, à pied, et sans emporter autre chose avec lui qu’un modeste vêtement et ses bras. Il chercha et trouva de l’ouvrage. Quand il était malade, il faisait comme l’animal, il jeûnait et se tenait tranquille. Un endroit lui déplaisait-il? il allait plus loin. Il arriva ainsi à Marseille, et, comme il connaissait la manœuvre, il trouva du travail comme matelot. Malheureusement, le vaisseau qu’il montait fut pris par des pirates, et voilà notre Emile jeté dans les fers et vendu à Alger comme esclave. Mais on ne vend pas l’âme d’un homme. Emile conserva dans les fers toute sa liberté et eut de plus l’occasion de goûter la sagesse de savoir se soumettre à la loi de la nécessité.
L’histoire d’Emile s’arrête ici ; mais, d’après le commencement, on voit qu’il était revenu en France, qu’il avait rejoint Sophie, et, qu’instruits l’un et l’autre à l’école du malheur, ils avaient retrouvé leur première vertu et leur premier bonheur; mais la mort était venue frapper , à leur porte, et Emile avait eu la douleur de perdre son fils et son épouse. Il se retrouvait ainsi seul pour achever sa carrière.
Remarques et réflexions générales sur les principes philosophiques et pédagogiques de Rousseau.
Je me suis suffisamment expliqué dans l’analyse des écrits philosophiques de Rousseau, en particulier de 1 mile, pour n’avoir pas à revenir sur ses principales idées et sur leur application : il ne me reste plus qu’à présenter quelques réflexions sur le principe fondamental de sa philosophie et à déterminer la place et l’influence de l'Emile dans le domaine de la pédagogie.
La philosophie de Rousseau, comme on l’a vu et com-
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pris, a sa base et sa règle dans la nature humaine, telle iju’il la concevait. Cette philosophie, en soi, n’a rien que de légitime : rappeler l’homme à la nature et à ses lois immuables, soit en politique, soit en religion, soit en pédagogie, c’est le rappeler à la vérité. Et quel besoin le dix-huitième siècle n’avait-il pas qu’on le ramenât à la source féconde et vivifiante de la nature ! En politique, on gouvernait les peuples sans prendre conseil des droits de l'homme et de ses besoins légitimes ; en religion , l’autorité, l'habitude, les préjugés et souvent encore la force, tenaient lieu de conviction individuelle et de cette franche volonté que Dieu demande de ses adorateurs; en pédagogie, on n’avait nul égard à la nature physique, intellectuelle et morale de l’enfant et aux lois qui président au développement de ses facultés : on le dressait plus qu’on ne le développait. Il était donc bien nécessaire qu’une voix éloquente s’élevât et invitât la société à quitter cette voie factice et trompeuse pour rentrer dans le chemin et sous les lois de la nature. En ce point-ci, Rousseau, malgré ses fautes et ses erreurs, a été l’interprète d’une grande vérité auprès de ses compatriotes, et l’étonnante facilité avec laquelle ses principes se sont répandus depuis dans le triple domaine de la politique, de la religion et de la pédagogie, nous montrent assez qu’il a été plus qu’un simple rêveur.
Mais s’il importe hautement pour l’humanité de mettre la politique, la religion, l’éducation et les mœurs en harmonie avec la nature, il importe que ce soit avec la nature réelle et non pas avec une nature imaginaire ou tronquée. C’est en ce point que Rousseau s’est iourvoyé, Il a cru que l’homme possédait toutes choses dans sa nature, et que cette nature en soi était parfaite. L’homme n’avait qu’à redevenir lui-même pour rentrer en Eden. Mais cette idée de l’homme n’a de base ni dans l’histoire, ni dans l’expérience personnelle : elle est imaginaire. L’histoire et l’expérience personnelle nous démontrent qu’il y a dans nôtre nature des misères (le péché, les maladies la mort) et des besoins (de paix, de sainteté, de connaissances, de félicité)
qui ne peuvent être guéris et satisfaits que par un secours surnaturel et clans une autre existence. C’est ce que Platon, en particulier, avait déjà compris. Renvoyer simplement l'homme à la nature, c’est donc l’abandonner à ses misères et à ses besoins, c’est le laisser sans secours et sans médecin. La nature et ses lois viennent de Dieu et doivent être respectées comme des oracles divins : on ne doit ni les méconnaître, ni les tronquer, ni les combattre; mais comme elles ont été viciées par le péché, elles doivent être relevées et rétablies par Celui-la même qui les avait créées et par le moyen que sa sagesse nous fournit, savoir Jésus- Christ, qu’il a envoyé dans le monde « pour sauver les pécheurs. » Voilà le -chemin royal, et le plus sage sur ce chemin sera celui qui saura le mieux mettre en harmonie la nature humaine et le christianisme. Nature et christianisme ne sont point des termes qui s’excluent : ils sont, tout au contraire, compléments l’un de l’autre.
Rousseau s’était donc formé une fausse idée de la nature humaine, et c’est là l’origine de toutes ses erreurs. En pédagogie, on peut encore lui adresser le reproche d’avoir mal observé ce qu’il aurait pu connaître, malgré ses erreurs, de la nature de l’enfant. Si, au lieu d’envoyer se3 enfants à l’hospice des enfants trouvés, il les eût élevés lui-même, ou s’il avait vécu dans une école, il aurait vu bien des choses qui auraient modifié et complété ses idées. La méthode de Rousseau est plus propre à former des sauvages que des hommes; elle est presque toute négative. La nature qui préside à l’éducation d’Emile, qui en fait presque tous les frais, est une inconnue, une puissance mystérieuse qui tait son nom et cache ses procédés. Rousseau ne nous parle guère que de ses droits, et par là même aussi des droits de l’enfant. C’était beaucoup, mais ce n’était pas assez pour fonder la science' de l’éducation. Rousseau n’a fait qu’ouvrir la mine, il n’y est pas entré1. Comme nous le verrons, ce travail était réservé à Pesta -