‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 62 sur 101 · QUATRIÈME ÉPOQUE - TEMPS ACTUELS · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ÉPOQUE - TEMPS ACTUELS

§ 1. Pestaloxzl.

Avec Pestalozzi, la pédagogie entre dans une phase nouvelle. Rousseau et les philanthropes avaient déjà compris que l’éducation devait être fondée sur la nature de l’enfant, mais il était réservé à Pestalozzi d’expliquer cette nature et les lois de son développement, et de montrer comment le pédagogue peut et doit y appproprier son œuvre. On ne s’attendra pas toutefois à trouver dans Pestalozzi un système complet ou parfait. Pestalozzi était un observateur profond de la nature de l’enfant, mais il était mauvais praticien. Il n’a guère donné que la matière brute de son système, et c’est dans ses disciples qu’il faut en chercher le développement.

Henri Pestalozzi naquit à Zurich (Suisse), le 12 janvier 1746. Son père, d’origine italienne, était chirurgien; il mourut jeune, et Pestalozzi fut élevé par sa mère, femme laborieuse, économe et honnête, mais trop faible pour discipliner son fils, d’une nature ardente, désordonnée et imprévoyante. Toujours il fallait lui dire d’attacher ses souliers, de relever ses bas, de se tenir propre, et autres choses semblables. Il mâchait aussi toujours les coins de sa cravate. A l’école, il ne fit pas merveille :

1. Je citerai encore les noms de Rochow, de Greiling et de Weiler, pédagogues de mérite, distincts des philanthropes par leurs principes, mais sortis du même mouvement pédagogique.

on ne put lui apprendre à écrire, tant sa main était maladroite. « Jamais, disait son maître, on ne pourra faire * quelque chose de bon de cet enfant. » Malgré ses défauts, on aimait Henri, à cause de sa cordialité et de son bon cœur; un ver écrasé l’émouvait jusqu’aux larmes; un petit mendiant tourmenté de la faim lui faisait oublier ses propres besoins : il ôtait son pain de sa bouche pour le lui donner.

Cependant Henri grandissait, et, sans que l’on sût com-' ment, il devint un écolier distingué, quoique souvent distrait et rêveur pendant les leçons. Ce qu’il entendait, il le saisissait vivement et avec justesse; mais il se mettait peu en peine de la forme de son langage. Un de ses professeurs, qui parlait mal l’allemand, ayant entrepris de traduire les discours de Démosthène, Pestalozzi pensa qu’il pourrait bien en faire autant. Il se mit à l’œuvre, traduisit un long discours qu’il présenta dans un examen, et chacun fut d’avis que l’écolier avait mieux traduit que le professeur. Pestalozzi ne savait cependant presque point de grec.

Quelques professeurs de l’université ayant parlé avec chaleur de la vie austère et du patriotisme des anciens Romains, Henri et quelques-uns de ses camarades furent pris d’un zèle excessif pour les vertus antiques : ils couchaient sur une planche, avaient une pierre pour oreiller, ne se servaient que de leurs vêtements pour couverture et ne se nourrissaient plus que de légumes et de fruits. L’un d’eux mourut des suites de tant d’austérités. D’un autre côté, ils voulaient redresser les abus qui s’étaient glissés dans la société. Un instituteur ayant, par sa négligence, laissé tomber sa classe dans un grand désordre, Pestalozzi rédigea une plainte anonyme qu’il adressa à l’autorité. On fit une enquête, et l’on trouva les choses comme il les avait décrites dans sa plainte. Ce succès les encouragea. Bientôt ils ne virent plus qu’abus tolérés et droits foulés aux pieds. Nouveaux Brutus, ils s’apprêtaient à atquer publiquement l’ autorité souveraine, quand une im-

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prudence les trahit; l’un d’eux fut saisi et jeté en prison, et Pestalozzi chercha son salut dans la fuite.

Pestalozzi ne se laissa pas abattre par l’échec qu’il venait de subir. Il résolut d’embrasser la carrière ecclésiastique. Il pourrait, pensait-il, enseigner, exhorter, corriger, aider; il avait fait d’assez bonnes études; il ne lui manquait plus qu’un peu de théologie. Le moment de prêcher arriva, mais son début fut malheureux : il demeura court plusieurs fois durant son discours, et 11e sut pas même lire correctement l’oraison dominicale. A la suite de cette expérionce, il changea ses plans. Comme il éprouvait toujours plus vivement le besoin de faire triompher la justice et la vérité parmi le peuple, il pensa qu’il devait étudier le droit : il voulait devenir un homme politique, un homme d’Etat. Les abus du pouvoir le révoltaient au point qu’il aurait pu recourir aux moyens les plus extrêmes pour les faire disparaître. Il y avait alors à Grüningen un bailli qui se permettait des actes de violence révoltants. Pestalozzi, avec quelques autres jeunes gens, se présenta devant le Conseil pour accuser le bailli, et il ne se donna aucun repos jusqu’à ce que co magistrat fût destitué et envoyé en exil. Il fit ensuite, avec son ami Bluntschli, des plans de réforme magnifiques : ils allaient ramener l’âge d’or sur la terre. Mais l’ami de Pestalozzi tomba malade, et avant de mourir, il exhorta celui-ci à se garder d’entreprises téméraires et à chercher un ami sage et prudent, capable de le diriger. « Leshommes, ajouta-t-il, abuseront de toi. Dans la bonne fortune tu seras leur valet et leur plastron ; dans la mauvaise tu deviendras leur victime. »

La mort de Bluntschli renversa les plans de Pestalozzi. D’ailleurs, les hommes influents le repoussaient parce qu’il tenait toujours le parti des pauvres et des opprimés. D’un autre côté, le peuple ignorant et grossier, ne lui tenait aucun compte de ses bons sentiments. Il vit bien que le chemin des honneurs et des emplois n’était pas fait pour lui.

Néanmoins Pestalozzi n’abandonne pas la cause qu'il a

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embrassée avec tant d’ardeur. Mais par quelle voie la fera-t-il triompher? Tout à coup l’idée lui vient qu’il faut améliorer l'instruction. L’ignorance du peuple, il n’en doute plus, est la source de toutes ses misères. Maintenant, s’écrie-t-il, maintenant j’ai trouvé ma vocation : Je veux devenir instituteur! Ses écrits précédents, compositions, extraits, notes, tout est jeté au feu ! et Pestalozzi ne fait plus que penser jour et nuit aux moyens d’améliorer l’instruction. La lecture qu’il fit à cette époque de Y Emile de Rousseau l’affermit davantage encore dans sa détermination.

L’école que Pestalozzi rêvait était une bien belle école ! 11 ne voulait plus enchaîner les enfants aux bancs d’une classe pour leur apprendre l’A-B-C, ni les frapper de la verge pour les corriger ou leur faire entrer le catéchisme dans la mémoire. Pestalozzi voulait être dans l’école comme un père au milieu de ses enfants ; il voulait éveiller et développer leurs facultés, les habituer à l’ordre et à l’activité, et en faire des hommes intelligents, bons et pieux. « Par ce moyen, disait-il, j’améliorerai le sort des classes laborieuses. »

En réfléchissant de plus en plus à son sujet, Pestalozzi reconnut à l’agriculture une supériorité sur toutes les autres occupations. Je veux donc, se dit-il, élever des enfants paysans, qui fassent un jour fleurir l’agriculture ! L’entreprise était excessivement difficile, mais le bon Pestalozzi ne s’en doutait pas. Il ne songeait pas même qu’il lui fallût de l’argent pour la commencer.

11 y avait alors dans le canton de Berne, à Kirchberg, un paysan renommé qui s’appelait Tschiffeli. Il avait établi sur sa ferme une plantation de garance, et il se promettait des montagnes d’or de cette entreprise. « C'est là, se dit Pestalozzi, que tu dois aller te mettre au courant de la nouvelle vocation. » Il se rend donc auprès de Tschiffeli, et le voilà travaillant comme un valet de ferme, mettant la main à tout, observant tout, interrogeant sans cesse les paysans bernois sur leurs procédés agricoles.

Ainsi se passa une année; après quoi il s’en retourna dans sa patrie, le cœur rempli de courage et d’espérance, la tête pleine de beaux projets. Une riche maison de Zurich s’allia avec lui pour commencer une plantation de garance; mais où fondera-t-on l’établissement?

Au midi de l’ancienne résidence des comtes de Habsbourg, en Argovie, tout près du village de Birr, se trouvait une terre aride et inculte dont on avait fait un pâturage de brebis. C’est là que Pestalozzi alla se fixer, à l’âge de vingt-deux ans, après avoir acheté, pour la somme de 1,000 florins, cent arpents de ce mauvais terrain. Sur son domaine, qu’il nomma Neuhof (ferme nouvelle), il fit construire une belle maison à l’italienne avec plusieurs dépendances, le tout fort mal approprié au but qu’il se proposait. Ces constructions absorbèrent la totalité de son patrimoine.

Pestalozzi était à peine établi, qu’il songea à se marier. H connaissait à Zurich la fille d’un riche négociant. Depuis longtemps il avait des vues sur elle, mais il les tenait secrètes. Enfin il se décide à lui écrire. « Je ne vous parlerai pas, disait-il dans sa lettre, de ce qu’il y a de désagréable dans mon extérieur et dans mes manières ; chacun sait tout ce qu'il me manque sous ce rapport. On blâme aussi en moi une manie de courir de tous côtés, mais c’est que partout j'ai des connaissances ou des objets à voir, et quand je suis arrêté quelque part, c’est par un effet de ma volonté, dans le but d’apprendre quelque chose. « J'ai le pressentiment, dit-il plus loin, que des épreuves pénibles m’attendent; les maux de la patrie et ceux de mes amis me touchent d’aussi près que les miens propres, et, pour sauver la patrie, je pourrai oublier femme et enfants. Maintenant (et c’est par ces mots qu’il termine), maintenant vous connaissez mon bon et mon mauvais côté, veuillez prendre une décision... Je vous aime de tout mon cœur. Je vois en vous une délicieuse épouse, une excellente mère. Vous feriez mon bonheur si vous tpuviez le vôtre en moi. »

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Pestalozzi n’avait rien qui pût flatter l’orgueil d’uue jeune fille. Comme il l’écrivait, son extérieur était désagréable ; il ne savait ni s’habiller ni se tenir propre. 11 était maigre et noir, ses cheveux d'ébène étaient raides et hérissés, et il avait la figure couverte des marques de la petite vérole; ses yeux noirs, cachés sous des sourcils proéminents, tantôt brillaient des feux les plus vifs, tantôt se couvraient d’un voile obscur, tantôt étincelaient d’indignation. Sur la voie publique comme en société, il mordillait toujours le coin de sa cravate blanche. C’était, en un mot, un étrange personnage. Mais mademoiselle Schulthess portait un vif intérêt à l'entreprise de Neuhof, et elle ne crut pas devoir, pour des considérations extérieures, refuser sa main à un cœur si noble.

Et la garance, comment allait-elle? Hélas! pas trop bien 1 Elle ne voulait pas croître sur le sol aride de Neuhof. En outre, Pestalozzi ne savait pas administrer son établissement. Le tiroir de la table à manger servait de bourse commune; chacun y allait comme à la miche. Il fut aussi malheureux dans le choix de ses gens. La maison de Zurich, avec laquelle il s’était associé, voyant que l’entreprise était manquée, se retira avec une perle de 5,000 florins, et elle abandonna notre philanthrope à sa mauvaise fortune.

Cette épreuve ne découragea pas Pestalozzi. Voyant que la garance ne voulait pas prospérer, il transforma son établissement en une vacherie et se mit à cultiver de l’esparcette ; mais cette nouvelle entreprise ne lui réussit pas mieux que la première; il s’endetta et tomba dans le besoin; la faim même vint s’asseoir à son foyer. C’était en 1775. Chose admirable si elle n’eût été insensée! dans cette extrémité, Pestalozzi fait de son établissement une maison d’éducation pour les enfants pauvres et abandonnés. Il veut les nourrir, les vêtir, les élever; il veut les arracher à la misère et à la corruption, et en faire des hommes utiles pour la société. « Ces petits mendiants, se disait Pestalozzi, gagneront leur vie en travaillant. » U

allait donner au monde un grand exemple. Un plan d’éducation fut répandu dans le public. Par le beau temps, les enfants devaient travailler dans les champs; par le mauvais temps, et en hiver, ils seraient occupés à filer et à tisser du coton. Les garçons devaient cultiver les champs, les filles soigner la maison et les jardins. Des bienfaiteurs envoyèrent de l’argent pour soutenir cette bonne œuvre. Des bandes d’enfants couverts de haillons, accoururent de toutes parts. L’établissement fut ouvert en 1775 avec 50 enfants, une ménagère, six personnes chargées d’apprendre aux enfants à filer et à tisser, et quatre valets pour l’agriculture. Pestalozzi, aidé de sa femme, se chargea de l’instruction des enfants. Il était tout «à la fois leur père, leur instituteur et leur ami. En travailla nt, il leur apprenait à parler, à chanter, à compter, à prier, à faire usage de leurs sens; il cultivait et réchauffait leur cœur.

Mais Pestalozzi était trop bon, et ses élèves trop rusés et trop méchants; il ne. put maintenir son autorité sur cette troupe de garçons sauvages et vicieux. De mauvais parents venaient aussi dérouter les enfants, ou bien ils les enlevaient de nuit lorsqu'ils étaient rassasiés et vêtus. En outre, le désordre régnait partout, et. sans que Pestalozzi s’en doutât, car il étendait son industrie, faisait du commerce, allait aux foires. Son esprit flottait toujours dans l’idéal. Il voulait avoir de beau fil avant que les enfants en sussent fabriquer de grossier, et des mousselines, avant qu’ils fussent en état de tisser la plus grossière toile. Il ne savait toujours pas manier l’argent et ne tenait aucun livre. On le trompait de tous côtés. Chaque semaine empirait sa position. Sa femme était gravement malade. Il n'eut bientôt plus ni argent, ni pain, ni bois. Ses créanciers ne lui laissaient aucun repos. On le tournait en ridicule, on avait honte de lui, on le fuyait. « Malheureux! disait-on, tu veux aider les autres, et tu ne sais pas te diriger toimême! — Il est fou, il finira par aller aux petites-maisons, disaient d autres. » Eu 1780, c'est-à-dire cinq ans après

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sa fondation, Peslalozzi fut obligé de dissoudre son établissement; il abandonna tout, et remit Neuhof à un fermier.

Temps de recueillement.

Les tristes expériences que venait de faire Pestalozzi eurent cependant pour lui un résultat positif : il avait fait des expériences pratiques avec les enfants; ses vues pédagogiques s'étaient étendues, complétées, et il commençait à pressentir les lois et la marche d’une éducation rationnelle. Quant à l’insuccès de ses entreprises, voici comment il en parla plus tard. « Dieu m’apprit, dit-il, qu’il ne prend point plaisir aux sacrifices qu’on lui fait avec des fruits mal mûrs, et que l’homme doit’ toujours attendre pour agir que l’heure soit arrivée. Je lui rends grâces, en l’adorant, de m’avoir appris que, sans sagesse, il n’y a point de bénédiction, et, sans expérience, point de sagesse sur la terre ; que les grandes actions exigent une grande sagesse, et que les fous et les enfants croient seuls qu’ils ont la sagesse avant d’avoir l’expérience. Mais, sur dix mille individus, il n’en est peut-être pas un Beul qui demeure aussi longtemps que moi un enfant crédule et imprévoyant. »

En 1 780, à la suite des expériences dont je viens de parler, Pestalozzi mit par écrit, sous forme d’aphorismes, les principes pédagogiques auxquels il était parvenu, et il les publia dans les Ephêmêrides de son ami lselin, de Bâle. Ces aphorismes, qui ont pour titre : Soirée d'un solitaire^, renferment déjà en germe tout son édifice pédagogique subséquent. En voici un court résumé :

1 . Le paysan apprend à connaître son bœuf, afin de pouvoir le conduire et en faire usage. Pour bien diriger l'homme, il faut aussi apprendre à le connaître : il faut savoir comment il se développe et ce qu’il lui faut pour le fortifier, le satisfaire, l’accomplir. Cette connaissance de

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