‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 61 sur 101 · Rousseau a été plus profond dans le Contrat social · texte numérisé non relu

Rousseau a été plus profond dans le Contrat social

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lozzi. Celui-ci, en effet, ne s’est pas contenté de laisser agir la nature ; il est, si j’ose ainsi m’exprimer, entré dans son sanctuaire pour en étudier les lois et les procédés et pouvoir ensuite se faire son co-ouvrier dans l’œuvre du développement d*e nos facultés. C’est là la grande idée que nous aurons à exposer lorsque nous traiterons de ce pédagogue. Mais si Rousseau n’a pas creusé l’idée de nature, comme Pestalozzi, il faut bien reconnaître qu'il a été son précurseur. On retrouve dans Pestalozzi le même dégoût de son siècle, la même censure contre la culture factice et contre la routine de l’école, les mêmes appels pour rentrer dans la voie naturelle. Malheureusement, la science pédagogique a conservé généralement, en Allemagne et en Suisse, l’erreur fondamentale de Rousseau qui est de croire que tout est dans la nature. Cette erreur est, dans la pédagogie moderne, ce qu’était. le veau d’or que Jéroboam, fils de Nébat, avait élevé dans le royaume d’Israël, un obstacle pour revenir au vrai Dieu ; mais aussi, comme ce veau d’or s'opposait à une idolâtrie plus grossière, de même le déisme, qui est au fond du naturalisme de Rousseau, a préservé la pédagogie de tomber dans le matérialisme et le panthéisme philosophiques du siècle. Diesterweg, qui donne le ton en Allemagne et en Suisse, est déiste. C’est un bien relatif. Sans cela tout irait plus mal encore. Le panthéiste et le matérialiste ne prendraient plus aucun soin de la moralité et du sentiment religieux des jeunes gens, tandis que le déiste, à la manière du vicaire savoyard, considère encore l’enfant comme un être libre, moral et religieux. Cette considération me rassure sur l’avenir de la pédagogie : on ne doit pas désespérer d’une philosophie (la pédagogie est une philosophie) dans laquelle la nature morale de l’homme a conservé sinon ses droits, du moins une place. On peut espérer qu’un jour cette nature sera mieux observée et mieux comprise. Depuis Pestalozzi, on a étudié le corps sous toutes ses faces; on sait en détail comment on doit exercer chaque sens, chaque organe, chaque membre, et donner à tout l’orga-

nisme une culture conforme à sa nature : on possède de gros volumes sur l'hygiène et la gymnastique. On est allé plus loin encore dans l’étude de l’intelligence ; on sait exactement comment et d’après quelles lois et quels exercices se développe chaque faculté; toutes les branches de l’enseignement ont été retravaillées pour les soumettre à ces lois et les adapter au degré de développement de l’intelligence. On en peut dire autant des sentiments naturels et des talents qui se produisent dans l’exercice des différents arts. Mais nous manquons encore d’une psychologie des facultés morales et religieuses : le domaine moral n’a pas encore été suffisamment exploré. Les déistes, qui ne croient pas à l'Evangile, se contentent de ce qu’ils ont, et les croyants, qui savent que la foi renferme le remède nécessaire à l’homme moral, ne se donnent pas la peine de rechercher comment la grâce s’empare des facultés naturelles et, en particulier, de la volonté, pour leur imprimer une direction conforme à la volonté de Dieu h Et pourtant, il nous importerait de connaître exactement la nature morale de l’enfant, les facultés qui y rentrent, les lois de leur développement, les moyens par lesquels il s’opère. C’est alors seulement que l’éducation morale prendrait une importance réelle aux yeux de l’éducateur, et que le christianisme deviendrait partie intégrante de son système pédagogique, et non plus seulement un accessoire ou un hors-d’œuvre.

§ 20. Basetlow et le» philanthrope».

L’Allemagne est la terre classique de la pédagogie. Nulle part les principes d’éducation n’ont reçu tant d’applications sérieuses et n’ont été soumis à un si grand travail de la pensée. L'Allemand, néanmoins, manque de génie créateur, et l’on peut mettre en doute son sens

1. J’ai essayé de combler celte lacune dans un Cours de pédagogie encore en manuscrit, mais que j’ai l’intention de publier plus tard.

(L'autew).

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pratique. Entre les hommes qui ont ouvert des voies nouvelles à l’éducation, aucun n’est sorti de l’Allemagne. Montaigne était un Français ; Bacon et Locke, des Anglais ; Coménius, un Slovake (Moravien); Rousseau et Pestalozzi, des Suisses. Néanmoins c’est en Allemagne qu’il nous faut toujours revenir pour étudier la pédagogie. Si la matière première n’est pas sortie de son sol, c’est là qu’elle a été travaillée et mise en œuvre.

Rousseau avait jeté dans le monde des principes d’éducation nouveaux et féconds. Malheureusement ils étaient unis à tant d’erreurs dangereuses qu’on crut devoir brûler son livre à Paris et à Genève. Mais l’ouvrage que les Français brûlèrent trouva un asile au-delà du Rhin : le génie scrutateur et réfléchi des Allemands sut découvrir des idées fécondes au milieu des excentricités et des boutades du philosophe genevois. Basedow, le premier, s’appliqua à les réaliser dans sa patrie, en les modifiant d’après les principes de Locke et de Coménius.

Basedow, fils d’un perruquier, naquit à Hambourg en 1723. Il goûta peu la vie de famille, son père étant d’un caractère rude et sévère, et sa mère atteinte d’une noire mélancolie qui dégénérait quelquefois en démence. Après avoir fréquenté les écoles de sa ville natale, il alla étudier la théologie à Leipsick. Il avait des facultés distinguées, mais il était peu studieux et d’une conduite irrégulière.

A l'âge de vingt-six ans, il entra au service d’un M. de Quaalen, dans le Holstein, pour y faire l’éducation de son fils, âgé de sept ans. Basedow conduisait souvent son élève dans la belle nature et s’entretenait avec lui de tout ce qui frappait leurs regards. Il fit aussi l’essai d’une méthode nouvelle pour l’enseignement des langues.

En 1753, il fut nommé professeur de morale et de belleslettres à l’académie de Saroë ; mais des écrits entachés d’hétérodoxie lui attirèrent tant d’adversaires que l’autorité crut devoir lui ôter sa chaire et l’envoyer professer à Altona. Cet avertissement ne le découragea pas ; il continua à inquiéter les orthodoxes et se fit excommunier : il

en voulait surtout au dogme de la Trinité, qu’il attaquait sur tous les tons et à tout propos. C'est à cette époqne de sa vie qu’il rédigea son Livre élémentaire , petite encyclopédie des enfants. Il parut pour la première fois en 1774, en quatre volumes renfermant cent planches gravées sur acier. Cet ouvrage fit sensation dans le public, quoiqu’il ne fût au fond qu’un remaniement de YOrbis pictus de Coménius, d’après le plan d’études proposé par Rousseau (objets naturels, — objets d’art, — relations sociales). Comme la publication du Livre élémentaire exigeait une somme considérable, Basedow avait écrit aux empereurs, aux rois, aux princes, aux académies, aux loges maçonniques et aux savants, pour obtenir les secours nécessaires à cette entreprise.

Avant de parler du fameux établissement, le Philanthropin , qu’il fonda à Dessau et qui le rendit si célèbre, je dois m’interrompre un instant pour faire connaître Wolke, celui de ses collaborateurs qui saisit le mieux sa pensée et sut le mieux la réaliser.

Né à lever en 1742, Wolke ne commença ses études qu’à l’âge de vingt ans ; mais il les poursuivit avec une telle ardeur qu’il eût bientôt regagné le temps perdu. En 1770, Basedow le fit venir à Altona pour lui aider dans la composition de son Livre élémentaire. Il avait alors une petite fille de neuf mois, appelée Emilie, probablement d’après l'élève de Rousseau. Wolke prit cette enfant en affection et montra dans les soins qu’il lui donna de grandes aptitudes pédagogiques. Chaque jour il lui consacrait une heure et demie. Il lui apprit à connaître et à nommer une grande quantité d’objets, évitant avec le plus grand soin de lui inculquer des idées fausses. Ainsi, dans le miroir, elle voyait son image et non pas elle-même ; sur les gravures, on lui montrait des figures d'hommes, d’animaux, et non des hommes, des animaux; la viande cuite n’était plus une poule; sa poupée n’était pas un enfant (précautions superflues!). Elle apprit ainsi à juger, avant l'âge de deux ans, avec une justesse qui excitait l’admi-

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ration de tous ceux qui l’entendaient. Elle parlait aussi plus distinctement que tous les enfants de son âge. Wolke lui apprit à composer des propositions d’après l’énumération de leurs éléments phonétiques. Quand, par exemple, il disait : v-eux-t-u,-d-es,-b-on-b-ons : elle liait aussitôt ces éléments et disait : Veux-tu des bonbons? Ainsi préparée, il lui apprit, vers la finale sa troisième année, à lire en un mois. Il lui apprit ensuite en dix semaines à parler français assez bien pour se faire comprendre. La lecture française lui coûta aussi peu de peine et de temps que la lecture allemande. A quatre ans et demi il lui enseigna à parler latin en quelques mois. Elle répondait à plus de cinq cents questions diverses. A cet âge, elle connaissait déjà l’usage d’une foule d’objets, savait distinguer les lignes, les surfaces et les solides réguliers, compter de 1 à 100 et de 100 à 1. Et elle avait acquis toutes ces connaissances sans effort, sans application fatigante, en se jouant. Wolke lui avait aussi parlé de Dieu ; il lui avait montré sa bonté dans les fruits de la terre et sa puissance dans l’éclat et la voix du tonnerre. Elle n’avait peur ni des chenilles, ni des araignées, ni des souris, ni des serpents, ni des crapauds, ni des sorcières, ni des revenants, ni du diable, parce qu’on ne lui avait parlé que de ce qui pouvait réellement lui faire du mal. On lui avait dit comment les hommes viennent au monde, et elle ne faisait aucun mauvais usage de cette connaissance.

Basedow et Wolke écrivirent des rapports sur Emilie et la firent souvent paraître en public pour recommander leur méthode. Ces connaissances prématurées d’Emilie ne doivent pas trop nous étonner : avec moins d’exercices, et un développement plus naturel, on voit souvent apparaître des choses tout aussi belles chez maint enfant précoce. Quand je vois un petit garçon, âgé de trois ans et quelques mois, si faible qu’il ne peut encore monter seul un escalier, écouter et répéter tout ce que l’on dit, observer tout ce que l’on fait ; quand je le vois retenir sans effort les noms des objets qu’il entend nommer, indiquer

la place où l’on peut les trouver quand il les demande, et deviner leur usage par l’emploi qu’il en voit faire ; quand je l’entends nommer par leurs noms toutes les personnes qui fréquentent la maison, ainsi que tous les personnages d’un volumineux album; que je le vois reconnaître la photographie d'une personne qu’il n’a vue qu'une fois, ou animer par l’imagination la scène représentée sur une gravure, en découvrant les intentions de l’artiste ; quand je le regarde construire des châteaux, des villes, y placer des portes, des tours, des allées d’arbres, y mettre des habitants, ou aligner des pelotons de soldats, attacher un mouchoir au bout d’un bâton pour en faire un drapeau, et battre le tambour avec sa langue en faisant le tour de la chambre ; quand je le vois arranger un train de voitures et d’animaux, le conduire avec précaution, écarter les obstacles, réparer les désastres, puis remettre tout à sa place ; quand je l’entends faire des efforts réitérés pour mieux prononcer les lettres dont il ne s’est pas encore rendu maître et mettre sa voix à l’unisson de celle qui chante à côté de lui; quand je vois son esprit s’approprier les idées abstraites des prépositions, des adverbes, des conjonctions, des temps et des modes des verbes, ou s’élancer, par une espèce de divination, dans des sphères qui lui sont encore étrangères; montrer sa langue au médecin quand il entre, lui donner son pouls à tâter, lui demander des remèdes pour être guéri; que je lui entends demander à son père, qui regarde le thermomètre, combien il y a de degrés au-dessus de glace, si l’Italie est bien loin et si Milan est une grande ville ; quand je le vois saisir non-seulement le sens des paroles qu’on lui adresse , mais encore l’intention ; prendre le contre-pied de oe qu’on lui dit s’il remarque que l’on veut plaisanter, entrer dans le ton de son interlocuteur et plaisanter à son tour ; enfin, quand je lui vois observer l’ordre de la maison, y rappeler ceux qui s’en écartent, sympathiser avec ceux qui souffrent, se mettre h genoux de son propre mouvement et demander à Dieu leur guérison ; et tout cela sans

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qu’on lui ait donné aucune leçon, si ce n’est que chacun a pris plaisir à causer et à s’amuser avec lui : je suis aussi saisi d’admiration, et je me dis qu’il y a dans la nature du petit enfant une force de développement, une puissance d’observation et de divination bien supérieure à tous les moyens artificiels que nous pouvons employer pour opérer à cet âge l’épanouissement des facultés intérieures. L’enfant a dans ses facultés un moniteur caché qui lui fait saisir et comprendre des choses que tout notre art ne saurait jamais lui expliquer. C’est pourquoi je suis d’avis qu'il ne faut pas, par des exercices prématurés, troubler le travail de la nature dans la première période de l’enfance, période que je qualifierais volontiers de créatrice, et qu’on doit, en quelque sorte, lui laisser achever son évolution. Non, point de leçons avec le petit enfant : il suffit qu’on l’aime, qu’on lui parle raisonnablement, qu’on réponde à ses questions, et qu’on lui donne des objets pour l’occuper ou l’amuser. La nature s’est chargée elle-même d’opérer le premier épanouissement de ses facultés.

Rien n’est beau, rien n’est admirable comme un enfant précoce; les charmes du premier âge sont plus gracieux que les fleurs, plus beaux qu’un jour de printemps; mais ces charmes sont aussi des fleurs sur lesquelles il ne faut pas se reposer avec trop de confiance; elles se fanent bientôt et tombent. Cela arrive dès que le devoir commence avec ses exigences et que les mauvaises inclinations se développent et veulent être réprimées. Alors, comme le rosier qui a perdu ses fleurs, l’enfant semble souvent ne plus être couvert que d’aiguillons. C’est le temps de la patience et des soins intelligents dirigés par la sagesse et l’amour. Ce n’est qu’insensiblementque le fruit, qui succède à la fleur, croit, se développe et mûrit. L’âge de puberté semble être marqué par la nature pour décider la vocation et affermir le caractère. C’est le moment des décisions suprêmes. Avec quelle émotion les parents voient alors leurs enfants prendre le bon chemin, et quelle joie

profonde le maître ressent à la vue de son élève s’affermissant dans le bienl On est entré dans une autre sphère : la confiance, l’amour, l’espérance ont plus de consistance et de force : ce n’est plus une fleur délicate et fragile qui vous attire, c’est un fruit mûrissant qui vous réjouit et qui va mettre le comble à vos vœux.

Mais il est temps de revenir à Basedow. C’est en 1771 . qu’il se rendit à Dessau, accompagné de Wolke, et trois ans après il y ouvrait, avec le secours du jeune prince Léopold-Frédéric- François, l’établissement qui l’a rendu célèbre et auquel il donna le nom de Philanthropin. Il s'agissait d’y mettre en pratique les principes de Rousseau. Basedow se mit à l’œuvre, plein de confiance et d’enthousiasme. En 1776, il publia sur son établissement un rapport qui touchait au merveilleux ; il était adressé « aux tuteurs, avocats et bienfaiteurs de l’humanité, ainsi qu’aux cosmopolites éclairés, » et dédié à l’empereur Joseph II, au roi de Danemarcketà l’impératrice Catherine. « Envoyez-nous, disait-il, des élèves ; ils sont heureux chez nous et font de bonnes études. Ils y apprennent d’une manière naturelle, sans fatigue et sans punitions, le latin, l’allemand, le français, l’histoire naturelle, la technologie et les mathématiques. Il faut six mois à Des- sau pour apprendre à parler une langue et six autres mois pour y joindre la perfection grammaticale. Nos méthodes rendent les.études trois fois plus courtes et trois fois, plus agréables. En quatre ans, un enfant de douze ans est préparé pour les études universitaires, sans qu’il ait ensuite besoin de passer par la faculté de philosophie. Notre entreprise, dit-il ailleurs, n’est ni catholique, ni luthérienne, ni réformée; elle peut même convenir aux juifs et aux mahométans. Nous sommes des philanthropes, des cosmopolites, et voulons former des hommes aussi bons et aussi heureux qu’il est possible de le devenir. » Basedow termine son rapport en invitant les hommes compétents de tous les pays à venir à l’examen public de ses élèves, qu’il a fixé au 13 mai (1776).

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Deux rapports parurent sur ce célèbre examen, l’un de Basedow et l’autre du professeur Schummil, de Magdebourg. Ce dernier est des plus intéressants. Voici la traduction de quelques passages. C’est son fils âgé de douze ans, qui est censé rapporter, sous forme de lettres, ce qu’il a vu et entendu à Dessau :

« Le Philanthropin, dit-il, se compose de deux maisons toutes blanches. Devant est une grande place plantée d’arbres. Quand nous arrivâmes, un élève de la classe des f annulantes (serviteurs — les novices de l’établissement) était sur la porte. Il nous demanda si nous voulions parler au professeur Basedow. Nous lui répondîmes que oui, et il nous conduisit dans l’autre maison. Nous heurtons à la porte : « Entrez! » C’était M. Basedow lui-même, en robe de chambre, écrivant derrière un pupitre. Il dit à papa que nous venions dans un mauvais moment, qu’il avait beaucoup à écrire, mais qu’il viendrait nous voir le soir dans notre logis; il fut du reste très-amical. Nous sortîmes donc et demandâmes à parler à M. Wolke. C’est un grand homme sec; cela vient de ce qu’il a travaillé jour et nuit. Il est fort gentil, on l’aime du premier coup. Il nous fit entrer et nous vîmes les petits philanthropes. Ils ont tous les cheveux coupés ; aucun n’a de perruque; ils n’ont pas non plus de cravate et leur col de chemise est rabattu sur les habits. La petite fille de M. Basedow est avec ces jeunes garçons, en robe blanche. En me voyant, elle m’a dit salve , et jeté un baiser. Elle a les cheveux noirs comme du charbon.

» 11 y a eu de drôles de choses dans l’examen. D'abord est venu le jeu du commandant. Voici en quoi ce jeu consiste. Tous les philanthropins se sont mis en ligne, comme des soldats, et M. Wolke, leur olficier, les commandait en latin. Il disait, par exemple : Claudite oculos! Et à l’instant tous les yeux se fermaient. Ou bien : Imitamini sartorem! Et tous faisaient semblant de coudre comme des tailleurs. Ou bien encore : Imitamini sutorem !

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Et tous tiraient le ligneul comme des cordonniers. M. Wolke commanda cent drôleries pareilles.

» Dans un second jeu, le maître écrivait un nom derrière le tableau, le nom d’une plante, d’un animal, d’une ville, d’un pays, et les élèves devaient le deviner. Quelqu’un y écrivit une fois le mot inteslina et dit aux enfants de deviner une partie du corps de l’homme. Et les mots de pleuvoir dru comme grêle ! Caput , nasus t osi manus, pes, digili , peclus , collum , genu , aures, oculi , crincs , dorsum et une foule d’autres, jusquW ce qu’enün l’un s’écria intestinal et reçut le morceau de gâteau que l’on donnait à celui qui le premier trouvait le mot.

» Il y eut encore un autre jeu. M. Wolke commandait en latin et les élèves imitaient les cris des animaux : c’était à crever de rire 1 Tantôt ils rugissaient comme des lions, tantôt ils chantaient comme des poulets, aboyaient comme des chiens, miaulaient commo des chats, hennissaient comme des chevaux ou hurlaient comme des loups.

» Une fois aussi M. Wolke apporta un grand tableau, a Chers enfants, dit-il, je veux vous parler de la chose la plus sérieuse qu’il y ait au monde, ainsi soyez sérieux! Comme vous voyez, ce tableau représente une femme assise dans un fauteuil ; elle a l’air fort triste ; son mari lui tient la main. Sur cette table sont deux petits bonnets, l’un de fille et l’autre de garçon. Tout le monde était bien attentif; il fallait voir ça! Alors M. Wolke demanda aux enfants quelle femme ils voyaient et pourquoi elle avait l’air si triste? Ils répondirent que c’était une femme enceinte, qu’elle était en grand danger et pourrait même mourir. Il demanda ensuite ce que signifiaient les deux bonnets. Ici quelques auditeurs commencèrent à sourire : il t’aurait fallu voir alors M. Wolke, comme il nous a regardés en nous disant de ne pas rire dans une affaire si grave, ou bien qu’il cesserait son examen ! Tout redevint sérieux et il continua ses questions sur les deux bonnets. Puis il tint un discours que je n’oublierai de ma vie, quoique je ne fisse que pleurer tout le long ; « Ecoutez,

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chers enfants, disait-il. si j’étais capable de haïr quelqu’un, ce serait celui d’entre vous qui serait assez impie pour être ingrat envers ses parents. Pensez un peu à ce que votre mère a souffert pour vous î Elle a été en danger de mort pour l'amour de vous; elle a enduré des souffrances inouïes; vos parents ont pris soin de vous avant que vous fussiez nés ! Pourriez-vous donc jamais leur être assez reconnaissants! Comme l a bien dit M. YVolke, si c’était une cigogne qui m’eût apporté au monde, c’est à cette cigogne que je devrais de la reconnaissance, mais maintenant c’est h ma mère que je dois de la reconnaissance, je ne l’oublierai jamais ! #

J’ai cru devoir rapporter ce passage presque tout au long, parce qu’il est caractéristique pour les philanthropes de Dessau. Dans son rapport sur le même objet. Basedow dit : « Nous ne cachons pas à nos élèves la vérité sur la génération des êtres vivants; nous ne nous arrêtons toutefois que sur les effets, la gestation et la naissance. » J’ajoute que le tableau commenté par Wolkc était tiré du Livre élémentaire. Rousseau a mis sagement cette instruction délicate dans la bouche d’une mère. On ne saurait, sans inconvénient, la transporter da is l’école. Si, comme dans l’histoire de Joseph, dans l’histoire de la naissance de Jean-Baptiste et du Sauveur, ce sujet vient à passer sous les yeux des enfants, on doit simplement supposer la chose connue, comme s’il s’agissait d’adultes, et prévenir par une tenue sérieuse l’écart des imaginations déjà éveillées. Et si par hasard un enfant fait une question indiscrète, on peut lui dire simplement qu'on n’a pas de temps à perdre pour une telle explication et qu’il doit s’adresser à sa mère.

Passant à l’arithmétique, notre jeune écrivain dit que M. Wolke se fit dicter un nombre long comme le bra3. « A peine était-il écrit qu’Emilie s’écria : 149,532 quadrillions1 et je ne sais combien de trillions, de billions et de

1. Les Allemands divisent les nombres en clauses de six cii.-ï/es : il

millions. Ensuite on additionna au moins dix nombres ensemble. Cela s’est fait avec une rapidité étonnante et sans y manquer d’un cheveu de tête. M. Wolke fit beaucoup de calculs, et les auditeurs y prirent grand plaisir.

» Après le calcul vint le dessin. Que faut -il dessiner, demanda M. Wolke? Aeonem, leonem! crièrent-ils tous à la fois. M. Wolke fit alors une tête avec un long bec. Aussitôt les philauthropins de s’écrier : Non est leo , non est leo (ce n’est pas un lion) ! Pourquoi pas? Quia habet rostrum, dirent-ils, leones non habent rostrum (parce qu’il a un bec, les lions n’ont pas de bec)! Après avoir corrigé la bouche, Wolke fit à son lion des oreilles d’âne, ce qui amena de nouvelles réclamations, et ainsi de suite. C’était très-amusant. M. Wolke dessina ensuite une maison.

» Dans l’examen de français, M. Simon montrait des objets, et les élèves devaient les nommer. Il leur en montra un d’une forme particulière, et les enfants s’écrièrent « herse » ! Maintenant je saurai toute ma vie que cette machine s’appelle herse en français.

» M. Mangelstorf examina, en histoire, sur les expéditions d’Alexandre. Il interrogea presque constamment le même élève.

» M. Basedow passa ensuite au latin. Il lisait des phrases que les élèves traduisaient rapidement en allemand. Il nous dit que, dans l’espace d’un an, tous traduisaient librement et correctement tout ouvrage allemand à la portée de leur intelligence. Les auditeurs étaient bien contents du latin, à l’exception de quelques-uns qui se disaient tout bas que si l’on mettait tout à coup Cicéron, Horace ou Virgile sur le tapis on verrait un tout autre résultat. »

Il n’y eut point d’examen en géographie, ni en histoire naturelle. Eu géométrie, on démontra le théorème de Pythagore. Après l’examen, les enfants jouèrent deux

leur faut mille fois mille pour un million, mille fois mille millions pour un Irillion, etc.

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drames, l’un en allemand et l’autre en français. En somme, cet examen, malgré son air comique, réussit. On en fit de grands éloges. Le philosophe Kant recommanda à l’Allemagne comme un élément de vie nouvelle la pédagogie des philanthropes de Dessau. Des dons arrivèrent de divers côtés. Les Juifs et les francs-maçons figurèrent parmi les donateurs, dont les initiales, comme l’avait promis Basedow dans ses discours, furent gravées dans l’écorce d'un jeune tilleul avec un chiffre indiquant combien chacun avait donné de fois cinquante écus. Le bon et pieux pasteur du Ban-de-la-Roche (près de Strasbourg), Oberlin, se déclara aussi en faveur de l’œuvre de Dessau. Le Livre élémentaire l’avait comblé de joie, et il vendit les boucles d’oreilles de sa femme pour pouvoir envoyer son offrande à Basedow. La lettre qu’il écrivit à cette occasion, le 16 mars 1777, fait l’éloge de son ardente charité, si elle ne parle pas autant en faveur de son jugement.

Cependant le caractère entier et cassant de Basedow, aussi bien que ses excentricités, le rendait peu propre à dh'iger un établissement d éducation. Il ne tarda pas à se brouiller avec ses collègues ; il quitta l’établissement en 1778. Wolke lui succéda dans la direction. En 1782, le Philanthropin renfermait cinquante-trois élèves de tous les pays de l’Europe. Quant à Basedow, après avoir fait quelque temps la guerre à ses anciens collègues, en particulier à Wolke, avec lequel il eut un procès, il se retira à Magdebourg, où il mourut le 25 juillet 1790, à l’âge de 66 ans, dans le sentiment qu’il était avantageux pour l’humanité qu’il fût retranché de la scène du monde. 11 avait, durant ses dernières années, donné du scandale en se livrant à la boisson.

On se demandera maintenant quelle a pu être, en pédagogie, l’influence d’une école qui semble, au premier abord, ne se distinguer que par des singularités et beaucoup de charlatanisme. Ici, comme dans Rousseau, il nous faut séparer la vérité de l’erreur pour comprendre le succès des philanthropes de Dessau. Voici, en peu de

mots, les services qu’ils ont rendus à la cause de l’éducation.

Et d’abord, nous trouvons chez les maîtres un dévouement remarquable. à la cause de l’éducation. Basedow lui-même, malgré ses importunes demandes de secours et son air de charlatanisme, n’a cherché que la réalisation de ses idées. Il est mort pauvre. L’exemple des philanthropes a donc, sous ce rapport, réveillé le zèle pour l’éducation de la jeunesse et appris aux instituteurs à se dévouer pour leur vocation.

Ils ont, en second lieu, rendu de grands services h l’éducation physique, en délivrant l’enfance d’une chevelure incommode et d’habits gênants, comme aussi d'une discipline trop dure, et en lui rendant les jeux et les amusements naturels au premier âge, les exercices du corps et le travail manuel, si nécessaires à l’éducation.

En matière d’instruction, ils ont relevé le rôle de l’attrait et du plaisir dans le travail, par les efforts qu’ils ont faits pour rendre l’enseignement agréable. L'attrait est un des mobiles de l'activité humaine, et il doit avoir une place dans l'école ; mais ce mobile n’est pas le seul, comme le croyaient les philanthropes, qui tombèrent pour cette raison dans des enfantillages ridicules; à côté de l'attrait il y a le sentiment du devoir à développer; il faut que l’homme soit capable de faire ce qui est bien, alors même qu’il n'y trouverait aucun plaisir. Et c’est pour cela qu’il est si utile, en éducation, de soumettre l’enfant à une discipline qui ne tienne aucun compte de ses caprices, et l’exerce à surmonter la peine et les fatigues d'un travail sérieux ou même ennuyant. L’instruction, au reste, ne présentait rien de bien nouveau chez les philanthropes, malgré les tours de force accomplis dans l'effervescence de leur premier zèle.

En morale et en religion, les philanthropes ne se sont guère élevés au-dessus du Vicaire savoyard , et l'on a plus abusé que profité de ce qu'il pouvait y avoir de beau dans l’abolition des différences confessionnelles. En brisant le

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vase ils répandirent la liqueur qu’il contenait. Basedow et Wolke se livraient d’ailleurs à des excentricités ridicules. Jusqu’à un certain âge, l’enfant ne devait rien savoir de Dieu, et il fallait faire une fête qui surexcitât toutes ses facultés, le jour où on lui découvrait l'existence du grand Etre. Pour le culte hebdomadaire et les grandes solennités, Basedow aurait voulu une salle de prière avec un plafond représentant le ciel, un plancher ayant l’apparence d’un cercueil, des parois rayées de noir pour marquer que le mal n'était dans l’homme qu'à la surface; une arche sainte aurait renfermé la loi de Dieu; sous le couvercle ouvert, une glace devait inviter les hommes à scruter leur conscience ; deux cierges allumés, aux deux côtés de l'arche, auraient figuré, l’un la lumière extérieure ou l’instruction, et l’autre la lumière intérieure et naturelle de. l’homme; enfin quatre tableaux devaient représenter les quatre vertus capitales : la réflexion, la tempérance, la justice et la bienfaisance. Une liturgie devait renfermer tous les actes du culte, accompagnés de eimagrées diverses. On ne devait y paraître que bien vêtus et tournés vers l’arche.

Les pédagogues qui sortirent du Philanthropin exercèrent une influence plus grande et plus durable que rétablissement même. Wolke alla plus tard porter en Russie sa méthode d’enseigner les langues; il s’y éleva jusqu’à la dignité de conseiller impérial. Iselin , de Bâle (1728- 1782), recommanda par ses écrits, en particulier par ses Ephêmérides, l’œuvre de Basedow. Il encouragea plus tard Pestalozzi dans ses éludes pédagogiques. Campe, le créateur de la littérature de l’enfance en Allemagne, sut, dans ses écrits, éviter les excentricités de l’établissement de Dessau et donner à l’œuvre des philanthropes une direction plus sage et plus piatique. Il n'avait passé que peu de temps dans le Philanthropin. Salzmann , esprit modéré et pratique, alla, après sa sortie du Philanthropin, fonder une institution sœur à Schnepfenthal. Il imprima à son œuvre, qui prospère encore aujourd’hui , un caractère tout

patriarcal. C’est là que s'est formé Guts Muths le créateur de la gymnastique moderne. Enfin, Schweighauser, Simon, Olivier (de Lausanne), Trapp, Lieberkühn etStuve, se sont fait connaître par leurs travaux dans le domaine de la pédagogie1.

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