‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 65 sur 101 · LA FORME · texte numérisé non relu

LA FORME

Art de mesurer (géométrie). La figure la plus compliquée est un composé de lignes diversement combinées entre elles. La ligne la plus simple est la ligne droite. C’est donc par elle qu’il faut commencer l’étude des formes. On la montre à l’enfant dans ses diverses positions en lui faisant apprendre les noms qui les désignent. Deux lignes qui se rencontrent forment un angle. Il y a différentes sortes d’angles. La réunion de trois lignes qui se rattachent par leurs extrémités forme un triangle ; quatre lignes forment un carré. Le carré est l’unité employée pour la mesure des surfaces... On continue ainsi jusqu’à ce que l'intelligence soit capable d’analyser lés figures compliquées; on peut même s’élever insensiblement jusqu’aux éléments de géométrie, aux problèmes et aux théorèmes.

Dessin. A mesure que l’intelligence apprend à regarder les lignes, les. angles, les’ figures diverses et à les analyser, la main doit s’exercer à les reproduire, à les imiter sur l’ardoise ou sur le papier, en suivant la même marche progressive. On procède de même dans l’enseignement de l 'écriture.

la langue {le son , le nom)

La prononciation (des sons parlés). Avant de parler et de lire, l'enfant doit savoir exprimer les sons et les articulations. C’est donc par là qu’il faut commencer. Pestalozzi commence son abécédaire par les voyelles; il passe ensuite à leurs combinaisons les plus simples avec les consonnes, et arrive enfin, par une pente lente et progressive, aux mots les plus compliqués. L’organe de la voix doit être exercé aussi bien que la connaissance des lettres et des mots, Même progression dans l’étude des sons musicaux.

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Le vocabulaire. L’enfant apprenait ici par cœur des tableaux de noms de genre et d’espèce tirés du champ d’étude qu’il aurait à parcourir. Ces noms devaient servir de base et de fil conducteur pour des éludes ultérieures, dont ils deviendraient le centre dans l’enseignement de la langue proprement dite.

La langue proprement dite. L’enseignement de la langue nous ramène à l’observation, à l’intuition des choses, reconnue par Pestalozzi comme la source de nos connaissances. Il s’agit ici d’apprendre à l'enfant à examiner les objets pour en acquérir des notions distinctes et de l’exercer à reproduire toutes ses idées par la parole. On passe en revue les objets dont les noms ont été appris dans le vocabulaire, et qui sont tirés de l’histoire naturelle, de la géographie, de l’histoire, etc. Ces diverses branches rentrent ainsi dans l’enseignement de la langue, véritable encyclopédie universelle. La reproduction par écrit des idées acquises amène l’étude de l’orthographe, de la grammaire et de la composition.

L’enseignement de la langue, comme nous venons de l’esquisser, forme une dissonance dans la méthode de Pestalozzi. La langue n’est pas une propriété des choses , et comme telle une des sources de nos idées, comme Pestalozzi semble l’avoir cru. Elle est le moyen par lequel nous exprimons nos idées et les transmettons. Sans doute bien des idées nous sont apportées par la langue, mais seulement quand notre esprit est conduit par elle à l’observation des choses qu’elle exprime. Hors de là, la langue ne nous apprend rien et nous retombons par elle dans ce creux bavardage contre lequel Pestalozzi s’est élevé si souvent. Nous regardons donc cette partie de la méthode comme une maladroite application des principes de notre pédagogue. Aussi était-ce la partie la plus faible de son enseignement. Pestalozzi aurait dû considérer la langue comme une branche à part, qui a sans doute besoin de l’appui des autres branches, mais qui ne doit pas les absorber en elle. Toute sa classification, du reste, est fau-

tive et forcée. Le nombre, la forme et le nom ne sont pas des propriétés universelles de tous les objets. Quel est le nombre de l’air, la forme du miel, de la chaleur?

Malgré les défauts de la méthode, elle n'en demeure pas moins un des monuments les plus remarquables des temps modernes; elle a ouvert la voie à une transformation complète de l’enseignement, à une science pédagogique nouvelle. C’est à juste titre que Pestalozzi est appelé le Père de la pédagogie. Il a été, dans sa partie, ce que Copernic a été pour l’astronomie. L’Allemagne entière s’est jetée sur les pas de Pestalozzi, et toute une littérature scolaire nouvelle, plus ou moins en harmonie avec les principes qu’il a posés, a remplacé les vieux manuels d’enseignement. En France, et dans la Suisse française, on est encore en retard ; notre littérature scolaire n’a pas été suffisamment renouvelée, mais ce travail se fait insensiblement, et nous nourrissons l’espoir qu’avec lui tombera tout ce pompeux échafaudage de choses mal digérées et sans fondement, qui remplit la tète de vent sans donner à l’intelligence et au cœur la nourriture dont ils auraient besoin.

La voie nouvelle que Pestalozzi s’était frayée et les succès de sa méthode sur ses élèves lui firent concevoir les plus brillantes espérances. Il crut avoir trouvé le moyen de régénérer le monde. Tout y allait de travers, pensait-il, parce que l’on avait sorti l’homme des voies de la nature. Maintenant, il a découvert le moyen de l’y ramener : quelque chose pourrait-il donc encore s’opposer à son bonheur? Une génération d’hommes meilleurs, grâce à la méthode, allait donc succéder à la génération perverse et adultère. Si Pestalozzi eût mieux connu la nature morale de l’homme, il n’aurait jamais fondé de telles espérances sur de tels moyens. L’homme n’est pas seulementune créature égarée : c’est une créature perdue; il ne s’est pas seulement détourné des lois de sa nâture, il s’est détourné de Dieu et a substitué sa volonté à celle de son Créateur. Il faut, pour le sauver, plus qu’une éduca-

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tion en harmonie avec sa nature, il lui faut le sang du Rédempteur et la grâce régénératrice et sanctifiante du Saint-Esprit1. J’admets tous les principes de Pestalozzi sur la culture des facultés et la manière de leur approprier l’enseignement, mais je ne crois pas que l’application la mieux conduite de ces principes puisse atteindre les profondeurs de l’homme moral : le péché, qui est en nous et dont l’éducateur chrétien doit tenir compte, n’a point de remède efficace hors de la grâce que Dieu nous offre en Jésus-Christ. Là est le fondement de notre éducation morale ; là est la pierre angulaire que beaucoup de ceux qui bâtissent ont rejetée, et sans laquelle cependant aucun édifice pédagogique ne pourra jamais se soutenir.

Pestalozzi, député. — Mûnchenbuchsée. Yverdon.

Pendant que Pestalozzi poursuivait ses essais pédagogiques, l’anarchie allait croissant en Suisse. Pour mettre fin aux querelles de ses voisins, Napoléon Bonaparte leur imposa sa puissante intervention. C’était en 1803. Pestalozzi, élu député, se rendit à Paris avec les représentants delà nation. Fidèle à sa mission pédagogique, il remit au premier consul un mémoire sur l'instruction populaire. Mais Bonaparte ne fit cas ni du mémoire ni de l’auteur, et il interrompit le discours de ce dernier, en lui disant qu’il ne pouvait pas se mêler d’AB C. Voyant ses principes méconnus, Pestalozzi qui tla Paris et revint à Berthoud, tout découragé de son insuccès.

L’année suivante, Pestalozzi fut obligé de quitter le château de Berthoud, pour faire place au bailli bernois qui venait l’occuper. L’établissement fut transporté à Münchenbuchsee, dans le local actuel de l’école normale du canton de Berne, à dix minutes de Hofwyl, où floris-

i. La religion n’a point de place dans la méthode : Pestalozzi ne l’envisageait pas comme une branche d'enseignement, mais comme un moyen d’éducation qui doit essentiellement agir par lui-même.

saient déjà les établissements d’éducation d’Emmanuel de Fellenberg. Voyant le bon ordre qui régnait à Hofwyl, les instituteurs de Müncbenbuohsee prièrent M. de Fellenberg de prendre en main les rênes de leur établissement. Pestalozzi consentit à cet arrangement, mais la ville d’Yverdon lui ayant offert son château, Pestalozzi s’y rendit, en 1805, suivi de huit élèves et de quelques maîtres. Le reste de l’institut, trop peu libre sous le maître qu’il s’était donné, ne tarda pas à aller rejoindre Pestalozzi.

Nous ne saurions faire en détail l’historique de l’institut d’Yverdon, encore que les vingt années que Pestalozzi y passa (1805-1825) soient l’époque la plus brillante de sa carrière pédagogique.

L’ouvrage Comment Gertrude instruit ses enfants avait produit, comme nous l’avons vu, une grande sensation en Allemagne. Un rapport de Pestalozzi et de son collègue Niederer sur la marche de l’institut d’Yverdon montrait la réalisation des principes de la méthode. Enfin le fameux discours de Fichle à la nation allemande (1808) indiquait la méthode de Pestalozzi comme le seul moyen de relever l’Allemagne de son abaissement. Il n’en fallait pas davantage, on le comprend, pour attirer les regards de l’Europe sur l’institut d’Yverdon. Aussi les élèves commencèrentils à affluer des pays les plus éloignés; il en venait de l’Allemagne, de la France, de la Russie, de l’Italie, de l'Espagne, des Etats-Unis. Les pédagogues, les savants, même des princes et des rois, sans compter les curieux de toute espèce, arrivaient enfouie dans le célèbre institut pour y étudier la méthode ou voir des élèves formés par elle. Et tous les visiteurs étaient reçus, logés et nourris dans l’établissement. Dans le temps de sa plus grande prospérité, il y avait souvent près de trois cents personnes dans le château, dont deux cents élèves et cinquante instituteurs. Dans les salles, dans les allées, dans la cour, dans les rues, tout fourmillait d'élèves, de maîtres, d’étrangers. Qu’on se représente l’animation de l’établis-

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sement, et l’ordre qui devait y régner sous le gouvernement paternel du bon Pestalozzi !

Sitôt qu’un étranger arrivait pour visiter l’institut, Pestalozzi allait trouver l’un de ses meilleurs maîtres, ordinairement Schmid ou Ramsauer, et leur disait : « 11 est arrivé une personne distinguée qui désire connaître notre établissement. Prends vite tes meilleurs élèves et viens lui montrer ce que vous avez appris. » A chaque instant, l’enseignement était interrompu pour des exhibitions de ce genre.

Un jour le vieux prince Esterhazi arriva à Yverdon. Aussitôt Pestalozzi parcourt les allées du château en

criant : « Ramsauer, Ramsauer, où es-tu? Viens vite

avec tes meilleurs élèves dans la Maison rouge! Il y a là un personnage du plus haut rang. Il a des milliers de serfs en Autriche et en Hongrie! il voudra sûrement fonder des écoles et affranchir ses sujets, si nous pouvons le gagner à notre cause. # L’examen terminé et les explications nécessaires données au vieux prince, Pestalozzi dit à Ramsauer : « Il est persuadé, entièrement persuadé, et il fondera sûrement des écoles dans ses provinces de la Hongrie... Mais, Ramsauer! qu’est-ce que j’ai au bras, qui me fait si mal! Regarde, il est tout enflé, je ne puis plus le plier. » Et en effet, la large manche de sa redingote était devenue trop étroite. En parlant avec le prince, avant la leçon, Pestalozzi, dans son ardeur, avait courbé, d’un coup de coude, la grosseclef de la Maison rouge , sans qu'il, s’aperçût de l’incident. Dans une autre circonstance, c’était à Beri-houd, l’arrivée d'un étranger lui fit oublier un rhumatisme aigu qui le retenait au lit. Il se fit habiller et conduire dans la salle d étude, où son mal disparut comme par miracle.

Cependant tous les visiteurs ne s’en tenaient pas à ces leçons d’apparat et aux entretiens qu’ils avaient avec Pestalozzi et ses meilleurs maîtres; plusieurs s’arrêtaient dans l'établissement pour en étudier les diverses parties : ils voulaient voir de plus près la vie d'un institut dont on

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histoire de la pédagogie.

disait tant de merveilles. Là était l’écueil de l’établissement. On y découvrait bientôt tant de misères que le désenchantement ne tardait pas à survenir. Les hommes sérieux et réfléchis parvenaient seuls à retrouver dans la confusion générale quelques-unes des richesses pédagogiques de Pestalozzi. Pour ceux-là, Yverdon, et c’est là la gloire qui lui est demeurée et qui lui restera , Yverdon devint un vrai foyer de lumières pédagogiques. Les principes qu’ils étudièrent, tant dans la vie de l’institut que dans les entretiens qu’ils avaient avec Pestalozzi et ses collègues, furent reportés par eux dans différents pays, en Allemagne surtout, et de toutes parts on se mit à organiser des établissements d’après les principes de la Méthode. Ainsi, quelles qu’aient été les imperfections de l’institut d’Yverdon, il n’en est pas moins le promoteur d’un grand réveil pédagogique, dont le mouvement est allé progressant et s’élargissant j nsqu’à nos jours.

D'après Charles de Raumer, qui, à la voix de Fichtc, avait quitté Paris pour venir étudier à Yverdon les principes pédagogiques qui devaient régénérer l'Allemagne, les principaux défauts de l’établissement étaient les suivants :

1° Le mélange d’élèves allemands et français, mélange qui entravait l’enseignement et empêchait qu’on n’apprît soit l’allemand, soit le français comme il faut;

2* L’abandon des enfants à eux-mêmes. La vie de famille, que Pestalozzi vantait tant dans ses rapports, n’existait pas du tout dans l’institut. Les plus grands élèves pouvaient s’en passer, mais les plus jeunes se trouvaient mal de leur abandon au milieu de la foule qui encombrait le château ;

3® La trop constante occupation des jeunes maîtres, qui devaient travailler au jardin, fendre du bois, chauffer les fourneaux, faire des copies, et se lever été et hiver à trois heures du matin pour venir à bout de leur travail. Un si rude métier leur ôtait l’élan nécessaire pour donner

des leçons, et le temps dont ils auraient eu besoin pour s’y préparer ;

4° L’absence d'un cours de pédagogie. Pestalozzi croyait toujours que le rôle du maître dans renseignement était secondaire, et que le principal devait venir de la méthode. Aussi les maîtres, collés sur leurs méthodes, avaient-ils l’air de machines parlantes, et le bruit de l’institut ressemblait-il au bruit d’une fabrique. Raumer aurait voulu un cours de pédagogie qui lit passer l’instituteur de son rôle passif à une vie active, un cours qui lui donnât une plus haute idée de sa vocation et l'affranchît de l’esclavage de la méthode.

Quant à l’enseignement, sauf l’arithmétique et la géométrie, il était loin d’étre brillant; insensiblement aussi on s’écarta de la méthode. Il y avait dans l’enseignement des lacunes qui feraient honte de nos jours à la plus faible école de village. Aussi les journaux relevaientils souvent les imperfections de l’institut d’Yverdon. Une commission fut nommée, en 1809, par la diète fédérale, pour visiter l’établissement. Le père Girard, membre de cette commission, rédigea le rapport, en somme peu favorable à l’institut. Il terminait par ces paroles : « L’instruction donnée dans l’institut de Pestalozzi n’est pas en harmonie avec celledesétablissements d’instruction publique. L’institut n’a du reste pas travaillé à établir cette harmonie. Résolu à chercher à tout prix le développement de toutes les facultés de l’enfant d’après les principes de Pestalozzi, il n’a tenu compte que de ses propres vues, et il témoigne d’un zèle ardent à s’ouvrir de nouvelles voies, dussent-elles être en tout opposées à celles que l’usage a consacrées. C’était peut-être le moyen d’arriver à des découvertes utiles; mais cela a rendu toute harmonie avec les établissements publies impossible. Il est à regretter que la force des choses pousse toujours Pestalozzi à côté de la voie que lui traçaient son zèle et son cœur ! Mais on rendra toujours justice à ses bonnes intentions, à ses nobles efforts, à son inébranlable persévérance.

3? 8 HISTOIIIK I)K LA PKDAGOGiÜ.

Profitons des idées excellentes qui sont à la base de son œuvre, suivons les exemples instructifs qu'elle nous donne, mais plaignons le sort d’un homme que la force des circonstances a toujours empêché de réaüser ce qu’il avait envie de faire. » Dans son célèbre ouvrage sur Y Enseignement régulier de la langue maternelle, le père Girard nous apprend que c'est à Yverdon qu'il puisa l'idée de son livre, comme correctif à ce qu'il venait de voir, a Par opposition y ce que j'avais vu à Yverdon, je résolus de substituer l’enseignement de la langue à l’instrument mathématique et d'en faire une gymnastique progressive de l’esprit*. »

Mais la grande plaie de l’institut d’Yverdon était ses dissensions intérieures, dissensions qui avaient déjà commencé à Berthoud. Le jour de l'an 1808, abordant ce triste sujet, Pestalozzi disait à ses collègues : « Mon œuvra a été fondée par l’amour, mais l’amour a disparu du milieu de nous; U devait disparaître. Nous nous étions trompés sur la force qu’exige cet amour; il devait disparaître. Je ne suis plus en état de remédier au mal. Le poisou qui ronge notre œuvre au cœur fait des progrès au milieu de nous. L'encensdu monde vivifiera ce poison. 0 Dieu ! ne permets pas que nous demeurions plus longtemps dans nos illusions! Je considère l’encens qu’on nous prodigue, comme l’encens qu’on répandrait sur un squelette. Je vois le squelette de mon œuvre, en tant qu’elle est mon œuvre, devant mes yeux. J’ai voulu aussi le mettre devant les vôtres. J’ai vu le squelette qui est dans ma maison couvert de lauriers; mais les lauriers ont été, à l’instant même, consumés par le feu. 11 ne pourra soutenir le feu de l’épreuve qui viendra, qui doit venir sur ma maison; il disparaîtra, il doit disparaître. Toutefois mon œuvre subsistera. Mais les conséquences de mes fautes ne disparaîtront jamais. Je ne pourrai les supporter. Mon refuge sera ma tombe. Je passerai ; mais vous , vous subsisterez I Puissent ces paroles

(1) De l’Enseignement de la langue maternelle.

TEMPS ACTUELS

demeurer comme des flammes de feu devant vos yeux! »

Avant d’aller plus loin dans le récit de ces misères intérieures, qui amenèrent la dissolution de l'établissement en 1825, je dois mentionner ici deux événements remarquables dans la vie de Pestalozzi. L’un est sa visite à l’empereur Alexandre, et l’autre, la mort de sa fidèle compagne.

En 1814, lorsque les alliés marchaient contre la France, l’administration autrichienne demanda le château d’Yverdon pour y établir un hôpital militaire. Heureusement l’empereur Alexandre se trouvait à Bâle. La ville d’Yverdon se hâta de rédiger une requête, et Pestalozzi fut chargé de la porter à l’empereur. Pestalozzi avait une véritable frayeur des grands de ce monde; cependant il prend son cœur dans ses deux mains, se met en route et arrive heureusement aux portes de Bâle. Lâ, un vieillard lui demande l’aumône; Pestalozzi sort aussitôt sa bourse de sa poche, mais elle était vide; il a sans doute secouru des malheureux le long du chemin; alors il se baisse, détache les boucles d’argent qui sont à ses souliers, les donne au vieillard et les remplace par un brin de paille. — Cependant Pestalozzi est introduit auprès d’Alexandre. L’accueil cordial de l’empereur lui inspire du courage et éveille sa sollicitude pour les millions de serfs qui peuplent l’empire de toutes les Russies; et le voilà prêchant éducation à l’empereur, et lui montrant comment il peut faire le bonheur de ses sujets. En parlant, il s’échauffe et s’approche trop près du monarque, qui commence à battre en retraite; Pestalozzi le suit, et ils arrivent bientôt à l’angle de la salle. L’empereur ne pouvant plus fuir, Pestalozzi veut lui prendre familièrement la main ; mais il s’aperçoit aussitôt de sa bévue et baise la main d’Alexandre. Celui-ci, touché de la sollicitude de Pestalozzi pour son empire, le prend dans ses bras et lui donne un baiser. Pestalozzi se souvient enfin de sa mission; l’empereur promet de faire transporter ailleurs l’hôpital militaire, et notre pédagogue re-

tourne, le eœurcontent,dans ses foyers1. Eten novembre de la même année il était nommé de l’ordre russe de Saint- Wladimir, quatrième classe.

I/autre évènement que je dois rappeler est la mort de madame Pestalozzi2. Pendant quarante-cinq ans cette vertueuse femme avait partagé avec son époux privations et souffrances, étant toujours à ses côtés pour l'aider dans ses peines, pour le conseiller, l’encourager, le consoler. Toujours bonne, douce, modeste, elle ne l'abandonna jamais un instant dans les jours d’angoisse et d’adversité. Le 14 décembre, sa dépouille mortelle fut déposée dans le jardin du château, à l’ombre de deux grands tilleuls. Pestalozzi, alors âgé de soixante-dix ans, sentit vivement la perte qu’il venait de faire. Souvent, durant les années qui suivirent, on le surprenait assis sous les tilleuls qui ombrageaient la tombe de sa femme bien-aimée. Et la nuit, quand le bruit avait cessé dans le château, que les lumières étaient éteintes, et que tout le monde reposait entre les bras du sommeil, il se levait et s’en allait confier ses chagrins à cetto tombe silencieuse, pleurant comme un enfant qui viendrait de perdre sa mère.

Et qui le croirait! Le jour où cette digne et vertueuse femme descendit dans la tombe, le jour où un événement si douloureux aurait dû disposer les cœurs à la réconciliation et à la paix, ce jour-là, la guerre éclata entre les maîtres avec une violence extraordinaire, et elle 11e cessa plus, pendant douze ans, de troubler les jours du malheureux vieillard. Et avec la paix disparut la bénédiction, comme la paix avait disparu avec la prière; car Pestalozzi 11e priait plus avec ses élèves et ses maîtres, comme il le faisait à Berthoud et au commencement de son séjour à

1. J’ai reproduit ce trait comme je l’ai trouvé dans une biographie de Pestalozzi : mai» je dois cependant ajouter que l’histoire des boucles se racontait déjà à Bàle quinze ans auparavant; je pense donc qu’il y a ici un anachronisme plutôt qu’une répétition du même acte.

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