‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 66 sur 101 · Elle avait près de quatre-vingts an · texte numérisé non relu

Elle avait près de quatre-vingts an

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Yverdon. L’huile avait tari dans la lampe : — et quelle Iumièi-e pouvait-elle encore répandre!

La plupart des maîtres étaient contre Schmid. Blochmanu, actuellement directeur d’un célèbre établissement d’éducation à Dresde; Stern, directeur de l’école normale do Carlsruhe; Ackermann, instituteur à Francfort-sur-le- Mein ; Krüsi, Ramsauer et d’autres, en tout douze maîtres, signèrent une plainte en forme contre Schmid, et l’année suivante ils quittèrent l’établissement.

Un an plus tard, le jour du Vendredi-Saint, Niederer, l’aumônier de l’établissement, annonça en chaire, en présence d’un auditoire nombreux et sans avoir prévenu Pestalozzi, son intention de quitter l’établissement; et il se mit à parler des misères qui y régnaient. Là-dessus Pestalozzi prend feu ; il se lève, interrompt le prédicateur, et lui rappelle qu’il est là pour instruire ses catéchumènes, et non pour révéler ce qui se passe dans l’établissement.

La même année, M. Jullien de Paris, venu avec vingtquatre élèves dans l’établissement, en sortit au bout d’un an de séjour, on dit, pour avoir été offensé par Schmid.

Niederer ne quitta pas Yverdon. Il y dirigea, secondé par Krüsi et Næf, l’institut des jeunes filles, que lui avÿt déjà cédé Pestalozzi avant la mort de sa femme. Pestalozzi essaya en vain de le réconcilier avec Schmid. Une lettre que lui écrivit Niederer le jeta dans une ébullition si violente qu’il tomba dans le délire et qu’on craignit pour sa raison. Schmid transporta le vieillard sur le Bulet, dans le Jura; l’air frais de la montagne, ainsi que le repos, lui fut salutaire, et il ne tarda pas à retrouver assez de calme pour pouvoir redescendre à Yverdon.

Placé entre Niederer et Schmid, qu’on ne pouvait réconcilier, Pestalozzi aima mieux sacrifier sa tête (le premier) que son bras droit. Mais ce sacrifice lui coûta cher. Après la guerre des billets et des lettres, on en vint à la guerre dans les gazettes, puis on s’attaqua de part et d’autre devant les tribunaux. Un procès en calomnie

intenté à Niederer par Schmid ne se vidant pas assez tôt au gré de ce dernier, il écrivit, pour répondre aux accusations de son adversaire, une brochure intitulée : Vérité et Erreur. Alors Niederer attaqua Schmid à son tour, et cela en justice correctionnelle. Schmid fut mis en état d’arrestation, ainsi que Pestalozzi, qui déclara avoir en tout agi de concert avec Schmid, et un long et ruineux procès commença. A la fin Schmid fut acquitté. Cet enfer dura sept ans. Que de fois, durant ces années d’orages Pestalozzi soupira après la paix ! Plusieurs fois il écrivit à Niederer pour se réconcilier. « 0 mon Dieu, lui disait-il entre autres choses, dans une lettre écrite en février 1 823, ô mon Dieu! combien je soupire après l’amour qui devrait nous unir, et qui serait si nécessaire à notre position et à nos rapports ! O Niederer! combien je désire que, renouvelés par cet amour, nous puissions, à la première fête, aller ensemble à la communion sans craindre de donner du scandale!... Cher monsieur Niederer! chère dame Niederer! Je suis près de la tombe : laissez-moi y descendre en paix et réconcilié! »

Niederer demeura inflexible. Il ne pouvait, disait-il, se fier aux sentiments « du faible vieillard. » aussi longtemps qu’il serait en la puissance de Schmid. Ajoutons que la plupart des rapports sur cette matière sont en faveur de Niederer.

Je ne dirai plus que quelques mots de l’établissement. En 1818, Schmid conclut un contrat avec le libraire Cotta de Stuttgard, pour la publication de toutes les œuvres de Pestalozzi. L’empereur de Russie souscrivit pour 5,000 roubles, le roi de Prusse pour 400 thalers, le roi de Bavière pour 700 florins. Cette entreprise rapporta 50,000 francs. Pestalozzi, à la vue d’un succès si inoui, renaquit à l’espérance. Il voulut enfin fonder un établissement propre à former des régents pour les classes pauvres. Cet établissement s’ouvrit la même année à Clindy, près d’Yverdon. Mais bientôt le but de cette institution fut dépassé. On y reçut des jeunes gens de conditions difl'é^

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rentes, et on se mit à y enseigner le latin, le grec et même l'anglais. Pestalozzi, voyant son œuvre manquée, songea à la transporter à Neuliof ; mais aucun des élèves qu’il avait élevés gratuitement à Clindy ne voulut l’accompagner. 11 ferma donc cet établissement en 1824. AYverdon, la position n’était plus tenable ; ses élèves le fuyaient, se sauvaient-; un d’entre eux lui dit un jour qu’il était l’Antechrist. La clôture définitive de son établissement eut lieu au printemps de l’an 1825. Pestalozzi était alors âgé de quatre-vingts ans.

Le chant dn Cygne.

Pestalozzi, après la dissolution de ses établissements, écrivit encore deux ouvrage ; Le Chant du Cygne (Schwanengesang) et Mes destinées (Meine Lebensschicltsale). Le premier peut être considéré comme son testament pédagogique. Le second est une histoire des misères de ses établissements. Comme on peut le voir dans le Chant du Cygne , page 230, Pestalozzi avait eu d’abord l’intention de fondre ces deux ouvrages en un seul.

On retrouve dans le Chant du Cygne les idées déjà développées, entre autres, dans l’ouvrage : « Comment Gertrude instruit ses enfants , » mais on y arrive souvent par un autre côté. Les éléments dont se compose le système pédagogique de Pestalozzi y sont groupés différemment. Les illusions de l’auteur y sont aussi moins vivement exprimées, et le but qu’il poursuit ne se montre plus qu’au travers de difficultés nombreuses. Pestalozzi ressemble en ce point à tous les novateurs : le temps leur apprend à juger plus sainement de la valeur de leurs découvertes.

J’ai essayé de résumer, dans le discours suivant, ce testament pédagogique de Pestalozzi :

Amis de l'humanité !

J’ai passé quatre-vingts ans, et, depuis quelque temps, je sens que ma fin approche. Je voudrais donc vous parler encore une fois des choses qui remplissent mon cœur. Veuillez m’é-

coûter avec attention, et retenez de mes paroles ce que vous jugerez être bon et utile. Et si vous pouvez ajouter quelque chose de bon et d'utile à ce que je vais vous dire, faites-le avec amour et pour le bien de l’humanité.

Je commencerai par vous présenter mon système dans une comparaison.

Regardez ce chêne vigoureux dont le feuillage frissonne au souille du vent. Eh bien, ce chêne sort d’un gland mis en terre à l’endroit où vous le voyez s’élever. Mais comment est-il arrivé à ce degré de majesté et de force? D’abord faible et presque sans vie, il semblait ne pouvoir s’élever au-dessus de l’herbe qui le recouvrait. Mais peu à peu il a grandi et a étendu son tronc et ses branches vers le ciel. Son accroissement a été lent et progressif, et chaque partie nouvelle est sortie de parties déjà existantes et qui la supportent : le tronc est sorti du collet de la racine, du tronc sont sorties les branches, des branches les rameaux, des rameaux* les feuilles et les fruits.

Remarquez encore que ce développement s’est opéré au moyen d’une force interne, qui est à la fois une et multiple : une par sa source, et multiple par ses effets dans les millions de branches et de feuilles où elle se répand.

Remarquez encore que cette force a produit et a dû produire un chêne, et non un noyer ou un platane; car elle est unie à des lois qui déterminent son action et jusqu’aux formes des feuilles.

Cependant ce chêne, quoique chêne par sa vie, par sa force propre, par ses lois, par toute son individualité, dépend de circonstances extérieures : du sol dans lequel il croit, de l’air qui l’entoure, de la chaleur, de la lumière, de l’humidité, qui peuvent hâter ou retarder son développement, et le modifier en outre de mille manières différentes.

Laissons maintenant notre chêne et passons à l’enfant. Qu’y a-t-il dans ce nouveau-né qui le distingue d’un animal ? Il est plus faible, plus débile qu’aucun d’eux. Le poulet court en sortant de sa coquille, le jeune chamois saute après sa mère. L’enfant peut à peine remuer ses bras. Cependant il y a en lui un homme, cornme il y a un chêne dans le gland.

Mais par homme je n’entends pas ce que j’ai de commun avec les animaux, ma chair et mon sang; l’homme est cet être divin qui m’anime, c’est mon cœur, mon esprit , mon talent.

J’ai passé ma vie entière à rechercher comment l’homme se développait naturellement sous ses diverses faces pour arriver

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à la hauteur du rôle qu’il est appelé à remplir dans la société.

Cette question, que j’exprime par Idée de la Culture élémentaire, comprend les parties principales suivantes :

1° La connaissance de la marche de la nature dans le développement de nos diverses facultés;

2» La connaissance des moyens propres à favoriser leur développement naturel ;

3° Les limites que la nature prescrit à leur développement;

4» L’équilibre dans lequel on doit les maintenir;

5° La grâce divine ;

6° Enfin, l'application à la vie des principes renfermés dans l’idée de la culture élémentaire.

La nature, dans le développement de nos facultés, suit une marche lente et progressive qui, comme dans le chêne dont j’ai parlé, est soumise à certaines lois naturelles. Je vais essayer de déterminer brièvement cette marche dans le développement du cœur, de l’esprit et du talent.

Je commence par le cœur. Comment cette faculté, source de la vie morale, se développe-t-elle naturellement? Et d’abord comment est-elle éveillée? Je vois poindre cette faculté sous les soins que la mère prend de son nourrisson. En satisfaisant ses besoins légitimes, elle éveille en lui la reconnaissance et la confiance. L’enfant apprend ainsi à aimer sa mère et à croire en elle. Il apprend de la môme manière à aimer son père, ses frères et ses sœurs. Mais le cœur de l’enfant ne s’attache pas seulement à ceux qui prennent soin de lui et qui l’aiment : il s’attache aussi à tout ce qu’on aime dans la famille. II croit en Dieu et aime Dieu, si Dieu est aimé dans le cercle où iLvit. Et cette foi et cet amour l’entraînent dans la sphère de la vie morale; car celui qui aime Dieu cherche à faire sa volonté. C’est ainsi que l’enfant passe de la confiance envers sa mère et ses parents à la connaissance et à l’amour de Dieu, par où il entre dans la sphère de la vie morale et religieuse. Voilà la marche de la nature dans le développement du cœur.

J’ajouterai ici, sous forme de remarque, que puisque la nature a mis dans le cœur do la mère et dans les membres de la famille une affection et une sollicitude naturelles, qui produisent naturellement le développement du cœur, il en résulte que c’est dans

la famille que l’enfant doit être élevé, que c’est là que la nature veut opérer son développement.

Passons à l’esprit. Comment s’éveille et se développe cette faculté? Je la vois éclore sous les impressions que les objets exercent sur les organes de l’enfant. Mais l’esprit ne s’anête pas à la perception des choses extérieures par le moyen des sens : il y a en lui un besoin d’exprimer au dehors, par des gestes et par la parole, les impressions du dedans. L’intuition et la langue sont intimement liées ensemble et marchent parallèlement dans le développement de l’esprit. Nous devons ainsi distinguer d’abord dans l’esprit deux forces ou facultés particulières : la faculté de perception et la faculté d’expression , autrement dit : la faculté de recevoir et la faculté de rendre. La première produit la seconde, comme dans un corps élastique la force qui comprime produit la force d’extension. Mais la faculté d’expression dont je parle est tout intellectuelle, et il ne faut pas la confondre avec le jeu mécanique des organes qui lui donnent passage au dehors. Ce jeu a son développement graduel à part, marchant parallèlement avec la faculté de perception et la faculté d’expression.

Mais la perception et la langue éveillent dans l’esprit une troisième faculté, la faculté de penser. Dès que l’esprit s’est formé par la perception des notions claires sur quelques objets, il commence à les distinguer, et par là à les compter; il remarque aussi leurs places respectives, leurs distances, leurs dimensions, leurs formes. On voit par là que les premières opérations de la pensée sont du calcul et de la géométrie, pour autant du moins que l’on peut ainsi nommer les éléments les plus simples de ces branches.

D’après cette exposition, on voit que le développement de l’esprit comprend trois degrés : la perception, la langue et la pensée.

Je passe maintenant à la troisième de nos facultés fondamentales, au talent. Les fondements de cette faculté sont d’une part intellectuels et de l’autre physiques : l’homme qui veut faire quelque chose doit avoir l’intelligence de son travail et l’adresse de l’exécuter. La marche naturelle du développement du talent est la suivante : l’homme observe et cherche à comprendre les procédés de Part; il s’applique ensuite à les reproduire par imitation, puis il passe de l'imitation à la liberté et à l’indépendance dans l’action.

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L’homme abandonné à lui-même, loin de toute société, vivant seul au milieu db la nature, ne s’élèverait pas, comme des exemples l’ont démontré, au-dessus de sa nature animale. C’est le contact de l’homme avec l'homme qui le développe, qui le cultive. Partout où il y a société, il y a culture. Le sauvage apprend à son enfant à aimer, à parler, à tirer de l’arc. C’est aussi là une éducation, mais une éducation produite par l’instinct, par la nécessité, par la nature seule. Cette éducation-là ne suffit pas. Pour que l’homme devienne véritablement homme, il a besoin de soins particuliers, d’une éducation intelligente, dont l’action vienne s’ajouter à l’œuvre de la nature, non pour la contrarier, mais pour l’aider, pour la diriger. Je vais essaver de montrer comment nous pouvons servir d’auxiliaires à la nature.

Remarquons d’abord que toute faculté se développe par le simple moyen de son usage. Autrement dit : c’est la vie qui développe. Le cœur se développe en aimant, l’esprit en pensant, la main en travaillant. Voilà un premier moyen de développement que nous ne devons pas perdre de vue.

Remarquons ensuite que ce qui donne un exercice agréable et facile à une faculté la fortifie et la provoque à l’action, tandis que ce qui est au-dessus de ses forces l’intimide et l’affaiblit. Le besoin de marcher diminue chez le petit enfant qui tombe; un écolier se rebute et se décourage dans un enseignement audessus do ses forces.

11 faut donc, pour développer une faculté, non-seulement un exercice, mais encore un exercice approprié à ses forces et à ses besoins.

Faisons maintenant l’application de ces principes à nos principales facultés.

Le cœur. Pour développer le cœur de l’enfant, il lui faut de l’exercice et un aliment. Cet exercice et cet aliment, il les trouve dans le cercle de la famille. La sollicitude et l’amour de ses parents éveillent en lui l’amour et la foi. L’enfant aime et croit dans la mesure de l’amour et de la foi répandus autour de lui. Il résulte de là que plus l’enfant sera entouré de soins intelligents et d’affection, plus aussi son cœur se développera. Une famille bien réglée, vivifiée par l’amour et ia foi, renferme dans sa vie les moyens les plus propres à développer naturellement le cœur de l’enfant, qui demande à pouvoir aimer et croire.

L'esprit. Les objets qui entourent l’enfant sont les moyens dont la nature se sert pour éveiller ses facultés intellectuelles. Cependant, tout ce qui frappe nos sens ne nous développe pas; ce qui nous développe, ce sont les objets au milieu desquels nous vivons, parce que ce sont les seuls qui donnent à notre esprit un exercice assez prolongé pour faire naître en nous des notions complètes. Il suit de là que les moyens de notre culture intellectuelle doivent être tirés des objets renfermés dans la sphère où nous vivons. Ces objets sont infiniment variés suivant les lieux et les circonstances, et doivent ainsi modifier infiniment le développement intérieur des individus; cependant ils agissent tous de la même manière sur notre être intellectuel : l’enfant qui rampe dans la poussière et se roule 'dans la fange, est formé par les objets qui l’environnent, d’après les mêmes lois que celui qui se traîne au pied d’un trône, ou qui s’amuse sur de somptueux tapis. Et ces règles ou lois consistent simplement à attirer l’attention de l’enfant sur les objets qui frappent ses sens à les lui faire examiner et étudier convenablement. Dans cet exercice des facultés intellectuelles, on commence par les objets les plus simples, on passe ensuite à leurs qualités, à leurs actes puis on étudie leurs parties, leur usage, on les compare entre eux pour arriver à des idées de genres, de classes, etc., etc. Par ce moyen, les impressions deviennent plus vivantes, plus réfléchies, plus intelligentes, et la faculté qui les conçoit se développe et se fortifie. On doit commencer dès le berceau à présenter des objets à l’enfant, en suivant dans ces exercices une marche graduelle et progressive. Le terme de cette étude est la connaissance de tous les objets renfermés dans la sphère où l’enfant est appelé à vivre.

Mais la faculté de perception, comme nous l’avons vu, est intimement liée à la faculté de s’exprimer, ou au langage. L’étude de la langue doit donc marcher parallèlement avec l’étude des choses, afin de mettre I enfant en état do s’exprimer facilement et avec clarté sur toute l’étendue de scs connaissances. La langue ne doit être ni plus ni moins étendue que les notions ou idées qui lui servent de fondement dans chaque individu, et elle doit porter le cachet des divers développements opérés dans les diverses ^constances. Il est des cas, cependant, dans lesquels la langue peut précéder les idées qu’elle exprime. Le petit enfant commence par articuler une feule de mots auxquels il ne rattacha le plus souvent aucun sens. Mais comme les mots qu’il

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entend sont tirés du domaine de la vie, il arrive tôt ou tard un moment où l’idée vient s'emparer des mots. Otn peut donc aussi suivre cette méthode dans les exercices de langue qu’on donne à l’enfant pour continuer son développement. Dans mes établissements. je faisais apprendre de grands tableaux de mots avant d’en faire connaître le sens aux élèves. En général, l’enseignement de la langue doit demeurer, dans ses exercices, en harmonie avec la marche de la nature, et comme nous voyons encore que l’enfant apprend à parler sans règles et sans grammaire, par le seul fait de l’exercice et de l’usage, il faut aussi continuer à lui faire apprendre sa langue par l’exercice et l’usage. La grammaire ne doit venir que plus tard, et insensiblement, comme une étude à posteriori des formes déjà connues du langage.

D’après l’exposition qui précède, on voit que l’élude des choses et l’enseignement de la langue sont intimement liés entre eux, et qu’ils ne forment, à proprement parler, qu’un seul enseignement. Je lui avais donné dans ma Méthode le nom d'enseignement intuitif, mais on ne m’a jamais bien compris sur ce point.

Ce que je viens de dire de l’enseignement de la langue se rapporte essentiellement à la langue maternelle. L’étude d’une langue étrangère en diffère dans deux points principaux : |o L’enfant la commence avec des organes déjà formés, sauf pour quelques articulations ; et 2° il a déjà dans son esprit les londements intellectuels de cette langue. Il ne s’agit donc pas ici de rattacher l’enseignement de la langue à l’exercice des organes et à l’étude des objets, mais simplement d'apprendre à l’enfant à exprimer dans une autre langue, ou avec d’autres sons, ce qu’il sait déjà exprimer dans sa langue maternelle. L’attention du pédagogue se bornera ainsi à chercher la marche la plus simple pour lui faire apprendre et retenir des mots et des phrases nouvelles. La nature nous donne encore ici la clef do la méthode qu’on doit suivre. Pourquoi une bonne française apprend-elle plus vite à par'er français à un enfant allemand, que ne peut le faire un professeur? C’est parce que la bonne demeure dans la sphère des idées de l’enfant, qu’elle ne le sort pas de sa vie et qu’elle lui répète souvent les mêmes mots et les mêmes phrases. Elle procède de la même manière que s’il s’agissait de lui apprendre sa langue maternelle Dans l’étude d’une langue étrangère, ne sortons donc pas l’enfant de la sphère de ses perceptions et commençons par lui apprendre des mots et des

phrases ; en d’autres termes, apprenons lui à parler avant de l’introduire dans les abstractions de la grammaire.

Remarquons en passant que l’étude d'une langue étrangère, faisant repasser à l’enfant ses différentes notions, devient par là un excellent moyen de cultiver son intelligence.

Mais le développement de l’esprit, qui commence par la perception et se poursuit par la langue, arrive bientôt à un troisième degré, à la réflexion, à la pensée, comme je l’ai dit plus haut. J’ai fait voir que les premières opérations de la pensée sont du calcul et de la géométrie. Ces deux branches se présentent donc naturellement comme un des principaux moyens de développer les facultés logiques de l’esprit, et il n’y a plus pour cela qu’à les soumettre à une méthode d’enseignement revêtue des qualités psychologiques nécessaires.

Je me résume maintenant, et je dis que l’esprit se cultive par la perception aussi complète que possible de la sphère dans laquelle on vit, par la langue qui la réfléchit au dehors, et par le calcul et la géométrie (étude des formes), tout spécialement désignés par la nature pour développer les forces de la pensée.

J’ai toujours professé ces principes, et si, dans mes établissements, le calcul et la géométrie ont prédominé, il faut l’attribuer d’une part aux circonstances, qui m’ont souvent fait faire le contraire de ce que je voulais, et de l’autre à la bonne méthode à laquelle ces branches ont été de bonne heure soumises dans mes établissements, tandis que l’étude des choses (l’enseignement intuitif — Anschauungsunterricht ) et la langue n’avaient pas trouvé une forme d’enseignement aussi naturelle et aussi pratique. — Une autre contradiction apparente, que je tiens à expliquer ici en passant, est celle qui existe entre mes déclamations continuelles contre le bavardage de toutes les nuances et de tous les degrés sur des matières qu’on n’entend qu’à demi, et les mots et les phrases inintelligibles que je faisais apprendre par cœur aux enfants. Pour concilier les termes de cette apparente contradiction , je me borne à dire que, dans certains cas. la langue est le fondement de la pensée tout comme, en général, les pensées, le monde intérieur, sont le fondement de la langue. Les mots que je faisais apprendre par cœur, sans en donner l’explication immédiate, étaient des matériaux destinés à entrer plus tard dans l’édifice intellectuel auquel je travaillais, et qu’il importait de rassembler d’avance dans la mémoire.

Le talent. Cette faculté, comme je l’ai déjà dit, a un double

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fondement : c’est une connaissance et une action physique ou mécanique. L’essence intellectuelle du talent est intimement liée à l’esprit, et se développe avec ce dernier. Tout ce qui cultive l’esprit cultive aussi le talent. L’étude des formes, par exemple, est en même temps un enseignement du dessin. Mais le talent, outre ce fondement intellectuel, en a aussi un qui est physique, lorsqu’il s’exprime par les organes des sens, et mécanique quand il se produit par le jeu des membres, en particulier de la main. Les yeux et les oreilles, comme aussi l’organe de la voix, se développent de bonne heure par l’exercice continuel auquel la vie I<js soumet. Le dessin et le chant sont particulièrement propres il leur donner un haut degré de perfection. Les muscles en général, les membres et la main sont fortifiés et développés par tout ce qui les met en activité. Les enfants de la campagne et tous ceux qui dans une position ou dans une autre sont obligés d’aider lenrs parents, sont, sous ce rapport, dans une position bien plus avantageuse que les enfants des riches. Les objets propres à exercer le talent doivent être tout à la fois à la portée de l’intelligence et à celle de la force ou de l’adresse de l’organe qui est exercé.

Quand un tailleur fait un habit, il prend mesure sur la personne qui doit le porter, afin qu’il ne soit ni trop grand, ni trop petit. Il faut procéder de même dans l’éducation et donner à l’homme une culture en rapport avec ses besoins : elle ne doit ni demeurer en deçà, ni les dépasser.

Le degré de développement de tout homme est donné par la sphère dans laquelle il vit. Cette sphère, il doit la réfléchir tout entière dans son cœur, dans son esprit, dans son talent.

Il y a du danger à pousser au delà le développement de l’homme : on ne peut le faire sans affaiblir la vie qu’il doit déployer dans sa sphère. Le laboureur qui concentrera son intelligence et son talent dans les limites de sa vocation, la remplira mieux et sera plus heureux que celui qui s’occupera en outre de chasse, d’industrie ou de commerce, ou dont l’esprit courra le monde dans les livres et les gazettes. Les forces qu’on dépense en dehors de sa vocation sont perdues pour celle-ci. Il est à remarquer encore, d’après les règles de la nature, que sortir de la sphère à laquelle on est lié par la vie, c’est courir dans le vague : c’est là qu’est le pays des illusions, des châteaux en Espagne, des

jugements Itinéraire», des erreurs, des préjugés, et surtout celui des déceptions, pour ceux qui s’y aventurent en courant après la fortune.

On cultive l’homme én aveugle dans notro siècle, en méconnaissant les limites que la nature prescrit à son développement. On pourrait établir trois degrés de culluro :

La culture des gens de la campagne : degré inférieur;

La culture des bourgeois et artisans des villes : degré moyen ;

La culture scientifique, pour les carrières scientifiques : degré supérieur.

Pour le paysan, les choses essentielles, sont la charrue, Ja force des muscles, et la solidité du corps. Il n’a pas à un même degré que l’artisan besoin du calcul, de l’écriture, de la lecture. La géographie et l'histoire le sortent de sa sphère.

L’artisan et le bourgeois ont besoin d’une plus grande culture de l’esprit et du talent, à cause de la nature de leurs relations et de leurs occupations.

Je ne dis rien des savants.

Le repos et le bonheur de l’humanité dépendent en partie de l’observation do ces principes. La transgression des mêmes principes amène la rupture des liens sociaux, et introduit la confusion dans la société.

Quoiqu’on puisse distinguer dans l’homme diverses facultés, il ne faut cependant pas perdre de vue qu’elles sortent toutes d’un centre commun, d’où se répandent partout la même vie et la même force. Celte unité de vio et de force qui circule dans tout notre être, et qui pousse au développement de notre humanité tout entière, nous fait comprendre que l’équilibre dans le développement de nos facultés est une des lois de la nature. Mais nous avons d’autres moyens encore de constater l’existence de cette loi. Quand nous scrutons notre nature , nous trouvons que le cœur est le centre de notro personnalité, le foyer d’où rayonnent la force et la vie. L’amour produit la foi, la conscience, la fidélité, l’activité, la persévérance, le renoncement, le sacrifice. Plus l’amour abonde, plus les facultés de l’homme sont actives, plus leur développement est naturel et solide, plus aussi leur équilibre, qui est l’expression de l’unité de notre nature, s’établit et se consolide,

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L’équilibre nail ainsi directement de l’action du cœur, de fa vie la plus intime de notre humanité.

D’un autre côté, nous voyons que là où l’équilibre est brisé, l’homme est un navire sans voiles, sans boussole ni gouvernail : cela est vrai quand la nature animale prend le dessus et que l’homme devient l’esclave de ses appétits charnels; cela est vrai quand l'esprit manque de l’appui du cœur, ou de celui du talent ou do tous les deux.

L’idée do la culturo élémentaire oxige donc l’harmonie dans le développement des facultés.

Ceci nous amène à dire un mot d’une grande plaie du siècle, de sa culture superficielle. Partout on veut cueillir des fruits avant les fleurs; on commence par les applications extérieures pratiques, et l’on néglige la culture des facultés et l’amour qui doit les unir et les vivifier. De là cotte légèreté pour courir après tout ce qui fait du bruit ou qui a de l’éclat; de là cette inconstance dans les principes, dans les jugements; do là ce malaise qui poursuit quiconque a laissé s’éteindre l’amour dans son cœur et dans sa famille.

Nous ne devons cependant pas considérer l’équilibre des facultés comme un but qu’on puisse atteindre. L’homme ne pourra jamais qu’en approcher. Les dons différents, les positions, les circonstances, donneront toujours, dans tout individu, la prédominance à une faculté quelconque; mais il faut néanmoins tendre à l’harmonie dans la nature, il faut tendre à la perfection

Jusqu’ici je n’ai considéré que la nature humaine dans ses facultés, ses lois et son développement naturels. Mais cette nature ne peut vivre soûle et de su propre vie. Il y a, en dehors de notre nature, une base sur laquelle elle doit reposer tout entière : c’est la grâce divine. Hors de cette grâce, l’idée de la culture élémentaire n’a aucun fondement solide et ne peut parvenir à cette pleine harmonie que j’ai présentée comme l’œuvre de la nature et de l’éducation. Hors de cette grâce que l’homme doit chercher en Dieu par la prière, tout dans l’homme, son cœur, son esprit, son talent, est insensiblement ramené sous l’empire de sa nature animale, de son égoïsme. Oui, ce qui donne de la vie au cœur et le purifie, ce qui ennoblit l’intelligence et sanctifie le talent, c’est la grâce de Dieu. Elle doit

devenir l’âme de notre âme, la vie de notre vie, sans quoi toute notre éducation s’écroule sous le poids de sa faiblesse.

Mais, me demandera-t-on, votre idée de la culture élémentaire est-elle réalisable? Je ne me dissimule pas un instant que l’idée de la culture élémentaire, telle que je viens de l’esquisser, ne pourra jamais pénétrer toutes les classes de la société au point d’y ramener tous les hommes dans la voie de la nature, et de leur faire trouver sur ce chemin la paix et le bonheur attachés au perfectionnement do leur être. Cependant j’ai la conviction, qu’elle peut trouver une très-grande application dans la société. Les moyens qu’elle recommande sont, en général et pour l’essentiel, si simples, ils sont tellement liés à nos instincts et à la vie, qu’elle peut être mise partout en pratique; il s’agit essentiellement d’apprendre à l’enfant à prier, à penser, à travailler. Tout le monde n’est-il pas capable do cela? Oui, l’idée de la culture élémentaire peut pénétrer dans des millions de familles et y mettre en activité des millions de forces, comme elle le fait déjà, sous l’influence de la nature, mais comme elle devra le faire bien davantage encore. Or, je crois que si des millions de forces travaillent en faveur de l’idée dont je parle, il en résultera un bien incalculable pour l'humanité.

Je m’arrête maintenant, chers amis ! Je vous ai esquissé, à traits rapides, le sujet qui m’a occupé toute ma vie, l’idée à laquelle je me suis dévoué tout entier. Puissent mes paroles trouver en vous un sol bien disposé, et puissiez-vous faire une abondante moisson dans le champ que j’ai arrosé de mes sueurs et de mes larmes !

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