‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 63 sur 101 · Dit Abendflitnde eines Einstedtcrs · texte numérisé non relu

Dit Abendflitnde eines Einstedtcrs

riiomme a été négligée jusqu’à ce jour, et voilà pourquoi l’humanité s’égare loin de ce qui peut fonder son bonheur et assurer sa prospérité.

2. La culture de l’homme , celle qui répond à ses besoins et à sa destinée, a ses lois dans la nature même; là aussi sont cachées les forces qui opèrent le développement des facultés, et le moyen ou l’occasion de ce développement, c’est Y exercice. — L’homme qui se développe d’après les lois de sa nature est dans la vérité et sur le chemin du bonheur. Un tel développement n'est point un rêve, il est possible.

3. L’exercice , qui est le moyen du développement, naît de deux choses : des besoins de notre nature et des objets propres à les satisfaire. Il résulte de là que notre développement doit s’accomplir dans la vie même, dans la sphère de nos besoins et des objets qui leur correspondent. Tout ce qui sort de la sphère de nos besoins et de nos expériences nous conduit hors du chemin de la nature, dans la nuit des erreurs et des préjugés. L’homme qui limite son développement à la sphère de ses besoins, ou à sa vocation, car c'est tout un, jouit de lu plénitude de ses forces.

4. Le lieu où l’homme commence son développement est la famille ; dans la famille, l’homme se prépare à la vie sociale ; l’amour paternel forme le cœur des supérieurs et des rois ; l’amour filial rattache les enfants de la même patrie au père commun ; l’amour fraternel apprend aux citoyens à s’aimer les uns les autres. Foyer domestique, famille, tu es l’école de l’humanité.

5. Mais ces rapports moraux, quoique se formant naturellement dans le cœur de l’homme, descendent cependant de Dieu, qui les y fait naître. Le cœur simple et innocent a un sens intérieur qui lui fait connaître Dieu. La foi n’est pas le produit de la science, elle est le résultat d’une intuition intérieure. Par la foi, l’homme devient enfant de Dieu. Ceux qui exercent l’autorité l’exercent au nom de Dieu et à son exemple, et on leur obéit par amour pour Dieu et comme à Dieu. La foi nous rend aussi égaux

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et frères; la foi est donc le fondement, la règle et le lien de toute société. Tout en sort et tout y ramène. Où la foi manque, tout se disloque, tout va en décadence : Incrédulité, source de tous les péchés, de tous les vices, tu es la honte et la perdition d’un peuple !

Après cet essai littéraire, qui fut à peine remarqué, parce qu’on ne s’arrêta pas aux pensées fécondes qu’il renferme, Pestalozzi, encouragé par un Zurichois, le libraire Füsli, se décida, après quelques objections, à écrire un livre. N’ayant ni papier, ni argent pour en acheter, il prit un gros livre de commerce et écrivit sur les marges et sur les feuillets blancs cinq ou six historiettes ; mais aucune ne lui réussit. Enfin, il en commença une longue, et celle-ci coula de sa plume comme par inspiration. Il n’avait point de plan ; quand un chapitre était terminé, il ne savait pas encore ce qui devait suivre. De temps en temps, il jetait sa plume de côté, courait par toute la maison, parlant tout haut, composant des pages pour son livre, ou cherchant de nouvelles scènes, de nouveaux épisodes. Par le beau temps, il s’en allait dans la forêt de Birr (il habitait toujours Neuhof), errant ça et là toute la journée, sans manger ni boire, toujours pensant à son livre. En chemin il ne saluait personne, parce qu’il ne voyait personne. Les paysans, en le voyant ainsi absorbé dans ses pensées, marmottant seul, gesticulant et mâchonnant le coin de sa grosse cravate blanche, hochaient la tête en disant : « Certes, il manque quelque chose à M. Pestalozzi ! » Cependant le livre avançait ; au bout de quelques semaines, il fut terminé, et Pestalozzi l’intitula : Léonard et Gertrude.

Léonard est un ouvrier maçon, faible de caractère et ivrogne. Gertrude, sa ifemme, lutte à la maison contre la misère avec tout le courage que donnent la foi en Dieu et l’amour pour les siens. Ses larmes et sa douleur finissent par toucher le cœur de son mari; mais il ne peut sortir des filets du maire et des mauvais sujets qui fréquentent le cabaret. Gertrude, dans sa détresse, se rend auprès du

bailli, afin d’obtenir protection et secours. Elle le met sur la voie.des méfaits du maire et de ses acolytes, et il entreprend, avec l’aide du pasteur, du sergent Glülphi, qui devient maître d’école, de Gertrude et de quelques autres paysannes, la réforme de ce village, plongé dans une corruption profonde. L’œuvre est grande et difficile, les obstacles nombreux, les incidents variés. Il n’est guère possible de faire entrer plus de scènes dans un ouvrage, d’y faire la guerre à plus d’abus, d'y procéder à plus de réformes. La pensée dePestalozzi est toujours riche et profonde, son but toujours moral. Il peint les paysans avec un art admirable. On dit que, pour les observer, il se glissait quelquefois dans les cabarets et allait s’asseoir dans un coin ou derrière le poêle, d'où il pouvait tout voir et tout entendre sans qu’on prît garde à lui.

On retrouve dans Léonard et Gertrude tous les principes renfermés dans la Soirée d’un solitaire. On n’enseigue aux enfants que ce qu’il leur importe de savoir, et c’est par la vie même qu’ils sont instruits et formés, c’est-à-dire dans l’atelier, dans la grange, dans l’étable, dans les champs. L’instruction, proprement dite, se bornait au chant, au calcul, à l’écriture et à la lecture de la Bible, le seul livre de l'école et du paysan. La maison d’école ôtait un atelier plutôt qu'une salle d’étude. Toute l’éducation est soumise aux lois de la nature, comme il le rêvait dans la Soirée d’un solitaire.

Pestalozzi, après avoir refusé de se soumettre aux corrections qu’exigeait le libraire Füsli, de Zurich, porta son manuscrit à son ami Iselin, de Bâle. Celui-ci trouva l’ouvrage excellent, l’envoya à Deker, à Berlin, qui offrit aussitôt un louis de la feuille pour la première édition, et autant pour les suivantes. L’ouvrage parut en 1781, en quatre volumes, et fit grande sensation en Allemagne et en Suisse. Toutes les gazettes, tous les almanachs forent bientôt remplis de Léonard et Gertrude. La Société économique de Berne envoya 50 ducats à l’auteur et une médaille en or avec cette inscription : Civi optimo! D’autres

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honneurs encore lui furent prodigués. On chercha à l'attirer en divers lieux ; mais Pestalozzi ne voulut point quitter Neuhof : il voulait continuer décrire des livres. Hcias! il était sorti de l'obscurité comme un brillant météore, et il y rentra de meme pour y souffrir de l’oubli et du besoin pendant dix-sept ans ! Les écrits qui suivirent Léonard et Gertrude n’eurent que peu de succès.

Un événement qui ébranla l’Europe jusque dans ses fondements, la Révolution française, vint enfin tirer Pestalozzi de son isolement, en lui fournissant l’occasion de se remettre à l’œuvre. Les petits cantons de la Suisse, en particulier le Bas-Unterwald, qui s’étaient opposés aux innovations de la République française furent horriblement maltraités par le général Schauenberg. Des centaines de citoyens périrent les armes à la main, des centaines s’enfuirent, abandonnant leur patrie, d’autres furaut jetés dans les prisons ; les villages furent pillés et incendiés.

A la vue de ces désastres et des nombreux orphelins errant sur les ruines fumantes de leur patrie, Pestalozzi se sentit ému de compassion, et il accueillit avec joie l’invitation que lui fit. le gouvernement helvétique de se rendre dans le Bas-Unterwald pour y rassembler les enfants abandonnés et y faire des essais d’éducation. Le nouveau couvent de femmes à Stanz fut mis à sa disposition. Mais quel dénûment ! Il n’y avait ni cuisine montée, ni lits, ni meubles, ni rien de ce qui est indispensable à la tenue d’un ménage, et les enfants étaient là. Pestalozzi en recueillit quatre-vingts de l’aspect le plus misérable. Plusieurs n'étaient que des squelettes vivants, beaucoup étaient remplis de vermine, de gale, ou avaient la tête couverte de rogne et de tumeurs. Leur état moral n’était pas moins déplorable : ils étaient endurcis, rusés, menteurs, hypocrites, méfiants. La paresse et l’ignorance étaient générales : sur dix enfants, à peine un connaissaitil les lettres.

Et pour habiller, soigner, nourrir, discipliner, élever et

instruire tous ces enfants, Pestalozzi n’était aidé que d'une seule ménagère. A la fois maître et valet, instituteur et surveillant, il était du matin au soir au milieu de ses enfants, mangeant avec eux, jouant, riant, pleurant avec eux. Il se levait le premier, se couchait le dernier, et les instruisait encore quand il était dans son lit.

Tant d'amour et de dévouement ne tardèrent pas à agir sur le cœur des petits orphelins qui en étaient les objets, et Pestalozzi profitait de toutes les occasions qui se présentaient pour éveiller en eux le sens moral et le développer. « Je veux, disait-il, commencer par nettoyer l’intérieur de la coupe et du plat ; l’extérieur viendra bien ensuite de lui-même. »

Cependant, il ne suffisait pas de faire naître de bons sentiments dans le cœur de ces enfants, et de leur faire aimer le bien : il fallait encore leur apprendre à se surmonter et à agir conformément à l’idéal moral qui se formait en eux. Pour cela, la discipline était nécessaire, c’est ce que comprit tout de suite Pestalozzi. « Pour conduire une troupe d’enfants vicieux et endurcis, disait-il, les coups sont nécessaires. » Il remarque toutefois, et avec raison, que les maîtres qui ne sont pas nuit et jour avec leurs élèves et qui, par conséquent, n'ont pas les mêmes moyens de leur prouver leur amour et leur dévouement, ne sauraient- se servir de la verge avec la même autorité et le même succès. Pestalozzi obtint bientôt, sur ce second point, des résultats satisfaisants. L’établissement ne tarda pas à présenter l’aspect d’une famille dans laquelle on vivait en bonne intelligence.

Quant à l’enseignement, il n’était soumis à aucun ordre, à aucune méthode apparente. La chambre, les murs le corridor, les outils, les habits, la campagne, les champs, voilà quels étaient les livres d’école de Pestalozzi. Au commencement il essaya d’unir l’enseignement au travail, mais il vit bientôt que ces deux choses ne pouvaient marcher ensemble, et qu’il fallait les séparer.

Dans le travail manuel, comme dans l’enseignement,

Pestalozzi avait moins en vue le gain et les connaissances positives que le développement des organes et des facultés. Le travail manuel devait rendre l’enfant adroit et par conséquent capable d’apprendre plus tard un état conforme à ses goûts. L’étude, de son côté, devait cultiver les facultés intellectuelles, l’attention, la réflexion, la mémoire des choses. Cette tendance est demeurée un trait caractéristique de la pédagogie pestalozzienne.

Toujours travaillé par l’idée de faire rentrer l’école dans la famille, Pestalozzi se mit à se servir des enfants les plus âgés et les plus intelligents pour instruire les autres, comme on voit dans une famille les aînés instruire les plus jeunes. Cela excita une grande émulation dans l’établissement, et c’est ainsi que Pestalozzi arriva à la découverte de Y enseignement mutuel , connu sous le nom de méthode lancaslriennc, ou de Bell-Lancastre , parce que, dans le même temps, cette méthode était découverte dans l’Inde, à Madras, par un instituteur nommé Bell, et introduite un peu plus tard à Londres par un nommé Lancastre, qui lui a donné son nom.

Qu'on ne s’imagine pas cependant que tout réussissait à souhait au bon Pestalozzi. Sa charge était .trop lourde, comme on l’a déjà compris. Ensuite il était sujet à de grands changements d’humeur : aux heures de la plus sublime élévation succédaient des heures de découragement, d’inquiétude et d'impatience. Son extérieur, toujours négligé, lui attirait le mépris et les moqueries de ses alentours. Plusieurs le regardaient comme un vagabond. On le haïssait comme partisan du nouvel ordre de choses. Sa qualité de réformé le rendait suspect à la population toute catholique du Bas-Unterwald. Les parents, alarmés, arrivaient dans l’établissement, outrageaient Pestalozzi, et souvent emmenaient leurs enfants avec eux. Ce furent bientôt des entrées et des sorties continuelles, et l’on peut penser combien ce mouvement nuisait à Rétablissement.

Tant de désagréments, joints à une tâche trop lourde,

finiront par affaiblir la santé de Pestalozzi ; il sentait ses forces s’épuiser, et il aurait succombé à ses fatigues, si une circonstance imprévue n’était venue le relever de son poste. Le 8 juin 1799, les Français, refoulés par les Autrichiens, pénétrèrent pour la seconde foi dans le Bas-Unterwald, amenant- avec eux beaucoup do malades. Le couvent fut transformé en hôpital et Pestalozzi dut congédier ses enfants. Ce fut une grande épreuvo pour son cœur. Il leur fit à chacun un petit paquet, dans lequel il mit du pain et un peu d’argent, puis il le leur suspendit au dos en sanglotant. Les enfan ts aussi pleuraien t, l’embrassaieo t et l’appelaient leur père. C'était une scène déchirante. Pestalozzi les embrassa tous pour la dernière fois et les bénit; puis on se sépara pour toujours. Cependant vingtdeux d’entre eux, qui étaient sans parents et sans patrie ne purent être renvoyés : ils restèrent dans le couvent sous la conduite d’un prêtre charitable, le curé Busiuger, qui continua de gérer l’établissement. C’est ainsi qu’au bout de sept à huit mois, Pestalozzi vit de nouveau sou œuvre anéantie.

Berthoud (1799-1804)

Après ce désastre, Pestalozzi, qui voulait renouer le fil de ses expériences, sollicita la faveur de pouvoir donner des leçons dans l’école élémentaire de Berthoud (canton de Berne), fréquentée par des enfants de quatre à huit ans. Mais le vieux régent, à côté duquel il enseignait, commença à craindre que les innovations de Pestalozzi ne lui fissent perdre sa place, et pour éloigner le péril, il répandit en ville le bruit que Pestalozzi ne savait ni lire, ni écrire, ni calculer, et qu’il ne respectait pas les enseignements du catéchisme. Pestalozzi fut de nouveau obligé de quitter son poste. Il était alors dgé de cinquante-cinq ans et se trouvait dans le plus grand dénument. «Pendant •trente ans, écrit-il dans cette circonstance à son ami Zsehokko (l’historien), ma vie a été une lutte désespérée contre la plus affreuse pauvreté... Ne sais-tu pas que

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durant trente ans j’ai manqué du strict nécessaire? Ne sais-tu pas que jusqu’à ce jour je n’ai pu fréquenter ni les sociétés, ni les églises, parce que je n’avais pas d'habits et pas d’argent pour m’en procurer? 0 Zschokke, ne saistu pas que sur la route je suis la risée du public, parce que je ressemble à un mendiant? No sais-tu pas que plus de mille fois j’ai dü me passer de dîner, et qu’à l’heure de midi, quand les plus pauvres même étaient assis autour d’une table, moi, je dévorais avec amertume un simple morceau de pain sur la route! Oui, Zschokke, et encore aujourd’hui je lutte contre le dénûment le plus pénible... et tout cela pour pouvoir venir au secours des plus pauvres par la réalisation de mes principes ! »

Il y avait alors au châleau de Berthoud un philanthrope éclairé, nommé Fischer. Cet homme poursuivait le même but que Pestalozzi. Il se préparait à fonder une école normale pour toute la Suisse, lorsque la mort vint arrêter l’exécution de ses projets. Un nommé Krüsi, instituteur, que Fischer avait déjà appelé auprès de lui, connaissait Pestalozzi. Devenu libre par la mort de son patron, Krüsi et Pestalozzi s’unirent pour fonder ensemble un institut. Le gouvernement helvétique encouragea cette entreprise en donnant le château de Berthoud et en envoyant un peu d’argent. Les élèves ne tardèrent pas à arriver. Pestalozzi s’associa successivement, outre Krüsi, Appcnzollois, trois autres instituteurs : Buss, de Tubingen; Tobler, d’Appenzell et Næf, ancien militaire assez ignoran t, mais chaud ami des enfants; il les faisait marcher au pas en chantant, jouait avec eux et leur racontait ses exploits militaires. Pestalozzi voyait avec plaisir ces récréations : il les partageait même souvent ; et le soir, quand le temps était beau, on allait tous ensemble escalader les collines qui bordent l’Emmen, ou se promener le long de cette rivière, cueillant des fleurs, ramassant des pierres, chantant des cantiques, on s’amusant de quelque autre manière. C’étaient de beaux jours. Pestalozzi, entouré de l'affection et do la confiance de scs élèves et de ses collègues, qui partagèrent

bientôt toutes ses illusions et ses espérances, croyait toucher au but, et sa piété, s’exaltant avec ses principes et ses sentiments, se répandait chaque jour en ferventes prières qui pénétraient jusqu’au fond de l’ûme de ceux qui les entendaient. A côté des récréations, je mentionnerai encore, comme culture physique, les occupations manuelles des enfants. Ils étaient chargés d’un grand nombre de travaux domestiques et devaient, en particulier, fournir d’eau la maison, ce qui n’était pas peu de chose, car il fallait la puiser à une profondeur d’environ quatre cents pieds. Mais ces occupations n’empêchaient pas les élèves d’être heureux et contents. Les enfants ont besoin d’activité, et rien n’est plus conforme à leurs besoins physiques que le travail. On l’oublie trop, de nos jours, au grand dommage des enfants.

Avant d’entrer dans l’analyse des idées pédagogiques qui se développèrent dans l’institut de Berthoud, je crois devoir conduire le lecteur à une leçon de notre célèbre pédagogue. Ramsauer, l’un de ses élèves, me fournira la matière du tableau.

Cet homme sans cravate, dont les bas sont détachés et dont les larges manches de chemise (il est sans redingote) retombent sur ses mains, c’est Pestalozzi. Remarquez comme notre arrivée l’intimide et le distrait ! Mais quelle bienveillance, quelle simplicité, quelle modestie sont empreintes dans toute sa personne! Comme il a vite gagné nos coeurs et notre confiance ! Et remarquez comme il accueille ce jeune élève (Ramsauer) qu'on lui amène ! Comme il l’embrasse, sans craindre de le blesser avec sa barbe rude et piquante! Il l’envoie maintenant à sa place et ne lui adressera plus la parole. Mais ce petit garçon a l’air bien effaré : c’est qu’il a peur de Pestalozzi, non-seulement parce que sa barbe l’a piqué, mais parce qu’il est laid de figure; il n’est pas loin de croire que c’est un singe qui donne la leçon, car de tout ce qu’il entend il ne comprend rien que le mot singe-singe , qui revient au bout de certaines phrases. Pestalozzi a devant lui un grand

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tableau d’histoire naturelle sur lequel nous lisons des* termes comme les suivants : m

Singes à queue.

Singes sans queue.

Amphibies glissants.

Amphibies rampants.

Pestalozzi lit tout son tableau du haut en bas, sans répéter ses mots. Les élèves sont obligés de prononcer après lui, mais sa voix est si forte, si criarde, et il est dans une telle fièvre d’enseignement, qu’il n’entend pas les élèves. Ceux-ci, de leur côté, ne le comprennent qu’à moitié, parce qu’il articule mal, et ils ne peuvent lè suivre, car il ne les attend pas : dès qu’il a fini une phrase, il en recommence une autre. Aussi les élèves se contentent-ils, en général, d’énoncer la fin de chaque proposition. Remarquons encore que Pestalozzi n’adresse aucune question à ses élèves, qu’il n’explique rien, et qu’il n’a pas l’air de se mettre en peine des individus.

Pendant cette leçon, tous les enfants, filles et garçons (l’établissement est mixte), sont occupés à dessiner surdes ardoises avec de la craie rouge. On voit, à leurs habits et à leurs manches, qu’ils travaillent beaucoup avec cette craie. Et que dessinent-ils? Ce qu’ils veulent : qui un chat, qui une poule, qui une maison, qui une femme. Pestalozzi ne leur donne aucun modèle et ne regarde jamais ce qu’ils font.

On change maintenant l’objet de la leçon. Les enfants sont obligés de regarder la vieille tapisserie dont la salle est revêtue. Ceux qui sont distraits ou qui se conduisent mal reçoivent des soufflets de droite et de gauche. C’est contraire aux principes de notre pédagogue, il défend les coups à ses collègues, mais, lui, il ne peut s’empêcher d’en donner.

Pestalozzi. Garçons (il ne nomme jamais les filles), que voyez-vous ici?

Les enfants, (criant tous à la fois). Un trou dans la muraille.

' Pcstalozzi. Dites après moi : Je vois im trou dans la tapisserie. Derrière le trou, je vois la muraille.

Pcstalozzi. Répétez après inoi :

Je vois des figures sur la tapisserie.

Je vois des figures noires sur la tapisserie.

Je vois des ligures noires et rondes sur la tapisserie.

Je vois une ligure carrée et jaune sur la tapisserie.

Je vois une figure noire et ronde à côté de la figure carrée et jauue.

La figure ronde est liée à la carrée par un trait noir...

Pourquoi ce mouvement subit? Les enfants s'en vont sans avoir reçu de signal et sans prendre congé ! C’est q u il est onze heures, on l’entend au bruit que font d’autres enfants sortis de classe. Pestalozzi, au reste, n’est pas fâché d’être interrompu si brusquement, car il y a une heure qu’il est fatigué et enroué, à force d’avoir élevé la voix, — Quelle leçon y aura-t-il après midi? — On n’en sait rien, Pestalozzi ne suit aucun plan, il n’a aucun tableau d’ordre journalier, il se laisse guider par l’inspiration du moment, et arrête souvent ses élèves deux à trois heures consécutives sur le même objet.

Nous ne saurions relever ici tous les défauts de l’enseignement de Pestalozzi. Notre pédagogue est un penseur, mais il n’est pas plus pratique dans l’école que dans les affaires de la vie. Allons donc directement au fond, et voyons ce qu’il veut faire plutôt que ce qu’il fait.

Pourquoi Pestalozzi fait-il dessiner pendant qu’il enseigne? C’est qu’il veut exercer l’enfant A faire deux choses à la fo’s.

César dictait à qaatro en style différent.

Mais pourquoi Pestalozzi ne surveille-t-il pas les dessins de ses élèves? C’est que l’enfant doit apprendre à inventer, à produire de son propre fonds.

Et qu’est-ce que ces tableaux que Pestalozzi fait apprendre machinalement à ses élèves? Ces tableaux embrassent

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toute l’étendue de nos connaissances. Ce sont les jalons du chemin que devra parcourir l’intelligence. Appris par cœur, ils forment dans la mémoire des compartiments destinés à recevoir d’immenses provisions. L’intelligence de tous ces cadres viendra plus tard.

Mais pourquoi Pestalnzzi n’explique-t-il pas même les leçons à la tapisserie? C’est que, d’une part, il veut laisser la nature de l’enfant agir librement, et, de l’autre, il a envie de mécaniser l’éducation , comme le disait M. Gleyre, c'est-à-dire que, par des procédés qu’il croit avoir découverts, il veut rendre l’enseignement si simple et si facile, que non-seulement le maître le plus ignorant, mais encore la mère la moins éclairée, seront rendus capables de donner l’instruction élémentaire. Aujourd’hui, cette question reste encore sans solution : c’est la pierre philosophale des pédagogues. Jacotot a prétendu l’avoir trouvée, et il en était si sûr, que non-seulement il n’exigeait aucune connaissance du maître, mais encore il évite à dessein de mettre sur la voie de sa méthode, attendu qu’il ne faut rien savoir pour la suivre. Lancastre a su le mieux donner un commencement de réalisation à cette idée La perfection de ses tableaux a permis de faire marcher assez bien, à l’aide de simples moniteurs, des salles de deux à trois cents enfants. Mais cet expédient ne remplacera jamais l’action directe d’un maître zélé et intelligent. C’est ce que Pestalozzi finit par comprendre clairement.

Pendant que Pestalozzi était à Berthoud, il publia, sous le titre : Comment Gertrude instruit ses enfants , un ouvrage qui fit grande sensation en Allemagne. Comme il renferme ce qu’on est convenu d’appeler la Méthode Pestalozzi , je crois devoir en faire connaître ici la substance.

Après de longs tâtonnements et des expériences diverses, Pestalozzi parvint enfin à former un système d’enseignement, une méthode générale dont le principe fondamental peut se formuler en ces termes :

Le développement de la nature humaine est soumis à l’em-

pire des lois naturelles , auxquelles toute bonne éducation est tenue de se conformer.

Par nature humaine, Pestalozzi comprend tout ce qui nous distingue de l’animal, c’est-à-dire le cœur, l’ esprit et le talent (la faculté de produire quelque chose). Ce que nous avons de commun avec les animaux, la chair et le sang, n’est pas ce qui constitue l’homme.

Il résulte du principe que nous venons d’énoncer, que, pour établir une bonne méthode d’enseignement (et d’éducation), il faut connaître notre nature et ses procédés généraux et particuliers dans le développement de l’individu.

Sur cette base psychologique, Pestalozzi pose les principes suivants relatifs à notre nature étudiée sous le rapport de son développement :

1° La nature développe à la fois toutes nos facultés. L’art, qui aide la nature, doit donc les développer harmoniquement, afin de toujours maintenir leurs forces en équilibre.

2° Le développement des facultés de l’homme se fait d’une manière insensible et progressive, et cela en vertu d’une force propre et d’un besoin d’activité qui est en elles. L'éducateur doit donc aussi suivre une marche lente et progressive pour développer les diverses facultés; il ne doit en outre ni les comprimer ni les excéder, mais leur laisser une liberté convenable.

3® L’exercice est le moyen dont la nature se sert pour fortifier et développer nos facultés. La tâche de l’éducateur est par conséquent de trouver pour les diverses facultés les exercices les plus propres à les développer.

4° L’exercice d’une faculté ne peut avoir lieu sans un objet sur lequel elle agisse et qui réagisse sur elle. Le développement de nos facultés est donc subordonné à un ensemble d’objets propres à leur donner de l’exercice.

5® C’est par tout ce qui nous entoure que la nature donne de l’exercice à nos facultés et les développe. L’éducateur, qui n’est que l'aide de la nature, doit dcnc chercher dans les objets qui entourent l’enfant, ou qui sont

de sa sphère, les exercices propres à le développer. Bien plus, il doit chercher à rendre la sphère dans laquelle vit l’enfant le plus propre passible pour le cultiver convenablement. S’il l’entoure d’affection, de bons exemples, et de tous les moyens convenables pour exercer ses facultés, son développement sera plus rapide, ses progrès plus satisfaisants.

6° Au développement de nos diverses facultés correspondent des notions et des connaissances qui nous sont apportées par les choses sur lesquelles s’exercent nos facultés, et qui suivent la même marche quelles dans leur développement. Tout bon enseignement, qui est en même temps un exercice des facultés intellectuelles, doit donc être non-seulement lent et progressif, mais encore approprié à la force des facultés auxquelles il est présenté. Ce n’est que quand l’enseignement remplit cette condition qu’il devient une véritable gymnastique intellectuelle et que les facultés qui le reçoivent peuvent se l’approprier.

7° Nous voyons dans la nature que tout accroissement nouveau, soit dans la plante, soit dans l’animal, se rattache à des parties déjà formées et dont le point de départ se trouve dans un germe imperceptible. Ainsi de nos connaissances et de leur accroissement : toutes commencent par un élément auquel se rattachent des notions nouvelles qui en supportent d’autres à leur tour. Dès que l’enseignement ne s’appuie plus sur des notions déjà acquises, il y a lacune, on est hors de la voie de la nature.

8° Puisque nos connaissances naissent de l’exercice de nos facultés sur les objets qui nous entourent, il en résulte que l'observation ( Anschauung ), dont le résultat est une intuition des choses, est la source de toutes nos connaissances. L’éducateur qui voudra se conformer aux lois de de la nature devra donc commencer l'enseignement de toutes les branches par des moyens intuitifs, elles continuer jusqu’à ce que l’intelligence soit assez forte pour s'élever sans effort aux notions abstraites qui sortent de

l’essence même des connaissances acquises par l’intuition.

Voici maintenant comment Pestalozzi fait sortir les diverses branches d’enseignement de l’observation.

Pour arriver à la connaissance d’un objet quelconque, il faut en étudier une à une les différentes propriétés. Mais les propriétés des objets n’ont pas toutes la même valeur : il y en a de principales et de secondaires L’étude des qualités secondaires doit être subordonnée à celle des propriétés principales ou essentielles, de même que la culture des facultés secondaires doit se subordonner à la culture des facultés principales.

En réfléchissant à cette matière, Pestalozzi découvrit que trois qualités, auxquelles se subordonnent toutes les autres, sont essentielles à tous les objets.

Le Nombre,

La Forme,

Le Nom (la langue, le son).

Quand on nous présente des objets, notre attention se porte essentiellement sur les trois points suivants :

Le nombre des objets qu’on a devant les yeux,

La forme sous laquelle ils se présentent;

Le nom par lequel on les désigne.

Pestalozzi conclut de là que l’étude du nombre , de la forme et de la langue, à laquelle correspondent trois facultés principales (la faculté de compter, celle de mesurer et celle de se graver dans l’intelligence par la parole les objets connus) sont les branches fondamentales de l’enseignement élémentaire.

L’étude du nombre conduit à V arithmétique.

L'étude de la forme conduit d’une part à l’arf de mesurer, h la géométrie, et de l’autre au dessin, et àl 'écriture, qui n’est qu’une application particulière du dessin.

L’étude de la langue se divise en trois parties : la prononciation, qui s’occupe de la culture des organes de la voix, et à laquelle se rattache le chant; ie vocabulaire, ou la connaissance des mots principaux usités dans l’ensei-

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gnement; et la langue proprement dite , qui apprend à exprimer ses pensées sur tout le domaine soumis à l’observation de l’intelligence1.

Montrons maintenant par quelques détails ce que fit Pestalozzi pour mettre les branches que nous venons d’énoncer en harmonie avec ses principes pédagogiques. Il s’agissait essentiellement, pour chacune d’elles, de remonter jusqu’aux premiers éléments par où elle prend racine dans notre intelligence, et de tracer la marche progressive qu’elle doit suivre dans son développement, pour qu’elle demeure constamment au niveau des foi ces de l’intelligence, sans jamais les dépasser.

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